‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 60 sur 178 · II. PLAN ET CABACtZBB de LA BBÉTOEIOCI DB QülimLlE.f · texte numérisé non relu

II. PLAN ET CABACtZBB de LA BBÉTOEIOCI DB QülimLlE.f

On peut dire que la rhétorique de Quinlilicn, qu’il intitule Insliluliom oraluirtt , est la plus complète que l’anliquilé nous ait laissée. Soi) dessein est de former un orateur parfait. 11 le prend au berceau et dès sa naissance, et le conduit jusqu’au tombeau. Cette rhétorique

> Sat. 7, Hb. 3.

» An. J. C.1I8

est renfermée en douze livres. Dans le premier il Imite de la manière dont il faut élever les enfants dès l’àge le plus lendre, puis de ce qui regarde la grammaire. Le second expose ce qui doit se pratiquer dans l’école de rhétorique, et plusieurs questions qui regardent la rhétorique même, si elle est une science, si elle est utile, etc. On trouve dans les cinq livres suivants les préceptes de l’invention et de la disposition. Les livres vin, ix et x renferment tout ce qui regarde l’élocution. Le xr, après un beau chapitre, où il s’agit de la manière de parler convenablement, de apte dicendo, traite de la mémoire et de la prononciation. Dans le xu\ qui est peut-être le plus beau de tous, Quintilien marque quelles sont les qualités et les obligations personnelles de l’avocat comme tel, et par rapport à la plaidoirie; quand il doit quitter cette profession, et à quoi il doit s'occuper pendant sa retraite.

Un des caractères particuliers de la rhétorique de Quinlilien est d’élre écrite avec tout l’art, toute l'élégance, toute l’énergie du style, qu’il est possible d’imaginer. 11 savait que les préceptes', quand on les traite d'une manière si nue et si subtile, ne sont propres qu’à dessécher l’esprit, et qu’à décbarner, pour ainsi dire, le discours, en lui ôtant toute grâce et toute beauté, et lui laissant seulement des os et des nerfs, qui n’en font qu’un corps maigre et sec, ou plutôt un squelette. Il s'appliqua donc à faire entrer dans ses institutions tout l’agrément3 dont cct ouvrage était susceptible , non pas, dit-il lui-même, pour faire parade d'esprit, car il pouvait choisir un sujet qui y fût plus propre ; mais afin que les jeunes gens, invités par l'attrait du plaisir, s’appliquassent plus volontiers à la lecture et

* a Plerumquè nud® illæ arles , nimlt sabtllltatla af- « fectailone frangunt alqtie eoncldunt quicquld Ml In « oralione generosio*. el omnem succum ingenii bibunt , a et ossa delegum : quæ ul esse el aslringi nervis suis « debent . sic corpore opertenda suot i> { Quint, in Proam. lib. 1. )

t „ In cclerts admtscere tentavimus aliquid nltoris . « non Jactandl Ingentl gratlâ ( namque in id eligi materia « polcrat uberior ) . sed ut hoc ipso olliceremus inagts ju- « ventutrm ad cognilionem eorum quæ necessaria aludiis u arbltrabamur, ai , dsaett jucundilate aiiquà leclionts, li- « bentius discerent ea. quorum ne jejnna alque arida ira-

I« ditlo averteret animes, et aures ( præsertim lam deliu calas ) raderel, verebamur. » ( Quint, lib. 3. cap t.)

A l’élude de scs préceptes, qui, dénués de grâce et d'ornement, ne manqueraient pas, en tilessant la délicatesse de leurs oreilles, de rebuter aussi leur esprit. En effet, on yoit dans ses écrits une grande richesse de pensées, d’expressions, d’images, et surtout de comparaisons, qu’une imagination vive et ornée d'une profonde connaissance de la nature lui fournit a propos, sans jamais s’épuiser ni tomber dans des redites ennuyeuses : comparaisons qui jettent dans les préceptes, souvent obscurs et désagréables par eux-mêmes, une clarté et une grâce qui en écartent tout ennui et tout dégoût.

