S III. - CONSTRUCTION «T FORTIFICATION OR CAMP
Je suppose l’armée en marche, quoiqu’elle fût encore dans le territoire de Rome, quand elle n’aurait eu qu’une seule nuit è passer dans un endroit , elle y campait dans toutes les formes ; avec cette différence seulement que le camp y était peut-être moins fortifié que quand elle était en pays ennemi. De là vient cette manière de parler si ordinaire dans les auteurs, primis caslrit, secundis castris,elc., au premier camp, au second camp : pour dire au premier, au second jour de marche ; parce que, quelque court que dût être le séjour, on ne manquait jamais d’y construire un camp. Il s'appelait staliva , quand on y devait demeurer quelques jours : lit plures dits tlativa habuit
Celle exactitude des Romains, quand ils étaient dans leur propre pays, Tait juger de celle qu’ils apportaient lorsqu'ils se trouvaient à la vue ou près de l'ennemi. C'était chez eux une loi établie par un long usage, de ne point hasarder un combat que le camp ne fût achevé. Nous avons va Paul Emile suspendre et arrêter 1 ardeur de toute son armée qui demandait à aller attaquer Perséc, par cette unique ou principale raison, qu’on n’avait point encore préparé le camp. On reprocha aux
1 Liv. lib. 37.
commandants de l'armée romaine1, dans la guerre contre les Gaulois , d'avoir manqué à celte sage précaution , et on attribua en partie à cette faute la perte de ta bataille d’ Allia. Le succès des armes était iuccrtain , les Rotnains voulaient être assurés d'une retraite en cas d’un échec : le camp fortiGé arrêtait la victoire de l'ennemi , recevait sûrement les troupes poussées , donnait lieu d'en revenir à un second combat qui pouvait être plus heureux , empêchait une déroute entière ; au lieu que , sans l’asile du camp , une armée , bien composée d'ailleurs, était exposée à être défaite sans ressource et à périr tout entière.
Le camp était de forme carrée , contre la coutume des Grecs, qui le faisaient de forme ronde. Les citoyens et les alliés partageaient entre eux également le travail \ Si l’ennemi était proche , une partie de l’année demeurait sous les armes pendant que l’autre était occupée aux retranchements. On commençait par creuser les fossés plus ou moins profonds, selon le besoin ; ils avaient au moins huit pieds de large sur six de profondeur , mais souvent ils avaient dit ou douze pieds de largeur , quelquefois plus , jusqu'à quinze et vingt. De la terre tirée du fossé , et jetée sur le bord du côté du camp , on formait le parapet ; et pour le rendre plus ferme , on mêlait à la terre du gazon coupé d’une certaine grandeur et d’une certaine forme. Sur la crête de ce parapet on enfonçait les pieux ; je rapporterai en entier ce que Polybe remarque sur les pieux dont on formait les retranchements du camp, quoique je l’aie déjà fait ailleurs, parce que c'en est ici la vraie place. Il en parle à l'occasion de Q. Flamininus, qui donna ordre aux troupes de couper des pieux pour s’en servir au besoin.
Get usage, dit Polybe1, qui chez les Romains est aisé à pratiquer, passe chez les Grecs pour
1 «Ibt Iribuni mililun, non loco CAKtris «nU1 capto ,
« non prsmuniU} , «alto qu6 recepuu e»cl Instruunl
« actem « ( Lit. lib. 5, n. 37. )
* a Tritariam Romani munir bant ; alius nercitus prn- « lio intenlui alabat. » ( Liv. )
« Cssar... ainguia latera castramm singutis alirlbuic « Legtouibus munienda , tosanmque ad eamdem magoia tudlnem perflcl jutxu : reliquas iegionea in armis eipea dilas rouira bosiem constitua. » (Cas. da Bello civiti, Hb. t. )
» Polyb. lib. 17, pag. 75», 755.
impraticable. A peine dans les marches peuvent-ils soutenir leurs corps, pendant que les Romains, malgré le bouclier qu’ils portent suspendu à leurs épaules, et les javetols qu’ils tiennent à la main, se chargent encore de pieux ; et ces pieux sont fort différents de ceux des Grecs. Chez ceux-ci les meilleurs sont ceux qui ont beaucoup de fortes branches tout autour du jet ; les Romains, au contraire, n'en laissent que deux ou trois, tout au plus quatre, et seulement d’un côté; de cette manière un homme peut en porter deux ou trois liés en faisceau, et l'on en tire beaucoup plus de service : ceux des Grecs sont plus aisés à arracher. Si le pieu planté est seul, comme les branches en sont fortes et en grand nombre, deux ou trois soldats l'enlèveront facilement, et voilà uuc porte ouverte à l'ennemi ; sans compter que tous les pieux voisins seront ébranlés, parce que les branches en sont trop courtes pour être entrelacées les unes dans les autres. Il n'en est pas ainsi chez les Romains : les branches sont tellement mêlées et insérées les unesentre les autres, qu’à peine peut-on distinguer le pied d'où elles sortent; il n’est pas non plus possible de fourrer la main entre ces branches pour arracher le pieu, parce que, serrées et tortillées ensemble, elles ne laissent aucune ouverture, et que d’ailleurs les bouts eu sont soigneusement aiguisés. Quand même on pourrait les prendre, il ne serait pas facile d'en arracher le pied, et cela pour deux raisons : la première, parce qu’il entre si avant dans la terre, qu'd en devient inébranlable : et la seconde, parce que, par les branches, ils sont tellement liés les uns avec les autres, qu'ou ne peut en élever un qu’on n'en enlève plusieurs. En vain deux nu trois hommes réuniraient leurs efforts pour l’arracher ; que si cependant à force de l'agiter et de le secouer, on vient à bout de le tirer de sa place, l’ouververture qu’il laisse est presque imperceptible. Trois avantages donc de ces sortes de pieux : on les trouve en quelque endroit que l'on soit; ils sont faciles à porter; et c’est pour le camp une barrière sûre et qui ne peut être rompue aisément. A mon avis ( c’est la conclusion que tire Polybe de tout ce qu’il a dit ), il u'est pas de pratique militaire chez les Romains qui mérite plus qu’on l'imite.
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La forme la dimension et la distribution des différentes parties du camp étaient toujours les mêmes ; de sorte que les soldats savaient tout d’un coup en quel endroit devaient être leurs lentes. Il n'en était pas ainsi chez les Grecs. Quand il s'agissait de camper, ils choisissaient toujours le lieu le plu^ fort par sa situation, tant pour s'épargner la peine de conduire un fossé autour du camp, que parce qu'ils se persuadaient que des fortifications faites par la nature même étaient beaucoup plus sures que celles de l'art. De là venait la nécessité de donner ü leur camp, selon la nature des lieux, toutes sortes de formes, et d’en varier les différentes parties; ce qui causait une confusion qui ne permettait pas au soldat de savoir au juste ni son quartier, ni celui de son corps.
La forme et la distribution du camp des Romains souffrent de grandes difficultés , et donnent lieu à de grondes disputes parmi les savants. Je rapporterai ici celle que Polybe nous a laissée , en tâchant de l'éclaircir en quelques endroits , et d'y suppléer quelques parties qu’il a omises.
Il s'agit de l’armée d'un seul consul ’ , composée , du temps de Polybe , premièrement de deux légions romaines , dont chacune avait quatre mille deux cents hommes de pied , et trois cents hommes de cheval ; en second lieu , des troupes des alliés , de pareil nombre d'infanterie , et ordinairement du double de cavalerie ; ce qui faisait en tout , tant pour les Romains que pour les alliés, dix-huit mille six cents hommes. Pour mieux comprendrela disposition de ce camp , il faut se souvenir de ce qui a été dit auparavant des différentes parties dans lesquelles la légion romaine était divisée.
g IV. — Disposition du camp des Romains selon Polybe.
Après qu’on a pris le lieu pour le camp, dit Polybe, et l'on choisit toujours celui qui est le plus propre pour aller à l’eau et au fourrage , on destine pour la tente du général , que j'appellerai autrement prétoire , un endroit un
T Polyb.
* Polit, lib. 6, pag. 173*777.
peu plus élevé que le reste, d'où il puisse plus facilement voir tout ce qui se passe et envoyer ses ordres [1], On plante un drapeau à l'endroit où la tente doit être mise , et entour l'on mesure un espace carré , en sorte que les quatre côtés soient éloignés du drapeau de cent pieds , et que le terrain que le consul occupe soit de quatre arpents. Autour de sa tente sont dressés l'autel , où l’on offre les sacrifices, et le tribunal où se rend la justice.
Le consul commande deux légions , dont chacune a six tribuns, qui font douze en tout. Leurs tentes sont placées sur une ligne droite, parallèle à la face du prétoire , et qui en est distante de cinquante pieds ; c'est dans cet espace de cinquante pieds que sont les chevaux , les bêtes de charge et tout l’équipage des tribuns ; leurs tentes sont tournées de façon qu'elles ont derrière elles le prétoire , et devant , tout le reste du camp : les tentes des tribuns , également distantes les unes des autres, remplissent en travers autant de terrain que les légions [2],
Pour placer les légions, on laisse un espace de cent pieds de largeur, parallèle aux tentes des tribuns, qui forme une rue appelée Principia , dont la longueur égale la largeur du camp, et partage tout le camp en partie supérieure et partie inférieure [3],
Au-dessous de celte rue sont placées les tentes des légions. L'espace qu’elles occupent est partagé au milieu eu deux parties égales par une rue large de cinquante pieds et qui coupe toute la longueur du camp ; c’est là que sont logés de côté et d'autre, tout desuilc et sur une même ligne, la cavalerie, les triaires, les princes, les hastaires. Entre les triaires et les princes il y a de côté et d’autre une rue de la même largeur que celle du milieu, et qui tierce comme elle toute la longueur de cet espace. Il est aussi coupé en large par une rue qui s'appelait la cinquième , quinlana , parce qu'elle était après le cinquième manipule.
Comme chacun des quatre corps qu'on vient de nommer se divisait en dix parties, la cavalerie en dix compagnies, turmas, chacune de trente hommes, les trois autres corps en dix manipules , chacun de six vingts hommes , excepté ceux des triaires, qui n'en avaient que
a moitié, le logement de la cavalerie, des trinires, des princes et des hastaires, était partagé séparément chacun en dix carrés dans la longueur de l’espace marqué ci-devant ; chacun de ces carrés avait cent pieds, tant en long qu'en large, excepté ceux des triaires, qui n’avaient que cinquante pieds de largeur, è raison de leur moindre nombre : il en a déjà été parlé.
Les tentes, soit de la cavalerie ou de l’infanterie, sont disposées de la même sorte, et tournées vers les rues.
On loge d’abord la cavalerie des deux légions vis-à-vis l’une de l'autre, et séparée par un espace de cinquante pieds, qui est celui de la rue du milieu. La cavalerie de deux légions ne faisant que six cents hommes, chaque carré contenait de chaque côté trente cavaliers (à), qui font la dixième partie de trois cents. A côté de la cavalerie sont logés les triaires, un manipule derrière une compagnie de cavalerie, l’un et l’autre dans la même forme. Ils se louchent par le terrain, mais les triaires tourfient le dos à la cavalerie, et ici chaque manipule a la moitié moins de largeur que de longueur , parce que les triaires sont moins nombreux que les autres corps [5].
A cinquante pieds et vis-à-vis des triaires, espace qui forme en long une rue de chaque côté, on place les princes sur le bord de l’intervalle [6],
Au dos des princes on met les hastaires, qui, tournés à l’opposite, se louchent par le terrain [7].
Jusqu’ici on a préparé le logementdcs deux légions romaines, qui formaient l’armée d’un consul, et montaient à huit mille quatre cents hommes de pied, et six cents chevaux. Reste à 'loger les troupes des alliés. Leur infanterie était égale à celle des ftqpiains, et leur cavalerie plus nombreuse de la moitié. En ôtant, pour les extraordinaires, de l'infanterie la cinquième partie, c'est-à-dire seize cent quatrevingts hommes, et de la cavalerie le tiers, c'est-à-dire quatre cents hommes, il restait en tout sept mille cinq cent vingt hommes à loger, tant de cavalerie que d’infanterie.
A cinquante pieds et vis-à-vis des hastaires romains, espace qui forme de côté et d'autre une nouvelle rue, campe la cavalerie des al-
liés [ 8 ], sur cent trente-trois pieds de largeur, et quelque chose de plus.
Derrrière cette cavalerie et sur la même ligne campe leur infanterie [9], sur deux cents pieds de largeur.
A la tête de chaque manipule sont d’un côté et d’autre, les tentes des centurions. Il faut sans doute en dire autant des capitaines de cavalerie, quoique Polybc n’en parle point. De l’espace qui reste derrière les tentes des tribuns, et aux deux côtés de la tente du consul, on en prend une partie pour le marché [10], et l’autre pour le questeur, le trésor, et les munitions [11].
A droite et à gauche, à côté et au-dessus de la dernière tente des tribuns, vis-à-vis le prétoire, et en droite ligne, est le logement de la cavalerie extraordinaire*, evocalorum [12-14], et des autres cavaliers volontaires, teleclorum [1315], Toute cette cavalerie a vue, une partie sur la place du questeur, et l’autre sur le marché. Elle ne campe pas seulement auprès du consul ; elle l’accompagne souvent dans les marches ; en un mot, elle est, pour l’ordinaire, à portée du consul et du questeur, pour exécuter leurs ordres.
