VOYAOES AC PÉROU ET DANS CE TORD ENTREPRIS PAR L'ORDRE OC ROI
En 1672 , M. Richer observa dans Vile de Cayenne que la courbure de la terre y était plus grande que dans la zone tempérée. On en conclut que la figure de la terre devait être celle d’un sphéroïde aplati vers les pôles , et non allongé comme on le croyait , et comme le croient encore de très-habiles astronomes : car le procès n’est pas jugé.
Messieurs Newton et Huyghens sont arrivés depuis , par leur théorie , à la même conclusion. C'est pour en assurer la vérité qu’en 1735 , c’est-à-dire dans un temps que la France avait à soutenir une guerre qui s’est terminée si glorieusement pour elle , le roi , toujours occupé du soin de faire fleurir les sciences dans son royaume, envoya au Pérou et dans le Nord des astronomes pour déterminer avec certitude , par des observations exactes , la figure du globe terrestre. Rien n’a été épargné , soit pour fournir aux dépenses de leur voyage , soit pour leur procurer toutes les facilités qui pouvaient en avancer le succès.
On a vu, en conséquence, partir les uns pour aller s’exposer aux chaleurs brôlanlcs de la zone torride , et les autres courir avec la même ardeur affronter toutes les horreurs des glaces du Nord. Il y a longtemps qu’on n’a entendu parler des premiers; mais on espère tirer de grandes lumières de leurs recherches. Ceux du Nord sont de retour depuis quelques
mois. Le détail de ce qu ils ont souffert pour donner à leurs opérations toute la perfection dont elles étaient susceptibles est à peine croyable. 11 leur a fallu traverser des forêts immenses , dans lesquelles ils se sont les premiers pratiqué des routes; escalader, pour ainsi dire , des montagnes d’une hauteur effrayante , cl couvertes de bois dont ils ont été obligés de les dépouiller ; passer des torrents d’une impétuosité propre à élonner ceux qui n'en sont que les simples spectateurs , et cela dans de frêles nacelles qui n’avaient pour pilote qu'un Lapon , pour mit et pour voiles qu'un arbre avec ses branches. Que l’on joigne à cela le froid qui est excessif dans ces régions éloignées du soleil et dont ils ont éprouvé toute la violence, et la nourriture grossière à laquelle ils ont été réduits pendant un fort longtemps , on sentira quel courage il a fallu à ces infatigables observateurs pour surmonter tant de difficultés, qui semblaient rendre impossible l’exécution du projet qui leur avait été confié. La lecture qu'on vient de faire tout récemment de la relation de ce voyage à la rentrée de l'académie des Sciences a allumé dans le public un grand désir de la voir imprimée.
On est quelquefois tenté de traiter d'inutiles des observations si pénibles et si scrupuleuses, qui n'ont pour but que de déterminer la figure de la terre ; et bien des gens croiront peutêtre que ceux qui les ont faites auraient pu s'épargner les peines qu’elles leur ont coûtées, et qu’on aurait pu donner un objet plus légitime aui dépenses qu’on y a employées :
mais c'est qu'on ignore la liaison que des observations de cette nature ont avec la navigation , et les avantages qui en résulteront en faveur de l’astronomie. Cet évènement ne sertira pas peu à rehausser la gloire du règne de Louis XV.
Art. III. — Réflexions icr l'astronomie.
Je ne puis terminer l’article de l’astronomie sans faire deux réflexions avec les auteurs des savants Mémoires de l’Académie des Sciences.
pbehiEke «ÉFiexion . su* les satellites
DE JBriTHE.
On est porté assez naturellement , comme je 1 ai déjà observé en parlant de la géométrie , à regarder comme inutile et à mépriser ce qu'on n'entend pas. Nous avons une lune pour nous éclairer pendant les nuits : que nous importe , dit on , que Jupiter en ait quatre ? (Les lunes ou les satellites de Jupiter, c'est la même chose.) Pourquoi tant d’observations si pénibles , tant de calculs si fatigants pour connaître exactement leur cours? Nous n’en serons pas mieux éclairés; et la nature, qui a mis ces petits astres hors de la portée de nos yeux , ne parait pas les avoir faits pour nous.
En vertu d'un raisonnement si plausible, on aurait dû négliger de les observer avec le télescope, et de les étudier avec une attention particulière. Et quelle perte n’aurait-ce point été pour le public !
