‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 23 sur 178 · DES SCIENCES ET DES ARTS · texte numérisé non relu

DES SCIENCES ET DES ARTS

AVANT-PROPOS

Combien l'invention des arts et des sciences a

ÉTÉ UTILE AC GENRE HUMAIN. ELLE DOIT ÊTES AT- TRIBUÉE a Dieu.

L'histoire des arts et des sciences , et de ceux qui s’y sont distingués paF un mérite particulier, est, à proprement parler, l'histoire de l’esprit humain ; laquelle, en un certain sens, ne le cède point à celle des princes et des héros, que l’opinion commune place au suprême degré d’élévation et de gloire. Je ne prétends point , en parlant ainsi , donner atteinte à la différence des étals et des conditions, ni confondre ou égaler les rangs que Dieu lui-même a distingués parmi les hommes. Il a mis sur nos têtes les princes , les rois , les chefs des étals, qu’il a rendus dépositaires de son autorité ; et , après eux , les généraux d'armée , les ministres, les magistrats, et tous ceux avec qui le souverain partage les soins du gouver- 1 uement. L’honneur qu’on leur rend , et les prééminences qu’ils possèdent , ne sont point de leur part une usurpation ; c'est la divine Providence elle-même qui a marqué leurs rangs , et qui nous commande la soumission , l'obéissance et le respect pour ceux qui tiennent sa place.

Mais il est un autre ordre de choses, et, s’il est permis de parler ainsi , un autre arrange-

ment de cette même Providence , qui , sans toucher & ce premier genre de grandeur dont j’ai parlé, eu établit un autre totalement différent, où la distinction ne vient ni de la naissance. ni des richesses, ni de l’autorité , ni de l’élévation des places , mais uniquement du mérite et du savoir. C’est elle qui règle encore ici les rangs , par le partage libre et purement volontaire des talents de l’esprit , qu’elle distribue comme il lui plaît, et à qui il lui plaît , sans aucun égard pour la qualité et la noblesse des personnes ; elle forme , par l’assemblage des savants en tout genre, une nouvelle espece d'empire, infiniment plus étendu que tous les autres, qui réunit tous les siècles et tous les pays, sans distinction ni d’êgc , ni de sexe, ni de condition, ni de climat. Ici le roturier se trouve de niveau avec le noble, le sujet avec le prince, et souvent les devancent.

La loi primitive et le litre légitime pour mériter de solides louanges dans cet empire littéraire, est que chacun soit content de sa place; qu’il ne porte point envie à la gloire des autres; qu'il les regarde comme des collègues destinés aussi bien que lui par la Providence i à enrichir la société et en devenir les bienfaiteurs ; et qu'il se souvienne avec reconnaissance de qui il tient ses talents, et pourquoi il les a reçus : car enfin ceux qui se distinguent le plus parmi les savants peuvent-ils croire qu’ils se soient donné eux-mêmes l’étendue de la mémoire , la facilité de comprendre , l'in—

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dustrie pour inventer et faire les découvertes, la beauté , la vivacité , la pénétration de l'esprit? et s’ils tiennent d'ailleurs tous ces avantages, pourquoi en tireraient-ils vanité? Mais croient-ils pouvoir en user à leur gré, et ne chercher dans l'usage qu'ils en font que leur gloire et leur réputation ? Comme la Providence ne place les rois sur le Irène que pour le bien des peuples, elle ne distribue aussi les divers talents de l’esprit aux hommes que pour l'utilité publique. Mais de même que dans les états on voit quelquefois des usurpateurs et des tyrans qui , pour s’élever eux seuls, oppriment tous les autres , il peut y avoir aussi parmi les savants, si j'ose m'exprimer ainsi , une sorte de tyrannie d’esprit qui consiste à voir d’un œil jaloux le succès des autres , à être blessé de leur réputation, à rabaisser leur mérite, A n'estimer que soi-méme, et à vouloir dominer seul; défaut haïssable, et qui déshonore les lettres ! La solide gloire de l’empire littéraire dont il s’agit , je ne puis trop le répéter, est de travailler non pour soi, mais pour le genre humain ; et c'est , j’ose le dire , ce qui le met beaucoup au-dessus de tous les autres empires du monde.

