Entreprise de la «terre
Il n’y a point de principe plus généralement reçu que celui qui établit qu'on ne doit entreprendre la guerre que pour des causes justes et légitimes ; et il n’y en a guère qui soit plus
généralement violé. On convient * que les guerres entreprises uniquement par des vues d'intérêt ou d'ambition sont de vrais brigandages. La réponse du pirate à Aieiandre-de- Grand , si connue dans l'histoire , n’étail— elle pas fort sensée? Les Scythes n’avaicnt-ils pas raison aussi de demander à ce ravageur de provinces pourquoi il venait troubler* le repos de peuples qui ne lui avaient fait aucun tort , et s’il ne leur était pas permis d'ignorer, dans le fond de leurs bois et de leurs déserts , qui était Alexandre3, et d'où il venait? Quand Philippe *, pris pour arbitre par deux rois de Thracc qui étaient frères, les chasse tous deux de leurs états, mérile-t-il un autre nom que celui de voleur et de brigand? Ses autres conquêtes, quoique moins criantes, n'en étaient pas moins des brigandages , parce qu'elles étaient toutes fondées sur l'injustice, et que nulle voie de vaincre ne lui paraissait honteuse: Nulla apud eum turpis ratio vincendi s. La justice et la nécessité des guerres doivent donc être regardées comme un principe fondamental en matière de politique et de gouvernement.
Dans les états monarchiques, le prince seul, pour l’ordinaire, a le pouvoir d’cnlreprendre une guerre ; et c’est une des raisons qui rendent sa place si formidable : car , s’il a le malheur de l'entreprendre sans une cause légitime et nécessaire , il répond de tous les crimes qui s’y commettent , de toutes les suites funestes qu’elle entraîne après elle , de tous les ravages qui en sont inséparables, et de tout le sang humain qui y est répandu. Qui peut ne point frémir a la vue d'un tel objet et d’un compte si redoutable?
Les princes ont des conseils qui peuvent leur être d'un grand secours , s’ils ont eu soin de les remplir de personnes sages, éclairées ,
1 « lnfcrrc bella finitimis... ac populos sibi non raole*o tos solà regni cupiditatc conterore et subdere . quid « aliud qtlàm grande l«itroclnium nominandum est? » ( S. | A LG. U* Civil. De i . lib. i , cap. A. )
* u Quidnobis lecum est! INunquam terrain tuam al- « ligimus. Qui sis » undè venias, iicctnc ignorarc in vas*
« lis sy I vis viventibus ? » Q. Ccbt. lib. 7, cap. 8. )
s Justin, lib. -8, cap. 3. )
* a Philippus, more ingenii sui , ad jadicium veluti ad « bcllum . inopinanlibus fralribus . inslrurlo eierciiu suit pervenit; et regno utrumque, non judicls more, »cd « fraude la tronû ac scelerc, spoliavit. »
* ld.ibid.
expérimentées, pleines d’amour el de lèle pour le bien public , sans ambition , sans vue d’intérêt , et surtout infiniment éloignées de tout déguisement et de toute flatterie. Quand Darius ' proposa dans son conseil de porter la guerre contre les Scythes, Artabane, son frère, entreprit inutilement d'abord de le détourner d’un dessein si injuste et si déraisonnable : scs raisons, quelque solides qu’elles fussent, ne tinrent point contre les louanges outrées et les flatteries excessives des courtisans *. Il ne réussit pas mieux dans le conseil qu’il donna à son neveu Xerxès de n'aller point attaquer lès Grecs. Comme celui-ci avait marqué clairement son goût, faute essentielle dans ces rencontres, on n’eut garde de s’y opposer, et la délibération ne fut que pour la forme. Dans l'une et dans l'autre occasion , la douleur du sage prince , qui disait librement son avis , était de voir que ces deux rois ne comprenaient point quel malheur 3 c'eit de s'accoutumer à ne point mettre de bornes à ses désirs, à n’étre jamais content de ce qu'on possède , et à vouloir aller toujours en avant : ce qui est la cause de presque toutes les guerres.
Dans les républiques grecques, c’était l'assemblée du peuple qui décidait de la guerre en dernier ressort; ce qui était sujet à de grands inconvénients. Il est vrai qu’è Sparte l’autorité du sénat , et surtout des èphores , et à Athènes celle de l’Aréopage et du conseil des quatre cents , à qui il appartenait de préparer les affaires el de former les avis , servaient pour ainsi dire de contre-poids à la légèreté et à l’imprudence du peuple : mais ce remède n’avait pas toujours son effet. On reprochait deux défauts tout opposés aux Athéniens , la trop grande précipitation et la trop grande lenteur. C'est contre le premier qu'on avait fait une loi qui ordonnait qu'on ne pourrait décerner la guerre qu’après une mûre délibération de trois jours. Et dans les guerres contre Philippe, on a vu combien Démoslhéne se plaignait de la nonchalance des Athéniens , dont leur ennemi savait bien profiter. Cette lenteur, dans les républiques,
1 Herod lib. 4. cap. 83.
* Id. Ilb. 7, cap. 13.
3 lie XflCXQ» CllJ otôâcxîtv T»iv ie\iv» Tl 5i-
Çïff9ai occsc t£îiv Tov frapiovrof.
vient de ce qu’à moins que le péril ne soit évident, les particuliers sont distraits par différentes vues et différents intérêts qui les empêchent de se réunir promptement dans une même résolution. Aussi , quand Philippe eut pris Élatée , l’orateur athénien , effrayé du danger pressant où se trouvait la république , fit abroger la loi dont je viens de parler , et fit conclure la guerre sur-le-champ.
Les affaires s'examinaient et se décidaient avec beaucoup plus de maturité et de sagesse chez les Romains , quoique le peuple y fût maître aussi de la décision. Mais l’autorité du sénat était grande , et prévalait presque toujours dans les affaires importantes. Il était fort attentif, surtout dans les commencements de la république , à mettre dans les guerres la justice de son côté. Celte réputation de bonne foi , d’équité , de justice, de modération , de désintéressement , ne servit pas moins que la force des armes à l'accroissement de la république romaine , et l'on attribuait 1 sa puissance à la protection des dieux , qui récompensaient ainsi sa justice et sa bonne foi. On remarquait avec admiration que les Romains, dans tous les temps, avaient toujours mis pour base de leurs entreprises la religion 1 , et qu’ils en avaient rapporté aux dieux et le principe et la fin.
Le motif le plus puissant que pussent employer les généraux pour animer les troupes à bien combattre, était de leur représenter que, la guerre qu'ils faisaient ètantjuste, et la seule nécessité leur ayant mis les armes à la main , ils pouvaieul certainement compter sur la protection des dieux : au lieu que ces mêmes dieux, eunemis et vengeurs de l’injustice , ne manquaient jamais de se déclarer contre ceux qui entreprenaient des guerres illégitimes en violant la foi des traités.
g U. — DÉCLARATION DS LA «HESSE.
Une suite des principes d'équité et de justice
* a Favcre pielati fidrlque dcos , per qua? populu* rô-
ti manus ad Uwlùin fasligii pervenerlt. » ( Lit. Hb. 44 , n. 1.) ,
* a Majores vestri omnium magnarum rerum et prfn-
« clpia eiorsi »b diissunl, et flnein uum italuerunt. » { Lit. lib. 45, n. 39 ) - .
que je viens (l’établir ' , était de ne point commencer actuellement la guerre qu'on n'eût auparavant signifié par des hérauts publics nuv ennemis les griefs qu'on avait contre eux, et qu'on ne les eût exhortés à réparer les torts qu'on prétendait en avoir reçus. Il est du droit naturel de tenter les voies de douceur et d’accommodement avant que d'en venir à une rupture ouverte. Lo guerre est le dernier des remèdes ; avant que de (‘employer, il faut avoir essayé de tous les autres. L’humanité veut qu’on donne lieu aux réflexions et au repentir, et qu’on laisse le temps d'éclaircir des doutes et de dissiper des soupçons que des démarches équivoques ont pu faire naître , et qui souvent se trouvent sans fondement réel quand on les approfondit.
Cette coutume était anciennement et généralement observée chez les Grecs. Polynice » , avant que de former le siège de Thèbes , envoya Tydéc vers son frère Eléocle pour tenter des voies d’accommodement. Il paraît , par Homère 5 , que les Grecs députèrent Ulysse et Ménélas vers les Troycns pour les sommer de leur rendre Hélène, avant que d'avoir fait contre eux aucun acte d'hostilité ; et on lit la même chose dans Hérodote 4, On voit une foule de pareils exemples dans toute la suite de l'histoire desGrecs.
Il est vrai que c’est un moyen presque sûr de remporter de grands avantages sur les ennemis que de tomber tout d'un coup sur eux , et de les attaquer subitement , sans leur avoir laissé rien entrevoir de ses desseins , et sans leur avoir donné le temps de se mettre en état de défense : mais ces incursions imprévues , sans aucun préalable et sans aucune dénonciation antérieure, étaient justement regardées comme des entreprises injustes et vicieuses dans le principe. C'est , selon la remarque
m El quo InteUigl potest uullum bfllum escc juslum , a nisi quoil sut rébus rrpcUUs geratur, aul denuntlalurn « aDte sil ei indictum. a ( Cic. de Offic. iib. 1. n. 36. )
9 Polior cumuls sedit senlcntia , fratris
Pnclenlarc üdt-m , tutosque in régna precando Explorare adllua. Audai ea munera Tydcus Sponle subit.
(Stat. rAeb.lib.il.)
> lliad. Iib. â, v. 205.
* Ub i , cap. 112 , clé.
de I’olybe'.ce qui avait si fort décrié les Etoliens, et les avait rendus si odieux comme brigands et voleurs, parce que, n'ayant pour règle que leur intérêt, ils ne connaissaient ni les lois de la guerre* ni celles de la paix , et que tout moyen de s'enrichir et de s'agrandir leur paraissait légitime , sans s’embarrasser s'il était contre le droit des gens d’attaquer subitement des voisins qui ne leur avaient fait aucun tort, et qui se croyaient en sûreté à l'ombre et sous la sauvegarde des traités.
Les Romains ' n'étaient pas moins exacts que les Grecs à observer cette cérémonie de la déclaration de guerre : c’était Ancus Marcius , le quatrième de lears rois , qui l'avait établie. L'oilicier public ( il s'appelait fécial). la tête couverte d'nn voile de lin, se (rauspor (ait sur les frontières du peuple contre lequel on se préparait i faire la guerre , et , dès qu’il y était arrivé, il exposait à haute voix les griefs do peuple romain , et la satisfaction qu’il demandait pour les torts qu'on lui avait faits . prenant Jupiter à témoin en ces termes , qui renfermaient une horrible imprécation contre lui-même, et encore plus contre le peuple dont il n'était que la voix : Grarul dieu , si ctsl conlrt l'équité el la justice que je vient ici, au nom du peuple romain, demander salis faction , ne souffrez point que je revoie jamais ma patrie. Il répétait la même chose . en changeant seulement quelques termes, h la première personne qu’il rencontrait , puis 4 l’entrée de la ville , et dans la place publique. Si au bout de trente-trois jours on ne faisait point satisfaction , le même ollicier , retournant vers le même peuple , prononçait publiquement ces paroles : Écoules, Jupiter , Junon et (juirinvs * ; et vous, dieux du ciel, dieux de la terre, dieux des enfers, écoute; Je t>om prends à témoin qu'un tel peuple [on le nommait) est injuste, et refuse de nous faire satisfaction. Nous délibérerons à Rom. dans le sénat , sur les moyens de nous faire rendre la justice qui nous est due. Au retour du fécial è Rome, on mettait l'affaire en délibération ; et si le plus grand nombre des suffrages était pour foire la guerre, le même of-
< Poljb. Iib. 4. p«g. 331.
• Lie. Iib 1. n 32.
> C’«l ainsi qu'un appelait Rumulus.
«HS#> 283 <$£*.
Bcicr retournait sur les froutièrcs du même peuple, et, en présence au moins de trois personnes, il prononçait une certaine formule de déclaration de guerre : après quoi il jetait, sur les terres du peuple ennemi , une lance , qui marquait que la guerre était déclarée.
Cette cérémonie se conserva longtemps chei les Romains. Lorsqu'il s'agit de déclarer la guerre à Philippe et h Antiochus , on consulta les féciaux pour savoir s’il fallait la leur dénoncer à eux-mèmes en personne, ou s’il suffirait de le faire h la première place de leur obéissance. Dans les beaux temps de la république , ils auraient cru se déshonorer que d’agir furtivement et d'employer la mauvaise foi, ou même l’artifice ’. Ils marchaient la tête levée. Ils laissaient ces petites ruses et ces indignes finesses aux Carthaginois et à d'autres peuples qui leur ressemblaient, chez qui il était plus glorieux de tromper l’ennemi que de le vaincre par la force ouverte.
Les hérauts d’armes et les féciaux étaient fort respectés chez les anciens , et considérés comme des personnes sacrées et inviolables. Cette déclaration faisait partie du droit des gens, et était regardée comme nécessaire et indispensable. Elle n’était point précédée de certains écrits publics que nous appelons manifestes, et qui contiennent les prétentions bien ou mal fondées de l’un ou de l'autre parti , et les raisons dont on les appuie. On les a substitués à la place de cette cérémonie auguste et solennelle, par laquelle les anciens faisaient intervenir dans la déclaration de guerre la majesté divine, comme témoin et vengeresse de l’injustice de ceux qui entreprendraient ces guerres sans raison et sans nécessité. Un motif de politique a encore rendu nécessaires ces manifestes dans la situation où sont à l’égard les uns des autres les princes de l’Europe , liés ensemble par le sang , par des alliances , par des ligues offensives ou défensives. Il est de la prudence du prince qui déclare la guerre à son
1 a Vcteres , et morisantiqai memorcs, negsbant se In « cà Icgationc romanes artes agnoseere. Non per tnskhas « et nocturna prælia ... nec nt magis astu quàm «rà Yir- « lute gloriarcnlur, bella majores gesslase. lodiccre priùs « quàm gererc solilos bella, denunliarc etiam... Hæc ro- « mana esse, non verautiarum punicarum, ncque calli- « diiatis græcæ : apud quos fallere hostem , quàm vi su- « perare, gloriosiùs fucrit. » (Liy lib. 12, n. 17. )
ennemi de ne pas s’attirer en même temps sur les bras tous les alliés de celui qu’il attaque. C’est pour détourner cet inconvénient qu’on fait aujourd’hui des manifestes, qui tiennent lieu des cérémonies anciennes que je viens d’exposer, et qui renferment quelquefois la raison qui a déterminé à commencer la guerre sans la déclarer.
J’ai parlé de prétentions bien ou mal fondées; car les états et les princes qui se font la guerre ne manquent pas.de part et d’autre, à justifier leurs entreprises par des raisons spécieuses; et ils pourraient s’exprimer comme ül un préteur latin 1 , dans une assemblée où l'on délibérait sur ce qu’on répondrait aux Romains, qui, sur des soupçons de révolte, avaient mandé les magistrats du Latium. « 11 me semble, mes- « sieurs, dit-il, que, dan» la conjoncture prè- « sente, nous devons moins nous embarrasser « de ceque nous avons à dire, que de ce que nous « avons à faire : car, quand nous aurons bien <1 pris notre partiel bien concerté nos mesures.il « ne sera pas difficile d’y ajuster des paroles : » ad summum rerum noslrarum magis perlinere arbitror, quid agendum nobisquàm quid loquendum sit. Facile erit, explicalis consiliis, accommodare rebus verba.
Aht. II. — Croix ne céserac et des officiers.
LevCe des soin. us
S I. — Croix ne gexérai. et des officiers.'
C’est un grand avantage pour les rois d’être maîtres absolus du choix des généraux d'armée et des officiers ; et une des plus grandes louangesqu’on puisse leur donner, est de dire que la réputation connue et le mérite solide sont les seuls motifs qui les y déterminent. En effet, peut-on apporter trop d’attention à un choix qui égale en quelque sorte un particulier à son souverain, en le rendant dépositaire de toute sa puissance, de toute sa gloire, et de toute la fortune de ses étals? C’est principalement à ce caractère qu'on reconnaît les princes capables de gouverner, et c'est ce qui a toujours fait le succès de leurs armes. On ne voit point que le grand Cyrus, que Philippe, qu’ Alexandre son fils aient jamais confié le
< Liv. lit). 8, n.4
«HSI» 384 <fjn»
commandement de leurs troupes à des généraux sans mérite et sans expérience. Il n’en est pas ainsi sous les successeurs de Cyrus, ni sous ceux d'Alexandre, où l'intrigue, la cabale, le crédit d'un favori présidaient ordinairement à ce choix, et donnaient presque toujours exclusion aux meilleurs sujets. Aussi le succès des guerres répondait-il à de tels commencements. Je n'ai pas besoin d’en citer des exemples : l'histoire en est remplie.
Je passe aux républiques. A Sparte, les deux rois étaient par leur rang même, en droit et en possession décommander1, et dans les premiers temps ils marchaient ensemble à la tête des armées : mais une division arrivée entre Cléomène et Démaratc, donna lieu à une loi qui ordonnait qu’uq seul des rois commandederait les troupes, et elle fut observée dans la suite, si ce n'est dans des cas extraordinaires. Les Lacédémoniens comprirent que l'autorité s’affaiblit dès qu'elle est partagée, qu'il est rare que deux généraux puissent longtemps s'accorder, que les grandes entreprises ne peuvent guère réussir que sous la conduite d’un seul homme, et que rien n’est plus funeste à une armée que le partage du commandement.
