CHAPITRE I
DE L’AGRICILTI-RE.
Art r. — Antiquité de l'Agriculture. Son mî.n fe. Quelle estime os es faisait dans iis anciens temps. Combien il est important de u
METTRE EN HONNEUR, ET DANGEREUX DES NÉtU- GER LE SOIN.
Je puis bien avec justice mettre à la tête des arts l'agriculture , qui a certainement sur tous les autres l’avantage et de l’antiquité et de l'utilité. On peut dire qu'elle est aussi ancienne que le monde , puisque c’est dans le paradé terrestre même qu’elle a pris naissance, lorsque Adam , sorti tout récemment des mains de son créateur, possédait encore le précicui mais fragile trésor de son innocence. Dieu, l’ayant placé dans ce jardin de délices , lui en ordonna la culture, ut operaretur ilium ' : non une culture pénible et laborieuse , mais
> Gen. 2. 15.
facile et agréable, qui devait lui tenir lieu d'iw musement, et lui faire contempler de plus près dans les productions de la terre la sagesse et la libéralité de son maître.
Le péché d'Adam ayant renversé tout cet ordre, et lui ayant attiré le funeste arrêt qui le condamna à manger son pain à la sueur de son visage, Dieu changea son plaisir en châtiment, et l’assujettit à un dur travail , qu'il n'aurait jamais connu s'il avait toujours ignoré le mal. La terre, devenue sourde et rebelle à ses ordres en punition de sa révolte contre Dieu , se couvrit de ronces et d'épines. Il fallut lui faire violence pour la contraindre de payer à l'homme un tribut dont son ingratitude l’avait rendu indigne, et la forcer par le labourage à lui fournir tous les ans une nourriture qui lui était auparavant donnée gratuitement et sans peine.
On voit par là jusqu’où remonte l'origine de l'agriculture, qui, de punitiou qu’elle était, est devenue, par un singulier bienfait de Dieu, comme la mère cl la nourricière du genre humain. Elle est en effet la source des véritables biens cl des richesses qui ont un prix réel , et qui, ne dépendent pas de l'opinion des hommes; qui suffisent à la nécessité, et même aui délices ; qui fout qu’une nation n'a pas besoin des étrangers , et qu’elle leur est nécessaire : qui sont le principal revenu d’un état, et qui lui tiennent lieu de tous les autres s’ils viennent à lui manquer. Quand les mines d'or et d'argent seraient épuisées , et que l'espèce en serait perdue ; quand les perles et les diamants demeureraient cachés dans le sein de la mer et de la terre ; quand le commerce serait interdit avec les voisins: quand tous les arts, qui n’ont d’autre objet que l’embellissement et la parure , seraient abolis , la fécondité seule de la terre tiendrait lieu de tout ; elle fournirait une ressource abondante aux besoins publics; et elle servirait à nourrir cl le peuple , et les armées qui le défendraient.
On ne doit pas être surpris , après cela , que l'agriculture ait été autrefois si fort en honneur chez les anciens ; il doit paraître plutôt bien étonnant qu’elle ait cessé de l’ètre, et que celle de toutes les professions qui est la plus nécessaire et la plus indispensable soit tombée dans un si grand mépris. Nous avons vu , dans
tout le cours de noire histoire, qu'une des principales attentions des princes les plus sages cl des ministres les plus habiles était de soutenir et d'encourager l'agriculture.
Chez les Assyriens et chez les Perses, on récompensait les salrapes dans le gouvernement desquels on trouvait les terres bien cultivées , et l’on punissait ceux qui négligeaient ce soin '. Nuinn Pompilius, l'un des plus sages rois dont il soit parlé dans l'antiquité , et qui a le mieux compris et le plus fidèlement rempli les devoirs de la royauté, avait partagé tout le territoire de Rome en différents cantons. On lui rendait compte exactement de la manière dont ils étaient cultivés; et il faisait venir les laboureurs pour louer cl encourager ceux dont lés terres étaient bien tenues, et pour faire des veproches aux autres. Les biens de la (erre , dit l'historien , étaient regardés alors comme les plus justes et les plus légitimes de toutes les richesses, et préférés de beaucoup aux avantages que procure la guerre, qui ne sont pas de longue durée. Ancus Marcios, quatrième toi des Romains*, qui se piquait de marcher sur les traces de N'uran , après le culte des dieux et le respect pour la religion , ne recommandait rien tant aux peuples que la culture des terres et la nourriture des troupeaux. Cet esprit Je conserva longtemps chez les Romains; et, dans les temps postérieurs , celui qui s'acquittait mal de ce devoir s'attirait l'animadversion du censeur '.
On savait , par une expérience qui n'avait jamais trompé, que la culture des terres, et la nourriture des bestiaux, qui en est une suite et en fait partie , était pour un pays une source assurée et intarissable de richesse et d'abondance. L’agriculture ne fut jamais plus considérée en aucun endroit du monde que dans l’Égypte, oü elle faisait un objet spécial du gouvernement et de la politique ; et nul pays ne fut plus peuplé, plus riche , plus puissant. La force d’un état ne se mesure y as au terrain ; c’est au nombre des citoyens , et à l'utilité de leurs travaux.
Ou a peine à comprendre comment un can-
* lMonys. Ilalicarn. Ant. rom. lib. 2, pag. 13â.
* td. lib. 31. pag. 1 ~.
* « Agrum malè colcre. censorium proorum judicaba- « tur. » ( I’lih. lib. 18, cap. 1.)
ton aussi borné que celui de la terre promise pouvait contenir et nourrir une multitude presque innombrable d’habitants : c'est que tout le pays était cultivé avec un soin extrême.
Ce que l’histoire rapporte de l'opulence de plusieurs villes de la Sicile, et en particulier des richesses immenses de Syracuse, de la magnificence de ses édifices , des- (lottes puissantes qu'elle équipait, cl des armées nombreuses qu’elle mettait sur pied, paraîtrait incroyable, s’il n’était attesté par tous les auteurs anciens. D’où croit-on que la Sicile pdt tirer de quoi suffire à de si énormes dépenses, sinon du fonds même de la terre , qui y était mise à profil avec une industrie merveilleuse? On peut juger de l’attention que l’on y donnait à la culture des (erres par le soin que prit l’un des plus puissants rois de Syracuse (c’est Hiêron II ) de composer un livre sur cette matière, où il donnait de sages avis et d’excellentes règles pour entretenir et augmenter la ferlilité du pays.
Outre Iliéron, on nomme encore d’autres princes qui n’ont pas jugé indigne de leur naissance et de leur rang de laisser à la postérité des préceptes sur l’agriculture *, tant ils en connaissaient l’utilité et le prix : Atlate , surnommé Phitomélor , roi de Pcrgame ; et Archétaüs, de Cappadoce. Je suis moins étonné que Platon , Xénophon , Aristote , et d’autres philosophes, qui ont traité en particulier de la politique, n’aient pas omis cet objet , qui en fait une partie essentielle. Mais qui s'attendrait de voir paraître ici sur les rangs un géuéral carthaginois? C’est Magon. Il fallait qu’il eût traité cette matière bien à fond , puisque son ouvrage , qu’on trouva à la prise de Carthage , était composé de vingt-huit volumes ; et qu’on en fit un grand cas , puisque le sénat les fit traduire en latin , et qu'un des premiers magistrats • voulut bien se charger de ce soin. Cassius Dionysius d’L'lique les avait traduits de punique en grec '.
Cependant Caton le censeur avait déjà donné ses livres sur cette même matière ; car Rome n'était point encore entièrement gâtée , et le
■ > De cultura «gri pra-dpere principale (Uil cilam « apud ccteros. » ( Pli?», lib. 18, cap.3.)
* D- SIHanus.
* Yarr. de Re-Rust. lib. 1, cap. 1.
goût de l’ancienne simplicité s’y conservait encore jusqu’à un certain point. On se souvenait au moins avec joie et admiration qu'autrefois les sénateurs ' habitaient presque toujours à la campagne; qu'ils cultivaient eux-mêmes avec soin leurspropres terres, sans jamais porter d'avides et d'injustes désirs sur celles des autres; et que c’était souvent à la charrue qu’on allait prendre des consuls et des dictateurs. Dans ces heureux temps *, dit Pline, la (erre, toute glorieuse de se voir cultivée par des mains victorieuses et triomphantes, semblait faire des efforts et produire des fruits avec plus d’abondance : c'est-à-dire , sans doute , que ces grands hommes , également propres à manier la charrue et les armes, à ensemencer des terres et à en conquérir, s'appliquant plus sérieusement à l'ouvrage, travaillaient aussi avec plus de succès.
En effet , quand un homme de condition qui a un génie supérieur s'applique aux arts , l’fexpérience nous apprend qu’il le fait avec plus d’habileté, plus de lumière , plus d’industrie, plus de goût , plus d’inventions et de découvertes nouvelles, plus d’essais différents : au lieu qu’un homme du peuple demeure toujours renfermé servilement dans sa routine et dans ses anciennes coutumes. Rien ne le réveille, rien ne l’élève au-dessus de l’habitude; et , après plusieurs années de travail , il demeure toujours le même , sans faire aucun progrès dans la profession qu’il exerce. -
Ces grands hommes, que je viens de nommer, n’avaient entrepris d’écrire sur l’agriculture que parce qu’ils en connaissaient l’importance ; et la plupart en avaient fait l’épreuve par eux-mêmes. On sait quel goût (.a Ion avait pour la vie rustique , et avec quelle application il s’y était exercé *. L’exemple d’un an-
1 « Anliquitùs ab aralro arrcsschantur ut ccnsules fie a rent... Allllum suA manu spargentem semen qui mi'st « erant convenerunt... Suos agros sludiosè colebant, non « alienos cupidè appetebant. » (Cic. pro Rose - Amer. n. 50.)
