‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 40 sur 178 · RT RÉDUITE ER ROTIS · texte numérisé non relu

RT RÉDUITE ER ROTIS

Les anciens avaient pour le théâtre une déclamation composée, et qui s'écrivait en notes, sans être pour cela un chant musical : et c'est dans ee sens qu'il faut prendre quelquefois dans les auteurs latins ces mots, cancre , canins, et même carmen , qui ne signifient pas toujours un chant proprement dit , mais une certaine manière de déclamer ou de lire.

Suivant Bryennius, la déclamation se composait avec les accents , et par conséquent on devait se servir , pour l'écrire en notes , des caractères mêmes qui servaient à marquer ces accents. Il n’y en avait d’abord que trois , l'aigu, le grave, et le circonflexe. Ils montèrent ensuite jusqu’à dix , marqués chacun par uu caractère diffèrent. On en voit les noms et les figurés dans les anciens grammairiens. L’accent est la règle certaine qui enseigne comment il faut élever ou abaisser la voix dans la prononciation de chaque syllabe. Comme on apprenait l’intonation de ces accents en même temps qu’on apprenait à lire, il n’y avait presque personne qui u’enlendll cette espèce de notes.

Outre le secours des accents , les syllabes avaient dans la langue grecque et dans la langue latine une quantité réglée, savoir des brèves et des longues. La syllabe brève' valait un temps dans la mesure , et Ia syllabe longue en valait deux. Celte proportion entre les syllabes longues et les syllabes brèves était aussi

' • Loiigam esse duorotn temporom , breveta nul us , « etiaro pacri sciant. » { Quirtil. Rb. 9 , Ap. 4. )

ronstante que la proportion qui est aujourd’hui entre les notes de différente valeur. Comme deux notes noires doivent, dans notre musique, durer autant qu’une blanche, dans la musique des anciens deux syllabes brèves ne duraient ni plus ni moins qu'une longue. Ainsi, lorsque les musiciens grecs ou romains mettaient en chant quelque composition que ce fût, ils n’avaient, pour la mesurer, qu’à se conformer à la quantité des syllabes sur lesquelles ils posaient chaque note.

Je ne puis m’empêcher de remarquer ici en passant, qu’il est fâcheux que, parmi nous, les musiciens qui composent le chant des hymnes et des motets , n’entendent pas le latin , et ignorent la quantité des mots ; d’où il arrive souvent que sur des syllabes qui sont brèves, et sur lesquelles on devrait couler légèrement, on insiste et on s’arrête longtemps, comme si elles étaient longues. C'est un défaut considérable , et contraire aux plus communes règles de la musique.

J’ai dit que la déclamation des acteurs sur le théâtre était composée et écrite en notes , qui déterminaient le ton qu’il fallait prendre. Entre plusieurs passages qui le démontrent , je me contente d'en choisir un , tiré de Cicéron , où il parle de Roscius, son contemporain et son ami intime. Personne n'ignore que Roscius était devenu un homme de très-grande considération , par l’habileté singulière dans son art , et par sa réputation de probité. On était si bien prévenu en sa faveur, que , lorsqu’il jouait moins bien qu’à l’ordinaire , ou disait de lui qu’il se négligeait, ou qu’il était incommodé: noluil, inquiunt, agert Roscius, aut crudior fuit *. Enfin , la plus grande louange qu'on donnait à un homme qui excellait dans sa profession , était de dire que c'était un Roscius dans son genre *.

Cicéron , après avoir dit qu’un orateur qui devient, vieux peut ralentir sa déclamation , apporte pour preuve et pour exemple de ce qu’il avance,Roscius,qui dédaroitque, lorsqu'il se sentirait vieillir, il déclamerait beaucoup plus lentement, et que, pour y réussir, ilôbli-

> Cic. de Oral. Ilb. 1, n. 124.

