‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 58 sur 178 · L. P LO TICS G Al. LUS · texte numérisé non relu

L. P LO TICS G Al. LUS

1.8 coutume » une force bien impérieuse, et ce n’est point sans beaucoup de peine qu’elle cède à la raison même et à l’expérience. Suétone 1 sur le témoignage de Cicéron, dans une lettre qui n’existe plus, nous apprend que L. Plotius Gallus fut le premier qui enseigna la rhétorique à Rome dans la langue latine. 11 le lit avec un grand succès, et eut un grand concours d’auditeurs.

Cicéron alors, encore tout jeune a, étudiait la rhétorique, mais sous des maîtres grecs , qui seuls jusque-là l’avaient enseignée à Rome. 11 s’était aéquis une si grande réputation parmi ses camarades, que, par une distinction particulière , et pour lui foire honneur, au sortir des écoles, ils le mettaient toujours au milieu de leur troupe ; et les pères de ces enfants , qui leur entendaient tous les jours vanter la vivacité de son esprit et la maturité de son jugement, allaient exprès dans les écoles pour en être témoins par eux-mêmes, ne pouvant croire tout le bien qu’on leur en rapportait.

Ce fat dans ce temps que Plotius ouvrit une école de rhétorique è Rome5. Toute la jeunesse romaine , pour peu qu’elle eût de goût pour l’éloquence, allait l’entendre avec empressement. Cicéron, âgé pour lors de. quatorze ans, aurait bien voulu suivre cet exemple, et proOlerdes leçons dece nouveau maître, dont la réputation faisait beaucoup de bruit dans toute la ville, cl il était vivement touché de ce qu on ne lui en laissait pas la liberté. « J’étais retenu , dit-il , par l’autorité et le « conseil de personnes très-savantes , qui « croyaient que les exercices de rhétorique en « langue grecque étaient plus propres à for- « mer l’esprit des jeunes gens. »

Il n’est pas douteux que Cicéron* entend ici

i De cl. Rhet. cap. 2. — An. R. 658; ar. J. C. 91-

* PluL InClc. pag. 861.

s « Equidem mcmorlà teneo , pucris nobU primùra la- « linè docere cœpifse Lucium Plolium quemdatn : ad a qucm quum tteret concursus, quôd sludioslsslrausquiaa que apud eum exercerelur, dolebam mibi idem non a licerc. Continebar aulem docllssimorum homimimaac- « toritalc, qui eiistimnbant grccis cxcrcitalionibus ali « meliùs ingénia possc. » ( Cic. apud Suelon. de Ctor Rhet. cap. 2.)

« Ub. 2, de Oral. n.2.

parler de Crassus : il s’en explique ailleurs plus clairement , et dit qu’encore tout jeune il étudiait avec ses cousins, les (Ils d'Aculèon , sous des maîtres qui étaient du choix et du goût de Crassus.

Les rhéteurs latins étaient dans une grande estime à Rome \ et leurs écoles fort fréquentées; mais il s’éleva bientôt contre eux un terrible orage. Les censeurs Domitius Ënobarbus cl Licinius Crassus donnèrent contre eux un édit dont Suétone nous a conservé la teneur. « Nous avons appris, disent ces cen- « seurs , qu’il y a des hommes qui , sous le « nom de rhéteurs latins, se donnent pour « maîtres d'un nouvel art , et que la jeunesse « s’assemble dans leurs écoles, et y passe des

< journées entières dans l'oisiveté. Nos an- « cétres ont marqué ce qu’ils souhaitaient que > leurs enfants apprissent, et dans quelles « écoles ils voulaient qu’ils allassent. Cesnou- « veaux établissements , opposés aux coutu- « mes et aux usages de nos ancêtres , ne-nous « plaisent point, et paraissent contre le bon « ordre; c'est pourquoi nous nous croyons

< obligés de notiDer notre sentiment, et à ceux « qui ont ouvert ces écoles et à ceux qui les « fréquentent , et de leur déclarer que cette « nouveauté ue nous plaît pas. »

Le Crassus dont j’ai parlé jusqu’ici est un des interlocuteurs que Cicéron introduit dans ses livres de l'Orateur. On suppose que ce dialogue se passa deux ans après la censure de Crassus9. Il y fait l’apologie de son édit contre les rhéteurs latins. « Je leur avais imposé « silence *, dit-il ; non que je m’opposasse ,

* An. B. (MO. — Av. i. C. 92. — Suelon. do clar Rhol. cap. 1.

* An. B. 662 ; >v. J. C. 90.

* • Et iora latin! , il dilt placel, hoc bicnnlo nuglstri <11- « ccndt cutileruul ; quos ego ICI]. or ediclo mco suslu- « leram : non quo ( ut nescio quos dlicrc siebsnt ) acui « ingénia adotesccn.lmn nollem ; sed contra ingénié oh* s lundi nolui , corroborait Itnpudentieni. Nam apud « Orvet*, cujusmodl essent vldebem tsmen esse, prêter « banc excrcilAtionem lingue , doctrinam aliquam et hu- « innnitalcm dignam scicnttt. Hos verô novos magislros « nibil inleiligebam poste docere, nl&i ut auderent : quod « eliam cura bonis rebus conjunctum . per sclpsum est « magnoperè fugiendum. Hoc quum unum traderetur. et « quum trapudentic ludus esset , pulavi esse rensoris, ne • tongibt id serperet, protidere. » (Cic. de Oral. Ilb. 3, n. 03. VI

« comme quelques-uns me le reprochaient , « aux progrès des jeunes gens dans l'élo- « quencc , mais au contraire parce que je ne « voulais pas qu’on leur gâtât l’esprit, ot qu'on n leur inspirât une hardiesse qui va jusqu’à « l’impudence. Car enfin , je voyais que chez « les rhéteurs grecs , quelque médiocrité de « mérite qu’ils eussent , outre l’exercice de la « parole qui fait proprement leur profession , « il y avait un fonds de connaissait es solides a et estimables. Mais je ne concevais pas que « ces nouveaux maîtres pussent apprendre « autre chose à notre jeunesse , sinon à parti 1er avec un air de hardiesse et de confiance, « toujours blâmable, quand même il se trouo verait joint avec d’autres bonnes qualités. « Comme donc c’était là tout ce qu’on y ap- « prenait , et que leur école , à proprement a parler , n'était qu’une école d’impudence , « j'ai cru qu’il était du devoir d’un censeur « d’arrêter cet abus et d'en prévenir les sui- « tes fâcheuses.