Le principal but de Quintilien', dans sa Rhétorique , a été de s’opposer au mauvais goût d’éloquence qui prévalait de son temps, et de rappeler les esprits à une manière de penser el de juger plus saine, plus sévère, et plus conforme aux règles de la lionne nature. Sénèque, plus que tont autre, avait contribué a gâter et à corrompre le jugement des jeunes Romains, et à substituer à l'éloquence mâle et robuste qui avait régné jusqu'à lui les mignardises, s’il est permis de parler ainsi, d’un style chargé d’ornements, de pensées brillantes, d’antithèses et de pointes. Il sentait bien que ses écrits* ne pouvaient plaire à quiconque ferait cas des anciens : c’est pourquoi il n'avait cessé de parler mal d'eux, et de les décrier, même les plus généralement estimés, comme Cicéron et Virgile. Il était venu à bout en effet d’inspirer pour eux un mépris presque universel ; de sorte que, lorsque Quinlilien commença à enseigner, il ne trouva que Sénèque entre les mains des jeunes gens. Il n’entreprit pas de le leur éter absolument; mais il ne pouvait souffrir qu’on le préférât à des écrivains qui valaient sans comparaison beaucoup mieux que lui.

Au reste , on ne doit pas être étonné que ce mauvais goût ait fait de si rapides progrès en

• « Quod accidll mihi . dum corruplum et omnibus Tiff tiis fractum dicendi genus revocare ad severiora judi- « cia coolendo- » ( Id. lib. 10, cap. 1.)

• « Tum autem solus bic ferè ln manibas adolescen- « üum fuit. Quim non equidem omninô conabarexeutera, « sed potiorï b us praferri non sinebam . quos ille non « detülerat ineessere, quum diverti sibi consctus generis, « placera se in dicendo possc iis, quibus illl placèrent , ** diffidercl. » Ibid.

si peu de temps : c'est ce qui arrive pour l'ordinaire. Il ne faut qu'un homme d’un certain caractère pour entraîner après lui tous les autres, et pour donner le ton à toute une nation. Tel était Sénèque. Je passe ici sous silence beaucoup d’autres qualités qui le faisaient admirer' ; un naturel heureux, également propre à tout ; une vaste étendue de connaissances ; une étude assez profonde de la philosophie; et une morale remplie de priucipes, souvent très-exacts et très-solides. Pour me renfermer dans notre sujet, il avait un esprit facile et fécond , une belle et riche imagination , une composition aisée et brillante, des pensées très-solides , des expressions choisies et fort énergiques , des tours heureux et spirituels. Mais, pour son style*, il était vicieux presque dans toutes ses parties, et d'autant plus dangereux , qu'il était plein de défauts agréables.

Ce style fleuri, ce goût de pointe, d'autant plus dangereux qu’il est plus à la portée de la jeunesse, et plus conforme â son caractère, saisit bientôt toute la ville. Il fallait que toute preuve 3, toute période tinlt par quelque pensée brillante , ou quelque tour singulier, qui frappât l’oreille, qui se fil remarquer, et qui mendiât en quelque sorte l’applaudissement.

Quintilien se crut obligé d'attaquer avec force ce mauvais goût ; et c'est ce qu'il fail dans presque tout son ouvrage , en y établissant , sur le modèle des anciens , les principes de la vraie et solide éloquence. Ce n'est pas , comme il le déclare souvent , et comme son style le fait assez connaître , qu'il fût ennemi des beautés et des grâces du discours. Il reconnaît que Cicéron même*, pour défendre

I Quint, lib. 10, cap. 1.

< « Sed io cloque ndo corrupta pleraque, atque eà per*

« nicioslssima . quôd abundant dulclbus vitlU. Yeliet ^ « eum tuo ingenio diiissc, aliène judicio. »

> « Nunc illud voiunt. ut ornnls locus, ooinis sensus io « fine sermonis ferlât aurem. Turpe autem ac propènea fis ducunl , respirare ullo loco qui acclamationem non « petierit. » ( Quiirr. Ub. 8, cap. 5. )

* « Nec fortibus modô, sed ctiam fulgentibus armis « prellatus in causâ est Cicero Cornelii : qui non assecu- « tus esset docendo judieem lantùm , et uliliter denmm « ac lalinè perspicuèque dieendo , ut populus romani* a admiralionem sûam , non acclamatione tantum , sed a ctiam plausu confitcralur. Sublimilas profectô, et ma- • guificenûa , et nilor, et auctoritas expressit ilium fra-

se» partie» , employait des armes non-seulement fortes , mais brillantes ; et que dans la cause de Cornélius Balbus , où il fut souvent interrompu par les applaudissements et les battements de mains de tout son auditoire, ce furent la sublimité , la pompe et l’éclat de son éloquence qui attirèrent ces bruyantes acclamations. Il ajoute à ce mol if, qui semble ne regarder que la réputation de l'orateur, une réflexion bien vraie et bien sensée ; c’est que la beauté du discours contribue même beaucoup au succès de la couse , parce que ceux qui écoutent volontiers se rendent plus attentifs , et deviennent plus disposés à croire ce qu'ils entendent, gagnés qu’ils sont par le plaisir, et quelquefois entraînés par l’admiration.