* «Quænam ergo tantæ ubertalis causa erat? Ipscrum « tune manibus imperatorum colebanlur agri ( ut fas est « credere), gaudrnle lerrà vomere laureato,.el triumpbali h aralorc : sive itli cAdem curA seroina traclabam , quA « bclla , eldemque diligcnliA arva disponcbanl, qui ra«- « Ira : sive honcslis manibus omnia lel iis proveniunt .
« quoniam et curiosiùs fiunt. » (Pu*, lib. 18, cap. 3.j
* Plut in Cal. pag. 337
gk
rien Romain , dont la métairie était tout prés de la sienne, lui servit infiniment. (C’était Manius Curius Dentatus , qui avait reçu trois fois l’honneur du triomphe. ) Calon allait souvent s’y promener; et considérant la petitesse de cette terre 1 , la pauvreté et la simplicité de la maison , il se sentait pénétré d'admiration pour cet illustre personnage , qui , étant devenu le plus grand des Romains, ayant vaincu les notions les plus belliqueuses, et chassé Pyrrhus de l'Italie , cultivait lui-méme ce petit coin de terre , et , après tant de triomphes , habitait encore une si chétive maison. C’est là', disait-il en lui-même, que les ambassadeurs des Samnites , l’ayant trouvé assis auprès de son foyer où il faisait cuire des légumes, et lui ayant offert une grosse somme d’or , reçurent de lui celte sage réponse : Que l’or n'était point nécessaire à celui qui savait se contenter d'un tel dîner; et que pour lui il trouvait plus beau de vaincre ceux qui avaient cet or que de le posséder. Plein de ces pensées , Caton s’en retournait chez lui , et , faisant de nouveau la revue de sa maison , de ses champs, de scs esclaves, et de toute sa dépense , il augmentait son ardeur pour le travail , et retranchait toute vainc superfluité.
Quoique jeune encore , il faisait lui-même l’admiration de tous ceux qui le connaissaient. Valérius Flaccus , l’un des plus nobles et des plus puissants de Rome, avait des terres contiguës à la petite métairie de Caton. Là, il entendait souvent parler ses esclaves de la manière de vivre de son voisin , et du travail qu’il faisait aux champs. On lui racontait que dès le matin il allait aux petites villes des environs plaider et défendre les causes de ceux qui s’adressaient à lui; que de là il revenait dans son champ , où , jetant une méchante tunique sur scs épaules si c'était en hiver, et presque ou
Hune, et incomplis Curium eapiilis
L'titem bclto tulit. et Camiilum
S*va paupertus, et avilusapto Cuoi lare fundus.
[IIouat. I, od. 1-2. 41. ]
1 « Curio ad rocumredentl magnum auri pondus &IIH- « Dites quum altulissent, répudiât! ab eo sunt. Non enim
• aurum babere, prarclarum sibl vider! diiit , sed ils qui
• baberent aurum imperare a C'est Caton lui-même que Cicéron fait ainsi parier dans le livre de ta Vieilleut , n. U.
si c’était en été , il travaillait avec ses domestiques; et, après le travail, assis avec eux à table, il mangeait du même pain, et buvait du même vin '.
On voit par ces exemples jusqu’où ces anciens Romains portaient l'amour de la simplicité, de la pauvreté et du travail des mains. Je lis avec un plaisir singulier dans Varron 1 les reproches spirituels et sensés que fait un sénateur romain à Appius Claudius l’augure sur la magnificence de ses maisons de campagne , en les comparant à la simplicité du lieu où ils se trouvaient actuellement. « Ici , dit-il , on ne a voit ni tableaux, ni statues, ni boiserie, ni « plancher parqueté; mais, en récompense, « on y trouve tout ce qui convient au labour « des terres, à la culture des vignes, à la « nourriture des bestiaux. Chez vous, tout « brille d'or , d'argent , de marbre, mais nul « vestige de terres labourables , ni de vigno- « blés. On ne rencontre nulle part ni bœuf, « ni vache , ni brebis : point de foin dans les » magasins , point de vendange dans les cel- « lier» , point de moisson dans les greniers. « Est-ce donc là une métairie ? En quoi res- « semble-t-elle à celle que possédaient votre « aïeul et votre bisaïeul? »
Depuis que le luxe se fut ainsi introduit chez les Romains, il s'en fallait bien que leurs campagnes fussent tenues comme autrefois , et rapportassent autant de revenu. Dans un temps 1 où la terre n’était cultivée que par des esclaves et par de vils mercenaires, que pouvait-on attendre de pareils ouvriers, qu'on ne faisait travailler qu'à force de mauvais traitements? Aussi est-ce un des plus grands défauts et des plus contraires au bon sens qu’ont remarqué dans les derniers temps chez les Romains tous ceux qui ont écrit sur ces matiè-
• Ccl* me fait souvenir d'un beau mot de Pline lu jeune, qui ne donnait point à ses affranchis un vin différent du sien. Comme on lui représentait que cela devait lui coûter beaucoup : « Non , dit-il. car mes affranchis ne « boivent pas du même vin que moi , mais je bois du « même vin qu’eux. » Quia scilicet Itberti mci non idem quod ego bibunt , sed idem ego quod liberii. (Pu*, lib. 2, eplst.6. )
* Yarr. lib. 3, cap. 2.
s «Nunc eadern ilia (arva) vlneti pedes, damnatæ malt nus, inscriptl vullus exercent... Nos mirnmur ergnslu- « lorum non cadem emolumenta esse, que fuerint impe- « ratorum. a ( Pu*, lib. 18, cap. 3 )
res , parce que , pour cultiver soigneusement des terres , il faut y travailler d’affection et s’y plaire , et pour cela y trouver son intérêt et son profil.
11 est donc très-important pour mettre en valeur toute la terre d’un royaume , ce qui est bien plus utile que d’en étendre les limites, de faire en sorte que chaque père de famille qui demeure dans les bourgades et les hameaux ait quelque portion de terre quilui appartienne en propre, afin que ce champ, qui lui est plus cher que tout autre , soit cultivé avec soin ; que sa famille s’y intéresse , qu'elle s'y attache , qu’elle y subsiste , et qu’elle soit par 15 retenue dans le pays. Lorsque les gens de la campagne ne sont pas dans leur bien, et qu’ils sont simplement 5 gage , ils ne donnent qu’une partie de leurs soins, et travaillent môme à regret. Un seigneur et un maître doivent souhaiter que leurs terres, leurs fermes demeurent longtemps dans une même famille', et que leurs fermiers se succèdent de père en fils ; ils s’y affectionnent tout autrement, et ce qui fait l’intérêt des particuliers fait aussi le bien dé l’état en général.
Mais quand un laboureur ou un fermier ont acquis quelque bien par leur industrie et par leur application , ce qui est fort 5 désirer pour l’avantage môme du maître , ce n’est pas sur ce bien *, dit Cicéron, qu’il faut mesurer les charges qu’on leur impose, mais sur les terres mômes qu’ils font valoir , dont il faut estimer le produit , et examiner équitablement ce qu'elles peuvent porter de charges et d’impositions; car surcharger ainsi et accabler ceux qui ont bien fait leurs affaires , uniquement parce qu’ils les ont bien faites, c’est punir l’industrie et l'éteindre, au lieu que dans tout état bien policé on a toujours cru qu’il fallait l'animer par l’émulation et par la récompense.
» « Lucium Volusium asseveranlcm audlvi , patrisfa- « milia* frlicisfimum fundum esse, qui colonos indigenas « huberet . et tanquam in palcrnA possessione natos , jam » indè a runabulis longil familiarilate rctincrct. » ( Coll m. lib. i, cap. 7.)
«Quum aratori aliquod onus imponilur, non omnes, « si qu<£ sunl prætereà, facilitâtes, sed arationis fpsius vis « ac ratio considcranda est , quid ca sustinere , quid pati , « quid eflkcre possil ac dcbcal. « (Cic. Ver. dé Frum. n. 190. )
line des causes du peu de produit que l’on tire des terres, est qu’on ne regarde point l'agriculture comme un art qui ait besoin d'étude , de réflexions ou de règles ; chacun est abandonné 5 son goût et à sa pratique , sans que personne songe à en faire un examen sérieux, à tenter des épreuves , et à joindre la préceptes à l’expérience'. Les anciens * ne pensaient pas ainsi ; ils jugeaient trois choses nécessaires pour réussir dans l'agriculture : h vouloir ; il faut l’aimer , s’y affectionner , s'j plaire, prendre à cœur cette occupation, et et faire son plaisir ; le pouvoir; il faut être et état de faire les dépenses nécessaires [»ur la engrais , pour le labour , et pour tout ce qui peut améliorer une terre , et c’est ce qui manque 5 la plupart des laboureurs : le savoir ; il faut avoir étudié à fond tout ce qui a rapport 5 la culture des terres, sans quoi les deui premières parties, non- seulement devieunenl inutiles, mais causent de grandes pertes au père de famille, qui a la douleur de voir que le produit des terres ne répond nullement sut frais qu'il a avancés , et à l'espérance qu’il en avait conçue , parce que les dépenses ont été faites sans discernement et sans connaissance de cause. A ces trois parties ou en peut ajouter une quatrième, et les anciens ne l'avaient pas oubliée, c’est l’expérience qui domine dans tous les arts ‘, qui est infiniment au-dessus des préceptes , et qui nous fait mettre à profit les fautes mêmes que nous avons commises , car souvent c’est en faisant mal qu’on apprend à bien faire.
L'agriculture était dans tout une autre estime chez les anciens que parmi nous. La preuw en est dans la multitude et la qualité des écrivains qui avaient traité cette matière, larron en cite jusqu’à cinquante parmi les Grecs seuls. Il en a écrit aussi, et Columclle après lui. Ces trois auteurs latins, Caton, Varron, Columclle. entrent dans un détail merveilleux sur toutes
> Colum. lib. 1, cap.