L’infanterie romaine extraordinaire et la volontaire sont adossées aux cavaliers dont on vient de parler , et sur la même ligne [16], Ils font, pour le consul elle questeur, le même service que les cavaliers.
Au-dessus de cette cavalerie et de cette infanterie est une rue large de cent pieds, et qui perce toute la largeur du camp.
Au-dessus de cet espace est. logée la cavalerie extraordinaire des alliés, ayant vue sur le marché , le prétoire et le trésor , qui est la place du questeur [17J.
L’infanterie extraordinaire des alliés est adossée à leur cavalerie , et est tournée vers le retranchement et l'extrémité du camp [18].
Ce qui reste d’espace vide des deux côtés
1 Ces deux corps étaient des cavalier! d’élite que le* consul» choisisse ent eux-mêmes, ou qui s'attachaient a eux de bonne volonté. C’est ce qui donna lieu aux cohortes prétoriennes sous les empereurs, i^s ttlecii , ou ablecti , soit cavaliers, soit fantassins, étaient pris parmi les alliés. Les evocali étaient des volontaires, de vieux soldats , qui pouvaient être ou citoyens ou alliés.
est destiné aux étrangers et aux alliés , qui viennent plus tard que les autres [19].
Toutes choses ainsi rangées , on voit que le camp forme une figure carrée, et que, tant par le partage des rues que par la disposition du reste, il ressemble beaucoup à une ville. Et c'est Vidée qu’en avaient les soldats , qui regardaient le camp comme leur patrie , et les tentes comme leurs maisons.
Ces tentes, pour l’ordinaire, étaient de peaui : d'où vient celte expression, fort usitée dans les auteurs , sub pellibus habitare. Les soldats se joignaient plusieurs ensemble , et faisaient chambrée , ce qui s'appelait eonlubemium. Elle était composée ordinairement de huit ou dix soldats.
Du retranchement aux tentes il y a deux cents pieds de distance ; et ce vide est d'un très-grand usage, soit pour l'entrée, soit pour la sortie des légions : car chaque corps s’avance dans cet espace parla rue qu'il a devant lui , et les troupes, ne marchant point par le même chemin , ne courent pas risque de se renverser et de se fouler aux pieds. De plus , on met là les bestiaux, et tout ce qui se prend sur l’ennemi , et on y fait garde pendant la nuit. Un autre avantage considérable, c’est que, dans les attaques de nuit , il n'y a ni feu ni trait qui puissent être jetés jusqu'à eux ; ou si cela arrive , ce n'est que très-rarement, et les soldats n’en peuvent pas beaucoup souffrir, étant à une si grande distance, et à couvert sous leurs tentes. Si le camp de Syphax et d'Asdrubal en Afrique eût eu dans tout son circuit un tel vide , Scipion n'aurait pas pu venir à bout de le brûler entièrement en une seule nuit.
Par le calcul exact du camp , tel que Polybe le décrit , chaque face contient 2,016 pieds, qui font 366 toises ; et la totalité de la superficie du camp contient 4,064,256 pieds , qui font 1 12,896 toises en carré.
Quand le nombre des troupes augmentait , on se contentait d’augmenter la mesure et l’étendue du camp, sans en changer la forme. Lorsque le consul Livius Salinator reçut dans son camp les troupes de Néron , son collègue, on n'augmenta point ' l'espace du camp ; on
serra seulement les troupes, parce que celles de Néron ne devaient pas y demeurer longtemps , et c'est ce qui trompa Asdrubal. Castra nihil attela errorcmfaciebant.
Polybe ne marque point le lieu où étaient campés les lieutenants , legati , qui tenaient le premier rang après le consul , les préteurs et les autres officiers. Il y a beaucoup d'apparence qu’ils n'étaient pas fort éloignés delà (ente du consul , avec lequel ils avaient nn rapport continuel , aussi bien que les tribuns.
Il ne parle pas non plus des portes du camp. Il y en avait quatre, selon Tile-Live. Ad quatuor 1 portas exercitu m inslruxit , ut siyno dalo, ex omnibus partions eruptionem facerent. Il les nomme ensuite : l' Extraordinaire, la droite principale , la gauche principale, la Questorieiuxe. Elles ont encore d’autres noms, ce qui forme de grandes difficultés pour concilier ensemble les auteurs. On croit que la porte Extraordinaire s’appelait de la sorte , parce qu'elle était près de l’endroit où campaient les extraordinaires , et qu'elle était la même que la Prétorienne .nommée ainsi parce qu’elle était voisine du prétoire. La porte opposée à celle-là , et qui était à l'autre extrémité du camp , s'appelait Décumane , parce qu’elle était voisine des dixièmes manipules de chaque légion ; et il y a apparence qu’elle est la même que la Queslorie une , nommée par Tite-Live dans l’endroit cité. Je n’entre point dans un plus grand détail sur ces portes, ce qui demanderait de longues dissertations.
Mais on ne peut assez admirer l’ordre , la disposition , la symétrie de toutes les parties du camp des Romains, qui ressemble plutéti une ville qu’à un camp , la tente du général placée dans un lieu éminent , au milieu des autels et des images des dieux, qui semblaient leur rendre la Divinité présente , et environnée de toutes parts des principaux officiers , toujours prêts à recevoir et à exécuter ses ordres. Quatre grandes rues qui répondent oui quatre portes du camp, coupées par beaucoup d’autres rues, toutes parallèles les unes aur autres. Une infiuité de tentes , tirées comme
Liv. lit». TI, n. 16.
• Id. Ilb. *0. n. 27.
au cordeau .placées dans une distance égale, et rangées avec une parfaite symétrie. Et ce camp si vaste, si étendu, si diversifié dans ses parties , qui paraîtrait avoir coûté un travail et un temps inûni , était souvent l'ouvrage d’une heure ou deux , et semblait être sorti tout à coup de terre. Tout cela n'est pourtant encore rien en comparaison de ce qui fait comme l’âme du camp : je veux dire la sagesse du commandement, l’attention et la vigilance du général, la parfaite soumission des officiers subalternes , le dévouement des soldats aux ordres de leurs chefs , et la discipline militaire , observée avec une exactitude et une sévérité sans exemple ; qualités qui ont mis le peuple romain au-dessus de toutes les nations , et qui enfin l’en ont rendu maître. Il fallait que la manière de camper des Romains fût bien excellente et bien parfaite , puisqu'ils l'ont observée inviolablement pendant tant de siècles et avec un si grand succès, et qu'il est presque sans exemple que leurs ennemis aient pu les forcer dans leur camp.
On a renoncé à cette coutume de fortifier régulièrement le camp, regardée par les Romains comme unedes parties les plus essentielles de la science et de la discipline militaire.Le nombre des troupes dont les armées sont maintenant composées , et qui occupent un terrain considérable , paratt n’êlre point susceptible de ce travail, qui deviendrait infini. Les peuples d’Àsie 1 dont les armées étaient bien plus nombreuses que les nôtres, ne manquaient jamais d’euvironner au moins leurs camps de fossés très-profonds , n'eût-ce été que pour un jour ou pour une nuit , et souvent ils le fortifiaient de bonnes palissades. Xénophon remarque que c'était le grand nombre même de leurs troupes, qui leur rendait cette pratique aisée.
On convient que nul peuple n'a porté à un plus haut degré de perfection la connaissance cl la pratiqne de toutes les parties de l'art militaire que le peuple romain : mais il faut nvouer qu'il a excellé snrtout dans la science des campements, et dans celle de ranger une armée en bataille. Aussi est-ce ce qu’a le plug admiré en lui Polybc , bon juge en cette ma-
< Xtoopb. in Cjrop. Itb. ï, psg. 80.
IS
lière , et qui avait été longtemps témoin de l’excellente discipline qui se gardait parmi le» troupes romaines. Quand Philippe , père de Persée , et avant lui Pyrrhus , prévenu d’estime pour les Grecs, et pleins de mépris pour toutes les autres nations , qu’ils traitaient de barbares , envisagèrent pour la première fois la distribution et l’ordre du camp des Romains, ils s’écrièrent, pleins de surprise et d’admiration : Ce n’est pas là, certes, uite disposition barbare.
Mais ce qui doit le plus nous étonner, et ce qu’on a peine même à concevoir, tant nos mœurs en sont éloignées, c’est ce caractère d’un peuple endurci aux travaux les plu» rudes , et invincible aux fatigues les plus accablantes. On voit ici ce que peut une bonne éducation , et une heureuse habitude contractée dès la plus tendre jeunesse. La plupart de ces soldats, quoique citoyens romains, avaient soin de leur bien , et cultivaient eux-mêmes leurs héritages. Hors du temps de guerre , iis s’exerçaient aux travaux les plus pénibles. Leurs mains , accoutumées à manier tous les jours le hoyau , à fouir la terre , à conduire une pesante charrue , ne faisaient que changer d'exercices , et trouvaient même du soulagement dans ceux que la discipline militaire leur imposait ; comme on dit que les Spartiates n’étaient jamais plus à leur aise qu’à l’armée et dans le camp , tant leur vie dans tout autre temps , était dure et austère.
Il n’est pas jusqu’à la propreté ( qui le croirait?; dont on ne prit un soin particulier dans le camp romain. Comme la grande rue, située devant le prétoire , était fort fréquentée par les officiers et les soldats , qui y allaient prendre l’ordre, et par cette raison exposée à beaucoup de malpropreté , il y avait des soldats chargés de la balayer tous les jours en hiver, et d’y jeter de l’eau en été pour empêcher la poussière.
g y. — Foicrir.il» et imam ou soldats
ET SE» orriCIEE» BOHAI19 SAKS LEVE CAEF
Le camp étant préparé de la manière dont on vient de l’exposer, les tribuns assemblés, prennent le serment de tout ce qu’il y a
d'hommes dans choque légion, tant libres qu’esdaves. Tous jurent l’un après l'autre; et le serment qu’ils font consiste à promettre qu'ils ne voleront rien dans le camp , cl que ce qu'ils trouveront dans le camp , ils le porteront aux tribuns.
On avait déjà fait prêter un pareil serment aux soldats dans le temps de leur enrôlement : j'ai différé jusqu'ici à le rapporter ,alin qu'étant joint à l'autre , on en sente mieux la force. Par ce premier serment *, a le soldat promet a de ne rien voler , soit seul , soit avec plu- « sieurs, dans l’armée , ou à dix mille pas de a l’armée, et de le porter nu consul.ou de rena dre au légitime possesseur ce qu’il aura « trouvé qui passera le prix d’un sesterce , « c’est-à-dire deux sous et demi, excepté cera taines choses qui sont mentionnées dans le a serment. » Quand on parle ici de dix mille pas loin de l’armée , ce n’est pas qu’au delà de cet espace il fût permis aux soldats de voler; mais pour lors ce qu’ils avaient trouvé, ils n’étaient point obligés de le porter au cousu). Parmi les exceptions était le fruit d’un arbre, pomum. Fronlin’sur ce qu’en avait écrit Marcus Sraurus, rapporte néanmoins comme un exemple mémorable de l’abstinence romaine , de ce qu’un arbre fruitier , s’étant trouvé dans l’enceinte du camp , on en était sorti le lendemain sans que personne y eût touché. C’était Scaurus qui commandait alors l’armée.
Ce serment montre jusqu’où les Romains portaient l’attention et l’cxactitudc à empêcher dans l’armée tonte rapine et toute violence, puisque non-seulement le vol est interdit au soldat avec une sévérité inexorable , mais qu’on ne lui permet pas môme de profiter de ce qu’il a rencontré sur son chemin , et que le hasard lui a présenté. En effet , les lois traitent de vol ce qu’on retient ainsi du bien d’autrui après l’avoir trouvé, soit qu’on en connaisse le maître , ou qu’on l’ignore Qui alienum jacens lucri (acitndi cousd suslulit, furti obstringilur , site scit cujus sit, sire nescit.
• Aul. Gcll. lib. 16, c»p. 4.
• front. slraOig. lib. 4 , cap 3
» Sabla, ci lib. — Jur. civil. 2.
J'ai dit que le vol 1 était défendu avec une sévérité inexorable. On en voit un exemple bien terrible , même sous les empereurs, l’a soldat avait volé une poule à un paysan , et l’avait mangée avec les neuf autres soldats de la chambrée. L’empereur Pescennius Niger les condamna tous dix à la mort , et ce ne fut qu’aux instantes prières de toute l’armée qu’il leur laissa la vie , en les obligeant de donner chacun au paysan dix poules, et leur imposant une noie d’infamie publique tant que durerait cette guerre. Que de crimes une telle rigidité est capable d’arrêter ! Quel spectacle qu’uo camp si bien réglé! Mais quelle différence entre des soldats soumis et disciplinés de la sorte au milieu du paganisme, et nos maraudeurs , qui se disent chrétiens, et qui ne craignent ni Dieu ni les hommes ! La clôture du camp était un bon rempart contre les désordres et la licence ; et nous verrons bientôt que. dans In marche même , la sévérité de la discipline tenait lieu de haie et de clôture.
Un ordre merveilleux régnait dans tout le camp et de jour et de nuit , pour le mot du guet , pour les sentinelles , pour les corpsde-gardc, et c’est ce qui en faisait la sûreté et le repos. Pour rendre la garde plus sôre et moins accablante, on divisait la nuit en quatre parties ou quatre veilles , et le jour en quatre stations. Chacun avait sa fonction marquée, soit pour le lieu, soit pour le temps ; et dans le camp tout était compassé et arrangé comme dans une famille bien réglée.