> • Jam dtû conueuuuest , ut in quo qulsque irtiBrio « eicellercl , is in suo genere Roscius dJcerclur. » ( Ur Oral. lib. 4, n. 130. J

gérait les instruments à /aleutirle mouvement delà mesure: quanquàm, quoniam mu/ta ad oraloris similitudinem ab uno artifice sumimus, solet idem Roscius dicere , se, quo plut sibi œtalis accederet , eà tibicinis modos et cantus remissions esse facturum '. En effet, Cicéron , dans un ouvrage postérieur à celui que je viens de citer , fait dire à Atticus que cet acteur avait ralenti sa déclamation en obligeant le joueur de flûte qui l'accompagnait de ralentir lui-même les sons de son instrument: Roscius, familiaris tuus, in senectute numéros et cantus remiserai , ipsasque tardions fecerat tibias'.

Il est évident que le chant { car souvent on l'appelait ainsi ), que léchant des pièces dramatiques qui se récitaient sur les théâtres des anciens , n'avait ni passages , ni ports de voit cadencés , ni tremblements soutenus , ni les autres caractères de notre chant musical : en un mol , que ce chant n'était autre chose qu'une déclamation comme la nôtre. Cette récitation ne laissait pas d'être composée, puisqu'elle était soutenue d’une basse continue, dont le bruit était proportionné, selon toutes les apparences , au bruit que fait un homme qui déclame.

Cette pratique nous parait absurde, et presque incroyable , mais elle n’en est pas moins certaine ; et, en matière de faits, il est inutile d’y opposer des raisonnements. On ne peut parler que par conjecture sur la composition que pouvait jouer la basse continue dont les acteurs étaient accompagnés en déclamant. Peut-être ne faisait-elle que jouer de temps en temps quelques notes longues qui se faisaient entendre aux endroits où l’acteur devait prendre des tons, dans lesquels il était difficile d'entrer avec justesse ; et par là elle rendait à l’acteur le même service que Gracchus tirait de ce joueur de flûte qu’il tenait près de loi en haranguant ; afin qu’il lui donnât à propos les tons concertés.

® II. — Gestes dc théâtre composés et EÉDcm ES HOTES.

Ce n’est pas seulement le ton que la musi-

1 Id. Ibid. lib. n. 251.

a Cic. dc I.cg. Ub. I , n. 11.

que réglait par rapport à la déclamation, elle réglait encore le geste. Cet art était appelé par les Grecs , et sallatio par les Romains. Platon dit 1 que cet art consiste dans l'imitation de tous les gestes et de tous les mouvements que les hommes peuvent faire. Ainsi il ne faut pas restreindre le sens de • sallatio è celui que nous donnons dans notre langue au mot de danse. Cet art , comme le remarque Platon , avait beaucoup plus d’étendue. Il était destiné, non -seulement a former les attitudes et les mouvements qui servent ou pour la bonne grâce, ou pour certaines danses arlilicielles accompagnées de sauts, mais encore à régler le geste, tant des acteurs du théâtre que des orateurs, et même à enseigner certaine manière de gesticuler dont nous traiterons bientôt, qui se faisait entendre sans le secours de la parole.

Quintilien conseille d'envoyer les entants, pour quelque temps seulement , dans les écoles où l'on enseignait l’art de la saltation’, mais simplement pour y prendre la grâce et l'air aisé dans l'action, et non pour se former sur le geste du maître de danse , dont celui de l'orateur doit être différent. Il marque que cet usage était fort ancien , et qu'il s'était maintenu jusqu’à son temps sans être blâmé.

Cependant Macrobe nous a conservé le fragment d'une harangue du second Scipion l’Africain , dans laquelle le destructeur de Carthage parle avec chaleur contre cet usage. « Nos jeunes gens !, dit-il , vont dans l’école « des comédiens apprendre & clianter4, exer- « cice que nos ancêtres regardaient comme « déshonorant pour des personnes bien nées, a Ils y vont sans rougir, et l'on voit de jeunes « garçons et de jeunes tilles parmi une troupe

* Plat. deLeg,llb.7, pag. 8U.

* a Cujas etiam discipline usus in nostram usque æ ta- « lem sine reprehensione descendit. A me aillent non « ultra puériles annos relineüilur, ncc in bis ipsis diù. a Ncque enira gcslum oraloris componi ad similitudincm « salutorls volo, sed subesse aliquid ex hàc eicrcitatione.» (Quintil. Ilb. 1, cap. 11.)