> a Debcmus et imitari altos, et aliter ut fariamus que « dam experientià tcntarc. » ( Vahho, lib. 1, cap. 18.;
a « Usus et experientià dominantur in artibus , nequf « est ulla disciplina, in quû non pccrando discatur. Nam « ubi quid pcrpcrain adiniuislratuni cesserlt Impr©*!**^- « vitalur quod fcfellerat, illuminatque rcctam viarndoef"j « tis niagisterium » ( Colcm. lib. 1, cap. 7.)
les parties de l'agriculture. Serait-ce un travail ingrat et stérile que de comparer leurs avis et leurs réflexions avec la pratique présente?
Coiumcllc, qui vivait du temps de Tibère déplore d’une manière fort vive et fort éloquente le mépris général où de son temps l’agriculture était tombée , et la persuasion où l’on était que pour y réussir on n’a besoin d’aucun maître. « Je vois à Home, dit-il, dis « écoles de philosophes, de rhéteurs, de géo- « mètres, de musiciens, et, ce qui est bien plus « étonnant, de gens occupés uniquement, les « uns à préparer des mets propres à piquer le « goût et à irriter la gourmandise, lesautrcs à « orner la tête par des frisures artificielles, et « je n’en vois aucune pour l’agriculture. Ceo pendant on peut se. passer de tout le reste*, « et la république a été longtemps florissante « sans tous ces arts frivoles; mais il n’est pas « possible de se passer du labour de la terre, « puisque la vie en dépend.
« D'ailleurs, y a-t-il quelque voie plus lion- « nête cl plus légitime de conserver ou d’aug- « nlcnter son patrimoine? Serait-ce le parti <i des armes, pour amasser des dépouilles, o toujours teintes du sang humain , et qui « causent la ruine d’une infinité de person- « nés ? ou celui du trafic , qui , arrachant les u citoyens à leur patrie , les expose à la fureur « des vents et des flots , et les traîne dans un « monde inconnu pour s’y enrichir? ou le « commerce de l’argent et de l’usure *, odieuse « et funeste, même à ceux qu’elle paraît se- « courir? Oserait-on comparer à aucun de a ces moyens la sage cl innocente agricul- « turc, que le seul dérangement de nos mœurs « a pu rendre méprisable, et, par une suite « nécessaire , presque stérile et sans fruit ?
« Bien des gens croient que la stérilité de « nos terres , beaucoup moins fertiles main- « tenant que dans les temps passés , vient ou « de l’intempérie de l’air et des saisons , ou » de l’altération des terres mêmes, lesquelles,
1 Colum. lib. l.in Proœm.
* «Sine ludicris artibus... Olim salis fcîlces fuere fulu- « ræque sunt urbes : al sine agriculloribus nec consislere « raortalcs nccali pos.se manifcslurn est.»
1 « An fenerotio probabilior sil, ctiam bis imisa quibus « sumirrctc tidclur?»
a affaiblies et épuisées par un long et conti- « nuel travail , ne peuvent plus fournir leurs « productions avec la même force et la même o abondance. C’est une erreur, dit Coiumcllc. « Il ne faut pas s’imaginer que la terre , à qui « fauteur de la nature a communiqué une « fécondité perpétuelle , se trouve exposée à « la stérilité comme à une espèce de maladie. » El , après qu’elle a reçu de sou maître une « jeunesse divine et éternelle , ce qui la fait « appeler la mère commune de tous , parce « qu’elle a toujours enfanté de son sein et en « enfantera toujours tout ce qui subsiste , il « n’est pas à craindre qu’elle tombe dans la « caducité et la vieillesse comme l’homme. Ce « n’est point à l’intempérie de l’air, ni aux a années , qu’on doit attribuer la stérilité de « nos terres , mais uniquement à notre faute « et à notre négligence : n’en accusons que « nous-mêmes, qui abandonnons à nos cscla- « ves des campagnes qui , du temps de nos « ancêtres, étaient cultivées par les plus gens « de bien. »
Cette réflexion de Coiumcllc paraît fort solide , et est confirmée par l’expérience. La terre de Canaan { et il en faut dire autant des autres ) était déjà très-fertile quand le peuple île Dieu en prit possession ; et il y avait plus de sept cents ans que les Cananéens l’habitaient. Il s’en passa près de mille jusqu’à la captivité de Babylone. On ne voit point dans les dernières années aucune marque ni d’épuisement , ni de vieillesse , sans parler des âges suivants. Si donc depuis plusieurs siècles elle est presque entièrement stérile , comme on le dit , on doit conclure avec Columelle , que ce n’est point qu’elle soit épuisée ou vieillie 1 , mais c’est quelle est déserte et négligée. Et l’on doit conclure aussi que la fertilité de certains pays dont il est tant parlé dans l’histoire venait du soin particulier que l’on donnait au labour de la terre, à la cultnre des vignes , à la nourriture des troupeaux. Il est temps d’en dire un mot.
. i « Non igitur faligalione, qucmadirodùm plurimi cre- « didcrunl.ncc senio, §cd noslrâ scilicel inertiâ minus « benignè nobis arva rcspondenl. » { Colum. 'lib. 2 , cap. 2.)
Aux, II. — Dü i AiiorR du la hui. Pat» ctLfc-
BBES.CHEZ ICS ACC1ECS POÜB L ABOBDAHCB m BLÉ.
Je me oorne , en parlant dn laboor de la terre , è ce qui regarde le froment , comme en faisant la partie la plus importante.
Les pays les plus renommés pour l’abondance du blé étaient la Thrace, la Sardaigne, la Sicile , l'Égypte , l’Afrique.
Athènes tirait tous les ans de Byzance seule, ville de Thrace, quatre cent mille médimnes de blé: c’est Démosthène1 * qui nous l'apprend. Le médimne 9 contenait six boisseaux , et de son temps n’était vendu que cinq dragmes, c’est-à-dire cinquante sous de notre monnaie. A combien d'autres villes et d’autres contrées la Thrace fournissait-elle du blé , et combien par conséquent devait-elle être fertile !
Ce n’est point sans raison que Caton le censeur’, à qui la gravité de scs mœurs fit donner le surnom de sage , appelait la Sicile le grenier et la mère nourrice du peuple romain. En effet, c’est de là que Rome d'abord tirait presque tous ses blés , soit pour la nourriture de ses citoyens , soit pour l’entretien de scs armées. On voit dans Tite-Live que la Sardaigne fournissait aussi beaucoup de blé aux Romains.
Tout le monde sait combien le terroir d’Égypte , humecté et engraissé par le Nil 4 , qui lui tenait lieu de laboureur, était fertile en blé. Quand Auguste l'eut réduite en province romaine5, il prit un soin particulier du lit et des canaux de ce fleuve bienfaisant , qui s'était peu à peu rempli de limon par la négligence des rois d’Egypte, et les fit nettoyer par les Iroupes romaines qu’il y avait laissées. Il en venait régulièrement à Rome tous les ans vingt millions de boisseaux de blé. Sans ce secours, la capitale du monde était exposée à périr de faim : elle se vit dans ce danger sous Auguste ;
1 Demosih. in OrH. contra Lept. pag. 4tô. — Id. in Phor. |wg. Üi5.
* 207 mille hectolitres.
* « Il le M. Calo sapiens cellam penarhm relpubiics u noslræ, nutricem plebis roman® Siciliam nominavit...
« Itaque ad omnes resSiiïlifl provinciA semper usî sumns;
« ut, quidquid ex se possel efferre, Id non apudeos nasci,
« sed domi nostr® conditum pularemus. n ( Ole. Verr. 3 o, b.)
4 « ISilus ibi coloni tiee fungilur. » (Plis.)
■ Seit. Aurel V|ct. lu Epi tome.
il ne restait plus de blé dans la ville que pour trois jours. Ce prince, qui était plein de tendresse pour le peuple , avait résolu de se faire mourir par le poison , si les flottes qu'on attendait n'arrivaient avant l'expiration de ce temps. Elles arrivèrent à propos , et l'on attribua le salut du peuple au bonheur du prince. Nous verrons qu’on prit depuis de sages précautions pour éviter un pareil danger.
L’Afrique', pour la fertilité, ne le cédait pas à l'Egypte : on marque une de ses contrées où un boisseau de blé semé en terre en rapportait cent cinquante. D’un seul grain venaient quelquefois près de quatre cents épis , comme on le voit dans les lettres écrites sur ce sujet à Auguste et à Néron par ceux qui gouvernaient l'Afrique en leur nom. Cela était apparemment fort rare. Mais le même Pline , qui rapporte ces faits , assuré que c'était une chose assez ordinaire en Béolic et en Egypte , qu’un grain rendit cent épis: et il fait remarquer à celle occasion l’attention de la Providence, qui a voulu que, de toutes les plantes, celle qui est destinée pour la nourriture del'homme, et par conséquent la plus nécessaire, fût aussi la plus féconde.
J’ai dit que d’abord Rome tirait presque tous ses blés de la Sicile et de la Sardaigne. Dans la suite , quand elle se fut rendue maîtresse de Carthage et d'Alexandrie, l'Afrique et l'Egypte devinrent scs plus abondants greniers. Chaque année elles faisaient partir de nombreuses flottes chargées de froment , pour la nourriture du peuple maître de l’univers ; et quand la récolte manquait dans une de ces provinces, l’autre venait à son secours, et nourrissait la capitale du monde. Le blé * , par ce moyen , était d’un fort bas prix à Rome , et ne se vendait quelquefois que deux as ou deux sous le boisseau. Toute la cétc d’Afrique 3 était extrêmement abondante en froment ; et c'est ce qui faisait une partie des richesses de Carthage. La seule ville de Leptis , située dans la petite Syrtc, lui payait en tribut chaque jour un talent , c’est-à-dire trois mille francs. Dans la guerre contre Philippe * les ambassadeurs de
> Plln. lib. 18, cap. 8.