J’ai déjà parlé ailleurs de la simplicité des anciens pour le vivre et pour l’équipage. Le second Scipion l’Africain ne permettait au soldat d’avoir qu’une marmite, une broche et un pot de bois. On n’en trouva pas davantage dans le meuble d’Épaminondas 1 , ce famrui général ries Thébains. Les anciens généraux de Rome n’étaient pas plus magnifiques. On ne savait à l’armée ce que c’était que vaisselle d’argent’ : il n’y en avait que pour
i Spariian in Pcsccnn.
* ■ Eparninondas , dux Tbebanorum . tant* absünenti* « tait . ut in supellectiil cjus, præter ahenum et Yernuol- « cum , nibll invenirelur.» ( Fnoimü. Stratag. Ilb. 4, cap. 3. )
» «Præter equos virosque , et si quid argenli.quw ■ plurirnùm in phaleris «quorum { non ad vesccndom « facto perexlguo, uliqae militantes , utebantur ) , omo»
)gle
les sacrifices, one coupe el une salière. L’argent brillait aussi dans l’ornement des chevaux. L'heure du dîner et du souper élait indiquée par un certain signal. Nous avons vu que la plupart des empereurs romains prenaient leurs repas en public, et souvent même en plein air. On a remarqué que Pescenriius ne se servait point du secours des toits contre la pluie '. Le repas de ces empereurs*, aussi bien que ceux des anciens généraux dont parle Valère Maxime, étaient tels, qu’ils pouvaient les prendre librement en public : les mets qu'on y servait n’avaient rien qu’il fallût cacher aux yeux des soldats, qui voyaient avec joie et admiration que leurs maîtres n’étaient pas mieux nourris qu'eux.
Ce qu’il y avait de plus admirable dans la discipline des Romains, était l'exercice continuel où l'on tenait les soldats , soit dans le camp , soit hors du camp, de sorte que jamais ils ne demeuraient oisifs. Les soldats de nouvelle levée faisaient régulièrement l’exercice deux fois le jour , les anciens une fois. On les formait à toutes les évolutions et à toutes les parties de l'art militaire '. On les obligeait de nettoyer exactement leurs armes*, et de les tenir toujours propres et luisantes. On leur faisait faire des marches forcées pendant un assez long espace , chargés de leurs armes et de plusieurs pieux , et souvent dans des lieux difficiles el escarpés. On les accoutumait à
« cetera prrda dirlpicnda millii data cal. » ( Liv. lib. 22 , d.52.)
* a Idem ,tn omol cipeditlone , ante omnea militarem a cibum xumpslt... ncc sibi uuquam, vel contra imbres,
« queslvil lecü suflragium. » (Capitoli.)
1 • Fuit ilia simplicités aniiquorum in cibo capiendo , a humanitaüs slrnul et conlinenti» cerlisslma index. Nam « maximis viril prandere et coenare in propatulo. verc- « cundts non erat. Ncc sané utlas epulas batte Inuit . quas « ocults populi sobjicere erubesccreni » ( Val. Maxim. HbsS.aap.fc)
* « Ibl, quia otiosa castra erant. crebrô decurrere milites a cogebat (Sempronius) , ut tirones assue errent signa IC « qui . et in Scie cognoacere ordfncs tuos. » ( Liv. lib. 23, n.35.)
a Primo die iegiooes in armis quatuor mlllium spatio « decurreruot. Secundo die anna curare et tergere ante . tenlorta jasait (Scipio AJricanus). Tertio die sudlbus in- « lcr se in modum justæ pugnse concurrerunt , pr.rpila- « tisque missiiibus jacuiali sunt. » (Liv. tlb. 26, n, 51. j
4 «Acucre aili gladios : alti galeas bucutasquc, scuta « alil , loricasque tergere. a ( Liv. lib. 44, n. 34.)
17 if}#
I garder toujours leurs rangs , mémo dans le trouble et dons la confusion , et à rte perdre jamais de vue leurs étendards. On les mettait aux mains les uns contre les autres dans des combats simulés , dont les offieiers , les généraux et le consul même étaient témoins , et auxquels ils faisaient gloire de prendre part en personne. Lorsqu’il n'y avait point d’ennemi à combattre , on occupait les troupes à des ouvrages considérables, tant pour les tenir en haleine que pour l'utilité publique. Tels sont en particulier les grands chemins , appelés pour celte raison via militares , el qui sont le fruit de cette sage et salutaire pratique *.
Qu’on juge si , parmi ces exercices, qui étaient presque continuels , on pouvait trouver lieu à ces indignes divertissements qui entraînent également la perte du temps et du bien. Celte manie, cette fureur du jeu , qui , à la honte de notre siècle , a forcé les remparts du camp el les lois de la discipline militaire, eût été regardée chez les anciens comme le plus sinistre et le plus effrayant de tous les prodiges.
Art. V. — Des batailles.
Il est temps de faire sortir nos troupes de leur camp, soit Grecs, soit Romains, et de les mettre en campagne pour en venir aux mains avec les ennemis.
t I. — C'EST DU GrxfctAt. PEmCIPALEMEET QUE DÉPEÜD LE SUCCES DES 1ATA1U.ES.
C’est ici que paraît le mérite guerrier dans toute son étendue. Pour juger si un général était digne de ce nom, les anciens examinaient la conduite qu’il avait gardée dans une bataille. Ils n’en attendaient pas le succès du nombre des troupes, qui ne sert souvent qu’a embarrasser, mais de sa prudence et de son courage, cause et garant de la victoire. Ils le regardaient comme l'Ame de l’armée, qui en règle les mouvements, à la voix de qui tout
< < Stratum militari labore lier.» ( Qciutil, lib * .
csp. H. )
obéit , et dont , pour l'ordinaire , la conduite bonne ou mauvaise , entraîne le gain ou la perte d'une bataille. Tout était désespéré chex les Carthaginois, lorsque Xanlippe le Lacédémonien y arriva. Sur le récit qu'on lui Ht de ce qui s’était passé dans le combat , il en attribua le mauvais succès uniquement A l'incapacité des chefs ; et il le lit bien voir. Il n’avait amené avec lui ni infanterie, ni cavalerie, mais il savait en faire usage. Tout changea en peu de temps , et l'on connut qu’une bonne tète vaut mieui que cent mille bras. Les trois défaites des Romains par Annibal leur montrèrent quelles étaient les suites d’un mauvais choix. La guerre contre Persée avait tratné en longueur pendant trois ans par la faute des trois consuls qui en avaient été chargés ; Paul Émile la termina glorieusement en moinsd'une année. C’est dans ces occasions qu’on sent quelle différence il y a entre un homme et un homme.
Le premier soin d'un général , et qui demande un grand fonds de jugement et de prudence, est d’examiner s’il est A propos ou non de donner une bataille : car les deui partis peuvent être également dangereux. Mardodonius périt misérablement avec son armée de trois cent mille hommes pour n’avoir pas suivi le conseil d’Artabaie , qui l’exhortait à ne point donner de combat , et A employer plutôt l’or et l’argent contre les Grecs que le fer. Ce Rit contre l’avis du sage Memnon que les généraux de Darius engagèrent la bataille du Granique, qui porta le premier coup à l’empire des Perses. L’aveugle témérité de Varron , malgré les remontrances de son collègue et les avis de Fabius, précipita la république dans la malheureuse journée de Cannes, au lieu qu'un délai de quelques semaines aurait peut-être ruiné Annibal pour toujours. Persée , au contraire, manqua l’occasion de battre les Romains pour n’avoir pas profité de l’ardeur de son armée, et ne les avoir pas attaqués brusquement après la défaite de leur cavalerie, qui avait jeté le trouble et la consternation dans leurs troupes. César était perdu après la journée de Dyrrachiura, si Pompée eût su profiter de son avantage. Il y a des instants décisifs pour les grandes entreprises. L’important est de prendre sagement son parti , et de saisir le
moment favorable, qui ne revient 1 plus quand on l’a manqué ; et le tout dépend ici de b prudence du général. Il y a un * partage de soins et de devoirs dans l’armée. La tête ordonne, les bras exécutent. Ne songez , disait Olhon A scs soldats ’, qu'à ro< armes et à combattre vaillament ; laissez-moi le loin it prendre de justes mesures , et celui de conduira votre valeur.
g II. — SOIS S DB CONSULTES LES DIEUX BT DE HA * SANGLER LES TROUPES AYANT LE COMBAT.
C’est dans le moment de donner une bataille que les anciens se croyaient le plus obligés de consulter les dieux, et de se les rendre favorables. Ils lesconsultaient par le vol oulechaatdes oiseaux, par l’inspection des entrailles des bêtes immolées, par la manière dont mangeaient les poulets sacrés, et par d’autres choses pareilles. Ils travaillaient A se les rendre propices par les sacrifices, par les vœux , par les prières. Plusieurs d’entre les généraux , surtout dans les premiers temps, s’acquittaient de ces devoirs de bonne foi, et avec des sentiments reügieai, qu’ils poussaient quelquefois jusqu’A une superstition puérile et ridicule : d’autres les méprisaient dans le fond de l’âme , ou même s’en moquaient ouvertement ; et l’on ne manquait pas d’attribuer A ce mépris irréligieux les malheurs que souvent leur ignorance ou leur témérité leur attiraient. Jamais prince ne témoigna plus de respect pour les dieux que le grand Cyrus. Près de fondre sur Crésus, il entonne l’hymne du combat , et toute l’armée y répond par de grands cris en invoquant le dieu de la guerre. Paul Émile , avant que de combattre contre Persée, immola de suite à Hercule jusqu’à vingt bœufs, sans trouver dans toutes ces victimes aucun signe favorable : ce ne fut qu’au vingt et unième qu’il crut en voir qui lui promettaient la victoire. Nous avons
1 « St in occuionit momrnlo, cujus pratlcrvolal oppor- • tanin», cunctatai pauiùm rueris. nequlcquàm oti « amissam qu.fr.!*. » , Ut. IU>. 25, n. 38.)
1 « Divisa inter eiercitum ducesque munie. Militibat n cupkio pugnandl convenu : duces prnvidcndo , conjttl- « tando... prosunt.» (Tacit. Hist. lib. 3, cap 20.)
> • Vobis arma elaoimus ail : mihi convilium et virât tulis vestne regimen retinquiie.» ( 16. lib 1 cap. 8t.)
aussi des eiemples contraires. Epaminondas , non moins brave , mais moins superstitieui que Paul Émile, voyant qu'on voulait l'empècher de donner la bataille de Leuclres en lui annonçant de mauvais augures, répondit par un vers d'Homère, dont le sens est : 11 n'y a qu’un seul bon augure , qui eet de combattre pour sa patrie. Un consul romain, déterminé absolument à combattre l'ennemi dés qu'it en approcherait , se tint , pendant tout le voyage, bien clos et couvert dans sa litière , pour ne point voir de mauvais augure qui pût rompre son dessein. Un autre fit plus, et voyant que les poulets ne mangeaient point , il les jeta dans la mer, en disant : Qu'ils boivent doue, puisqu’ils ne veulent pas manger. Ces exemples d’irréligion étaient rares, et le sentiment contraire prévalait. Il y avait sans doute de la superstition dans plusieurs de ces cérémonies : mois les sacrifices, les vœux , les prières, qui précédaient toujours les batailles, étaient une preuve qu’on n’en attendait le succès que delà Divinité, qui seule en disposait.
Après avoir rendu ces devoirs aux dieux , on se tournait du côté des hommes , et le commandant exhortait ses soldats. C’était une coutume généralement établie chez tous les peuples , de haranguer les troupes avant le combat , et cette coutume était fcrt raisonnable, et pouvaitcontribuer beaucoup à la victoire. Il est juste , quand on est près de marcher -contre les ennemis et d’en venir aux mains , d'opposer à la crainte de la mort, qui parait pour lors prochaine , des motifs puissants, et capables, sinon d'étouffer entièrement cette crainte gravée dans le fond de la nature , du moins de la combattre et de la vaincre. Ces motifs, tels que sont l’amour de la patrie, l’obligation de la défendre au prix de son sang , le souvenir des victoires passées , la nécessité de soutenir l’honneur de la nation , l’injustice d’un ennemi violent et cruel , le danger où se trouveront exposés les pères , les mères , les femmes, les enfants des soldats : ces motifs , dis-je, et beaucoup d’autres pareils, représentés par la bouche d’un général qu’on aime et qu’on respecte, peuvent faire une forte impression sur l’esprit des soldats. L’éloquence militaire consiste moius dans les paroles que dans un cerlain air d’autorité qui impose , et
encore plus dans l’inestimable avantage d’être aimé des troupes, qui peut en tenir lieu *.
Ce n’est pas , comme le remarque Cyrus * , que de pareilles harangues puissent changer en un moment leur disposition , et de timides et lâches que seraient des soldats , les rendre tout à coup hardis et intrépides : mais elles réveillent, elles animent le courage qui leur était naturel , et y ajoutent une nouvelle force et une nouvelle vivacité.
Pour juger sainement delà coutume de haranguer les troupes, généralement et constamment employée chez tous les anciens , il faut se transporter dans les siècles où ils vivaient , et faire une attention particulière à leurs mœurs et n leurs usages.
Les armées , chez les Grecs et chez les Romains , étaient composées des mêmes citoyens à qui , dans la ville et eu temps de paix , ou avait coutume de communiquer toutes les affaires. Le général ne faisait dans le camp oa sur le champ de bataille que ce qu’il aurait été obligé de faire à la tribune des harangues.
