PL1K
* Plin. Itb. 35. cap. 10. - Àthen Hb.12, pag 513. - Ælian. Ilb. 9. cap. 11.
* a Fecundiu arlifex . *ed quo nemo insolcntiùs et ar- « rogallùi Ht usus glatié artis. » ( Plin. }
Plin. et Ælian. et Athen. ibid.
humiliant pour le premier, et dut coûter beaucoup à son amour-propre. Il s’agissait d’un prix pour celui qui aurait le mieux réussi. La matière du tableau et du combat était un Ajax outré de colère contre les Grecs de ce qu'ils avaient adjugé les armes d’Achille à Ulysse. Ici, à la pluralité des meilleurs suffrages, la victoire fut adjugée à Timanthe. Le vaincu couvrit sa honte et se dédommagea de sa défaite par un bon mot, qui sent un peu la rodomontade. Voyez, dit -il, mon héros ! Son sort me louche encore plus que le mien propre. Il est vaincu une seconde fois par un homme qui ne le vaut pas.
pAUPitiLr.
Pamphile était d’Amphipolis, sur les confins de la Macédoine et de la Tlirace. Il est le premier qui joignit l’érudition à la peinture. Il s'attacha, sur toutes choses, aux mathématiques, et particulièrement au calcul et à la géométrie, soutenant hautement que, sans leur secours, il n’était pas possible d'amener la peinture à sa perfection. On conçoit aisément qu’un tel maître n’avilissait point son art. Il ne prenait aucun élève qu'à raison de dix talents ' pour autant d’années; et ce ne fut qu’à ce marché que Mélanthe et Apelle devinrent ses disciples. Il obtint, d’abord à Sicyone , et ensuite par toute la Grèce , l’établissement d’une espèce d'académie , où les enfants de condition libre, qui avaient quelque disposition pour les beaux-arts, étaient élevés et instruits avec soin. El de peur que la peinture ne vînt enfin à s’avilir et à dégénérer, il obtint eucorc des états de la Grèce un édit sévère qui l'interdisait absolument aux esclaves.
Le prix excessif que donnaient les élèves à leurs maîtres , et l'établissement des académies pour les personnes libres, avec l’exclusion des esclaves, montrent dans quelle haute considération était cet art, avec quelle émulation on s’y appliquait, et avec quel succès et quelle promptitude il devait parvenir à sa perfection.
Zeuxis, Parrhasius, Mélanthe et Pamphile étaient contemporains. On les place vers la 95" olympiade*.
* Dit mille Scas. = 57 &00 fr. E. B.
> Ab M. 360».
Timakthe.
Timan(he était, scion les mis, de Sicyonc, et. scion d’aulres, de Cylhne, l’une des Cyeladcs. Son caractère propre était l'invention '. Cette partie, si rare et si difficile, ne s'acquiert ni par le travail, ni par les conseils, ni par les préceptes des maîtres : c’est l'effet d’un génie heureux, d'une vive imagination, et de ce beau feu qui anime les peintres aussi bien que les poètes, par une sorte d’enthousiasme.
L'Iphigénie de Timaulhe*, célébrée par les louanges de tant d’écrivains, a été regardée, par tous les grands maîtres, comme un chefd’œuvre de l’art dans ce genre 5, et c’est principalement ce tableau qui a fait dire que ses ouvrages faisaient concevoir plus de choses qu’ils n’en montraient4, et que, quoique l’art y fût porté au suprême degré, le génie enchérissait encore sur l’art. Le sujet était beau, grand, tendre et tout à fait propre à la peinture ; mais l’exécution y donna tout le prix. Ce tableau représentait Iphigénie se tenant debout devant l’autel , telle qu'une jeune et innocente princesse qui va être immolée au salut de sa patrie. Elle était environnée de plusieurs personnes, qui toutes s’intéressaient vivement à ce sacrifice, mais néanmoins selon différents degrés. Le peintre avait représenté le prêtre Calchas fort affligé, Ulysse beaucoup plus triste, et Ménélas, oncle de la princesse, avec toute l'affliction qu’il était possible de mettre sur son visage. Restait Agnmcmnon, père d’Iphigénie, et c’était là où il fallait se surmonter. Cependant tous les traits de la tristesse étaient épuisés. La nature vint au secours de l’art. Il n’est pas naturel à un père de voir égorger sa fille : il lui suffit bien d'obéir aux dieux qui la lui demandent, et il lui esL permis de se livrer à la plus vive douleur. Le peintre, ne pouvant exprimer celle du père, prit le parti de lui jeter un voile 5 sur les yeux,
< « Timantlil plurimùni adfuit ingcnli. » (Plik.)
» Plia. Mb. 3ô . cap. a.
* Quiniil. lib. 2, cap. 13. — Val. Max. Jlb. 8. cap. il.
4 u In omnibus cjus operibus inlelligitur plus semper,
o'qu.ini pingHur; et , quum ars summa slt , ingenium la- « mon ultra arlem est. » ( Pi.ir. lib. 35, cap. 10.)
* « Quum In Iphigénie immolatione plnii&sft trislom « Citlrbanlcm , tiisliorem riysscm , addidisset Mericlao
laissant aux spectateurs è juger de ce qui se passait au fond de son cœur : Velavit ejuseaput, etsuo quiqueanimo dédit œstimandum.
Cette idée est belle et ingénieuse, elle a fait beaucoup d’honneur à Timanthe. On ne sait pourtant s’il en est véritablement l’anteur, et il y a beaucoup d’apparence que l’Iphigénie d’Euripide la lui a fournie : voici l’endroit. Lorsque Agamemnon vit sa fille qu'on menait dans le bois pour y être sacrifiée,' il gémit, et, détournant la tête, versa des larmes, et se couvrit les yeux de sa robe.
Un de nos illustres peintres, c’est le Poussin, a heureusement imité le trait dont je viens de parler, dans son tableau de la mort de Germanicus. Après avoir traité les différents genres d’affliction des autres personnages comme des passions qui pouvaient s’exprimer, il place* côté du lit de Germanicus une femme remarquable par sa taille et par ses vêtements, qui se cache le visage avec les mains, dont l’attitude entière marque la douleur la plus profonde, et fait clairement entendre que c’est la femme du prince dont on pleure la mort.
Je ne puis m’empécher de joindre ici un fait très-curieux en matière de peinture allégorique. On appelle ainsi une peinture qui emploie une fiction et un emblème pour exprimer une action véritable.
M. le prince de Condé faisait peindre dans la galerie de Chantilly l’histoire de son père, connu en Europe sous le nom du Grand- Condé. Il se rencontrait un inconvénient dans l’exécution du projet. Le héros, durant sa jeunesse, s’était trouvé lié d’intérêt avec les ennemis de l’état, et il avait fait une partie de scs belles actions quand il ne portait pas les armes pour sa patrie. Il semblait donc qu’on ne devait point faire parade de ces faits d’armes dans la galerie de Chantilly. Mais, d’un autre côté, quelques-unes de ces actions, comme le secours de Cambrai, et la retraite de devant Arras étaient si brillantes, qu’il devait être bien mortifiant pour un fils amoureux de
« qtiem summum poterat ars efflcere meerorem ; con&um- « plis affcctibus, non reperiens quo digne modo patris « vullurn posset exprimerc, veUvit cjus capui , et sue cul- « que animo «ledit «stimandum. » ( Quintil. lib. 2 » cap. 13.)