* Llr. lib. 31. n. 50.
> ld. lib. 35, n. 61.
* Id.lib.43, n.6.
<*gf> 169 <$*«.
Carthage fournirent aux Romains un million de boisseaux de froment , et cinq cent mille d'orge. Ceux de Masinissa en donnèrent autant.
Il en fut de même pour Constantinople , lorsque le siège de l'empire y eut été transporté. On gardait un ordre merveilleux dans ces deux villes pour la nourriture du peuple immense qui les habitait '. L'empereur Constantin faisait distribuer par jour à Constantinople près de quatre-vingt mille boisseaux de blé qu'on y apportait d’Alexandrie, c’est-àdire pour nourrir six cent quarante mille hommes,le boisseau romain n'étant que pourhuit personnes par jour. Lorsque l'empereur Sévère mourut*, il y avait à Rome dans les greniers publics du blé pour sept ans , A dépenser par jour soixante-quinze mille boisseaux , c'esl-à-dire pour nourrir six cent mille hommes. Quelle prévoyance pour l’avenir contre les années de stérilité !
Outre les pays que j'ai nommés , il y en avait encore beaucoup d'autres très-fertiles en blé*.
Pour ensemencer debléun arpent*, on employait ordinairement un médimne, medimnum. Le médimne était composé de six boisseaux, dont chacun contenait vingt livres pesant de blé A peu près. (On marque dans le Spectacle de la Nature , que la quantité ordinaire et suffisante pour ensemencer un arpent est cent vingt livres de blé. Cela revient au même.) Le plus haut produit d’un arpent était de dix médimnes de blé, c’est-à-dire de dix pour un : l'ordinaire était de huit, et pour lors on se trouvait bien partagé. C'est Cicéron ' qui nous apprend ce détail ; et il en devait êlre bien instruit, puisque c’était en plaidant la cause des Siciliens contre Verrès. Il parle du pays des Léontins , l’un des plus fertiles de la Sicile. Le plus haut prix d’un boisseau montait à trois sesterces, ou sept sous et demi. Il était plus petit que le nôtre de prés d’un quart. Notre setier contient douze boisseaux , et se vend assez ordinairement dix francs. Sur ce
1 Socrat. lib. 2, cap. 13.
* Ælian. Spartlan. in Severo.
* Ck. Ver. de frum. n. 112.
• Plin lib. 18, cap. 7.
• Ck. Ibid. n. 173.
pied notre boisseau vaut seize sous et quelque chose de plus, c'est-à-dire le double de l’ancien , et par delà.
Tout ce que j'ai rapporté de Cicéron au sujet du blé, pour montrer quel en était le prix, combien il en fallait pour ensemencer un arpent , combien cette semence rapportait, ne doit point être regardé comme une règle fixe 1 ; car tout cela variait beaucoup, selon la différence des terres, des pays et des temps.
Les anciens avaient différentes manières de battre le blé. Ils se servaient pour cela , ou de traîneaux armés de pointes, ou des pieds des chevaux qu'ils faisaient passer dessus , ou de féaux avec lesquels ils battaient les gerbes , comme on le pratique encore en bien des endroits.
Ils employaient aussi divers moyens pour garder longtemps le blé , surtout en le serrant avec les épis dans des fosses qu'ils creusaient sous terre * , où ils l’environnaient de toutes parts de paille pour le défendre contre l’humidité, et dont ils fermaient l’entrée avec grand soin , afin que l’air ne pût point y pénétrer. Varron atteste que le blé se conservait ainsi pendant cinquante ans.
Article III.
g I — Culture de la vigne. Vins célèbres en Grèce et en Italie.
On juge aisément que les bommes n'ont pas donné moins de soin à la culture de la vigne qu’à celle du blé , quoiqu’ils s'en soient avisés plus tard. L’Écriture nous apprend que l’usage du vin n’a été connu que depuis le déluge. A'oe * , t’appliquant à l'agriculture , commença à cultiver la terre, et il planta la vigne. Elle était sans doute connue auparavant, mais pour le fruit, et non pour le vin. Noé la planta avec ordre , et découvrit l’usage qu’on pouvait faire du raisin, en exprimant sn liqueur et la conservant. Il fut trompé par une douceur et une force qu’il n’avait pas éprouvées, et, ayant bu du vin, il t’enivra. Les
> Plia. Ilb. 18, pag. 30.
• Lib. 1, de Rc rusl. cap. 5.
s Geo. 9, 20.
païens ont transporté l'honneur de l'invention du vin à Bacchus, qu'ils n’ont jamais bien connu ; et ce qui est de l'ivresse de Noé leur a fait regarder llacchus comme le dieu de la licence et de l’ivrognerie.
Les enfants de Noé s'étant répandus en différentes contrées du monde , y portèrent de proche en proche la vigne, et enseignèrent l'usage qu'on en pouvait faire. L’Asie sentit la première la douceur de ce bienfait , et en lit bientôt parta l’Lurope et à l'Afrique. On voit dans Homère ' que , du temps de la guerre de Troie, le transport des vins faisait partie du commerce-.
Le vin se conservait pour lors dans de grandes cruches de terres , ou des outres , c’est-à-dire dans des peaux de bétes ; et ce dernier usage continue encore dans les pays où le bois n’est pas commun. On croit que c’est aux Gaulois établis le long du PO , que nous devons l'invention utile de conserver le vin dans des vaisseaux de bois exactement fermés , et de le contenir dans des liens malgré sa fougue. Depuis ce temps , la garde et le transport en devinrent plus aisés que quand on le conservait dans des vaisseaux de terre sujets à se briser , ou dans des sacs de peau sujets à se découdre ou à se moisir.
Il est parlé dans Homère* d’un vin de Maronée, en Thracc, fort célèbre, et qui portail vingt fois autant d'eau. Mais il était assez ordinaire aux Thraccs de le boire pur : aussi * n'ignore-t-on pas à quels excès de brutalité cette nation était sujette. Pline * remarque que, de son temps , Mucien 5 , qui avait été trois fois consul , s’étant trouvé dans le pays , avait fait l'expérience dont parle Homère, et avait vu que dans une mesure de vin qui répond à nos trois demi-setiers , on y mettait quatrevingts fois autant d’eau ; c'est trois fois plus que ne dit le poêle grec.
Le même auteur6 parle devins fort célèbres
• Ilind. lib. 7.
• Odyts. lit). », T. 197 [205, 209. sq. )
* Na lis in usum lætiil* scypbis Pugnarc Tbracum est...
(Horat. lib. 1, o<i 27.)
• Plin. lib. Il, cap. I.
• C’est le célèbre Min- ion . qui cul tant de part à l'élection de Ycspasien à l'empire.
• Id. ibid.
dans l’Ilalie, qui portaient le nom d’Opimiu. sous le consulat duquel on les avait recueillis, qui se conservaient encore de son temps, c’està-dire depuis près de deux cents ans, et qui n’avaient point de prix. On en mêlait une très- modique quantité avec d'autres vins, auxquels on prétend qu’ils communiqoaieiU une qualité merveilleuse de force et de douceur. Quelque grande que fût la réputation de ces vins recueillis sous le consulat d’Opirnius*, ou sous celui d’Anicius, car ceux de cette année étaient encore fort vantés, Cicéron n’en faisait plus grand cas, cl, plus de cent ans avant que Pline écrivit, il les trouvait déjà trop vieux pour être supportables.
La Grèce et l'Italie, distinguées par tant d’endroits, l’étaient particulièrement par l’excellence des vins.
Dans la Grèce, outre beaucoup d’autres, les vins de Cypre, de Lcsbos , de Chio, étaient fort célèbres. Ceux de Cypre sont encore aujourd’hui fort estimés. Horace parle soureui de ceux de Lesbos’, et les représente comme des vins bienfaisants et agréables. Mais Ch»' l’emportait sur tous les autres pays, et effaçait leur réputation; jusque-là qu'on a cru que c’étaient les habitants de celte Ile qui avaient les premiers planté la vigne, et qui en avaient enseigné l'usage aux autres peuples Tous ces vins de Grèce * étaient si estimés el d’un si grand prix, qu’à Rome, jusqu’au temps de l'enfance de Luculle, dans les meilleurs repas, on n’en buvait qu'un seul coup à la fin. Leur qualité dominante était la douceur el l’agrément.
Pline était persuadé 5 que les libations de bit instituées par Romulus, el la défense faite par Numa d'honorer les morts en versant du vin
* « Atqui eæ nolæ sunl optimæ. Credo : sed nimuw- « tustasncc babel eam, quam quærimus. suavilatcm.n« « esi sonè jam tolerabilis. o (Cic. in Brut. n. 287.)
* Hic innocenils pocula Lesbii Duces sub urnbrâ...
(Od. 17, lib. 1.)
» Albcn. lib. 1, pag. 20-32.
* «Tanta vino gracogratia eral. ul singulæ polionw «
n convictu dareutur L. Lucullus puer apud purrm
« nunquam laulum comivium vidit , In quo plus snnd « grxcum vinum darctur. » (Pure, ex Varr. lib. Hcap. H. )
* Plin. lib. 11, cap. 12.
sur leur bûcher, prouvaient que les vignes en ce temps-là étaient encore fort rares en Italie. Elles s'y multiplièrent dans les siècles suivants ; et il y a beaucoup d’apparence qu’elle eut cette obligation à la Grèce, dont les vins étaient fort en réputation, comme dans la suite elle en reçut aussi le goût des arts et des sciences. Ce furent les vins d'Italie qui, du temps de Camille, y attirèrent de nouveau les Gaulois1. L'agrément de cette liqueur, plaisir nouveau pour eux , fut un attrait puissant pour lenr faire quitter leur patrie.
