‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 57 sur 178 · UES RHÉTEURS · texte numérisé non relu

UES RHÉTEURS

On appelle rhéteurs ceux qui faisaient profession d’enseigner l’éloquence, et qui en ont laissé des préceptes.

L’éloquence est l'art de bien parler. On pourrait croire que, pour i’ncquérir, il suffirait d’écouler et de suivre la voix de la nature. Elle nous dicte, ce semble, en chaque occasion, ce qu’il faut dire, et souvent même la manière de le dire. Ne voit-on pas tous les jours une infinité de personnes qui, sons art, sans étude, et par la seule force du génie, savent mettre de l’ordre, de la netteté, de l'éloquence, et surtout du sentiment dans leurs discours? Que faut-il davanlage?

Il est vrai que sans le secours 1 de la nature, les préceptes ne sont d’aucun usage; mais il est vrai aussi qu’ils l’aident et la fortifient beaucoup, en lui servant de guide et de règle. Les préceptes ne sont autre chose que des observations qu’on a faites sur ce qu'il y avait de beau et de défectueux dans les discours qu’on entendait : car, comme le dit fort bien Cicéron * , l’éloquence n’est point née de l’art, mais l'art est né de l’éloquence. Ces réflexions, mises par ordre, ont formé ce qu’on appelle rhétorique. Or, qui doute qu’elles ne puissent

* « Illud hnprhnis testandum est, nfhil præoepla atqae

« «rlei vâlere . nisi adjuvante ntluri. » (Qvixtil. in Proœm. lib. 1.) .

* a Non esse cloquentinrn ex artlfieto, sed arlificinra es « eloquentiA natum. » (Cic. de Oral. 11b 1, n 110 }

« Iniliuni dict-ncli dédit nalura ; inilium arlls observa- « tio. » ( (Ji'lüTiL. lib. 3, cap. 2. )

ASISIOT*.

être d'un grand secours pour acquérir et perfectionner le talent de la parole?

Quintilicn , dans le troisième livre de scs Institutions oratoires , fait un asseï long dénombrement des anciens rhéteurs, tant grecs que latins. Je ne m’arrêterai que sur ceux dont le nom et l'histoire sont plus connus , et je passerai légèrement sur les autres, et même j'en omettrai plusieurs M. Giberl, qui professe la rhétorique au collège Mazarin, depuis prés de cinquante ans, avec beaucoup de réputation, et qui a rempli longtemps, à plusieurs reprises, et toujours avec un égal succès, l’honorable place de recteur dans l’université de Paris, a composé sur le sujet que je traite ici un ouvrage plein d’érudition, dont il m’a permis, en qualité d'ancien ami, de faire tout l’usage que je voudrais.

Abt. I. — Dsi miAtecis c«ecs.

CMPÉDOCLE. COXAX. «MA».

Empédocte d’Agrigente , célèbre philosophe 1 , passe pour le premier qui ait eu quelque connaissance de la rhétorique ; Corax et Tisias , tous deux Siciliens ; pour les premiers qui en aient donué les régies. Ils eurent plusieurs disciples , plus connus sous le nom de sophistes : il en sera parlé dans la suite.

njrrov.

Quoique Platon semble avoir pris à tâche de décrier la rhétorique , il mérite à juste titre d'être mis au nombre des plus excellents rhê- |leurs , n’ayant censuré et tourné en ridicule 'que ceux qui déshonoraient cet art par l'abus qu’ils en faisaient , et par le mauvais goôl qu’ils s’efforçaient d’introduire dans l’éloquence. Les réflexions sensées et solides qu’il a insérées dans plusieurs de ses dialogues , surtout dans le Phèdre et dans le Gorgias, peuvent être regardées comme une bonne rhétorique , et en contiennent les plus importants principes.

< Quinlil. lib. 3, cap, 1. — Cic. in Brui, n. 40

Aristote est reconnu avec raison pour le chef et le prince des rhéteurs. Sa rhétorique , divisée en trois livres , a toujours été considérée par les savants comme un chef-d’œuvre et comme le traité le plus accompli qui ait paru sur cette matière. En sentiment de jalousie, ou plutôt d'émulation , nous n procuré cet ouvrage. Isocrate 1 , alors fort Agé , enseignait l’éloquence à Athènes avec un succès extraordinaire, et était suivi d'un grand nombre d’illustres disciples. J’aurais pu , par cette raison , le mettre au nombre des rhéteurs; mais je me réserve à en parler sous un autre litre. Une réputation si éclatante .réveilla Aristote. S'appliquant , par une parodie heureuse , un vers d’une tragédie grecque, il se disait à lui-même : Il m'est houleux de garder le silence , et de laisser parler Isocrate.