Cet inconvénient devait être bien plus grand à Athènes, où, par la constitution même de l'état, il devait toujours y avoir dix commandants, parce qu'Athènes étant composée de dix tribus, chacune fournissait le sien ; et le commandement roulait par jour entre ces dix chefs. D’ailleurs c’était le peuple qui les choisissait, et cela chaque année. C’est ce qui donna lieu à un bon mot de Philippe, qui admirait le bonheur des Athéniens, de pouvoir trouver chaque année à point nommé dix capitaines, au lieu qu'à peine avait-il pu, pendant tout sou régne, en trouver un seul*.
Il fallait pourtant bien que les Athéniens, surtout dans des temps de crise, fussent attentifs à ne nommer pour généraux que des citoyens d’un vrai mérite. Depuis Milliade jusqu'à Démélrius de Phalère, c’est-à-dire pendant près de deux cents ans, on compte un nombre considérable de grands hommes qu’A-
' Ilerod. lib. t , rap. 75.
* C'était ParméDioD.
liiènes mit à la tête de ses armées, qui portèrent la gloire de leur patrie à un si haut point de réputation. Pour lors toutejalousie cessait, et l'on n'avait en vue que le bien public. On en voit un bel exemple dans la guerre que Darius porta contre les Grecs*. Le danger était extrême. Les Athéniens se trouvaient seuls contre une armée innombrable. Des dix généraux , cinq étaient pour donner le combat, cinq pour se retirer. Milliade, qui était i lu tête des premiers, ayant engagé dans son parti le polémarque ( c’était un officier qui avait droit de sulTragc dans le conseil de guerre, et qui décidait en cas de partage ), la bataille fut résolue. Tous ces généraux, reconnaissant la supériorité de Milliade sur eux, quand leur jour fut venu, lui cédèrent le commandement. Ce fut pour lors que se donna la célèbre bataille de Marathon.
Il arrivait quelquefoisque le peuple, se laissant gouverner par scs orateurs, et suivant en tout leur caprice, mettait en place des sujets indignes. On peut se souvenir du crédit absolu qu’avait sur les esprits de la multitude le fameux Clêon, qui fut chargé du commandement dans les premières années de la guerre du Péloponnèse, quoique ce fût un homme brouillon, emporté, violent, sans tête et sans mérite. Mais ces exemples sont rares, et ils ne se multiplièrent à Athènes que dans les derniers temps ; et ce fut une des principales causes de sa ruine.
Le philosophe Antisthène* lit sentirun jour aux Athéniens d'une manière plaisante , mais spirituelle, l'abus qui se commettait parmi eux dans les promotions aux charges publiqua. Il leur proposa d'un air sérieux , en pleine assemblée, d’ordonner par un décret que désormais les ânes seraient employés à labourer la terre aussi bien que les bœufs et les chevaux. Comme on lui répondit que les ânes n'étaient point nés pour le labour : Vous cou* trompes, leur dit-il , c'est tout un. Ne voyez-vous pas des citoyens , qui, d'ânes et ignorants qu’ils étaient , deviennent tout d'un coup d’habilet généraux , par cette raison seule que tout les avez nommés?
i Herod.ltb. 6, cap. Il» et 110.
* Diog. Lacrt. in Antislh. pag. 309.
A Rome, c’était aussi le peuple qui nommait les généraux , c'est-à-dire les consuls et les préteurs. Ils n’étaient en place qu’un an. Quelquefois on leur continuait le commandement sous le nom de proconstUs ou deproprdteurs1. Ce changement annuel de généraux était un grand obstacle à l’avancement des affaires , qui demandent , pour réussir , d’être continuées sans interruption. Et c’est le grand avantage des états monarchiques , où les princes, absolument libres, maîtres des affaires et des temps , disposent de tout à leur gré sans être asservis à aucune nécessité ; au lieu que, chez les Romains, un consul arrivait quelquefois après coup, ou était rappelé avant le temps pour tenir les assemblées. Quelque diligence qu'il fil pour arriver , avant que son prédécesseur lui eût remis le commandement et qu’il se fût instruit de l’état de l’armée, connaissance absolument préalable à toute entreprise , il se passait toujours un temps considérable qui lui faisait perdre l’occasion d’agir et d’attaquer à propos l'ennemi. Souvent , d’ailleurs , il trouvait en arrivant les affaires en mauvais étal par la faute de son prédécesseur , et une armée ou composée en partie de troupes nouvellement levées et sans expérience , ou corrompue par la licence et le défaut de discipline. Fabius 1 Ut faire une partie de ces réflexions au peuple romain lorsqu’il l’exhortait à choisir un cousu! capable de tenir tête à Annibal.
* « Interrumpi tenorem rerum , in quibus peragendis « continuatio ip&a eflicacUsima esset , minimé convenirc. « Inter traditionem imperii, novilatcmquc «ucressoris , « quæ nosccmJis piiùs quàm agendis rebus imbuenda i ait, s*pé bené gerendæ rei occ&stoncs intercedere. » ;Liv. lib. il. n. 15.)
« Post icmpus (consul») ad bcJla icrunt : ante tempus
■ comiliorum causA revorati sunt : in ipso conam rerum « drcumeg'lse annus ..Maie gc»li* rebus alterius succès-
■ sum est : lirouem . aut malà discipliné iustilutum cicr- « cllum acccperunt. Al hercule reges , non llberi solùm « impediraentis omnibus , sed domini rerum lemporurn- « que, trahunl consiliis cuncta , non sequunlur. » ( Llv. Ub. 0. n. 18. )
* « Quum , qui est 5ummus in civitatc dux . rum lege- « rimus, tamen repente lectus, in annum crealus adver- « sus veterem ac perpetuum imperatorem comparabitur, « nuliis neque lemporis ncque juris inclusum angusliis. • quo minus ita ornnia gérai adminislrelque ut lempora « postulabunt belli : nubis aulem in apparatu ipso , ac « tantum ineboantibus res, annus, circuwagilur. » (Lit. lib. 24, n. 8.)
Le court espace d'un an , et l’incertitude d’une prolongation ducommandemenl faisaient à la vérité, que les habiles généraux mettaient tout le temps à profit ; mais souvent aussi c’était pour eux une raison de mettre fin à leurs entreprises plutôt qu’ils n’auraient fait sans cela , et à des conditions moins avantageuses à la république , dans la crainte qu'un successeur ne vint profiter de leurs travaux , et ne leur enlevât l’honneur d'avoir glorieusement terminé la guerre. Un véritable zèle pour le bien public et une grandeur d’àmc parfaitement désintéressée auraient pu écarter de telles considérations. Je ne sais s’il y en a des exemples. On reproche 1 au grand Scipion même, j’entends le premier , d'avoir eu cette faiblesse, et de n’avoir pas été insensible à cette crainte. Une vertu assez pure pour négliger un intérêt si vif et si piquant parait audessus des forces de l’homme ; du moins elle est bien rare.
L'autorité des consuls resserrée , pour le temps , dans des bornes si étroites était , il faut l’avouer, un grand inconvénient. Hais le danger de donner atteinte à la liberté publique , en continuant plus longtemps le même homme dans le commandement de toutes les forces de l’état, obligeait de passer par dessus cet inconvénient, par la crainte d’un plus grand.
La nécessité des affaires , la distance des lieux et d’autres raisons obligèrent enfin les Romains à continuer le commandement des armées à leurs généraux pour plusieurs années. Mais il en arriva réellement l’inconvénient que l’on avait appréhendé; et les généraux devinrent, par cette durée du commandement , les tyrans de leur patrie. Entre autres exemples, je pourrais citer Sylla , Pompée , et surtout César.
Le choix des généraux était ordinairement réglé sur le mérite des personnes ; et les citoyens de Rome avaient en même temps une grande ressource et un puissant motif pour en user de la sorte. Ce qui leur facilitait ce choix . était la connaissance parfaite qu’ils avaient des sujets qui aspiraient au comman-
1 « Ipsum Scipioncm expeelatio «ucccuorû, venluri ad « paraiarn alterius laboie ac periculo finit] belli famam « soiiicitabat. » (Liv. lib. 30, n. 36.
dément, avec lesquels ilsavaicnt servi plusieurs campagnes , qu'ils avaient vus en action, dont ils avaient eu le temps d'examiner et de comparer par eux-mêmes, et avec leurs camarades, le caractère, les talents, les succès et les qualités capables des plus hauts emplois. Cette 1 connaissance qu’avaient les citoyens romains du mérite de ceux qui demandaient le consulat déterminait ordinairement leurs suffrages en faveur des officiers en qui ils avaient reconnu , dans les campagnes précédentes , de l’habileté, du courage, de la bonté, de l’huma- « nité. « Il a pris soin de moi, disaient- ils , « lorsque j’ai été blessé : il m’a fait part du « butin ; c’est sous sa conduite que nous nous « rendîmes maîtres du camp des ennemis , et « que nous remportâmes une telle victoire ; a il a toujours partagé la peine et la fatigue « avec le soldat ; on ne peut dire s’il est plus « heureux que courageux. » De quel poids étaient de tels discours !
Le motif qui portait les citoyens romains à examinerct à peser avec soin le mérite des contendants , était l'inlérét personnel de ceux qui faisaient le choix , qui , devant la plupart servir sous leurs ordres , étaient fort attentifs A ne pas confier leur vie , leur honneur, le salut de la patrie à des généraux qu’ils n’estimaient point, et dont ils n’auraient point attendu un heureux succès. C'étaient tes soldats mêmes, qui, dans les comices , choisissaient ces généraux. On sait qu’ils s’y connaissaient, et l’on voit par l'expérience qu’ils s’y trompent rarement. On remarque encore aujourd'hui que , quand ils vont à la petite guerre , ils choisissent toujours entre eux , sans complaisance , ceux qui sont les plus capables de les commander. C’est par cet esprit que Marius fut choisi malgré son général Métellus. C’est ainsi que Scipion Emilien fut préféré par le jugement avantageux du soldat.
* « Nùm libi hæc parva videntur adjumcnla etsubsfdia « consulalùs, vo lu nias miiitum ? quæ quum per se valel « mullitudine , lum apud suos gratià : lum verô in con « su!e declaramlo.moltùm cllam apud populum romanum « auclorilatis habel suffragatlo milita ri*... Gravis est ilia « orallo: Me saucium lecrcavit; me prxdâ dosa vil. hoc duce « castra cepiraus, signa contulimus; nuntjuarn iste plus « miltti iaboris imposuit , quâm sibi sumpsit; ipse quum « Fortis. tumeliam felix. Iloc quanti pulascs&eod Ijmain « boni i nu m ac voluntalrm. » (Ctc . pro Murcena. n. 38.)
Il faut pourtant avouer que la nomination des commandants i.'était pas toujours réglée par des vues publiques et supérieures ; et que la cabale , l'adresse à s’insinuer dans l’esprit du peuple, à le flatter , A entrer dans ses passions , y avaientquelquefois part. C’est ce qu'on a vu à Rome A l'égard de Térentius Varro, et à Athènes à l’égard de Cléon. Le peuple est toujours peuple , c'est-à-dire léger , inconstant . capricieux , passionné ; mais celui de Rome l'était moins qu’un autre. Il a donné eu plusieurs occasions des exemples • d’une modération et d’une sagesse qu'on ne peut assez admirer , se rendant de bonne grâce aux avis des anciens, oubliant avec noblesse ou ses penchants, ou même ses haines , en faveur du bien public, et renonçant volontairement au choix qu’il avait fait des personnes peu capables de soutenir le poids des affaires , comme il arriva lorsque le consulat fut continué i Fabius après la remontrance que lui-même avait faite de l’incapacité de ceux qui avaient été nommés : démarche ' odieuse en toute autre conjoncture, mais qui pour lors fit beaucoup d’honneur A Fabius, parce qu'elle était l’effet de son zèle pour la république , au salut de laquelle il ne craignait point de sacrifier en quelque sorte sa propre réputation.
Les armées ordinaires du peuple romain, lorsque les deux consuls marchaient ensemble, étaient de quatre légions : chaque consul en commandait deux. Elles s’appelaient première, seconde , troisième , et ainsi du reste , selon l'ordre où elles avaient été levées. Outre les deux légions que commandait chaque consul, il avait encore le même nombre d’infanterie . et le double de cavalerie, fournis par les alliés. Depuis l'association des peuples d’Italie au droit de bourgeoisie, cet ordre souffrit plusieurs changements. Les quatre légions destinées aux consuls n’étaient pas toutes les forces de Rome ; il y avait d'autres corps de troupes
< Uv. lib. 10. n. 22 el 2t. - !d. Ilb.28, n. 23.
* « Tempus ac nécessitas bellt , ac discrimen lummc « rerum faciebaul ne quis aul in exeroplum exquireret , « aut suspcctum cupiditaiis iroperii consulcm haberet « Q uin laudabant poliùs maguiludincin animi , quo i . « quum summo imperatore case opus reipublicæ scirel . « seque eum haud dubiè esse ; minoris invidlam . si qua « ex re orirelur , quàm ulilitatcm reipublicæ fccissct. »
( Lit. lib. 24, n.9.)
commandées par des prêteurs , des proconsuls , etc.
Quand les consuls se trouvaient joints ensemble, leur autorité étant égale, ils commandaient alternativement, et avaient chacun leur jour , comme il arriva à la bataille de Cannes. Souvent l'un deux , reconnaissant dans son collègue un mérite supérieur , lui cédait volontairement ses droits. Agrippa Furius 1 en usa de la sorte à l’égard du célèbre T. Quintius Capitolinus; et celui-ci , pour répondre à l’honnêteté et à la générosité de son collègue , lui communiquait tous scs desseins, lui faisait honneur de tous les succès, et l'égalait à lui en tout. Dans une autre occasion * , les tribuns militaires qui avaient été substitués aux consuls , et qui étaient pour lors au nombre de six , avouèrent que , dans le temps de crise oà l'on se trouvait , un seul d'entre eux était cligne du commandement, c’était le grand Camille, et ils déclarèrent tous qu’ils avaient résolu de laisser entre ses mains toute l’autorité , persuadés que la justice qu'ils rendaient à son mérite les comblait eux-mêmes de gloire. Une démarche si généreuse fut suivie d’un applaudissement général. Tous s’écrièrent qu’on n’aurait jamais besoin de recourir è la souveraine puissance de ta dictature , si la république avait toujours de tels magistrats, unis entre eux si parfaitement , également prêts h obéir ou è commander , mettant en commun toute la gloire , loin de vouloir l'attirer chacun à soi seul en particulier.
C'était un grand avantage pour une armée d’avoir un général tel que Tite-Live le décrit
* o In exercllu romano quwn duo ronsul« essent por leslale pari , quod saluberriuium in administratlone mac goarum rcrum est , summa htiperH, concedente Àgrip- « pa . penes co legain erat : et prælatus U te foeUHaii « soinmi lient is se ceraiter respondebat. communicando et coiuilia laudesque , el cquando impnrem sibi. » ; Liv. llb. 3, n. 70. )
* « Colleg* faterl regiroen omnium rcrum , obi quid « beilici terroris ingruat , in Yiro un© esse : sibfque des- « linaliim in artimo esse. Camille» submlllere imperium ; « necquisquam de majcslatc suà delraclum eredere. quod
«t mnjcstaü ejus viri concesst&senl Ereeti gaudio fre-
« mont . ncc diclatore unquam opus fore repubiieæ , si « taies viros in magistral!! hnbeat, lam coneordibus junc- « tos animis , poxere atquc imperare joxta paratos . lau- « demqoe ronferentes poiiùs in medium , quàm ex corn- « muni ad se trahenlcs. » (Liv. lib. 6, n. fl.)
dans la personne de Caton * , qui fût capable de descendre dans le dernier détail , qui donné! ses soins et son attention aux pelites et tvux grandes choses; qui prévît de loin et préparât tout ce qui peut être nécessaire à une armée; qui ne se contenté! pas de donner de» ordres , mais qui veillât par lui-même à le» faire exécuter; qui commençât par donner à toutes les troupes l'exemple d’une exacte et sévère discipline ; qui le disputât avec le dernier des soldats pour la sobriété, les veilles el la fatigue ; en un mot , qui n'eût d’autre distinction dans l'armée que celle du commandement , et de l'honneur qui y est atlaché.
Après qu’on avait nommé lis consuls et les prêteurs , on procédait à l’élection des tribuns , qui étaient au nombre de vingt-quatre ’ , six pour chaque légion. C’était sur eux que roulait tout le détail des différents soins qui regardent l’armée. Pendant le temps de la campagne, qui était de six mois, ils commandaient successivement deux è deux ensemble dans la légion pendant deux mois * : c'était le sort qui réglait l’ordre.