Les conquêtes, qui occupent la plus grande partie de l'histoire, et qui attirent le plus l’admiration, n'ont pour effet ordinaire que le ravage des terres, la destruction des villes, le carnage des hommes. Ces héros si vantés dans l’antiquité ont-ils rendu de leur temps un seul homme meilleur? ont-ils fait beaucoup d’heureux ? El si par la fondation des villes et des empires ils ont procuré à la postérité quelque avantage, combien l'ont-ils fait acheter à leurs contemporains, par les flots de sang qu'ils ont versés! Ces avantages mêmes sont bornés à certains lieux et à une certaine durée. De quelle utilité sont aujourd’hui pour nous ou Nemrod, ou Cyrus , ou Alexandre? Tous ces grands noms, toutes ces victoires qui ont étonné les hommes de temps en temps, tous ces princes, tous ces conquérants, toutes ces magnificences, tous ces grands desseins, sont rentrés dans le néant A notre égard : ce sont des vapeurs qui se sont dissipées, et des fantômes qui se sont évanouis.

Mais les inventeurs des arts et des sciences ont travaillé pour tous les siècles. Nous jouis-

sons encore du fruit de leur travail et de leur industrie : ils ont pourvu de loin A tous nos besoins ; ils nous ont procuré toutes les commodités de la vie ; ils ont converti A nos usages toute la nature ; ils ont forcé les matières les plus intraitables A nous servir : ils nous ont appris à tirer des entrailles de la terre et des abimes même de la mer , de précieuses richesses ; et , ce qui est infiniment plus estimable , ils nous ont ouvert les trésors de toutes les sciences, ils nous ont conduits aux connaissances les plus sublimes , les plus utiles , les plus digues de l’homme : ils nous ont mis dans les mains et sous les yeux ce qu'il y a de plus propreAorner l'esprit, Arégler les mœurs, A former de bons citoyens , de bons magistrats, de bons princes.

VoilA une partie des biens que nous ont procurés ceux qui ont inventé et perfectionné les arts et les sciences. Pour en mieux connaître le prix et la valeur transportons-nous en esprit jusqu’A l’enfance du inonde , et jusqu’A ces siècles grossiers où l'homme , condamné A manger son pain A la sueur de son front, se trouvait sans secours et sans instruments, obligé néanmoins de labourer la terre pour en tirer sa nourriture , de se construire des cabanes et des toits pour se mettre en sûreté, de se préparer des vêtements pour se défendre du froid et des pluies, en un mot d'imaginer les moyens de satisfaire A tous les besoins de la vie. Que de travaux ! que "d'embarras! quelles inquiétudes! tout cela nous a été épargné.

Nous ne sentons point assex l’obligation que nous avons A ces hommes également industrieux et laborieux qui ont fait les premiers essais des arts, et qui se sont appliqués les premiers à ces utiles mais pénibles recherches. Si nous sommes commodément fogés, si nous sommes vêtus , si nous avons des villes , des murs , des habitations , des temples , c’est A leur industrie et A leur travail que nous le devons ; c’est par leur secours que nos mains cultivent les champs , bAtissenl des maisons , font des étoffes et des habits, travaillent en cuivre et en fer ; et, pour passer de l'utile et du nécessaire A l’agréable , qu’elles usent du pinceau, qu'elles manient le ciseau et le burin, qu’elles touchent des instruments. Ce sont là

des avantages et des bienfaits solides, stables, permanents, qui ont toujours été en croissant depuis leur origine ; qui s’étendent à tous les siècles, à toutes les nations, et à tous les hommes en particulier ; qui se perpétueront d'âge en âge, et dureront autant que le monde. Tous les conquérants ensemble ont-ils fait quelque chose qui puisse être mis eu parallèle avec de tels services ? Cependant toute notre admiration se tourne pour l'ordinaire du côté de ces héros de sang : et à peine rappelons-nous dans notre esprit ce que nous devons aux inventeurs des arts.

