‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 59 sur 178 · I. — UisTonte DE ca qo'oh mit de Qdiivtiuie · texte numérisé non relu

I. — UisTonte DE ca qo'oh mit de Qdiivtiuie

Il parait que Quinlilien est né la seconde année de l’empereur Claude, qui est la quarante-deuxième de Jésus-Christ. M. Dodwel le conjecture ainsi dans scs Annales sur Quiulilien ; et il sera mon guide , par rapport à la chronologie, sur ce qui regarde la naissance , la vie, et les occupations de notre rhéteur, qu'il a rangées dans un ordre fort clair et fort vraisemblable.

On dispute sur le lieu de sa patrie. Plu-

.«leurs disent qu'il était de Calngurris, ville d’Espagne sur l’Èbre , nommée présentement Calahorra. D'autres croient , avec assez de fondement , qu’il était né à Rome.

On ne sait point certainement s’il était fils ou petit-fils de l’orateur Fabius 1 , dont Sénèque le père a dit quelque chose . et qu’il a mis au nombre de ces orateurs dont la réputation meurt avec eui.

Quinlilicn fréquenta sans doute à Rome les écoles des rhéteurs , où la jeunesse se formait pour l'éloquence. Il employa un autre moyen encore plus efficace pour arriver à ce but , qui était de se rendre le disciple des grands orateurs qui avaient le plus de réputation. Domitius Afer tenait alors parmi eux le premier rang. Quintilien ne se contentait pas d’entendre ses plaidoyers au barreau , il lui rendait aussi de fréquentes visites; et ce vénérable vieillard , qui faisait l’admiration de son siècle, ne dédaignait pas d’entrer en conversation avec un jeune homme en qui il voyait de grands latents et de grandes espérances. C’est le service important que peuvent rendre à de jeunes avocats ceux qui ont vieilli avec gloire dans cette illustre profession, surtout lorsqu’ils ont quitté la plaidoirie, et qu’ils se sont retirés. Leur maison alors devient* comme l’école publique de la jeunesse qui aspire à la gloire de l'éloquence, et qui s’adresse à eux comme a des oracles pour apprendre de leur bouche par quelle route on y peut arriver. Quintilien sut bien profiter de la bonne volonté d'Afcr , et il parait, par les questions qu'il lui proposait , que son but était de se former dans ces entretiens le goût et le jugement. Il lui avait demandé un jour lequel d’entre les poètes il croyait approcher ie plus près d’Ilomère 1 : Virgile *, dit Afer, est le second , mais beaucoup plus prés du premier que du troisième.

1 Srnw. Conlrov. lib. 5 , !n Prïrf.

v « FrequcnLbunt rjtn rtomum oplùni jurenes more a veterum, et veram dicendé tient vriut ex oraeulo pc a lent. Hat Ule formatât , quasi cioqucnltæ parent. » (TQwsiil. lib. 12. cap. tl. )

x QuinUI. lib. 12, cap 11.

a « t'iar verfols lisdem . qu:r ex A frt> Domillo jurenifl « aecepl : qui miht interroganti , quern Uomero erederrt a maxime aecedcre : Seeundus , inquit . art t'irgitius , propior lamcn prima quàm tertio.» ( Qtl.vr. lib 10.

,-jp. I. )

Il eut la douleur de voir ce grand homme, qui avait fait si longtemps l'honneur du barreau , survivre à sa propre réputation pour n'avoir pas su profiter du sage conseil d’Horace' , et avoir mieux aimé succomber que se retirer; c'est le reproche qu’on lui fit : malle eum ileficere quàm desinere. Domitius Afer mourut la cinquante-neuvième année de l’ère de Jésus- Christ ; et Juvénal vint au monde cette même année.

Deux ans après* , Néron envoya Galba dans l’Espagne larraconnaise , en qualité de gouverneur. On croit que Quintilien l’y suivit, et qu’aprés y avoir enseigné la rhétorique et exercé la profession d’avocat pendant plus de sept ans , il revint à Rome avec lui.