Ce furent (fabord les consuls qui nommèrent ces tribuns ; et c'était un grand avantage pour le service , que les généraux lisscul euxmêmes le choix des officiers. Dans la suite * , de vingt-quatre tribuns , le peuple en nomma six vers l'an de Rome 393, el environ cinquante ans après, c'est-è-dire i'ande Rome AU, il en nomma jusqu’à seize \ Mais , dans les
■ « ln consul, es vis tnimi tique ingenii fuit, ul utnnla t tnaxims minimaque per se adircl alque agercl ; ncc co- « gttard modd imperaretquequ® In rem estent, scé plcra- « que per se Ipsc Iranstgeret ; nec in qurmquam omnium « graviùs in semelipsom imperium exereeret : parcirno- « nii. ex vlglltls . et labote eutn «Itimls mllitum renard ; <■ nec qaicquam ln csercltu suo prxcipul prseler honorera « alque imperium haberel. . { Liv. tib. St. n. 18.)
> Pois b lib. fl, pag. SM.
s a Scrunda legionis Fulvlus Iribunus mililum oral, a ls mtntibut >u<a dimi.it legionem. a ( Lit. llb. tu . n.tt.)
a n Quom placulsset co anno tribunos mililum ad le- « glottes auttraglo fini (nam et anteà , ticul nunc quos a Kufulos votant . imperalores ipsi faciebontj sccundum « in sex iocis Manlius lenuit. a (Liv. lib. 7 [n. 5.)
» a Duo imperia eo anno dari capta per popuium, titrait que ad rem militarem perltnenlia. Unirai , ut tribuni tt sentdetti in quatuor legiones à populo crearentur , qute • anteà perquam paucis xullragco popull relietis Iocis ,
guerres importantes, il avait quelquefois la modération et la sagesse de renoncer à son droit , el d'abandonner entièrement ce choix à la prudence des consuls et des préteurs 1 , comme cela arriva dans la guerre contre Persée, roi de Macédoine, dont Home craignait beaucoup les suites
De ces vingt-quatre tribuns, quatorze devaient avoir servi au moins cinq ans, el les autres dix ans : conduite pleine de sagesse, et bien propre à inspirer du courage aux troupes par l'estime et ta confiance qu’elle leur donne pour leurs officiers ! Ils avaient soin même de distribuer tellement ces tribuns, que, dons chaque légion , il y en eût de plus Agés et de plus expérimentés mêlés avec ceux qui étaient plus jeunes, pour les instruire et les former au commandement.
Les préfets des alliés, prœfecli sociûm, étaient dans les troupes alliées ce que les tribuns étaient dans les légions. On les tirait d’entre les Romains, comme on peut l'inférer de ces paroles de Tile-Live’, prœfcclos tociùm. civesque romanos alios. Ce qui est confirmé par les noms de ceux qui se trouvent nommés dans Tite-Live, lib. 27, n. 26 et U ; lib. 33, n. 36 , etc. Celte pratique , qui laissait aux Romains l’honneur du commandement en chef parmi les alliés , el qui ue donnait à ceux-ci que la qualité de premiers officiers subalternes, était l'effet d'une sage politique pour tenir les alliés dans la dépendance , et pouvait contribuer beaucoup au succès des entreprises , en faisant régner dans toutes les troupes un même esprit et une même conduite.
Je n'ai point parié des officiers appelés legali , lieutenants. Ils tenaient le premier rang après le consul pour le commandement, et servaient sous ses ordres , comme parmi nous les lieutenants généraux servent sous le maréchal de France , ou sous le lieutenant général le plus ancien qui commande en chef l’armée. Il parait que c'étaient les consuls qui choisissaient ces lieutenants. Il en est fait mention dès les premiers temps de la république. Dans
• dkUtorufn cl constituai ferc fuerant bénéficia. » ( Uv. « lib. «. n. 30. )
i « Derrelum ne irfbuni millium eo anno suffragiis « crearenîur, sed consulum præ lorumque in ii» fit-iendis « Judidum arbitriumque essel. »( Liv. lib. Ii, n. 3t.)
■ Lib. Î3, n. 7.
la bataille du lac de Régille , c’est-à-dire l'année de Rome 255 * , T. Herminius, lieutenant, se distingua d'une manière particulière. Fabius Maximus * , si connu par sa sage conduite contre Annibal , ne dédaigna pas de devenir lieutenant de son fils, qui avait été nommé consul. Celui-ci , en cette qualité, était précédé de douze licteurs qui marchaient l’un après l’autre , dont une des fonctions était de Ciire rendre au consul les honneurs qui lui étaient dus. Fabius, le père, au-devànl duquel son dis était allé, ayant passé les onze premiers licteurs toujours à cheval , le consul ordonna au douzième de faire son devoir. Ce licteur aussitôt cria h haute voix à Fabius qu'il eût à descendre de cheval. Ce vénérable vieillard obéit, surle-champ, et, adressant la parole à son Gis, j'ai voulu voir , lui dit-il , si vous savies qw vous êtes consul *. On sait que la proposition que Ht le grand Scipion l’Africain de sertir comme lieutenant sous le consul , son frère, détermina le sénat à donner à celui-ci la Grèce pour département.
On a remarqué sans doute , dans tout ce que j'ai rapporté jusqu'ici des Romains, un esprit d'intelligence et de conduite qui fait bien voir que l’heureux succès de leurs armes n'était point l'effet du hasard , mais de la sagesse et de l’habileté qui régnaient dans toutes les parties du gouvernement.
g II. — Levés des soldats.
Les Lacédémoniens, à proprement parler étaient un peuple de soldats. Ils ne cultivaient ni les arts , ni les sciences. Ils n'exerçaient point le trafic. Ils ne s’appliquaient pas davantage à l’agriculture, abandonnant le soin de leurs terres à des esclaves qu’on appelait Ilotes. Toutes leurs lois, tous leurs règlements, toute leur éducation , en un mal, toute la constitution de leur république , tendaient à en faire des hommes de guerre. C'avait été là l'unique but de leur législateur , et l'on peut dire qu'il y réussit parfaitement. Jamais on ne vit de meilleurs soldats , plus faits à la fatigue, plus
i Liv. lib. 2, n. 20.
* ld.lib.4Ln. II.
i Id. lib. 37, n. 1.
t icjOOQle
endurcis aux exercices militaires, plus formés à l’obéissance et à la discipline , plus remplis de courage et d'intrépidité , plus sensibles à l’honneur , plus dévoués à la gloire cl au bien de la pairie.
On en distinguait de deux sortes : les uns , que l’on appelait proprement Spartiates , qui habitaient dans Sparte même; les autres, qu'on nommait seulement Lacédémoniens , qui demeuraienlâ la campagne. Les premiers étaient la fleur de l'état , et en remplissaient toutes les charges. Ils étaient presque tous capables de commander. On sait le merveilleux changement qu'un seul d'entre eux ( c'était Xantippe) , envoyé au secours des Carthaginois , causa dans leur armée ; et comment Gylippc, autre Spartiate, sauva Syracuse. Tels étaient aussi les trois cents, qui, ayant à leur télé Léonidc, arrêtèrent longtemps aux Thermopyles l’armée innombrable des Perses. Le nombre 1 des Spartiates montait pour lors à huit mille hommes, ou un peu plus.
L’âge de porter les armes était depuis trente ans jusqu'à soixante. On destinait à la garde de la ville ceux qui étaient plus ou moins âgés. Ce n'était que dans une extrême nécessité qu'on mettait les armes entre les mains des esclaves. A la bataille de Platée, les troupes que Sparte fournit montaient à dix mille hommes , savoir cinq mille Lacédémoniens , et autant de Spartiates. Chacun de ceux-ci avait avec lui sept ilotes, dont le nombre, par conséquent, montait à trente-cinq mille. Ces derniers étaient armés à la légère. 11 y avait fort peu de cavalerie à Lacédémone. La marine pour lors y était inconnue. Ce ne fut que fort tard, et contre le plan de Lycurgue, qu’on s'y appliqua : et jamais cette république n'eut de nombreuses flottes.-
Athènes était beaucoup plus grande et plus peuplée que Sparte. On y comptait, du temps de Démélrius de I’holère, vingt mille citoyens, dix mille étrangers établis dans la ville , quarante mille esclaves.
Tous les jeunes Athéniens se faisaient inscrire dans un registre public à l’âge de dixhuit ans, et prêtaient alors un serment solennel par lequel ils s’engageaient à servir la
1 Herori. lib. 7, cap. 231.
in.
république et a la défendre de toutes leurs forces en toute occasion. Ce serment les obligeait jusqu’à l'àge de soixante ans. Chacune des dix tribus, qui formaient le corps de l’état, fournissait un certain nombre de soldats selon le besoin, pour servir ou par terre ou sur mer , caria puissance navale d'Athènes devint, par succession de temps , fort considérable. On voit dans Thucydide 1 que les Athéniens , au commencement de la guerre du Péloponnèse, étaient de treize mille hommes de pied armés pesamment, de seize cents archers, et d a peu près autant de cavaliers , ce qui pouvait faire en tout seize mille hommes ; sans compter seize autres mille hommes qui demeuraient pour la garde de la ville , de la citadelle et des ports , citoyens aussi au-dessous ou audessus de l'âge militaire, ou étrangers établis dans la ville. La flotte était pour lors de trois cents galères. Je marquerai dans l’article suivant quel ordre on y gardait.
Ces troupes , et de Sparte et d’Athènes , étaient peu nombreuses, mais pleines de courage , aguerries , intrépides , et l'on pourrait presque dire invincibles. Ce n’étaient point des soldats levés au hasard , souvent sans feu ni lieu, insensibles à la gloire , indifférents à un succès qui les touche peu, qui n’eussent rien à perdre , qui fissent de la guerre un métier de mercenaires , qui vendissent leur vie pour une faible payé. C'était l’élite des deux peuples du monde les plus belliqueux ; des soldats déterminés à vaincre ou à mourir, qui ne respiraient que guerre et que combats, qui n’avaient en vue que l'honneur et la liberté de leur patrie, qui, dans une bataille, croyaient voir à leurs côtés leurs femmes et leurs enfants , dont le salut était confié à leurs armes et à leur courage. Voilà quelles étaient les levées qu’on faisait dans la Grèce. Parmi de telles troupes , on n’entendait point parler do désertion ni de punitions que la loi imposât aux déserteurs. L’n soldat pouvait-il être tenté de renoncer pour toujours à sa famille et à sa patrie 1
11 en faut dire autant des Romains , dont il nous reste à parler. Chez eux , c’étaient les consuls , qui , pour l’ordinaire , faisaient les
» Thucyd. lit». % pag. ItO.
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levées ; et comme on en nommait de nouveau! tous les ans , on taisait aussi tous les ans de nouvelles levées.
L'àge , pour entrer dans la milice , était de dis-sept ans. On n’y admettait que des citoyens 1 , et de cet âge , ou au-dessus , si ce n'est dans des cas extraordinaires et dans des besoins pressants , où l'on en recevait de moins âgés. l!ne seule fois la nécessité obligea d'armer des esclaves ; mais auparavant, chose remarquable, on leur demanda à chacun en particulier s'ils s’engageaient volontairement et de plein gré , parce qu’on ne croyait pas pouvoir se lier à des soldats enrôlés par ruse ou par force. Quelquefois on allait jusqu’à armer ceux qui étaient détenus dans les prfsons pour dettes ou pour crimes ; mais ce cas était fort rare.
Les troupes romaines n'étaient donc composées que de citoyens. Ceux d'entre eux qui étaient pauvres (proltlarii , capile censi ) n'étaient point enrôlés. On voulait des soldats dont le bien répondit à la république du xèle qu’ils auraient à la défendre. La plus grande partie de ces citoyens séjournait è la campagne pour prendre soin eui-mémcs de leurs terres , et pour faire valoir leur bien par leurs mains. Ceux qui habitaient à Rome avaient chacun leur portion de terre qu'ils cultivaient de même. Ainsi* tonte cette jeunesse romaine était accoutumée à suppporter les fatigues les plus dures s, à souffrir le soleil , la pluie , la
1 « Dfiffiu edkto . junior*» annt» Mprerodeclm , et
« quMdam preiettatt» teribuat A liant formant novt
n dejeciùs InopiA Mbcrorum capilum ac neceiMU» dédit.
« Orto milita juvenum validorum ex aervttil» , priés srls-
citante» slngulos vellentne militer* , empu publirè ar- « maverunL » .1-1» lib. 32. n. 57.)
> Sed rusitcorum mascula mllitum
Proies, aabellis docte ligonibus - Versare glebej, rt se verte Matris ad arbitrium rectsos Portera fustes.
! lloitAT. Od. 7, Mb. 3.)
* « N unquant puto potulsse dubitarl, aplioretr armis a rusUcam plebem, quat sub dio et in lalmre nulritur , a soit* puions ; timbrât négligeas ; balnearum maria ; dea liciarum ignora ; simplicls animi ; parvo convenu ; du- « ratis ad ontncm Uborutn loleranliam niembri» ; cui a gestare ferrum . rossant ducere , onua terre consueludo a de rure est... Idem bellaior. idem agrirnla . généra tan- |
gelée ; à coucher durement , et souvent m milieu des champs et en plain air ; à vivre sobrement cl sagement , et à se contenter de peu. Elle ne savait ce que c’était que les délices , avait les membres endurcis à tonte» sortes de travaux , et , par son séjour à la campagne , avail contracté l’habitude de manier le fer, de creuser des fossés , et de porter de pesants fardeaux. Autant soldats que laboureurs , ces Romains , en s’enrôlant , ne faisaient que changer d'armes et d'instruments. Les jeunes gens qui demeuraient à la ville n’étaient pas élevés beaucoup plus délicatement que les autres. Les exercices continuels du Chnmp-de-Mars, les courses soilà pied , soit à cheval , toujours suivies de la coutume de passer le Tibre à la nage pour essuyer leur sueur, était un excellent apprentissage pour le métier de la guerre. De tek soldats devaient être bien intrépides : car moins on connaît les délices, moins on redoute la mort.
Avant que de procéder à la levée des Croupes, les consuls avertissaient le peuple du jour où devaient s’assembler tous les Romains en âge de porter les armes. Le jour venu, et tous ces Romains se trouvant à l’assemblée ou dans le Capitole , ou dans le Champ-de-Mars, les tribuns militaires tiraient tes tribus au fort l'une après l’autre, et appelaient à eux celle qui leur était échue; ensuite parmi ces citoyens ils faisaient leur choix, les prenant chacun à son rang, quatre à quatre, à peu près égaux en taille, en âge et en force , et procédaient ainsi de suite jusqu’à ce que les quatre légions fussent complètes.
Après qu’on avait achevé la levée, chaque soldat prêtait serinent entre les mains ou de» consuls, ou des tribuns. Par ce serment ib promettaient de t'assembler à l’ordre du consul, et de ne point quitter le service sans son ordre : d'obéir aux ordres des officiers, el i< faire leur possible pour les exécuter ; de ru point se retirer par crainte, ni pour premier la fuite, el de ne point quitter leur rang.
Ce n'était point ici une simple formalité, ni
• (tun mulabal armorum . .. Sudorero rursu et campe*» « exercitio collcctum nando jiivenlus abluebat in Tiberi « Ncftcioentmquomodô minus mortern timet qui minùsdt- « liciarum novil invilA.»(Ye6. de Rt milit. Ilb. I. cap.î-l
une cérémonie purement extérieure qui n'infiuàt en rien sur la conduite; c'était un acte de religion très-sérieux, accompagné quelquefois des plus terribles imprécations, qui faisait une forte impression sur les esprits, qui était jugé d’une nécessité absolument indispensable, et sans lequel les soldats ne pouvaient point combattre contre l’ennemi. Les Grecs, aussi bien que les Romains, faisaient prêter à leurs troupes ce serment, ou un pareil; et ils étaient fondés à le faire sur un grand principe. Ils «avaient qu’un particulier, par lui-même , n'a aucun droit sur la vie des autres hommes, qu’il faut que le prince, ou la république, qui en ont reçu le pouvoir de Dieu, lui mette les armes à la main ; que ce n'est qu’en vertu de ce pouvoir, dont il est revêtu par son serment, qu’il peut tirer l’épée contre l'ennemi, et que, sans ce pouvoir, il se rend coupable de tout le sang qu’il répand, et commet autant d’homicides qu'il (lie d’ennemis.
Le consul 1 qui faisait la guerre dans la Macédoine contre Percée9, ayant licencié nne légion dans laquelle servait le dis de Caton le censeur, ce jeune officier, qui ne cherchait qu’à se distinguer dans quelque action, ne sc retira point avec la légion et demeura dans le camp. Son père écrivit aussitôt au consul pour le prier que, s’il voulait bien souffrir encore son fils dans l’armée , il lui fit prêter un nouveau serment, parce qu’étant dégradé du premier * , il n'avait plus de droit de combattre coutre tes ennemis; et il écrivit dans le même esprit à son fils , en l’avertissant de ne point combattre qu’il n’eût prêté de nouveau le serment.
C’est en conséquence de ce même principe que le grand Cyrus loua extrêmement l’action d’un officier qui, ayant le bras levé pour frapper l’ennemi , dès qu’il eut entendu sonner la retraite, s’arrêta tout court, regardant ce signal comme une défense de passer outre*. Que ne doit-on point attendre d’officiers et de soldats ainsi accoutumés à l’obéissance, et si
• Manuct* croil qu’il s’agit de Paul K mile . quoique les exemplaires de Ciclron portent Popilius ou Pompillus.
« Cic. de Oflk. lib. I, n. 30 et 37.
» «Quia priore arnlsto jure cum hoslibus pugnare non « poserai. • (Cic.)
« Xenopb. In C>rop.
pleins de respect pour l’ordre du general et pour les lois de la discipline?