A toy amirù't , lasxpùn'/ A sàv Xï/itv.

Jusque-là il n’avait donné que des leçons de philosophie ; il les continua le malin seulement , et ouvrit sou école l’après-midi pour y enseigner les préceptes de rhétorique.

Il parait qu’ Aristote avait composé plusieurs ouvrages sur la rhétorique. Cicéron * parle en plus d’un endroit d’un recueil 1 où ce philosophe avait ramassé tous les préceptes de cet

■ « Inique que Ariiloleies, quum florere Isocratem ne-

« bliltate discipulorum vidcrcl mutavit rcpenlè lolain

« formant propé discipline suæ . versumque querndam a de Pbiloclcta paulô s écris dixtt. file enim lacéré ait ifbi « esse turpe cum barbaris; hic autem. quum Isocratem a pateretur dlcerc. » (Cic. de Oral, lib. 3, n. lit.)

a IsocratU præslantissimi dbeipuli fucruul in omoi « slodiorum genere ; coque jam seniore... pomcrldlanls « sebolis Aristoteles praecipere arlcm oraloriam crépit. »

( Qiiintil. lib. 3, cap. 1.)

* De Invent. lib. 2, n. 6. — De Orat lib. 2. n. 160.

■ « Nominatim eu jusque precepta magnl conquisita « eu ri perspicuè conscripsil, atquc enodata diligenter « c&posuil; ac tantum invenloiibus ip^is sua vitale et bre- « vitale diccndi præstitft. ut nemo illorum prareepta ex « ipsoruin libris cognoscat ; sed orones , qui . quod llli « prccipiant, velint inlelligere , ad bunc quasi ad quem~

« dam inulto rommodiorcm explicalorem eonvcrtanlur. »

( Di Invent. )

IIIHT9 D'ilALtCAMUME.

art qui avaient paru depuis Tisins , qu’il en regarde comme l’inventeur, jusqu’à son temps; et il les avait traités avec tant d’élégance et de netteté, et les avait mis dans un si beau jour, qu’on ne les allait plus chercher dans leurs auteurs, mais dans Aristote seul.

Immédiatement après la rhétorique d’Aristote , renfermée en trois livres , on en trouve une qui a pour litre : Rhetorica ad Aleæandrum , comme si elle avait été adressée à Alexandre, et composée exprès pour lui; mais tous les savants conviennent qu’elle n’est point d’Aristote.

11 avait composé sur cette même matière des livres qui portaient le nom de Théodecle. Ce que raconte à ce sujet Valère Maxime ne ferait pas d’honneur à Aristote , s’il était vrai. Il dit que , pour faire plaisir à Théodecle , l’un de ses disciples qu’il considérait particulièrement , il lui avait fuit présent de ces livres , et lui avait permis de les publier sous son nom ; mais qu’ensuite, se repentant d’avoir cédé inconsidérément sa propre gloire à un autre * , il s’en déclara l’auteur. En effet , il les cite comme de lui dans sa rhétorique. On doutait encore, du temps de Quinlilien , si cet écrit était d’Aristote ou de Théodecle.

Quoi qu’il en soit , sa Rhétorique , qui est parvenue jusqu'à nous , et qu’on ne lui conteste point , est de tous ses ouvrages le plus généralement estimé, pour l’ordre merveilleux qui y règne, pour la solidité des réflexions qui accompagnent ses préceptes, pour la profonde connaissance du cœur humain , qui parait surtout dans son traité des mœurs et des passions. Les maîtres destinés à former les jeunes gens à l'éloquence ne peuvent trop étudier cet excellent livre : j’en dis autant de sa poétique.

Anaximène de Lampsaque passe communément pour avoir été auteur de la Rhétorique adressée à Alexandre. Elle a son mérite , mais est très-inférieure à celle d’Aristote. Il avait écrit sur beaucoup d'autres matières.

' Lib. 3, cap. 9, pag. 393. — QuicUI. lib. % cap. 15.

Denys d'ilalicnrnasse lient un des premiers rangs entre les historiens et les rhéteurs. Je ne le considère ici que sous cette dernière qualité.