* « Eunt In ludum hislrionum, discunt caotare , quod « majores nosiri ingenuis probro duci volucrunt. Eunt , « inquain , in ludum sallalorium, inter Cinaedos, virgines « puerique ingenui.» (Mac no». Saturnal. lib. 2, cap. 8.)

* Comme il s'agit Ici de comédiens, on voit bien que par ce mot chanter , il faut cnleudrc déclamer, réciter des pièces de théâtre.

» de gens absolument décriées pour leurs « moeurs déréglées. » Le témoignage d’un homme aussi sage qu’était Scipion est d’un grand poids dans la matière dont il s’agit , et donne lieu à bien des réflexions.

Quoi qu’il en soit , nous voyons que les anciens prenaient un soin extraordinaire de se perfectionner dans le geste ; et ce soin était commun aux comédiens et aux orateurs. On sait combien Démosthène y donna d’application. Roscius disputait quelquefois avec Cicéron à qui exprimerait mieux la pensée en plusieurs manières différentes *, chacun selon son art • Roscius par le gesle , Cicéron par la voix. Il parait que Roscius rendait par In geste seul le sens de la phrase que Cicéron venait de composer et de réciter. On jugeait ensuite lequel des deux avait le mieux réussi dans sa tâche. Cicéron changeait ensuite les mots ou le tour de la phrase, sans que le sens du discours en fùl énervé ; et il fallait que Roscius à son tour rendit le sens par d’autres gestes , sans que ce changement affaiblit l’expression de son jeu muet.

g III. — DÉCI.AXATIO* ET GESTE EAlTitta St» LE TUÉATBE ESTES DEUX ACTELES.

On sera moins surpris de ce que je viens de rapporter au sujet de Roscius, quand on saura que les Romains partageaient souvent la déclamation théâtrale entre deux acteurs, dont l’un prononçait, tandis que l’autre faisait des gestes. C’est encore ici une de ces choses qu’on a peine à concevoir, tant elles sont éloignées de nos usages, et tant elles nous paraissent bizarres.

Titc-Live nous apprend ce qui donna occasion à celte coutume. Livius Andronicus’, poêle célèbre, et qui le premier donna sur le

l « Et ecrtè AJitls constat conlcndere enm ( C.lceronem ) h cum hlstrtone sotilum . utrum illc sa-pltis eamdem sen- „ tenliam vartb gcsllbus cftlccrcl. an tpse per aloqueolla 'i copiam sermone diverso pronuntiaret. » ( Maceob. Saturn. lib. 2 , cap. 10. )

* a Livius Idem sciiicct , quod orancs tune ennl ,

o suorum carminum actor. dicitur. quum saepiùs revocau ms vocem obtudlssel . venià pellti puerum ad canen a dum ante Ublciuem quum slaluisset. canlicum cuisse « aliqnanlà magis vigentt motu . quia nitiii voeb usus «impedicbai. Inde admanumranuribistrtontluiscffpiuu-.

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tliéâtre de Rome une pièce régulière l'an de Rome 51 4, environ six vingt* ans après que le spectacle dramalique eut commencé à s’y introduire, jouait lui-méme dans une de ses pièces. C’était alors In coutume que les poètes dramatiques montassent eux-mémes sur le théâtre pour y représenter un personnage. Le peuple qui se donnait la liberté de faire répéter les endroits qui lui plaisaient, à force de crier bis, c’est-à-dire encore une fois, lit réciter si long-temps Andronicus, qu’il s'enroua; hors d'état de déclamer davantage, il fit trouver bon au peuple qu'un esclave, placé devant le joueur d'instruments, récitât les vers; et landis que cet esclave récitait, Andronicus fit les memes gestes qu’il avait faits en récitant lui-même : on remarqua que son action alors était beaucoup plus animée, parce qu'il employait toutes ses forces et toute son attention à faire les gestes pendant qu’un autre était chargé du soin et de la peine de prononcer. De là, continue Tite-Live, naquit l’usage de partager la déclamation entre deux acteurs, et de réciter, pour ainsi dire, à la cadence du geste des comédiens ; et cet usage a si bien prévalu, que les comédiens ne prononcent plus eux-mémes que les dialogues. On trouve le même récit dans Valère Maxime, et il est confirmé par plusieurs autres passages.

