‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 35 sur 178 · DE LA GRECE LES PLUS CONNUS · texte numérisé non relu

DE LA GRECE LES PLUS CONNUS

Je ne me propose ici de parler que des peintres qui ont eu le plus de réputation, sans examiner qui sont sont ceux qui les premiers ont fait usage du pinceau. Pline , dans les chapitres 8, 9 et 10 du 35* livre de son histoire naturelle , me fournira la plus grande partie de ce que j’ai à dire. Je me contente d'en avertir une fois , après quoi je ne le citerai plus que rarement.

Phidias et Pakfjccs.

Phidias qui florissait dans la 8i* olympiade\ a été peintre avant que d’être sculpteur. Il a peint , à Athènes, le fameux Pêriclès , surnommé l 'Olympien, à cause de la majesté et des foudres de son éloquence. J'ai parlé fort au long de Phidias dans l'article de la sculpture ; Panénus , son frère , se distingua aussi parmi les peintres de son temps : il peignit la fameuse journée de Marathon , où les Athénien, défirent en bataille rangée toute l'armée des Perses. Les principaux chefs , de part et d’autre , étaient représentés , dans ce tableau , de grandeur naturelle et d'après une exacte ressemblance.

PoMTGÜOTR.

Polygnote , fils et disciple d'Aglaophon , émit de Thase , lie septentrionale de la mer Égée. Il parut avant la 90* olympiade* : il est le premier qui ail donné quelque grâce à ses figures, et il contribua beaucoup au progrès

' An. M. 3Ô60.

> An. U. îssa.

de l’art : avant lui on n’avait pas beaucoup a» ancé celte partie qui regarde l’expression. D’abord il jeta en fonte quelques slatues.'mais enfin il revint au pinceau , et s’y distingua en diverses manières.

Mais la peinture qui lui fit le plus d'honneur à tous égards , est celle qu’il fit à Athènes dans le Péeile', où il représenta les principaui événements de la guerre de Troie. Quelque important et quelque précieux que fût cet ouvrage, il en refusa le paiement par une générosité d’autant plus estimable, quelle est rare dans les personnes qui tirent du gain de leur art. Le conseil des amphictyons , qui représentait les états de la Grèce, l'en remercia , par un décret solennel, au nom de la nation, et ordonna que , dans toutes les villes où il passerait, il serait logé et défrayé aux dépens du public. Mycon, autre peintre, qui travailla au même portique, mais d’un côté diffèrent , moins généreux et peut-être moins riche que Polygnote , reçut de l'argent , et par ce contraste augmenta encore la gloire de son confrère.

Apollodoke.

Ce peintre était d’Athènes , et vivait dans la 93' olympiade *. C’est lui qui trouva enfin le secret de représenter au vif, et dans la plus grande beauté, les divers objets de la nature, non-seulement par la correction du dessin , mais principalement par l’entente du coloris, et par la distribution des ombres, des lumières et du clair-obscur ; en quoi il porta la peinture à un degré de force et de douceur où jusque - là elle n’avait pu encore parvenir. Pline remarque qu’avant lui il n’y avait point de tableau qui appelât et retint le spectateur: nequeante tum tabula ullius oslenditur, qutt tentai oculos. L’effet que doit produire toute peinture excellente est d’attacher les yeux du spectateur, de les rappeler , de les tenir dans l’admiration. Pline le jeune , après avoir décrit d’une manière fort vive une antique * de Corinthe, qu’il avait achetée, et qui représen-

< C'tUU un portique, ainsi appelé à cause de la variété des peintures et des ornemenU dont il était enrichi.

* An. M.3596.

* Piln. ep. a, lib. 5.

lait nn vieillard debout , termine cette admirable description par ces mots : « Enfin , tout h y est d'une force à arrêter les yeux des « maîtres de l'art , et il charmer ceux des « ignorants. » Tatia denique omnia , ut possint arlificttm oculos tenere , delectare imperUorum.

Zniis.

Zeuxis s natif d'Héracléc ' , apprit les premiers éléments de la peinture vers la 85* olympiade*.

Pline dit qu'ayant trouvé la porte de la peinture ouverte par les soins et l’industrie 'd’Apollodorc 1 , son maître , il y entra sans peine , et poussa même le pinceau, qui commençait déjà à s’enhardir, à une gloire trèsdistinguée. La porte de l'art est ici l'entente des couleurs et la pratique du clair-obscur , qui était la dernière perfection qui manquait à la peinture. Apollodore y avait déjà fait d'heureuses découvertes. Mais , comme ceux qui inventent ne perfectionnent pas toujours , Zeuxis , ayant profité des lumières de son maître, porta encore plus loin que lui ces deux excellentes parties. De là vientqu'Apollodorc, indigné contre son disciple de celle espèce de larcin qui lui était si honorable , ne put s'empêcher de lui reprocher fort aigrement dans une satire en vers , et de le traiter de voleur qui, non content de lui avoir dérobé son art , osait encore s’en parer en tous lieux comme d'un bien légitime.