Aussitôt après qu’Augusle eut terminé les guerres civiles, vers le milieu de la 187' olympiade, environ vingt-huit avant Jésus-Christ, Denys d’Halicarnasse vint s’établir à Rome, et il y séjourna vingt-deux ans. On juge, par quelques endroits de ses ouvrages ', qu'il y enseigna la rhétorique, ou publiquement, ou en particulier.

Tout ce qu’il a écrit sur cette matière n’est point parvenu jusqu’à nous. Nous avons de cet auteur un traité de l’Arrangement des paroles; un autre de l’Art; un troisième, qui n’est pas entier, louchant le caractère des écrivains anciens , et surtout des orateurs. Dans la première partie il parle de Lysias , d Isocrate et d’Isée; dans la seconde, il traitait de Démosthène, d’IIypéride et d'Eschine ; il ne nous en reste que ce qui regarde Démos- Ihène, encore ce morceau n’csl-il pas entier. Il ajoute aussi quelque chose de Dinarque. Suivent deux lettres, l'une à Ammée, où il examine si Démosthène s'est formé sur la Rhétorique d’Aristote ; l’autre à un Pompéius, où il rend compte de ce qu’il a cru être blâmable dans la diction de Platon. Nous avons encore ses Comparaisons d’Hérodote et de Thucydide, de Xénophon, de Philiste et de Thèopompe; enfin nous avons ses réflexions sur ce qui fait le propre caractère de Thucydide. Le but de ces derniers ouvrages est de faire connaître les auteurs dont il parle, de marquer en quoi ils sont imitables, et en quoi ils ne le sont pas.

Ce n’est donc pas une rhétorique en forme que nous avons de cet auteur; ce ne sont que des morceaux de rhétorique , ou quelques points de cet art, qu’il a jugé à propos de traiter.

L’examen qu’il fait des écrivains de l’antiquité les plus estimés, et le jugement qu'il en porte, peuvent servir beaucoup à former le goût. Il est vrai qu'on est choqué d'abord de

. • .Tome II, t«g. SI et 61.

la liberté avec laquelle il fait le procès 9ur certains articles à Platon et à Thucydide , pour lesquels d’ailleurs il témoigne une grande estime et un grand respect. Ce serait une chose très-utile, et qui ne serait pas désagréable au lecteur, d'entrer dans une discussion eincle de ces jugements, et d’examiner, sans prévention et de bonne foi, s’ils sont fondés en raison cl en vérité. Ni ie plan de mon ouvrage, ni la médiocrité de mes talents , ne me permettent pas de songer A une telle entreprise. Notre auteur déclare cil plusieurs endroits1 que ce n’est ni l’envie de s’élever lui-méme, ni le désir de rabaisser les autres, qui le guident et le conduisent dans scs critiques ; mois une volonté sincère d’élrc utile A scs lecteurs. C’est une heureuse disposition pour juger sainement.

Un fragment fort court’ qui nous reste de lui nous apprend quel motif l’avait engagé A composer scs traités de rhétorique : c’était le désir de contribuer A l'affermissement du bon goût par rapport A l’éloquence. Depuis In mort d'Alexandre, roi de Macédoine, elle avait souffert dans la Grèce de grands changements ; et par des déclins imperceptibles, mais qui allaient toujours en croissant, elle était enfin tombée dans un étal qui la rendait méconnaissable. Nous verrons dans la suite que ce déchet et celle altération commencèrent par Démélrius de Phnlôre. Au lieu de celle beauté mftte et naturelle, de celte noble et ancienne simplicité, de cet air de dignité et de grandeur, qui lui avaient attiré un respect général et procuré un empire souverain sur les esprits et sur les cœurs, sa rivale, j'entends Ja fausse éloquence, sortie des contrées délicieuses de l’Asie, travailla sourdement A la supplanter, fil usage pour cela du fard et des couleurs les plus vives, employa les ornements les plus propres A éblouir les yeux et A faire illusion. Celle dernière, venue sans autre mérite que celui d’une brillante mais vaine parure, vint A bout, quoique étrangère, de s’établir dans toutes les villes grecques, A l’exclusion de l’autre, née dans le pays même, laquelle se vit exposée A l’oubli, au mépris, cl même aux insultes de ceux qui l’avaient autrefois si longtemps et si justement admirée.

1 Tome II, pag. 120-137, 161.

* ll-iil. pag 80,81.