QuintiKen ne rejette donc point les ornements; mais il veut que l’éloquence1, ennemie du fard et de toute grâce empruntée, n’admette qu’une parure mâle , noble et majestueuse. Il consent qu’elle brille , mais de santé, s’il faut ninsi dire , et qu’elle ne doive sa beauté qu’à ses forces et à son embonpoint. Il porte ce principe si loin*, que , s’il fallait choisir, il aimerait mieux la rudesse et la grossièreté des anciens que l affélerie étudiée des modernes. Mais il y a , dit-il , en celle matière un milieu qu'on peut tenir ; de même que dans nos tablés et dans nos meubles il règne aujourd'hui une propreté et une élégance qui n'est point Téprèhensible, et dont il faut tâcher, s'il est possible , de faire une vertu.

On voit , par le peu que j’ai rapporté de Quintilien , combien la lecture d’un tel ouvrage peut être utile aux jeunes gens pour leur former le jugement. Elle ne l’est pas moins par rapport aux mœurs. Il a répandu dans toute

» gorem... Sed ne cans* qoldtm parùro confert hle or«- « lioni» ornata». Nam qui libenter audlunt et roagla « «Ueudunt, et facillùs credunt . plerumque Ips» delec- « tatlone capluntur, nonnunquam Ips* admlratlone au- « feruniur. » (Qciirr. lib 8, cap. 3.)

t « Sed hic ornants ( répétant enlm I trlrlHs, IbrtI» , et ■ lanctus ait : nec effemioatam Irritaient . nec fuco emi- « nentem colorent amet ; sanguine et trlribus nlteal. » ( Ut. 8. cap. 3. )

• « El , ai necesse lit . reterem Ilium horroretn dlcendl « mallm . quant latam notant licentiam. Sed palet media . quedaro via : aïeul ia cultu vlctuquc arceaeil aliqula « eilra repreheoaionem nllor, quem.sicul pouumus . • adjiclamua virtutibui. » ( Ibid. cap. 5. )

sa rhétorique des maximes admirables. J’en ai rapporté une partie dans mon Traité des études.

Mais ce fonds de probité , si digne par luimême de nos éloges , se trouve déshonoré par les flatteries impies de notre rhéteur è l’égard de Domilien , et par son désespoir i la mort de ses enfants , porté jusqu'à nier la Providence. Cet exemple, et beaucoup d’autres pareils, nous apprennent ce qu’il faut penser de ces verlus païennes qui n'avaient aucune racine que dans l’amour de soi-même , et d'une religion qui ne fournissait aucun dédommagement de» perte» et de» maux auxquels la vie humaine est exposée.

III. — Mtslfcu P'ftSEIOSEH I.» JECTESSE , USITÉE DC TEMPS DE QOINTIUBN.

Avant que de terminer l’article de Quintilien , je tirerai de ses écrits une partie de ce qui regarde la manière d’enseigner usitée â Rome de son temps.

Ii parait1 que c'était une coutume assez ordinaire & Rome de ne commencer à instruire les enfants qu’à l’âge de sept ans , parce qu’on croyait qu’avant cet âge iis n'ont ni la fbree du corps ni l'ouverture d’esprit nécessaires pour apprendre.

Quintilien pense autrement, et aime mieux s’eu rapporter au sentiment de Chrysippe, qui avait fait un traité fort étendu et fort estimé sur l’éducation des enfants. Quoique ce philosophe donnât trois ans aux nourrices , il voulait que dès cet âge on s’appliquât à inspirer aux enfants de bons principes de morale , et qu’on les formât insensiblement à la vertu. Or, dit Quintilien , si on peut dès lors cultiver leurs mœurs, qui empêche qu’on ne cultive aussi leur esprit? Que veut-on que fasse un enfant depnis qu’il commence à parler? car enfin il faut bien qu’il fasse quelque chose. Estil à propos de l’abandonner entièrement aux discours des gouvernantes et des domestiques? On sait bien qu’à cet âge-Iâ il n’est point capable ni de travail , ni d'application : aussi ce ne sera pas une étude , mais un jeu ; et on ne laissera pas de mettre à profit ces premiers

• QuIMil. Ilb. 1, c«p. 1.

