‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 67 sur 178 · CR. H.Y.Y1U · texte numérisé non relu

CR. H.Y.Y1U

Nsvius, selon Varron , avait servi dans la première guerre punique *. Animé par l’exemple d’Andronique, il marcha sur ses traces, et commença , cinq ans après lui , à donner des pièces de théâtre : c’étaient des comédies. Il s'attira la haine de la noblesse, et surtout d'un Métellus 4 ; ce qui l’obligea de sortir de Rome. Il se retira à Inique, où il mourut. 11 avait composé en vers l’histoire de la première guerre punique.

1 Euseb. in Chron.

« An. M. 3701. - Cle. In Brnt. n. 7Ï. - Aol. Gril llb. 17. «b. ïf .

> Ail M. 370». - Aal. Gc». lib 17. cap. SI.

4 Eusub. inCbron.

Q. KÜ5I0S.

Il était né l'an de Rome 514 ou 515 \ à Rudiæ, ville de Calabre. Il vécut dans la Sardaigne jusqu'à l'âge de quarante ans. C'est là qu'il fit connaissance avec Caton, qui apprit de lui la langue grecque dans un âge fort avancé, et qui l’emmena ensuite avec lui à Rome. M. Fulvius Nobilior le mena avec lui en Étolie. Le fils de ce Nobilior lui fit accorder le droit de bourgeoisie romaine, ce qui était, dans ces temps-là, un honneur fort considérable. Il avait composé en vers héroïques les Annales de Rome, et en était au douzième livre à l'âge de soixante-sept ansMl avait aussi célébré les victoires du premier Scipion l'Africain, avec qui ii était lié* d’une amitié particulière, et qui lui donna toujours de grandes marques d'estime et de considération» Quelques-uns même croient qu’on lui accorda une place dans le tombeau des Scipions. Il mourut âgé de soixante-dix ans.

Scipion était bien assuré que, tant que Rome subsisterait, et que l’Afrique serait soumise à l’Italie, la mémoire de ses grandes actions ne pourrait être abolie : mais il crut aussi que les écrits d’Ennius étaient fort capables d’en illustrer l’éclat et d'en perpétuer le souvenir ; digne certainement d’avoir pour héraut de ses éclatantes victoires un Homère plutôt qu'un poète dont le style répondait mal à la grandeur de ses actions*.

On comprend aisément que la poésie latine, faible encore et presque naissante dans les temps dont je viens de parler, ne pouvait pas avoir beaucoup de beauté et d’ornement. Elle montrait quelquefois de la force et des traits de génie, mais sans élégance, sans grâce, et avec de grandes inégalités. C’est ce que Quin-

• An M. 3784 — Aurel Vlet. de Vir. III Ml. c«(l. 47.— I. Tusc. n. 3-

• Aul. Gell. Hb. 17, cap. 91.

• « Chôma fuit Africano superiori noater Eatniua. Ita- • que ellani in atpulcro Sclpionum pulilur is eut coo- » tliluliM. » ( Cic. pro Arch. poêla, B. 22. )

t Non incendia Carthaginia impi» ,

EJntf > qui domita nomen ab Africâ Lucralua redlil , darlùs indlcant Laudes , qu4m calabr* Piérides.....

;I1o«*t. lib. 4 , od. 8.)

tHien, en traçant le portrait d'Ennius, exprime par une comparaison admirable : Ennium sicul tacros veitutate lu cos adoremus, in quibus grandia et antiqua robora jam non tantam habent specitm , quantum religionem.

« Révérons Ennius, dit-il, comme on révère a ces bois que leur ancienneté a consacrés, 1 dont les grands et vieux chênes n’oflrent a plus aux yeux autant de beauté qu'ils ina spirenl un sentiment de respect religieux. » Cicéron , dons son traité de la Vieillesse, nous apprend un fait qui doit faire beaucoup d’honneur à la mémoire d'Ennius. Il dit que ' « ce poète, à l’âge de soixante-dix ans, chargé « de deux fardeaux qu’on regarde comme ac- « câblants, la pauvreté et la vieillesse, les por- « tait non-seulement avec constance, mais « avec gaité ; ce qui donnait presque lieu de a penser qu’elles lui faisaient même plaisir, « et lui étaient agréables, n

céc Lies fACWItl.

Ces deux poètes vécurent du temps d’Ennius, plus jeunes pourtant que lui. Le premier, natif, selon quelques-uns, de Milan, était un poète comique, et demeura d’abord avec Enntus, Pacuvius *, neveu d’Ennius , était de Brundusc. Il fut en même temps peintre et poète : on a toujours regardé la peinture et la poésie comme deux sœurs. Il se distingua particulièrement dans la poésie tragique. Quoiqu’ils vécussent du temps de Lélius et de Scipion, c’est-à-dire dans un temps auquel la pureté du langage aussi bien que celle des moeurs paraissait singulièrement attachée *, leur diction ne se sentait pas de cet heureux siècle.