Il est donc certain que souvent la prononciation et le geste se trouvaient partagés entre deux acteurs ; et c'était sur des régies fixes de musique qu'ils mesuraient et le son de leur voix, et le mouvement des mains et de tout le corps.

Nous sommes frappés du- ridicule qu’il y aurait dans deux personnes sur le théâtre, dont l'une ferait des gestes sans parler, tandis que l’autre réciterait sur un ton pathétique les bras croisés. Mais il faut se souvenir, en premier lieu, que les théâtres des anciens étaient bien plus vastes que les nôtres ; en second lieu, que les ac.teurs jouaient masqués, et que

« direrblaque tantum ipsorum voci rcilcu. » (Liv. lit). 1,

a la ( Livlos Andronirus ) sut O péris actor , quuni s«a piùs k populo rcvocatus vooem obturtisset , adhlbiio a pueri et libicinis conccnlu, gestieulalioncm taeiluspera git.a ( Val. Max. Ilb. 2, cap. 4. J

par conséquent on ne pouvait pas de loin distinguer sensiblement aux mouvements de la bouche et des muscles du visage s’ils parlaient, ou s’ils ne parlaient pas. On choisissait sans doute un chanteur (j'appelle ainsi celui qui prononçait) , dont la voix approchât autant qu’il était possible de la voix du comédien' ; ce chanteur se plaçait sur une espèce d’estrade, laquelle était vers le bas de la scène.

Mais comment la musique rhythmique s’y prenait-elle pour asservir à une même mesure, et pour faire tomber en cadence et le comédien qui récitait, et le comédien qui faisait les gestes? C’est une de ces choses dont saint Augustin dit qu’elles étaient connues de tous cenx qui montaient sur le théâtre , et pour cela même il ne croyait pas devoir l'expliquer. Il est difficile de concevoir comment les anciens s'y prenaient pour faire agir ce* deux acteurs d’un concert si pariait, qu’ils parussent presque n’en faire qu’un ; mais le fait est certain. Nous savons qu'ils battaient la mesure sur leur théâtre, et qu’ils y marquaient ainsi le rhythme que l’acteur qui récitait, l’acteur qui faisait les gestes, les chceurs, et même les instruments, devaient suivre comme une règle commune. Quintilien , après avoir dit que les gestes sont autant assujettis à la mesure que les chants mêmes*, ajoute que les acteurs qui font les gestes doivent suivre les signes que marquent les pieds, c'est-à-dire la mesure qui se bat , avec- autant de précision que ceux qui exécutent les modulations; il entend par là les acteurs qui prononcent et les instruments qui les accompagnent*. Il y avait, auprès de l’acteur qui représentait, un homme chaussé avec des souliers de fer, qui frappait du pied sur le théâtre : on peut croire que c'était cet homme-là qui battait avec le pied une mesure dont le bruit devait se foire entendre de tous ceux qui devaient la suivre.

L'extrême délicatesse des Romains ( il en fout dire autant des Grecs) pour tout ce qui concernait le théâtre, et les dépenses énormes qu’ils faisaient pour ces sortes de représenta-

* Xsidor. Orlgln. lib. 18.

* « Atqul eorport* molul sua quwlant tempora. ad et SI- « gna peduro non minus inflation) quant motlnlationibua, « adhibcl raUo mutina numéros. » ( Quisvil. )

1 Lucien, in Orchesl, pag. 931.

lions, nous donnent lien de croire qu’ils en avaient porté toutes les parties à une grande perfection ; et que, par conséquent, le partage qu'ils avaient fait de la déclamation entre deux acteurs, dont l’un parlait et l’autre gesticulait, n’avait rien qui ne fût très-agréable aux spectateurs.

Un comédien ’, à Rome, qui faisait un geste hors de mesure , n’était pas moins sifflé que celui qui manquait dans la prononciation d'un vers. L’habitude d’assister aux spectacles avait rendu le peuple même si délicat ■ , qu’il trouvait à redire jusqu’aux indexions et aux faux accords, lorsqu’on les répétait trop souvent, quoique ces accords produisent un bon effet ; lorsqu’ils sont ménagés avec art.