Toutes ces plaintes ne touchèrent point l'imitateur, et ne servirent qu’à lui faire faire encore de plus grands efforts , pour lâcher de se surpasser lui-même après avoir surpassé son maître. Il y réussit parfaitement par les excellents ouvrages qu’il mit au jour, qui lui acquirent en même temps une grande réputation et de grandes richesses. Ce n'est pas ici le bel endroit de Zeuxis. Il fit ostentation de

Od ne (ali point de quelle HérarlSe parlent les auleurs, car U y a plusieurs villes de ce nom. On penche davantage pour Héraclée de Macédoine . ou pour celle qui est dans l'Italie, proche de Crotone.

* An. M. 3561.

* « Ab hoc (Apolkx10™) fores apertas Zenxls Hcraclco- • tes inlravit... audcnUmquc Jam allquid pcnlclllum ad « maguain gloriam perduxit. »

ces richesses , d’une manière puérile. Il aima à paraître, et à se donner de grands airs, surtout dans les occasions éclatantes , comme dans les jeux olympiques, oit il se faisait voir à toute lu Grèce couvert d’une robe de pourpre , avec son nom en lettres d’or sur l'étoffe mémo.

Quand il fut devenu fort riche, il commença à donner libéralement scs ouvrages , sans en recevoir de récompense. Il en apportait une raison qui ne fait pas beaucoup d'honneur à sa modestie. S’il donnait gratuitement ses ouvrages * , c’est , disait- il , qu'aucltn prix ne les pouvait payer. J’aurais mieux aimé le laisser dire aux autres.

Une inscription qu'il mit à un de ses tableaux ne marque pas plus de modestie. C’était un athlète , dont il fut si content , qu'il ne pouvait s’empêcher de l'admirer, et de s’en applaudir comme d’un chef-d’œuvre inimitable. Il écrivit au bas du tableau un vers grec , dont le sens revient à ceci :

A l'aspctl du lutteur dans lequel je m'admire.

En vain tous mes rivaux voudront se tourmenter.

Ils pourront peut-être en médire Sans pouvoir jamais l imiter*.

Le vers grec se trouve dans Plutarque ; mai* il est appliqué aux ouvrages d'Apollodore 5 Le voici :

filwu/iorrco rtc [iüm ov, à mpjotrcu.

On le critiquera plus facilement qu'on ne l imitera.

Zeuxis avait plusieurs rivaux , dont les plus illustres étaient Timanlhc cl Parrhasius. Ce dernier entra en concurrence avec hii dans une dispute publique où l’on distribuait les prix de peinture. Zeuxis avait fait une pièce où il avait si bien peint des raisins, que, dès

* a PoiLcà donare opéra tua in.lmiil , quod ea oullo m- « Us digno prelio permutai i posse diceret.» ( Purs. )

* Ces vers sont de l’auteur de l'Histoire de la Peinture ancienne, extraite du livre 35 de V Histoire naturelle de Pline , dont il donne la traduction , ou plutôt la paraphrase avec le texte latin. Ce livre est imprimé a Londres en 1725. l’y ai trouvé d’excellentes réflexions, dont j’ai fait grand usage.

* Plut, de Glor. Alhen. pag. 3*6.

qn’clle fut exposée, les oiseaux s'en approchèrent pour en becqueter le fruit. Sur quoi , transporté de joie , et tout fier du suffrage de ces juges non suspects et non récusables, il demanda à Parrhasius qu'il fit donc paraître incessamment ce qu’il avait à leur opposer. Parrhasius obéit , et produisit sa pièce, couverte , comme il semblait , d’une étoffe délicate en manière de rideau. Tirez ce rideau , ajouta Zeuxis, el que nous voyions ce beau chefd'œuvre. Ce rideau était le tableau même. Zeuxis avoua qu'd était vaincu : car , dit-il , je n'ai trompé que des oiseaux, et Parrhasius m'a trompé moi-même , qui suis peintre.

Le même Zeuxis, quelque temps après, peignit un jeune homme qui portait une corbeille de raisins : et, voyant que les oiseaux les venaient aussi becqueter , il avoua avec la môme franchise que si Ira raisins étaient bien peints, il fallait que la figure le fût bien mal , puisque les oiseaux n’en avaient aucune peur.

Quintilien nous apprend 1 * que Ira anciens peintres s’étaient assujettis à donner à leurs dieux et à leurs héros la physionomie et le même caractère que Zeuxis leur avait donné , ce qui lui attira le nom de législateur.

Feslus * rapporte que le dernier tableau de ce peintre fut le portrait d'une vieille, el que cet ouvrage le fit tant rire qu’il en mourut. Il est étonnant que nul autre auteur que Verrius Flaccus, cité par Festus, n'ait rapporté ce fait. Quoique la chose soit difficile à croire , dit M. de Piles , elle n'est pas sans exemple.

PiUHAIItli.