Cependant Lélius, l’un des personnages que

1 «Annos îcpluaglnta natua (toi enlm rlillEnnio» ) . t tu fe rebat duo , que mailma putamnr outra , paoper- « latent et aenectutem , ut el» peni dette Uri riderelur. » (De Sente*, n.44.)

* Eu»cb. In Chron.

* « MitioC. Læiiam , P. Srtphmem Ætilis IlIlM lata a (bit laua, tanqnàm innocent!», ale latine loqutDdl. Non « omnium tamen ; nam IliOTum «qui le» CaeMtim et « Pacuïium roalê lotuloa vtdemoa » ( Cic. In «rot. n. 258.)

Cicéron introduit dans son dialogue sur l'amitié, en parlant de PacUvius comme de son hôte et de son ami, dit que le peuple reçut avec des applaudissements ‘ extraordinaires une de ses pièces intitulée Oreste, surtout dans l’endroit où, en présence du roi, Pylade se donne pourOreste, afin d'épargner la mort à son ami, et où, de son côté, Oresle déclare que c’est lui qui est le véritable Oresle. Il se peut faire que la beauté et la vivacité des sentiments fissent oublier le peu de justesse et de délicatesse de l’expression.

ATTID8- .

L. Aldus ou Âccius, car son nom se trouve écrit de ces deux manières, était fils d'un affranchi *. Il représenta quelques pièces tragiques du vivant de Pacuvius, quoiqu’il fût plus jçune que lui de cinquante ans. On en marque quelques-unes sous l'édilité de P. Licinius Crassus Muscianus3, cet homme célèbre , de qui l'on disait qu'il avait réuni en sa personne cinq des plus grands avantages qu’on pût posséder. : étant en même temps très-riche, très-noble, très-éloquent, très-habile jurisconsulte, et grand-pontife *.

Ce poète était fort ami de D. JuniusBrutus5, qui le premier porta les armes romaines en Espagne jusqu'i l'Océan. Accius composa en son honneur des vers dont ce général orna le vestibule du temple qu’il fit bâtir des dépouilles qu’il avait prises sur les ennemis.

FLACTB.

Plaute ( M. Âccius Plautus ) était de Saline6, ville d’Orabrie en Italie (dans la Roma-

* « Qui clamorts loti cave* nuper la boipitla mai el « a ni ici M. Pacuvii nova Fabula , quum , ignorante rege « uler esset Or estes, Pylades Oresiem se esse dicerct , ut a pro illo necarclur; Orestes autem. ita uterat, Orcstem « se esse perseverarel ! Stantes plaudebant in re ficli :

« quid arbitremur In verâ facturas fuisse? ( De Amicit. n. 21. )

* An. M. 3864. - Euseb. in Chron.

* Au). Gell. lib. 1. cap. 13.

* « Ditissimus, noblliwimui , eioquenlissimus , juris- « consul tissimus, pontifes maximus. »

* Valer. Max. lib. 8. cap. 11.

* Aul Gell. lib. 3. cap. 3.

gne ). Il se rendit célèbre à Rome par ses comédies dans le môme temps que les trois derniers poètes dont il vient d’étre parlé.

Aulu-Gelle rapporte, d’après Yarron, qoe Plaute, s’étant voulu mêler du négoce, et y ayant perdu tout ce qu'il avait , fut obligé, pour vivre, de se donner à un boulanger, cher qui il tournait une meule de moulin.

Il ne reste de tous les autres poètes qui avaient paru jusqu'à lui, que quelques fragments. Plaute a été plus heureux. Vingt de scs comédies presque entières ont résisté au temps, et sont parvenues jusqu’à nous. Il y a beaucoup d'apparence que ses pièces se sont mieux conservées que celles des autres, parce qu’étant trouvées plus agréables, elles étaient aussi plus souvent redemandées. On ne les jouait pas seulement du temps d'Auguste; il I parait , par un passage d’Arnobe ', qu'elles ; étaient encore jouées du temps de Dioclétien, trois cents ans après la naissance de Jésus-Christ.

On a porté divers jugements de Plaute. Il me semble que pour l'élocution , il est généralement estimé , sans doute par rapport à la pureté , à l’exactitude , à l’énergie , à l'abondance , et même à l’élégance du discours. Varron disait que , si les Muscs voulaient parler en latin , elles emprunteraient le langage

de Piaule * : licet Varro dical J/usas

plautino sermone locuturas fuisse , si latine loqui vellenl. Un tel éloge n'excepte rien , et ne laisse rien à désirer. Aulu-Gelle n’en parle pas moins avantageusement1 : Plautus, homo linguœ algue elegantiœ in rerbis latina pr inceps,

Horace , bon juge sans doule en celte matière, ne parait pas favorable à Plaute. Je rapporterai l’endroit entier.