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la gloire de son père de les supprimer dans le monument qu’il élevait à la mémoire de ce héros. 11 trouva lui-méme un heureux dénouement : car c’élait non-seulement le prince, mais l’homme de son temps, né avec la conception la plus vive et l'imagination la plus brillante. Il lit donc dessiner la muse de l'histoire, personnage allégorique, mais très-connu , qui tenait un livre, sur le dos duquel était écrit : Vie du prince de Condé. Cette muse arrachait des feuillets du livre , qu’elle jetait par terre , et on lisait sur ces feuilles : Secours de Cambrai, Secours de Valenciennes, retraite de devant Arras : enfin, le titre de toutes les belles actions du prince de Condé durant son séjour dans les Pays-Bas, actions dont tout était louable, à l'exception de l’écharpe qu’il portait quand il les lit. Malheureusement ce tableau n'a pas été exécuté suivant une idée si ingénieuse et si simple. Le prince qui avait conçu une idée si noble eut en cette occasion un excès de complaisance, et, déférant trop à l'art, il permit au peintre d’altérer l'élégance et la simplicité de sa pensée par des figures qui rendent le tableau plus composé, mais qui ne lui font rien dire de plus que ce qu’il disait déjà d’une manière si sublime. J’ai tiré ce récit des Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture.
Apelle.
A pelle’, que la renommée a mis au-dessus de tous les peintres, parut dans la lié1 olympiade. Il était de file de Cos’, Bis de Pylhius, et disciple de Pamphile. Il est quelquefois appelé Èphésien, parce qu’il s'établit à Ephèse, où sans doute un homme d’un tel mérite obtint bientét le droit de bourgeoisie.
Il a eu la gloire de contribuer lui seul, plus que tous les autres ensemble, à la perfection de la peinture, non-seulement par ses excellents ouvrages, mais par ses écrits, ayant composé trois volumes sur les principaux secrets de son art, qui subsistaient encore du temps de Pline, mais qui malheureusement ne sont pas parvenus jusqu’à nous.
• Plin. Mb. 36. cap. 10. - An. U. 307-2.
* lie datis U mer Kgéc.
Le fort de son pinceau a été la grâce, c’està-dire ce je ne sais quoi de libre, de noble, et de doux en même temps, qui touche le cœur et qui réveille l’esprit. Quand il louait et admirait les ouvrages de ses confrères, ce qu’il faisait fort volontiers, après avoir avoué qu’ils excellaient dans toutes les autres parties, it ajoutait que la grâce leur manquait, mais que, pour lui, cette qualité lui était échue en partage, et que personne ne pouvait lui en disputer la palme : ingénuité qui se pardonne aux hommes d'un vrai mérite, quand elle ne vient point d'orgueil et de flerlé.
La manière dont il fit connaissance et lia une étroite amitié avec Prologène, célèbre peintre de son temps, est assez curieuse et mérite d'être i apportée. Protogène vivait à Rhodes, connu d’Apellc, seulement de réputation et par le bruit de ses tableaux. Celui-ci, voulant s'assurer de la beauté de ses ouvrages par ses propres yeux, Bt un voyage exprès à Rhodes. Arrivé cher. Protogône, il n’y trouva qu'une vieille femme qui gardait l’atelier de son maître, et un tableau monté sur le chevalet, où il n’y avait encore rien de peint. La vieille lui demandant son nom : Je vais le mettre ici, lui dit-il ; et prenant un pinceau avec de la couleur, il dessina quelque chose d’une extrême délicatesse. Protogène, à son retour, ayant appris de la servante ce qui s'était passé, et considérant avec admiration les traits qui avaient été dessinés, ne fut pas longtemps à en deviner l’auteur. Cest Apelle, s'écria-t-il; il n'y a que lui au monde qui soit capable if un dessin de celle finesse et de celte légèreté . Et prenant d’une autre couleur, il fit sur les mêmes traits un contour plus correct et plus délicat ; et dit à sa gouvernante que, si l’étranger revenait, elle n’avait qu’à lui montrer ce qu’il venait de faire, et l’avertir en même temps que c’était là l'ouvrage de l’homme qu'il était venu chercher. Apelle revint bientôt après : mais, honteux de se voir inférieur à son émule, il prit d’ufie troisième couleur, et, parmi les traits qui avaient été faits, il en conduisit de si savants et de si merveilleux, qu’il y épuisa toute la subtilité de l'art. Protogène ayant distingué ces derniers traits : Je suistaincu, dit-il, et je cours embrasser mon vainqueur. EncfTcl.il vola au porté l’instant.
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où, ayant trouvé son rival, il lia avec lui une étroite amitié, qui depuis ne se démentit jamais, chose assez rare entre deux personnes du premier mérite, et qui courent la même carrière! Ils convinrent entre eux, par rapport au tableau où ils s'étaient escrimés, de le laisser à la postérité tel qu'il était, sans y toucher davantage, prévoyant bien, comme en effet cela arriva, qu’il ferait un jour l’admiration de tout le monde, et particulièrement des connaisseurs et des maîtres de l'art. Mais ce précieux monument des deux plus grands peintres qui furent jamais, fut réduit en cendres au premier embrasement de la maison d'Auguste, dans le palais où il était exposé à la curiosité des spectateurs, toujours nouvellement surpris, au milieu de quantité d'autres des plus excellents cl des plus finis, de ne trouver dans celui-ci qu'une espèce de vide, d'autant plus admirable, qu’on n'y voyait que trois dessins au simple Irait et de la dernière finesse, qui échappaient à la vue par leur subtilité,et qui, par cela même, devenaient encore plus estimables et plus attrayants pour de bons yeux.
C'est à peu près de cette sorte qu’il faut entendre l’endroit de Pline. Dans ces mots , arrepto penicillo lineamex colore duxit summœ tenuitalis per tabulant, par lineam il ne faut pas entendre une simple ligne de géométrie, mais un trait de pinceau. Cela est contraire au bon sens, dit M. de Piles, et choque tous ceux qui savent un peu ce que c'est que peinture.
Quoique Apellc fût fort exact dans ses ouvrages, il savait jusqu'à quel point il devait travailler sans fatiguer son esprit, et ne poussait point l’exactitude jusqu'au scrupule. Il dit un jour ', parlant de Protogène, qu'il avouait que ce rival pouvait lui être égalé, ou même préféré pour tout le reste, mais qu'il ne savait pas quitter le pinceau, et qu'il gâtait souvent les belles choses qu'il faisait, à force de les vouloir perfectionner. Parole mémorable, dit Pline, et qui marque qu'une trop grande exactitude devient souvent nuisible !