Ce fut sur la fin de celte année-là3 même que Galba fut déclaré empereur , et que Quintilien ouvrit à Rome une école de rhétorique. Il fut le premier qui l’y enseigna par autorité publique, et aux gages de l'état ; de quoi il eut l’obligation à Vcspasien* : car, selon Suétone3, ce prince fut le premier qui assigna sur le trésor public aux rhéteurs, tant grecs que latins, des pensions qui montaient par an à douze mille cinq cents livres. Avant cet établissement il y avait des maîtres de rhétorique qui l’enseignaient sans être autorisés du public. Outre ce que ces rhéteurs recevaient du public . les pères dont ils instruisaient les enfants leur donnaient nnc somme que Juvénal trouve fort modique par comparaison à celles qu’ils employaient pour des dépenses frivoles : car, selon lui, rien ne coûtait moins à un père que son fils, et il plaignait tout pour son éducation " : res nulla minorisconslabil patri quàm filius. Cette somme montait à deux cent cinquante livres : duo sestertia. Quintilien

* Sol vc seocscenlcm mature sanus equum , De Pcccet ad c&lremum ridendus, et ilia ducat

( IIühat. lib. 1, Ep. 1.)

* An. J. C. 61.

» An. J. C. 68.

* « Piimus è fisco latin is grsecisque rhctoribùs annua n ccntcna constltuit. »

» Suclon. In Vcspas. cap. 18.

e lins inter sumptus sestertia Quintiliano

Ut multùm duo sufllcient. Res nulla minons f.onstobit patri (pin ni filius.

(Juvexal, lib. 3, satir. 7 )

remplit la chaire de rhétorique pevdant vingt ans avec un applaudissement général.

Il exerça en même temps, et avec un pareil succès, la fonction d’avocat, et se Ut aussi un grand nom dans le barreau. Quand on distribuait les différentes parties d'une cause à différents avocats', comme c’était autrefois la coutume, on le chargeait pour l'ordinaire du soin d’exposer le fait, ce qui demande un esprit d'ordre et une grande netteté, il excellait aussi dans l’art d’émouvoir les passions * ; et il avoue \ avec cet aie de franchise modeste qui lui était naturel , qu’on le voyait souvent, lorsqu'il plaidait, non-seulement répandre des larmes, mais changer de visage, pâlir et donner toutes les marques d’une vive et sincère douleur. Il ne dissimule pas que c'est à ce talent qu'il devait la réputation qu'il s’était faite au barreau. En effet, c’est parcet endroit principalement que l'orateur se distingue et qu’il enlève les suffrages.

Nous verrons bientôt combien il était propre pour instruire la jeunesse, et comment il venait â bout de s’en faire aimer et respecter. Entre plusieurs illustres disciples qui fréquentèrent son école, Pline le jeune est celui qui lui a fait le plus d'honneur par la beauté de son génie, par l’élégance et la solidité de son style, par la douceur admirable de sou caractère, par sa libéralité envers les gens de lettres, et surtout par sa vive reconnaissance pour son maître, dont il lui donnera une illustre preuve dans la suite.

Après avoir employé de suite et sans interruption vingt années, tant pour instruire la jeunesse dans l'école que pour défendre les particuliers dans le barreau, il obtint de l’empereur Domitien la permission de quitter ces deux emplois également utiles et pénibles. Instruit parle triste exemple de Domilius Afer son maître4, il crut qu'il fallait songer à la retraite avant qu'elle lui devint absolument nécessaire, et qu’il ne pouvait ■ mettre une Gn

plus honnête à ses travnux qu’en y renonçant* dans un temps où on le regretterait : honestissimum finem putabamus, desinere dum desideraremur ; au lieu que Domitius avait mieux aimé succomber sousde fardeau que le déposer. C’est à cette occasion qu'il donne aux avocats un sage conseil. L'oraleur , dit-il, iit m'en croit battra en retraite avant que ift tomber dans les pièges de la caducité', et gagnera le port pendant que son vaisseau est encore bon et entier.

Quinlilien n’avait pourtant alors * que quarante-six ou quarante-sept ans, qui est un âge encore vert et robuste. Peut-être que ses longs travaux avaient commencé d'affaiblir sa santé. Quoi qu’il en soit, son loisir ne fut point un loisir de langueur et de paresse, mais d'activité et d'ardeur, de sorte qu’il devint, en un certain sens, encore plus utile au public qu’il ne l’avait été par tous ses travaux passés : car enfin ceux-ci furent renfermés dans les bornes étroites d'un certain nombre de personnes et d'années, au lieu que les ouvrages qui furent le fruit de son repos ont instruit tous les siècles : de sorte qu'on peut dire que l'é cole de Quinlilien est demeurée ouverte depuis sa mort à tous les peuples, et qu'elle retentit encore tous les jours des admirables préceptes qu'il nous a laissât sur l'éloquence.