Al noslri proavi plaulinos cl numéros et Laudavcre sales : nimiùm patienter ulrumque.

Ne dicam siu hé. mirai!; si modo ego et vos Scimus inurbanum lepido seponere diclo, Legiütnumque sonum digilo cailemus el aura *.

a Nos ancêtres , dit-il aux Pisons , ont loué

» Arnob. lib. 7.

* Quintil. lib. 10. cap. 1.

3 Aul. Gell. lib. 7. cap. 17

* Horat. de An. poet. v. *270.

« et admiré les vers et les railleries de Plaute , « un peu trop bonnement , pour ne pas dire « sottement ; s’il est vrai que vous et moi sa- « chions distinguer dans les railleries le déli- « cal d’avec le grossier , et que nous ayons « l'oreille assez fine pour bien juger du son et a de la cadence des vers. » Celte critique peut faire d'autant plus de tort à Plaute , qu'il parait qu’Horace n’était pas seul de ce sentiment, et que la cour d'Auguste ne goûtait pas plus que lui ni la versification ni les plaisanteries de ce poète.

La censure d'Horace tombe sur deux articles : sur le nombre et la cadence des vers , numéros; et sur les railleries, sales. Je crois qu’on ne peut pas se dispenser d’adopter le jugement d’Horace en grande partie. Mais il peut bien être arrivé que ce poêle , piqué de l’injuste préférence que ceux de son siècle donnaient aux anciens poêles latins sur ceux de leur temps, ait un peu outré la critique en quelques occasions , et ici en particulier.

Il est certain que Plaute n’est point exact dans ses vers , qu'il a appelés par cette raison numéros innumeros , des nombres sans nombre, dans son épitaphe qu'il fit lui-méme : il ne s’est point assujetti à suivre une même mesure , et il a mêlé tant de sortes de vers , que les plus savants ont de la peine i les reconnaître. 11 est certain encore qu’il a des plaisanteries fades, basses, et souvent outrées : mais il en a aussi de fines et de délicates. C’est pourquoi 1 Cicéron , qui n’était pas un mauvais juge de ce que les anciens appelaient urbanité , le propose comme un modèle à suivre pour la raillerie.

Ces défauts de Plaute n'empêchent donc point qu’il n'ait été un excellent poète comique. Ils sont réparés bien avantageusement par beaucoup de belles qualités qui peuvent non-seulement l’égaler è Térence , mais peut-être même le mettre au-dessus de lui. C’est le jugement qu’en porte madame Dacier (pour lors made-

1 « Duplex omtiino ext Jocaudi genus : unum illlbc- « raie, petulans . flagiliosum , obscenura ; alterum ele- « gans , urbanum , Ingeniosum . facetum : qui) geocre ■ non modo Plautu* nosler, et AUiconun antiqua ro- « rnofdla , sed «liant philosopborum socraticorum libri € sunt refertl. • (De Offlc. lib. 1, n. 101.)

* Préface de la traduction de troll comédie* de Piaule

moisclle Le Févre) dans la comparaison qu'elle fait de ces deux poètes.

« Térence , dit-elle, a sans doute beaucoup « plus d'art , mais il me semble que l’autre a « plus d’esprit. Térence fait plus parler qu’a- « gir; Plaute lait plus agir que parler : et c’est u le véritable caractère de la comédie , qui est « beaucoup plus dans l’action que dans le

• discours. Cette vivacité me parait donner a encore un grand avantage à Plaute : c’est

• que ses intrigues sont toujours conformes à « la qualité des acteurs, que ses incidents a sont bien variés, et ont toujours quelque a chose qui surprend agréablement ; au lieu « que le théâtre semble languir quelquefois « dans Térence , à qui la vivacité de l’action a et le nœud des incidents et des intrigues « manquent manifestement. » C'est le reproche que lui fait César dans des vers que je

; rapporterai en parlant de Térence.

Pour donner aux lecteurs quelque idée du style de Plaute, de sa latinité et de son langage antique , je copierai ici le commencement du prologue d’une de ses plus belles pièces , intitulée Amphitryon. C’est Mercure qui parle :

Dt vos in vostris vollts merclmonlis Emundis vendundiwjue me Ixlum lucrit Afficere. atque adjuvare in rebu* omnibus :

Et ul res ralionesque vostrorum omnium Bene expedlre voliis peregrèque et domi .

Bonoque atque amplo auctare perpeluo lucro, Quasque Incœpislis res, quasque inreplabiti* :

El uli bonis vos voslrosque omnis nunliis Me afficere vollls ; ea afférant, eaque ut nuntiem, Que maiimé in rem vostrara communem aient (Nam vos quidem in jam scilis concessum et datant Mi esse ab dûs aiiis, nunliis presim et lucro) : liée ut me volli.» approbare. an ni lier Lucrum ul pe renne vobis semper suppetat :

Itaque huic faclelis fabule silenlium ,

1 laque æqui et jusü bic erilis ornnes arbilri.