Les tribuns des soldats à Rome, après le serment, marquaient aux légions le jour et le lieu où elles devaient se trouver. Quand elles étaient assemblées au jour marqué, des plus jeunes et des moins riches on en faisait les armés à la légère ; ceux qui les suivaient en âge étaient les hastaires; les plus forts et les plus vigoureux composaient les princes; et on prenait les plus anciens soldats pour en faire les Iriaires.
On donnait ordinairement deux légions à chaque consul. Le nombre des soldats d’une légion n’a pas toujours été le même ; elle n’était d’abord que de trois mille hommes ; elle fut depuis augmentée successivement jusqu’à quatre mille, cinq mille, six mille, et quelque chose de plus. Le nombre le plus ordinaire était de quatre mille deux cents hommes de pied , et trois cents hommes de cheval. Il était tel du temps de Polybe, et je m’y arrêterai.
La légion se divisait en trois corps, qui étaient hastati, les hastaires; principe s, les princes ; Iriarii, les Iriaires : qu’on me passe ces noms, je ne puis les exprimer autrement. Les deux premiers corps étaient composés chacun de douze cents hommes, et le troisième de six cents seulement.
Les hastaires formaient la première ligne : les princes, la seconde : les Iriaires, la troisième. Ce dernier corps était composé des soldats les plus Agés, les plus expérimentés et les plus braves de l’armée; il fallait que le danger fût grand et bien pressant pour qn’on en vint jusqu'à cette troisième ligne, d’où vient cette expression proverbiale : res ad Iriarios rediit.
Chacun de ces trois corps sc divisait en dii parties ou dix manipules, dont chacun était de six vingts hommes pour les hastaires et les prioces, et de soixante seulement pour les Iriaires.
Chaque manipule avait deux centuries ou compagnies. La centurie, anciennement et dans sa première institution sous Romulus, avait cent hommes, d’où elle avait tiré son nom; depuis elle n'en eut que soixante parmi les hastaires et les princes, et que trente par-
■mi les triaires. On nommait centurion» les chefs de ces centuries ou de ces compagnies : j'expliquerai bientôt la distinction de leurs rangs.
Outre ces trois corps, il y avait dans chaque légion des armés à la légère sous différents noms, rorarii, acrensi, et dans les temps postérieurs, velites : ils étaient aussi au nombre de douze cents. Us ne faisaient pas proprement un corps séparé, mais ils étaient répandus dans les trois autres corps, selon le besoin. Leurs armes étaient une épée, une javeline [hasla], une panne, c’est-à-dire un bouclier léger : on choisissait pour ce corps les soldats les plus jeunes et les plus agiles.
Au temps de Jules César, il n’est plus parlé de rangs distingués d’Aastaires, de prince s, ni de triaires, quoique l’armée fût presque toujours rangée sur trois lignes. La légion pour lors se divisa en dix parties, qu’on appelait cohortes; chaque cohorte était comme un abrégé de la légion ; elle avait six vingts haslaires, six vingts princes, soixante triaires, et six vingts armés à la légère : ce qui fait en tout quatre cent vingt; et c'est précisément la dixième partie d’une légion, composée de quatre mille deux cents hommes de pied.
La cavalerie, chez les Romains, était peu nombreuse : trois cents chevaux pour plus de quatre mille hommes de pied. Elle se divisait en dix compagnies (a/asj , dont chacune était composée de trente hommes.
Les cavaliers' étaient choisis entre les plus riches des citoyens ; et dans la distribution du peuple romain par centuries, dont Servius Tullius fut l’auteur, ils composaient les dixhuit premières centuries. Ce sont les mêmes qui sont dans la suite connus dans l'histoire sous le nom de chevaliers romains, et qui formèrent un troisième ordre mitoyen entre le sénat et le peuple : la république leur fournissait un cheval et son entretien.
Jusqu’au siège deVeïes* il n’y eut point d’autre cavalerie dans les armées romaines. Alors ceux qui avaient la quantité de bien requise pour être admis dans la cavalerie, mais qui n'avaient point de cheval entretenu aux dépens du public, ni par conséquent le rang
< Llv. lib. l,n. 13.
• Id. lib. 6. a. 7
de cavaliers ou chevaliers, s’offrirent à servir dans la cavalerie, en se fournissant eux-mêmes de chevaux : leur offre fut acceptée.
Depuis ce temps il y eut deux sortes ' de cavaliers dans les armées romaines : les uns, à qui le publie fournissait un cheval, tqum publicum, et c’étaient les vrais chevaliers romains; les autres, qui s’en fournissaient eoimêmes, et servaient equo suo, et qui n’avaient point le litre ni les prérogatives de chevaliers.
Mais le cheval entretenu aux dépens du public fut toujours comme le titre constitutif du chevalier romain ; et lorsque les censeurs dégradaient un chevalier romain, c’était en lui ôtant ce cheval.
Outre les citoyens qui formaienlles légions, il y avait dans l’armée romaine les troupes des alliés : c’étaient des peuples de l'Italie que les Romains avaient soumis, et à qui ils avaient laissé l’usage de leurs lois et de leur gouvernement, à condition de leur fournir un certain nombre de troupes. Ils fournissaient pareil nombre d’infanterie que les Romains, et ordinairement le double de cavalerie. Entre les alliés on faisait choix des mieux faits et des plus braves, tant cavaliers que fantassins, qui devaient être auprès des consuls; ceux-là s’appelaient extraordinaires. On prenait pour cela le tiers delà cavalerie et la cinquième partie de l’infanterie. Le reste était placé, moitié sur l’aile droite, moitié sur la gauche, les Romains se réservant ordinairement le centre.
L’armée romaine, comme on le voit partout ce que j’ai dit jusqu’ici, était composée seulement de citoyens et d'alliés. Ce ne fut que la sixième année* de la seconde guerre punique que les Romains admirent des mercenaires dans leurs troupes; ce qui ne fut point, ou rarement, pratiqué dans la suite du temps delà république. C'étaient des Celtibériens, et il se trouva qu'ils composaient la plus grande par-
x Cette distinction parait assez clairement marquée dam le discours de Magon au sénat de Carthage sur les anneaux d'or. A'emtnem niai equitem, et eorumipsorvn primores, id insigne gerere. (Liv. liij. 23 , n. 12 ) C« primores equitum soûl les vrais chevaliers romains , gui merebant equo publieo.
a « Id ad memoriam insigne est , quôd merceuariutn « militem in castrls neminem antè, quàm titra Celtiberu, a Romani habuerunt. » ( Liv. lib. 2\, n. tü.
lie de l’armée de Cn. Scipion en Espagne; faute essentielle, qui lui coûta la vie ; et peu s'en fallut qu’elle ne coûtât à Borne la perte de l'Espagne, et peut-être la ruine de son empire. C'est un exemple 1 , remarque sagement Tite-Live, qui doit apprendreaux généraux romains à ne jamais souffrir dans leurs armées un plus grand nombre d’étrangers que d’autres troupes. On sait que la révolte des troupes étrangères mit plus d’une fois Carthage i deux doigts de sa perte. Elle n’avait presque point d'autres soldats, et c’était le grand défaut de sa milice. Ce mélange de troupes étrangères et barbares, et leur supériorité en nombre dans les armées romaines, furent une des principales causes de la ruine entière de l'empire romain en Occident.
Je reviens aux centurions, dont je dois expliquer les divers rangs. J'ai dit que dans chaque manipule il y avait deux centuries et par conséquent deux centurions. Celui qui commandait la première centurie du premier manipule des triaircs, appelés aussi pilant, était le plus considérable de tous les centurions, et avait place dans le conseil avec le consul et les premiers officiers : primipilus, ou prhni pili cenlurio. On l’appelait primipilus prier, pour le distinguer de celui qui commandait la seconde centurie du même manipule, lequel était appelé primipilus posterior. Il cn était de même des autres centuries. Le centurion qui commandait la seconde centurie du manipule des mêmes triaires s’appelait secundi pili cenlurio; et ainsi jusqu'au dixiéme, qui s'appelait decimi pili cenlurio.
On gardait le même ordre parmi les hastaires et les princes. Le premier centurion des princes s'appelait primus princeps , ou primi principis cenlurio: le second secundus princeps ; et ainsi du reste jusqu’au dixiéme. De même parmi les hastaires, primus hastatus, secundus hastatus, etc.
Les centurions passaient d'un ordre inférieur à un ordre supérieur, non simplement par l’ancienneté , mais par le mérite.
* old quldetn cavendum sein per romanis ducibus erit, « exemplaque bæc veré pro documenta habenda , ne ila « externis credant nuiLliis , ut non plus sul roboris sua- « rumque proprié virium in castris bnbennt. »» ( Hv. lib. 25, n. 35. )
Cette distinction de degrés et de places d'honneur, qui ne s’accordait qu’à la bravoure et à des services réels et connus, jetait parmi les troupes une émulation incroyable , qui tenait tout en haleine et dans l’ordre. Un simple soldat devenait centuriou , et passant ensuite par tous les différents degrés , il pouvait s'avancer jusqu'aux premières places. Cette vue, cette espérance les soutenait au milieu des plus rudes fatigues , les animait, les empêchait de faire des fautes ou de se rebuter , et les portail aux actions les plus courageuses. C'est ainsi que se forme une armée invincible.
Les officiers étaient fort vifs pour conserver ces distinctions et ces prééminences. J’en rapporterai un exemple, qui est très-propre au sujet que je traite , c'est-à-dire à la levée des troupes, qui fait beaucoup d’honneur aux soldats romains , et qui montre de quelle modération et de quelle sagesse leur sensibilité pour la gloire était accompagnée.
Quand le peuple romain 1 eut résolu de porter la guerre contre Persée, derniér roi de Macédoine, entre plusieurs autres mesures que l'on prit pour en assurer le succès , le sénat ordonna que le consul chargé de cette expédition lèverait autant de centurions et de soldats vétérans qu’il lui plairait du nombre de ceux qui n’auraient pas cinquante ans passés. Vingt-trois centurions, qui avaient été primipiles * , refusèrent de prendre les armes, à moins qu'on ne leur accordât le même rang qu'ils avaient eu dans les campagnes précédentes. L'affaire fut portée devant le peuple. Après que Popilius, qui avait été consul deux ans auparavant , eut plaidé la cause des centurions , et le consul la sienne propre , un des centurions qui en avait appelé au peuple, ayant obtenu la permission de parler ; s’expliqua de la sorte :
« Messieurs, je m’appelle Sp. Ligustinus. o Je suis de la tribu Cruslumine, originaire a du pays des Sabins. Mon père m'a laissé un » arpent de terre, et une petite cabane , où o je suis né, et où j’ai été élevé , et j’y habite a actuellement. Dès que je fus en âge de me o marier , il me donna pour* femme la fille de
■ Liv. Iil>. 12. 0. 30-35.
* « Qui primos pilos d tuera m. »
* « Pater mihi uiorem frfclri» »ui filiam «ledit , qua
« son frère. Elle ne m'a rien apporté en ma- « riage , hors la liberté , la chasteté , et une « fécondité suffisante pour les plus riches mai- « sons. Nous avons six lils et deux filles , ma- « riêes toutes deux. De mes six fils , quatre « ont pris la robe virile , et deux portent en- « core la robe de l'enfance. J’ai commencé à « porter les armes sous le consulat de P. Sul- « picius et de C. Aurélius. J'ai servi deux ans u en qualité de simple soldat dans l’armée qui « fut employée en Macédoine contre le roi « Philippe. La troisième année, T. Quintius « Flamininus, pour me récompenser de mon a courage , me fit capitaine de centurie 1 dans « le dernier manipule des h8Staires. Je servis « ensuite comme volontaire en Espagne sous « Caton ; et ce général , si juste estimateur du « mérite, me jugea digne d’être mis à la tête a du premier manipule des hastaires*. Dans « la guerre contre les Étolicns et contre le roi a Antiochus, je suis monté au même rang « parmi les princes1. J’ai fait encore depois a plusieurs campagnes, et dans un assez petit a nombre d’années j’ai été fait quatre fois pri- « mipile4, j’ai été récompensé trentre-quatre « fois par les généraux , j’ai reçu six couronnes « civiques5 j’ai fait vingt-deux campagnes, et « je passe cinquante ans. Quand je n’aurais « pas rempli toutes mes années de service , u quand mon Age ne me donnerait pas mon « congé , substituant quatre de mes enfants à « ma place, je mériterais bien d’être exempté ■ de la nécessité de servir. Mais dans tout ce « que j’ai dit , je n’ai prétendu que faire voir « la justice de ma cause. Du reste , tant que « ceux qui feront des levées me jugeront en « état de porter les armes, je ne refuserai « point le service. Les tribuns me mettront « au rang qu’il leur plaira , c’est leur affaire : « la mienne est de faire en sorte que personne
« secum nlhil attulit prætcr libertatem , padlcltiam , et « cum hit fecunditatem , quanta vel indili domo satis « esaet. »
‘ a Decumum ordincm haslatum assigna vil. »
> « Dignum judicavH, cui prîmum hastaium prioris « centurie assignant. »
*« Miliiprlmus prtneeps priori* centurie es t asslh gnntus.»
* n Qualer prlmuin pituin dtni.
» On appelait ainsi le* couronnes donner* pour atoir •auté la lie à un cilovcn.
« n’ait le rang au-dessus de moi pour le coo- « rage , comme tous les généraux sous qui j’ai » eu l’honneur de servir et tous mes camara- # des sont témoins que je me suis toujours « conduit. Pour vous, centurions, malgré « votre appel , comme pendant votre jeunesse « même vous n’avez jamais rien fait contre « l’autorité des magistrats et du sénat , H me « semble qu’il convient qu’à l’âge où vous êtes, « vous vous montriez soumis au sénat et am « consuls, et que vous trouviez honorable a toute place qui vous mettra en état de ren- « dre service à la république1. » Quand il eut fini , le consul, après l’avoir comblé de louanges devant le peuple , sortit de l’assemblée , et le conduisit dans le sénat. Là on lui rendit de publiqnes actions de grâces au nom de cette auguste compagnie, et les tribuns militaires lui assignèrent pour marque et pour prix de son courage et de son zèle le primipile, c’est-à-dire la première place dans la première légion. Les autres centurions, renonçant à leur appel , ne firent plus difficulté de s'enrôler.
Rien n’est plus propre que de pareils faits* nous donner une juste idée du caractère romain. Qnels fonds de bon sens, d’équité, de noblesse même et de grandeur d’âme dans ce soldat! Il parle de son ancienne pauvreté sans honte , et de ses glorieux services sans ostentation. Il ne s’entête point mal à propos sur un faux point d’honneur. Il défend modestement ses droits , et y renonce. Il apprend à tous les siècles à ne point disputer contre la patrie , à faire céder le bien public à ses intérêts particuliers , et il est assez heureux pour entraîner dans son sentiment tous ceux qui se trouvaient dans le même cas , et qui s’étaient associés à lui. De quelle force est l’exemple ! Il ne faut quelquefois qu’un bon esprit pour ramener tous les autres à la raison.
Art. II. — Préparatifs d« la gcéraé
Je renferme dans cet article ce qui regarde les vivres , la paye des soldais , leurs armes, et
i r Et rnnnU honcsu loca ducerf , ijutbin remp de- <« fensuii silis u
quelques autres soins que doivent prendre les généraux avant que de se mettre en marche.
g I. — Des viviu.
L'ordre que l’on gardait pour les vivres chez les Bomains nous est plus connu que celui des Grecs; c'était le questeur qui était chargé de ce soin.
[,a ration de blé que l'on donnait à chaque soldat pour sa nourriture journalière 1 * était à peu près la même cher les deui peuples, c’està-dire un chœnix , ou la huitième partie d'un boisseau romain * : il y avait six boisseaux dans le mêdimnc. Le chcenix était aussi la nourriture ordinaire des esclaves par jour.
On donnait donc au soldat romain piéton quatre boisseaux de blé pour un mois ; c'est ce qui s’appelait menstruum ; c’est-à-dire trente-deux chœnix , ce qui faisait un peu plus d’un chœnix par jour. Le piéton des alliés en recevait autant.
Le cavalier romain recevait par mois deux médimnes de blé, c’est-à-dire doute boisseaux, parce qu'il avait deux domestiques, ce qui faisait quatre-vingt-seize chœnix, sur le pied d’un peu plus d'un chœnix par tête choque jour. Ce cavalier avait deux chevaux , l’un pour lui, l’autre pour porter son bagage, le blé, l’orge, etc. Il recevait aussi par mois, pour ces deux chevaux , sept médimnes d'orge , qui font quarante-deux boisseaux , sur le pied d'un boisseau , et d'un peu plus de trois chœnix par jour pour les deux chevaux.
11 fallait qu'un cavalier eût un certain revenu pour soutenir la dépense qu'on ne pouvait se dispenser de faire pendant la campagne: c’est pourquoi il arrivait quelquefois qu’un citoyen 3, quoique de famille patricienne , était obligé par la pauvreté de servir dans l’infanterie.
Le cavalier des alliés recevait par mois un
i Schelias. notis In Polyb.
i Le boisseau romain contenait les trois quarts du nôtre , et on plus ; et le nôtre a seize litrons. Ainsi c’était deux litrons par jour.