Il commença * par composer un Traité sur les causes de la corruption de l'éloquence, dont on ne saurait trop regretter la perte. Ce n’est point certainement celui que nous avons sous le titre de Dialogue sur les orateurs.

Dans le temps qu'il commençait cet ouvrage4, il perdit le plus jeune de scs deux (ils, qui n'avait que cinq ans : et peu de mois auparavant une mort prématurée lui avait enlevé sa femme, qui n'était âgée que de dix-neuf ans, et même un peu moins.

Quelque temps après1, pressé par les prières de scs amis, il commença son grand ouvrage des Institutions oratoires, cumposé de

i Quintii. lib. 4, cap. 2.

* ld. lib. 6. cap 2.

* « Hæc disiimulanda mihi non Tucrunt , quibus ipse . « qOanhiscumque sum sut fui ( nam penrcnlsse me ad « aliquod nomen ingenil credo) , fréquenter motus sum . « ut me non lacrymæ solùin dcprebenderlnt , sed palier, « et vero similis dolor. » (Ql'intil.)

* Ouintil. lib. 12. cap. il.

« « Antoquam in bas ælatis reniât insidias, receptui cuti net . et in portum Inlegrà nave pcnrenict. » ( Qoihtil. lib. 12. cap. 11.)

* An. J. C. 88.

* An. J.C. 89.

* Quintii. in Procrin. Hb. 6.

» An. 1 C. 90.

douze livres : j'en rendrai compte dans la suite.

Il en avait achevé les trois premiers, lorsque l'empereur Domitien lui confia le soin de deux jeunes princes ses petits-neveui *, qu’il destinait pour lui succéder à l’empire. Ils étaient petits-fils de Domitille sa sœur, dont la fille, nommée aussi Domitille, avait épousé Flavius Clémcns, cousin-germain de l’empereur : elle en avait eu les deux princes dont il s’agit. Ce fut une nouvelle raison pour lui de redoubler ses soins pour perfectionner son travail. II est bon de l’entendre lui-même : l'endroit est remarquable, « Jusqu’ici, dit-il en « s'adressant à Victorius ’, à qui il avait dédié « son ouvrage, j’écrivais seulement pour vous « et pour moi ; et, renfermant ces instructions « dans notre domestique, quand elles n’au- « raient pas été goûtées du public, je m’esli- « mais trop heureux qu’elles pussent être « utiles à votre fils et au mien. Mais, depuis « que l'empereur m’a chargé de l’éducation « de ses petits-neveui, serait-ce faire le cas « que je dois de l’approbation d'un dieu, « et connaître le prix de l’honneur que je « viens de recevoir, que de ne pas régler sur « cette idée la grandeur de mon entreprise ? « En effet, de quelque tpanière que je la re- « garde, soit du côté des mœurs, soit du côté

• An. J. C. (H ; Quinlll. in Prowm. Iib.4. — Sueton. in Uotnlt. cap 15.

* « Adbuc velul studia inter nos coDferebainus, et , si a partira noslra institutio probarelur à cælerls, runtenü « tore domestieo usu vldebaimir, ut lui meique Glii dis— « ciplmara formare , saUs putaremus. Quuni verô mibi « IKimllianus Aogustus sororls su® nepolüm delegaveril « curant, non salis honorent judlelomm cælestium Intela ligam nisi ei hoc quoque oneris magnltudlncm meUar,

« Quia euim raihl aut mores eicolendl ait modus, ut cos « non immérité probaverit sanctissiniuscensorïautstu- <■ dia, ne fefellisse in bis vldear prindpera, ul In omnibus,

« ita in eloquentià quoque eminentlssimum ? Quod si ne- « mo mlratur poêlas maumos s® pê fccisse , ut non soit Itim inlüls opetum suorum Musas invocarenf, sed « provecll quoque longiùs , quutn ad aliquera gravlorem n locum veuissent, répétèrent vota , et relut novâ precam iione uterentur : mibi quoque profectô polerit ignosei ,

« si , quod initio , quura priraûrn banc malcriam inchoan ri, non fccerim , nunc omnes in auxillum deos , ipsum- « que imprimls, quo neque priesenllui aliud , ncque sluo dits raagis propitium numen est, invocem ; ut, quantum n nobis expectationia adjecit , tanlùm ingenii aspiret ,