Tout ce que j’ai dit jusqu’ici nous montre combien, en matière d’érudition et de science, les nouvelles méthodes et les nouveaux établissements trouvent d'obstacles et de contradictions de la part même de personnes fort estimables d’ailleurs, et pleines de bonnes intentions ; mais enfin l'uUiUè et la vérité l’emportent, et se font jour à travers toutes les difficultés qu’oit leur oppose. Quand ces temps d’orage cl de trouble sont passés, que les préventions, souvent aveugles et précipitées, ont fait place à de sérieuses et tranquilles réflexions, et que l'on examine les choses de sangfroid , on est tout étonné que des pratiques si utiles en elles-mêmes aient pu trouver tant d'opposition. C’est le sort qu’a essuyé parmi nous , dans un genre différent , la philosophie de Descartes, attaquée si vivement d’abord , et depuis presque généralement approuvée.

Il en fut de même à Rome , par rapport aux rhéteurs latins. On comprit combien il était conforme au bon sens et â la droite raison de former et d’exercer les jeunes gensù l'éloquence dans une langue qu’ils devaient toujours parler ; et , après ces premières secousses, l'école des rhéteurs latins demeura stable et tranquille, et ne contribua pas peu au progrès étonnant

togle

que fll A Rome , dans les années suivantes, l'étude de l'éloquence.

Les rhéteurs grecs cependant ne furent point négligés, et ils eurent grande part à l'avancement dont je viens de parler. On est surpris quand on voit avec quelle ardeur et quel empressement les jeunes Romains allaient entendre ces maîtres , même dans un âge assez avancé. Cicéron 1 avait commencé de paraître ou barreau à l'Age de vingt-six ans. Son plaidoyer pour S. Roscius d’ Amène lui acquit une réputation extraordinaire. Melon, célèbre rhéteur grec, était venu vers ce lemps-là à Rome, député par les Rhodiens. Cicéron , tout habile qu'il était déjà, se rendit son disciple, et se crut heureux et fort honoré de recevoir ses leçons. Après qu’il eut plaidé pendant deux ans*, sa santé, ou peut-être des raisons de politique, l'ayant obligé d'interrompre la plaidoirie et de faire un voyage dans la Grèce et dans l'Asie , outre plusieurs autres maîtres d'éloquence qu'il entendit A Athènes et ailleurs, il alla exprès à Rhodes pour se remettre sous la discipline deMolon, afin que cet habile maître travaillât à réformer et pour ainsi dire à refondre son style. Apollonio Afoloni* te Rhodi rursùs formandum ac vrlut recoquendum dédit. Molon* plaidait fort bien, et avait une romposition fort belle; mais son principal talent était de discerner et de reconnaître dans ceux qui s'adressaient â lui les défauts de style, et il avait un secret merveilleux pour les en corriger par les sages avis et les solides instructions qu’il leur donnait. Il s’appliqua , car je n'oserai dire qu'il y réussit (c'est Cicéron qui parle), à réprimer en moi cl à retenir une vicieuse abondance de style qui se répandait

1 De cl. Oral. n. 312.

• lbld.n.315, 31«.

• Qulnltl.

• « Qulbua non rontentni . Rhodum vent , torque ad a fumdrm. quem Rome audiveram, Moloncm applicavi;

« quum arlorem lu verts causis, scriploreniquc prrslan- « loin , lum In nolandis anlmadicrlendisquc vllils, et « inslltoendo dorendoque prudrntissiinum. Is dédit opc- « ram ( si modo Id consequi potuil } nt nimls redondantes a nos, et superduentes juvenlli quâdam diccndi impuni- « taie et licemiâ . reprlmerel , et quasi extra ripas dlf- « fiucnles coerrerel. lia rccepi me, biennio post, non modo a exctcitallor, sed propè mutatus. Nam et contentio ni- « mla voets resederal. et quasi deferbuerai oraiio. a (Oc. de Clar. Oral. n. 318.)

avec trop de licence au delà des justes bornes, et il m'apprit à ne pas m’abandonner â l'ardeur de l'âge et au feu d'une imagination qui n'avait pas encore eu le temps de se régler. Cicéron avoue que, depuis ce tcmps-Ià, il se fit en lui un grand changement , soit pour le ton de la voix qu'il ne poussait plus avec tant de véhémence, soit pour le style, qui était devenu plus exact et plus châtié.

Il fallait que ces jeunes Romains eussent un désir bien vif de se perfectionner dans l’éloquence pour s’assujettir à aller entendre ainsi ces rhéteurs, et pour ne point rougir, au milieu d'une réputation déjà brillante , de se rendre encore leurs disciples , et d'avouer qu'ils avaient besoin de leur secours. Mais, d'un autre côté , il fallait aussi que ces rhéteurs eussent un mérite bien solide et bien recounu pour s'attirer une telle conllnnce , et pour soutenir l'idée que des hommes tels que Cicéron avaient conçue d’eux.

Plotius, le premier des rhéteurs latins, qui a donné lieu â tout ce que j’ai dit jusqu’ici , eut sans doute des collègues et des successeurs qui remplirent la même fonction avec honneur. Suétone en rapporte quelques-uns; mais, comme ils sont peu connus , je passe tout d'un coup à Cicéron , qui n’a pas i la vérité enseigné de vive voix l’éloquence , mais qui nous en a laissé d’excellents préceptes.