* et Idem et aliam usurpavit , quum Protogenis opus a immrnsi laborls ac ours supra modum anxiæ, mirarc- « tur. Dixit euim omnia sibi cum illo paria . nul illi me- « liera : sed uno se præslare , quùd manum Me. de tâte bntâ non sciret tollere ; memorablli pracccpto, nocete « srpè nimiütn diligenliam. » (Plis.)
Ce n'est pas qu’Apelle approuvât la négligence dans ceux qui se mêlaient de peinture; il pensait bien autrement, et pour lui-même , et pour les autres. Il ne passait aucun jour de sa vie, quelque occupation étrangère qu’il eût d’ailleurs , sans s’exercer au crayon , à la plume, on au pinceau, tant pour se conserver la main libre et légère que pour se perfectionner de plus en plus dans toutes les finesses d'un art qui n’a point de bornes.
Un de ses disciples lui montrant un tableau pour savoir ce qu'il en pensait, et ce disciple lui disant qu’il l’avait fait fort vite, et qu'il n'y avait employé qu’un certain temps : Je le vois bien sans que tous me le disiez, répondit Apclle , et je suis étonné que, dans ce peu de temps-là même vous n’en ayez pas fait davantage de cette sorte.
Un autre peintre lui faisant voir le tableau d’une Hélène qu’il avait peinte avec soin , et qu’il avait ornée de beaucoup de pierreries, il lui dit : O mon ami, n’ayant pu la faire belle, vous avez voulu du moins la faire riche.
S’il disait son sentiment avec simplicité, il recevait de la même manière celui des autres. Sa coutume était, quand il avait achevé un ouvrage, de l'exposer aux yeux des passants, et d’entendre, caché derrière un rideau, ce qu'on en disait, dans le dessein de corriger les défauts que l’on pourrait y remarquer. Un cordonnier ayant trouvé qu’il manquait quelque chose à une sandale, le dit librement, et la critique était juste. Repassant le lendemain par le même endroit, il vit que la faute avait été corrigée. Tout tier de l'heureux succès de sa critique, il s’avisa de censurer aussi une jambe, à laquelle il n'y avait rien à redire. Le peintre alors, sortant de derrière sa toile, avertit le cordonnier de se renfermer dans son métier et dans ses sandales. C’est ce qui donna lieu au proverbe; Ne sutor ultra crepidam : c’est-àdire
Savetier ,
Fais ion métier ,
El garde-toi d'élever la censure Au-dessus de la chaussure.
Apclle rendait justice avec joie au mérite des grands ouvriers, cl ne rougissait point de
se tes préférer à lui-même pour de certaine» qualités. Ainsi il avouait ingénument qu'Amp h ion l’emportait sur lui pour la disposition ; et Asclépiodore pour la régularité du dessin. Nous avons vu le jugement avantageux qu’il portait de Protogène. Il ne s'en tint pas à de simples paroles.
Cet excellent peintre n’était pas beaucoup estimé de ses compatriotes, comme il arrive assez ordinairement. Pendant qu'Apelle était avec lui à Rhodes, loi ayant demandé un jour ce qu’il vendait ses ouvrages lorsqu'il y avait rais la dernière main , et l'autre lui ayant marqué une somme très-modique : Et moi , reprit Apelle, je vous en offre cinquante' talents pour chacun, et je les prendrai tous à ce prix, en ajoutant qu’il ne serait point en peine de s’en défaire , et qu’il les vendrait comme étant de sa propre main. Celte offre, qui était sérieuse , lit ouvrir les yeux aux Rhodieus sur le mérite de leur peintre, qui de son côté s'en prévalut, et ne livra plusses tableaux qu’à un prix très-considérable.
La souveraine habileté dans la peinture n’était pas le seul mérite d’Apelle. La politesse , la connaissance du monde , les manières douces, insinuantes, spirituelles, le rendirent fort agréable -à Alexandre-le-Grand , qui ne dédaignait pas d'aller souvent chez le.peintre, tant pour jouir des charmes de sa conversation, que pour le voir travailler, et devenir le premier témoin des merveilles qui sortaient de son pinceau. Cette affection d’Alexandre pour un peintre qui était poli, agréable, délicat, ne doit pas étonner. Un jeune monarque se passionne aisément pour un génie de ce caractère, qui joint à la bonté de son cœur la beauté de l’esprit et la délicatesse du pinceau. Ces sortes de familiarités entre les héros de divers genres ne sont pas rares, cl font honneur aux princes.
Alexandre avait une si haute idée d’Apcile , qu’il donna un édit pour déclarer que sa volonté était de n’être peint que par lui , de même qu’il ne donna permission , par le même édit, qu'à Pyrgolélc de graver ses médailles ,
1 C'cit-à-dirp 50 000 Cens. Celte somme me persil exorbitante. I] est sssez ordinaire qu'il h glisse quelque erreur dans les chiffres.
et à Lysippe de le représenter par la fonte des métaux.
Il arriva qu’un des principaux courtisans d’Alexandre ‘, se trouvant un jour chez Apelle lorsqu’il peignait , se répandit en questions ou en réflexions peu justes sur la peinture , comme il est ordinaire à ceux qui veulent parler d’un art qu'ils ignorent. Apelle, qui était en possession de s'expliquer librement avec le» plus grands seigneurs, lui dit : « Voyez-vous « ces jeunes garçonsqui broient mes couleurs? « pendant que vous gardiez le silence , ils vous « admiraient, éblouis de l’éclat de votre pour- « pre , et de l’or qui brille sur vos habits. Dell puis que vous avez commencé à parler de « choses que vous n’entendez point, ils ne « cessent de rire. » C'est Plutarque qui rapporte ce fait. Selon Pline1, c’est à Alexandre lui-même qu’Apelle osa faire cette leçon*, mais d’une manière plus douce , en lui conseillant seulement de s'expliquer avec plus de réserve devant ses ouvriers : tant le peintre bel esprit avait acquis d’ascendant sur un prince qui faisait déjà la terreur et l’admiration du genre humain, cl qui était naturellement colère! Alexandre lui donna d’autres marques encore plus extraordinaires de son affection et de ses égards.
Le caractère simple et ouvert d’Apelle ne revenait pas également à tous les généraux du jeune monarque. Ptolémée, l’un d'eux , qui, dans la suite, eut en parlage le royaume d'Égypte, n’avait pas été des plus favorables à notre peintre; on n’en sait pas la raison. Quoi qu’il en soit, Apelle s’étant embarqué, quelque temps après la mort d’Alexandre, pour une ville de la Grèce, fut malheureusement jeté par la tempête du côté d'Alexandrie, où le nouveau roi ne lui fit aucun accueil. Outre cette mortification à laquelle il devait s’attendre, il y trouva des envieux assez malins pour chercher à le faire tomber dans un piège. Dans cette vue, ils engagèrent un des officiers de la cour à l’inviter au souper du roi, comme
> Plut, de Amie et Adul. pag. 58.