De tous les endroits renommés pour la bonté du vin, les deux tiers se trouvaient dans l’Italie. La coutume " ancienne dans ce pays, et elle s’y observe encore, était d’attacher les vignes à des arbres1 et surtout à des peupliers, jusqu’au haut desquels elles portaient leurs branches ; ce qui faisait un très-bel effet, et donnait un spectacle très-agréable à la vue. Dans plusieurs endroits on sc servait d’échalas.
Le seul territoire de Capoue fournissait les vins de Massique , de Cales, deFormies, de Cécube*, de Falerne, si fort célébrés dans Horace. Il faut convenir que le fonds de la terre
* « F.am gentem ( Gallurum ) traditur fuma , dulrrdine « frugum, maxlméque vint novà tum voluplatc caplam , ■ Alpes transisse. » (Liv. lib. 5, n. 33. )
* « In campano agro viles populis nubunt maritasque « com plein* , atque per ramos earum procaclbus braebiis « geniculalo cursu scandenles , cacuinina xquant . »
( Pus. lib. 14, cap. I.)
> De celle coutume naissent trois expressions élégantes qui sc trouvent dans florace, tirées toutes trois de la meme métaphore. Il dit qu oii marie les arbres aux vignes :
Ergoaot adutlAv ilium prupagiuo Allât marital populos.
(Hou iT. Epud. 3.)
Il appelle veufi ces mêmes arbres , quand ils n’ont plus de >ignet» qui leur soient attachées:
A ut viu ui niiudj durit aü arborra.
(IJ. od 5, lib. 4.)
Enfin il donne le nom de célibataires aux arbres auxquels on ne joint jamais la vigne :
Plalanurjoc ealetu
Evioofl ulrnoi
(IA od. 15, lib. S. J
* Cccubum, et prado dotnilam Calcno Tubibes uYarn :’mca ncc Falernæ Tempérant viles, neque Formiani
Pocula colles.
(Id. od. *20. lib. f. )
I et l’heureuse situation de tous ces endroits I contribuaient beaucoup à l’excellence de ces vins ; mais il faut aussi avouer qu’ils la devaient encore plus à l’attention et à l’industrie des vignerons , qui donnaient toute leur application et tous leurs soins à la cullure de ces vignes. La preuve en est que, du lemps de Pline, c’est-à-dire environ cent ans depuis Horace1, la réputation de ces vins, autrefois si vantés , élail entièrement tombée, par la négligence et par l’ignorance des vignerons , lesquels , aveuglés par l’appât et l’espérance du gain, songèrent plus à recueillir beaucoup de vin qu’à l’avoir bon.
Pline 1 cite plusieurs exemples de l'extrême différence que met dans un même terroir celle de la culture. Entre autres , un célèbre grammairien, qui vivait du temps de Tibère et de Claude, avait acheté à fort bas prix un vignoble négligé depuis longtemps par scs anciens maîtres. Le soin extraordinaire qu’il en prit, et la façon singulière dont il le cultiva , y apportèrent en assez peu d’années un changement qui tenait du prodige , ad vue crtdibile miraculum perduxit. lin succès si prodigieux, au milieu des autres vignes qui étaient presque toujours stériles, lui attira l’envie de tous ses voisins; et, pour couvrir leur paresse et leur ignorance, ils l’accusèrent de magie et de sortilège.
Parmi tous les vins de Campanie dont j’ai parlé, celui de Falerue était extrêmement recherché. Il avait beaucoup de forte et d’àpreté, et n’était potable qu’après avoir été gardé dix ans au moins *. Pour adoucir sa rudesse et dompter son austérité , on employait le miel , ou on le mêlait avec du vin de Cliio , et par ce mélange on le rendait excellent. On doit, ce me semble, s’en rapporter au goût fin et délicat de ces Romains voluptueux qui, dans les derniers temps, n’épargnaient rien pour assaisonner les plaisirs de la labié par tout ce qu’il y avait de plus agréable et de plus capable de flatter les sens. Il y avait d’autres vins de Fa-
i « Quod jam intercidit incutià coloni.. Curô culturâ-»
« que idconligcrat. Exolcvit hoc quoqueculpâ (vinitorum)
« copiæ poliùé quàm bonilati sludenlium. » ( Pun. lib, 14 , rap. 6. )
« Plin.lib. 11, cap. 3.
3 Alhcn. lib. 1, pag. 20.
lcrnc plut) tempères, plus doux, mais qui étaient moins estimés.
Les anciens, qui connaissaient si bien l'excellence du vin , n’en ignoraient pas les dangers. Je ne parle point de la loi de Zaieucus , par laquelle, chez les Locres Épizèphyriens1, l'usage du vin, excepté le cas de maladie, était généralement interdit sous peine de mort. Les habitants de Marseille et de Milet montrèrent plus de modération et d'indulgence en se contentant de l'interdire aux femmes. A Rome, dans les premiers temps, il n'était permis aux jeunes gens de condition libre de boire du vin qu'à l'âge de trente ans ; mais pour les femmes, l’usage leur en était absolument défendu*, et la raison de celte défense était que l’intempérance en ce genre peut conduire aux derniers crimes. Sénèque se plaint avec amertume de ce que , de son temps, cette coutume était presque généralement violée. La comptez ion faible et délicate des femmes, dit-il, n’a point changé ; mais leurs moeurs ont changé et ne sont plus les mêmes. Elles se piquent de porter l’excès du vin aussi loin que les hommes les plus robustes; elles passent comme eux les nuits entières â table; et, tenant à la main une coupe pleine de vin pur, elles font gloire de les délier3, et même, si elles le peuvent, de les vaincre.
L’empereur Domilien * donna un édit au sujet des vignes , qui pouvait avoir un juste fondement. L’nc année ayant rendu beaucoup de vin et très-peu de blé , il crut qu’on avait plus de soin de l’un que de l’autre , et , sur cela , il ordonna qu’on ne planterait plus aucune nouvelle vigne dans l’Italie , et que dans les provinces on arracherait au moins la moitié de celles qui y étaient. Philoslrate * s’exprime même comme s'il eût ordonné de les faire toutes arracher, au moins dans l’Asie; parce que, dit-il , l’on attribuait au Yin les sé-
' Athen. lib. 10, pas. 120.
* « Vlni usas alim romanis frmlnii ignotus fuit . no r h ilicet in aliquod deilrcus prolabertnlur : quia proiir mus a libero paire iotemperantia; gradus ad inronrosr sam vcncrem esse consuevil. a ; Val. Max. lib. 2, cap. 1.)
s a Non minus pcrvigiianl, non minus potant ; ri mero « viros provocant » (Sekec. episl. Où.)
* Sucton. In Donation- cap. 7.
■ Pbilost. in Vita Apollon. lib. 6, cap. 17.
dilions qui y arrivaient dans les villes. Toute l’Asie lui députa à ce sujet Scopélicn ,qui professait l'éloquence à Smyrne. Il réussit si bien dans ses remontrances . qu’il obtint non-seulement que l’on continuerait è cultiver les vignes , mais que même ceux qui ne le feraient pas seraient mis à l'amende. On crut 1 que ce qui le porta principalement à abolir son édit , fut qu'on avait semé des billets qui portaient en deux vers grecs que, quoi qu'il fit, ii resterait encore assez de vin pour le sacriOce.où l’on immmolernil l’empereur.
Il semble néanmoins , dit M. de Tillemont, que son édit ait subsisté dans la plus grande partie de l’Occident jusqu'à Probe , c’est-à-dire durant près de deux cents ans. Cet empereur, qui, après plusieurs guerres, avait établi une solide paix dans tout l’empire, occupait les troupes à divers ouvrages utiles pour le public, afin qu’elles ne se corrompissent pas par l'oisiveté, et que le soldat ne mangeât pas sa paye sans la mériter. Ainsi , comme Annibal avait autrefois peuplé toute l'Afrique d'oliviers , de peur que ses soldais . n’ayant rien à faire , ne se portassent â des séditions, Probe . de même, employa les siensâ planter des vignes sur les collines des Gaules, de la Pannonie, de la Mésie, et en beaucoup d'autres endroits. Il permit généralement aux Gaulois, aux Pannoniens et aux Espagnols d'avoir des vignes autant qu'ils voudraient , au lieu que depuis Domiticn la permission n'en était pas donnée à tout le monde.
9 II. — Puoncu des vigxes ix Italie du tests
DE COLÜMELLE.
Avant que de finir cet article des vignes, je ne puis m’empêcher d’éxtraire un endroit de Columellc qui fait connaître quel profit on en tirait de son temps. Il entre sur cela dans un détail qui m'a paru assez curieux , et il fait un calcul exact des frais et du produit de sept arpents de vignes. Son dessein est de prouver que la culture des vignes est plus fructueuse et plus lucrative que toute autre , et que celle même du blé. Cela pouvait être vrai de son temps, mais ne l’est pas du nôtre, du moins
> Suât, in Domitido. cap. 11.
«*ef* 17' <w«.
dans l’opinion commune. Celte différence vient peut-être des divers accidents auxquels la vigne est sujette dans ces pays-ci, gelées, pluies, coulure , qu’on n’a point tant à craindre dans les pays chauds. Ajoutez encore la cherté des tonneaux dans les années abondantes , qui absorbe la plus grande partie du profit des vignerons , et les entrées , qui diminuent beaucoup le prix du vin. Chez les anciens mêmes, tout le monde n’était pas du sentiment de Columelle. Caton ‘ , à la vérité , donnait le premier rang aux vignes, mais à celles qui produisaient d'excellent vin et en quantité. En supposant ces deux conditions, on pense encore de même aujourd’hui. Plusieurs donnaient la préférence aux prairies; et leur principale raison était que les frais pour la culture des vignes en emportent presque tout le produit.