«*t§» son

temps de l'enfance jusqu'à la septième année , qui pour l'ordinaire sont perdus , en leur apprenant mille choses agréables et qui sont à leur portée.

On commençait par l’élude de la langue grecque ' : mais celle de la langue latine suivait de prés ; et dans tout le reste du temps on cultivait les deux langues avec un égal soin. C’est ce qui ne se pratique point asseï régulièrement parmi nous; aussi la plupart de nos Français ne savent-ils point leur langue naturelle par principes.

Quand les enfants avaient appris à bien lire et à écrire correctement , on leur enseignait la grammaire, tant de la langue latine que de la grecque.

Il y avait pour cela des maîtres particuliers,' qui enseignaient à la maison, et d’autres maîtres qui enseignaient dans les écoles publiques. Quintilien examine laquelle de ces deux manières d'enseigner est la plus utile* ; et , après avoir pesé mûrement les raisons de part et d'autre , il se déclare pour les écoles publiques. Le chapitre où il traite cette question est un des plus beaux endroits de son ouvrage.

La grammaire n’était point regardée alors comme une occupation frivole et peu importante5 : les Romains en faisaient un grand cas, et y donnaient une application particulière , persuadés que prétendre s’avancer dans les sciences sans le secours de ta grammaire, c’est vouloir élever un édifice sans fondement. Ils ne s’arrêtaient pas à des minuties et à des subtilités qui ne servent qu'à rétrécir et à dessécher l’esprit ; ils en étudiaient sérieusement les principes, et en approfondissaient les raisons; car, de toute la grammaire, rien ne nuit que ce qui est inutile.

La grammaire, c’est-à-dire l’art d’écrire et de parler correctement, roule sur quatre principes : la raison , l’ancienneté, l’autorité, l'usage4. Quintilien dit une chose admirable sur ce dernier chef, c'est-à-dire sur la coutume et l’usage. Ce mot s, selon lui , a besoin d’ex-

* QuintH. lib. 1, cap. 1.

* Ibid. capv2.

3 Ibid. cap. 4.

4 Ibid. 1, cap. 4.

■ « Scd buic ipsi ncccssarium est judictum , coosli-

plication , et il est nécessaire de bien définit ce que l'on entend par usage. Car si l’on prend ce mot pour ce que l'on voit faire au plus grand nombre, les conséquences en seront dangereuses, non-seulement pour le langage , mais, ce qui est beaucoup plus important , pour les mœurs ; car, dit-il , peut-on espérer ce bonheur, que ce qui est bien et selon les règles soit suivi du plus grand nombre? Il rapporte plusieurs coutumes très-communes de son temps, qui ne devaient point être regardées comme des usages , mais comme des abus , quoiqu'elles se fussent emparées généralement de toute la ville. On appellera donc usage , conclut-il , en matière de langage, ce qui est reçu par le consentement de ceux qui savent bien parler ; comme , eu fait de mœurs, l’usage sera ce qui a l’approbation des gens de bien.

Le soin d’apprendre aux enfants à lire et à écrire correctement \ et de leur enseigner les principes des deux langues grecque et latine, était le premier, mais non le principal devoir des grammairiens. Ils y joignaient la lecture et l’explication des poètes; ce qui avait une très-grande étendue , et demandait une profonde érudition. Ils ne se contentaient pas de faire remarquer à un enfant la propriété et la signification naturelle des mots, les différents pieds qui entrent dans la construction des vers, les tours et les expressions qui sont propres à la poésie, les tropes et les figures ; ils s’appliquaient * principalement à montrer ce qu’it faut observer dans l’économie d’une pièce ,

« lucndumquc imprimis fd Ipsum quld sit , quod coo- « sueludincm voce mus. Quæ si ci eo quod plures faciunt « nomen accipiat , periculo&issimum dabil præccptum , « non orationi modo, scd (quod majus est ) vila\ Inde « cnim taniùin boni , ul pluribus qu* recta sunt ;*U- « ceanl? Igilur ul velli . elcomam in gradus frangerc. et «i in balncis perpolare, quamlibel hæc invnserinl civila- « lem , non eril consucludo , quio nihil borum carel rc- « prehensione.... sic, in loquendo , non , si quid vitiosé « mullis insederit , pro reguli sermonis acdpicndum a eril.... Ergo consuetudiucm sermonis vocabo conscn- « suin crudilorum; sicut vivendi, conscnsum bonorurn.»

( Quititil. lib. 1, cap. 4.)

* Lib. 1, cap. &.