Parrhasius , natif d’Éphèse , fils et disciple d’Événor , était , comme on l’a vu , émule de Zeuxis. Ils passaient tous deux pour Ira plus habiles de leur temps , qui était le beau temps de la peinture ; et Quintilien dit 3 4 qu’ils l'ont

1 « Ille verô ita circumscripsU omnia . ut eum legum

« latorem vocent , quia dcorum et heroum effigies, quales

* ab eo sunt (raditas , cæteri , tanquam ila necesse sit se- « quunlur. » (Quint, lib. 1*2. rap. 10. )

4 In voce Pict.

* « Zeuxis atque Parrhasius.... Plurimum artl addide- « ruul. Quorum prior lurninum umbrarumque invenis.se « rationem, secundus examinasse subüliiùs llneastradi- « tur. » (Quint il. lib. 12, cap. 10. )

portée à ùn haut degré de perfection, Parrhasius pour le dessin , et Zeuxis pour le coloris.

Pline 1 fait un éloge et trace un caractère de Parrhasius , qui ne laisse rien i désirer. Si on l'en croit , c'est à ce peintre qu’on devait l'observation exacte de la symétrie , c'est-à-dire des proportions : outre cela , les airs de tête spirituels, délicats et passionnés; la distribution élégante des cheveux ; la beauté et ta dignité des visages et des personnes ; et enfin , du consentement des plus grands maîtres, le finissement et l’arrondissement des figures , en quoi il a surpassé tous ses prédécesseurs , et égalé tous ceux qui l'ont suivi. Pline considère cette partie comme la plus difficile et la plus importante de la peinture ; car, dit-il , encore qu’il soit toujours avantageux de bien peindre le milieu des corps, c'est pourtant une chose ou plusieurs ont réussi. Mais d'en tracer Ira contours * , les faire fuir, et , par le moyen de ce? affaiblissements , faire en sorte qu’il semble qu'on aille voir d'une figure ce qui en est caché ; c'est en quoi consiste la perfection de l'art.

Parrhasius avait été formé dans la peinture par Socrate, i qui un tel disciple ne fit pas peu d'honneur.

Xénophon 1 nous a conservé un entretien , court à la vèrilé, mais bien sensé, où ce philosophe , qui avait été sculpteur dans sa jeunesse. donne à Parrhasius des levons qui font voir qu'il possédait parfaitement la connaissance de toutes les règles de la peinture.

On convient que Parrhasius * excellait dans ce qui regarde les mœurs et les passions de l'âme , ce qui parut bien dans un de ses tableaux , qui fit beaucoup de bruit , cl lui acquit beaucoup de réputation. C’était une peinture Gdèle du peuple d’Athènes , qui brillait de raille traits savants et ingénieux , et montrait dans le peintre une richesse d’imagination inépuisable : car * , ne voulant rien oublier lou-

* Plia lib. 35. cap. 10.

« « Amldre euim débet le eitremllas ipsa , euic deal- II nere, ut promitlat alia posl sc , ostondatgue cliam que a occultai. »

» Xeooph. in Mem. Soc. lib. 3, pag. 780, 781.

« Plia lib. 35, cap. 10

* « Pinxit et démon A thoniensium argumente» quoque h ingenioso. Voleta* namque vârium , Iracundum , ln- « juMum, Inromlantcm , cutnilcm vero, cxorabilcm , de*

<*ef» 84;> <$*»

chant le caractère de cette nation , il la représenta., d'un côté , bizarre colère , injuste , inconstante; et, de l’autre, humaine, clémente, sensible à la pitié; et avec tout cela , fière , hautaine , glorieuse , féroce ; et quelquefois même, basse , fuyarde et timide. Voila un tableau peint certainement d'après nature. Mais comment le pinceau peut-il rassembler et réunir tant de traits différents? C’est la merveille de l’art. C’était apparemment un tableau allégorique.

Différents auteurs* ont peint aussi d’après nature le portrait de notre peintre. C’était un artisan d’un vaste génie et d’une fertilité d’inventions universelle, mais dont jamais personne n'a approché en fait de présomption *, ou plutôt de cette arrogance qu’une gloire justement acquise, mais mal soutenue, inspire quelquefois aux meilleurs ouvriers. Il s’habillait de pourpre; il portait une couronne d'or ; il avait une canne fort riche, les attaches de ses souliers étaient d'or, et ses brodequins superbes ; enfin il était magnifique en tout ce qui environnait sa personne. Il se donnait à lui— même libéralement les épithètes les plus flatteuses et les noms les plus relevés , qu’il ne rougissait point d’inscrire au bas de ses tableaux : le délicat, le poli, l'élégant I’arrhasius; le consommateur de l'art ; sorti originairement d'Apollon, et né pour peindre les dieux mêmes. Il ajoutait qu’à l’égard de son Hercule, il l’avait représenté précisément, et trait pour trait tel qu'il lui était souvent apparu en songe. Avec tout ce faste et toute cette vanité, il ne laissait pas de se donner pour un homme vertueux ; moins délicat en ce point que M. Despréaux, qui se disait :

Ami de la vertu plutôt que vertueui.

Le succès de la dispute3 qu’eut Parrhasius avec Timanthe dans la ville de Samos fut bien

n menlem, miserleordem, excelsum, gloriosum, humilem,

« ferocem , fugacemque , et omnia pailler ostendere. »

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