‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 64 sur 178 · DES POETES · texte numérisé non relu

DES POETES

Il est certain , si l'on considère la poésie dans la pureté de sa première institution, qu’elle fut inventée d'abord pour rendre & la majesté divine des hommages publics d'adoration et de reconnaissance , et pour apprendre aux hommes les vérités les plus importantes de la religion. Cet art , qui parait aujourd'hui si profane, prit naissance au milieu des fêtes destinées à honorer l'Etre souverain. Dans ces jours solennels , où les Hébreux célébraient la mémoire des merveilles que le dieu d'Israël avait opérées en leur faveur, et où , libres de leurs travaux , ils se livraient à une joie innocente et nécessaire , tout retentissait de cantiques sacrés , dont le style noble , sublime et majestueux , répondait à la grandeur du dieu qui eu était l’objet. Quelle foule de beautés vives et animées dans ces divins cantiques! les fleuves qui remontent vers leur source, les mers qui s'entr’ouvrenl et qui fuient, les collines qui tressaillent , les montagnes qui fondent comme de la cire et qui disparaissent , le ciel et la terre qui écoutent dans le respect et le silence ; toute la nature qui s’émeut et qui s'ébranle devant la face de son auteur !

Mais , comme la simple voix humaine succombait sous le poids de merveilles si étonnantes , et paraissait au peuple trop faible pour marquer les sentiments de reconnaissance et d’adoration dont il était pénétré , pour les exprimer avec plas de force , il appelait à son secours la voix tonnante des tambours , des trompettes , et de tous les autres instruments ,de musique. Entrant même dans une sorte de transport et d'enthousiasme religieux , il voulut que le corps prit part à la sainte joie de l’Ame par des mouvements impétueux , mais concertés , afin que dans l’homme tout rendit hommage À la Divinité. Tels furent les commencements de la musique , de la danse et de la poésie.

Quel homme doué d'un bon goût , quand il ne serait pas plein de respect pour les livres saints, et qu’il lirait les cantiques de Moïse avec les mêmes yeux dont il lit les odes de

Pindare, ne sera pas contraint d'avouer que ce Moïse , que nous connaissons comme le premier historien et le premier législateur du monde, est en même temps le premier et le plus sublime des poètes? Dans ses écrits , la poésie naissante parait tout d’un coup parfaite, parce que Dieu même la lui inspire, et que la nécessité d'arriver A la perfection par degrés n’est qu'une condition attachée aux arts inventés par les hommes. Les prophètes et les psaumes nous offrent encore des modèles semblables. Là , brille dans son éclat majestueux cette véritable poésie, qui n’excite que d'heureuses passions , qui louche nos cœurs sans les séduire, qui nous plaît saus favoriser nos faiblesses, qui nous attache sans nous amuser par des contes frivoles et ridicules , qui nous instruit sans nous rebuter, qui nous fait connaître Dieu sans nous le représenter sous des images indignes de la Divinité , qui nous surprend toujours sans nous promener parmi des merveilles chimériques. Agréable et toujours utile, noble par ses expressions hardies , par ses vives ûgures, et plus encore par les vérités qu’elle annonce, elle seule mérite le nom de langage divin.

Lorsque les hommes curent transféré aux créatures l'hommage qui n'est dû qu'au Créateur, la poésie suivit le sort de la religion , conservant toujours néanmoins des traces de sa première origine. On s’en servit dans les commencements à remercier les fausses divinités de leurs prétendus bienfaits, et à leur en demander de nouveaux. Il est vrai qu'on l'appliqua bientôt à d’autres usages : mais dans tous les temps on eut soin de la ramener à sa première destination. Hésiode rail en vers la généalogie des dieux : un poète très-ancien composa les hymnes qu’on attribue ordinairement à Homère : Caltimaquc depuis en composa aussi. Les ouvrages même qui roulèrent sur d’autres matières , conduisirent et réglèrent les événements par l’entremise et par le ministère des puissances divines. Ils apprirent aux hommes à regarder les dieux comme les auteurs de tout ce qui arrive dans la nature. IIi mire et les autres poètes nous les représentent partout comme les seuls arbitres de nos destinées. Ce sont eux qui élèvent et qui abattent le courage , qui dorment

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et qui ôtent la prudence , qui envoient la victoire , et qui causent les défaites. Il ne s'exécute rien de grand ni d'héroïque que par l'assistance cachée ou visible de quelque divinité. Et de toutes les vérités qu'on nous enseigne , celle qu’on nous présente le plus souvent, et qu’on établit avec le plus de soin , c'est que la valeur et la sagesse ne peuvent rien sans le secours de la Providence.

Une des principales vues de In poésie , et qui était comme une suite naturelle de la première, fut aussi de former les moeurs. Pour en être eonvaincu, il ne faut que considérer la fin particulière de chaque espèce de poème, et que jeter les yeux sur la pratique la plus générale des poètes les plus illustres. Le poème épique se proposa d’abord de nous donner des instructions déguisées sous l'allégorie d'une action importante et héroïque; l’ode, de célébrer les exploits des grands hommes, et d'engager par là tous les autres à les imiter ; la tragédie, de nous inspirer de l'horreur pour le crime par les suites funestes qu'il entraîne après loi , et du respect pour la vertu par les justes louanges et les récompenses qui la suivent; la comédie et la satire , de nous corriger en nous divertissant, et de faire une guerre implacable aux vices et aux ridicules ; l’élégie, de verser des pleurs sur le tombeau des personnes qui méritent d'être regrettées; l'églogue , de chanter l'innocence et les plaisirs de la vie champêtre. Que si, dans la suite des temps , on se servit de ces différentes sortes de pièces à d’autres usages , il est certain qu’on les détourna de leur institution naturelle, et qu’au commencement elles tendaient toutes à un même but , qui était de rendre l’homme meilleur.

Je ne m'étendrai pas davantage sur cette matière , qui me jetterait trop loin. Je me réduis à parler des poètes qui se sont le plus distingués dans chaque espèce particulière : je commencerai par les Grecs , puis je passerai aux Latins, en les réunissant pourtant quelquefois en partie , lors surtout qu'il s'agira de les comparer ensemble.

Comme j'ai déjà touché ailleurs une partie de ce qui regarde ces écrivains illustres , on me permettra , quand les mêmes matières reviendront, d’y renvoyer les lecteurs , pour ne

point tomber dans des redites inutiles et ennuyeuses.

Art. I. — Des portes grecs

On sait que c’est de la Grèce que la poésie a passé dans l'Italie , et que Rome lui doit toute la gloire et toute la réputation quelle s’ est acquise dans ce genre.

j I. — Des POETES OEECS oui SF. SOIT DIHIWcil DANS LE POEME ÉPIQUE.

Je ne range point ici au nombre des poêles, ni les sibylles , ni Orphée cl Musée. Tous les savants conviennent que les poésies qui portent leur nom sont supposées.

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