Il honorait ses troupes , et attirait leur confiance et leur affection en leur faisant part de ses desseins , de ses motifs , de ses moyens. Par là il intéressait le soldat au succès. Le spectacle seul des généraux, des officiers, des soldats assemblés, leur communiquait à tous un courage et une ardeur réciproque. C’est l’effet de toutes les assemblées : elles réveillent , elles remuent. Chacun se pique d’y faire bonne contenance , et oblige son voisin à l’imiter. On se rassure dans sa crainte par la valeur des autres. La disposition des particuliers devient celle de tout le corps , et donne le ton aux affaires.
Il y avait des occasions importantes où il était plus nécessaire de réveiller la bonne volonté et le zèle du soldat : lors , par exemple, qu’il fallait faire une marche difficile et forcée, pour se tirer d’une situation fâcheuse, ou pour en prendre une plus commode ; lorsqu'on avait besoin de courage , de patience , de constance pour supporter une disette , un manquement de choses nécessaires , un état pénible à la nature; lorsqu’on songeait à tenter
* a CharilaU'm (mravcr.it toco «ucloriUltU. ( TaCIT. in Agricol. cap. ifi. )
* Xcnopb. in Cyrop. lib. 3, pag. 81.
une entreprise difficile, périlleuse , mais trèsutile par le succès -, lorsqu’il fallait consoler , rassurer , ranimer après un échec ; lorsqu'il s'agissait de faire une retraite hasardeuse à la vue de l’ennemi , ou dans un pays dont il était mattre ; enfin , lorsqu’il ne fallait plus qu’un généreux effort pour terminer une guerre ou une entreprise importante.
Dans ces occasions et d’autres semblables , les généraux ne manquaient jamais de parler publiquement aux troupes pour sonder leurs dispositions par des acclamations plus ou moins fortes ; pour les informer des raisons qu'on avait de prendre tel ou tel parti , et les y faire entrer ; pour dissiper tes feux bruits , qui exagéraient les difficultés et abattaient le courage ; pour leur faire envisager les remèdes qu’on préparait à leurs maux , et le succès qu’on en espérait ; pour les instruire des précautions qu’on avait à prendre et des motifs de ces précautions. Le général avait intérêt de flatter le soldat en lui faisant confidence de ses desseins, de ses craintes, de ses expédients, afin de l'engager à y prendre part , et d’agir de concert avec son général , et par les mêmes motifs. Ce général, au milieu de ses soldats , qui tous étaient , comme lui , nonseulement membres de l’état , mais adnds à partager l’autorité du gouvernement, se regardait comme un père au milieu de sa famille.
On a de la peine à comprendre comment il se pouvait faire entendre des troupes. Il faut se souvenir que, chez les Grecs et les Romains , les armées étaient peu nombreuses. Celles des premiers n'allaient guère , pour l’ordinaire , qu’à dix ou douze mille hommes, et celles des Romains rarement au double : je ne parle pas des derniers temps. Les généraux s’y faisaient entendre, comme les orateurs se faisaient entendre dans la place publique , où était la tribune aux harangues. Le peuple n’entendait'pas tout ; mais néanmoins tout le peuple était instruit i Rome et à Athènes , tout le peuple délibérait et décidait , et personne ne se plaignait de n’avoir pas entendu. Il suffisait que les plus anciens, les plus considérables , les principaux des manipules et des chambrées se trouvassent à la harangue , dont ensuite ils rendaient compte aux autres.
On voit dons la colonne Irajane l’empereur
haranguant les troupes de dessus un tribunal de gazon élevé au-dessus de la tête des soldats , les principaux officiers autour de lui sur la plate-forme, et la foule répandue tout autour. On ne saurait croire combien peu de place occupe une multitude d’hommes sans armes qui se tiennent debout , qui se pressent: car les harangues ordinaires se faisaient dans le camp au soldat tranquille et désarmé. D’ailleurs on s’accoutumait de jeunesse à parler dans l’occasion avec une voix forte et distincte.
Quand les armées étaient plus nombreuses, et qu’on était près de donner le combat . il y avait une manière de haranguer les troupes qui était fort simple et fort naturelle. Le général, monté à cheval, parcourait les rangs, et disait quelques mots aux différents corps pour les animer. Alexandre en usa ainsi à la bataille d’issus1. Darius*, il celle d’Arbelles, fit i peu prés la même chose , mais d’une manière différente. De dessus son char il harangua ses troupes , tournant ses yeux et ses mains vers les officiers et les soldats qui l’environnaient. Ni l’un ni l'autre sans doute ne pouvaient être entendus que de ceux qui étaient le plus près d’eux : mais ceux-ci faisaient bientôt passer le gros de leurs discours au reste de l’armée.
Justin, abréviateur de Trogue Pompée5, eicellent historien qui vivait du temps d’Auguste, rapporte en entier une harangue que son auteur met dans la bouche de Milhridatc. Elle est fort longue, ce qui ne doit pas paraître étonnant, parce que Mithridate ne la fait pas dans le moment d’une bataille, mais simplement pour animer ses troupes contre les Romains, qu’il avait déjà vaincus en plusieurs combats, et qu’il songeait encore à attaquer de nouveau. Son armée était de près de trois cent mille hommes, et composée de vingt-deux nations différentes, qui avaient chacune leur langue particulière, et Milhridatc les savait toutes; de sorte qu’il n’avait pas besoin de truchements pour leur parler. Justin en rap-
1 « Alexander ante prima signa ibal... qnuroaue *?• « men ohrqi^itaret . varié oratione . ui cujusqoc aninw « aptumeral, milites alloqucbalur. ( Q. Cdkt. lib. 3, cap. 10. )
* « Darius, sicul curru cminebat, dcilcrà lævâquc al • clrcumslantium agmina oculos manusque ciicumfc- « rens , etc. » ( Q. Ccrt. lib. i , cap. 14. )
1 Justin- lib. 38, rap. 17.
portant la harangue dont il s’agit, dit simplement que Mithridale convoqua l'assemblée des soldais : ad eoncionem milites vocal.
Mais comment s’y prit-il pour se faire entendre à ces vingt-dcui nations? Répéta-t-il à chacune d'elles le long discours qui est rapjporté dans Justin? Cela n’est pas vraisemblable. Il serait à souhaiter que l’historien se fut expliqué plus clairement, et nous eut donné quelque lumière sur ce point. Peut-être se contenta-l-il de parler lui-même à sa nation 'et d'instruire les autres de scs vues et de ses desseins par des truchements.
Annibal en usa de la sorte'. Près de donner la bataille contre Scipion en Afrique, il crut devoir exhorter ses troupes ; et comme tout était différent entre elle», langage , coutumes, lois, armes, vêtements, intérêts, il employa aussi différents motifs pour les animer.
a Aux troupes auxiliaires il proposa une « récompense présente et une augmentation « de solde sur le butin qu’on ferait. Il réveilla « les sentiments de haine particuliers et natu- « rets aux Gaulois contre les Romains. Pour « les Liguriens, qui habitaient un pays de a montagnes âpres et stériles, il leur montra « les campagnes fertiles de l'Italie comme le a fruit de leur victoire. Il représenta aux Mauo res et aux Numides la dure et violente do- « minalion de Massinissa, à laquelle ils seraient « soumis s’ils étaient vaincus. Il anima ainsi « ces différentes nations par différentes vues a de crainte et d'espérance. Quant à ce qui « regarde les Carthaginois*, tout fut mis en « usage d’une manière vive et louchante : le « danger de leur patrie, leurs dieux pénates, • les tombeaux de leurs ancêtres, l'épouvante a et la consternation de leurs pères et mères, « de leurs femmes, de leurs enfants ; enfin le « sort de Carthage, que le succès de la bataille « allait ou ruiner et réduire pour toujours â « l’esclavage, ou rendre maîtresse de l’uni- « vers, tout étant extrême dans ce qu'elle avait « â craindre ou à espérer. » Voilà un fort beau
> Liv. lib. 30. n. 33.
* sCarthilgtnicnifbus mania patrie, dit penales, sepul- « cri roajorum . liberi cum paronlibus cnnjugesque pn>i- « de , au excidium serviliumque , aut imperium orbis « lerrarum ; nihil tut in metum , aul in spem medium « oMentatur. »
discours : mais comment se fit-il entendre A ces diverses nations? Tite-Livc le marque. Il parla lui-même aux Carthaginois, et chargea les chefs de chaque nation de leur parler en conformité de ce qu’il leur avait dit.
De même le général assemblait quelquefois les officiers de son armée ; et, après leur avoir exposé ce qu’il souhaitait qu’on dit aux troupes de sa part, il les renvoyait chacun dans leurs corps ou dans leurs compagnies, pour leur faire le rapport de ce qu'ils avaient entendu, et pour les animer au combat. Arrien ' le marque en particulier d'Alexandre-le-Grand avant la fameuse bataille d'Arbclles.
8 III. —MANIÈRE DE RANGES LES ARMEES EN BATAILLE, ET DR DONNER I.R COMBAT.
La manière de ranger les armées en bataille n'était pas uniforme chez les anciens, et elle ne pouvait pas l’être, parce qu’elle dépend des circonstances, qui varient à l’infini, et demandent par conséquent divers arrangements. L’infanterie ordinairement était placée au centre, sur une ou plusieurs lignes, et la cavalerie sur les deux ailes.
A la bataille de Thymbrée *, toutes les troupes de Crésus, tant de pied que de cheval , étaient rangées sur une même ligne, ëlavaient trente hommes de profondeur; excepté les Egyptiens, dont le nombre montait â six vingt mille hommes. Ils étaient partagés en douze gros corps ou bataillons carrés de dix mille hommes chacun, qui avaient cent hommes de front et autant de profondeur. Il ne fut pas possible à Crésus de leur faire changer ceite arrangement, auquel ils étaient accoutumés; ce qui rendit inutiles la plus grande partie de ces troupes, qui étaient les meilleures de l'armée, et ne contribua pas peu à la perte de la bataille. Les troupes persanes combattaient ordinairement sur vingt-quatre de hauteur. Cyrus, â qui il importait de former le plus grand fiont qu’il lui serait possible pour ne pas être enveloppé par les ennemis, dédoubla scs files, et les mit sur douze de hauteur seulement. On sait quel fut le succès de ce combat.
• Arian. Ilb.3. pas 117
• Xcnoph. in Cyiop. UL>. 6 p«g. 158, cb*.
SJ
Dans la bataille de Lenctres', les Lacédémonicns, qui avaient, tant de leurs propres troupes que de celles des alliés, vingt-quatre mille hommes d’infanterie et seize cents chevaux , étaient rangés sur douze de hauteur; et les Thébains sur cinquante, quoiqu’ils n’eussent que six mille fantassins et quatre cents chevaux. Cela parait contre les régies. Le dessein d’Épaminondas était de tomber d’abord, avec tout le poids de son épais bataillon, sur la phalange des Lacédémoniens , bien sûr que , s’il pouvait l’enfoncer, tout le reste de l’armée serait bientôt mis en déroule; et, en effet, c'est ainsi que la chose arriva.
J’ai fait ailleurs la description de la phalange macédonienne , si célèbre chez les anciens *. Elle se divisait ordinairement , selon Polybe, en dix corps , dont chacun était composé de seize cents hommes, rangés sur cent de front, et seize de profondeur. Quelquefois on doublait ou l’on dédoublait ce dernier nombre , selon l’exigence des cas. Le même Polybe donne à un escadron huit cents chevaux rangés pour l’ordinaire sur cent de front, et sur huit de hauteur ; il parle de la cavalerie persane.
Pour ce qui regarde les Romains, leur coutume de ranger l’infanterie sur trois lignes dura assez longtemps, et fut nssez uniforme. Entre ahtres exemples, celui de la bataille de Zama entre Scipion et Annibal peut solTire pour nous donner une juste idée de la manière dont les Romains et les Carthaginois rangeaient leurs troupes.
Scipion plaça les hastaires à la première ligne, laissant des intervalles entre les cohortes. Il mit à la seconde les princes , postant leurs cohortes, non vis-à-vis les espaces de la première ligne, comme c’était la coutume chez les Romains, mais derrière les cohortes des hastaires, laissant des intervalles qui enfilaient ceux de la première ligne, et cela à cause du grand nombre d'éléphants qui étaient dans l’armée ennemie, auxquels on voulait laisser un passage libre. Les triaires étaient sur la troisième ligne, et formaient comme un corps de réserve. La cavalerie était répandue sur les
* Xenoph. Ilist. lib. 6, pag. 506, etc.
• Tome II. pag 146, elc., de celte édition. — Poljb. lib 17, pag. 764-467.- Id. lib. là, pag. 661.
deux ailes ; celle d’Italie à la gauche, commandée par Lélius; celle des Numides à la droite, commandée par Massinissa. 11 jeta dans les espaces de la première ligne des armés à la légère , et leur donna ordre de commencer le combat, de manière pourtant que, s’ils étaient poussés , ou ne pouvaient soutenir le choc des éléphants , ils se retirassent , ceux qui courraient le mieux, derrière toute l’armée par les intervalles directs , et ceux qui se verraient enveloppés, par les espaces de traverse, A droite et à gauche.
Pour ce qui est de l’autre armée , plus de quatre-vingts éléphants en couvraient le front. Annibal plaça ensuite les étrangers soudoyés, au nombre d’environ douze mille, Liguriens, Gaulois, Baléares, Maures; derrière cette première ligne, les Africains et les Carthaginois. C’était l’élite de son armée, et il les destinait pour tomber sur l'ennemi quand il serait fatigué et affaibli par le combat; et à la troisième ligne , qu’il éloigna de la seconde de plus de cent pas ', les troupes qui étaient venues d’Italie avec lui, auxquelles il ne se fiait pas , parce qu’elles avaient été arrachées par force de leur pays , et qu’il ne savait s’il devait les regarder comme ennemies ou alliées. II mit sur l’aile gauche la cavalerie des alliés numides , et sur la droite celle des Carthaginois.