Notre auteur compare, en ce poiit, la Grèce à une maison où une concubine ad ni te et artificieuse, qui, par ses charmes et ses attraits, s'est rendue maîtresse de l'esprit di mari, a jeté le désordre et la corruption, «t où elle exerce un empire absolu , pendant que la femme légitime, devenue en quelqie sorte esclave, a la douleur de se voir mèpéséc et comptée pour rien, et contrainte d’essuyer tous les jours les rebuts et les outrage les plus sensibles. Il reconnaît avec joie qu’vn a vu depuis peu la saine éloquence repreidre son ancien crédit, et sa rivale obligée A son lour de lui céder la place. Tout ce qu’il diticr regarde la Grèce , cl il attribue cet heuroix changement au bon goût qui régnait alors à Borne, d'où il s'était déjà répandu et devait ie répandre encore de plus en plus dans tout® les villes grecques, qui se piqueraient à l’enV d'imiter l’exemple de la ville dominante. C'est pour contribuer A ce renouvellement de l'éloquence dans sa pairie que Denys d’Halicarnasse avait composé tous ses livres de rhétorique : motif bien louable, et digne d’un bon et zélé citoyen !

HDIIOcilE.

Hermogène était de Tarse en Cilicie ’, et vivait sous l’empereur Marc-Aurèle Antonin.

Ce prince, ayant eu la curiosité de l’entendre faire ses leçons, en fut charmé et lui lit de grands présents. Il commença A professer A l’Age de quinze ans , et il n’en avait que dix-huit lorsqu'il composa sa Rhétorique , qui est regardée par les savants comme un fort bon ouvrage ; mais, par un événement fort singulier, A l'Age de vingt-quatre ans il devint stupide, et sa stupidité dura le reste de sa vie: il mourut au commencement du troisième siècle.

APBTHOSE.

Aphthone vivait A la On du second siècle de l'église, ou au commencement du troisième. Au lieu que beaucoup d’autres n’ont écrit de

i Philoslr. de vit. Soptiisl. lib. 2, pag. Sli.

la rhéloriqic que pour ceux qui sont déjà avancés dans la connaissance et dans l'usage de cet art aün de les y perfectionner, Aph- Uione, auconlraire, n'a écrit que pour les enfants , e ne donne des préceptes que sur les composions qu'il croit à propos de leur faire (aire, jour les prépoier à ce qu'il y a de plus granddans l'éloquence.

L0XGI5.

Penys Longin était d’Alliénes, mais originaire de Syrie. Quoiqu'il excellât beaucoup dans la philosophie, Plotin disait néanmoins de lui qie c’était moins un philosophe qu’un homme d! lettres; et c'est en effet par les lettres qu’il «■est particulièrement rendu célèbre. Il avait aeaucoup d'érudition, et le discernement trèstin, très-exact et Irès-sotide pour juger des pièces, et pour eu marquer les beautés et les Jéfauls.

De tous ses ouvrages le temps ne nous a conservé que son Traité du sublime, qui est un des plus beaux morceaux qui nous restent de l’antiquité. L'excellente traduction que AI. Despréaux en a donnée, et qui ressemble plus à un original qu’à une copie, a mis tout le monde en état d'en juger, et a justifié l'estime générale qu'on a toujours eue de cet auteur. Cécile, qui vivait du temps d'Auguste, avait déjà composé un traité du style sublime; mois il s'était contenté de (aire voir ce que c’est, sans «tonner aucune règle pour arriver b cette sublimité, qui ne persuade pas tant quelle ravit et enlève l'esprit du lecteur. C'est ce dernier point que Longin entreprend de traiter dans son écrit.

Entre les exemples qu’il donne de ces traits magnifiques et éclatants, il (tarie de Morse en ces termes : « Le législateur des Juifc, qui n'é- « tait pas un homme ordinaire, ayant fort a bien conçu la grandeur et la puissance de ■ Dieu , l'a exprimée dans toute sa dignité au « commencement de ses lois, par ces paroles:

« Dieu dit que la lumière se fasse, et la luit mlêre se fit ; que la terre se fasse, elle fut « faite. » L'hébreu est encore plus énergique et plus sublime. Il porte que ta lumière soit, et la lumière fut. Le mol de faire semble in-

diquer quelque effort , et une succession de temps : au lieu que ces mots, que la lumière soit, et la lumière fut, marquent mieux la rapide obéissance du néant è l'ordre du souverain maître.

Longin enseigna la langue grecque à Zénobie qui épousa le célèbre (Menai*, roi de Palmyre, et ensuite empereur des Romains, On prétendit qu’il avait conseillé & celle princesse d'écrire à l'empereur Aurélien la lettre si fière qu’elle lui envoya durant le siège de Palmyre; et ce fut sur cela qu'Aurélien le fil mourir M souffrit la mort avec beaucoup de constance, et en consolant ceux qui témoignaient plaindre son malheur.