Frais nécessaires pour sept arpents de vignes.
Ces frais sont :
1” Pour l’achat d’un esclave, qui seul
suffit pour cultiver sept arpents de vignes, huit mille sesterces 10001.*
2" Pour l’achat du fonds de sept arpents , sept mille sesterces 875 *
3* Pour les échalaset autres dépenses nécessaires pour sept arpents , quatorze mille sesterces 1750 *
Ces trois sommes ensemble font vingt-neuf milles sesterces 3625 1.
4' Pour l’intérêt de ladite somme de vingt-neuf mille sesterces , à six pour cent pendant deux ans que la terre ne rapporte point , et que cette
somme est morte , trois mille quatre cent quatre-vingts sesterces 435
Le total de ta dépense monte à trente-deux mille quatre cent quatrevingts sesterces 40601.’
1 oCaio quidenv dlcil { primuin agrum esse), ubi vinea? « l'ossim esse bono »4uo el mullo... Alil dam prlmalum ■ bonis praiis... Vincam sunt qui puteut surnplu fruclurn • devorarc. » ( Va* a de tte ruit. fib. 1, cap. 7 el 8.)
’ ) *38 tr. E. B.
> 12â8fr. E. B.
* S5t8fr. E. B.
* 5211 tr. F„ B.
Produit de sept arpents de vignes. <-
Le produit de sept arpents de vignes par an est de six mille trois cents sesterces , c’està-dire de sept cctil quatre-vingt-sept livres dix sous ; ce qui va être prouvé.
Le culeus est une mesure qui contient vingt amphores , ou quarante urnes. L’amphore contient vingt-six pintes et un peu plus. Par conséquent le culeus contient cinq cent vingt pintes; ce qui fait deux muids, mesure de Paris, moins cinquante-six pintes.
Le moins que puisse valoir le culeus , c’est trois cents sesterces, c’est-à-dire trente sept livres dix sous. Le moins que doive rapporter chaque arpent ', c’est trois culeus , qui vaudront neuf cents sestcrcetf , ou cent douze livres dix sous. Les sept arpents rapporteront donc de profit six mille trois cents sesterce», qui font sept cent quatre-vingt-sept livres dix sous.
L’intérêt de la dépense totale , laquelle est de trente-deux mille quatre cent quatre-vingts sesterces , c’est-à-dire de quatre mille soixante livres ; cet intérêt, dis-je, à six pour cent par an , monte à mille neuf cent quarantequatre sesterces , et quelque chose de plus , c’est-à-dire à deux cent quarante-trois livres. L’intérêt de cette même somme , que l’on tire par an du produit de sept arpents de vignes , est de six mille trois cents sesterces , c’est-àdire de sept cent quatre-vingt-sept livres dix sous * ; par où l'on voit combien ce dernier inlérêt surpasse l’autre ’, qui était pourtant le commun et l’ordinaire dans l’usage : et c’est ce que Columelle voulait prouver.
Outre ce produit, Columelle compte encore un autre profit qu’on lirait des marcottes ’. La marcotte est un rejeton , une branche de vigne qu’ou couche eu terre , et qui prend racine quand on veut provigner. Chaque arpent produisait par an dix mille marcottes au moins , qui se vendaient trois mille sesterces , ou trois cent soixante et quinze livres. Les marcottes produisaient donc , pour les
1 Columelle marque que dans les vignobles de Sénèque chaque arpent rapportait huit culeus ( lib. 3 , cap. 3). E Varron, qu'en plusieurs endroits il rapportait jusqu'à dix et quinze culeus (lib. 1, cap. 2. )
s 787 lir.
* Vit! radiers.
sept arpents , vingt et un mille sesterces , ou deux mille six cent vingt-cinq livres. Columelle met le produil-dc ces marcottes au plus bas prix : car , pour lui , il assure qu’il en tirait régulièrement le double. Il parle des vignes d'Ilulie seulement, et non de celles des provinces.
En joignant ces deux produits, l’un de vin , l’autre de marcottes , sept arpents de vignes donnaient de prolil par an trois mille quatre cent douze livres.
Le produit de ces marcottes , inconnu chez nos vignerons , venait sans doute de ce que les vignes, étant alors fort rares dans un grand nombre de provinces, et la réputation des vins d’Italie setant répandue au loin , on y venait de tous côtés pour s’y fournir de ces marcottes, et pour se mettre, par ce moyen , en état de faire de bons plants de vignes dans des endroits qui n’en avaient point eu jusque-là, ou qui n’en avaient eu que de médiocres.
Art. IV. — De la rovrritcrb nés bestiaux.
J’ai dit que la nourriture des bestiaux faisait partie de l’agriculture. Elle en est certainement une partie essentielle, non-seulement parce que ce sont ces bestiaux qui , par un fumier abondant , fournissent à la terre les engrais qui lui sont nécessaires pour conserver et renouveler ses forces, mais encoie parce qu’ils partagent avec l’homme les travaux du labour , et lui en épargnent la plus grande peine. De là vient que le bœuf', laborieux compagnon de l’homme dans l’agriculture, était si fort considéré chez les anciens, que quiconque avait tué un bœuf était puni de mort comme s’il avait tué un citoyen , par cette raison sans doute qu’il était regardé comme un meurtrier du genre humain , dont la nourriture et la vie ont un besoin absolu du secours de cet animal.
Plus on remonte dans l’antiquité *, plus on voit que, chez tous les peuples , la nourriture
1 « Itos laloi iosissimus hominis sodus in agricullurà : « cujus tailla fu i npuri nntiquos vonorallo, ul tam capitale « essot bovem ncc&ssc, quôm clvcm. » (Colum. in Pnrf. Mb. G. )
» « In ruslicalionc vel anti.ju.ssima est ratio past endi , « cad nipic qtiiMluosiMima. » [Ibid,)
des bestiaux produisait des revenus considérables. Sans parler ni d' Abraham , dont le nombreux domestique montre combien le devaient être ses troupeaux, ni de Laban, son petit-neveu , l’Écriture" nous fait remarquer que la plus graude partie des richesses de Job ‘ consistait en troupeaux, et qu’il possédait sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs , et < inq cents ânesses.
C'est par là que la terre promise , quoique d’une étendue assez médiocre, enrichissait scs princes et les habitants du pays, dont le nombre était presque incroyable, et montait à plus de trois millions de personnes, en comptant les femmes et les enfants.
Nous lisons qu’Achab *, roi d'Israël , se faisait payer chaque année par les Aloabites. qu'il avait vaincus , un tribut de cent mille brebis. Combien en peu de temps ce nombre multipliait-il ! et quelle abondance devait-il répandre dans tout le pays!
L’Ecriture sainte3 en nous représentant Ozias comme un prince accompli pour toules les parties d’un sage gouvernement , ne manque pas de faire observer qu'il avait un grand nombre de laboureurs et de vignerons, et qu’il nourrissait beaucoup de troupeaux. Il fit bâtir dans les campagnes de grandes enceintes , de vastes étables , et des logements fortifiés de tours, pour y retirer les bestiaux et les pasteurs, et pour les y mettre à couvert et en sûreté; ctil eut soin aussi d'y fairecreuser beaucoup de citcrni‘9 : travaux moins éclatants , mais non moins estimables que les plus superbes palais. Ce fut sans doute la protection particulière qu’il accorda à tous ceux qui étaient employés à la culture de la terre et à la nourriture des troupeaux, qui renditson régne un des plus opulents qu’on eût encore vus dans Juda. Et il agit de la sorte , ajoute l’Ecriture sainte, « parce qu'il se plaisait fort à l’agriculture, » eral quippé homo agriculturœ dedilus. Le texte hébreu est encore plus fort : quia diligebat terram. « Il aimait la terre. » Il s’y plaisait : peut-être la cultivaitil de scs propres mains : du moins il en mettait
i Job. 1.8
« IV. Rcg- 3, 1.
5 II. Paraiip. 20, 10.
Dig
la culture en honneur , il en connaissait tout le prii , et comprenait que la terre , cultivée avec soin et avec intelligence, était une source assurée de richesses et pour le prince et pour le peuple : ainsi H regardait cette attention comme un des principaux devoirs de la royauté , quoique souvent il soit un des plus négligés.
L'Ecriture dit aussi du saint roi Elucidas1 qu'i/ avait une infinité de troupeaux de brebit, et de toutes sortes de grandes Mies , et t/ue le Seigneur lui avait donné une abondance extraordinaire de biens. On comprend aisément que la seule tonte des bêles à laine , sans parler des autres profils qu’on en lirait, devait former un revenu Irès-cousidérable dans un pays qui en nourrissait une multitude presque sans nombre. Aussi voyons-nous que la tonte des brebis était un temps de festin et de réjouissance.
Dans l'antiquité païenne , les travaux faisaient aussi la richesse des rois , comme on le voit de Latinus dans Virgile , et d'Ulysse dans Homère. Il en était de même chez les Romains; et, par les anciennes lois, les amendes n'étaient pas en argent, mais en boeufs et en brebis.
Il ne faut pas s’étonner , après ce que nous avons vu des grands avantages que produit la nourriture des bestiaux , qu’un aussi savant homme que Varron n’ait pas dédaigné de descendre dans le dernier détail de toutes les bêtes qui peuvent être de quelque usage à la campagne , soit pour le labour , ou pour la nourriture, ou pour le transport des fardeaux et la commodité des hommes. Il parle d’abord du menu bétail, brebis, chèvres , truies : greges. Il passe ensuite au gros bétail , bœufs , ânes , chevaux , chameaux : armenta. Il finit par les bêtes qu’on peut appeler de la bassecour , villaticœ pecudes : les pigeons , les tourterelles, les poules, les oies, et beaucoup d'autres. Columellc entre aussi dans le même détail * ; et Caton le censeur en parcourt une partie. Ce dernier , interrogé quelle était la voie la plus sûre et la plus courte de s'enrichir à la campagne , répondit que c’était la nour-
» II. Paralip. 32, 29.