« desterque ac volens adsit, et me, qualcra esse credidit a facial >

u des connaissances et de l'art, que ne dois-je « point faire pour mériter l’estime d'un si u religieux censeur, et d’un prince en qui « l’éloquence suprême est jointe à la suprême « puissance ? Que si l'on n’est point surpris de « voir les plus excellents poètes, non-seulc- « ment invoquer les Muses au commenceu ment de leur ouvrage, mais implorer de « nouveau leurassislance lorsque, dans la suite, o il se présente quelque important objet il « traiter, A combien plus forte raison doit-on « me pardonner, si ce que je n’ai pas faitd’a- « bord, je le fais maintenant, et si j’appelle i « mon secours tous les dieux, particulièrement « celui sous les auspices duquel j’écris désor- « mais, et qui, plus que tous les autres, pré- « side aux études et aux sciences ? Qu'il « daigne donc m’être favorable, et propor- « tionnant ses bontés à la haute idée qu’il a « donnée de moi par un choix si glorieui et « si difficile A soutenir, qu’il m’inspire tout « l’esprit dont j’ai besoin, et me rende Ici x qu’il m’a cru : et me, qualem esse credidit, « facial. »

Il faut avouer qu’il y a dans ce compliment beaucoup d'esprit, de noblesse, de grandeur, surtout dans la pensée qui le termine : Et qu'il me rende tel qu’il m’a cru. Mois est-il possible de pousser plus loin la flatterie et l’impiété que de traiter de dieu un prince qui était un monstre de vices et de cruautés? Je ne sais même si, dans celle dernière pensée, il y a autant de justesse que de brillant : Et qu’il me rende tel qu'il m'a cru. Il ne l’.était donc pas. Et comment ce prétendu dieu a-t-il pu croire qu’il le fût ? Encore si, au lieu de relever eu lui la régularité et la pureté des mœurs, il s’était contenté de faire valoir son éloquence, et les autres talents de l'esprit dont il se piquait, la flatterie serait moins odieuse '. C'est ainsi qu'il le loue dans un autre endroit, où il le met au-dessus de tous les poètes. Il y a beaucoup d'apparence que-ce fut pour lors que les ornements consulaires furent accordés à Quintilien.

Le soin de l'éducation des jeunes princes dont Quintilien se trouvait chargé ne l’empêchait pas de travailler à son livre des inslitu-

* Lib. 10, cj|». 1

lions oratoires. La considération du lits unique qui lui restait', dont l'heureux naturel méritait toute sa tendresse et toute son attention, était pour lui un puissant motif de héler cet ouvrage, qu'il regardait comme la plus précieuse partie -de l’héritage qu’il devait lui laisser ; afin, dit-il lui-méme, que, si un accident imprévu enlevait & ce cher Ois son père, il pût, même après sa mort, lui servir encore de maître et de conducteur.

Continuellement donc occupé de la vue et de la crainte de sa mortalité, il travaillait jour et nuit à son ouvrage ; et il en avait déjà achevé le cinquième livre, lorsqu'une mort avancée lui ravit ce cher fils1, qui faisait toute sa joie et sa consolation. Ce fut pour lui, après la perte qu’il avait déjà faite du plus jeune de ses fils, un nouveau coup de foudre qui l'abattit et le renversa sans lui laisser de ressource. Sa douleur, ou plutôt son désespoir, éclata en plaintes et en reproches contre les dieux mêmes, qu'il accusa hautement d’injustice et de cruauté, déclarant qu'on voyait bien, après un traitement si cruel et si injuste , que ni lui ni ses enfants n’avaient point mérité, qu'il n'y a point de providence qui veille sur les choses d'ici-bas.

De tels discours nous marquent clairement ce qu'était la probité païenne même la plus parfaite : car je ne sais si dans toute l'antiquité on peut trouver un homme d'un caractère plus doux , plus sage , plus raisonnable , plus vertueux que l'était Quintilien , selon les règles du paganisme. Scs livres sont pleins d'excellentes maximes sur l’éducation des enfants , sur le soin que les pères et les mères doivent prendre pour les préserver des dangers du monde, sur l’attention que les maîtres doivent apporter pour conserver en eux le précieux dépôt de l'innocence, sur le généreux désintéressement que doivent faire paraître les personnes qui sont en place , enfin sur le zèle et l'amour du bien public.