Les sommes immenses que les anciens consacraient à la célébration des spectacles sont à peine croyables. La représentation de trois tragédies de Sophocle coûta plus aux Athéniens que la guerre du Pélopounèse. Quelles dépenses ne faisaient point les Romains pour bâtir des théâtres et des amphithéâtres, et même pour payer leurs acteurs ! Æsopus s, célèbre acteur dans le tragique, contemporain de Cicéron, laissa en mourant û ce fils dont Horaco et Pline font mention comme d’un fameux dissipateur , une succession ‘ de deux millions cinq cent mille livres5 qu’il avait amassés à jouer la comédie. Roscius 6 , l’ami de Cicéron, avait par an plus de soixante mille livres’ de gages : et il devait en avoir davantage, si on croit un autre auteur qui dit qu’il touchait par jour8, des’dcniers publics, cinq

» « Histrio. si paululùm se moveat extra numerum, sut « si versus pronunciatus est syllabà unà longioraut bre- « vior, exsibilatur et explodilur. » (Cic. in Farad. 3. )

* « Quanlô raolliorcs sunt et tlelicaliorcs in cantu a flciioncs et fais* voeu la; , qu.im curia* et sever* : quiet bus lamun non modô austeri . sud , si sæplüs fiant, mul- « titudo Ipsa réclamai. » ( Cic. de Orat. tib. 3, n. US. )

* Horal Sat. lib. 2 [3. v. 235 J. - Plln. Ub. 10. cap. M.

* 0 Æsopum ex pari arte ducenlius susiurtiùm rcli- « quis&e filio constat. » (Mackob. lib. 2. cap. 10. )

* Vingt millions de sesterces, ou 4 100000 fr. E. B.

* a Qu.ppè quurn jam apud majores nostros Roscius ■ histrio suslurtiùra quingenta niillia annua méritasse « prodalur. o ( pLirr. lib. 7, cap. 39. )

y 500 000 sesterces, ou 102 000 fr. E. B.

» « Tanta fait gralla , ut mcrccdem diurnam de pu- | « blico mille denarios sine grugalibus solus acccperil. » J « ( M Acaos. Saturna/. lib. 2, cap. 10. )

cents francs pour lui seul, sans les partager avec sa troupe. Jules-César1 donna plus de soixante mille livres à Labérius, pour engager ce poêle à jouer lui-même dans une pièce qu’il avait composée.

J’ai rapporté ces faits, et il y eu a une infinité d’autres pareils , pour mieux faire sentir jusqu’où allait la passion des Romains pour les spectacles. Or, est-il vraisemblable qu’un peuple qui n’épargnait rien pour ces jeux publics, qui en faisait sa plus grande occupation, ou du moins son plus sensible plaisir , qui se piquait d’un goût fin et épuré pour tout ie reste ; que ce peuple , dis-je, dont un seul mot mal prononcé, un seul ton mal pris , un seul geste mal concerté blessait la délicatesse , eût souffert si longtemps sur le théâtre ce partage de la voix et du geste entre deux acteurs, s’il avait le moins du monde choqué ou les yeux ou les oreilles? On peut croire, sans prévention, qu’un théâtre si estimé et si fréquenté avait porté toutes choses à une grande perfection.

C’était la musique qui en avait presque tout, l’honneur. Elle présidait à la composition des pièces : car autrefois elle portait ses droits et sondomaine jusque-là, et était confondue avec la poésie. Elle réglait le ton et le geste des acteurs. Elle était appliquée à former la voix, à l’unir avec le son des instruments, et à composer de cette union une agréable harmonie.

Dans l’ancienne Urèce , les poètes faisaient eux-mêmes la déclamation de leurs pièces . Musici , qui eranl quondam iidem poëlœ, dit Cicéron* en parlant des anciens poètes grecs qui avaient trouvé le chant et la figure des vers. L’art de composer la déclamation des pièces de théâtre faisait à Rome une profession particulière. Dans les titres qui sont à la tête des comédies de Térence , on voit avec le nom de l’auteur du poème , et le nom du chef de la troupe de comédiens qui les avaient représentés, le nom de celui qui en avait la déclamation en latin : qui feceral modos.