La méthode de déterminer les longitudes des lieux de la terre par le moyen des éclipses des satellites de Jupiter, que l'Académie royale des Sciences a commencé la première de pratiquer, s'était trouvée si exacte , qu'on j g ;a que , par ce moyen , on pourrait entreprendre la correction de toute la géographie , et faire des cartes justes pour l’usage de la navigation ; ce qu'on n’avait encore pu faire, parce qu'il n’y avait eu que les éclipses de lune qui eussent servi à trouver , mais avec peu de justesse , les différences des longitudes de quelques lieux éloignés. Et ces éclipses, qui n’arrivent ordinairement qu'une ou deux fois l'année, sont bien pins rares que celles des satellites de Jupiter , qui arrivent tout au moins de deux en deux jours , quoiqu'on ne les puisse pas observer toutes dans le même lieu , tant à cause de la différence des heures auxquelles Jupiter n'est pas toujours sur l’horizon , qu'à cause du mauvais temps qui nuit souvent aux observations.
Cette entreprise de travailler à la perfection de la géographie d'une manière nouvelle et plus parfaite que celle qu’on avait imaginée jusqu'à celte heure , étant conforme aux intentions de sa majesté dans l’institution de son Académie des Sciences , elle ordonna qu'on choisit des personnes capables de l’exécuter
en divers lieux , suivant les instructions qui leur seraient données , et qu’on prit les occasions propres pour les envoyer en des pays éloignés. L’histoire de ces voyages est décrite exactement dans les Mémoires de l’Académie des Sciences ; et c’est , ce me semble , un des évènements du règne de Louis XIV qui lui fera le plus d’honneur dans les sièrlcs à venir.
Après que sa majesté eut été informée des observations que messieurs de l’Académie des Sciences avaient faites par son ordre en divers lieux hors du royaume , elle leur ordonna de s’appliquer à donner une carte de toute la France, avec la plus grande exactitude qu'il serait possible. Cette entreprise avait été tentée plusieurs fois , et n'avait pu réussir , faute des moyens que l’on a aujourd’hui , qui sont les horloges à pendule et les grandes lunettes dont on se sert pour découvrir les éclipses des satellites de Jupiter , qui est la voie la plus sûre pour déterminer la différence des méridiens.
N'y eût-il dans toute l'astronomie d'autre utilité que celle qui se tire des satellites de J upiter, elle justiflerait suffisamment ces calculs immenses , ces observations si assidues et si scrupuleuses . ce grand appareil d’instruments travaillés avec tant de soin , ce bâtiment superbe uniquement élevé pour l’usage de celte science. Pour peu qu’on entende les principes de la géographie et de la navigation , on sait que , depuis que ces quatre lunes de Jupiter sont connues, elles ont été plus utiles par rapport à ces sciences que notre lune même ; qu'elles servent et serviront toujours à faire des cartes marines infiniment plus justes que les anciennes, et qui sauveront apparemment la vie à une infinité de navigateurs.
SECONDS RÉFLEXION, SCR L’ÉTONNANT SPECTACLE QUE NOUS PRÉSENTE L ASTRONOMIE.
Quand l'astronomie ne serait pas aussi absolument nécessaire qu’elle l’est pour la géographie et pour la navigation , elle serait infiniment digne de la curiosité de tous les esprits, par le grand et le superbe spectacle quelle leur présente. Pour en donner quelque idée . je ne ferai que rapporter simplement ce que les observations des astronomes nous ont ap-
pris de l’immense volume do quelques-uns de ces grands globes qui roulent sur nos têtes.
Ou divise les astres en planètes et en étoiles fixes.
Les planètes (ce mot grec signifie errantes) «ont ainsi appelées parce qu'elles ne sont pas toujours également éloignées entre elles , rii par rapport aux étoiles fixes , au lieu que celles-ci gardent toujours la même distance les unes à l'égard des autres. Les ptauètcs n'ont par elles-mêmes aucune lumière , et ne sont visibles que par la réflexion de celle du soleil. Les astronomes ont observé qu’elles avaient un mouvement propre, outre celui qui leur était commun avec le reste du ciel. Ils ont supputé ce mouvement ; et , par le temps que chaque planète employait à une révolution , ils en ont conclu avec raison son élévation et sa distance.
La lune est, de toutes les planètes , la plus proche de la terre ; elle est à peu près soixante fois 1 plus petite qu’elle.
Le soleil nest point un corps de la même espèce que la terre, ni que les autres planètes, et solide comme elles. C'est un vaste océan de lumière , dont le bouillonnement est perpétuel , et l’effusion conlinuellement prodiguée. C’est la source de toute cette lumière que les planètes ne font que se renvoyer les unes aux autres après l'avoir reçue de lui.