Sa douleur aurait été très-juste, si elle avait été modérée : car jamais enfant ne dut être plus regretté que celui-ci. Outre les grâces naturelles et les talents extérieurs , un son de

1 Quimii. iu Procrm. Ilb. 6.

> Au. J. C Di

voix charmant , une physionomie aimable , une facilité surprenante à bien prononcer les deux langues, comme s'il eût été également né pour l’une et pour l’autre ; il avait les plus heureuses dispositions qu’on puisse souhaiter pour les sciences , jointes à un goût et à une inclination pour l'étude qui étonnaient ses maîtres. Mais les qualités du cœur l’emportaient sur celles de l’esprit. Quintilien , qui avait connu beaucoup de jeunes gens, atteste avec serment qu'il n'avait jamais vu tant de probité, de naturel , de bonté d’Ame, de douceur et d’honnêteté , que dans ce cher fils. Il fit paraître pendant une maladie de huit mois une égalité et une fermeté d’Amc que les médecins ne se lassaient point d’admirer, se raidissant avec force contre les craintes et les douleurs, et, sur le point d’expirer, consolant lui même son père , et tâchant d'arrêter ses larmes. Quel malheur que tant de belles qualités aient été perdues S mais quelle honte et quels reproches si des enfants chrétiens étaient moins vertueux !

Après avoir fait trêve avec l’étude pendant quelque temps , Quintilien , revenu uu peu à lui-même, reprit son ouvrage, dont il dit que le public lui devait savoir d’autant plus de gré, que désormais il ne travaillait plus pour luimême, ses écrits, de même que ses biens , devant passer à des étrangers '. Il acheva enfin son plan en douze livres. II n’y avait guère mis que deux ans; encore avait-il employé une grande partie de ce temps-là , non à le composer actuellement, mais à le préparer, en amassant, par la lecture d'une infinité d’auteurs qui avaient traité le même sujet , tous les matériaux qui devaient y entrer. El nous avons vu combien ces deux années avaient été remplies pour lui de troubles et de tristes occupations. Il est étonnant, et presque incroyable, comment un ouvrage si parfait a pu être composé en si peu de temps. Son dessein était de suivre le conseil d’Horace *, qui , dans sou Art poétique , recommande à ceux qui

< Au. J. C. 33. - Epist. ad Trjph. blbl

1 « U sus deinde Ilortlii coiuilio.qui in trte poelirâ « suadet , ne prccipilelur edilio , nonumque prematur « in annum ; dabtm iis otiom , ut refrigerato invenlio- « nis ainore, dtligeotiùs repeUlos tanquam ketor perpenu dcrcm. ■

««•rivent de ne pas se presser de rendre publics leurs écrits. Il gardait donc les siens, afin de les revoir à loisir et à tête reposée , de laisser passer ce premier mouvement d'amourpropre et de complaisance que l'on a toujours pour ses productions, et de les examiner, non plus en auteur préoccupé, mais avec le sangfroid d’un lecteur. Il ne put pas résister longtemps à l'empressement et à l'avidité du public impatient d'avoir scs écrits ; et il se vit comme forcé de les lui abandonner, se contentant de leur souhaiter un bon succès, et de recommander à son libraire d’avoir grand soin qu'ils fussent bien exacts et bien corrects. Il dut se passer un an au moins avant qu'ils fussent en état de paraître. Nous avons obligation à M. l'abbé Gédoyn d'avoir mis le public , par la traduction qu'il a faite de Quintilien, en état déjuger du mérite de cet auteur.

M. Dodwel croit quece fut vers ce temps-ci que Quintilien délivré des soins de son grand ouvrage.qu'il venait d'achever, songea ù un second mariage *, et prit pour femme la pelite-lill.e de Tutilius : c’est ainsi que l’appelle Pline le jeune. Il en eut sur la Un de cette année une (ille.

Donatien , malgré sa divinité prétendue, fut tué dans son palais par Etienne’, qui s'èlail mis à la tête des conjurés. Cet empereur avait fait mourir Flavius Clémens, alors consul, son cousin , et avait banni Flavie Domitilie , sa nicce , femme de ce Clémens. Il avait aussi banni sainte Flavie Domitilie, fille d'une sœur du même consul. Toutes ces personnes souffrirent pour le nom de Jésus-Chiist. La mort de Clémens fut ce qui avança le plus celle de Domiticn , soit par l'horreur et la crainte qu'elle donna â tout le monde , soit parce qu’elle anima contre lui Etienne , affranchi , et intendant des biens de Domitilie, femme de Clémens, dont on l'obligeait de rendre compte, et on l'accusait de n’en avoir pas bien usé. Nerva succéda à Domitien , et ne régna que seize mois et quelques jours. Il eut pour successeur Trajan *, qu'il avait adopté, et qui régna vingt ans.