Il faut se souvenir , pour entendre ces vers, que Mercure était le dieu des marchands et le courrier des dieux.

« Par la même raison que vous voulez que « je vous sois favorable dans vos achats et a dans vos ventes , que vous souhaitez de « prospérer dans les affaires que vous avez « & la ville et dans les pays étrangers , et de < voir augmenter chaque jour d'un profil cou-

« sidèrabie celles que vons avez entreprises « ou que vous êtes sur le point d’entrepren- « dre : par la même raison que vous voulez o que je vous apporte de bonnes nouvelles , à « vous et à vos ramilles , et que je vous ap- « prenne des choses qui soient pour le bien « de votre république (car vous savez , il y a « longtemps , qu'il m’est échu en partage « d'être le dieu des nouvelles , et de présider « au gain) r par la même raison donc que vous « voulez que je vous accorde toutes ces eho- « ses , et que je n’oublie rien de ce qui peut « vous procurer l'avancement de vos affaires : « par cette même raison , il faut aussi que « vous donniez une favorable attention à cette « pièce , et que vous en jugiez équitable- « ment, s

On rencontre de temps en temps dans Plaute de fort belles maximes pour la conduite de la vie et pour la pureté des mœnrs. J’en apporterai un exemple, tiré de la pièce que j’ai déjà citée. C’est Alcmène qni parle à son mari Amphitryon , et qui renferme en peu de vers tous les devoirs d'une femme sage et vertueuse.

Non ego lllatn nlhl dotçn 4uoo nm, qai dot didtur i;

Scd pudlcitfjm, ei pudorçta . et sedatun capidinem ,

Deùra roetum. parcaiu ■ amorçai . «i cagnaltiaa concor-

[ diarn :

Tibl morigéna, orque utmunUica «nu boni», prwinprotili.

« Pour moi j’estime que 1a véritable dot d’une « femme n'est pas l’argent qu'elle apporte en o se mariant : c’est l’honneur, c’est la pudicité;

« c’est de savoir modérer ses désirs, d’avoir la « crainte des dieux, d'aimer ceux de qui l’on « a reçu la naissance, et de vivre en bonne in- « lelligenee avec ses parents. Je n’ai jamais « eu d'autre but que de vous obéir en toutes « choses, de secourir les gens de bien, et de « pouvoir leur être utile. »

Mais, pour quelque* endroits de cette sorte, combien y en a-t-il de contraires à U pureté des mœurs! Il est bien fâcheux que ce reproche tombe presque généralement sur les meilleurs poêles du paganisme. On peut bien appliquer ici ce que dit Quinlilien* de certaines

• Lit». 1, cap *.

poésies dangereuses : qu’il faut les laisser absolument ignorerà la jeunesse, s’il est possible, ou du moins les réserver pour un àgc plut mûr, et pour un temps où les moeurs semai en sûreté. AmovtaïUur, ai fitri point; si ininùi, eerti ad /irait us œlolit robur reserventur.... citât mores in luto fuerint.

TÙlEKCE.

Térence naquit à Carthage après la seconde guerre punique l’an de Rome 550'. Il fut esclave de Térentius Lucanus, sénateur romain, qui, à cause de sou esprit, non-seulement le fit élever avec beaucoup de soin, mais l'affranchit fort jeune. Ce fut ce sénateur qui donna à ce poêle le nom de Térence; car les affranchis portaient ordinairement le nom du maître qui les avait mis en liberté.

Il ôtait fort aimé et fort estimé des premiers de Rome, il vivait surtout très-familièrement avec Lélius elScipion l'Africain qui prit et qui ruina Numaoce :ce dernier était moins âgé que lui de onze ans.

Il nous reste de Térence six comédies.

Quand il vendit aux édiles la première, on voulut qu'il la lût auparavant à Cécile, poêle comique comme lui, et qui était fort estimé à Rome lorsque Téreuce commença à y paraître. Il alla donc chez lui, et le trouva à table. On le fil entrer; et comme il était fort mal vêtu , on lui donna près du lit de Cécile un petit siège. où il s'assit, et commença à lire. Mais il n’eut pas plutôt lu quelques vers, que Cécile le pria de souper, et le fit mettre à table près de lui. Après souper, il acheva d’entendre cette lecture, et en fut charmé. Il ne faut pas toujours juger des hommes par les dehors; un méchant habit peut couvrir un excellent esprit.

L'Eunuque, qui est une des six comédies de Térence, eut un si grand succès, qu’elle fut jouée deux fois en un jour, le matin et le soir, ce qui n'était peut-être jamais arrivé à aucune pièce; et on la paya beaucoup mieux qu’aucune comédie n’avait été payée jusquelà : car Térence en eut huit mille sesterces, c’est-à-dire mille livres.