> Plin. lib. 35, cap. 10.
* « In oiürina imperitè multa dfoserenti silenlium co- « miter suadehat , rideri eum dicens à pueris qui colores « tererent. Tantum aucloriLaiis et juris eral ci in r*> a gem , alioquiti iracuudum ! u
de sa pari, ne doutant point que cette liberté qu'il paraîtrait avoir prise de lui-méme ne lui attirât l'indignation d’un prince qui ne l'aimait pas, et qui ne savait rien de la supercherie. En effet, Apetle s'y étant rendu par déférence, le roi, irrité de son audace., lui demanda brusquement qui était celui de ses officiers qui l’avait appelé à sa table; et, lui montrant de la main ses invitateurs ordinaires, il ajouta qu'il voulait savoir absolument qui d'eux lui avait fait prendre cette hardiesse. Le peintre, sans s'émouvoir, se tira de ce pas en homme d'esprit et en dessinateur consommé. Il prit, d'un réchaud qui était là, un charbon éteint, et, en trois ou quatre coups, il crayonna surle-champ contre la muraille l'ébauche de celui qui l’avait invité, au grand étonnement de Ptolémée , qui reconnut , dés les premiers traits, le visage de l’imposteur. Cette aventure le réconcilia avec le roi d'Égypte, qui le combla ensuite de biens et d'honneurs.
Mais elle ne le réconcilia pas avec l'envie', qui n’en devint que plus animée. On l'accusa, quelque temps après, devant le prince, d'avoir tramé avec Théodote la conjuration qui avait éclaté contre lui dans la ville de Tyr’ . Ce fut un autre peintre de réputation , nommé Antiphile, qui se porta pour délateur. L'accusation n’avait pas la moindre vraisemblance. Apelle n'avait point été à Tyr : il n’avait jamais vu Théodote : il n'était ni d'un caractère ni d’une profession propre à tramer un tel complot : l'accusateur, peintre comme lui, mais bien inférieur en mérite et en réputation , pouvait être, sans injure, soupçonné de jaloasie de métier. Mais le prince, sans rien écouter, sans rien examiner, comme cela n'est que trop ordinaire, tenant Apelle pour coupable, éclata en plaintes contre son ingratitude et son mauvais cœur; et il aurait été conduit au supplice, sans la confession volontaire d'un des complices, qui , touché de compassion pour l'innocent près d’être mis à mort, s'avoua luimême criminel, et déclara qu’Apelle n’avait eu aucune part à la conjuration. Le roi, confus d'avoir ajouté foi si légèrement à la calomnie, lui rendit son amitié, et le gratifia
i Luelan. de celum. pas 563-5av
1 On accuse tel Lucien d'un grossier anachronisme.
même de cent talents1, pour te dédommager de l'injure qu'il lui avait faite, et lui livra Aaliphile pour être son esclave.
Apelle , de retour à Ephèse , se vengea de tous ses ennemis par un excellent tableau de la calomnie, dont voici l’ordonnance : à la droite du tableau est assis un homme d'éclat et d’autorité, qui a de grandes oreilles à peu prés comme Midas, et qui tend la main à la Calomnie , comme pour l'inviter de s'approcher ; à ses côtés sont deux femmes, dont l'une représente l 'Ignorance, et l'autre le Soupçon'.
La Calomnie parait s’avancer C'est une femme d’une grande beauté. On entrevoit sur son visage et dans sa démarche je ne sais quoi de violent et d'emporté, comme d’une personne animée de colère et de fureur. D’une main , elle tient un flambeau pour allumer le feu de la division et de la discorde, et de l’autre elle traîne par les cheveux un jeune homme qui tend les mains vers le ciel, et qui implore l'assistance des dieux. Devant elle, marche un homme qui a le visage pôle, le corps sec et décharné, les yeux perçants, et qui semble mener la bande : c’est YEntie *. La Calomnie est accompagnée de deux autres femmes qui l'excitent , qui l'aaiment, et qui s'empressent autour d’elle pour relever ses attraits et ses atours. A leur air composé, on conjecture que c’est la Ruse et la Trahison. Enfin, après tous les autres, suit le Repentir. couvert d'un habit noir et déchiré , qui , avec beaucoup de confusion et de larmes, tournant la tète en arrière, reconnaît dans le lointain la Vérité , qui s’approche environnée de lumière. Telle fut la vengeance utile et ingénieuse de ce grand homme. Je ne crois pas qu'il eût été sûr pour lui, pendant qu’il était en Egypte, de tracer, ou du moins de produire au jour un pareil tableau. Ces grandes oreilles, cette main étendue vers la Calomnie comme pour l'inviter d’approcher, et d'autres traits semblables, ne font pas d'honeur à celui qui y tient le premier rang, et marquent un prince soupçonneux , crédule, ouvert à la fraude, et qui semble appeler les délateurs.
■ Cenl mille écu =5750000. E. B.
> Le mol grec est feuilniu : ôiréta^t;.
* En grer , t'emte est du majeutin : ySéve; .
Pline fait un long dénombrement des tableaux d'Apelle. Celui d'Antigone est un des plus renommes Ce prince n’avait qu’un œil : il le peignit tourné de côté, pour couvrir cette difformité. On prétend que c’est lui qui , le premier, a trouvé l’art du profil.
Il fit plusieurs portraits d'Alexandre, dont l'un surtout fut regardé comme l’un de ses tableaux les plus achevés. Il y était représenté la foudre à la main. Ce tableau fut fait pour le temple de la Diane des Ëphésiens. Il semble, dit Pline, qui l'avait vu, que la main du héros, avec la foudre, sortent réellement du tableau. Aussi ce prince disait-il lui-méme qu’il comptait deux Alexandres : l’un de Philippe , qui Tétait invincible; l’autre d'Apelle, qui était inimitable.
Pline parle d’un de scs tableaux, qui devait être d’une grande beauté. Il l’avait fait pour une dispute publique entre les peintres : le sujet qu’on leur avait proposé était une cavale. S'apercevant que la brigue allait faire adjuger le prix à quelqu’un de ses rivaux, il en appela du jugement des hommes à celui des animaux ’, muets, mais plus équitables que les hommes. Il fit présenter les tableaux des autres peintres & des chevaux qu’il avait fait venir exprès, qui demeurèrent immobiles devant ces premiers tableaux , et ne hennirent que devant celui d’Apelle.