* ■ Magistral!) eqnltum diclt L. Tarquitlum palriclæ „ gentis. sed qui quum stipendia pedlbus propter pauper- « tatem feciMet . bello tamen primus longé roman* ju- « veniulis habitus esset. » { Liv. 11b. 3, n. 27. r
mèdimne et un tiers , c’est-à-dire huit boisseaux de blé , parce qu'il n’avait qu’un cheval , cl par conséquent un seul domestique ; et cinq médimnes d’orge pour ce cheval , qui font (rente boisseaux , sur le pied d'un boisseau par jour.
La quantité de blé croissait pour les officiers à proportion de leur paye , dont il sera parlé dans la suite.
On doublait quelquefois la portion de blé aux soldats par honneur et par récompense, comme il parait par plusieurs endroits de Tile- Live'.
La fourniture publique de blé, dont le soin , comme je l’ai dit , regardait les questeurs , était portée ou dans les vaisseaux , on sur des chariots, ou sur des bêles de somme; mais les soldats fantassins portaient sur leurs épaules la portion de blé qu’on leur distribuait pour un certain temps, ce qui diminuait beaucoup l’attirail des bagages.
Quatre boisseaux de blé , qui étaient la mesure qu’on en donnait à chaque soldat pour un mois, était un pesant fardeau*, sans compter tout ce que le soldat portait outre cela. Il est certain qu’il était quelquefois chargé de quatre boisseaux * ; mais c’était sans doute dans des occasions extraordinaires, comme dans une marche forcée , ou dans une expédition prompte et dans un pays ennemi. Il y a toute apparence qu’ordinairement il ne portail du blé que pour douze, quinze, ou vingt jours tout au plus; et ce poids diminuait tous les jours par la consommation journalière.
On peut demander pourquoi on donnait plutôt du blé à porter aux soldats que du pain cuit. Peut-être cette coutume était-elle pas-
t Milites, qui in præsidio ruerant , duplici fruraenlo « in perpeluum ; In praesenliâ singuUs bobus donali. (Liv. Iib.7.)
a Hispanis duplicia cibaria darl jussa. « ( Idêtn. Mb. 24. )
* Le boisseau de blé , chez nous, pèse dix-neuf à vingt livres. = Quatre boisseaux romains de froment pèseraient 26 kilogrammes. E. B.
s n Consul menstruum Jusso milite secum ferre pro- «feetus, decimo post die quam cxcrcilum acccperat « castra movlt. u ( Liv. lib. 4L n. 2. )
h Aquileienses . nihil se ultra seire nec audere af- «t flrmare, quàm triginta dlerum frumentum mlllti da « tum. » ( Id. lib. 13. n. I . )
sée de In ville dans le camp : car dons la ville les distributions publiques se faisaient , non en pain cuit, mais en blé. D'ailleurs le poids du blé était plus léger que celui du pain cuit. Pline marque que le poids d'un boisseau de blé en grain augmente précisément d’un tiers quand il est réduit en pain de munition '. Cette différence est considérable. Mais, d’un autre côté, on trouve que c'était un grand embarras pour les soldats de préparer euxmémes leur pain , de moudre le blé , et de le faire cuire. Quoique ce fût par chambrées, qu’on appelait rontubernia , ce soin nous paraît fort embarrassant. Mais, pour en bien juger, il faut se transporter en esprit dans les temps et dans les pays dont il s’agit, et se rendre attentif aux coutumes qui y régnaient. Le soldat romain , o cupé à moudre le blé et A le faire cuire, ne pratiquait dans le camp que ce qu’il faisait tous les jours à la ville en temps de paix. Sa farine lui fournissait je ne sais combien de mets. Outre le pain ordinaire, il en faisait de la bouillie , qu’il aimait fort; il la mêlait avec du lait ; il en assaisonnait les légumes : il en faisait promptement des galettes cuites sur une petite platine mise sur des charbons ardents , ou sur de la cendre chaude , comme on le pratiquait anciennement pour régaler les hôtes , et comme le pratique encore aujourd’hui tout l’Orient , où l’on préfère beaucoup ces galettes A notre meilleur pain.
Il y avait de certaines occasions où l’on donnait du pain cuit aux soldats*. Quand L. Quintius Cinrinnatus fut créé dictateur contre les Kqucs , il ordonna à toute la jeunesse capable de porter les armes de se trouver dans le Champ-de-Mars avant le coucher du soleil avec des pains cuits pour cinq jours , et avec douze pieux chacun. Il chargea ceux des citoyens qui étaient plus Agés de cuire ce pain pour les jeunes, [rendant que ceux-ci seraient occupés A préparer leurs ormes, cl à se fournir de pieux. Cela se faisait principalement quand on s’embarquait sur mer , parce
1 « Lex cerlè nature, ul in quocumque gcncre parti
« militari terlia portio ad grani (tondus accédai, » ( Plin.
Mb. IH. cap. 7. )
* l.i v . lib. :î. n 27.
| qu'jl y avait moins de commodités1 * * * sur les vaisseaux pour cuire du pain que sur terre.
Mais, pour l’ordinaire, c’était le soldat laimême qui avait soin de moudre son blé, ou dans de petits moulins qu'il portait avec lui, ou sur des pierres; et de faire cuire le pain, non dans des fours , mais sur des charbons , ou sous la cendre.
Au blé que l’on donnait aux soldats on ajoutait du sel, des légumes, du fromage, et quelquefois du lard et de la chair de porc.
La boisson répondait à celte nourriture. Il était rarcqu'A l'armée on usAt da vin. Caton * l’ancien ne buvait que de l’eau; dans les grandes chaleurs seulement il y mêlait du vinaigre. L’usage de cette boisson était commun dans les armées : on la nommait posca. Chaque soldat était obligé d’en avoir une bouteille dans son équipage. L’empereur Pescennius ’ avait interdit toute autre boisson A son armée : Jussit vinum in expéditions ntminem bibere, seii aceto universos esse contentos. L’expression universos semble marquer que celle interdiction était générale, et pour les officiers aussi bien que pour le simple soldat. Cette boisson [posca] était propre Adésaltérer promptement et A corriger le vice des eaux qu’ils rencontraient dans leur marche. Hippocrate dit que le vinaigre est rafraîchissant : îÇo,- jmrixov : ‘ c’est pourquoi on en donnait api moissonneurs et A ceux qui travaillaient A la campagne. Aristote5 nous apprend que les Carthaginois, en temps de guerre, s'abstenaient de vin.
J’entends dire que ce qui embarrasse le plus les gens de guerre dans la lecture de l’histoire ancienne , c’est l’article des vivres ; et leur embarras n’est point sans fondement. On ne voit point que ni les Grecs, ni les Romains eussent la précaution de préparer des magasins de fourrage, de faire des dépôts de vivres, d’avoir un munitionnaire en office , et de se faire suivre d’un grand nombre de caissons. On est effrayé de ce qui est dit de l’armée
1 r Ul socii navales deeem dierum cibaria ad navet « de Terrent. » ( Ljv. Ilb. 21, n. 4U.)
u Cura triginla dierum coclis cibarbs naves cooscen* <r dcrunt.M [ Liv. lib. 23. )
* Plut, in Cal. pag. 330.
* Sparlian. [ in Pèse. Nigro, S 10. ]
* Ruth. 2 . H.
* OEcon. lib. 1, cap. 5.
de Xerxès ' , roi de Perse , qui montait , en comptant (ont l’attirail dont elle était suivie , à plus de cinq millions de personnes , et pour la nourriture de laquelle il fallait, selon la supputation d’Hérodote, plus de six cent mille boisseaux de blé par jour. Comment fournir à une telle armée une quantité si énorme de blé , et du reste à proportion?
Il faut se souvenir * que le même Hérodote n eu soin d’avertir que Xcrxès avait travaillé pendant quatre ans aux préparatifs de cette guerre. Un nombre considérable de vaisseaux chargés de blé et d'autres munitions de bouche céloyait toujours l’armée de terre , et il en survenait perpétuellement de nouveaux qui ne la laissaient manquer de rien , le trajet de l’Hellespont jusqu’à la mer de Grèce et à l’Ile de Salamine étant très-court , et cette expédition ne dura pas un an. Mais elle ne doit point être tirée à conséquence , étant extraordinaire , et l’on peut dire unique.
Dans les guerres que les Grecs se faisaient les uns aux autres, leurs troupes étaient peu nombreuses et accoutumées à une vie sobre ; elles ne s'éloignaient pas beaucoup de leur pays , et elles y revenaient presque toujours régulièrement tous les hivers. Ainsi l'on voit qu’il ne leur était pas difficile d'avoir des vivres on abondance , surtout pour les Athéniens , qui étaient maîtres de la mer.
Il en faut dire autant des Romains, chez qui le soin des vivres était infiniment moins embarrassant qu'il ne l’est maintenant chez la plupart des peuples de l'Europe. Leurs armées élaient beaucoup moins nombreuses , et elles avaient beaucoup moins de cavalerie. Une légion de quatre mille fantassins faisait un corps |à notre manière) de six ou sept bataillons ; et , n'ayant que trois cents chevaux , elle ne formait que deux escadrons. Ainsi une armée consulaire d'environ seize mille fantassins , en comptant les Romains et leurs alliés, était composée d’à peu près vingt-cinq de nos bataillons , et n’avait que huit ou neuf de nos escadrons. Aujourd'hui , par rapport à vingtcinq bataillons, nous avons souvent plus de quarante escadrons. Quelle diminution de fourrages et de vivres !
* tlerod. lib. 7, cap. 187.
’ id. ibid. c.tp. m.
Il ne fallait point alors quatre ou cinq mille ' chevaux pour le train d’artillerie ; point de boulangers ni de fours; point de caissons en grand nombre , à quatre chevaux chacun.
Outre cela, la manière sobre dont on vivait à l’armée , réduite à l’exact nécessaire , épargnait une multitude infinie de domestiques , de chevaux , de bagages , qui maintenant épuise nos magasins, affame nos armées, jette toujours une lenteur dans l’exécution des entreprises, et souvent y apporte un obstacle insurmontable. Cette manière de vivre n'était pas seulement pour les simples soldats , elle leur était commune avec les officiers et avec les généraux. On a vu des empereurs mêmes , c’est-à-dire des maîtres de l'univers , Trajan , Adrien 1 , Pescennius * , Alexandre Sévère * , Probe, Julien *, et plusieurs antres, nonseulement vivre sans luxe , mais se contenter d’un plat de bouillie ou de pois, d'un morceau de fromage ou de lard , cl faire gloire de s'égaler aux derniers des soldats. On comprend aisément de quel poids étaient de tels exemples, et combien ils contribuaient à diminuer l'attirail d'une armée, à entretenir parmi les troupes le goût de frugalité et de s implicilé , et à en écarter tout luxe et tout faste.
Ce n'est point sans raison que les auteurs que j'ai cités à la marge font tous remarquer que ces empereurs affectaient de manger à découvert et à la vue de toutes les troupes. In propaluto... Ante papilionem... Jperlit papilionibus... Sub columellis tabernaculi. Ce spectacle attirait, instruisait, consolait le soldat, et ennoblissait la mauvaise chère qu’il faisait, par la ressemblance avec celle de ses maîtres : cunclis videnlibus atque gaudentibus.
Comparons une armée de trente mille hommes, composée d’officiers et de soldats
■ • Gbls ellam eutmulbua la propatolo libenter ule- «balur(Ailrianus, boc estlarido, casco et poscl.» (Spak- TIAIf. )
* « In omni eipedltlone (Pescennltu) milltarcm cibum a suinpslt ante papilionem. » (Id. ) s • Apertis papilionibus ( Alexander ) prandit atque « cœnavil . quum miiitarem cibum, cunclis videnlibus « atque gaudentibus, sumeret. • ( I. vmphid. )
« « Et Imperatori < Juliano' non cupedie ci boni m regio « more, sed sub columellis tabernaculi parciùs cœnaturo « pultls porlio parabalur exigua, eliam muniûci fasti- « dirnda gregario. » ; Ammia*. lib. 2b.)
tels qu’en avaient les Grecs et les Romains , robustes, sobres, aguerris, et endurcis à toutes sortes de fatigues , avec nos armées de cent mille hommes, et l'attirail fastueux qui les suit : y a-l-it un général un peu sensé et entendu qui ne préférât la première? C'est avec de pareilles troupes que les Grecs ont arrêté toutes les forces de l’Orient, et que les Romains ont vaincu et soumis tous les autres peuples. Quand reviendra-t-on à une Si louable coutume? Ne se trouvera-t-il point quelque général d'armée d'un mérite et d'un rang supérieur, et en même temps d'un esprit solide et sensible à lu vraie gloire, qui comprenne combien il y aurait d'honneur de se montrer libéral , généreux, magnifique pour les sentiments et les actions , et de répandre à pleines mains l’argent pour animer les soldats, ou pour aider des officiers dont le revenu ne répond pas toujours à leur naissance ni è leur mérite ; et de se réduire dans tout le reste , je ne dis pas è cette simplicité et à celte pauvreté des anciens mattres du monde (une si sublime vertu est au-dessus des forces de notre siècle), mais à une honnête et noble modestie, qui pourrait peut-être, par la force de l’exemple bien puissant dans ceux qui commandent, donner te ton à tous les généraux , et réformer le mauvais et pernicieux goût de la nation.
Le soin des vivres a toujours été et sera toujours ce qui doit occuper un bon général. La maxime de Caton 1 , que la guerre nourrit la guerre , est bonne dans des pays abondants et pour de petites armées : celle des Grecs est plus généralement vraie, que la guerre ne fournit point à V ordre et à point nommé des titres. Il faut en avoir fait provision , et pour le présent et pour l’avenir. Un des principaux avis que Cambyse , roi des Perses , donna è son fiIsCyrus, qui devint si célèbre dans la suite , fut de ne point s’engager dans aucune expédition , qu’il ne se fût auparavant informé par lui-même, si l’on avait pourvu è la subsistance des troupes. Paul-Emile ne voulut point partir pour la Macédoine qu’il ne se fût assuré du transportées vivres. Si Cambyse et Darius eussent pris ce soin , ils ne se seraient point
' « Br Nom. inquit Cato, scipum ilM. »
« Ut. Ilb. 31 , n. 9.
exposés à faire périr leurs armées, le premier dans l'Ethiopie, l’autre dans la Scvthie. Celle d’Alexandre aurait été affamée , si l’on avait 9uivi le sage conseil de Memuon , le plus habile des généraux de ce temps-là, qui voulait qu’on ravageât dans l’Asie Mineure une certaine étendue de pays par où ce prince devait nécessairement passer. Avant la bataille de Cannes, Annibal n'avait pas pour dix jours de vivres : un délai de quelques semaines le réduisait à la dernière extrémité. César, avant celle de Pharsale, était près de périr faute de vivres , si Pompée eût voulu, ou plutôt s’il eût pu attendre encore dix ou douze jours. La famine est un ennemi contre lequel l’habileté et le courage des commandants et des soldats ne peuvent rien , et que le nombre des troupes ne fait que fortifier.
I II. — Pat* des soi.sati.
Chet les Grecs les soldats faisaient d’abord la guerre à leurs dépens Cela était très-naturel, puisque c'étaient les citoyens mêmes qui s'unissaient pour défendre leurs biens , leurs familles et leur vie, et qu’ils y étaient personnellement intéressés,
La pauvreté dont Sparte fit longtemps profession donne lieu de croire qu’elle tie stipendiait point ses troupes. Tant que les Spartiates demeuraient en Grèce, la république leur fournissait la portion des repas publics, et un habit par an. Il entrait un peu de viande dans cette fourniture, et il y avait un officier particulier pour leur en faire la distribution. Nous avons vu qu’Agésilas , pour mortifier Lysandte , qui avait rempli les premières places de la république *, lui fit donner cette charge qui n’était de nulle considération. Les Spartiates, pendant la guerre, se contentaient de celte fourniture, en y ajoutant les petits pillages pour subsister plus au large. Depuis que Lysandre eut rouvert rentrée de Sparte à l’or et à l’argent, et y eut formé un trésor public , comme les Lacédémoniens étaient souvent transportés hors de leur territoire dans l’Asie Mineure, H n’y a pas de doute que la république n’ait été obligée alors de fournir à leur subsistance par des se-
* Plut îd Agesil. et Lyt»
cours particuliers. On voit qu’à la prière du même Lysandre, le jeune Cyru's augmenta à ceux qui servaient sur les galères de Lacédémone la solde que les Perses avaient coutume de leur payer, et que de trois oboles il la fit monter à quatre ’ , ce qui débaucha beaucoup de matelots aux Athéniens. Le fort de Sparte n'était pas la marine. Quoiqu’elle fût arrosée de la mer au levant et au midi , ses côtes n’étaient pas favorables pour des vaisseaux, et elle n’avait que le seul port de Gythée , qui n’était pas fort grand ni fort commode ; aussi sa flotte était peu nombreuse , et n’avait presque que des étrangers pour matelots. On ne sait pas certainement quelle paye Sparte donnait aux troupes qui la servaient par terre, ni si elle fournissait aux uns et aux autres la nourriture.