* « Praicipué verôllla infignl animis . que in cecono- « mià virlus, quœ in dccoro rerum ; quid personæ ruiqtsc « convenait ; quid in sensibus laudandum , quid in ver- « bis ; ubi copia probabüis, ubi modus... u

dans les bienséances, dans les caractères ; ce qu'il y a de beau dans les pensées et dans la diction; pourquoi le style est tantôt étendu et abondant, tantôt succinct et resserré, lis donnaient aussi aux enfants une connaissance cwctc de tout ce qui a rapport , dans les poètes, à la fable ou à l’histoire , sans pourtant charger leur mémoire de rien d’inutile. Du moins ce sont les règles que Quinlilien leur prescrit. Il compte pour une perfection * dans un grammairien , d'ignorer certaines choses, qui en effet ne méritent pas d’étre sues.

Les grammairiens* commençaient aussi à former les jeunes gens à la composition en leur faisant faire de petits récits , des fables , des narrations plus étendues. Ils empiétaient quelquefois* , et Quinlilien s'en plaint , sur ce qui appartenait à la rhétorique , et faisaient composer à leurs disciples des discours , nonseulement dans le genre démonstratif, qui semblait leur être abandonné, mais même dans le genre délibératif.

Dans le même temps que les jeunes gens étaient instruils dans la grammaire1 * * 4, ils apprenaient aussi la musique , la géométrie , la danse, qui forme le corps, et l'art de bien prononcer ; toutes choses regardées comme nécessaires & l'orateur futur, et qui précédaient toujours l'étude de la rhétorique.

■ L'èged'cntrer dans la rhétorique n’était point fixé, et ne pouvait l'être, parce qu'il dépendait du progrès qu'on avait fait dans les études précédentes. Ce que l'on sait certainement , c'est que les jeunes gens y demeuraient plusieurs années *. Adulli ferè pueri ad hos prœceptores Irnnsferunlur et apud eos jure lies tliam facli persévérant. On peut conjecturer qu’ils entraient pour l’ordinaire en rhétorique i treize ou quatorze ans , et qu'ils y demeuraient jusqu'à dix-sepl ou dix-huit ans. Ce long espace de temps qu'ils donnaient à la rhétorique ne doit pas nous étonner, parce qu'à Home, aussi bien qu’à Athènes, l'éloquence ouvrant la porte aux premières dignités de la

1 « Eiquomlht inter virtulc» grammxlki lulietiiuir, « allqua ncscire. »

> Lib. 1, cap. «

» Llb, 2, cap. 1.

4 Ub. S, cap. 7, etc,

* Lib. 2, cap. 2.

république, l’étude de cet art y faisait la principale occupation de la jeunesse. Il faut se souvenir qu’on étudiait en même temps la rhétorique sous des maîtres grecs et sous des maîtres latins.

La fonction des rhéteurs embrassait deux parties: les préceptes et les déclamations.

Quintilien , en plusieurs endroits de son ouvrage, prouve l’utilité et la nécessité des préceptes : mais il est bien éloigné de croire qu'en composant on doive s’y asservir scrupuleusement, et les regarder comme des lois d’nne nécessité indispensable. La rhétorique serait certainement quelque chose de bien aisé , si on pouvait la renfermer dans un petit- nombre de règles fixes et stables. Aussi ces règles changent-elles selon le temps, l'occasion et la nécessité. C’est pour* cela que la principale partie de l'orateur est le jugement, parce qu’il se détermine différemment , selon le besoin des affaires.

Le rhéteur dictait ces préceptes à ses disciples, ce qui devait emporter beaucoup de temps : car , pour l’ordinaire , les rhétoriques étaient fort longues , comme on en peut juger par celle de Quinlilien. On y traitait souvent des matières fort abstraites , et peu propres ce me semble , à inspirer du goût pour l’éloquence. Ce sont de ces sortes d’endroits qu'en faveur de la jeunesse j'ai pris la liberté de retrancher dans l'édition que j'ai donnée de ce rhéteur. Il trouva cette coutume établie , et il ne pouvait sagement s’en écarter. Mais il dédommage bien ses lecteurs, non-seulement par les beautés et les grâces du style répandues dans tous les endroits qui en étaient susceptibles, mais encore plus par les réflexions sensées dont il accompagne la plupart de ses préceptes. Et combien , lorsqu'il les expliquait à ses disciples, la t ive voix y ajoutait-elle de force et de clarté !