On prétend que saVénus, surnommée Anadyoméne, c’est-à-dire qui sort de la mer, était son chef-d'œuvre. Pline dit que celte pièce fut célébrée par les vers des plus grands poêles *, et que, si la peinture y a été surpassée par la poésie, aussi en a-t-elle été illustrée. Apelle eu avait commencé une autre à Cos, sa patrie, qui , selon lui et selon tous les connaisseurs, devait surpasser la première; mais la mort envieuse l’arrêta au milieu de l’ouvrage. Il ne se trouva personne depuis qui osât y porter le pinceau 4. On ne sait si c’est cette seconde
• tt Habcl in piclurâ sperlem lot» facin. Apelle* la- « men imaginent Antlgoni lalerclantùm altéra (Klcndlt, ul « amissl oculi dcformiias laterct. » (Qcistii.. ilb. 2, c»p. 13.)
* « (juo judirio ad matas quadrupède* nrovocasll ab « honiinibu*. »
a « Verslbo* gratis Uli opère, dura laudalur , victo , « sed illuslralo. »
a Srab. lib. 1 1 , pag 637.
Vénus, ou la première qu' Auguste acheta de ceux de Cos , en leur remettant la somme de cent talents 1 du tribut qui leur avait été imposé de la part de la république romaine. Si c’est celle-ci, comme il y a beaucoup d'apparence, elle eut un sort aussi triste que l'autre, et même encore plus funeste. Dès le temps d’Auguste, l'humidité en avait déjà gâté la partie inférieure. On chercha quelqu'un de la part du prince pour la retoucher : mais il ne se trouva personne qui fût assez hardi pour l’entreprendre, ce qui augmenta la gloire du peintre grec*', et la réputation de l'ouvrage même. Enfin cette belle Vénus, que personne n'osait toucher par vénération ou par timidité , fut insultée par les vers qui se mirent dans le bois et la dévorèrent. Néron, qui régnait alors, en mit une autre à la place , de la main d’un peintre peu connu *.
Pline fait souvenir le lecteur que tant de merveilleux labl.eaux, qui faisaient l’admiration de tous les bons connaisseurs , étaient peints simplement avec les quatre couleurs primitives dont il a été parlé.
Apelle forma plusieurs élèves, qui profilèrent de ses inventions : mais, dit Pline, une chose en quoi personne n’a pu pénétrer son secret, est la composition d’un certain vernis qu’il appliquait à ses tableaux pour leur conserver pendant une longue suite de siècles toute leur fraîcheur et toute leur force. Il tirait trois avantages de ce vernis. 1° Il donnait du lustre aux couleurs, quelles qu'elles fussent, et les rendait plus moelleuses , plus unies et plus tendres ; cequi est maintenant l'effet de l’huile. 2° U garantissait ses ouvrages de l’ordure et de la poussière. 3° Il ménageait la vue 4 du spectateur , qui s’éblouit facilement , en tempérant les couleurs vives et tranchantes par l'interposition de ce vernis , qui tenait lieu de verre à scs ouvrages.
1 Cent mille Se us. = 675 000 tr. E. B.
• « Ipsa injuria cessit In gkniara arUAcIs. »
s Dorothée.
• • Ne clarllat eotorum ocutonim aclem efTenderet... a et eadem res nlmls florWis coloribus austeritatem oc* « culiè daret. » ( Pua. )
Aristide.
C n des plus fameux contemporains d’Apelle était Aristide de Thèbes A la vérité il ne possédait pas l'élégance et les grâces dans le même degré qu’Apelle : mais il est le premier qui , par génie et par étude , se soit fait des règles sûres pour peindre l'âme ’ , c'est-à-dire les sentiments les plus intimes du cœur. 11 excellait dans les passions fortes et véhémentes aussi bien que dans les passions douces : mais son coloris avait quelque chose de dur et d'austère.
On a de lui cet admirable tableau 5 ( c’est toujours Pline qui parie ) où, dans le sac d’une ville, est représentée une mère qui expire d’un coup de poignard qu’elle a reçu dans le sein , et un enfant qui se traîne jusqu’à sa mamelle pour la léter. On voit sur le visage de celte femme , quoique mourante , les sentiments les plus vifs et les soins les plus empressés de la tendresse maternelle. Elle paraît sentir le danger de son fils, et craindre qu’au lieu de lait qu’il cherche il ne trouve que du sang. On dirait que Pline a le pinceau à la main , tant il peint avec de vives couleurs tout ce qu'il décrit ! Alexandre, qui Bimait tant les belles choses , fut si enchanté de cette pièce , qu’il la fit emporter de Thèbes , où elle était , à Pella , lieu de sa naissance , ou du moins qui passait pour tel.
Le même peignit encore une bataille des Grecs contre les Perses, où il fil entrer dans un seul cadre jusqu'à cent personnages , à raison de mille dragmes* ( cinq cents liv. 5 ) pour chaque figure , par accord fait entre lui et le tyran Mnason , qui régnait alors à Élatée dans la Phocide. J’ai parlé ailleurs d'un Bacchus qui était regardé comme le chef-d’œuvre d’Aristide, et qui fut trouvé à Corinthe lors de sa prise par Mummius.
1 Plin. Iib. 35 . cap. 10.
* « 1 s omnium piiious animum plnxlt , el senaus omet nés expressit. » iPlin.)
a « Ilujus piciura est , oppido caplo . ad malris morien- « lis è vulnere rnammam adrepens infans ; iiitelligitur- « que soutire mater, el I mere . ne emorluo lacté, sangui- « nom lambat. »
4 Le texte porte dix mines. La mine valait cent dragmes, el la dragme dix fous.
» 060 fr. K. B.
Il était si habile à exprimer la langueur tant du corps que de l’âme , qu’Attale , grand connaisseur en ces sortes de choses , ne fit point difficulté de donner cent talents 1 pour un de ses tableaux où il ne s’agissait que d'une expression de cette nature. Il n’y a que des richesses aussi immenses que celles d’AUaie, qui étaient passées en proverbe, Atlalicii coudilionibus , qui puissent rendre vraisemblable un prix si exorbitant pour un seul tableau.
PaOTOGÈRK.
Protogène était de Canne , ville située sur la cèle méridionale de l’île de Rhodes , dont elle dépendait. Il n'était d’abord occupé qu'à peindre des navires , et vécut longtemps dans une grande pauvreté. Peut-être ne lui futelle pas si nuisible : car souveul elle évertue les hommes , et est la sœur * ou plutôt la mère du bon esprit. 11 parvint, dans les ouvrages où il fut employé à Athènes , à faire l'admiration du peuple le plus savant du inonde.
Son tableau le plus fameux est I 'Jalyse:'; c’était un grand chasseur , fils ou petit-fils du Soleil, et fondateur de Rhodes. Ce qu’on admirait le plus dans ce tableau était l’écume qui sortait de la gueule * d’uu chien. J’ai rapporté au long cette histoire en parlant du siège de Rhodes.
lin autre tableau de Protogène, fort renommé, était le .Satire appuyé contre une colonne. 11 le travaillait dans le temps même du siège de Rhodes : c’est pourquoi ou disait qu’t/ l'avait peint tous Vtpée *. D’abord il y avait une perdrix perchée sur la colonnemais parce que les gens du lieu , ayant vu le tableau nouvellement exposé, donnaient toute
1 Cent mille écus. — 575 000 fr. E. B.
* « Ncscio quomodô bon* mentis soror est pau perlas.»