Périclès établit le premier une paye aux soldats athéniens, qui, jusque-là, avaient servi gratuitement la république. Outre qu’il était bien aise de se concilier par ce moyen les bonnes grâces du peuple, un motif plus pressant l’obligea d'introduire ce changement. Il faisait la guerre au loin dans la Tlirace, dans la Chcrsonèse , dans les lies, daus l’Ionie, pendant plusieurs mois de suite, sans molester ni vexer les alliés. 11 était impossible que des bourgeois éloignés si longtemps de leurs biens, de leurs métiers et des autres moyens de gagner leur vie (car on sait que la plupart étaient artisans , comme les Lacédémoniens le leur reprochèrent ), pussent servir sans avoir quelque secours. C’était une justice que la république leur devait, cl Périclès agit moins en magistrat populaire qu'en juge équitable. Seulement il prévint en sage politique les désirs du peuple par rapport à une démarche qui détenait nécessaire.
La paye ordinaire des matelots était trois oboles , qui font la moitié d'une dragme, c'est-à-dire cinq sous; la paye des troupes de terre quatre oboles , c'est-à-dire un peu plus de six sous et demi ; celle des hommes de cheval, unedragme, dix sous.
On avait établi un assez bon ordre pour subvenir aux dépenses de la guerre. Les quatre anciennes et primitives tribus d’Athènes
t De cinq sous à un peu plus de six sous et demi.
s'étaient multipliées jusqu’à dix. Alors, pour le paiement de ce qui s’imposait, on tira de chaque tribu six vingts citoyens, qui faisaient en tout doute cents, que l'on partagea en quatre compagnies de trois cents, et en vingt classes, dont chacune était encore divisée en deux parties, l'une des citoyens les plus riches, l’autre de ceux qui l'étaient moins. C’était sur ces citoyens riches et opulents, mais plus les uns que les autres, que tombaient les charges publiques. Quand il arrivait quelque urgente et subite nécessité, qu'il fallait lever des troupes ou équiper une flotte, on faisait la répartition des dépenses entre ces citoyens à proportion de leurs revenus ; les plus riches faisaient les avances, afin que la république fût servie promptement; et les autres prenaient du temps pour les rembourser, et pour payer leur quote-part.
Il paraît , par l'exemple de Lamachus , qui fut envoyé avec Nicias1 pour commander au siège de Syracuse, que les généraux athéniens servaient à leurs frais. Plutarque observe que ce Lamachus, qui était fort pauvre , se trouvant hors d’état de fournir aux dépenses de la guerre, comme les autres , envoya au peuple un mémoire de celles qu'il avait faites pour sa propre personne, où il faisait entrer en ligne de compte sa nourriture journalière, scs vêlements , et jusqu à sa chaussure.
Les soldats romains, dans les premiers temps de la république, la servaient gratuitement , et sans recevoir de paye. Les guerres pour lors ne se faisaient pas loin de Rome, et n’étaient pas de longue durée. Dès qu’elles étaient terminées, les soldats retournaient chex eux, et prenaient soin de leurs biens, de leurs terres , et de leurs familles. Ce ne fut que plus de trois cent quarante ans depuis la fondation de Rome, que le sénat, à l'occasion du siège de VcTes , qui fut fort long, et continué sans interruption pendant l’hiver , contre la coutume , ordonna, sans en être requis , que la république paierait 8ux soldats une somme réglée , pour le service qu’ils lui rendraient*.
• Plut, la Nie. p«*. S33
* « Àddiium deindè . omnium maximè tempestiva « prlncipum in maliiludinem munere, ut ante roen-u « tionem ullam plebls trlbunorumvc decerneret senatus. « ut sllpendium miles de puMico acciperet, quum ante i<| « tempus de suo ouisnoe funelus eo munere Miel. Nihit
Ce décret , d’autant plus agréable au peuple, qu'il ne paraissait l’effet que de la pure libéral.té du sénat , causa une joie universelle , et tous les citoyens s'écrièrent qu’ils étaient prêts à répandre leur sang et de sacriQer leur vie pour une patrie si bienfaisante.
Le sénat romain Ql paraître , en cette occasion , la même sagesse que Périclés avait montrée à Athènes. Les soldats faisaient entendre d’abord sourdement , puis d'une manière assez ouverte , leurs plaintes et leurs murmures contre la longueur du siège, qui les mettait dans la nécessité de demeurer éloignés de leur famille pendant l’hiver même, et causait, par cette longue absence, le dépérissement de leurs héritages , qui demeuraient incultes , et devenaient incapables de fournir a leur subsistance. Ce furent là les vrais motifs de la démarche du sénat, qui accorda habilement comme une grâce ce que ta nécessité allait lui arracher par les invectives de quelque tribun du peuple, qui s’en serait fait honneur.
Pour fournir à cette paye ', on imposa uu tribut sur les citoyens , à proportion de leur revenu. Les sénateurs donnèrent l’exemple , qui entraiua après eux tous les autres, malgré l'opposition des tribuns du peuple. 11 parait que personne n’en était exempt , pas même les augures ni les pontifes *. Ils s'en étaient dispensés pendant quelques années par voie de fait , et de leur autorité privée. Les questeurs les liront assigner pour se voir condamner au paiemeul de toutes les années. Ils en appelèrent au peuple , qui les condamna. Quand la guerre était terminée *, et qu'on avait fait un butin considérable sur les ennemis , on en employait quelquefois une partie à restituer aux particuliers les sommes qu'on avait exigées d’eux pour les frais de la guerre : en quoi l’ou voit une bonne foi bien admirable et bien rare. Le tribut dont je parle subsista jusqu'au
a acceptum uuquain a plèbe tanto gaudio tradilur- Con- • cursum itaque ad curiam esse , prehensatasque exeun- « Uum maiius , et patres verè appellatos, effectuai esse a faleallbus , ut nemo pro um munilkt palriS , donec a quicquam virium superesset . corpurl aul sanguin! suo a parce ret. s { Llv. lib. à, n. 50. )
• Lit. lib. 4. n. 00.
• Id. lib. 33. n. 177.
• DIobjfs. Halle, in Eicer legal pag. JH.
triomphe de Paul-Émile sur les Macédoniens', qui lit entrer tant de richesses dans le trésor public , qu’on jugea à propos d’abolir pour toujours cette imposition.
Quoique le soldat ne servit ordinairement que la moitié de l'année , il recevait la solde pour une année entière; comme il parait par plusieurs endroits de Tile-Live ; et elle lui était payée à la fin de la campagne : quelquefois aussi de six mois en six mois. Ce que j'ai dit jusqu’ici de la paye ne regarde que les fantassins.
Elle fut aussi accordée * trois ans après aux cavaliers pendant le même siège de Vetes. C’était ia république qui leur fournissait des chevaux : ils avaient eu la générosité , dans un pressant besoin de l'élal, de déclarer qu'ils s’en fourniraient eux-mêmes à leurs propres dépens.
La paye des soldats n’a pas toujours été la même : elle a varié selon les temps. Elle fut d’abord de trois as seulement par jour pour les piétons ( un peu plus de trois sous) ; il y avait alors dix as au denier , qui était de même poids et de même prix que la dragme chez les Grecs- Le denier fut depuis porté à seixe as , l’année de Home 536 , sous la dictature de Fabius *: et pour lors la paye monta de trois sous à cinq sous. .La modicité de cette paye ne doit pas nous étonner , vu celle du prix des vivres. Polybc nous apprend que de son temps le boisseau * de froment ne valait ordinairement en Italie que quatre oboles , c’est-à-dire, six sous tst demi, et le boisseau d'orge la moitié. Un boisseau de froment suffisait à un soldat pour huit jours.
Jules-César* pour s’attacher davantage les soldats , doubla leur paye , et la Ut montei jusqu'à dix sous. Legionibus stipendium in perpetuum duplicavit.
Il y eut encore qaelques changements sous les empereurs; mais je ne crois pas devoir entrer dans ce détail.
> Plut, in Paul. Æ.m. pag. 275
• « Equltl certua numerus cru est assignat». Tel” « primum equis (suis) merere équités cœperunt. • ( Lu. lib. 5. n. 7.)
> Plin. lib. 33, cap. 3.
• Pulyb. lib. 2, pag. 103.
• Suclun. id iul. tir» cap. -26.
Polybe , «près «voir marqué que la paye journalière des piétons était d'un peu plus de trois sous1, ajoute que celle des centurions était de six sous et demi *, et celle des cavaliers de dix sous 5.
De cette paye journalière du simple soldat résultait une somme totale pour toute l'année, laquelle somme, sur le pied de cinq sous par jour, qui était la paye ordinaire du temps de Polybe , faisait près de cent livres , sans y comprendre la ration de blé qu'on leur fournissait pour chaque jour, et quelques autres ▼ivres. Je prends ici l’année sur le pied de douie mois , chacun de trente jours , qui font trois cent soixante jours ; et il parait qu’on la prenait quelquefois de la sorte par rapport à la paye militaire. Quand elle fut dnubléé par Jules-César , cette somme annuelle montait i prés de deux cents livres.
Sur celte somme annuelle on retenait une partie pour les habits , les armes et les tentes. C’est Tacite 4 qui le marque : enimverô mititiam ipsam g ray cm , infructuosam ; dénis in diemassibus animamet corpus aslimari.Hinc restem, arma, tentoria. Et Polybe y ajoute le blé : non frumentum , non vestem , nec arma gratuita milili fuisse ; sed certa horum pretia de stipendio à quirstore deducla .
Pour ce qui regarde les grands officiers, les consuls , les proconsuls , les lieutenants , les préteurs , les propréteurs , les questeurs , il ne paraît point que la république payât leurs services autrement que par l’honneur. Elle leur fournissait les frais nécessaires et indispensables pour leur commission: les vêtements , les tentes , les chevaux , les mulets , et tout l’équipage militaire. Ils avaient un certain nombre d’esclaves réglé*, qui n'allait pas fort loin, et qu’il ne leur était pas libre d’aug- . menter, la loi ne leur permettant d’en prendre de nouveaux qu’à la place de ceux qui seraient morts. Dans les provinces par où ils passaient , ils n’exigeaient des alliés que du fourrage pour leurs chevaux et du bois pour eux ; encore ceux qui se piquaient d’imiter le
* Deux oboles.
* Quatre oboles.
* Sis oboles.
* Annal. Ilb. I. cap. 47
* Veir. de SI*, n. 9
parfait désintéressement des anciens ne l’exigeaient point. C’est ainsi que se conduisait Cicéron , comme il le marque lui-même en écrivant à son ami Atticus. « On ne fait au- « cune dépense ' , dit-il , ni pour moi , ni pour « mes lieutenants , ni pour le questeur , ni « pour aucun autre officier. Je n’accepte ni « le fourrage ni le bois , quoique la loi Julia le a permette. Je souffre seulement qu’on four- « nisse è mes gens une maison et quatre lits, « encore souvent logent-ils sous des tentes. » L’esprit du gouvernement des Romains était que leurs commandants et leurs magistrats ne fussent aucunement à charge aux alliés. C'est une conduite si pleine de sagesse et d'humanité qui rendait l’autorité des Romains si respectable et si aimable; et l’on peut dire avec vérité qu’elle contribua plus que la force de leurs armes à les rendre maîtres de l'univers.
Tilc-Live* nous apprend le nom de celui qui le premier donna atteinte â la loi Julia, qui réglait les dépenses qu’on pouvait exiger des alliés; et son exemple n’eut que trop d'imitateurs, qui enchérirent bientôt sur lui. C'était L. Poslhumius. Il était mécontent des habitants de Prénestc, parce que, dans un séjour qu'il y avait fait n’étant encore que simple particulier , ils ne lui avaient pas fait le traitement qu’il croyait lui être dû. Quand il fut nommé consul . il songea à s’en venger. Devant passer par leur ville pour aller à son département , il leur fit savoir qu'ils eussent à envoyer leur premier magistrat à sa rencontre, à lui préparer un logement au nom et aux dépens du public, et à lui tenir prêtes pour son départ les bêtes de somme qui lui étaient nécessaires. Avant lui , dit Tite-Live , aucun magistrat n'avait été â charge aux alliés , ni exigé d'eux aucune dépense. La république leur fournissait des mulets , des tentes , et tout l’attirail nécessaire à un commandant , afin qu’ils ne pussent rien exiger de tel des alliés. Comme l'hospitalité était pour lors fort en honneur et
• « Nüllus (il sumpuii In nos. ncqne In legatoi . neqoe « in quæstorem. neqoe in quemqtnm. Sclto non modô « nos fœnum, aulquod loge Julià dari solct, non areiperes a sed ne ligna quidem, nec præler quatuor leclos et tectum « quemquam accipere quldquam : multis locia ne tectum
I « quidem, et in labernarulo rnanere pWumque » (Eptit. 16. lib 5. adAttie.)
• Uv lib. 42, n. t.
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en usage , ils logeaient chez leurs amis particuliers , et ils se faisaient un plaisir de les recevoir & leur tour & Rome . quand ils y venaient. Lorsqu'on envoyait des lieutenants pour quelque prompte expédition , les villes par où Us passaient recevaient ordre de leur fournir un cheval . et rien de plus. Quand le consul aurait eu un juste sujet de plainte contre les Prènestins , il n'aurait pas dû profiter ou plutôt abuser de l’auloritéque lui donnait sa charge pour le leur faire sentir. Leur silence 1 , soit qu'il vint d'une modération ou d'une timidité excessive , les empêcha de porter leurs plaintes au peuple romain , et autorisa dans la suite les magistrats à aggraver de jour en jour ce nouveau joug , comme si l’impunité du premier exemple eût été une marque d'approbation du côté de Rome , et fût devenue pour eux un titre légitime.
Les anciens , loin d’en user ainsi , et de chercher à s’enrichir aux dépens des alliés , ne songeaient qo'à les protéger et à les défendre. Ils se croyaient bien payés des services qu’ils avaient rendus à l’état par la gloire de leurs belles actions : et souvent , après de grandes victoires et d'illustres triomphes , ils mouraient dans le sein de la pauvreté , où ils avaient toujours vécu. L’histoire des Grecs et des Romains en fournit beaucoup d’exemples.
g III.— Amies ascibkaes.
Mon dessein n’est pas de parcourir ici toutes les sortes d’armes dont se servaient les soldats parmi toutes les nations. Je me renfermerai principalement, selon ma coutume , dans ce qui regarde les Grecs et les Romains, qui avaient , sur la matière dont il s'agit , beaucoup d’usages communs. Les Romains les avaient empruntés, pour la plupart , des Toscans et des nations grecques qui habitaient dans l'Ilalie. Florus * remarque que Tarquin
1 c Injuria ( Il c«ns demande qu’on Use ira ) consulta « eitamsi jusla , non lamen in mnglstritn ciercenda , el « silenUum nimis nul modetlum aut limldum Pnencsti- « Dorum jus relui probato escmplo magtatratibus fecil « gnvionim lu dles ulta generts Impertorum « (Lit.)
a « Tvquinius princus oriundus Çorimbo, grccutn
' a ingenium italici* artibus miK'Utl v i i.oR 1H>. I, cap. 5.)
l’ancien , originaire de Corinthe , introduisit à Rome en beaucoup de choses ce qui se pratiquait dans la Grèce.
Les armes étaient anciennement d’airain, puis de fer. Les poètes prennent souvent l’un pour l’autre.
L'armure des Grecs , aussi bien que de la plupart des autres nations, était, dès les temps le plus reculés , le casque, la cuirasse , le bouclier, la lance cl l’épée. Ils employaient aussi l’arc et la fronde.
Le CAsqcE était une arme défensive pour couvrir la tète et le cou. Il était de fer o* d’airain, souvent en forme de tête, ouvert par le devant , et laissant le visage découvert. Il y avait des casques , et surtout ceux à la grecque, qui pouvaient se rabaltre sur le visage et le couvrir. On y mettait sur le haut des figures d'animaux , de lions , de léopards, de griffons , et d’autres. On les ornait d'aigrettes qui flottaient au vent, et en relevaient lu beauté.
La cumasse s'appelait en grec , nom qui a passé aussi dans ta langue latine, qui employa encore. plus communément celui de lorica. On fabriquait d’abord les cuirasses de fer ou d’airain en deux pièces , comme on les fait encore aujourd’hui; ces deux pièces s’attachaient sur les côtés avec des boucles. Alexandre 1 ne laissa à la cuirasse que celle de ces deux parties qui couvrait la poitrine , afin que la crainte d’étre blessés au dos, qui était sans défense , empêchât les soldats de fuir.
Il y avait des cuirasses d’un métal si dur . qu'elles étaient absolument à l’épreuve des coups*. Zolle, habile ouvrier dans ce genre, en offrit deux À Demélrius surnommé Poliorcète; et, pour en montrer l’excellence, il fit lancer une flèche par une machine appelée catapulte , qui n’était qu'à vingt-six pas de distance. Avec quelque force que la flèche fût lancée , à peine eflleura-t-clle la cuirasse, et y laissa-t-elle quelque trace.
Plusieurs nations faisaient les cuirasses de lin ou de laine : c’étaient des cottes d'armes i plusieurs doublures, qui résistaient aux coups, ou du moins qui en diminuaient la force. Celle
* Poljæn. Strateg. lib. 4.
* Plut. In Demclr. pag. 896.
* flerod. Ub. 3, cap. 47.
dont Araajis fit prêtent aux Lacédémoniens était d’un travail merveilleux , ornée de figures de plusieurs sortes d’animaux , et brochée d’or. Ce qu’il y avait de plus admirable dans cette cuirasse, c'est que chacun des fils, quoiqu’il fût fort délié , était composé de trois cent soixante plus petits Gis , qu’on distinguait aisément.