Pour apprendre aux jeunes gens* à mettre en pratique les préceptes qu’on leur avait expliqués , le maître les formait à la composition. Ils faisaient d’abord des narrations historiques ; puis ils s'élevaient jusqu’à louer les grands liom-

* «r Atqne adeô re* in oratore pracipoa comilium , « quia varié cl ad rcrura momenta conrertitur. » (Lib. 2. cap. H. )

* Lib. 2, cap. i.

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mes , et à blâmer ceux qui se sont rendus odieux par leurs méchantes actions ; et quelquefois ils en faisaient le parallèle et la comparaison. Ils s’exerçaient aussi, par des lieux communs , sur l'avarice , sur l'ingratitude , et d'autres vices en général : par certaines thèses qui fournissent beaucoup à l’éloquence ; par exemple, si la vie champêtre est préférable à celle qu’on mène à la ville, si l’homme de guerre acquiert plus de gloire que le jurisconsulte.

On avait soin aussi d’exercer leur mémoire'. Quintilien voulait que ce fût en leur faisant apprendre par cœur de beaux endroits choisis des orateurs , des historiens, et des autres auteurs les plus estimés : les poètes étaient réservés aux grammairiens. Par là \ dit-il , ils se formeront le goût de bonne heure ; leur mémoire leur fournira sans cesse d’excellents modèles , qu'ils imiteront même sans y penser: les expressions, les tours, les figures naîtront sous leur plume , et sortiront comme d'un trésor caché, où toutes ces richesses étaient pour ainsi dire en réserve.

Par ces differents exercices5 , ils étaient insensiblement conduits à la composition de discours en forme , appelés déclamations , qui faisaient la principale occupation de la rhétorique. C'étaient des harangues composées sur des sujets feints et imaginés , à l’imitation de celles qui se font dans le barreau et dans les délibérations publiques. Démélrius de Phalère fut le premier qui en introduisit l’usage chez les Grecs.

Les déclamations étaient instituées pour disposer aux actions sérieuses du barreau , dont elles devaient être une fidèle expression ; et tant qu’elles se tinrent dans ces justes bornes, et qu'elles imitèrent parfaitement la forme et le style des véritables plaidoyers , elles furent d’une grande utilité. En effet , cette sorte de composition renfermait toutes les parties et

1 Ibid. cap. 8.

• « Sic assuescent oplimis . «emperque habebunl intra « se quod ImitcDlur : cliam non sentienle* , formam liât lam . quant mente penilùs*accepcrint, expriment. Abun- « dabunl aulem copié verborum oplimorum , et composi- « tione , ac figuris jam non quesilis . sed sponle et ex ■ repos ito velul Ibesauro se oITorcnlibu». p

* Lib. 2 , cap. 4.

toutes les beautés qui se trouvent dans un discours suivi.

Mais cet exercice, si utile en lui-même, dégénéra tellement par l’ignorance et le mauvais goût des maîtres , que les déclamations furent une des principales causes de la ruine de l’éloquence. On choisissait des sujets fabuleux , tout extraordinaires, et qui n'avaient aucun rapport aux matières qui se traitent dans le barreau. J’en citerai un seul exemple qui fera juger des autres '. Il y avait une loi qui ordonnait qu'on coupât les mains à celui qui aurait maltraité son père. Qui patrem pulsaterit , manusei pracidantur . Un tyran , ayant fait venir dans la citadelle un père avec ses deux enfants, ordonna à ceux-ci de maltraiter leur père. L’un d’eux , pour éviter une si affreuse impiété , se précipita du haut de la citadelle: l'autre, contraint par la nécessité, maltraita et frappa son père; puis il tua le tyran , dont il était devenu ami , et reçut la récompense accordée par les lois en pareil cas. (I fut ensuiteappelé devant lesjuges pour avoir maltraité son père, et l’on demanda que les mains lui fussent coupées. Le père prit sa défense. On traitait dans les déclamations des matières encore bien plus bizarres. Le style* répondait au choix des sujets. Ce n'étaient qu’expressions recherchées, pensées brillantes, pointes , antithèses , jeux de mots , figures outrées , vainc enflure; en un mot , ornements puérils, entassés sans jugement et sans choix.