1 An- M. 3818. - Suclon in Vil. forçai

C'était nn bruit assez public que Scipion et Lélius l’aidaient à la composition de ses pièces; et il l'a augmenté lui-même en ne s'en défendant que fort légèrement, comme il fait dans le prologue de scs Adelphe$,<\ai est la dernière de ses comédies. « Pour ce que disent ces « envieux, qu’il est aidé dans son travail par <■ des hommes illustres qui composent avec « lui, bien loin d’eu être offensé comme ils se « l'imaginent, il trouve qu'on ue lui saurait a donner une plus grande louange, puisque a c'est une marque qu'il a l’honneur de plaire • à des personnes qui vous plaisent, messieurs, « et & tout le peuple romain, et qui en paix, « en guerre et en toutes sortes d'aflaires, ont « rendu à la république en général, et à cba- « cun en particulier, des services très-consi- « dérabies sans en être pour cela plus Sers ni « plus orgueilleux. »

On pourrait croire pourtant qu’il ne s’est si mal défendu que pour faire sa cour à Lélius et à Scipion, & qui il savait bien que cela ne déplaisait pas. Cependant, dit Suétone dans la vie de Térence qui lui est attribuée, ce bruit s’est accru de plus en plus, et est venu jusqu’à notre temps.

Le poète Valgius, qui était contemporain d’Horace, dit positivement en parlant des comédies de Térence ;

tic qqe vocantur rabais . cajua «unit

Mon bas, qui jura populia recousons > datai.

Honore aurnmo alTcctus fecll fabulait

« Ces comédies de qui sont-elles? Ne sonl- « elles pas de cet homme eomblé d’honneurs, « et qui gouvernait les peuples avec tant « de justice, ou qui donnait la loi aux peu- « pies avec puissance et autorité ? »

Soit que Térence voulût faire cesser le reproche qu'on lui faisait de donner les ouvrages des autres sous son nom, ou qu’il eût dessein d’aller s'instruire à fond des coutumes et des mœurs des Grecs pour les mieux représenter dans scs pièces, quoi qu’il en soit, après avoir fait les six comédies que nous avons de lui, et n’ayant pas encore trente-cinq ans, il sortit de Uome, et on ne le vit plus depuis.

• Je ne sels pat ce que lignifie tel ce mol. Il pourrait bien a' y être glisn! quelque faille

Quelques-uns disent qu’il mourut sur mêr à son retour de Grèce, d'où H remportait cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre. Les autres assurent qu’il mourut en Areadie dans la ville de Stymphale, sous le consulat de Cn. Cornélius Dolabella et de M. Fulvius, et qu’il mourut d'une maladie que lui causa la douleur d’avoir perdu les comédies qu’il avait traduites, et celles qu'il avait faites lui-même.

Térence n’eut qu’une fille, qui, après sa mort, fut mariée à un chevalier romain, et & laquelle H laissa une maison et un jardin de vingt arpents sur ia voie Appienne.

Cicéron, dans une pièce de vers qui avait pour titre Leimon, d’un mol grec qui signifie pr«n>, avait ainsi parlé de Térence:

To quoque, qui solas leclo wrtnone, Tercnli , Coatcrsum eipressumque latin* voce Menandruni In medio populi séduis vocibus effers,

Quidquid corne loquena, alque orania dulcia iinquens

C'est-à-dire :a Et vous aussi, Térence, dont u le style est si poli elsi plein de charmes, vous « nous traduisez et nous rendez parfaitement a Ménandre; et lui faites parler avec une grâce «, infinie la langue des Romains, en faisant un

• choix très-juste de tout ce qu elle peut avoir

• de plus délicat et de plus doux. » Ce témoignage fait honneur à Térence: mais les vers qui l'expriment n’en font pas beaucoup à Cicéron.

Voici les vers de César que j’ai annoncés. Ce grand homme , qui écrivait avec tant de force et de justesse , et qui avait fait même une tragédie grecque intitulée OEdipe, dit en s’adressant à Térence

To quoque, lu tn rammlr, Odlmidlale Menander, Poneria, cl merttO, purl aennonis aaoaior.