J’ai dit que la cuirasse s’appelait en latin lorica. Ce mot vient de lorum, courroie , lanière de cuir , parce qu’elle était faite de cuir de bêle ; et c’est de U aussi que vient le mot de cuirasse. La cuirasse des légionnaires romains consistait en des courroies , dont ils étaient ceints depuis les aisselles jusqu’à la ceinture. On en faisait aussi de cuir couvert de lames de fer disposées en forme d’écailles, ou d’auneaux de fer passés l’un dans l’autre , qui faisaient des chaînes entrelacées. C'est ce qu’on nomme en français colle de maillet, et en latin lorica hamii conserta ou hamata,
Avec le thorax des Grecs , le soldat était beancoup moins capable de mouvements , d’agilité , de force ; au lieu que les bandes de cuir , qui se couvraient successivement , laissaient au soldat romain toute la liberté de l’action, et, en le couvrant comme une veste, le défendaient contre les traits.
Le BOUCLIER était une arme défensive propre à couvrir le corps. Il y en avait de différentes sortes.
Scutum , ivpiic , et «*«c. Vécu. Ce bouclier était long, et quelquefois d’une grandeur si démesurée , qu'il couvrait un homme presque tout entier. Tels étaient ceux des Égyptiens , ■ dont parie Xénophon*. Il fallait qu’il fût bien grand chei les Lacédémoniens pour qu'on pût rapporter dessus ceux qui avaient été tués. De là venait cet ordre célèbre que donna une mère Spartiate à son fils lorsqu’il partait pour la guerre: I ni, î i*> «»; c'est-à-dire , ou rapportez ce bouclier, ou revenez dettut.
C’était la dernière honte de revenir du combat sans son bouclier : apparemment parce que cela laissait entrevoir qu’on l’avait quitté pour fuir plus promptement, n’ayant d'autre attention que celle de sauver sa vie. On se souvient qu’Epaminondas , blessé à mort dans la célè-
< Rerod. Ilb. 3. cap. 47.
■ Cjrop. Ub. 7, pag. 178.
bre bataille de Manlinée , quand on l’eut rapporté dans sa tente, demanda d’abord avec ioquiétude et empressement si son bouclier était sauvé.
Clypeut, àonit. On le confond souvent avec tculum. Il est néanmoins constant qu’ils étaient différents , puisque, dans le cens ou dénombrement que fil faire Servius Tullius , on attribua le clypeut à ceui de la première classe, et le tcutum à ceux de la seconde. En effet, le tculum était long et carré , le clypeut rond et plus court. L’un et l’autre avaient été en usage chei les Romains dès le temps des rois, Depuis le siège de Véies 1 , le tculum devint plus commun. Les Macédoniens se servirent toujours du clypeut', sinon peut-être dans les derniers temps.
Le bouclier des légions romainesétait convexe, de forme d’une tuile à canal. Il avait, selon Polybe , quatre pieds de long, et deux pieds et demi de large. Ces boucliers étaient anciennement de bois3, dit Plutarque dans la vie de Camille : mais ce capitaine romain les fit couvrir de lames de fer, afin qu'ils eussent la force de résister aux coups.
Parma était un petit bouclier rond plus léger et plus court que le tculum, dont se servait l'infanterie pesamment armée. Cette rondaehe était le bouclier des soldats armés à la légère , et de la cavalerie.
Pelta était à peu près la même chose que ce qu’on appelait cetra. Ce bouclier était léger, coupé comme une demidune, ou comme un demi-cercle.
Erge. Les formes en étaient fort différentes et en grand nombre ; je ne m'amuserai point à les rapporter. Je me contente de remarquer* qu’il y avait des épées longues et sans pointe , qui ne servaient qu’à frapper de taille, comme
> « Ctypcla antes Rnmant ml dclndè . poatquàm facll |> anal tupenSiarii , Knla pro cljpele fccrre. » Lit. lib. R. n. 8.)
a « Arma . clyprna . aarieaasqne illii ( Maccdonlbna ) « romano scutum , majui corpori tcgumrnlum. ■ ( Lit. Ilb.», ». 1». )
a Plut. In Cam. pag. ISO.
• « Gallia Hlspanisquc acuta cjusdem forme tari erant, « dis parer ac dlaalmlles gladii. Gallia prrlonsl , ac sine « tnocronibua : Hiapann. punclim magie qoàm rassira as- « aurto priera bostrm brevltate bakilra. ei cnm mtserts- « nltma. » ( Lit. lib. W, a. **. )
«**&> ôo* «H*»
étaient celles des Gaulois, dont il sera bientôt parlé. Il y en avait d’autres plus courtes, plus fortes, qui frappaient d'estoc et de taille, c’està-dire de la pointe et du tranchant , puuctim et arsim , tels qu'étaient les sabres espagnols, que les Romains empruntèrent d’eux , et dont iis se servirent toujours avec avantage. Avec ces sabres ils coupaient des bras entiers t, enlevaient des tètes , et faisaient des blessures horribles.
La manière dont on portait anciennement l'épée n'était pas uniforme. Les Romains la portaient pour l’ordinaire sur la cuisse droite, apparemment pour laisser un mouvement plus libre au bouclier , qui était au côté gauche ; mais, en certains monuments, on voit de leurs soldats qui la portaient sur la gauche.
Il est remarquable que ni les Grecs ni les Romains . les deux peuples du monde les plus belliqueux , ne portaient point l'épée hors les temps de guerre. Aussi le duel n'était-il point connu chez eux.
Les piques ou lances étaient d’usage presque parmi tous les peuples. Celles qu’on voit dans les monuments faits du temps des empereurs romains sont d’environ six pieds et demi de longueur, en y comprenant le fer.
La sarissc des Macédoniens était d'une si prodigieuse longueur, qu'on aurait peine à croire qu'une telle arme eût pu être d'usage , si tous les anciens ne convenaient sur ce point. On lui donne seize coudées , qui font plus de quatre toises de long.
L'abc et les flèches sont de l'antiquité la plus reculée. Il y avait peu de nations qui ne s’en servissent. Les Crétois passaient pour d'excellents archers. On ne voit point que les Romains aient fait usage de l’arc dans les premiers temps de la république. Ils s'en servirent depuis ; mais il parait qu’ils n'avaient guère d’autres archers que ceux des troupes auxiliaires.
La fronde était encore un instrument de guerre fort usité, chez plusieurs nations. Les Raléares , ou les peuples des lies que nous appelons Majorque et Minorque , excellaient à la
i « GUdio hispaniensi detrunraU corpora brachiis ab- • sentis, tut loU cervlce dessectâ, divisa à corpore capiui, c pateollaque vUccra, el frcd liaient aliam vulncrurn yide- « runt. • ( Liv Hb. 31, n. 31. )
fronde *. Ils avaient tant de soin d*y exercer leurs jeunes gens, qu'ils ne leur donnaient point de pain h déjeunfcr qu’après qu'ilsavaient touché le but. Les Baléares étaient fort employés dans les armées des Carthaginois et dans celles des Romains *, et ils contribuaient beaucoup au gain des batailles. Tite-Live fait mention de quelques villes d'Achate, Égitim, Patres, Dymes, dont les habitants étaient | encore plus habiles à la fronde que les Baléares. Ils jetaient plus loin leurs pierres, et avec plus de force et de certitude , sans manquer jamais la partie du visage à laquelle ils en voulaient. La fronde lançait les pierres avec tant de roideur, que ni bouclier ni casque n’en pouvaient soutenir l'impétuosité ; et l'adresse de ceux qui la maniaient3 était quelquelois telle , selon le témoignage de l’Écriture, qu’ils auraient pu même frapper un cheveu , sans que la pierre se fût détournée d’un cûté ni d’autre. Au lieu de pierres, on mettait quelquefois des balles de plomb dans la fronde , qui portaient beaucoup plus loin.
Javelots. Il y en avait de deux sortes, qui sont : yfoiryof, hasta. Je l’appelle javeline. C’était une espèce de dard , assez semblable à une flèche , dont le bois avait pour l'ordinaire trois pieds de long et un doigt de grosseur. La pointe était longue de quatre doigts , et si amenuisée , qu'au premier coup elle se faussait ; de sorte que les ennemis ne pouvaient la renvoyer. Les soldats armés à la légère s’en servaient. Ils avaient à la main droite plusieurs javelines, qu'ils lançaient de loin* : mais, quand il fallait en venir aux mains, ils les transportaient è la gauche , pour être en état de se servir de l’épée. Tite-Live 5 leur donne sept javelines.
* Veget. de re milil. lib. 1. cap. 16.
1 « Longiùs ccriiûsque et vaildiore lctu , quàm Batea- « ris Vundltor, eo telo utl suai... Noncapila colùm bos- « Itum vulnerabant , sed quem loeum destinassent orla. a { Lit. lib. 38, n. 89. )
a « Sic lundi, lapide, ad certain jacieoles, nt capillum « quoque possent pereuiere, et nequaquam in altérant « partent ictus lapidls deferrelur. u ( Jlioic. 20, 18. )
i « El quum continus réitérant gladli, à veliUboa tro- « cldabantur. Hic miles Irlpedalent parmam babel , et »
a de, tri bastas , quittas emlntu utilar Quàd si pede
« eoilalo pugnandum est. translalis in laiyant battis, strin- « gltgladium. » iLiv. lib. 38, n. 31. )
• « El, parmx brertores quant équestres , el seplcna
Tïïof , pi'/um. Je l’appelle javelot : il était 1 plus gros et plu* fort que la javeline. Les légionnaires le lançaient sur l'ennemi avant que d'en venir aux mains. Quand ils n'en avaient ni le temps ni l'espace, ils le jetaient à terre, et fondaient sur l'ennemi l'épée à la main.
Les cavaliers avaient presque les mêmes armes que les fantassins : le casque , la cuirasse, l'épée , la lance , et un bouclier plus petit et plus léger.
On voit dans Homère que , dès le temps de la guerre de Troie , les personnes les plus distinguées montaient avec un écuyer sur des chars bien attelés, pour se faire plus vivement jour dans les bataillons, et pour combattre du haut de ces chars nvcc plus davantage. On s'en désabusa bientôt par le double inconvénient d’être arrêté tout court par des haies, des ravins , des fossés, ou de rester sans issue au milieu des ennemis, quand les chevaux étaient blessés.
On introduisit dans la suite l’usage des chariots armés de faux , qu’on plaçait au front de la bataille, pour commencer par mettre en désordre l'ennemi. Cette manière de combattre eut d'abord un grand cours parmi tous les peuples d'Orient , et fut regardée comme fort propre à décider de la victoire. Les peuples les plus habiles dans le maniement des armes, comme les Grecs et les Romains , ne l’adoptèrent point, voyant par expérience que les cris des troupes ainsi attaquées, les traits des soldats armés & la légère, et, plus que tout cela encore, l'inégalité du terrain , rendaient tout l’appareil de ces chars inutile, et souvent même pernicieux il ceux qui l'avaient employé.
Les nations qui avaient chez elles des éléphants , comme celles ^e l'Orient et de l'Afrique, crurent que ces animaux aussi dociles que redoutables par leur force et par leur taille, pourraient leur être fort utiles dans les combats. En effet , instruits et conduits avec art , ils leur rendirent de grands services. Ils portaient sur leur dos leurs conducteurs, et étaient
« jacula quaiernos longs pedes data, præflia ferro, qaale « baslis velilaribus inest. » ( Liv. lib. 20. n. 4. )
* a Arma roinano scutum... et pilurn, haud paulô quàm « hnsla vchemmliiis it tu missuque lelum.» Liv. iib. 9. n 10 | lit.
placés ordinairement devant le front de l'armée. Partant de là , ils rompaient les rangs les plus serrés avec une impétuosité qu’on ne pouvait soutenir, écrasaient par leur masse énorme des bataillons entiers, et jetaient partout l’épouvante et le désordre. Pour en tirer encore plus d’utilité , on éleva sur leur dos des tours , qui y étaient comme des bastions portatifs, du haut desquels les soldats d’élite qui y étaient enfermés lançaient avec avantage des traits contre les ennemis, et achevaient de les mettre en déroute.
Cet usage a subsisté longtemps chez les nations dont j’ai parlé , d’où it passa chez les autres peuples, qui avaient connu par une funeste expérience combien ces animaux étaient capables de contribuer à la victoire. Alexandre ayant vaincu les peuples soumis à l’empire des Perses, et ensuite ceux des Indes, commença à se servir des éléphants dans scs expéditions ; et ses successeurs, dans les guerres qu’ils so firent les uns aux autres, en rendirent l’usage fort commun. Pyrrhus en fit passer en Italie , et les Romains apprirent de ce général , cl ensuite d'Annibal, l’avantage qu'on en pouvait tirer dans un jour de bataille. Ce fut dans la guerre contre Philippe* qu’ils s’en servirent pour la première fois.
Mais cet avantage, quelque grand qu’il parût , était contre-balancé par des inconvénients qui en dégoûtèrent peu à peu. Les généraux , instruits par l’expérience, rendaient inutile l’effort des éléphants, en ordonnant à leurs troupes de s’ouvrir pour leur laisser un passage libre. Outre cela , les cris effrayants de l’armée ennemie , joints à une grêle de traits et de pierres lancées de divers côtés par les archers et les frondeurs , les troublaient , les effarouchaient, les mettaient en fureur, et souvent les obligeaient de se tourner contre leurs propres troupes , et d’y faire le ravage qu’ils devaient porter parmi les ennemis *. Pour lors , celui qui les conduisait était forcé , pour éviter ce malheur, de leur enfoncer dans
* « Consul in acir m defeendit anle ligna prima tocali* u elcpbanlis : quo au»iiio lum primùm Komani , quia « capios aliquot belio punico habitant ut»i suai.» (Liv. lib. 21, n. 30. )
* Liv. lib. 27, n. 46.
SO
ta tête un poinçon qui les faisait tomber morts dans l'instant.
Les chameaux , outre qu’on les employait pour porter le bagage , servaient aussi dai s les combats1. Ils avaient cela de commode, que , dans les pays arides et sablonneux ils supportaient aisément la soif. Cyrus en fit grand usage dans la bataille contre Crésus, et ils contribuèrent beaucoup à la victoire qu'il y remporta, parce que les chevaux des ennemis n'en pouvant soutenir l'odeur, furent mis aussitôt en désordre. On voit dans Tite- Live* des archers arabes montés sur des chameaux avec des épées longues de six pieds , afin de pouvoir atteindre l'ennemi du haut de ces grands animaux. Quelquefois deux archers Arabes montaient ensemble le même chameau, adossés l'un contre l’autre, afin de pouvoir, même en fuyant, lancer des flèches contre ceux qui les poursuivaient.
Ni les éléphants , ni les chameaux n’approchaient point du service que le cheval rend à une armée. Cet animal parait né pour les combats. Il a dans son air, dans son encolure, dans sa marche , quelque chose de guerrier , comme Job le marque si bien dans l'admirable description qu'il en fait3*.
En plusieurs pays , les cavaliers cl les chevaux étaient tout couverts de fer : c’est ce qu'on appelait cataphracli équités.
Mais ce que nous avons de la peine à comprendre, cher tous les peuples anciens les chevaux n'avaient ni étriers , ni selle , et les cavaliers étaient sans bottes. L’éducation , l'exercice, l'habitude les axaient accoutumés A sc passer de ces secours , et A ne pas même s’apercevoir qu’ils leur manquaient. 11 y avait des cavaliers, tels que les Numides, qui ne connaissaient pas même l'usage des brides pour conduire leurs chevaux, et qui cependant, par le seul ton de ta voix , ou par l'impression du talon et de l'éperon, les faisaient avancer, reculer, arrêter, tourner à droite et A gauche, en un mot, leur faisaient faire toutes les évolutions de la cavalerie la mieux disciplinée. Quelquefois, menant ensemble deux
• Vesel. Ilb. 3, cap. 23. — Xenopb la Cyrop. lib 7,
* I.iv lib. 37, n. 40.
» Job W, 10-25.
chevaux , ils sautaient de l’un sur l'autre dam le fort même du combat, pour soulager le premier lorsqu’il était fatigué. Ces Numides, aussi bien que les Parthes , n’étaient jamits plus terribles que quand ils semblaient prendre la fuite par crainte et par lâcheté; car alors, tournant tout à coup visage , ils lançaient leurs traits et leurs flèches contre l'ennemi qui ne s'attendait A rien moins, et tonibaienl sur lui avec plus d’impétuosité qu'auparavant.
J’ai rapporté jusqu’ici ce que j’ai trouvé de plus important par rapport aux armes des anciens. De tout temps les grands capilainesoat voulu qu’on prit un soin particulier de IV mure des soldats.lls ne se souciaient pas beaucoup qu’elle fût brillante par l’or et l’argent; ils laissaient cette vaine parure A des peuples mous, efféminés, tels que les Perses. Ils cherchaient un éclat plus vif1, plus martial et plus propre A inspirer la terreur, tel qu'est celui de l’acier et de l’airain.