* Col. pra*f. lib- <?.
riture des bestiaux , qui procure à ceux qui S’y appliquent avec soin et avec industrie uno infinité d’avantages.
Effectivement les bêtes de la campagne rendent il l’Immiue îles services continuels et importants , et l’utilité qu’il en relire ne finit pas même avec leur vie. Elles partagent avec lui , ou plutôt lui épargnent les pénibles travaux du labour ; sans quoi , la terre , quelque fécondé qu’elle soit par son propre fonds , demeurerait pour lui stérile, et ne produirait aucun fruit. Elles servent à transporter dans sa maison et à mettre en sûreté les richesses qu’il a amassées au dehors, et à le porter luimême dans ses voyages. Plusieurs d’entre elles rouvrent sa table de lait , de fromages , de nourritures succulentes , de viandes , même les plus exquises , et lui fournissent la riche matière de toutes les étoffes dont il a besoin pour se vêtir , et mille autres commodités de la vie.
On voit , par tout ce que j’ai dit jusqu’ici , que la campagne, couverte de blés , de vignes et de troupeaux , est pour l’homme un vrai Pérou , bien plus précieux et plus estimable que celui d’où il tire l’or et l’argent, qui , s’il était seul, le laisserait périr de faim , de soif et de froid. Placé dans un terroir fertile , il voit autour de lui, d'un seul coup d’œil , tous ses biens; et, sans sortir de son petit domaine, il trouve sous sa main des richesses immenses cl innocentes, qu’il reconnaît sans doute pour des dons de la main libérale du souverain maître à qui il doit tout , mais qu’il regarde aussi comme le fruit dê ses travaux , et qui , par cette raison , lui deviennent encore plus agréables.
Innocence et agrément de la vie rustique cl de l'agricullure.
Le revenu et le profit qui revient de la culture de la terre n’est pas le seul ni le plus grand avantage qu’on y doive considérer.
Tous les auteurs qui ont écrit de la vie rustique en parlent toujours avec éloge comme
i « In urbe luxuries rrealur : ex luxurlA cxsislat avarl- « lia neeewe est : ex avariliâ erurnp.il audacla : indé omet nia srelera ne malcDria gipnuntur... In ruslirls mort bu s
d’une vie sage et heureuse, qui porte l'homme à la justice, à la tempérance, à la sobriété , à la sincérité, en un mot è toutes les vertus , et qui le met comme à l’abri de toutes les passions, en le tenant renfermé dans l’enceinte de son devoir , et d'un travail journalier qui lui laisse peu de loisir. Le luxe , l'avarice , l'injustice, la violence, l'ambition, compagnes presque inséparables des richesses , font leur séjour ordinaire dans les grandes villes , qui en fournissent la matière et l'occasion : la vie dure et laborieuse de la campagne n’admet point ces sortes de vices. C'est ce qui a donné lieu aux poètes de feindre que c'est là qu’Astrée, déesse de la justice, en quittant la terre , a fait sa dernière demeure.
On voit dans Caton une formule de prières pour les gens de la campagne , où l’on reconnaît des traces précieuses de l’ancienne tradition des hommes, qui attribuaient tout à l)ieu, et s'adressaient à lui dans tous leurs besoins temporels, parce qu’ils savaient qu’il présidait à tout, et que tout dépendait de lui. J’en rapporterai une bonne partie , et j’espère qu’on ne m’en saura pas mauvais gré. C’est dans une cérémonie appelée Solilaurilia , et, selon d’autres , Suovelaunlia , où les pnysans faisaient le tour de leurs terres en offrant à certains dieux des libations et des sacrifices.
« Père Mars , dit le suppliant, je vous prie o et vous conjure de nous être propice et u favorable, à moi, à ma maison, à tous mes a domestiquas , pour ce qui fait le sujet de la a présente procession dans mon champ, dans a ma terni , et dans mon fonds ; d’empêcher,
« de détourner et d’éloigner de nous les mala- « dies connues et inconnues, les désolations, les « orages, les calamités, les intempéries de l’air ;
« de faire eroitreet parvenir à bien nos légumes,
« nos blés , nos vignes , nos arbres ; de contt server les pasteurs et les troupcaui ; de « nous accorder la conservation de la vie et
de la santé, A moi, à ma maison , et à tous
« In vlctu iriilo, in bac borridi incultiqne vit* Isliusmodi « inaleficia gigni non soient... Cupidatcs porro quz pos- « sunt esse in eo, qui ruri semprr babilàrit. et in agio eo- « lendo vixerit ? qux vita maiimé disjuncU cupidilale et « cuin officio conjuncla..... Vitaautem rusliea. parrimo- « nie, diligentite, juslilis magislra est. » (Ctc.pro Aoir. Amer. n. 39 et 73. )
« mes domestiques. » Quelle honte que des chrétiens, cl souvent ceux qui ont le plus de part aux biens de la terre , soient maintenant si peu soigneux de la demander à Dieu , et .qui rougissent de l’en remercier ! Chez les païens tous les repas commençaient et finissaient par des prières : elles sont maintenant bannies de presque toutes nos tables.
Columelie entre dans un détail sur les devoirs du maître ou du fermier par rapport aut domestiques ', qui paraît plein de raison et d'humanité. « Il faut , dit-il , avqir soin qu’ils « soient bien vêtus, mais sans délicatesse; « qu'ils soient à l’abri du vent, du froid, de .« la pluie. Dans les ordres qu’on leur donne, « il faut garder un juste* tempérament enlre u une douceur trop relâchée et une dureté « excessive ; leur faire plus craindre qu e- « prouver la sévérité du châtiment : les ero- « pêcher de mal faire par l’assiduité et la pré- « sence ; car l’habileté consiste A prévenir les « fautes , au lieu de les punir : quand ils sont « malades 5, avoir attention qa’ils soient bien « soignés , qu’ils ne manquent de rien ; c'est « le moyen sûrde les affectionner au service.» Il désire qu’on en use ainsi A l’égard même des esclaves, qui travaillaient souvent chargés de chaînes et que l’on traitait pour l’ordinaire fort durement.
Ce qu’il dit à l’occusion de la fermière est très-remarquable4. La Providence, en unissant l'homme A la femme, a prétendu qu’ils se prêtassent un mutuel secours , et pour cela leur a assigné A chacun leurs fonctions particulières. L’un, destiné aux affaires du dehors, est obligé de s’exposer au chaud et au froid , d’entreprendre des voyages , de soutenir les travaux de la paix et de la guerre , c’est-Adire de vaquer aux ouvrages de la campagne, ou de porter les armes : tous exercices qui demandent un corps robuste et capable de fatigues. La femme , au contraire , inhabile A tous ces ministères , est réservée pour les affaires du dedans ; la garde de la maison lui est confiée : et comme le caractère propre de cet emploi est l’attention et l’exactitude , et
* Colum. lib. 1, cap. 8.
* C'étaient des esclaves qui cultivaient les terre».
■ Colum. lib. 12, cap. 1.
* Id. lib. 12, In praT.
que la crainte rend plus attentif et plus exact, il était convenable que la femme fût plus timide. Au contraire, parce que l'homme agit et travaille presque toujours au dehors , et qu'il est souvent obligé de repousser l'injure. Dieu lui a donné la hardiesse en partage ; aussi de tout temps ', et chez les Grecs et chez les Romains, le gouvernement domestique est dévolu aux femmes; de sorte que les maris, après avoir satisfait aux affaires extérieures, rentrent dans leur maison libres de tous soins , et y trouvent un parfait repos.
C'est ce qu’Horace décrit si élégamment 1 dans une de ses odes. « La femme du fermier,
< recommandable par une chaste pudeur « {telles que sont les Sabincs et les Apulieni nés , brûlées par les ardeurs du soleil { , « prend de son côté le soin de la maison et o des enfants : elle enferme ses troupeaux « dans les parcs pour en traire le lait : elle « ne manque pas de tenir le feu tout prêt à « l'arrivée de son mari fatigué , et de lui ser- « vir, avec les vins de l’année, des mets que • lui fournit son champ , sans qu'elle soit
< obligée de les acheter. »
11 semble que les anciens aient travaillé à se surpasser eux-mémes en traitant cette matière, tant elle leur fournit de belles pensées et de riches expressions, « Trop heureux 3 ,
1 « Nam et npud Græcos, ex moi apud Romanos usque « in patiura nostroruoi memoriam. ferè domeslicus labor « malronalis fuit , tanquam ad requiem forensium exer- « t iiationcm ornai curé dejtosilâ patribus fa rai lias intra « domesticos penales se recipientibus. »
• Quôd si pudica mulicr in partem juvet domum alquc dulces liberos,
( Sabina qualis, aut perusta solibus Pernkis uxor Appuli )
Sacrum velusüs exslruat lignis focum Lassi sub adveulum viri;
Claude nsque tcxlls cratibus læiurn pecus, Distcnla »iccet ubera ,
Et borna dulci vina promeus dolio,
Dapcs incmplas apparet, etc.
( IIorat. epod. 2, [ T. 39 sq. J )
» O fortunatos nimiùm, sua si bona ndrint,
Agricolas ! quibus ipsa , proru I dlscordibus armis, Fudit humo faciicm victurn juslissima tellus.
Si non , etc.