Je souhaiterais que Polybe ou Tite-Live noos eussent marqué quel était le nombre des troupes de part et d’autre , et quelle profondeur les généraux leur avaient donnée en les rangeant en bataille. Dans la bataille de Cannes, qui précéda celle-ci de quelques années, il n’est fait nulle mention des hastaires, des princes, des triaires, qui formaient ordinairement les trois lignes de l'armée romaine. Tite Live sans doute la suppose comme une chose d’usage et connue de tout le monde.
Il était assez ordinaire , surtout A certains peuples , de jeter de grands cris, et de frapper de leurs épées sur leurs boucliers , en s’avançant vers l’ennemi pour l’attaquer. Ce brait , joint à celui des trompettes, était fort propre à étouffer en eux , par une sorte d’étourdissement , toute crainte du danger, et à leur io-
• Plus d'uu stade.
«*es» 323 <£*»
spirer un courage et une hardiesse qui n’enrisageait plus que la victoire et bravait la mort.
Quelquefois les troupes allaient à pas lents et de sang-froid au combat : quelquefois, quand elles approchaient de l'ennemi, elles s’élançaient contre lui avec impétuosité par une course rapide. Nous avons vu de grands liommcs partagés de sentiments sur ces deux sortes d’attaque. A la journée des Thermopyles , jl’espion de Xcrxès trouva les Spartiates qui se préparaient au combat en peignant leur chevelure*. Jamais pourtant danger ne fut plus grand. Cette bravade ne convenait qu'à des soldats déterminés, comme ceux-là , à vaincre ou k périr : d’ailleurs , c'était leur coutume ordinaire.
Les armés à la légère commençaient ordinairement l’action , et lançaient leurs traits , leurs flèches, leurs pierres contre les éléphants, s’il y en avait , ou contre les chevaux , ou contre l’infanterie , pour tâcher d’y jeter le désordre; après quoi ils se retiraient k travers les vides de leurs troupes derrière la première ligne, d’où ils continuaient leurs décharges par-dessus la tête des soldats.
Les Bomains commençaient le combat par lancer leurs javelots contre l'ennemi , puis ils en venaient aux mains ; et c’était là où paraissait le courage , et où se feisait le grand carnage.
Quand on était venu à bout d’enfoncer l’ennemi et de le mettre en fuite, le grand danger était , comme il l’est encore , de fe poursuivre avec trop d’ardeur, et d’oublier ce qui se passait dans le reste de l’armée. Nous avons vu que la perte de la plupart des batailles venait de cette faute, d'autant plus à craindre qu’elle parait venir de bravoure et de courage. Lélius et Massinissa, dans la bataille de Zama, après avoir mis en désordre et en fuite les ennemis, ne se livrèrent pas à une ardeur indiscrète , mais revenant promptement de la poursuite , ils rejoignirent le gros , et tombant sur les derrières d’Annibal , ils passèrent au fil de l’épée la plus grande partie de scs phalanges.
Lycurgue avait ordonné qu'après avoir assez poursuivi l’ennemi pour s’assurer de la victoire , on cessât de le faire* ; et cela pour deux
* Ilerod. flb.7, cap. 208.
* Plut, in Lycurg. pag. 51,
raisons : la première , parce que , faisant la guerre Grecs contre Grecs , l'humanité demandait qu’on ne poussât pas à toute outrance des peuples voisins et en quelque sorte compatriotes , et qui , par la fuite , s’avouaient vaincus; la seconde, parce que les ennemis, comptant sur cette coutume, étaient portés à mettre leur vie en sûreté par la retraite plutôt qu’à s'opiniâtrer au combat, où ils savaient qu’il n’y avait point de quartier à espérer pour eux.
fl faut que l'attaque d’une armée par les flancs et par les derrières soit bien avantageuse , puisque dans la plupart des batailles elle est ordinairement suivie de la victoire. Aussi voit-on dans tous les combats que le principal soin des habiles généraux était de se mettre en sûreté contre ce danger.
On a dû être étonné de voir si peu de cavalerie dans l’armée romaine : trois cents chevaux pour quatre ou cinq mille hommes de pied. Il est vrai qu'ils faisaient un excellent usage du peu qu'ils en avaient '. Tantôt ils sautaient par terre , et combattaient à pied, leurs chevaux étant accoutumés à demeurer cependant immobiles9. Tantôt ils recevaient en croupe des fantassins armés à la légère, qui descendaient de cheval et y remontaient avec une vitesse admirable *. Quelquefois les cavaliers lâchaient leurs chevaux à toute bride contre les ennemis , qui ne pouvaient en aucune sorte soutenir une si violente attaque. Mais enfin tout cela se réduisait à peu de chose, et nous avons vu que la supériorité d'Annibal dans ses quatre premières batailles venait principalement de sa cavalerie.
Les Bomains avaient d’abord fait la guerre à des voisins dont les pays étaient fourrés , embarrassés par des vignes et des oliviers, situés près des montagnes des Apennins, où la cavalerie avait peu de liberté pour agir et pour s’étendre. Les peuples voisins avaient la même raison pour se charger de peu de cavalerie ; et on s'accoutuma ainsi de part et d’autre à s’en passer. La légion romaine fut établie sur le pied de trois cents chevaux, dont les
■ Liv tlb. 3, d. as.
> lit. lu,. 20, n. «.
> M. lib. 8, n. 30.
alliés fournissaient le double. Cette coutume, dans les temps suivants , tint lieu de loi.
L’armée des Perses était sans cavalerie , quand Cyrus en reçut le commandement. Il en sentit bientôt le besoin , et en assez peu de temps il en forma une fort nombreuse , à laquelle principalement il fut redevable de ses conquêtes. Les Itomains furent obligés d’en faire autant , quand ils tournèrent leurs armes du côté de l'Orient , et qu’ils eurent affaire à des peuples dont les principales forces consistaient en cavalerie. Ils avaient appris d’Annibal l’usage qu'il en fallait faire.
Je ne vois pas que dans les armées des anciens , il soit fait mention d’hôpitaux pour les malades et les blessés. Us en prenaient soin sans doute. Homère parie de plusieurs illustres médecins qui étaient dans l’armée des Grecs au siège de Troie ; et l’on sait qu’ils faisaient aussi les fonctions de chirurgiens. Le jeune Cyrus1, dans l’armée qu’il menait au secours de son oncle Cyaxare, ne manqua pas de mener avec lui bon nombre d’habiles médecins. César marque en plus d'un endroit , dans ses Commentaires, qu'au sortir d'une bataille on portait les blessés dans la ville la plus voisine. Il y a plusieurs exemples de généraux qui allaient visiter les blessés dans leurs tentes : ce qui est une preuve que dans une chambrée composée de sept ou huit camarades, et formée de citoyens d'une même ville et d’un même quartier de la ville , les soldats prenaient soin de leurs blessés.
Tite-Live parle souvent de cartel , c'est-àdire de l'accord qui se fait entre les peuples pour le rachat des (Tisonniers pendant la guerre*.. Après ta bataille de Cannes, Annibal s’étant rendu maître du petit camp des Romains, convint de rendre les citoyens romains chacun pour trois cents pièces de monnaie appelées quadrigali, qui étaient des deniers : c'est-à-dire pour cent cinquante livres * ; les alliés pour deux cents; les esclaves pour cent*. Les Romains, ayant pris Érétrie, ville de l'Eubée , oh il y avait une garnison de Macédo-
« Xenoph Cyrop. lib. I, pag. 29.
* Liv. lib. 22, d. 52.
» ld. IIÇ. 32. n. 17
* Quadrigali ou deniers , dont trois ccuU font 216 fr.
niens, fixèrent le prix de leur rachat à trois cents pièces de monnaie aussi , c’est-à-dire à cent cinquante livres. Annibal 1 , voyant que les Romains étaient déterminés à ne point racheter leurs prisonniers , qui s’étaient rendus à l’ennemi , les avait vendus à différents peuples. Les Achéens en avaient acheté un assez grand nombre. Quand les Romains eurent rétabli la Grèce en liberté , les Achéens, par reconnaissance, leur remirent tous ces prisonniers, et payèrent à leurs maîtres par tête cinq cents deniers, c’est-à-dire deux cents cinquante livres; ce qui , selon Polybe, monta pour le total à cent talents, ou cent mille écus’; car les prisonniers se trouvèrent, dans l’Achale seule , au nombre de douze cents.
Je ne crois pas que l'usage des lettres en chiffres fût connu chez les anciens. Il est pourtant bien nécessaire, pour faire passer des avis secrets à des officiers ou éloignés de l'armée, ou enfermés dans une ville, ou dans d’autres occasions. Pendant que Q. Cicéron était assiégé danssoncamp par les Gaulois*, César lui écrivit pour lui donner avis qu’il marchait à son secours avec plusieurs légions , et qu'il arriverait promptement. La lettre était écrite en grec \ de peur que , si elle tombait entre les mains des ennemis , elle ne leur apprit que César était en marche. La précaution ne parait pas fort sûre. Celle des signaux , dont j’ai porté ailleurs, ne l’était pas beaucoup plus; outre que l’usage en était Tort difficile et fort embarrassant.
Je devais rapporter un usage commun chez les Romains, et qui est fort remarquable*. C’était la coutume chez eux , quand ils étaient rangés en bataille, tout prêts à prendre leurs boucliers et à ceindre leurs robes, de faire leur testament sans rien écrire, en nommant seulement leur héritier devant trois ou quatre témoins. C’est ce qu’on appelait teitamenla in procinctu facert.
Après le peu que j'ai dit des batailles ,
• Lfv. Hb. 34. n i».
> CEI. Bell. G ail. lib. 5.
* « Eplstolam gnreis conscriptam litteria millit , ne
a intercepta epistola, nortra ab hostibu# consilU cogna* « scantur.» ,
1 Plut, iu Corio). pag. 217.
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n'ayant pas osé m’engager plus avant dans une matière qui n’est point de mon ressort, je passe aux récompenses et aux punitions qui suivaient le bon ou le mauvais succès d’un combat.
g IV. — PCNITtOSS. RÈCOHPEXSEJ. TsOFiltE».
Triomphe».
Solon avait raison de dire que les deux grands mobiles qui font agir les hommes et qui les mettent en mouvement , sont la crainte et l'espérance , et qu'un bon gouvernement ne peut subsister sans les punitions et les récompenses ‘parce que l'impunité enhardit le crime , et que souvent la vertu , si elle est négligée et sans honneur, devient languissante et s'affaiblit. Cette maxime est encore plus vraie en particulier par rapport au gouvernement militaire, qui, donnant plus de lieu à la licence , demande aussi que la règle et la discipline y soient resserrées par des liens plus fermes et plus vigoureux.
Il est wai qu'on peut abuser de ce principe, surtout pour la punition, et le porter trop loin. Chez les Carthaginois , les généraux qui avaient été malheureux dans la guerre étaient ordinairement punis de mort , comme si le malheur était un crime , et qu'il ne pût jamais arriver qu'un excellent capitaine perdit une bataille sans qu’il y eût de sa faute. Ils poussaient la rigueur bien plus loin , car ils ‘ condamnaient i mort celui qui avait pris de mauvaises mesures , quoiqu’il eût bien réussi. Chez les Gaulois*, quand on faisait la levée des troupes, tous les jeunes gens capables de porter les armes devaient se trouver à l’assemblée un certain jour. Celui qui arrivait le dernier était condamné à mort , et on lui faisait souffrir les plus cruels supplices. Quelle brutalité.
Les Grecs, quoique très-sévères pour le
> « Apud Carthaslnlcnie» In tntm lolll Imperalom « dicunlur, si prospéra eventu, pravo coosilio , rem ges- « seront. » (Llv. lib 38. n. 48. )
* « Hoc . more Gallorum , est inilium helli , quo . loge « commun!, omnes pubères armati convenire coguntur ; « et qui ex eis novlssimus venit, In ronspeclu muliilu- « dinis omnibus crucialibus affcctus necalur. 0 ( Gæs. de Bell, gallic. lib. & )
maintien de la discipline militaire , étaient plus humains. A Athènes 1 , le refus de porter les armes , bien plus criminel qu’un retardement de quelques heures ou de quelques moments, était puni seulement par un interdit public, et par une espèce d’excommunication qui fermait au coupable l’entrée aux assemblées du peuple et aux temples des dieux. Mais jeter son bouclier pour fuir, quitter son poste , se rendre déserteur , c'était un crime capital et puni de mort.
A Sparte * , c’était une loi inviolable de ne jamais prendre la fuite , quelque supérieure en nombre que pût être l'armée ennemie , de ne jamais quitter son poste , de ne point livrer ses armes. Ceux qui avaient manqué contre ces règles étaient diffamés pour toujours ; nonseulement on les excluait de toutes sortes de charges et d’emplois , des assemblées , des spectacles , mais c’était encore une honte de s'allier avec eux par les mariages , et on leur faisait impunément mille outrages en public. Au contraire , on rendait de grands honneurs à ceux qui s’étaient comportés vaillamment dans le combat , ou qui étaient morts les armes à la main pour la défense de la patrie,
La Grèce était pleine de statues des grands hommes qui s’étaient distingués dans les combats. On ornait leurs tombeaux d’inscriptions magnifiques qui éternisaient leur nom et leur mémoire 3 ; ce qui se pratiquait sur ce sujet à Athènes était d'une force merveilleuse pour animer le courage parmi les citoyens , et pour leur inspirer des sentiments d'honneur et de gloire. Au retour d’une bataille , on rendait publiquement les derniers devoirs à ceux qui avaient été tués; on exposait pendant trois jours consécutifs les ossements des morts h la vénération du peuple, qui s’empressait è y jeter des fleurs , et à y faire brûler de l’encens et des parfums , ensuite on menait en pompe ces ossements dans autant de cercueils qu’il y avait de tribus à Athènes, et on les conduisait au lieu destiné pour leur sépulture : tout le peuple accompagnait cette religieuse cérémonie. La marche avait quelque chose d’auguslo
' Ætchin. in Ctesiph. pag. 456.