ClclftOff.

Cicéron , par scs traités sur la rhétorique , a mérité à juste litre d'être mis à la tête des rhéteurs latins , comme par ses harangues il a mérité de tenir le premier rang parmi les orateurs.

Ses traités sur la rhétorique sont : trois livres de l’Oraleur;un livre intitulé simplement l'Orateur ; un Dialogue sur les orateurs illustrei , intitulé Brulus ; deux livres de l 'Invention ; les Partitions oratoires ; l'Orateur parfait et les Topiques. Dans ce dénombrement des ouvrages de Cicéron sur l'éloquence , je ne suis point l'ordre des temps où ils ont été composés.

I. Les trois premiers sont des chefs-d’œuvre parfaits, où régne souverainement ce qu’on

appelait Yurbanité romaine , qui répond à l'atticisme des Grecs , c'est-à-dire à ce qu'il y avait parmi eux de plus fin , de plus délicat, de plus spirituel , en un mot de plus achevé pour les pensées, pour les expressions, pour les tours.

Les trois livres de T Orateur sont, à proprement parler , la rhétorique de Cicéron : non une rhétorique sèche, hérissée de préceptes et dénuée de tout agrément , mais qui joint à la solidité des principes et des réflexions sur l'art toute la délicatesse , toutes les grâces dont une telle matière est susceptible. Il composa cet ouvrage à la prière de Q. Cicéron 1 , son frère, qui désirait avoir de lui quelque chose déplus parfait que les livres de F Invention , qui étaient le premier fruit de sa jeunesse , et peu dignes de la réputation où il était ensuite parvenu. Pour éviter l'air et la sécheresse de l'école, il traite cette matière par dialogues , où il fait paraître pour interlocuteurs tout ce que Rome avait de plus grands hommes et de plus estimés pourl'esprit, pour l’érudition et pour l'éloquence. Le temps où l’on suppose que se sont tenus ces dialogues est la 662' année depuis la fondation de Rome , quatre-vingt-dix ans avant Jésus-Christ , sous le consulat de L. Marcius Philippus et de Sex. Julius César.

Ce genre d'écrire, j'entends les dialogues, est d’une extrême difficulté, parce que, sans parler de la variété des caractères qui doivent se soutenir partout également et ne jamais se démentir , il faut y réunir deux choses , qui paraissent presque incompatibles , l’air simple et naturel d'entretiens familiers avec le style noble d’une conversation de gens d’esprit. Platon passe pour celui de tous les auteurs anciens qui a le mieux réussi dans les dialogues. On peut certainement, pour ne rien dire de plus, lui égaler Cicéron , surtout dans les traités dont il s'agit ici. Je ne sais si mon estime et mon amour pour un orateur dont je pourrais dire que j’ai été nourri dès ma plus tendre enfance me préviennent et m’aveuglent en sa faveur ; mais U me semble qu'on trouve dons

1 « Vis enim, quonism quirdam pucris aul adolcsrcn- « lulis nobls es commrnlariolis nostris inchoala atque ■ rudia eiclderont, vis hâc artaie ctlgna et hoc tisu... ali- « quid lisdem de rebus politlùs à nobis perfccliûsque pro- « fcrrl. » (Clc. de Oral. lib. 1 , n. 5.)

ses entretiens un goût , un sel , un esprit , une grâce , un naturel , qu’on ne se lasse point d’y admirer.

Le troisième des livres dont je parle traite , entre autres sujets , du choix de l'arrangement des mots , matière sèche et désagréable en elle-même, mais qui fut d’une grande utilité pour l’éloquence latine , et qui marque mieux que toute autre chose le profond génie et les vues étendues de cet orateur. Quand il entm dans le barreau , il trouva l’éloquence latine absolument dénuée d’un avantage qui relevait infiniment celle des Grecs , à hquelle il avait donné toute son application , et dont il sentait toutes les beautés , comme si ('avait été sa langue propre et natnrelle, tant II se l'était rendue familière par une étude sérieuse et profonde. Cet avantage était le son , le nombre, la cadence, l’harmonie, dont la langue grecque est plus susceptible qu« toutes les autres, et qui lui donne sur elles , far cet endroit, nne supériorité incontestable. Cicéron, qui était un citoyen extrêmement lélé pour l'honneur de sa patrie , entreprit demi faire part de cet avantage, dont jnsque-làies Grecs seuls avaient été en possession.

Il sentit que les mots 1 , semblables h une cire molle , ont une inflexibiité merveilleusement propre à prendre toutes sortes de formes, de sorte qu'on les manie et qu’or les tourne comme oti veut. La preuve en eslque, pour toutes les différentes espèces de vus, qui sont en fort grand nombre ; pour tous bs différents styles, le simple, l'orné, le sullime; pour tons les effets que doit produire e discours , plaire , convaincre, toucher, ce (£ sont point des mots d'une différente nature qu'on em-

1 * Nihil est tam tenerum, neque tam iieilbüe , neque s quod Uni) facile sequatur quôcumqir duras , quarn « oralio. Ex hic versus, ex eadem dispaes numeri confite rluntur : ex hic etlam soluta varils rodls multorum- « que generum oralio. Non entm sont sia sermon!* . alla « conlentionis verba ; neque ex allô serre ad usum quo- « tidianum, alio ad sceuam pompamqr sumunlur : sod « ea nos quum jacenlia sustulimus é rr-’dio, slcui raollis- « simam ceram ad noslrutn arbitriumformamus et flngî- « mus. Itaque lum graves sumus, lurr subtiles, tum mort diura qukJdam lencmus : sic instiatam noctrara senti tentiam sequitur orationis genus idque ad omqcm « ratlonem, ctauriuin voluptatem , c animorum motum « mutaiar etfleclilur. » (Cic. de 0*1. lib- 3, n. 173, 177.)

ploie, mais que, tirés pour ainsi dire de la même masse . et disposés également & tout , ces mots se prêtent au gré du poêle et de l'orateur, qui en font tous les usages qu'il leur plaît.