( PETBOft. )
1 Plin. lib. 35, cap. 10. — Aul. Gell. lib 15, cap. 31. — Plut, in Demetr. pag 808.
4 Dans mon premier récit , j’avais , de ma pure libéralité . donné une bouche au chien ; et ce n’est point sans peine que je suis obligé de la lui Oter. En effet, je ne sais pas pourquoi on n'en gratifie pas un animal si ami de l’homme.
* Ütrab. lib. It , pag. 652
leur attention et toute leur admiration à la 1 perdrix, et ne disaient rien du satyre, qui était bien plus admirable ; et que des perdrix apprivoisées , qu'on apporta à cet endroit , jetéreut des cris à la vue de celle qui était sur la colonne , comme si elle eût été vivante , le peintre indigné de ce mauvais goût, qui, selon lui , faisait tort à sa réputation , demanda permission aux directeurs du temple où le tableau était consacré , de retoucher & son ouvrage : ce qui lui ayant été accordé, il effaça la perdrix.
Il peignit aussi la mère d'Aristote, son bon ami. Ce philosophe célèbre, qui avait cultivé toute sa vie les sciences et les beaux-arts , estimait beaucoup les talents de Protogène. Il aurait même souhaité qu’il les eût employés plus dignement qu’à peindre des chasseurs ou des satyres , ou à faire des portraits. Aussi lui proposait-il pour sujet de son pinceau les batailles et les conquêtes d'Alexandre, comme plus favorables à la peinture par la grandeur des idées , par la noblesse des expressions , par la variété des événements , et par l’immortalité des choses mêmes. Mais un certain goût particulier , une certaine pente naturelle pour des sujets plus tranquilles et plus gracieux le tournèrent plutôt du côté des ouvrages qu’on vient de dire. Tout ce que le phisosophe put enfin obtenir du peintre fut le portrait d’Alexandre, mais sans bataille. Il est dangereux de vouloir tirer les habiles ouvriers de leur goût et de leur talent naturel.
Pacsiaa.
Pausias était de Sicyone'. Il se distingua surtout dans un genre particulier de peinture appelé caustique , parce qu’on fait tenir les couleurs sur le bois ou sur l’ivoire par le moyen du feu. Il eut pour maître dans ce genre de peinture Pamphile, qu’il laissa beaucoup derrière lui. Il commença le premier à décorer les voûtes et les lambris de ces sortes de peintures. On avait de lui plusieurs ouvrages considérables. Pausanias parle d’une Ivresse', si bien peinte, dit-il, qu’on aperçoit , à
1 Plin. lib. 35, cap. 11.
* PauwLD. lit). 2 , pag. 131.
t travers un grand verre qu’elle vide, tous les traits de son visage enluminé.
La courtisane Glycère", de Sicyone comme lui , excellait dans l'aride faire des couronnes et elle en était regardée comme l’inventrice. Pausias , pour lui plaire et pour l’imiter , s’appliqua aussi à peindre des fleurs. On vit alors un beau combat entre l’art et la nature, chacun de son côté faisant des efforts extraordinaires pour l’emporter sur sou émule , sans qu’il fût presque possible d’adjuger la victoire à l’un ou à l’autre.
Pausias passa la plus grande partie de sa vie à Sicyone, sa patrie , qui était comme la mère nourricière des peintres et de la peinture *. Il est vrai que cette ville se trouvant fort endettée dans les derniers temps, jusquelà que tous scs tableaux publics et particuliers furent engagés pour de grosses sommes, M. Scaurus , beau-fils de Sylla par Mètella , sa mère , dans le dessein d’immortaliser la gloire de son édilité, paya tous ses créanciers, retira de leurs mains toutes les pièces des plus fameux peintres , et entre autres celles de Pausias , les transporta à Kome , et les plaça foutes dans ce fameui théâtre qu’il fit élever jusqu'à trois étages , tous soutenus par des colonnes magnifiques de trente-huit pieds de haut , au nombre de trois cent soixante , et embellis par des statuesde marbre etde bronze, cl par des peintures autiques des meilleurs maîtres. Ce théâtre ne devait durer qu'aulant de temps que la célébration des jeux. Pline dit de cette édilité qu’elle fut la ruine des mœurs, et qu'elle en acheva le renversement. Cujus [M. Scauri ) nescio an œdililas maxime proslraveril mores civiles ' ; et il va jusqu’à dire qu’elle fit plus de tort à Rome que la sanglante proscription de Sylla, son beau-père, laquelle fit périr tant de milliers de citoyens romains.
Nicias d’Athènes se distingua fort parmi les peintres. On avait de lui un grand nombre de
* « Amavit in Ju venté Gljeeram muniripcm sium , in- « venlrfcem coronartim : cerUintioque iruilatione
a ad numerosissimam florum varietalem peniuiit artem a illntn .. quum opéra ejus piclurâ imilarelur. el ilia pro- « TOcans varlarel, cssetquc ccrtamen art il ac nature. »
( Pu*, lib. 35, eap. 11. el lib. 21, cap. 3. )
• « I)i ùque fuit ilia patrie piclur*. a ( Plin.)
a Plin. lib. 36, pag. 15.
tableaux qui liaient extrêmement estimés , entre autres celui où il avait décrit la descente d'Ulysse aux enfers , appelé *. Atlale , ou plutôt, selon Plutarque, Ptolémêe, lui offrit pour ce tableau soixante talents , c'est-à-dire soixante mille écus; ce qui paraît à peine croyable : mais il les refusa , et en fil présent à sa patrie. Il travaillait à cet ouvrage avec une telle application , que souvent il ignorait quelle heure il était, et qu’il demandait à son domestique : Ai-je dîné ? Quand on voulait savoir de Praxitèle lequel de scs ouvrages de marbre il estimait le plus : Celui , disait-il , auquel Nicias a mis la main *. 11 marqua par là le vernis excellent que ce peintre ajoutait à scs statues de marbre , qui en relevait l'èdat.
Je passe sous . silence beaucoup d’autres peintres habiles , mais moins connus et moins illustres que ceux dont j'ai parlé, et qui ont lait tant d’honneur à la Grèce.
Il est fâcheux que leurs ouvrages ne soient point parvenus jusqu’à nous, et qu’on ne soit point en état déjuger de leur mérite par ses propres yeux. Nous pouvons bien comparer la sculpture antique avec la nôtre , parce que nous sommes certains d’avoir encore aujourd'hui les chefs-d’œuvre de la sculpture grecque, c'est-à-dire ce qui s’est fait de plus beau dans l’antiquité. Les Romains, dans le siècle de leur plus grande splendeur, qui fut celui d'Auguste, ne disputaient aui Grecs que l’habileté dans la science du gouvernement. Ils les reconnurent pour leurs maîtres dans les arts, et nommément dans l’art de la sculpture.