Lcnibm alquc uiiaaia wripUi adjuneia foret via Corn ica , ut equato virtua pofieiet honore Cum Gracia, neque in hXc deapectua parle Jtcere» ! Vnum hoc macérer, et doleo libi deeaaa, Terenli.

a Toi aussi , demi-Ménandre , tu es mis au « nombre des plus grands poètes, cl avec rai- « son, pour la pureté de ton style. El plût aux « dieux que la douceur de ton langage fût

* accompagnée de la force qui convient à la « comédie, alin que ton mérite fût égal à relui «des Grecs, cl qu’en cela lu ne fusses pas « fort au-dessous des autres ! Mais c’est ce qui « te manque, Térence ; et c'est ce qui fait ma « douleur. »

Le grand talent de Térence consiste dans un art inimitable de peindre les mœurs et d'imiter la nature avec une simplicité si naïve et si peu étudiée , que chacun se croit capable d'écrire de la même sorte; et en même temps si élégante et si ingénieuse, que personne n'a pu jamais en approcher. Aussi est-ce par ce talent, c'est-à-dire par cet art merveilleux répandu dans toutes les comédies de Térence, qui charme et enlève sans avertir et sans frapper par rien de brillant, qu'Uorace caractérise ce poète :

Vlnccrc Ocilius grulüte. Terenlius «rie (dictlnr) >.

Térence joint à une extrême pureté de langage et à un style simple et naturel toutes les grâces et toute la délicatesse dont sa langue était susceptible; et parmi tous les auteurs latins il n’y en a point qui ail autant approché que lui de l'atticisme, c'est-à-dire de ce qu'il y avait de plus fin , de plus délié , de plus parfait chez les Grecs. Quintilien , en parlant de Térence *, dont il se contente de dire que les écrits étaient fort élégants, remarque que le langage romain ne rendait que très-imparfnilcment cette Gnesse de goût et cette grâce inimitable réservée aux Grecs seuls , et qui ne se trouvait même que dans le dialecte attique : vix levem contequimur umbram , adeô ut mt'Ai lenno ipie romanus non rteipere videalur illam solis concessam Alticii ventrem, quando eam ne Grœci quidem in alio genere lingutt obtinuerint. Il est fâcheux que la matière de ces comédies les rende dangereuses à la jeunesse. Je m'en suis expliqué au long dans le Traité des Études.

■ Ub. a, Ep. i.

• « Terealii scripts sunt In hoc genere elegsntisslina.D

Ldcile ( Catut Lucilius ) 1 chevalier romain, naquit à Suessa , ville de la Campanie, la 158' olympiade, l'an de Rome 005, dans le temps que Pacuve était dans sa force. On dit qu’il porta les armes sous le second Scipioo l’Africain1, à la guerre de Numance. Il n'avait alors que quinze ans , et c'est ce qui rend ce fait douteux.

Il eut beaucoup de part à l’amitié de ce fameux général, et à celle de Lélius. Ils l'associaient aux amusements et aux jeux innocents auxquels ils ne dédaignaient pas de se rabaisser, et où ces grands hommes , dans des moments de loisir, cherchaient à se délasser de leurs importantes et sérieuses occupations. Simplicité admirable dans des personnes de ce rang et de cette gravité ■

Quin. ubl se a vulgo cl sccnà in serrera remonta

Virtus Sclpiad*. cl milis sapienlia Lcll ;

Nugari cum illo, el discincti ludere, donec

Decoquerelur oius , sollli s.

Lucile passe pour l’inventeur de la satire, parce que c'est lui qui lui a donné sa dernière forme, telle qu'Horace ensuite , Perse et Juvénal l’ont traitée. Ennius néanmoins lui avait donné l’exemple, comme Horace lui-mème le témoigne par ces vers où il compare Lucile avec Ennius :

Fueril Lucilius , inquam .

Comiset urbanus ; fuoril limatior idem ,

Quam rudls et Grecis i a la cil carminis auctor.

Mais les satires d’Ennius *, semblables à celles de Lucile et d'Horace par le fond, en différaient seulement pour la forme , en « qu’elles étaient mêlées de plusieurs sortes de vers.

C’est , comme je l’ai déjà dit , la nouvelle forme que Lucile donna à la satire, qui l'en s

* An. M. 38j6. — Euscb. in Chron.

* Vcll. Paierc, lih. 2, cap. 9.

a IloraL lib. 2. sat. 1. [v. 71. )

a « Olira carmen . quod ex variis poematibus codstaa bat. satiea dicebalur, quale scripserunl Pacutius, cl « Ennius. » ( Diomed. grammat.)

«*Cf> 435 <#♦*»

fait regarder par Horace el par Qnintilien, comme l'auteur et l’inventeur * ; et H avait mérité ce nom à juste tiire.

Il y avait encore une autre espèce de satire’, née aussi de l'ancienne; c’est celle que l'on appelle varronienne , ou la satire ménippee, parce que Varron, le plus savant des Romains, en Tut le premier auteur , et qu'il imita dans cet ouvrage, les manières de Ménippe, Cadarénien, philosophe cynique. Celte satire, n’était pas seulement mêlée de plusieurs sortes .de vers; Varron y avait entremêlé de. la prose, et avait fait un mélange de grec et de latin. L'ouvrage de Pétrone, celui de Sénèque sur la mort de Claudius, et celui de Boèce, de la Consolation de la philosophie, sont autant de satires semblables à celles de Varron. Je reviens à mon sujet.