Cicéron , bien persuadé de ce principe , dont la lecture et l'étude assidue des auteurs grecs lui avaient donné une preuve sensible , ou plutôt qu'il avait puisé dans la nature même , entreprit d’ajouter A la langue latine cet agrément, dont, jusqu’à son temps, elle avait été absolument destituée. Il en vint à bout si heureusement et si promptement , qu'eu peu d'années elle prit une forme toute nouvelle , et , ce qui est sans exemple , arriva tout d'un coup , ai ce genre, à une souveraine perfection : car or, sait que , dans les arts et dans les sciences , pour l'ordinaire le progrès est lent, et n’arrive que par degrés à une pleine maturité.

Il n'en fut (as ainsi dans la matière dont nous parlons , c’est-à-dire dans ce qui regarde le nombre et la cadence du discours. Cicéron saisit tout d’un toup le beau et le parfait , et introduisit dans sa langue , par l'heureux arrangement des mots, une douceur, une grâce, une majesté , qui l'égalèrent presque A la langue grecque, et dont l'oreille est encore agréablement flattée, pour peu qu’on ait de goût et do sensiblité pour le son et pour l'harmonie. Il n'estdonc pas étonnant que ce grand orateur , poir assurer A sa langue ce nouvel avantage quil lui avait procuré , et pour lui en perpétue: l’usage et la possession , ait cru devoir traita- A fond celte matière. Il entre effectivemcit , sur ce sujet, dans un détail infini, qui ne peut plus nous être agréable, A nous pour qii cette langue est étrangère, mais qui était alors extrêmement utile et important ; et l'in sent bien qu’il a traité cette matière avec ui soin particulier, et qu’il a fait usage de louis ses lumières pour la mettre dans tout son pur. Aussi Quintillicn remarque-t-il que, pirmi ses ouvrages de rhétorique 1 , celte prlic est celle qu'il a le plus travaillée.

On a rendu lemême service A notre langue;

i « Cui (M. Tullfr) Descio an ulla pars hujus opciis

si( ma gis élabora ta. > ( Quixtil. lib. 9, cap. 4. }

et, si je ne me trompe , c'est Balzac , qui a senti le premier, et qui a fait sentir aux autres combien elle est susceptible de nombre, d’harmonie , et de cadences gracieuses. Depuis lui , cette partie de la composition s'est beaucoup perfectionnée. M. Fléchier en particulier, et tous nos bons auteurs, ne nous laissent rien A désirer sur cet article. Il est bien important d'y rendre les jeunes gens attentifs, et d'y accoutumer leurs oreilles A discerner , par un vif et prompt sentiment , ce qu'il y a de doux et d'agréable , ou de dur et de malsonnant dans l’arrangement des mots. Le traité que M. l’abbé d'Olivet vient de donner sur la prosodie française peut être pour cela d’un grand usage.

J’ai déjà dit que les trois livres de l'Orateur pouvaient être regardés comme la rhétorique de Cicéron. En effet , il y a fait entre r presque tous les préceptes de cet art , non dans l’ordre ordinaire et didactique de l’école, mais d'une manière plus libre , et qui parait moins étudiée; et il les a accompagnés de réflexions qui en relèvent inflniment le prix , et qui en montrent le véritable usage.

II. Le livre intitulé l’Orateur ne le cède point en beauté ni en solidité aux précédents. Cicéron y donne l’idée d'un orateur parfait , non tel qu'il y en ait jamais eu , mais tel qu'il peut être. Il faisait un cas particulier de cet ouvrage ‘, qu’il regardait avec une sorte de complaisance , et où il ne dissimulait poin qu'il avait mis tout son esprit et employé toute la force de son jugement : c’est beaucoup dire. C’est ainsi qu’il s’en explique lui-mème en écrivant A un ami qui avait fort golHè cet ouvrage , et il consent que le jugement qu’on eu portera , en bien ou eu mal , fixe de la même manière la réputation de l'auteur. Il ajoute (je dis ceci pour nos jeunes gens] qu'il souhaite que le jeune Lepla , qui était le Dis

i a Oratorcm nieutii tantoperè à le proberl , vehemen- « 1er gaudeo. Mlbi quidem sic persuadeo , me . quicqual « hvbuerlm judicti . in tllum librum ronlulisse. Qui eicsi « Uiis . qiulem libi vider! scribis ; ego quoque ali juk! « suro. Sin aliter. non recusoquin, quantum de ilk> i>- « bro, taniumdem de judicil mci famé detrahatur. Ut a tant noslrum cuplo delcclari jam talibus scripiis. El»l « abesl maturitas ætatis, jam tainen persunarc auresejos « bujusmodi vocibus , non eil inutile. » ; Cic. ad Famtt- Ep 19, lib. 6.)

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de son ami , commence déjà à lire des écrits de ce genre avec quelque plaisir, parce que , quoique son âge ne lu i permette pas encore d'en recueillir tout le fruit , il n'est pas inutile que ces sortes de leçons frappent de bonne heure ses oreilles.

III. Le Brutus de Cicéron est un dialogue touchant les orateurs illustres, tant grecs que latins, qui avaient paru jusqu'à son temps ; car il ne fait point mention de ceux qui étaient encore vivants , excepté de César et de Marcelius. Cet ouvrage fut composé peu de temps avant le précédent, et peut-être la même année.

Dans le long dénombrement que ce livre renferme, et où Cicéron marque en particulier le style d’un très-grand nombre d’orateurs, on trouve une variété admirable de portraits et de caractères, qui roulent tous sur la môme matière, sans jamais pourtant se ressembler. Il y joint de temps en temps des réflexions et des espèces de digression , qui y ajoutent un grand prix, et qui peuvent être d'un grand secours pour former l'orateur.