Cicéron se sert de la même expression , (acert modos , pour désigner ceux qui composaient la déclamation des pièces du théâtre. Après avoir dit que Roscius déclamait exprès

* Macr. Satarn. lib. 2. cap. 7

• Cic. de Orat. lib, 3 n. 171.

certains endroits de son rôle d’un ton plus nonchalant que le sens des vers ne semblait le demander, et qu'il pinçait des ombres dans son geste pour relever davantage les endroits qu’il voulait faire briller , il ajoute : u Le succès ’ « de cette pratique est si certain, que les poc- « tes et les compositeurs de déclamation s’en « sont aperçus comme les comédiens , et ils « savent tous s'en prévaloir et la mettre en « us8ge. » Ces compositeurs de déclamation élevaient, rabaissaient avec dessein , variaient avec art la récitation. Un endroit devait quelquefois se prononcer selon la note plus bas que le sens ne paraissait le demander, mais c’était afin que le ton élevé ou l’acteur devait sauter à deux vers de là frappât davantage.

g IV. — Art des pantomimes.

Pour achever ce qui regarde la musique des anciens , il me reste à parler de la plus singulière et la plus merveilleuse de toutes ses opérations, mais non la plus utile ni la plus •louable; c’est l’exercice des pantomimes.

Les anciens , non contents d’avoir réduit par les préceptes de la musique l’art du geste en méthode, l’avaient tellement perfectionné, qu’il se trouva des comédiens qui osèrent entreprendre déjouer toutes sortes de pièces de théâtre sans ouvrir la bouche. Ils s’appelèrent pantomimes , parce qu’ils imitaient et exprimaient tout ce qu’ils voulaient dire avec les gestes qu'enseignait l’art de In saltation, sans employer le secours de la .parole.

Nous apprenons de Suidas et de Zosime que l’art des pantomimes naquit A Rome sous l’empire d’Auguste*; et c’est ce qui fait dire à Lucien que Socrate n'avait vu In danse que dans son berceau5. Zosime compte même l’invention de cet art parmi les causes de la corruption des mœurs du peuple romain, et des malheurs de l’empire. Les deux premiers instituteurs du nouvel art* furent Pylade et Ba-

* « Ncque id adores priùs videront quàm ipsf poêla*, « quàm denique illi eliatn qui fccerunt modos, a quibus « ulrisque summitlilur aliquid , deinde augelur , exténua- « tur, inOalur , varialur , dislinguilur. » (Cic. de Orat. lib. 3 n. 1. 2. )

* Suid. à'OuvôS.

a Zos. lib. 1. [cap. 6.]

* Lucian. de Urchesl , pag. 923.

thylle , dont le nom devint fort célèbre parmi les Romains. Le premier réussissait mieux dans les sujets tragiques , et l’autre dans les comiques.

Ce qui parait surprenant , c’est que ces comédiens, qui entreprenaient de représenter des pièces sans parler, ne pouvaient pas s’aider des mouvements du visage dans leur déclamation : ils jouaient masqués comme les autres comédiens. Ils commencèrent sans doute d’abord A exécuter à leur manière quelque scènes fort connues de tragédies et de comédies, afin de se faire entendre plus facilement des spectateurs , et ils parvinrent peu à peu jusqu’à pouvoir représenter les pièces entières.

Comme ils étaient dispensés de rien prononcer, et qu’ils n’avaient que des gestes A faire, on conçoit aisément que toutes leurs démonstrations étaient plus vives, et que leur action était beaucoup plus animée que celle des comédiens ordinaires. Aussi Cassiodore appelle-l-il les pantomimes • des hommes dont les mains disertes avaient, pour ainsi dire, une langue au bout de chaque doigt ; des hommes qui parlaient en gardant le silence , et qui savaient faire un récit entier sans ouvrir la bouche : enfin des hommes que Polhymnie , la muse qui présidait A la musique , avait formés afin de montrer qu’il n’était pas besoin d’articuler des mois pour faire entendre sa pensée.