* An. J. C. M.

v Ce second mariage n’est pas certain , mais parait assez vraisemblable.

* An. J. C.WI.

* An. J. C U»

On ignore tout ce qui regarde Quintilien depuis la mort de Domitien , excepté le mariage de sa fille, supposé qu’il en ail eu une. Dés quelle fut en âge nubile, il lui donna pour époux NoniusCéler. Pline se signala dans cette occasion par une générosité et une reconnaissance qui lui font , ce me semble, encore plus d'honneur que ses écrits , quelque excellents qu'ils soient. Il avait étudié l’éloquence sous Quintilien. Les ouvrages qu'il nous a laissés sont une bonne preuve qu’ii fut un digne disciple d’un si grand mailre : mais le fait qui suit ne marque pas moins son bon cœur, et le souvenir toujours présent qu’il conservait des services qu’il en avait reçus. Dès qu'il sut que Quintilien songeait à marier sa (ille, il crut devoir lui témoigner sa reconnaissance par un petit présent. La difficulté était de le lui faire accepter. Il lui écrivit sur ce sujet une lettre dont on ne peut trop admirer l'art et la délicatesse. La traduction que j'en insère ici est du célèbre M. de Sacy.

Lettie de Plisi a Quiktilies

« Quoique vous soyez très-modeste 1 , et « que vous ayez élevé- votre fille dans les ver- « tus convenables i la fille de Quintilien, et à « la petite-fille de Tutilius, cependant, auo jourd'hui qu’elle épouse Nonius Céler, homa me de distinction, et à qui ses emplois cl ses o charges imposent une certaine nécessité de o vivre dans l’éclat, it faut qu’elle règle son train b et scs habits sur le rang de son mari. Ces b dehors n’augmentent pas notre dignité, b mais ils lui donnent plus de relief. Je sais b que vous êtes très-riche des biens de l’âme, b et beaucoup moins de ceux de la fortune

1 « Quamvis et ipso sis continent Issimus. et filiam tuam « ita instituons, ut dérobai filiam tuam, Tuülii nejicni : « quum lamcn sit nuptura honestissimo viro NonioCe- « 1er! , cul ratio ci\ ilium oflkiorum neeessitatem quam- « dam nitoris imponit ; débet , scrundùm rond il tunes « mariti , veste, comitatu attgeri : quibus non quidom au- « geturdignitas . ornât ur lamcn et instruitur. Teporrè a anirno healissimum . modicum facultatibus scio. I laque « partom oncris lui mlhi vindico, et, tnnquam parons al- « ter pucllæ nostræ , confero quinquaginUt millia num- « mùm : plus collaturus nisi à veroeundia lu à $o!â med>o- « eritale munaseuli impetrnri possc conlèderem . ne « rccusarcs. » (Plis. lib. G, Ep. 32- )

« que vous ne devriez l’être. Je prends donc < sur moi une partie de vos obligations; et,

« comme un second père, je donne a notre • chère IHle cinquante mille sesterces ( 6,250 « liv.). Je ne me bornerais pas là, si je n’étais « persuadé que la médiocrité du petit présent « pourra seule obtenir de vous que vous le « receviez. Adieu.»

Celle lettre de Pline nous apprend une circonstance bien glorieuse pourQuinlilien; c’est qu’après vingt années d’exercice public, employées avec une réputation et un succès étonnant, tant à enseigner la jeunesse qu’à plaider dans le barreau ; après un long séjour à la cour auprès des jeunes princes, dont l’éducation devait lui donner cl lui avait donné sans doute un grand crédit auprès de l’empereur, il n’avait point amassé de grands biens, et était toujours demeuré dans une louable médiocrité. Bel exemple, mais qui est rarement imité !

Juvènnt * pourtant fait entendre que Quintilien était fort riche, et qu’il avait un nombre considérable de forêts, doit il tirait sans doute un très-gros revenu.

Undé IgHnr tôt Quintitlanus h.ibcl sallusî

lt faut nécessairement que ces richesses nient été postérieures au temps où Pline fil à Quinlilien le présent dont il a été parlé. On croit qu’elles pouvaient être l’effet de la libéralité d’Adrien , lorsqu’il fut parvenu à l’empire \ car il se déclara le protecteur des savants. Quintilien avait alors soixante-seize ans. On ne sail point s’il a vécu longtemps après, et l’histoire ne nous apprend rien de sa mort.

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