Mais il faut remonter plus haut, et rendre un juste hommage de louange et de reconnaissance â celui qui seul en a été et en a pu être l’auteur. C’est une vérité reconnue par les païens même , et Cicéron l'atteste bien clairement , que c’est de Dieu seul que les hommes tiennent toutes les commodités de la vie 1 : omîtes morlales sic habent , externat commoditales a dns se habere.

Pline le naturaliste s’explique encore plus forlement : c'est en parlant des merveilleux cflels des simples et des herbes par rapport aux maladies ; et l’on peut appliquer le même principe à mille aulres effets qui paraissent encore plus étonnants. « C’est* , dit-il , con- « naître mal les présents de la Divinité , et les a payer d’ingratitude , que de vouloir en faire « honneur aux hommes. Le hasard parait « avoir donné lieu à ces découvertes , cela est

• vrai; mais ce hasard est Dieü même, et par « ce nom , aussi bien que par celui de nature,

• c’est lui seul qu’il faut entendre *. »

En effet , pour peu qu’on réfléchisse au peu de rapport et de proportion qui parait , par exemple, entre les ouvrages d’or, d’a'rgcnt, de fer, de cuivre, de plomb, et la matière brute cachée dans la terre dont on les forme ; entre une toile fine et déliée , soit plus solide et plus forte , et le lin ou le chanvre ; entre des étoffes de toute sorte et la toison des bre-

1 Cic. lib. 3. de NaL Deor. n. SO.

* « Que si quis ullo forlé ab bomine excogiuri po- « lutsse crédit, Ingraiè deorum muncra inleiligü... Quud » cent casu reperium quis dubllet... Hicergô casus, hic « esl ille. qui plurlma in vil* invenit , Liens Hoc habet « nomen ■ per quem inlelligiiur cadcm et parens rerum « omnium et magistra nalura. » (Plis.)

» PHn. lib. 2n, In Proerm. - Id. lib. 27, cap. 1, * et 3.

ni.

! bis ; entre la beauté éclatante de la soie et la difformité d’un hideux insecte , on doit se convaincre que jamais l'homme, abandonné â ses propres lumières, n'aurait pu faire de si heureuses découvertes. Il est vrai , comme Pline l’a remarqué, que le hasard parait avoir donné lieu â la plupart des inventions ; mais qui ne voit que Dieu , pour mettre notre reconnaissance à l’épreuve , affecte de se cacher sous ces événements fortuits comme sous autant de voiles au travers desquels la raison , pour peu qu’elle soit éclairée de la foi , reconnaît aisément la main bienfaisante qui nous comble de tant de biens.

La divine Providence se montre du moins encore autaut dans plusieurs découvertes modernes , qui nous paraissent maintenant de la dernière facilité, et qui ont pourtant échappé pendant tous les siècles précédents aux lumières et aux recherches de tant de personnes appliquées à étudier et à perfectionner les .arts, jusqu’à ce qu’il ait plu i Dieu de leur ouvrir les yeux et de leur montrer ce qu’ils ne voyaient pas.