IV. Le traité du genre d’orateur le plus parfait est fort court. Cicéron soutenait que le style atlique est le plus parfait , mais qu’il renferme les trois caractères, et que l'orateur les emploie selon l'exigence des sujets. Pour en convaincre ceux qui pensaient autrement que lui , il traduisit les célèbres plaidoyers d'Eschine contre Démosthène, et de Démosthène contre Eschine. L’ouvrage dont il s’agit ici n’était qu’une espèce de préface pour cette traduction , dont la perte ne peut être trop regrettée.

V. Les Topiques de Cicéron contiennent la méthode de trouver les arguments par le moyeu de certains termes qui les caractérisent, et qu’on appelle lieux de rhétorique, ou lieux de logique '. C’est un art dont l'invention ou la perfection est due à Aristote. Ce fut pour expliquer le traité où ce philosophe en parle que Cicéron composa celui-ci , à la prière d’un jurisconsulte de ses amis , nommé Trébatius. line chose remarquable dans cet suvrage , pour montrer le génie , la mémoire et la fadilitè de Cicéron , c’est qu’il n'avait point le livre du philosophe grec lorsqu'il entreprit de l'expliquer. 11 était en voyage et sur

' Tôjroff. Locui.

mer, comme il nous l’apprend lui-même dans ce livre. Il rappela dans sa mémoire l’ouvrage d’Aristote. Il l’expliqua , et envoya à son ami ce qu’il avait fait '. Il fallait le bien savoir et l'avoir bien présent à l'esprit pour travailler dessus de pure mémoire.

VI. Le* Partitions oratoires sont une trèsbonne rhétorique , donnée par divisions et sous-divisions des matières (ce qui est la raison du litre), d’un style fort simple, mais clair, succinct et élégant, très-proportionné à la portée de ceux qui commencent ; de telle sorte qu'on peut s’en servir utilement en y joignant des exemples, au lieu que Cicéron n'a pasjugé à propos d’y en mettre.

VIL Les livres de rhétoriques, ou de C Invention oratoire, sont certainement de Cicéron. Il n’en reste que les deux premiers ; les deux autres sont perdus. J'ai déjà remarqué ’ qu’il les composa pendant sa jeunesse , et que lui-même , dans la suite , les trouva pou dignes de sa réputation.

La Rhétorique à Hérennius

Il n’est pas aisé de savoir qui est l'auteur des quatre livres de rhétorique adressés à Hérennius, et qu’on voilà la tête des ouvrages de Cicéron. Dans les éditions communes , le titre porte qu’on n’en sait rien, mais qui' d’habiles gens les attribuent à Corniflcius. C’est une rhétorique dans les formes, dont le style, quoique simple et familier, est pur cl cicéronien ; et c'est ce qui a fait croire à quelques personnes que cet ouvrage est de Cicéron : mais ce sentiment souffre bien des difficultés.

sÉsiiQL-E, te rhéteur.

Sénèque, dont nous parlons ici, naquit à Cordoue en Espagne , environ l’an 700 de la ville de Rome , cinquante-trois ans avant Jésus-Christ. Son surnom était Marcus. Il vint s'établir à Rome sous le régne d'Auguste. Il y amena, avec sa femme, nommée Helvie, trois fils qu’il avait. L'un , qui s'appelait Mêla , fut père du poète Lucain ; le philosophe se nom-

• Topic . n. 5.

* l)c Oral, lib I , n. 5.

fs

mait Lucius ; le nom du troisième était JVovatus : mais relui-oi , ayant passé dans une autre famille par adoption , prit les noms de son père adoptif, Junitts Gallio. Il est parlé de ee dernier dans les Actes des Apôtres'.

Sénèque le père avait recueilli ce que plus de cent auteurs, tant grecs que latins, avaient dit ou pensé de plus remarquable sur différents sujets qu’ils avaient traités comme à l’envi les uns des autres, pour s’exercer à l’éloquence , selon la manière de ces temps-là. De dix livres de controverses ou de plaidoyers que contetcHBil ce recueil, à peine en restc-il cinq , qui sont très-défectueux. Avec les livres des Controverses, il y a aussi un livre de Délibérations qu’on met à la tète des autres, quoiqu'on sache que Sénèque ne le donna qu’après.

Ces ouvrages de Sénèque donnent lieu à M. Gibert d’expliquer avec beaucoup d’ordre et de clarté l'estime et l’usage qu’on faisait autrefois de la déclamation. J’insérerai ici ce petit traité presque tout entier. Il servira beaucoup à entendre ce qui sera dit dans la suite sur la manière dont les rhéteurs formaient les jeunes gens à l’éloquence.

Déclamation est un mot connu dans Horace 1 , et encore plus dans Juvénal 3 : il ne le fut point à Home avant Cicéron et Calvus *. On appelait ainsi des compositions par lesquelles on s’exerçait à l’éloquence, et dont les sujets, vrais ou inventés, étaient tantôt dans le genre délibératif, tantôt dans le judiciaire, rarement dans le démonstratif. Les discours que l’on faisait sur ces sujets étaient une image de ce qui se passe dans les conseils ou au barreau.

La déclamation fut la voie que prit Cicéron * encore jeune, pour devenir orateur; et pour lors ce fut dans la langue grecque. Il en fit

< Act. 18, 12.

* Trojjnl belli scriplorem

l>4Hn tu déclamas Romæ Præneste, rclcgi.

{Hobat. Kpist. i. lib. 1. )

* Ct pueris placeas, et déclamai io fias.

(Juvi*. Salir. 10.)