Soldent alü spirantia molli iis æra ,
Credo equ idem : vivo* ducent de marmore vuitus... Ta regere imperio populos, Romane, memenlo :
Ile tibi eniot artes.
( Viao. Æ» lib. VI.)
Ce que j’ai rapporté de Michel-Ange, qui donna si hautement la préférence au Cupidon de Praxitèle sur le sien, est une preuve bien
* Plin. in Moral, psg. 1083.
> • lltc ou Nicias , do quo dleebst Praiitoln Intorro- « gatus que marine opéra sua probarel In nurmorlbus : . qulbus Nicias manuin admovisset ; laiiium circumütiooi « cjus Iribucbal. a (Pus. lib. 35, cap. 11. )
claire que Rome la moderne ne la disputait pas plus aux Grecs, pour la sculplure, que l'ancienne Rome.
On ne peut pas juger de même à quel point les peintres de l’antiquité ont réussi. Celle question ne peut être décidée sur de simples récits. Il faut, pour en juger, avoir des pièces de comparaison. Elles noos manquent. Il reste quelques peintures mosaïques de l’antiquité à Rome, mais peu de peintes au pinceau ; encore sont-elles endommagées. D’ailleurs ce qui nous reste, et ce qui était peint à Rome sur les murailles, n’a été fait que longtemps après la mort des peintres célèbres de la Grèce.
Il faut pourtant avouer que , tout bien considéré, les préjugés sont extrêmement favorables pour l’antiquité, par rapport même à la peinture. Du temps de Crassus, que Cicéron fait parler dans ses livres de l'Orateur, on ne se lassait point d’admirer les ouvrages des anciens peintres, et on était bientôt dégoûté de ceux des modernes, parce que dans les premiers on trouvait un goût de dessin et d’expression qui perpétuait les extases des connaisseurs, et que dans les autres on ne trouvait presque que la variété du coloris, o Je « nesais‘, dit Crassus, comment il arrive que a les choses qui nous frappent le plus d'abord a par leur vivacité, et qui nous font même b plaisir par cette surprise, nous dégoûtent a et nous rassasient presque aussitôt. Prenons, a par exemple, nos peintures modernes. Qu’y b a-t-il de plus brillant et de plus fleuri? b Quelle beauté, quelle variété de couleurs! a Quelle supériorité n’ont-elle pas, à cet b égard, sur les anciennes? Cependant toutes a ces pièces nouvelles, qui noos charment à la a première vue, ne nous arrêtent pas; et au a contraire nous ne nous lassons point deconb tcmplcr les autres, malgré toute la simplicité a et la grossièreté même de leur coloris. » Cia céron n'en rapporte pas la raison. Dcnys
1 c Di nielle diclu eat , quenam causa sit car es, que « maiimè sensu* uoatros impellunt voluplate , cl speele « prima acccrrimè commovenl , ab iis celerrimè fasiidio a quodam cl satietalc abalicnemur. Quantô cotorum pul- « chritudine et varielate florldiora sunt in piclaris norls « pleraque, quàrn in veieribus! quæ (amen, etiamsi pria mo aspect u nos eeperunt , diutius non dclcctanl : quum « iidem nos, in antiquis tabulis, illo Ipso horrldo obsolc- « toque teneamur. » < Cic. de Orat. lib. 3, u. 09. )
d'Hulica masse1 , qui vivait aussi du temps d’Auguste, nous la marque. < Les anciens, nous « dit-il, étaient de grands dessinateurs, qui « entendaient parfaitement toute la grâce et « toute la force des expressions, quoique leur « coloris fût simple et peu varié. Mais les pcin- « très modernes, qui excellent dans le coloris a et dans les ombres , ne dessinent pas, à a beaucoup près, si bien, et ne traitent pas « les passions avec le même succès. » Ce double témoignage nous laisse entrevoir que les anciens n'avaient pas moins réussi dans la peinture que dans la sculpture; et leur supériorité dans celle-ci n’est pas contestée. Il parait au moins, pour ne rien outrer, que les anciens avaient poussé la partie du dessin, du clairobscur, de l’expression et de la composition, aussi loin que les modernes les plus liabilcs peuvent l’avoir fait; mais que, pour le coloris, ils leur étaient de beaucoup inférieurs.
Je ne puis terminer ce qui regarde la peinture et la sculpture sans déplorer l'abus qu’en ont fait ceux qui y ont le plus excellé : je parle également des anciens et des modernes. Tous les arts en général, mais surtout les deux dont nous parlons, si estimables par eux-mêmes, si dignes d’admiration, qui produisent des effets si merveilleux, qui savent par quelques coups de ciseau animer le marbre et le bronze, et par l’heureux mélange de quelques couleurs représenter au vif tous les objets de la nature; ces arts, dis-je, doivent un hommage particulier A la vertu, pour l’honneur et l’avancement de laquelle l'auteur et l’inventeur primitif de tous les arts, c’est-à-dire la Divinité même, les a singulièrement destinés.
l’est l’usage que les païens mêmes croyaient devoir faire de la sculpture et de la peinture, en les consacrant aux portraits des grands hommes et à l’expression de leurs belles actions. Fabius, Scipion*, et les autres illustres
> Dion. Halle, la Isæo, pag. 101.
'«8*pè audlvl Q. Matumum, P. Sclplonem. prsterei « clvltetls ooslræ pneclaros viras sotilos lu dicere , quum « majorum imagines inlaerenlur, vebemeatissilué slbi • animum ad vimuetn accendi. Sclllcet nanteram illam « neque üguram, lamam tim la sese baberc : sed ntrmo- « rit rerum gesUrum eam Hammam ogrcgils vlris la pec- « tore cescere, neque priiis sedari , quàm rirtus corum « Tamara arque glorlam adzquaverll » ( Salli'st. in Prrf. Ml. Jwjui ih. )
personnages de Home, avouaient qu'à la vue des images de leurs prédécesseurs ils se sentaient extraordinairement animés à la vertu. Ce n'était pas la cire dont ces figures étaient formées, ni ces figures mêmes, qui produisaient sur leurs esprits de si fortes impressions, mais la vue des grands hommes et des grandes actions dont elles renouvelaient et perpétuaient le souvenir, et leur inspiraient en même temps un vif désir de les imiter.
Polybe remarque que ces images', c’est-àdire les bustes de cire qu’on exposait aux jours solennels dans la salle des magistrats romains, et qu'on portait avec pompe dans leurs funérailles, allumaient une ardeur incroyable dans ■l’esprit des jeunes gens, comme si ces grands hommes, sortis de leurs lombeaux et pleins de vie, les eussent animés de vive voix à marcher sur leurs traces.
Agrippa *, gendre d’Auguste, dans une harangue magnifique, et digne du premier et du plus grand citoyen de Rome, faisait voir par plusieurs raisons, dit Pline, combien il serait utile à la république d'exposer publiquement dans la capitale les plus belles pièces de l’antiquité en tout genre, pour exciter parmi les jeunes gens une noble émulation , ce qui sans doute, ajoule-l-il, aurait bien mieux valu que de les reléguer à la campagne, dans les jardins ou autres lieux de plaisance des particuliers.