Quintilien s’opposa de toutes scs forces à ce mauvais goût , et s’étudia à réformer les déclamations , en les rappelant à leur première origine, et les rendant conformes à la pratique du barreau. Ne croyant pas néanmoins devoir aller de droit fil contre le torrent de la coutume, il se relâcha en quelque chose, et céda jusqu'à un certain point. Il est beau de

• Senec. Decl. S, lib. 9.

v o Use toterabilia essenl , si ad eloquentiam tturif « viam tarèrent : nune et rcrum luroore. et sentenliarrim « vanissimo ilrrpltu , hoc tantum proficlunt , ut , quurn « In forum venerint . patent jtc !n alium terrarum orbem « detatos. Et ided ego adoicsmilulos eilstfmo In scttoJis « itultluimos fieri , quia nibii ri II* , que in uni tube- « mus. aut audlunt , aut vident... sed melliloi verborum « globulos , et ornnia dieu farlaqne quasi paparere cl . sesamo sparsa. » ( Pcrnott. in t'uif. }

voir comment il justifie lui-même sa coiuiescendance.

a Quoi donc 1 ! lui disait-on , il ne sera jaa mais permis à des jeunes gens de traiter des « sujets extraordinaires? de donner carrière « à leur esprit , de s'abandonner aux saillies a d'une imagination échauffée , et d'enfler un « peu leur style et leur éloquence? Ce serait « bien le mieux , répond Quintilien. Mais « qu'ils s'en tiennent du moins à ce qui est « hasardé, à ce qui sent l'enflure; et qu'ils « ne donnent pas dans ce qui est , à des yeux « un peu clairvoyants , ridicule et extravagant, « Enfin , s'il fout avoir quelque indulgence « pour nos déclamaleurs , laissons-les se l'ein- « plir et s’enfler tant qu'ils voudront , pourvu u qu’ils sachent que, comme on met certains a animaux à l'herbe pendant un temps pour a s’engraisser, et qu'ensuile, après leur avoir « tiré du sang, on les remet à la nourriture « ordinaire, propre à conserver leurs forces , « ils doivent de même se défier de leur plènit lude , et en retrancher les superfluités vio cieuses , s’ils veulent que leurs productions « soient. véritablement saines et vigoureuses. « Autrement, à la première action publique a qu'ils entreprendront , on verra que celte « prétendue plénitude n’était qu'cnflurc et « tumeur, s

Avec des précautions si sages , les déclamations pouvaient être fort utiles aux jeunes gens. 11 ne faut point exiger d’eux ni attendre d'abord un discours parfait ’. On doit même

* « Quid ergot Nunquam ha*c supra fldem . et poefica • « (ut verè dicam) ihcin.ila juvènibus perlraclare péril millcmus, ut exspatienlur et gaudeant malcrià , et quasi « in corpus eanl? Erat optimum. Sed ccrtc slnt grandia « et tumida , non slulta etiam , cl acrioribus oeulis in- « tuentl rWHcula. Ac . si jani cedendum est . implcat se « drclamator oliquandô , dum sciai, ut quadrupèdes, « quura virtdi pabulo riistenlæ sunl, sanguiui» detrac- « tlone curanlur, et sic ad cibos viribus conscrvandis a idoneos redcuul : ila sibi quoque (enuandos adipes , cl « quicquid hurnoris eorrupti contraxcril , emittendum , u si esse sunusac robuslus volet. Alioqui. lumor ilieina- « nis primo cujusque veri operiscooalu deprehendelur.»

( Qciutil. lib. 2, cap. 11. )

* « In pueris oralio perfeela nec exigl , nec sperari « potest : raelior autera eslindolcs læta, gencrosique co- « nalus, et vel plura juste» concipiens intérim spiritus. a Nec unquarn me in hisdicenlis annis offendat, si quid « superfueril. » ( Lib. 2, cap. 4. )

lie

bien augurer d'un esprit fécond et obondant, qui hasarde et fait des efforts, dût-il quelquefois sc laisser emporter. Il est bon que dans cet âge il y ail quelque chose à retrancher. Quand un jeune homme avait bien travaillé en particulier le sujet qu'on lui avait donné à traiter , il apportait sa composition dans l’école, et en faisait lecture devant tous ses compagnons. Le maître quelquefois, pour les rendre plus attentifs et leur former le jugement, leur demandait ce qu'ils trouvaient à louer ou à blâmer dons ce qui venait d'être lu. Lui-mémc après marquait le jugement qu'il en fallait porter , soit pour les pensées , soit pour l'expression et le tour : il indiquait les endroits qu'il fallait ou éclaircir, ou étendre, ou abréger, mêlant toujours quelque adoucissement ou quelque louange à sa crilique , pour la mieux faire recevoir. « Pour moi ' , dit « Quintilien. quand je voyais des jeunes « gens qui égayaient un peu trop leur style, « et dont les pensées étaient plus hardies que « solides : quant à présent, leur disais-je, « cela est bien ; mais il viendra un temps que « je ne vous permettrai pas ces libertés. De la « sorte, ils sc trouvaient flattés du côté de « l'esprit , sans être trompés du côté du juge- « ment. »

Lorsque le jeune homme, sur les avis du maître, avait bien retouché sa pièce, on le préparait à In prononcer en public; et c’était là un des grands avantages de l'étude qu’on Taisait en rhétorique , et en même temps un des plus pénibles exercices pour le maître, comme le poêle satirique le marque * : •

Dccldmnre doces^o ferrea peelora, Yecti.