At secura quies et ncscla fallere vlta ,
Dites opum variarum ; at latis otia tandis, Speluncæ, vivique lacus ; at frigida Tempe , Mugilusque boum, moliesquc sub arbore tonini ill. - •
« s’écrie Virgile , les habitants de la campa- « gne , s'ils connaissaient leur bonheur ; à qui « la terre , loin du tumulte des armes et de In « discorde, prodigue scs fruits, nourriture o simple et naturelle , qui est la juste récom- * pense de leurs travaux ! Là régne une paix « tranquille , et une simplicité de mœurs qui « ignore toute fraude et toute tromperie ; là « se trouvent une merveilleuse variété d’inno- « cenles richesses , un doux loisir dans une « fertile demeure-, de vastes et belles cam- « pagnes , de fraîches grottes , des sources « d’eau vive, de sombres forêts où l'ombre « des arbres invite au sommeil ; il n'est pas « jusqu'au mugissement des vaches qui ne « fasse plaisir. On y voit une jeunesse endur- « cie au travail et accoutumée à une vie sobre « et frugale ; mais ce qu’on y admire le plus. a est un profond respect pour les dieux , et , « après eux , pour les pères et les mères : en « un mot , c’est là que la justice , lorsqu’elle a a quitté la terre , a fait son dernier sé- « jour. »
La belle description que fait Cicéron , dans son traité de la vieillesse , de la manière dont le blé et le raisin arrivent , par différents degrés, à une parfaite maturité, montre le goût qu'il avait pour la vie de la campagne, et nous apprend en même temps avec quels yeux on doit considérer ces merveilleuses productions, qui, pour être ordinaires et annuelles, n’en méritent pas moins notre admiration. En effet, si un simple récit cause tant de plaisir , quel effet doit produire sur un esprit raisonnablement curieux la réalité même et le spectacle actuel de ce qui se passe dans une vigne et dans une pièce de blé , jusqu'à ce que les fruits de l’une et de l'autre soient portés et mis en sûreté dans les celliers et dans les greniers? Et il en faut dire autant de toutes les autres richesses dont la terre se couvre chaque année.
Voilà ce qui rend le séjour de la campagne si agréable et si délicieux-, et ce qui en fait l'objet des désirs des magistrats et des person-
Pion absunt : llllc sallus ac lustra feranim .
El patiens operum , parvoque assueta juveolua : Sacra deùm , sancltquc patres Eslrcma per ÜJoa Jusütia exccdens terris vestigia fccit.
(Visa. Georg. lib. 2. [ 138 sq. J)
ne* occupées d’affaires sérieuses el importantes. Las et fatigués des soins continuels de la ville . ils s’écrient volontiers avec Horace : « O campagne 1 , quand te verrai-je ? quand « me sera-t-il permis d’aller oublier dans ton « sein toutes mes occupations el mes iuquié- « tudes , ou en m'amusant à la lecture des « anciens , ou en goûtant le plaisir de ne rien « faire , ou en me livrant à la douceur du som- « meil? » On y goûte en effet des plaisirs bien purs. Il semble , selon la belle expression du même poêle , que la campagne nous rend à nous-mêmes s en nous tirant comme de servitude, et que c’est là proprement vivre et régner. On entre pour ainsi dire en conversation avec les arbres , on les interroge , on leur demande compte du peu de fruit qu’ils ont produit , et l’on reçoit les excuses qu’ils en apportent , rejetant la faute tantôt sur les trop grandes pluies J , tantôt sur les excessives chaleurs , d'autres fois sur la rigueur du froid. C’est Horace qui leur prête ce langage.
Tout ce que je viens de dire marque assez que je ne parle plus de celte agriculture pénible et laborieuse à laquelle l'homme a été d’abord condamné ; mais que j'en ai en vue une autre destinée à faire son plaisir et à l’occuper agréablement , parfaitement conforme à l’institution primitive de l’homme et à l’intention du Créateur, puisqu'il l’avait commandée à Adam aussitôt après l’avoir formé. En effet, elle semble nous retracer une image du paradis terrestre , el se ressentir en quelque sorte de l’heureuse simplicité et de l’innocence qui y régnait alors. Nous voyons que dans tous les temps elle a fait le divertissement le plus agréable des princes mêmes et des rois les plus puissants. Sans parler des fameux jar-
1 O rus, quandô ego U1 aspiciam ! quanddquc liccbit N une vclerum librls, nunc somno cl inerlibus boris Duccrc sollieilœ jucunda oblivia vil®?
( Horat. lib. 2, Sat. 6. )
» Yillice sylvanim, el mihi me rcddcolis agelli.
( IIohat. Epist. U, lib. 1 [v. IJ.)
..... Vivo el regno, sirnul isla reliqui, etc.
( Id. Epist. 10, lib. 1 [ v. 8 f . )
* Fundusquc raendax, arbore nunc aquas Culpanle, nunc torrenlia agros Sidéra , nunc bicmes iniquas.
(ld. lib. 3 ,Od. 1 [v. 30 J )
ilins suspendus qui faisaient l’ornement * Babylone , l’Ecriture nous apprend qu’Av suérus ( c’est le même que Dariüs, fils d’H'taspe) avait planté une partie des arbres A son jardin , el qu’il le cultivait de ses main; royales 1 : Jussit conririum prtrparari h restibulo horli el nemorii , quôd regio cuifti et manu consi/um erat. On sait ce que Cyns le jeune répondit à Lysandre qui admirait b beauté , l’économie et la disposition de <e jardins : que c’était lui-même qui en «ni tracé le plan , qui en avait donné les alignements, et qu’il avait planté plusieurs arbrede sa main. F.go omnia isla sum dimenm': mti sunt ordines , mea descriptio : mtilu etiam istarum arborum me A manu sunt sait On voudrait, si cela était possible, ne quitter jamais un séjour si délicieux. On a tâche» moins, pour se consoler, de se faire une Mtr d’illusion, en transportant pour ainsi dire b campagne au milieu des villes : non une ans pagne simple et presque brute, qui neconnaC de beautés que les naturelles , el qui n’emprunte rien de l’art ; mais une sorte de campagne peignée, ajustée, embellie, j’ai presqw dit fardée. J’entends parler de ces jardin- s ornés et si élégants, qui offrent aux yeux mis doux et si brillant spectacle. Quelle beauté, quelle richesse , quelle abondance, quelle uriélé d’odeurs, de couleurs, de nuances,* découpures ! il semble s, à voir la fidélité etb régularité invariable des (leurs à se succêfc les unes aux autres ( et il en faut dire autant des fruits ), que la terre , attentive à plaire) son maître, cherche à perpétuer ses présent en lui payant toujours dans chaque saison * nouveaux tributs. Quelle foule de réfleiic® tout cela ne fournit-il point à un esprit curieux, el encore plus à un esprit religieui !
Pline, après avoir reconnu qu’il n’y a p nid d’éloquence capable d’exprimer dignenxd celle incroyable abondance et cette merveilleuse diversité de richesses el de beautés que la nature répand dans les jardins comme a
■ Eslber. I. 5.
* CIc. de Son. n 59. * 1
> « Scd Ilia f|uanta beniguitas nature, qood uni " J « ad vcscendum, tant varia , tamque jucunda glpul : ~
« que ea uno lempore anni , ut «-inlicr cl noritee ' "
« teinur, et cuptA ta ( Cic. d, Nat. Veor. lib. % o 1 ■
te jouant, et avec une sorte de complaisance , ajoute une remarque bien sensée et bien instructive Il fait observer la différence que la nature a mise pour la durée entre les arbres et les fleurs. Aux plantes et aux arbres, destinés à nourrir l’homme par leurs fruits, et à entrer dans la construction des édifices et des navires, elle a accordé des années, et même des siècles entiers. Aux fleurs et aux odeurs, qui ne servent qu’au plaisir, elle n'a donné que quelques moments et quelques journées, comme pour avertir que ce qui brille avec plus d’éclat passe cl se flétrit bien rapidement. Malherbe exprime cette dernière pensée d'une nanière bien vive, en déplorant la mort d’uue lersonue qui joignait à une grande jeunesse jne extrême beauté.
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses. L'espace d'un matin.
C’est le grand avantage de l'agriculture, l'étre liée plus étroitement qu’aucun autre art ivec la religion, comme elle l'est aussi avec les onnes moeurs : ce qui a fait dire à Cicéron , ütnme nous l’avons vu , que la vie de la camagne approchait beaucoup de celle du sage , est-à-dire qu’elle était comme une philosopliic ratique.
Pour finir ce petit traité par où je l’ai comlencé, il faut avouer que , de toutes les occuations des hommes, qui n'ont point un raporl immédiat à Dieu et à la justice , la plus inocenlc est l'agriculture. Elle était , comme a i'a vu, celle du premier homme encore >steet fidèle. Elle a fait, depuis, une partie : la pénitence que Dieu lui a imposée. Ainsi, ins les deux temps d'innocence et de péché, le lui a été commandée *, et, dans sa person- •, à tous ses .descendants. Elle est devenue 'nnmoius l’eiercice le plus vil et le plus bas,
1 « Quippé reliqua usûs alimentique graliâ genuit , fkôque spc ulii annosque tribu ü iis. Flores veto odores- |uein diem gignil: magnâ, ut palani est . admonitions îuminum , quæ speclatissimè florcanl , celerrimè martescerc. » ^ Plis. lib. 21 , cap. 1.)
1 a Ne oderis la boriosa opéra, et ruslicationem creatam ih allittimo. » — Ne fujez point les ouvrages laborieux le travail de la campagne , qui a éld créé par le Trèsut. ( Eccl. 7, IG. )
au jugement de l’orgueil ; et pendant qu'on prolége des arts inutiles et qui ne servent qu’au luxe et à la volupté, on laisse dans la misère lous ceux qui travaillent à l'abondance et au bonheur des autres.