* « Apud nullum auciorein antlquum . anle ipsum Cici ccronem et Calvum , inveniri potesl. » (Se.x. Çontrov. lib. 1. )

* « Cicero ad præturam usque græcè doc Un ta vil , la- « tinè verô senior quoque. » (Suet. de Clar. Rtut. )

encore usage dans un Age plus avancé, mais en latin. Il continua cet exercice lors même que les troubles de l’état lui eurent fait abandonner le barreau ’. Il récitait alors à Cassius et à Dolabella, ou à d’autres, les harangues qu’il n’avait ainsi composées que pour s’exercer. C’était l’exercice commun de tous ceux qui aspiraient à l’élnquence, ou qui voulaient s’y perfectionner, c’est-à-dire des premières personnes de l’état. Ils s’y appliquaient sous les yeux de Cicéron , et profitaient de ses avis. Hirtius et Dolabella • , dit Cicéron , viennent chez moi déclamer, et moi je vais ctjfz eux faire bonne chère. Ils venaient chez lui ou réciter leurs discours, ou les corriger ; et ensuite il allait souper chez eux, leur table étant meilleure que la sienne.

Le grand Pompée s’appliqua aussi très-sérieusement à la déclamation*, peu avant les guerres civiles, pour se mettre en état de répondre à Curion , dont le talent, vendu aux intérêts de César, donnait de l’inquiétude au parti contraire. Marc Antoine en fit de même pour répondre à Cicéron ; et Octavien, au siège même de Modène, n’interrompit pas cet exercice. Il faut se souvenir qu’à Rome, soit dans le sénat, soit devant le peuple, l’éloquence décidait ordinairement des plus importantes affaires, ct par là devenait d’une absolue nécessité pour ceux qui voulaient s’y rendre puissants.

Je laisse Cicéron le fils*, qui s’exerça aussi en grec et en latin, à l’imitation de son père , mais qui ne réussit pas de même.

On attribue l’invention de la déclamation à Démétrius de Phalère; ct Plolius Gallus, dont nous avons parlé ci-dessus, en transporta le premier l’usage dans la langue latine.

C’était selon cette idée générale de la déclamation, que tous les amateurs de l'éloquence, soit Grecs, soit Latins, s’assemblaient chez d’habiles gens , tels par exemple qu’é-

> CIc. lib. 7, eplst. 33, ad Famll. — Id. de clar. Oral, n. 310.

• « lllrlium ego et DotobeiUm dlceoili dlsrlpiik» ba-

« bco, eœnandl magistros. Pulo cnim le audisse Silos

« apud me dcrlamilare, me apud illos cœriiLare. » (De. Eplst. 16. lib. 9. )

a Suelon. de rlar. Rhcl.

a Cic. ad Fam. lib. 6, eplst. 21.

tait Sénèque , et que là ils prononçaient des discours sur les sujets dont on était convenu. Notre auteur avait la plus belle mémoire du monde1. Il cite plusieurs exemples de personnes qui l'avaient eue excellente. Cynéas, ambassadeur de Pyrrhus, ayant eu à son arrivée audience du sénat, salua le lendemain par leurs noms tous les sénateurs, et tous ceux du peuple qui avaient assisté en grand nombre à cette audience. Un particulier ayant entendu réciter un poème, pour embarrasser celui qui l’avait composé, prétendit que c’était son ouvrage, et, pour preuve, le répéta tout entier sans hésiter; ce que ne put faire l’auteur même. Hortensias, en conséquence d’un défi, demeura tout un jour à une vente de meubles qu'on criait à l’encan, et , sur le soir, répéta par ordre, et sans s'égarer en quoi que ce Ktt, les différents meubles qui avaient été vendus, et le nom de tous les acheteurs. La mémoire de Sénèque n’était guère moins admirable. Il dit que, dans sa jeunesse, il répétait jusqu’à deux mille mots après les avoir simplement entendus, et il les répétait dans le même ordre qu’on les lui avait récités. C’est par ce merveilleux talent que tout ce qu'on avait dit de plus curieux dans toutes les déclamations qu'il avait entendues s’était si bien imprimé dans son esprit, que, longtemps après, dans un âge fort avancé, il se trouva en état de rappeler tant de morceaux détachés, et les rédigea par écrit pour l’usage de scs üls, et pour les transmettre à la postérité.

J'aurai lieu dans la suite d’expliquer comment les déclamations contribuèrent à faire dégénérer et à corrompre le goût de la saine éloquence.

Dialogue sur les orateurs, ou sur les causes de U corruptloD de l'éloquence.

L'auteur de cet ouvrage est inconnu. Quelques-uns le donnent à Tacite, d’autres à Quinlilicn, mais sans beaucoup de fondement. Ce qu'on peut assurer, c’est qu'il prouve de l'esprit et du talent dans son auteur, quel qu'il, puisse être, et mérite d'avoir place parmi les ouvrages qui sont les plus estimés depuis l’heu-

1 Scnec. In Præf. Contr.

reux siècle d'Auguste, de la pureté et de la beauté duquel pourtant il faut avouer qu’il est fort éloigné. On y trouve de très-beaux endroits. Ce qu’il dit pour relever la profession des avocats me parait de ce genre. Il faut se souvenir que c’est un païen qui parle.