* Ile nxl. lib. 7. cap. i04.
» Thucjd lib. % pig. 121.
et de majestueux , et ressemblait plutôt à un glorieux triomphe qu’à un lugubre convoi.
Quelques jours après, et ceci passe encore de beaucoup tout ce que je viens de dire , un des Athéniens les plus qualifiés prononçait devant tout le peuple l’oraison funèbre de ces illustres morts. Le grand Périclès fut chargé de cette commission après la première campagne de la guerre du Péloponnèse : Thucydide nous a conservé son discours , et l’on en trouve un sur le môme sujet dans Platon. Le but de cette oraison funèbre était de relever le courage de ces généreux soldats qui avaient répandu leur sang pour la patrie , de porter les citoyens à l’imitation de leur exemple , et surtout de consoler leurs proches : on exhortait ceux-ci à modérer leur douleur par la vue de la gloire dont leurs parents étaient comblés pour toujours. a Vous n'avez jamais , disait-on aux « pères et mères , demandé aux dieux que vos « enfants fussent exemptés de la loi commune « qui condamne tous les hommes à la mort , a mais seulement qu’ils fussent gens de bien « et d’honneur ; vos vœux sont exaucés , et la a gloire dont vous les voyez honorés doit es- « suyer vos larmes et changer vos gémisse- « ments en actions de grâces. » Souvent, par une figure ordinaire aux orateurs, surtout dans les grands sujets , on mettait ces vives exhortations dans la bouche des morts mêmes , qui semblaient sortir de leurs tombeaux pour animer et consoler leurs pères et leurs mères.
On ne s’en tenait pas à de simples discours età dcstériles louanges. La république, comme une mère tendre et compatissante, se chargeait de la nourriture et de la subsistance des vieillards, des veuves, et des enfants orphelins qui avaient besoin de ses secours ; ces derniers étaient élevés convenablement à leur état ‘ jusqu'à l’âge où ils pouvaient porter les armes, et pour lors publiquement , sur le théâtre , et en présence de tout le peuple , ils étaient revêtus d'une armure complète , et mis au nombre des soldats de la république.
Manquait-il quelque chose à la pompe funèbre dont je viens de parler ? et ne semblaitelle pas en quelque sorte transformer en héros et en conquérants de pauvres soldats et de
1 Æschin. çootra Clés pag. 452-4 31.
simples bourgeois d’Athènes? Les honneurs qu’on rend parmi nous à nos plus illustres généraux ont-ils quelque chose de plus vif et de plus touchant? C’est par là que se perpétuaient dans la nation ce courage , cette grandeur d’âme, cette ardeur pour la gloire, ce zèle et ce dévouement pour la patrie , qui rendaient les Grecs insensibles aux plus grands dangers, et à la mort même : car, comme le remarque Thucydide à l'occasion de ces honneurs funèbres 1 : Les grands hommes se forment où le mérite est le mieux récompensé.
Les Itomains n’étaient ni moins exacts que les Grecs à punir les fautes contre la discipline militaire , ni moins attentifs à récoippenser les belles actions.
La punition était proportionnée au crime et n’allait pas toujours à la mort. Tantôt une parole de mépris suffisait pour punir des troupes; une outre fois le général les punissait en leur refusant la part qu’ils auraient eue au butin ; quelquefois on les renvoyait à l’écart , et on refusait leurs services contre l'ennemi ; assez ordinairement on les faisait travailler aux retranchements du camp en simple tunique et sans ceinturon : l’ignominie était souvent plus sensible que la mort môme. Les troupes de César 1 mutinées demandaient avec des plaintes séditieuses qu’on les licenciât; César 5 ne leur dit qu’un mot , les appelant quintes : comme qui dirait , messieurs ' ; au lieu qu’il avait coutume de les appeler soldats , ou camarades ; et sur-le-champ il leur donna leur] congé. Ce mot fut pour eux un coup de fou4 dre; ils se crurent dégradés et entièrement] déshonorés , et ils ne cessèrent de le presser par les prières les plus touchantes et les plus1 humbles, jusqu’à ce qu’il leur eût accordé en! grâce de porter encore les armes pour lui.! Cette punition qui cassait les soldats s’appelait exaucloratio.
L'armée romaine, par la faute du consul
1 A f)')a yip o:f xuvat ûatrr.ç piyiaza. TO(f Si xai âvSptç «piTTOC mXT:uO'J71 .
* Dion. Cass. Ilb. 42, pag. 210.
* « Divas Julius seditkmem exercitüs verbo uno coma peseuil, quirites vocando qui Mcramcntum ejus detrec- « labant. » (Tacit. Annal. Ilb. 1, cap. 41.)
4 (h/i'rïfai signifie proprcmcnl citoyens ou bourgeois de Rome.
Minucius 1 qui la commandait, était assiégée dans son camp par les Èqucs; et prés d’étre prise, Cincinnalus , nommé dictateur pour cette expédition , courut & son secours , la délivra , et se rendit maître du camp des ennemis plein de richesses : il punit l’armée consulaire en ne lui donnant aucune part au butin , et obligea Minucius de se démettre du consulat, et de servir dans l’armée en qualité de lieutenant ; ce qu'il fit sans plainte et sans murmure. « Alors , remarque l’historien * , les esprits se « soumettaient avec tant de douceur à ceux
< en qui ils sentaient la supériorité de mérite « réunie avec l'autorité que cette armée , plus a sensible au bienfait qu’à l’ignominie , dé- « cerna au dictateur une couronne d’or du
< poids d’une livre , et lorsqu’il partit , le « salua comme son patron et son protecteur.»
Après la bataille de Cannes 3 , où plus de quarante mille Romains étaient demeurés sur la place, environ sept mille soldats, qui se trouvèrent dans les deux camps , se voyant sans ressource et sans espérance , livrèrent leurs armes et leurs personnes à l'ennemi, et furent faits prisonniers. Dix mille qui avaient pris la fuite aussi bien que Varron , se sauvèrent pur diffërens endroits, et enfin se réunirent à Canuse , auprès du consul. Quelque instance que ces prisonniers et leurs parents fissent dans la suite pour obtenir leur rachat, et dans quelque disette de soldats que fût Rome alors, jamais le sénat ne put se résoudre à racheter des soldats qui avaient eu la lâcheté de se rendre à l’ennemi, et à qui plus de quarante mille hommes tués sous leurs yeux n’avaient pu inspirer le courage de mourir pour leur patrie les armes à la main. Les dix mille autres , qui 's’étaient sauvés par la fuite , furent relégués en Sicile*, avec défense de retourner en Italie tant que durerait la guerre contre les Carthaginois. Ils demandaient avec d’instantes prières qu'on les menât contre l’ennemi, et qu'on leur donnât lieu de laver dans leur sang i'igno-
< Llv. ttb. 3, o. 29.
* (t Adeô lum imperio meliori animas maasaetè obe- « diens erat, ul beneücli magis quàm ignorolnl® hic exer- « citus memor et corouam auream dictatori librae pondo « decreverit, et proficisccntem eum palrooum taluuve- « rit. » ( Lit. )
* Ut. lib. 22. n. 50-61
« Ht. Hb. 23, n. 25.
minio de leur fuite. Le 9énat devenait inflexible, ne croyant pas devoir confier la défense de la république à des soldats qui avaient abandonné leurs compagnons dans le combat. Enfin , sur les remontrances et les vives sollicitations du proconsul Marcellus , il leur accorda leur demande, mais à condition qu’ils ne mettraient point le pied dans l’ilalie tant que l’ennemi y demeurerait. On punit aussi très-sévèrement ' tous les cavaliers de l’armée de Cannes relégués en Sicile. Dans la première revue qui se fit par les censeurs après cette bataille , on leur ôta à tous leurs chevaux, que la république leur fournissait ; ce qui emportait la dégradation du rang de chevaliers romains ; on déclara que leurs années de service jusque-là ne leur seraient point comptées , et qu’ils seraient obligés d'en faire encore dix en se fournissant eux-mémes de chevaux ; c’està-dire de servir tout autant d’années que s’i's n'eussent jamais porté les armes ; car les chevaliers n’étaient obligés qu’à dix campagnes.
Le sénat* , plutôt que de racheter les prisonniers , ce qui aurait moins coûté , aima mieux armer huit mille esclaves, et il leur fit espérer la liberté, s’ils combattaient vaillamment. Ils avaient, déjà servi près de deux ans avec beaucoup de courage; la liberté tardait toujours à venir , et ils aimaient mieux la mériter que de la demander*, avec quelque ardeur qu’ils la souhaitassent. Il se présenta une occasion importante où elle leur fut montrée comme le fruit prochain de leur courage ; ils firent des merveilles dans le combat , excepté quatre mille qui montrèrent quelque timidité; après la bataille ils furent tou9 déclarés libres; la joie fut iocroyable. Gracchus qui les commandait , leur dit : Avant que de vous avoir égalé tout parle titre de la liberté, je n'ai point voulu mettre de différence entre le courageux et le timide ; il est pourtant juste qu'il y en ait. Alors il fit promettre avec serment à tous ceux qui avaient mal fait leur devoir, que, tant qu’ils serviraient , en punition de leur faute , ils ne prendraient leur nourriture que
i Id. lib. 27. n.'U.
« Id. lib. 22, n. 57, et lit». 21, n. it-lS.
> « Jam alterum annum llberuiem tardé mercri, quàm « postularr palais tnilueranl. » (Liv.)
debout , excepté en cas de maladie ; ce qui fut accepté et exécuté avec une parfaite soumission : c'était de toutes les punitions militaires la plus légère et la plus douce.
Les punitions que j'ai rapportées jusqu’ici ne louchaient guère qu'à l'honneur ; il y en avait d’autres qui allaient jusqu'à la perte de la vie.
Une de celles-là s’appelait fusluarium' , la bastonnade1. Elle se Taisait ainsi : le tribun, prenant un bâton , ne faisait qu'en toucher le criminel, et aussitôt après tous les légionnaires fondaient sur lui à coups de bâtons et de pierres , en sorte que le plus souvent il perdait la vie dans ce supplice. Si quelqu’un en échappait , il n’était pas pour cela sauvé entièrement ; le retour dans sa patrie lui était interdit pour toujours, et aucun de ses parents n’aurait osé lui ouvrir sa maison. On punissait de ce supplice la garde qui ne s’était point trouvée à son poste ; par où l’on peut juger de l'exactitude avec laquelle la discipline était observée par rapport aux gardes nocturnes , d'où dépendaient la sûreté cl le salut de toute l'armée. Tous ceux aussi qui abandonnaient leur poste , soldats ou officiers , étaient traités de la même sorte. Velléius3 Paterculus en cite un exemple dans un des premiers officiers d’une légion qui fut exposé à la bastonnade pour avoir pris honteusement la fuite dans le combat : c'était du temps d’Antoineet du jeune César. Mais ce qui parait bien plus étonnant, on condamnait à la même peine ceux qui volaient dans le camp ; il faut se souvenir du serment que prêtaient les soldats en y entrant.
Quand la faute était générale dans une légion ou dans une cohorte, comme il n’était pas possible de faire mourir tous les coupables, on les décimait par le sort , et celui dont le nom était tiré le dixième était mis à mort. Ainsi la crainte tombait sur tous , et la peine sur un petit nombre. Les autres étaient con-
1 Polyb. lib. ft. |Mg. 481.
* « Si Auloniu» consul, fustuarium mrruerunl leglones, « quæ consulcm rclkjucrunt. » (ClC. Philip. 3, n. 11.)
> « Calvinus Doinitius , quutn ci coiisulatu obtineret « Ilispartiam , gravissimi comparandiquc antiquis exern- « pli auctor fuit Quippc primiplli ccnturlonem , Domine « Vibillium, ob turpem ex acic fugam , fuste percussit. »
( Patekc. lib. 2, cap. 78 )
damnés à ne recevoir que de l'orge au lieu de blé, et à camper hors du retranchement.au risque d’être attaqués par les ennemis. On voit dans Tite-Live 1 un exemple de la décimatii n dès les commencements de la république. Crassus *, lorsqu'il se mit à la tête des légions qui s'étaient laissé battre par Spartacus , rappela l’ancien usage des Romains , interrompu depuis plusieurs siècles , de décimer les soldats qui avaient mal fait leur devoir; et cette punition eut un très-heureux effet. Ce genre de mort , dit Plutarque , est accompagné d’une grande ignominie ; et comme celte exécution se fait devant toute l’armée , elle y répand la frayeur et l’horreur.