Lucile composa trente livres de satires où il censurait nommément et d’une manière trèspiquante plusieurs personnes qualifiées , comme Horace nous l’apprend, ne respectant et ne ménageant que la vertu seule el les hommes vertueux.

Primorcs popull arripuit, populumquc tributlm ,

Scilicel uni equus virluli. alque ejui amicis*.

Sa plume faisait trembler les coupables, comme s’il les eût poursuivis l'épée à la main :

Ensri Teint stricto quoties Lucilius ardens

Infremuit, rubet auditor coi frigida mens est

Criininibus, lacità sudant prœcordia culpâ*.

Lucile avait coutume de dire qu’il ne souhaitait ai des lecteurs ignorants, ni des lecteurs trop savants 5. En effet, ccs deux sortes

* Quld quum est Lucilius ausus

Primusin huucoperiscomponcrccarmina morcm?

(Lib. 2, sat. 1.)

« Satira quidem tola nos Ira est. in quâ primas insl— « gnem laudem adeptus est Lucilius. » (Qcistil. lib. 10. cap. I.)

* « Alterum illud est et prias satira genus. quôd non « solà carminum varielatc condidit Teicnlius Varro, vir « Romanorum erudillssimui. » (Id. ibid )

* Lib. 2, sat. 1.

* Juven. sat. 1, [ v. 165.]

s t Caius Lucilius , homo doctus el perurbaous, diccre

de lecteurs sont quelquefois également redoutables. Les uns ne voient pas assez , et les autres voient trop. Les uns ne connaissent pas ce qu’on leur présente de bon , on n’a aucune justice à en attendre; cl l’on ne saurait cacher aux autres ce qu’on a d’imparfait.

Il n’y a pas d’apparence qu’il soit mort à l’âge de quarante-six ans , comme quelquesuns l'assurent. Horace l’appelle vieillard, lorsqu’il dit que Lucile confiait A ses livres , comme A de fidèles amis, tous ses secrets et tout ce qui lui arrivait dans la vie.

Illo vclut fidis arrana sodalibus olim Credebat libris : nequc.si malé gcsscratusquam, Decurrens alio, neque si benc. Quo (il ul omuls Volivà patcat veluti descripia (abellà Viia seuls ».

Pompée, du côté maternel , était petit-fils , ou plutôt petit-neveu de Lucile.

De tous ses ouvrages, il ne nous reste que quelques fragments de ses satires.

Ce poète eut une grande réputation de son vivant même, et il la conserva longtemps après sa mort , jusque-là qu’il avait encore du temps de Quintilien des partisans si zélés , qu'ils le préféraient non-seulement A tous ceux qui avaient travaillé dans le môme genre que lui, mais généralement A tous les poètes de l'antiquité *.

Horace en jugeait bien autrement *. Il nous le représente, A la vérité, comme un poète d'un goût fin et délicat pour la raillerie , facetus , emunctœ naris , mais dur et forcé dans sa composition , ne pouvant se donner la peine qu’il faut prendre pour écrire , c’est-àdire pour écrire bien ; car d’écrire beaucoup , c’était son grand défaut. Il était fort content de lui-même , et croyait avoir fait merveilles quand il avait dicté deux cents vers en moins

» soleb.it ea quæ scrlbcrct . neque ab Indoclissimls ne- « que ab doctlssimis legt vclte : quod aller! nihil intelli— « gerenl , aller! plus lorlassè quam de se Ipse. » ( De Orat. lib. 2, n. 25.)

> Lib. S. Ml. I, [t. 30. |

1 a Lucilius quosdam ila deditos sibl adbue habet a amatores. ul eum non ejusdem modo operis auclorfbus, « sed omnibus poeüs præferrc non dubiicnl. a (Qui.it. lib 10. cap. 1.)

> Lib. 1 , sat. 4.

de temps qu’il n'en fallait pour les jeter sur le papier. En un mot, Horace le compare à un fleuve qui , parmi beaucoup de boue, roule néanmoins un sable précieux.

Le jugement qu'Horace avait porté de Lucile excita dans Rome de grandes clameurs *. Les partisans de ce dernier, outrés de voir qu’on eût osé parler de la sorte de leur héros, publièrent qu'Horace n’avait médit de Lucile que par envie , et pour se mettre par là audessus de lui. Nous ne devons pas leur savoir mauvais gré de leurs plaintes, quelque injustes qu’elles fussent : car elles nous ont valu une excellente satire , dans laquelle Horace , en rendant à Lucile toute la justice qui lui est due , confirme et soutient par de solides preuves le jugement qu'il en a porté.