«téHÉlftlVS.

Il y a un traité eu grec touchant C élocution,

' lequel, pour n'êlre qu'un très-petit morceau de rhétorique, est pourtant capable de faire honneur à son auteur ; et on le donne à an homme dont le nom réciproquement fait honneur à l’ouvrage : c’est le fameux Démétrius le Phalérien, ainsi surnommé du port d'Athènes nommé Phalère, d'où il était natif. Tous les critiques néanmoins ne conviennent pas que cet ouvrage soit de lui. Il y en a qui l’attribuent à un Démétrius d'Alexandrie, bien postérieur au premier : d'autres croient qu'il est de Denys d'Halicarnasse. M. Gibert prouve, par un examen judicieux de l’ouvrage en Iniméme, de son style et de ses principes, qu'il u'«œt point de Démétrius de Phalère.

Art. II. — Des rhéteurs latism.

Ce n'est point sans peine et sans contradiction que les rhéteurs latins vinrent à bout de s'établir h Rome. On sait que cette ville, uniquement occupée, dans les premiers sièdes, du soin d'affermir sa puissance et d’étendre ses conquêtes, ne donna aucune application b l’étude des beaux-arts et des sciences. Quatre ou cinq cents ans s'écoulèrent sans qu'on eu

i Aurel. Vil. in Aurel.

* * Zo f. liü. I.

fît grand-cas à Borne. La philosophie y était absolument ignorée, et l'on n'y connaissait d'autre éloquence que celle qui vient de la nature et d'un génie heureux sans le secours de l'art et des préceptes. Les philosophes et les rhéteurs grecs qui passèrent à Rome, y portèrent avec eux le goût des arts dont ils faisaient profession. Nous avons vu que Paul Emile*, dans le voyagequ'il fit en Grèceaprès avoir vaincu Perséc , dernier roi de Macédoine, demanda aux Athéniens de lui choisir un excellent philosophe pour achever d’instruire ses enfants.

Cette coutume avait commencé depuis quelque temps à Rome 1 : mais elle y fut bientôt troublée par un édit donné sons le consulat de Strabon et de Messala, par lequel il était ordonné aux philosophes et aux rhéteurs de sortir de Borne. Ces exercices, inusités jusque-là, donnaient de l'inquiétude.

Cinq ou six ans après cet édit4, arrivèrent à Rome des ambassadeurs d’Athènes pour une affaire particulière. Tous les jeunes Romains qui avaient quelque goût pour l'élude allèrent les voir, et prirent un si grand plaisir à les entendre, qu'ils étaient ravis d'admiration. Carnéade surtout, l'un de ces ambassadeurs, qui joignait 'à la force de son éloquence beaucoup de grâce et de délicatesse, s'acquit une réputation extraordinaire. Toute la ville retentissait de ses louanges. On disait partout qu’il était arrivé un Grec avec des talents admirables, qui était au-dessus de l’homme par sou grand savoir, et dont l’éloquence également vive et douce inspirait aux jeunes gens une ardeur pour l'étude qui les portait à quitter tous les autres plaisirs et toutes les autres occupations. Les Romains voyaient avec grand plaisir leurs enfants s’adonner à celte érudition grecque, cl s’attacher à ces hommes merveilleux. Le seul Caton, dès le commencement que cet amour des lettres se glissa dans la ville, en fut très-fâché, craignant que les jeu-

* o Primé quidetn Romani , qui nuUum artis præccp- « tara esse arbitrarcnlur , tantùm , quantum iugenlo et « rogHatlone polerant , conscqucbantur. n {Cic. de Orat. 11b 1, n. if.)

« An. R 585 ; at. J. C. 1<T7.

• An. R. MM ; ay. J. C. 161. — Sueton. de Clar. Rbet.

cap 1.

♦An. R. 5Ü7: a' J. C. 155. -Plat, in Cat. Ons. p. 3t9.