La décimation fut aussi employée sous les empereurs par rapport aùx chrétiens , dont le refus d’adorer les idoles ou de persécuter les fidèles était regardé et puni comme une révolte sacrilège \ On traita ainsi la légion thébainc sous Maximien. Cet empereur la fit décimer jusqu’à trois fois de suite , sans pouvoir vaincre la pieuse résistance decesgénéreux soldats. Maurice, leur commandant , de concert avec tous les autres officiers, écrivit à l’empereur une lettre fort courte , mais bien admirable. Nous sommes 4 , seigneur , vos soldais : mais les serviteurs de Dieu. Nous vous devons le service, et à lui noire innocence. Nous ne pouvons point vous obéir pour renoncer Dieu ; ce Dieu qui est noire créateur et notre maitre ; ce Dieu qui est le vôtre aussi , seigneur , soit que vous le vouliez ou non. Tout le reste de la légion fut mis à mort sans faire la moindre résistance, et elle alla joindre les légions des anges pour louer éternellement avec elles le Dieu des armées.
Ces punitions qui allaient jusqu’à la mort étaient rares du temps de la république. On savait que c'était un crime capital de quitter son poste ‘ ou de combattre sans ordre ; et
> Llv. lib. |. n. 59.
* Plul. in Cras. pan. 518.
• Ex Episl.fl. — Eurh. Lugdun. ad Sylr.eplac.
« « Milites s u mus, imporalor, tui. sed Ionien servi dei.
« Tibi mililiam debcmus.illi innocentlam.Scquiimperato- « rem in hoc neqaaquam possumu* , ut auclorem nege- « mus, Dcum auctorem nostrum, Deum auclorem, vdis a nolis. tuum. »
» a Præsidio dcccdcre apud Romanos capital* esse.
3Ie
l'exemple des pères qui n’avaient pas épargné leurs propres fils inspirait une juste terreur , qui prévenait de telles fautes et faisait respecter les règles de la discipline militaire. Il y avait dans ces exécutions sanglantes une dureté qui révolte la nature , et qu'on n’oserait néanmoins condamner absolument , parce que ' , si tout grand exemple tient quelque chose de l’injustice, d’un autre côté ce qui s’y trouve de contraire à l'intérêt des particuliers est compensé par l’utilité qui eu revient au public.
Uu général est quelquefois obligé de sévir contre des soldats pour arrêter , par leur supplice , ou une révolte qui commence , ou un violemeut ouvert de la discipline. Alors il deviendrait cruel s’il agissait avec douceur , et ressemblerait à un chirurgien qui , par une fansse compassion , aimerait mieux laisser périr le corps entier que de couper un membre gangréné. Ce qui est à éviter dans ces occasions, c'est de paraître agir par passion et par haine; car pour lors les remèdes employés à contre-temps ne servent qu’à aigrir le mal * ; c'est ce qui arriva s dans le premier exemple de décimation que j’ai cité, ou Appius s’était tellement rendu odieux aux soldats, qu’ils aimèrent mieux se laisser battre parles ennemis que de vaincre avec lui et pour lui *. C’était un esprit dur, et d’une roideur inflexible. Papirius, longtemps après, se conduisit plus sagement dans un cas à peu près semblable. Ses soldats 5 , exprès pour le mortifier, se relâchèrent dans le combat, et l’empêchèrent de vaincre. En habile homme , il sentit d’où venait le mal , il reconnut qu'il devait tempérer sa sévérité et adoucir son humeur trop impérieuse. Il le Ut, et réussit si bien, qu'il regagna parfaitement l'afTection des soldats. Une pleine
a et nece liberorum cll.un suorum eam legem parentes « samiv*. » vLiv. lib. *21. n. 37. )
1 « tlabet aliquid ex iulquo omne magnum nom pl uni , « quotl contra singulos ulililate publicà repeodilur. » (Tacit. Anna \ lib. II. cap. 41. )
* « Intempestivis remedlls delicla accenJcbat.» (Tac.)
» Lib. lib. 2. d. 59.
« Id. lib. 8 , n. 36.
* « Cessatum a milHe, ac de indtistriâ. ut obtreclaretur
« laudibus durit . impodita Victoria est Sensit perdus
« duxqus tes >ic toric obstaret : Icriipcmndum ingenium « ruutn e.se, ot«c>critatcmmiscendiracomitalc.» ,Liv.
victoire en fut la suite. Il faut bien de l’art et de la prudence pour punir utilement.
C’était bien plus par la vue des récompenses et par des sentiments d'honneur que les Romains engageaient les troupes à faire leur devoir. Après la prise d’une ville ou le gain d’une bataille , le général donnait ordinairement le bulin aux soldats , mais avec un ordre admirable que décrit Poiybc dans le récit de la prise de Carthagène. C'est , dit- il 1 , un usage établi chez les Romains, que, sur le signal qu'en donne le général , les troupes se dispersent dans la ville qui a été prise , pour butiner : on porte ensuite ce que l’on a pris chacun à sa légion. Après que le butin a été vendu à l’encan, les tribuns en partagent le prix en parties égales, qui se donnent non-seulement à ceux qui sont en différents postes , mais encore à ceux qui ont été laissés à la garde du camp , aux malades , et aux autres qui ont été détachés pour quelque fonction que ce soit ; et de peur qu'il ne se commette quelque infidélité dans cette partie de la guerre , on fait jurer aux soldats , avant qu’ils se meltent en campagne, et le premier jour qu’ils sont assemblés, qu'ils ne mettront rien à part du butin, et qu'ils apporteront fidèlement tout ce qu’ils auront gagné. Quel amour de l’ordre . quel soin de la discipline , quel respect pour l’équité , au milieu du tumuitc des armes , et dans l’ardeur même de la victoire !
Le jour du triomphe, le général faisait encore une distribution d'argent plus ou moins forte , selon les différents temps de la république , mais toujours assez modique , jusqu’au temps des guerres civiles.
Souvent on mêlait l’honneur à l’intérêt , et le soldat était bien plus sensible à l’un qu’à l'autre; combien' plus les officiers! P. Dècius*, tribun , avec un détachement qu'il conduisait au péril de sa vie sur une hauteur, avait sauvé l'armée entière par une des plus belles actions dont il soit parlé dans l’histoire. A son retour, le consul, en présence de toutes les troupes, le combla de louanges; et outre beaucoup d'autres présents mititaires , il lui donna une couronne d'or , cent bœufs , et , de plus , un
> Polyb. l'v. 10. pas. 589, 590.
* Uv. lib 7. n. 37.
antre bœuf d’une grosseur et d'une beauté extraordinaire , entièrement blanc , et qui avait les cornes dorées. Il accorda aux soldats qui avaient accompagné le tribun dans cette expédition double ration de blé pour tout le temps qu’ils serviraient; et pour le présent il leur donna à chacun deux bœufs et deux habits. Les légions , pour marquer aussi leur reconnaissance , présentèrent à Décius une couronne de gazon ; c'était la marque d’un siège qu'on avait fait lever; cl scs propres soldats lui en accordèrent autant. Il immola à Mars le bœuf aux cornes dorées , et donna les cent bœufs à ses soldats. Les légions les gratinèrent chacun d’une livre de farine , et d’un demi-selier de vin.
Calpurnius Pison ' , surnommé Frugi, par vénération pour ses vertus et pour sa grande frugalité, ayant récompensé diversement la plupart de ceux qui l’avaient aidé à finir la guerre de Sicile , se crut obligé aussi de reconnaître , mais à ses propres frais , les services d’un de ses fils qui s'y était le plus signalé. Il déclara publiquement qu'il avait mérité une couronne d'or , et lui en assura une , par son testament, du poids de trois livres , lui décernant l'honneur comme général , et payant le prix de la couronne comme père: ut honortm publics a duce , pretium a paire privatim acciperet.
La couronne d’or était un présent qui ne s’accordait guère qu'aux principaux oflicicrs. Il y en avait plusieurs autres pour différents objets. La couronne obsidionate , dont j’ai déjà parlé, pour avoir délivré des citoyens ou des troupes d'un siège ; elle était de gazon, et c’était de toutes la plus glorieuse. La couronne civique , pour avoir sauvé la vie à un citoyen ; elle était de. chêne, en mémoire, diton, de ce qu'autrefois les hommes se nourrissaient de gland. La couronne murale *, pour avoir le premier monté à l’assaut, et sauté sur le mur; elle était ornée d’espèces de créneaux, tels qu’il s’en trouve aux murs des villes. La couronne navale3, qui avait comme des becs de vaisseau-; elle se donnait au général de la Oolte qui avait gagné une bataille.
• Val. Mai. llb. 4, cap, 3.
• Pinnis.
• Rostr».
Les exemptes en sont très-rares. Agrippa, qui en obtint uue, s’en fit beaucoup d’honneur :
Cui betli Insigne superbnm ,
Tempors naval! fulgent rostreta corougt.
Outre ces couronnes (et il y en avait encore quelques autres), les généraux faisaient présent aux soldats ou officiers qui s’étaient signalés d’une manière particulière, d'une épée, d'un bouclier, et d'autres armes ; et quelquefois aussi d’habits militaires distingués. Nous avons vu un officier * qui avait été récompensé trente-quatre fois par les commandants, et qui avait remporté six couronnes civiques.
Ces présents, ces couronnes étaient pour eux des titres de noblesse qui, dans la concurrence avec des rivaux sur des dignités et des rangs, leur méritaient souvent la préférence; et ils ne manquaient pas de s’en parer dans des cérémonies publiques. Ils attachaient aussi oux portes de leurs maisons les dépouilles prises par eux sur les ennemis; ef il n'était pas permis à un acquéreur de les en arracher. Sur quoi Pline fait une belle réflexion1, mais qu'il n'est pas possible de rendre en termes aussi énergiques que les siens, a Les maisons, dito il, triomphaient encore, quoiqu'elles eussent a changé de maître. Quel aiguillon plus cao pable de réveiller et de piquer un posses- « scur indigne, à qui les murailles mêmes re- « profilaient, chaque fois qu’il y entrait, qu’il « ne les voyait honorées que par le triomphe « d’autrui! a Triumphabant etiam dominit mutatis domut ipsee. Et eral hœc stimulatio ingensexprobrantibut leclis quotidie imbellem dominum intrare in alienum triumphum.
Les louanges données en présence de toute l’armée ne faisaient pas moins d’impression sur leur esprit; et c’est de quoi un bon général n’est pas avare dans l’occasion. Agricola, dit Tacite4, n'enviait et ne dérobait & per-
i Vlrgil. Æn. lib. 8. [V. «85 1
* ■ Quitter et trlclei vlrtutl) ceusi donalus ab imperaii totibus sum : Bex ci vices coron» accepi. » Liv. llb. ii,
> Plin. lib. 35, cep. 3.
4 e ,Nec unquam per alios geste avides Interceplt : SCO « ccn'.urto, ecu præfeclus , incorruptum récit lestent bail Lebal. n ; Tecir. in vif A prie. cap. 23. }
oogle
tonne celle qui lui était due : soit centurion , soit préfet, chacun trourait en loi un témoin équitable de ses belles actions, qu'il ne manquait pas de faire valoir. César ayant appris arec quel courage Q. Cicérou ', frère du grand orateur , avait défendu son camp contre les troupes nombreuses des Gaulois, releva en public la grandeur de cette action, loua en général toute la légion, et apostropha en particulier ceux des centurions et des tribuns que Cicéron lui marqua s’être le plusdislingués. Dans uneautre occasion1, un centurion nommé Scéva avait beaucoup contribué à la défense et à la conservation d’un fort.On apporta àCésarson bouclier percé de deux cent trentecoups de flèches. César, surpris et charmé d'une telle bravoure, lui fit. présent sur-le-champ de deux cent mille sesterses (vingt-cinq mille livres), et le fit passer tout d’uu coup du huitième rang des centurions ou premier, en le nommant primipile, place très-honorable, comme je l’ai marqué ailleurs, et qui ne reconnaissait au-dessus de soi que les tribuns , les lieutenants et le général.
Bien n'égalait cette dernière sorte de récompense pour inspirer du courage aux troupes. On avait sagement établi dans une légion plusieurs degrés d’honneur et de distinction , dont aucun ne s'accordait à la naissance, ou ne s'achetait à prix d'argent. Le mérite seul y conduisait, du moins c’était la voie la plus ordinaire. Quelque distance qu’il y eût entre un simple fantassin et le consulat, la porte lui en était ouverte, le chemin en était frayé , et l'on avait plnsienrs exemples de citoyens qui , dedegréen degré.élaienl enfin parvenus à cette suprême dignité. Quelle ardeur croit-on qu’une telle vue excitât dans des troupes! Les hommes sont capables de tout quand on les sait prendre par des motifs d’honneur et de gloire.
Il me reste à dire un mot des trophées et des triomphes.
Les trophées, chez les anciens, élaienl, dans leur origine, un amas d’armes et de dépouilles des ennemis, élevé par le vainqueur dans le champ de bataille, dont on a fait ensuite la représentation erf pierre et en marbre. On ne manquait jamais, aussitôt après la victoire,
1 Dt Bell. Gall. lib. a.
* De Dell. clv. Crs lib. 3.
d’ériger un trophée, et il était regardé comme une chose sacrée, parce qu’on l’offrait toujours à quelque divinité : c’est pourquoi on n'osait pas le renverser. Il n'était pas permis non plus, quand il tombait de vétusté, de le rétablir, et Plutarque en apporte une belle raison , qui marque dans les anciens des sentiments d’humanité bien estimables. Il y a, dit-il, quelque chose d'odieux', et c’est vouloir perpétuer tes haines que de rétablir et de remettre sur pied les monuments des anciennes disputes avec les ennemis que le bénéfice du temps a ruinée. C’est dans le même esprit que les anciens Grecs n’approuvaient que les trophées de bois, et non ceux de pierre, pour ne pas perpétuer les inimitiés.