Ün assemblait les parents et les amis ; et c’é-t tait le comble de la joie pour un père , quamlj il voyait son fils réussir dans ces déclamations,' qui le préparaient aux plaidoiries du barreau, et le mettaient en état de s'y distinguer un jour avec éclat.

1 « Solebam ego dlccrc pueris aliquiii ausls lirentius « aut lelius. laudnre lllud me adbuc ' vent u ru m lempus « quo idem non pcrmilterem. lia et ingenio gaudcbanl , u et judicio non failebanlur. » ^Qüist. lib. 2, cap. 4.)

* Juv. sal. 7.

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On a dû être étonné de n’entendre point parler, parmi les différents exercices de rhétorique , de la lecture et de l'explication des bons auteurs , seule capable de former parfaitement le goût des jeunes gens , et de leur apprendre à bien composer. Quintilien avoue que cela manquait de son temps ' . lorsqu’il commença à enseigner la rhétorique. Il en sentait dès lors toute l’utilité , et il mit cet exercice en pratique par rapport à quelques jeunes gens qu'il instruisait en particu lier . et dont les parents lui avaient demandé en grâce de leur expliquer les auteurs; mais, ayant trouvé la coutume contraire établie dans les écoles , il n’osa pas s'écarter de l’ancienne manière , tant la coutume a de force et d’empire sur les esprits! Convaincu de l’extrême importance de celte pratique pour les jeunes gens , il la recommande avec soin dans ses livres de l'Institution de l'orateur; et comme le grammairien était chargé de leur expliquer les poêles , il veut que le rhéteur leur donne la connaissance des orateurs et des historiens, mais surtout des orateurs , en les lisant avec eux , et leur en faisant sentir toutes les beautés : et il inet cet exercice 11 beaucoup audessus de tous les préceptes de rhétorique, quelque excellents qu’ils puissent être , auxquels il préfère infiniment les exemples; car, dit-il, ce que le rhéteur se contente d'enseigner, l'orateur le met sous les yeux. L’un montre aux jeunes gens la route qu’ils doivent tenir , l’autre lesprend comme parla main, et lesyfail entrer3. Quœdoctorprœcipit, oralor ostendil.

Je me suis peut-être un peu trop étendu sur ce qui regarde l’excellent maître de rhétorique dont j’ai cité plusieurs endroits , et je dois en faire des excuses aux lecteurs. Je les prie donc de me pardonner une prédilection trop marquée pour Quintilien, qui est mon auteur favori , et qui fait le sujet de mes leçons au collège royal depuis plus de quarante ans. J’avoue que je suis charmé et enchanté de la lecture de ses livres , qui me parait toujours

» Lit». 2. cap. 5.

* « Hoc dillgcntie geous ausira dicere plus collalurum « disceniibus, quam 'omnes omnium artes. .. Nam in omnl- « bus fere minus valent præcepla , quam exempta. » (Qcnmi.lib. 2, cap. 3. )

1 Lib 10, cap. i.

nouvelle; et j'en fais d’autant plus de cas , que je ne connais point d’auteur plus capable de prémunir l’esprit des jeunes gens contre le faux goût d’éloquence qui semble vouloir , de dos jours , prévaloir et prendre le dessus.

Nous avons plusieurs saints qui ont enseigné la rhétorique , et qui ont fait beaucoup d’honneur à celte profession par leur profond savoir, et encore plus par leur solide piété ; saint Cyprien , saint Grégoire de Nazianze , saint Augustin 1 , etc. Ce dernier nous parle d’un célèbre rhéteur , nommé Victorin , i qui l’on avait érigé une statue à Rome , où les savantes leçons qu’il donnait aux enfants des plus illustres sénateurs lui avaient acquis une grande réputation. Le récit touchant de sa conversion (car il avait renoncé courageusement au paganisme, et s’était fait chrétien] contribua beaucoup à celle de saint Augustin,

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