I nés gens ne tournassent de ce côté-là leur am- I bilion et leur émulation, et qu’ils ne préférassent la gloire de bien parler à celle de bien faire. Mais, quand il vit que les discours de ces philosophes, traduits en latin par un des sénateurs, couraient dans toute la ville, et y étaient lus avec un applaudissement général, il employa dans le sénat tout son crédit pour faire terminer l'affaire qui avait fait venir ces ambassadeurs à Rome, et pour hâter leur départ. « Qu’ils s’en retournent dans leurs éco~ <■ les, disait-il, et qu'ils y instruisent tant qu'ils « voudront les enfants des Grecs : mais que « les enfants des Romains n’écoutent ici que a les lois et les magistrals, comme ils fai— « soient avant leurarrivée. » Comme si l'étude « de la philosophie et de l'éloquence était opposée à l’obéissance que l’on doit aux lois et aux magistrals.

Le départ et l'absence de ces philosophes n’éteignirent point l'ardeur pour l'élude que leurs discours avaient allumée dans les esprits Le goût pour l'éloquence devint la passion de tonte la jeunesse romaine; et bien loin que cette passion gmorlit dans les jeunes gens , comme l'avait appréhendé Caton , le désir de la gloire militaire, elle ne servit qu’à en relever le prix et le mérite. On en peut juger par ce que l'histoire nous apprend du second Scipion l'Africain, qui vivait dans ce tempslà. 11 était, par rapport aux belles-lettres, d’un goût si fin et si délicat , qu’il fut soupçonné , aussi bien que Lélius, d'avoir eu quelque part aux comédies de Térence , ouvrage le plus parfait que nous ayons dans ce genre. Il avait toujours auprès de lui des savants du premier mérite *, comme Panétiusel Poiybe, qui l'accompagnaient même dans ses campagnes. Ce dernier nous marque que Scipion, encore tout jeune, et par conséquent dans le temps même dont nous parlons, avait une forte inclination pour les sciences , et que pour lors il venait tous les jours de Grèce à Rome un grand nom-

1 a Audilis oraloribus græcls, eognitlsque eorum Mllea ris, adhibiUsque doc tort bus , incredibili quodam nostri n ho mines dlcendi studio flagravemnt. a (C«c. de Orat. Ub. 1, n- 14.)

* « Scipio tain elegans liberalium sludiorum omnisque <t doctrine et auctor et admlralor fuit, ut Poijbium Pa- « næliumque, præcellcntes ingenio \iros , domi mililie- « que secum babuerit. » ( Vell. Paterc. IU>. 1, cap. II.)

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bre de savants en tout genre. Or, Scipion , pour avoir été un homme lettré , en fut-il un moins bon capitaine?

Depuis ce temps-là l’élude de l’éloquence , pendant prés de cinquante ans, prit tellement faveur à Rome, qu’elle était regardée comme l’un des moyens les plus efficaces pour parvenir aux premières dignités de la république. Mais elle n’était enseignée que par des rhéteurs grecs. Ainsi tous les exercices par lesquels on formait la jeunesse se faisaient dans une langue étrangère; et cependant la langue du pays, c’est-à-dire la langue latine, était presque généralement négligée. Qui ne sent pas combien cet usage était , si j'ose le dire , contraire au bon sens et à la droite raison ? Car enfin c’était en latin que ces jeunes gens devaient un jour plaider au barreau , haranguer devant le peuple, dire leur avis dans le sénat : c’était donc en latin aussi qu’il fallait leur apprendre à parlcret à composer. Je ne dis pas qu’il fallût exclure les compositions grecques. Comme ils ne pouvaient trouver de modèles parfaits d’éloquence que dans les orateurs grecs, il leur était absolument nécessaire d’étudier à fond cette langue, et de composer en grec, pour se former sur de si excellents modèles. Cicéron 1 pratiqua cette coutume dans un âge même déjà plus avancé, et il en apporte la raison. « J’en « usais ainsi, dit-il , parce que la langue grec- « que, fournissant plus d’ornements, accoutuu mait à composer de la même manière en « latin. D’ailleurs, étudiant sous de très-ha- « biles maîtres d’éloquence, qui tous étaient « Grecs, ils auraient été hors d’état de m’in- « struire, et de corriger mes compositions, si « je ne les avais faites en grec. » Mais il avertit qu'il y joignait aussi des compositions latines, quoique moins fréquemment.

J’ai dit que Cicéron avait pour lors quelque âge; car nous verrons bientût que, dons le temps de ses premières études , il ne composait qu’en grec , les rhéteurs latins ne s’étant pas encore établis à Rome , ou n’ayant commencé que très-rarement à y enseigner. C’est ce qu’il est temps d’expliquer, et par où j’entrerai dans le dénombrement des rhéteurs latins dont je dois parler dans cet article.

1 Dec). Oral. O-3I0.

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