Il fallait que ces représentations, quoique muettes, causassent un sensible plaisir, et enlevassent les spectateurs. Sénèque, le père* qui exerçait une des professions des plus graves et des plus honorées de son temps, confesse que son goût pour ces représentations des pantomimes était une véritable passion. Lucien 5 dit qu’on y pleurait comme aux pièces des autres comédies. Il raconte aussi qu'un roi des environs du Pont-Euxin, qui se trouvait A Rome sous le règne de Néron, demandait à ce prince avec lmaucoup d’empressement un pantomime qu’il avait vu jouer, pour en faire son interprète en toute langue, a Cet

i « Orchesiarum loquacissimæ manus , linguosi digiti. a silentium clamotum , expositio Incita , quant musa Pola hymnia reperisse narratur . oslendens hommes po« « sine oris afllalu voile tu tien declarare. » { Cassiod. Vab. hpist. lib. 4 , epist. 51. )

1 Senec. in Controv 2.

• Lucian. in Orcbesi, pag. 918. — Id. ibid940.

« homme, disait— il, se fera entendre de tout a le monde, au lieu que je suis obligé de payer « un grand nombre de truchements pour en- « tretenir commerce avec mes voisins, qui « parlent plusieurs langues différentes que je a n’entends point. »

Ce qui est certain, c'est que l’art des pantomimes charma les Romains dès sa naissance, qu’il passa bientôt dans les provinces de l’empire les plus éloignées de la capitale, et qu’il subsista aussi longtemps que l’empire. L’histoire des empereurs romains fait plus souvent mention des pantomimes fameux que des orateurs célèbres.

Nous avons vu que cet art avait commencé sous Auguste. Il plaisait beaucoup à ce prince, et Bathylle enchantait Mécène. Dès les premières années du règne de Tibère *, le sénat fut obligé de faire un règlement pour défendre aux sénateurs d’entrer dans les maisons des pantomimes, et aux chevaliers romains de leur faire cortège dans les rues. Quelques années après il fallut chasser de Rome les pantomimes *. L’extrême passion que le peuple avait pour leurs représentations donnait lieu de tramer des cabales pour faire applaudir l’un plutôt que l’autre, et ces cabales devenaient des factions*. Us prirent même des livrées

• « Ne dornos pantomlmorum senalor inlroirel, ne 4 egredicnlcs in publicuni équités romani cingerent. »

( Tacit. Annal, lib. 1. cap. 77.)

• Tacit. Ann. lib. 4 , cap. II.

• Cass. Varr. cpisl. lib. 1, epist. 20.

différentes, è l’imitation de ceux qui conduisaient les chariots dans les courses du Cirque. Les uns s’appelèrent les bleus , et les autres les verts. Le peuple se partagea aussi de son côté, et toutes les factions du Cirque, dont il est parlé si souvent dans l’histoire romaine, épousèrent des troupes de pantomimes, et excitèrent souvent de dangereux tumultes à Rome.

Les pantomimes furent encore chassés de Rome sous Néron, et sous quelques autres empereurs. Mais leur exil ne durait pas, parce que le peuple ne pouvait plus se passer d’eux, et parce qu’il survenait des conjonctures où le souverain, qui croyait avoir besoin de la faveur de la multitude, cherchait ù faire des actions qui lui fussent agréables. Domitien les avait chassés; et Nerva, son successeur, les fit revenir, quoiqu'il ait été un des plus sages empereurs. Quelquefois le peuple lui-mème, fatigué des suites funestes qu'enlrainaienlaprès elles les cabales des pantomimes, demanda leur expulsion avec autant d’empressement qu’il demandait leur retour en d’autres temps JVeçue à le minore concentu ut tolleres pantomimos, quàm à paire tuo ut restituerel , exactum est, dit Pline le jeune en parlant à Trajan. Il est des maux et des désordres qu’on ne peut arrêter que dans leur naissance , et qui, si .on leur laisse le temps décroître et de s’accréditer, prennent le dessus, et deviennent plus forts que tous les remèdes.

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