La terre est un million9 de fois plus petite que le globe du soleil , et d’elle jusqu’au soleil il y a trente-trois millions de lieues. Depuis tant de siècles, il n’a diminué en rien. Son diamètre est aujourd’hui égal aux plus anciennes observations, et sa lumière aussi vive et aussi abondante qu’au premier jour.
Jupiter est cinq fois plus éloigné du soleil que nous , c’est-à-dire qu’il en est à cent soixante-cinq millions de lieues. Il tourne sur lui-même en dix heures.
Saturne tourne en trente ans autour du soleil. 11 en est deux fois plus éloigné que Jupiter, et par conséquent dix fois plus que nous, c'est-à-dire de trois cent trente millions de lieues.
Les étoiles fixes sont, par rapport à la terre, dans un éloignement que l’esprit hu-
1 Quarante-neuf fois. K. H.
> Un million trois cent vmui -huit fois. E, B
main ne peut comprendre. Suivant les observations de M. Huyghcns , la distance d’ici à l’étoile la plus voisine de la terre est, par rapport à celle du soleil, comme un à vingt-sept mille six cent soixanle-quatre. Or, nous avons dit que la distance de la terre au soleil est de trente-trois millions de lieues. Il faut donc que la moindre distance de la terre aux étoiles soit de neuf cent deux milliards neuf cent douze millions de lieues , c’est-à-dire vingtsept mille six cent soixante- quaire fois la distance d’ici au soleil, qui est, comme nous l’avons dit, de trente-trois millions de lieues.
Le même M. Huyghens suppose, et on le sait par des expériences certaines, qu’un boulet de canon parcourt dans une seconde environ cent toises. En supposant qu’il irait toujours de la même vitesse, et mesurant sur ce calcul l’espace qu’il parcourrait, il démontre qu’il faudrait à un boulet de canon , pour arriver au soleil , près de vingt-cinq ans ; et pour arriver à l'étoile fixe la plus voisine de la terre, vingt-sept mille six cent soixante-quatre fois vingt-cinq ans, qui font six cent quatrevingl-onze mille six cents ans. Que faut-il donc penser des étoiles fixes qui sont infiniment plus éloignées de nous?
Ces étoiles sont innombrables ; les astronomes en comptaient autrefois mille vingt-deux. Depuis l’usage des lunettes astronomiques, on en découvre des millions qui échappent aux yeux.
Ces étoiles brillent toutes par elles-mêmes , et sont toutes , comme le soleil , une source inépuisable de lumière. En effet, si clics la recevaient du soleil, il faudrait quelles la reçussent déjà bien faible après un trajet si énorme : il faudrait que, par une réflexion qui l’affaiblirait encore beaucoup plus, elle nous la renvoyassent à cette même distance. Or, il serait impossible qu’une lumière qui aurait essuyé une réflexion et parcouru deux fois l’espace de neuf cent deux à neuf cent douze millions de lieues, eût cette force et celte vivacité qu’a celles des étoiles fixes. Il est donc constant qu’elles sont lumineuses par elles-mêmes , cl toutes, en un mot , autant de soleils.
Mais il ne s’agit ici que de l’étendue et de l’éloignement de ces vastes corps. Quand on
les réunit ensemble, est-il possible d'en soutenir la vue , ou plutôt l’idée? Le globe du soleil un million de fois plus gros que la terre, et éloigné de nous de trente-trois millions de lieues! Saturne, près de quatre mille fois plus gros, et dis fois plus éloigné de nous que le soleil! Nulle comparaison à faire entre les planètes et les étoiles fixes. Tout cet espace immense qui comprend notre soleil et nos , planètes n’est qu'une petite parcelle de l’univers. Autant d’espaces pareils que d’étoiles fixes. Quelle est donc l’immensité du firmament entier, qui comprend dans son enceinte tous ces différents corps? Peut-on seulement y penser et y arrêter sa vue pour quelques moments sans être confondu , troublé, épouvanté ? C’est un abîme où l’on se perd. Quelle est donc la grandeur, la puissance , l’immensité de celui qui a formé d’une seule parole et ces masses énormes, et les espaces qui les contiennent ! Et ces merveilles incompréhensibles à l’esprit humain, l’Ecriture sainte, d’un style qui n’appartient qu’à Dieu , les exprime en un mot , et slellas. Après avoir rapporté la création du soleil et de la lune, elle ajoute : Il fit aussi les étoiles. Faut-il autre chose, pour rendre l’incrédulité ou l’ingratitude des hommes inexcusable , que ce livre du firmament écrit en caractères de lumière? Et le Prophète n’a-t-il pas raison de s’écrier, plein d’une admiration religieuse : Les deux annoncent la gloire de Dieu , et le firmament publie les merveilles de sa puissance !
CONCLUSION