En effet , Aristote dit que les sculpteurs et les peintres enseignent à former les moeurs par une méthode plus courte et plus efficace que celle des philosophes, et qu'il est des tableaux aussi capables de faire rentrer en eux-mêmes les hommes vicieux que les plus beaux préceptes de morale. Saint Grégoire de Nazianze rapporte l'histoire d’une courtisane qui , dans un lieu où elle n'était pas venue pour faire des réflexions sérieuses, jela les yeux par hasard sur le portrait d’un Polémon , philosophe fameux pour son changement de vie qui tenait du prodige , et laquelle rentra en elle-même à la vue de ce portrait. Cédrénus raconte qu’un tableau du jugement dernier contribua bcau-
< Poljb. lib 6, pag. 495 . 490.
* « Exrial ejus (Agripp*) oratlo magnifie», rt maiimo > citlum (ligna , de labulls omnibus slgnlsque publicsna dis : quod fieri aalius Tuissct quàm in vlllarum eiilia O pclll. » ( Pua. Hb. 35, cap. t. )
•HP 2HC «ft*»
coop à la conversion d'un roi des Bulgares. Le sentiment de la vue est bien plus vif que celui de l’ouïe * , et une image qui représente vivement un objet frappe tout autrement qu'un discours. Saint Grégoire de Nyssc avoue qu'il fut touché jusqu'aux larmes par la vue d’un tableau.
Cet effet de la peinture est encore plus prompt pour le mal que pour le bien. La vertu nous est étrangère * , et le vice naturel. Sans qu’il soit besoin de guides ni d'exemples (et il s'en trouve partout) , une pente rapide nous y porte , ou , pour mieux dite , nous y précipite. A quoi faut-il donc s’attendre quand la sculpture avec toute la délicatesse de l'art, et la peinture avec toute la vivacité de ses couleurs , viennent animer une passion déjà trop allumée et trop ardente par elle-même? Quels ravages ne causent point dans l’imagination des jeunes personnes ces nudités indécentes que les sculpteurs et les peintres se permettent si communément! Elles peuvent bien faire honneur à l’art , mais elles déshonorent pour toujours l'artiste 3.
Sans parler même ici du christianisme , qui abhorre toutes ces sculptures et ces peintures licencieuses , les sages du paganisme , tout aveugles qu'ils étaient , les condamnent presque avec la même sévérité. Aristote 4 , dans ses livres de la République, recommande aux magistrats , comme un de leurs devoirs les plus essentiels , de veiller attentivement à ce qu'il ne se rencontre point dans les villes de ces sortes de statues et de tableaux propres à enseigner le vice, et capables de corrompre toute
* Segnlùs Irritant animos demissa poraures,
Quam que sunl oculis subjerla fidelibus.
(IIobat. [de Arie Poeticà, v. 180. ]
Sic inlimos pénétrai sensus ( piclura ) al vint dicendl a nonnunquam superare vldeatur. » (Quirtil.)
1 « Ad détériora facile sumus; quia nci dux potest, nec n cornes deesse ; et rcs etiam ipsa sine duce, sine comité « procedll : non pronum esl tantum ad villa, aed praeceps « lier. » ( Senect. epist. 97.)
> «t Mon hic per nudam pictorum corporum pulcliritu- « dincm turpis prostal hlslorla , que , sicut ornai arlcm , « aie devenustat artiUccm. » Sioorr. Apolli. lib. 11 , epiol. 2.)
* Arlst. in Polit, lib. 7, cap. 17.
la jeunesse '. Sénèque dégrade la peinture et la sculpture * , et leur ôte le nom d'arts liberaux dès quelles prêtent leur ministère au vice. Pline le naturaliste, tout enthousiasmé qu’il est pour la beauté des ouvrages antiques , traite d’action déshonorante et criminelle 1a liberté licencieuse que s’était donnée, sur ce point à Rome un peintre d’ailleurs fort célèbre : fuit Arctllius Romix celtber \ nüt flagitio insig.m corrupissel artem. Il fait paraître une juste indignation contre des sculpteurs qui gravaient d'infâmes images sur des coupes et sur des gobelets, pour ne plus boire, en quelque sorte , qu'à travers des obscénités ; comme si, dit-il , l’ivresse ne portait pas déjà assez par elle-même à la débauche, et qu'il fallût encore l’aiguillonner par de nouveaux attraits : Vasa 4 adulleriis ealata , quasi per se parùm doceat libidinem Umulentia.... lia vina ex libidine hauriuntur , atque etiam prœmiointitatur ebrietas.
Il n’est pas jusqu’aux poètes qui se déclarent vivement contre ce désordre. Properce 5 s'étonne qu’on érige en public des temples à la Pudeur , pendant que l'on souffre dans les maisons particulières des tableaux immodestes, qui ne peuvent que corrompre l’esprit des jeunes vierges. En effet, ces tableaux , sous l’amorce d’un spectacle agréable aux yeux, cachent un poison mortel qui pénètre jusqu'au cœur , et semblent donner des leçons publiques d'impureté. On ne voyait point , ditil en finissant , ces indécentes ligures chez nos ancêtres; les murailles de leurs appartements n'étaient pas peintes par des mains impures ; ils ne mettaient point ainsi le crime en honneur , et ne le donnaient point en spectacle. L’endroit est trop beau , pour n'élrc pas ici rapporté en entier.
* Pec care docentc*
Historiés monct.
(IIobat. [ lib. HV. od. 7, ▼. 19. ]
* « Non enim adducor ut in numerum liberalium artium « pirtores recipiam , non magls quàm statuarioa aul mar- « moreos , aul c«leros tuiuric miiiistrof . » ( Sente, epitf. 88. )
» Plin. lib. 35, cap. 10.
« Id. lib. 1», cap. 22.
* Propert. lib. 2, eleg. 0 [ v. 20. J
TVmpU Pudicitiæ quid opus sUtaissc puclUs SI culvls nuplæ quldübel esse iicel?
Qu® manu* obsrfrnas depinilt prima (dbcllns .
Et potult castà lurpia visa domo ,
Ilia puellarum ingenuos rorrupk ocrllos , Nequiliirque su® notait esse nides.
Ab! gemat in terris, islà qui prolulit arie Jurgia sub tariiâ tond i ta lætiliè.
Non Istis olim variabanl tecta figuris :
Tum paries nuilo crimine pictus erat.
Noua avons vu une ville qui avait le choix de deux statues de Vénus, toutes deux de la main de Praxitèle, c'est tout dire, l'une voilée et l’autre nue , préférer la première , quoique beaucoup moins estimée , parce qu'elle était plus conforme à la modestie et à la pudeur. Que pourrais-je ajouter è un tel exemple ? Quelle condamnation pour nous , si nous rougissions de le suivre !