« Le plaisir ‘ , que cause la profession de « l’éloquence n’est point, dit-il , un plaisir ra- « pide et passager; il se renouvelle tous les « jours, et presque à tous les moments. En o effet , quoi de plus doux pour une âme bien « née , et qui a le goflt de la solide gloire , que « de voir sa maison fréquentée en tout temps « par ce qu’il y a de personnes plus considé- « râbles dans une ville ? de savoir que ce n'est « point à ses richesses ni ù son crédit , mais à « sa propre personne qu'on vient rendre cet « honneur? Les plus grandes richesses, les or plus éclatantes dignités , ont - elles rien or d’aussi flatteur que cet hommage volontaire < que des hommes également respectables « par leur naissance et par leur âge viennent « rendre au mérite et au savoir d'un avocat, « souvent encore jeune , et quelquefois dénué

i « Ad voluplalem oratoriœ eloquentix transeo, cujus k jucundiuu non unoaliove momento, sed omnibus propé a diebus, et propé omnibus horis conlingit. Quld onim « dulcius libero et ingenuo animo. et ad voiuplates ho- « ncslas nalo , quàm videre • plenam semper el frequen- « tein domum concursu splcndidissfmorum bominum T « idque scire non pecuniæ , non orbitati , neque olllcii « alit ujus administration! , sed sibi ipsi dari ! Illosquin- « im6 orbos, el locupletes, el poternes , venire plerum- « que ad juvenem et pauperem, ut aut sua, aul amicorum « discrimina commendenl. Ulla ne tanta ingenliuraopum « ac magna) polenliæ voluptas. quàm spectare hommes « velercs , et senes . et lotius urbls gratiA subnixôs , in « summà rerum omnium abundantii confilentes, idqood « optimum sit se non habere ? Tarn verô qui logatoruiu « comilalus et egressus ! qux iu publico species! quæ in « judiciis vcncralio ! quod gaudium consurgcndi assis- « tendique inter lacentcs, in unum conversos ! coirc po- « pulum , et circumfundi coram , et accipcre a (Tectum a quemeumque orator induerit. Vuigata dicentium gaua dla , et impcritoruin quoque oc u lis exposita pcrccnseo. « llla sccreloria , et lanlüm ipsis orantibus nota . majora « sunl. Sive accuralam meditatamque afTert oralionem, « est quoddam , sicut ipsius diclionis , Ha gaudii pondus a et constantia. Sive novam et rccenlem eu ram non sine « aüquA irepldationc animi attulerit, ipso sollicitude cornet mendat eventum , et lenocinatur voluptati. Sed esicm- « poralis audaciæ , alque ipsius tomcritali* vel præcipua « jucunditas est. Nam ingenio quoque. sicut in agro , u quanquamalia diù scraulur alque elaborentur, graliota « lamenqu® suàsponle nascunlur. Cap. 6.)

« des biens de la fortune , en implorant le se- « cours de son éloquence , soit pour eux-mên mes , soit pour leurs amis, et avouant qu'au b milieu de cette affluence de biens dont ils « sont environnés , ce qu’il y a de plus estima- « ble et de plus excellent leur manque ? Que a dirai-je de ce vif empressement des citoyens b à lui faire cortège au sortir de sa maison, et b à son retour; de ces nombreux auditoires b où tous les yeux sont attachés sur un seul a homme, et où règne un profond silence, b qui n’est interrompu que par des cris d’adb miration et par des applaudissements; enBn b de cet empire souverain qu’il exerce sur les b esprits, en leur inspirant tels sentiments b qu’il lui platt ? Rien de plus glorieux et de b plus frappant que ce que je viens de dire. b Mais il est encore un autre plaisir plus inté» b rieur et plus vif, cl qui n'est senti que de s l’orateur. S’il apporte un discours travaillé b à loisir et composé avec soin , sa joie , aussi a bien que sa diction, a quelque chose de b plus ferme et de plus assuré. S'il n’a pu se b préparer à sa cause que par quelques mo- « ments de réflexion , l’inquiétude même qu’il b ressent lui rend le succès plus doux, et est un b assaisonnement plus piquant au plaisir qu’il a goûte. Mais ce qui le flatte le plus agréaa blcment , c’est le succès d’un discours sans b préparation , et hasardé sur-le-champ : car b il en est des productions de l'esprit comme b de celles de la terre; les fruits qui n'ont rien b coûté, et qui viennent d’eux-mêmes, sont b plus agréables , que ceux qu’il a fallu achea ter par beaucoup de peine et de travail. »

On ne peut nier, ce me semble , qu'il n’y ait dans cette description beaucoup de pensées ingénieuses et solides , d’expressions fortes et énergiques , de tours vifs et éloquents. Peutêtre y a-t-il un peu trop d'esprit et de brillant;

‘ mais c’était le défaut du siècle.

J’ajonteroi encore ici un fort bel endroit , où fauteur met la mauvaise éducation des enfants entre les principales causes de la corruption de l’éloquence.

a Qui est-ce qui ignore 1 que ce qui a fait

* « Qui» Ignorai el etoqocniiam et caleras artes desd- « visse ab istA velere giorià , non InopiA homintim , icd « desidià juventulis , et negligenÜA parentum, et inscicn- « lié praecipientium, et oblivione moris autiqui? quæ mala I

a dégénérer l'éloquence et les autres arts de b leur ancienne gloire , n’est point la disette « de bons esprits, mais la langueur où est b tombée la jeunesse , la négligence des pères b et mères à élever leurs enfants, l'ignorance b des maîtres chargés de leur instruction, enb lin l'oubli et le mépris du goût ancien? Ces b maux , qui ont pris leur naissance dans Ho- « me , se sont répandus de la ville dans l'ilaa lie , et ont infecté toutes les provinces...

b Autrefois, dans chaque maison, un enb Tant, né d'une chaste mère, n’était point a livré à une nourrice achetée parmi les esa rlaves , mais était nourri et élevé dans le a sein de sa propre mère, dont le mérite et la b louange était de veiller sur sa maison et sur b ses enfants. On choisissait dans la famille a quelque parente âgée, d'une probité et a d’une vertu reconnue , aux soins de laquelle a on confiait touc les enfants de la maison , et a en présence de qui l’on n'osait rien dire ni b faire qui fût contraire aux bonnes mœurs, a Elle trouvait le moyen de mêler, non-seub lemenl dans leur étude et leur travail, mais « dans leurs jeux même et dans leurs récréab tions, un certain air de modestie el de rea tenue qui en tempérait ia vivacité. C’est u ainsi que nous avons 8ppris que Comélic a mère des Grecques, Aurélie de (iésnr, Allia v d’Auguste , avaient pris soin de leurs enb fanls , et tes avaient mis en état de paraître b avec éclat dans le monde. Le but de celte

