DE LA SCIENCE MILITAIRE
Nous avons vu jusqu'ici l'homme établi, par le moyen des arts, dans la jouissance de toutes les commodités de la vie. La terre, cultivée par scs soins et par ses travaux, l'a comblé de toutes sortes de biens. Le commerce lui a amené des pays les plus éloignés tout ce qui pouvait manquer à celui qu'il habite : il a fait descendre jusqu’aux entrailles de la terre et jusqu'au fond de la mer, non-seulement pour l'enrichir et l'orner, mois encore pour lui fournir une infinité de secours et d’instruments nécessaires à ses usages journaliers. Après qu’il s’est bâti des maisons, la sculpture et la peinture se sont efforcées h l’envi d’embellir sa demeure ; et afin qu’il ne manquât* rien à sa satisfaction et à sa joie, la musique est venue occuper ses moments de loisir par d'agréables concerts, qui le délassent de ses travaux, et lui font oublier toutes ses peines et tous ses chagrins, s'il en a. Que peut-il désirer davantage? Heureux, s’il pouvait n'être point troublé dans la possession de ces avantages qui lui ont tant coûté ! Mais l'avidité et l'ambition troublent cette félicité générale, et rendent l'homme ennemi de l’homme. L’injustice s'arme de la force pour s'enrichir des dépouilles de ses frères. Celui qui, modéré dans ses désirs, et se renfermant dans les bornes de ce qu'il possède, ne saurait point opposer la force à la force, deviendrait bientôt la proie des autres. Il aurait à craindre que des voisins jaloux et des peuples ennemis ne vinssent troubler sou repos, ravager
ses terris , brûler scs maisons, enlever ses biens, et l’emmener lui-mème en captivité. Il a donc besoin de forces et de troupes qui le défeadent contre la violence, et le mettent en sûreté. Bientôt nous le verrons occupé de ce que les sciences ont de plus élevé et de plus sublime: mais1, au premier bruit des armes, ces sciences, nées dans le repos et ennemies du tumulte, sont saisies de frayeur et réduites au silence, i moins que l'art militaire ne les prenne sous sa protection , et ne les mette sous sa saure-garde, qui seule assure la tranquillité publique. C'est ainsi que la guerre * devient nécessaire à l'homme, comme la protectrice de la paix et du repos, et uniquement occupée du soin de repousser la violence et de défendre la justice; et c'est sous ce regard que je crois qu’il m’est permis d'en parler. Je parcourrai le plus brièvement qu’il me sera possible toutes les parties de la science militaire, qui est, à proprement parler, la science des princes et des rois, cl qui demande, pour y réussir, des talents presque sans nombre, qu'il est bien rare de trouver réunis dans une' seule personne.
Comme j’ai traité ailleurs ce qui regarde la milice des Egyptiens, des Carthaginois, des
• a Omnls hirr noslrs prcclara studta... . talent tn tu- « tellac prasstdiobellics vlrlutt». Sintul alque iocreputt « susplcio tuniultùs, artcf illico noslræ fonücescunl »
( Cic. pro Mur en. n. 22. )
* « Susclplenda bella sunl ob nm causant, ul sine In- • Juriâ in paie vivatur. a ( Cic. de Offlc. 11b.. 1 . n. 35.)
Assyriens et des Perses, j'en parlerai ici plus rarement. Je m’arrêterai davantage sur les Grecs, et principalement sur les Lacédémoniens et les Athéniens, qui de tous les peuples de la Grèce, sont, sans contestation, les deux qui se sont le plus distingués parla valeur et par la science militaire. J'ai douté longtemps si je parlerais aussi des Romains , 'qui paraissent étrangers à mon sujet : mais, tout bien pesé, j’ai cru deyoir les joindre aux autres peuples, afin qu’on pût, d'un mémeroup d’œil , connaître, au moins légèrement, la manière dont les anciens faisaient la guerre. G’est le seul but que je me propose dans ce petit traité, et je ne porte point mes vues plus loin. Je n'ai pas oublié ce qui arriva à un philosophe d'Ephèse qui passait pour le plus beau parleur de son temps. Dahs une harangue qu’il prononça devant Annibal, il s’avisa de traiter à fond des devoirs d’un bon général. Le harangueur fut applaudi par tout l'auditoire. Annibal , pressé de dire ce qu'il en pensait, répondit avec une liberté militaire qu’il n’avait jamais entendu un si méprisable discoureur. Je craindrais de m’exposer à un pareil reproche, si, après avoir passé toute ma vie dans l'étude des belles-lettres, je prétendais donner des leçons de l'art militaire è ceux qui en font profession.