On peut mettre de ce nombre l’invention des moulins , soit à eau , soit à vent , si commodes pour les usages de la vie , qui n’est pas cependant fort ancienne. Les anciens gravaient sur du cuivre ; comment n’ont-ils point fait réflexion qu’en imprimant sur du papier ce qu’ils avaient gravé , ils pourraient écrire en un moment ce qu’on avait été^si longtemps â graver avec le burin? Il n’y a néanmoins qu'environ trois cents ans que l'art d’imprimer des livres a été trouvé. Ou en peut dire autant de la poudre à canon , qui a bien manqué à nos anciens conquérants , et qui eût abrégé de beaucoup la longueur de leurs sièges. La boussole, c’est-à-dire une aiguille aimantée suspendue sur un pivot dans une boite, a de si merveilleuses utilités , que c'est elle seule qui nous a donné la connaissance d’un nouveau monde , et qui lie tous les peuples de la terre par le commerce. Comment les hommes , qui connaissaient toutes les autres propriétés de l’aimant , ont-ils été si longtemps sans en découvrir une qui était d’une si grande importance?

On doit, ce me semble, également conclure, et de l'incroyable difficulté de certaines décou-

vertes, qui n’avertissaient par aucune apparence , et qui sont pourtant presque aussi anciennes que le monde , et de l'extrême facilité d’autres inventions , qui semblaient se montrer d' elles-mêmes , et qui cependant n’ont été trouvées qu’aprés bien des siècles , que les unes et les autres sont absolument soumises aux ordres d’un être supérieur , qui gouverne l’univers avec une sagesse et une puissance infinies.

Nous ignorons , à la vérité , les raisons de la différente conduite que Dieu a gardée dans la manifestation de ces mystères de la nature , du moins pour la plupart ; mais elle n’en est pas pour cela moins respectable. Ce qu'il en laisse quelquefois entrevoir dans certaines découvertes doit nous instruire pour toutes les autres. Christophe Colomb conçoit le dessein d’aller chercher de nouvelles terres, Il s’adresse pour cela à plusieurs princes , qui regardent son entreprise comme une folie : elle paraissait telle en effet. Mais il portait en lui-méme r par rapport à celte entreprise , un penchant comme naturel , un désir ardent et persévérant , qui le rendait empressé , inquiet , invincible à tous les obstacles et à toutes les remontrances. Qui lui avait inspiré ce hardi dessein et donné celte constance inébranlable , sinon Dieu , qui avait résolu de toute éternité de faire passer la lumière de l'Évangile aux peuples du nouveau monde? L’invention de la boussole en fut l’occasion. La Providence avait marqué un temps précis pour ce grand événement : le moment n’en pouvait être ni avancé ni retardé. Voilà pourquoi cette découverte a été si longtemps différée , et ensuite si promptement et si courageusement exécutée.

Après ces observations, que j’ai crues nécessaires pour plusieurs de mes lecteurs , j'entrerai en matière. Je diviserai en trois livres tout ce qui regarde les arts et les sciences. Dans le premier, je traiterai de l’agriculture, du commerce , de l’architecture , de la sculpture , de la peinture , de la musique. Dans le second , je parlerai de la science militaire , et de ce qui regarde la levée et l’entretien des troupes , les batailles et les sièges , tant par terre que par mer. Dans le dernier livre , qui terminera tout mon ouvrage, je parcourrai les arts et les sciences qui ont plus de rapport à

l’esprit : la grammaire , la poétique , l’histoire , la rhétorique et la philosophie, avec toutes les parties qui en dépendent ou qui y ont quelque rapport.

Je dois avertir par avance , avec la franchise dont j'ai fait profession jusqu’ici, que j’entreprends de traiter une matière dont plusieurs parties me sont presque entièrement inconnues. J’ai besoin , par cette raison , d'une nouvelle indulgence. Je demande qu'il me soit permis d'user librement , comme j'ai toujours fait ( et j’y suis forcé plus que jamais], de tous les secours que je trouverai à ma rencontre. Je courrai risque de perdre la gloire d’être auteur et inventeur. J’y renonce volontiers, pourvu que je puisse avoir celle de plaire à mes lecteurs , et de leur être de quelque utilité. On ne doit point s’attendre à trouver ici une érudition profonde, comme la matière semble le comporter. Je ne prétends point instruire les savants, mais choisir ce qu’il va dans tous les arts de plus à la portée du commun des lecteurs.

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