« primùm in urbe nala, moi per llaliim fusa, jam in pro- « vincias manant...

a Jam primàm suas ctrique fillus, ex caslA parente na- « tus . non in cellA cmpls nutricis » sed gremio ac sinu a malris educabatur ; cujus prscipua laus cral , tueri doit muni, el inservlre Iiberis. Eligebatur nul cm aliqua ma- « Jor natu propinqua, cujus probaiisspectalisque moribui a omnis cujuspiam famille sobolea comrniltebatur : co- « ram quA neque dirent fas eral quod turpe dirlu , neque « faccre quod inhonestum factu vidcrctur. Ac non sludia « modo curasque , sed remissioncs eliam lususque poe- « rorum , sanctitntc quAdam ac verecundlâ tetnpcrabal. « Sic Cornciiani Graechorum . tic Aurcliam OsarU, sic « Altiam Augustl malrem prefulsse educalionibus , ac a produxisse principes libéras accepimus. Qu* disciplina r ac severilas eô pertinebat, ut sinccra et integra etnullb « pravitalibos detorta uniuscujusque natura , tofo statirn - pcctore arriperet artes honcslas : et, site ad rem mili- « tarcm . sivc ad jurts scientiam , sivc ad eloquenlia; stur diurn inclinasse!, id solum agerct , id universum faat- | « riret. » ( Cap. 28. )

« éducation mâle et robuste était de (aire en « sorte que l’esprit de ces enfants, conservé « dans toute sa pureté et son intégrité natu- « relie, et n’étant infecté d’aucun mauvais « principe, saisit dans la suite avec avidité « l’étude des arts et des sciences; et que, soit « qu'ils prissent le parti des armes, ou qu’ils « étudiassent les lois , ou qu’ils tournassent du « côté de l'éloquence , ils pussent s’appliquer « chacun uniquement à leur profession , et s’y « rendre parfaitement habite.

« Mais maintenant', dès qu’un enfant est « né , on le livre à quelque esclave grecque, « à laquelle on joint un ou deux serviteurs des « plus vils , et des moins capables d’aucun

* emploi sérieux. Dans cet âge tendre et susc ceplible de toutes les impressions, il n’en- « tend que te contes frivoles et souvent licen- « deux des valets. Aucun d’eux ne lait atten-

■ lion à ce qu’ils disent ou font devant leur u jeune maître. Et comment voudrait-on qu'ils « y fussent attentifs, les parents eux-mèmes a accoutumant leurs enfants , non i la modes- « lie et à la pudeur, mais à toute sorte de li- « berté et de licence : d’où s’ensuit peu à peu a un air d’impudence déclarée , qui fait qu'ils a n’ont aucun égard ni pour eux-mèmes , ni a pour les autres. Il y a , outre cela, des vices a propres et particuliers à cette ville , qui a semblent presque nés avec eux dans le sein a de leurs mères : le goât pour te spectacles a du théâtre , pour les combats des gladiaa leurs , pour te courses de chariots. Parmi a les jeunes gens, et presque généralement a dans toutes les compagnies , n’est-ce pas lâ

1 « At nunc natus infins detagalnr greeule allait an-

■ cilla , cul adjungltur usus «ut aller ex omnibus servis « plerumque villsslmus , nec culquam série minlsterto « accommodalus. Ilorum fabullset erroribus tenerisutim

■ et rudes snimi imbuunlur. Nec qulsquim In lois domo

• pensum habet quid coram infante domino aut dicat , a aut facial : quamlo etlam ipsl parentes nec probilati

■ neque modestie parvulos assuefaciuni , sed lascivle et a libertaU : per que paulatim impudentk Irreplt.et sut a atienlque contemplus. Jam verô propria et peculiaria a hujns urbis vltia pend in utero matrls concipi mihi vla dentur, histrionalls favor, et gUdialorum equorumque a studio. Quibus occupants et obsessus anfmus quantulùm a locl bonis art! bus rellnquitf quotumquemque Inveneris a qui domi quidquam aliud loquatur 1 quos alios adolesa centulorum sermones excipimus , si quandA audllorio a intravimusTa (Cap. 8#.)

J « ce qui fait le sujet le plus ordinaire des conu versalions ? Croit-on qu’un esprit rempli. et a obsédé de ces frivoles amusements soit fort a capable de s’occuper d’éludes sérieuses? »

Ces deux morceaux sont plus que suffisants pour donner aux lecteurs quelque idée de cet ouvrage , et pour leur faire regretter qu’il ne soit pas parvenu jusqu’à nous en entier.

Ce dialogue peut se diviser en trois parties.. La première nous présente un avocat et un poète qui sont aux prises sur la prééminence dcleurart, et qui font l’éloge, l’un de l'éloquence, l’autre de la poésie. La seconde partie est, pour ainsi dire , un plaidoyer du même avocat , il se nomme A per, en faveur des orateurs de son temps contre les anciens. 11 vivait du temps de Vespasien , et était à la tête du barreau. La troisième partie de l’ouvrage est une recherche des causes de la chute ou de la corruption de l’éloquence. Les interlocuteurs sont Messala, Sécundus, Malernus, Aper.

Tout ce que disait Sécundus s’est perdu, avec une partie de ce que disait Maternus ; ce qui fait un grand vide dans cet ouvrage , sans parler de quelques autres endroits défectueux.

quiMTiLiEM (Marcui Fabius Quintilianu.)

Je réduirai à trois points ce que j’ai à dire sur Quinlilien. D'abord je rapporterai ce qu’on sait de son histoire. En second lieu je parlerai de son ouvrage , et en tracerai le plan. Enfin j’exposerai la manière d'instruire la jeunesse et d’enseigner la rhétorique, usitée de son temps.

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