Ce n’est pas seulement A l'éclat , c’est surtout A la qualité des armes , que les grands capitaines ont été attentifs. On a admiré avec raison l’habileté du grand Cyrus, qui , A son arrivée cher Cyaxare * son oncle , changea l’armure des troupes. La plupart ne se servaient presque que de l’arc et du javelot , et ne combattaient par conséquent que de loin , genre de combat où le grand nombre l'emporte fecilement sur le petit. Il les arma de boucliers, de cuirasses, et d’épées ou dehaches , pour les mettre en état de combattre de prés , et d'en venir tout d’un coup aoi mains avec les ennemis , dont, par ce moyen , la multitude devenait inutile. Iphicrate, célébré général des Athéniens, fil plusieurs changements utiles dans l’armure des soldats pour ce qui regarde les boucliers, les piques , les épées , les cuirasses.
Philopémen de même 3, comme je l'ai marqué en son lieu , changea l’armure des Achêens , qui était , avant lui , très-défectueuse ; ce qui ne contribua pas peu à les
* « Maccdonum dis par acie* eral : equi* virUque, non « auro, non disrolori vesle, sed ferro atque ære fulgeo- « tibus.» ( Q- Ci rt. Ilb. 3 . cap. 3. )
* Xcnop. HlnCyrop. lib. 2. pog. 40.
» Plut, in Philop. pag. 3<50.
rendre supérieurs à tous leurs ennemis. Un a »u beaucoup d’aulres exemples pareils, qu’il serait trop long de rapporter ici , mais qui montrent de quel secours est pour une armée l'habileté d'un général appliqué à réformer tout ce qui peut être défectueux , et combien il est dangereux de vouloir toujours s’en tenir aux usages établis de longue main, et de n'oser y faire aucun changement.
Nul peuple ne fut plus éloigné de cette scrupuleuse crainte que les Romains. Ayant étudié avec attention tout ce qui se pratiquait^ de plus utile cher leurs voisins et cher leurs ennemis , ils surent bien en profiter ; et par les divers changements qu’ils introduisirent dans leurs troupes tant pour l'armure que pour le reste de la milice , ils les rendirent invincibles
Aktici.k IV.
S I. — Sois* raétiaisAWR» i>u «r.stRAL.
Tout ce que nous avons vu jusqu'ici , la levée des troupes , leur paye, leurs armes , leurs vivres , n'est , pour ainsi dire , que le mécanisme de la guerre. Il est d'autres soins encore plus importants , qui dépendent de la tête et de l'habileté du général.
Ceux qui se sont le plus distingués dans la science de l’art militaire ont toujours cru que le prince ou le général doit avant tout régler l'état de la guerre, examiner s’il faut attaquer ou se tenir sur la défensive , former son plan pour l'un ou pour l'autre de ces partis , avoir une exacte connaissance du pays où il porte scs armes , s’instruire du nombre et de la qualité des troupes des ennemis , pressentir , s'il se peut, leurs desseins, prendre de loin les mesures capables de les déconcerter , prévoir tous les cas qui peuvent arriver pour s'y préparer, et tenir toutes ses résolutions si couvertes et si cachées , que rien n'en échappe et n’en transpire au dehors. Je ne sais si jamais le secret a été gardé plus inviolablement qu'il l’a été parmi nous dans la guerre qui vient d'être terminée ; ce qui n’est pas une médiocre louange pour le ministère.
On a vu dans la guerre contre Philippe' les sages précautions que prit Paul-Emile avant que d'entrer en campagne , pour se mettre au fait de tout ; précautions qui furent la principale cause de la victoire qu'il remporta sur ce prince.
C’est de ces soins préliminaires que dépend le succès des entreprises. Voilà par où commença Cyrus , dès qu'il fut arrivé chez Cyaxare, son oncle, qui n’avait point songé à prendre aucune de ces mesures.
C’est une chose admirable de voir les ordres que donne ce même Cyrus avant que de marcher contre l'ennemi , et le détail immense où il entre sur tous les besoins de l'armée.
On devait traverser pendant quinze jours des pays qui avaient été ravagés , et où l'on ne trouverait ni vivres ni fourrages ; il ordonne qu’on en porte pour vingt jours , et que les soldats , au lieu de se charger de bagage , convertissent ce poids-là enunepareillechargc de munitions de bouche, sans s’embarrasser de lits ni de couvertures pour le sommeil , dont la fatigue leur tiendra lieu. Ils étaient accoutumés à boire du vin ; et de peur que le changement subit de boisson ne les rendit malades, il les avertit d'en porter une certaine quantité avec eux , »t de s'accoutumer peu à peu à s’en passer entièrement , et à se contenter d'eau. Il leur recommande aussi de porter des viandes salées , des moulins à bras pour faire le pain , des médicaments pour les malades ; de mettre dans chaque chariot de bagage une faucille et un hoyau , et sur chaque bête de voiture une hache et une faux , et d'avoir soin de se fournir de mille choses dont on a besoin. Il se charge de mener avec lui des maréchaux, des cordonniers , et d’autres ouvriers, avec toutes sortes d’outils convenables à leurs métiers. Au reste, dit-il publiquement tout marchand qui aura soin de faire apporter des vivres dans le camp sera honoré et récompensé de moi et de mes amis ; et si quelqu’un même manque d'argent pour faire des provisions, pourvu qu'il me donne des sûretés , et qu’il s'oblige de suivre l’armée , je l’assisterai de ce que j'aurai. Un tel détail , et
> Uv. lib «. n. ta
j’en ai passé une partie, n’est point indigne d’un général, ni d'un grand prince tel qu’était Cyrus.
On voit par la harangue de Périelès ' aux Athéniens, au sujet de la guerre du Péloponnèse, combien ce grand homme, qui gouvernait avec tant de sagesse les affaires de sa république , excellait dans la science des armes, et combien sa prévoyance était vaste et profonde. Il régla l’étal de là guerre, non pour une seule campagne, mais pour tout le temps que cette guerre durerait, cl il le régla sur la parfaite connaissance qu'il avait, et qu’il donna aux Athéniens, des forces de Lacédémone. Il les détermina à se renfermer dans leur ville, et
souffrir le ravage de leurs terres plutôt que de hasarder un combat contre une armée beaucoup plus nombreuse que la leur , pendant que, de son côté, il irait avec sa flotte ravager toutes les côtes du Péloponnèse. Il leur recommanda surtout de ne point former d’entreprises au dehors , et de ne point songer à de nouvelles conquêtes, moyennant quoi il leur promettait une victoire assurée. Ce fut pour avoir méprisé ce dernier avis , et pour avoir porté leurs armes dans la Sicile, que les Athéniens périrent.
Y a-t-il rien de plus sage et de mieux concerté que le plan qu’Annibal forma d’aller attaquer les Romains dans leur propre pays? Il proposa le même dessein à Antiochus , qui aurait fort embarrassé les Romains s’il l’avait suivi ; mais ce prince n’avait ni assez d’étendue d’esprit ni assez de discernement pour en comprendre toute l’utilité et la sagesse.
Peut-être qu’Alexandre eôt été arrêté tout court, réduit & la famine, et obligé de retourner dans son royaume, si Darius, suivant que nous l’avons remarqué plus haut , eût ravagé lui-même les terres par où son ennemi devait passer, et s’il eût fait une puissante diversion dans la Macédoine, comme le lui conseillait Memnon , l’un de ses généraux , et l’un des plus habiles capitaines qu’ait eus l’antiquité.
Former de tels plans, ce n’est point faire la guerre au jour la journée , et comme au hasard, en attendant que les événements nous déterminent ; c’est se conduire en grand hom-
' Tbucjil. lib. 9. 111.13.)
me, et agir avec connaissance de cause. Il est rare que des entreprises concertées avec tant de sagesse n'aient pas un heureux succès ‘.
8 IL — Départ et marche des troupes.
Le commencement et la fin de la guerre *, le départ et le retour des troupes, étaient toujours consacrés par des actes de religion, et des sacrifices solennels.
On se souvient sans doute qu’entre plu- <> sieurs avis que Cambvse , roi des Perses, donna à son fils Cyrus lorsqu’il partait pour» première campagne, il insista principalement sur la nécessité de n’entreprendre aucune action , grande ou petite , pour soi ou pour les autres , sans avoir consulté les dieux , et sans leur avoir offert des sacrifices *. Il exécuta ce conseil avec une exactitude merveilleuse. Quand il fut arrivé sur les frontières de la Perse, il immola des victimes aux dieux du pays, et à ceux de Médie dès qu’il y fut entré, pour implorer leur secours, et les prier de lui être favorables. Son historien ne rougit point de répéter plusieurs fois que ce prince , en toute occasion, avait grand soin de s'acquitter de ce devoir, dont il faisait dépendre tout le succès de scs entreprises. Xènophon lui-mémême, guerrier et philosophe, ne s’engageait dans aucune démarche importante sans avoir auparavant consulté les dieux.
Tous les héros d'Homère paraissent fort religieux , et ont recours à la divinité dans tous leurs besoins et tous leurs dangers.
Alexandrc-le-Grand ne sortit point d’Europe et n’entra point en Asie sans avoir invoqué les divinités qui présidaient 4 l’une été l’autre.
Annibal * , avant que de s’engager dans la guerre contre les Romains , fit un voyage exprès à Cadix, pour s’acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et pour implorer sa protection par de nouveaux vœux dans la nouvelle expédition qu’il entreprenait.
> o Qui vtetoriam cupll , milites trairait diligenter. Qui « sccundos optât eventus, dimicelttrte, non esta • (Vec. lib. 3, tn prolog. )
s Xenopb. in Cyrop. lib. 1.
> Ibid. lib. 2.
• Liv. lib. 21. n 21
Les Grecs étaient fort religieux A s’acquitter de ce devoir. Leurs armées ne partaient point sans être accompagnées des aruspices, des sacrificateurs et des autres interprètes de la volonté des dieux , dont ils croyaient devoir s'assurer avant que de hasarder une bataille.
Mais, de tous les peuples de la terre , les Romains ont été les plus exacts à recourir A la divinité *, soit dans le -commencement de leurs guerres, soit dans les dangers où ils se trouvaient quelquefois exposés, soit après leurs heureux succès; et ils n’attribuaient le bonheur de leurs armes qu’au soin qu’ils avaient de rendre ce culte à leurs dieux.
Ils se trompaient dans l’objet , non dans le principe ; et cette coutume générale de tous les peuples montre qu’on a toujours reconnu un Être souverain tout-puissant , appliqué à gouverner le monde, maître absolu de tous les événements, et en particulier, de ceux de la guerre, et attentif aux prières et aux vœux qu’on lui adressait.
Marche de l'armée.
Quand tout était prêt , et qu’on s’était assemblé au lieu et au temps marqués, l’armée se mettait en marche. Pour éviter une trop grande longueur, je ne parlerai ici presque que des Romains : on jugera des autres peuples A proportion.
C’est une chose étonnante de voir quelle était la charge des soldats dans la marche. Outre leurs armes ’, dit Cicéron , le bouçlier, l’épée, le casque (on pourrait ajouter les jave-
* « Ejus beltl (contra Anuibalem) causâ sapplicaiio per • urbem hpbiu , atqoe attorali dii , ut benè ac féliciter « eveuiret quod bellum populua romaima juxsiaael.» (Ltv. lib. 21, n. 17.)
a Clvitas retiglosn , in principils maifmè novorum bel- « loratn , suppiicationes habult. » ( frf. tib. 3t, n. 9. )
* a Noilr! eiercitus prltnùm undè nomen habcanl , via des. ücimlè qui llbor, quantus agmlnis I ferre plus dta mldiati menais cibarfa. ferre, si quid ad usum velinl : a ferre valiumt nam scutum , gtadium , galeam in onere a nostrt milites non plus numeranl, quant bumeros, lacera Uta.mamu. Armaenlm membre militis esse diront: a qux quidem ita gerunt apte , ut , si usus foret , abjeclis a oncribus , expedilis armis , ut membris , pugnare posa tint. » ( Ctc. Tuscul. 9, n. 37. )
lots ou la demi-pique), outre ces armes qu’ife ne regardaient point comme un fardeau non plus que leurs épaules, leurs bras et leurs mains , car ils disaient que les armes sont comme les membres d’un soldat , ils portaient des vivres pour quinze jours, et quelquefois plus, tout l'attirail de leur petit ménage, et un pieu chacun , qui était assez pesant. Végèce recommande qu’on exerce les jeunes soldats A porter un poids de quarante-cinq de nos livres *, oulre leurs armes, et à faire la marche ordinaire , afin que , dans l’occasion et le besoin, ils y soient tout accoutumés*. Et telle était la pratique des anciens soldats romains.
La marche ordinaire de l’armée romaine 5, selon Végèce, était de vingt mille pas par jour, c’est-à-dire au moins de six lieues, en mettant pour chacune trois mille pas. Trois fois par mois *, pour y accoutumer les soldats , on obligeait tant les fantassins que les cavaliers, à faire cette même marche. En supputant exactement tout ce que rapporte César * d’une expédition subite qu’il fit pendant qu’il était occupé au siège de Gergovie , on voit qu’en vingt-quatre heures il parcourut cinquante mille pas. La marche était forcée. En la réduisant A la moitié , et A moins encore, ce sera la marche ordinaire, c’est-à-dire de six lieues.
Xénophon 6 marque régulièrement toutes les journées de marche des troupes qui retournèrent en Grèce , après la mort du jeune Cyrus, et qui firent cette retraite si belle et si vantée dans l’histoire. Toutes ces marches , l’une portant l’autre , étaient chacune de six parasanges7, c’est-à-dire de plus de six de
1 « Pondus quoque bajularc usque ad GO llbras, el iter « facere gradu militari, frequenllssimè cogendl sunt juif niores, quibus In arduis expeditionibus nécessitas im- « minet amionam pariler el arma portandl. n ( Veget. Ub. 1, cap. 19.)
* Non secùs ac palriis acer Romanus in arrnis Injusto sub fasce viara quum carpit. et hosli Ante expectatum posiüsstatin agminc castris.
( Ymo. Georg. lib. 3. )
* « Militari gradu viginti millia passuum . horis dun- « taxai quinque æslivis, conflcieoda «uni.» (Veget. lib. 1, cap. 9. )
4 Veget. lib. 1, cap. 27.
> De Bell, gall - lib. 7.
4 Xenoph. de Eiped. Cjr. lib. 7, pag. 427.
7 La parasange était une mesure itinéraire propre aui
nos lieues. Les marches ordinaires de nos armées ne sont pas maintenant , à beaucoup près, si fortes ; et l'on a de la peine & comprendre que celles des anciens pussent être si longues. Les mesures des anciens ont varié beaucoup ; et c’est peut-être aussi ce qui donne lieu à cette différence de marche entre eux et nous : ou plutôt, c’est que leurs armées étaient moins nombreuses que les nôtres, moins embarrassées d’attirail , et composées d’hommes tout aulrement exercés et robustes.
Le consul , et même le dictateur •, marchaient à la tête des légions , à pied, parce que, b plus grande force des Romains consistant dans l’infanterie , on crut qu’il fallait que le génêrnldemenrâtàla tête des bataillons, sans jamais les quitter ; mais comme l’âge ou l’infirmité pouvaient mettre le dictateur hors d’état de soutenir cette fatigue *, avant que de partir pour la campagne, il s’adressait au peuple pour lui demander qu'il le dispensât de relie loi établie par une ancienne coutume, et qu’il lui permit de monter à cheval. Suétone 5 représente Jules-César comme infatigable, marchant b la tête de ses armées, quelquefois à cheval, mais ordinairement à pied, et la tête nue, quelque soleil ou quelque pluie qu’il fît. Pline * loue Trojan de s’être accoutumé de bonne heure de marcher à pied à la tête des légions qu’il commandait, sans jamais faire aucun usage ni de char , ni de cheval , quoiqu’il eût d'immenses espaces de pays à parcourir; et il en usa toujours de la sorte, depuis même qu’il fut devenu empereur. César, dont je viens de parler, traversait les rivières à la nage , ou sur un outre. C’était pour se mettre en état de le faire dans le besoin, etde supporter toutes les fatigues militaires, que les jennes Romains s’exerçaient à la course , soit .à cheval , soit à pied , et que, pleins de sueur
Perses. La moindre Suit composte de trente stades . et chaque stade de 125 pas géométrique*. = Six parasanges, 7 Ueties et tiers. C. B.
1 Plut, in Fab. psg. 175.
* « Dictalor tuttt ad populum . nt cqnum aseendere a Itceret. » (Lie. tth. 23, n. 11.1
* « Lahoris o'Irt Bdein patlens état : in agmlne non- « nunquam equo , sa-plùs pedibus ameibai , caplle detee- - tu , seu sol. seu Imbcr esset. » (Sbrton. in Jul ('cri !
* n Per hoc omne spalium quuni tegiones dueeres
« non rehiculum unquam . rc-peaisll. » Pus. Trajuno )
| après de si violents exercices, ils se jetalentdans le Tibre pour le passer à la nage. On prenait soin de former pendant quelques années cetu qu’on envoyait en recrues aux légions , et qai n’avaient point encore servi : on choisissait les plus sains , les pins agiles , les plus robnstes : on les exerçait par des fatigues, des marches, et des travaux qu’on faisait croître pen à peu ; et ceni que l’expérience montrait o’eo être pas capables, on les renvoyait , et l’on ne retenaitque les soldats éprouvés, qui formaient un choix d’hommes d’élite.
C’est une telle éducation mâle, dure et robuste , qui forma à Rome , et beaucoup auparavant à Sparte et dans la Perse du temps de Cyrus, des soldats infatigables et invincibles.