On ne remarqoe pas la même humanité dans les triomphes des Romains, dont je dois encore parler. Les généraux, aussi bien que les soldats et les officiers, avaient aussi en vue des récompenses. Le titre d’i'mpcrator accordé après une victoire, et des supplications, c’eslà-dire des processions publiques, des sacrifices, des prières ordonnées â Home pendant un certain nombre de jours pour remercier les dieux de l'heureux succès de leurs armes, flattaient agréablement leur ambition. Mais le triomphe était au-dessus de tout. Il y en avait de deux sortes , le petit et le grand.
Le petit triomphe s’appelait ovatio. Le général alors n’était point monté sur un char , ni revêtu des habits triomphaux , ni couronné de lanricrs. Il entrait dans la ville à pied, ou, selon d'autres, i cheval, avec une couronne de myrte , et suivi de son armée. On n'accordait que celle sorte de triomphe quand la guerre, ou n'avail pas été déclarée, ou avait été contre un peuple peu considérable, ou enfin n'avail pas été suivie d'uue assez grande défaite des ennemis.
Le triomphe ne pouvait être accordé régulièrement qu’à un dictateur, à un consul, ou à un préteur qui eût commandé en chef. C’était au sénat à décerner cet honneur , après quoi l’affaire était portée et mise en délibération devant l’assemblée du peuple, où souvent elle trouvait de grandes difficultés. Plusieurs triomphaient pourtant malgré le sénat , pourvu que
> Plul. In Quest Rom. pag. 272.
• Ibid. pag. 273. - 1)11*1. Sic. lib. 13, pag 15*.
lOgle
le peuple leur eût accordé cet honneur. Mais, s’ils ne pouvaient l'obtenir ni de l’un ni de l'autre ordre , alors ils allaient triompher sur le mont Albain , qui était dans le voisinage de la ville. On prétend 1 que, pour obtenir l'honneur du triomphe, il fallait qu’il y eût au moins cinq mille ennemis tués dans le combat.
Après que le général avait fait aux soldats la distribution d'une partie du butin , et qu'il avait rempli quelques autres cérémonies, la pompe se mettait en marche, et entrait dans la ville par la porte triomphale pour se rendre au Capitole. A la tète étaient les joueurs d'instruments, qui faisaient retentir l'air de leur symphonie. Ils étaient suivis des boeufs qui devaient être immolés en sacrifice, ornés de bandelettes et de fleurs , et plusieurs ayant les cornes dorées. Ensuite on faisait passer en revue tout le butin et toutes les dépouilles , ou rangés artistement sur des chariots, ou portés sur les épaules de jeunes gens superbement vêtus. On voyait écrits en gros caractères les noms des nations vaincues, et la représentation des villes qui avaient été prises. Quelquefois on mêlait dans la pompe des animaux extraordinaires, amenés des pays qu'on avait soumis : des ours, des panthères, des lions et des éléphants. Mais ce qui attirait le plus l’attention et la curiosité des spectateurs, était les illustres captifs qui marchaient enchaînés devant le char du vainqueur , des officiers considérables . des généraux d'armée , des princes, des rois, avec leurs femmes et leurs enfants. Suivait le consul ( je suppose que c'en était un) , monté sur un char superbe attelé de quatre chevaux , revêtu de l'auguste et majestueux habit du triomphe , le front ceint d’une couronne de laurier , portant aussi en main une branche du même arbre , et quelquefois accompagné de ses jeunes enfants assis auprès de lui. Derrière le char marchait toute l’armée, la cavalerie d'abord, puis l’infanterie. Tous les soldats étaient couronnés de laurier, et ceux qui avaient reçu des couronnes particulières et d'autres marques d’honneur ne manquaient pas d'en faire parade en une telle cérémonie. Ils célébraient à l'envi les louanges de leur général , et y mêlaient quelquefois des
railleries et des satires assez piquantes contre lui, qui ressentaient la liberté militaire, mais dont la joie de cette cérémonie émoussait la pointe et adoucissait toute l'amertume.
Dés que le consul tournait de la place publique vers le Capitole , les prisonniers étaient conduits dans la prison; et ou on les y faisait mourir sur-le-champ , ou on les retenait dans les liens souvent tout le reste de leur vie. En entrant dans le Capitole, le vainqueur faisait aux dieux cette prière, qui est bien remarquable : Plein de reconnaissance et de joie1, je vous rends grâces, 6 très-bon et très-grand Jupiter, â tous , reine Junon, et cous (oui outres dieux gardiens et habitants de cette citadelle , de ce que jusqu'à ce jour et à cette heure vous avez bien voulu conserver par mes moins et conduire heureusement la république romaine. Continuez toujours , je cous en conjure , de la conserver, de la conduire , de la protéger, et de lui être favorables en (ouf. Celte prière était suivie de l'immolation des victimes . et d’un magnifique repas qui se donnait dans le Capitole, aux dépens, soit du public, soit quelquefois du triomphateur même. On peut voir dans Plutarque la longue et belle description qu’il fait du triomphe de Paul Emile.
Il faut avouer que c’était ici un beau jour pour un général d'armée ; et il n’est pas étonnant qu'on fît tous les efforts possibles pour mériter une distinction si flatteuse et une gloire si brillante. Rome aussi n'avait rien de plus magnifique ni de plus majestueux que celte pompeuse cérémonie. Mais le spectacle des captifs, objets lugubres de compassion, si de tels vainqueurs en étaient capables , en souillait et en effaçait tout l’éclat. Quel inhumain plaisir ! quelle barbare joie ! Voir traîner devant soi des princes, des rois, des princesses, des reines, de tendres enfants, de faibles vieillards! On peut se souvenir des marques simulées d'amitié, des fausses promesses, des caresses perfides du jeune César,
> - Grattas Ubt , Jupiter optume, maiume ; Ubtque J U- « nonl regin®. et cæteris hujits cuslodibus , hahitatori- « busqué arcis dils lubens lelusque kgo , re romani la « hanc diem et horam, per manus quôd voluisii raeas, ser- « vala. bene gestaque. Earadem et servais , ut facitis, fo- « voie . prolegllc , propi liali, suppléa oro. » (Ex Rottni Antiq. rom.)
» Val. Mai. lit». 2. cap. 8.
surnommé depuis Auguste , à l'égard de Cléopâtre , pour engager celte princesse à se laisser conduire à Rouie; c’est-à-dire à venir orner son triomphe, et lui procurer la cruelle satisfaction de voir à ses pieds , dans l'état le plus humiliant qu’il soit possible d'imaginer, la plus puissante reine du monde. Mais elle connut bien le piège. Il me semble qu’une telle conduite, de tels sentiments déshonorent l’humanité.
En rapportant les récompenses que Rome accordait aux soldats , j'en ai oublié une qui était bien importante ; c’est l'établissement des colonies. Quand les Romains commencèrent à porter leurs armes et leurs conquêtes hors de l’Italie, ils punirent les peuples qui leur avaient résisté avec Iropd'opiniàlrelé, en les privant d’une partie de leurs terres, qu’ils accordaient à ceûx des citoyens romains qui étaient pauvres, et surtoutaux soldats vétérans qui avaient rempli tout le temps de leurs milices. Par là , ces derniers se trouvaient établis tranquillement avec un revenu raisonnable et suffisant pour l’entretien de leur famille. Ils devenaient peu à peu les plus considérables des villes ou on les envoyait, y occupaient les premières places, et en remplissaient les principales dignités. Rome , par ces établissements , qui étaient l’effet d’une sage et profonde politique, outre qu’elle récompensait avantageusement ses soldats, tenait en bride par leur moyen les peuples conquis, les formait aux moeurs et aux manières romaines , et leur en faisait prendre peu à peu les coutumes et l’esprit. La France a établi dans les derniers temps une nouvelle récompense militaire qui mérite de trouver ici sa place.
g V, — Etablissement dk l'Hôtel ko t ai.
de# Invalides.
On ne voit point que ni les Grecs ni les Romains , ni aucun autre peuple , aient fait des établissements publics pour le soulagement des gens de guerre , que de long travaux ou que leurs blessures avaient mis hors d'état de servir. Il était réservé à Louis XIV d'en donner aux autres princes l’exemple , que l’Angleterre a déjà commencé d’imiter; et l’on peut dire que, parmi un nombre inflni de grandes actions qui ont illustré son règne , rien
n’égale le glorieux établissement de l’hdtel royal des Invalides.
Il parait depuis peu un livre sur l’hôtel royal des invalides , qui répond en quelque sorte à la magnificence de cet établissement par la beauté et le nombre des planches et des gravures , où tout ce qui regarde la fondation , les revenus, les dépenses, les bâtiments , la discipline, le gouvernement temporel et spirituel de cette maison , sont exposés dans le dernier détail. On est obligé aux personnes qui prennent soin de transmettre ainsi et de conserverà la postérité une counaissanceexacte de faits si mémorables. Pour moi , je ne songe qu’à en donner une idée en raccourci.
Tout annonce ici la grandeur et la magnificence de son auguste fondateur. On est saisi d’étonnement à la vue d’un vaste et superbe édifice, capable de contenir près de quatre mille personnes, où l’art a su réunir tout ce qui peut frapper les yeux au dehors par la pompe et l’éclat , et tout ce qui peut servir au dedans pour les usages et les commodités de la vie.
Là , dans un tranquille repos , des officiers et des soldats, à qui leurs blessures ou leur âge ne permettent pas de continuer leurs services , et que la médiocrité de leur fortune met hors d’état de pouvoir se secourir ; là , ces braves guerriers , libres de tout soin et de toute inquiétude, logés, nourris, vêtus, entretenus, tant en maladie qu’en santé, d'une manière honnête et convenable à leur état , trouvent une retraite sûre et un asile honorable, que la pitié de Louis-le-Grand et sa bonté paternelle leur ont préparés.
On conçoit aisément que la dépense pour l’entretien d’une telle maison doit être immense. On y consomme communément cinq cents muids de blé par 8n, et environ deux mille trois cents muids de vin. Médecins, chirurgiens , apothicaires , domestiques , tout abonde dans cette maison. Les infirmeries sont servies par trente-cinq Qlles de la charité avec une industrie et une propreté surprenantes.
Mais d’où tire-t-on les revenus nécessaires pour subvenir à tant de besoins et à tant de nécessités? Qui le croirait? et peut-on ici assez admirer la sagesse qui a présidé à cet ordre et à cet arrangement? C’est l'officiel
môme et le soldai qni eonlriboent avec joie , el sans presque s’en sentir, à un établissement dans lequel ils espèrent de trouver un jour une retraite tranquille et le terme de leurs travaux. Les fonds pour toutes ces dépenses proviennent de trois deniers pour livre de tous les paiements qui se font à l'ordinaire et 4 l’extraordinaire des guerres. Cela parait peu de chose en soi-môme , mais le lotal monte à des sommes très-considérables. Pendant la guerre qui finit en 1714, dont la dépense était de cent millions par an , ces troisdeniers par livre produisirent douze cent cinquante mille livres par année.
Je n’ai rien dit encore de ce qu’il y a de plus admirable dans cet établissement , de ce qui en est comme l'Aine, et qui fait le plus d’honneur à la mémoire de Louis-le-Grand. Je ne parle pas seulement de ce temple superbe , où les maîtres les plus fameux en archi tecture , en peinture , en sculpture , les Mansard, les Decolte , les Coypel, les Girardnn, les Coustou , ont épuisé tout leur art pour décorer cet auguste monument. J’entends le soin charitable et l'attention chrétienne qu’a eus ce prince, après avoir pourvu avec une magnificence vraiment royale à tous les besoins temporels des officiers et des soldats , d'avoir voulu qu'ils trouvassent aussi dans leur retraite tous les secours de la religion. Il arrive quelquefois que ces guerriers ne s’engagent dans le parti des armes que par des vues d'intérêt ou d’ambition : que , très-habiles dans la science de la guerre , ils ignorent absolument celle de la religion : que , pleins de zèle et de fidélité pour leur prince, ils ne se sont jamais mis en peine d'apprendre ce qu’ils doivent à leur Dieu. Quel avantage el quelle consolation pour eux de trouver , vers la fin de leur vie , dans le zèle fl la charité de religieux et éclairés ministres de Jésus-Christ , des instructions qui leur ont peut-être manqué pendant toute leur vie ; de repasser dans l’amertume de leur cœur des années souvent passées dans le désordre et le libertinage; et de recouvrer par un repentir et une douleur sincères le prix de toutes leurs actions, même les plus louables, qui étaient malheureusement perdues pour eux par le vice du motif.
Ou admire avec raison la pompe et la magni-
ficence qui régnent dans ce temple. Maison autre objet y présente aux yeux , dans quelque temps de la journée qu'on y entre, un spectacle bien plus digne d’admiration , et qu’on ne saurait voir sans être attendri jusqu’aux larmes : de vieux guerriers estropiés, boiteux, manchots, aveugles, prosternés humblement devant le Dieu des armées , dont ils adorent la souveraine majesté dans un profond abaissement ; à qui ils rendent d’éternelles actions de grâces de les avoir délivrés de tant de dangers , et surtout de les avoir tirés des portes de l’enfer; et vers qui, pleins d’une vive reconnaissance , ils ne cessent d’élever leurs mains et leurs voix , et de lui dire : Souvenezvous, Seigneur , du prince qui nous a ouvert ce saint asile , et faites-lui miséricorde en faveur de celle qu'il a exercée sur nous.