Je suis fâché, pour l’honneur de Quinlilien, qu’un critique aussi sensé que lui , et d'un goût si exact , s'écarte ici du sentiment d'Horace. 11 ne peut lui pardonner d’avoir comparé les écrits de Lucile à des eaux bourbeuses , d’où l’on peut pourtant tirer quelque chose de bon. Je trouve * , dit-il, en lui une érudition merveilleuse, et une Ires-grande liberté , qui rend ses ouvrages piquants et pleins de sel. Horace lui accorde ces dernières qualités , qui n'cmpéchaient pas qu'il n’y eût dans Lucile beaucoup d’endroits vicieux qui méritaient d'être retranchés ou réformés. Pour IVrudition , Quintilien heurte ici directement le sentiment de Cicéron. Ses ouvrages 5 , dit-il, en parlant de Lucile , sont assez légers : on y trouve beaucoup de plaisanteries , mais peu d'érudition. Au reste , nous ne pouvons pas bien juger aujourd’hui d’un poêle dont il ne nous reste presque rien.

g II. — Second âge de la poésie latine.

L’intervalle de temps dont je parle ici, qui s'est écoulé depuis Jules César jusqu’au milieu de l’empire de Tibère , et qui renferme

> Llb. 1, ni. 10.

< • Nam et erudilio In eo mira, et libertas, itque Iodé

• acerbitas. et abondé salis. » ( Llb. 10 , cap. 1. }

> « Et sunt sc Opta lllius (Lncilll) Icviora , nlorba-

• nitas somma appareat , domina mediocris. a (Cic. de Finit) llb. 1,0.7.).

environ cent ans , a toujours été regardé , par rapport aux belles-lettres, comme le siècle d'or , pendant lequel une foule de beaux esprits en tout genre, poètes, historiens, orateurs , ont porté la gloire de Rome au plus haut comble. Jusque-là, la littérature avait fait de grands efforts , et l’on peut dire même de grands progrès ; mais elle n’était point encore parvenue à ce juste degré de maturité qui fait la perfection des arts. Il y avait dans les écrits , du bon sens , du jugement, de la solidité, delà force, mais peu d’art, encore moins d'ornement, nulle délicatesse. Un. petit nombre d'heureux génies , réunis dans un espace de temps assez court , tout d’un coup et comme inspirés, ajoutant aux excellentes qualités de leurs prédécesseurs celles qui leur avaient manqué , fixèrent en tout genre le bon goût pour toujours , et d’une manière irrévocable ; de sorte que dès qu’on commença à perdre de vue ces parfaits modèles , tout commença aussitôt à dégénérer.

Les heureux commencements qui ont été exposés préparaient aux merveilles qui suivirent ; et de même que la première notion des belles-lettres dans Rome était venue de la Grèce , aussi fut-ce en étudiant de plus en plus les écrivains grecs que les Romains parvinrent à la perfection. Les premiers poêles , tragiques et comiques particulièrement . s’étaient contentés de traduire les pièces grecques.

TenlAvit quoque rrni , ti digne vertere possel.

Et ptacull tibi >.

Ils firent ensuite un pas de plus. Ils osèrent voler de leurs ailes , et firent des pièces toutes romaines.

Ntt iDtcntAlam nostrt liquere poeue :

Nec minimum meroere clecui, vestigle grec*

Aux) deserere, et célébra re domestlca facta ;

Yet qui preteiUs, vel qui docuere logulai*.

Ce qui n’avait pas tout à fait réussi aux poètes dramatiques réussit parfaitement à Horace dans la poésie lyrique.

t Horat. llb.S,ep.l, [v. IM.)

* Id, de Artepoet. tv. S85 ]

Borne , animée d’une noble émulation , qui fut le frnit de la lecture des ouvrages grecs et de l’estime qu’on en avait conçue, se proposa de les égaler, et même , s’il se pouvait , de les surpasser : dispute bien louable et bien utile entre des nations, et qui leur fait également honneur!

Ajoutez à ce premier motif le caractère admirable des personnes qui pour lors avaient l’autorité souveraine à Rome ; l’estime qu’on y faisait des gens de lettres , les marques de distinction dont ils étaient honorés, les solides récompenses qu'on leur accordait , et le respect général pour ceux qui se distinguaient par un mérite singulier; respect qui allait presque jusqu’à les égaler aux premiers et aux plus puissants de la république. On l'a dit dans tous les temps , et l’on ne peut trop le répéter : c’est l’émulation 1 qui anime les esprits. La vue du mérite des autres , mêlée en même temps d’une juste admiration pour leurs excellents ouvrages , et d'un secret dépit de se sentir inférieur à eux . allume une ardeur pour la gloire qui est capable de tout. Et ce sont ces généreux efforts , excités et soutenus par l’espérance du succès, qui portent les arts à leur souveraine perfection.

C’est ce qui arriva , surtout du temps d’Auguste , pour la poésie, pour l'histoire, pour l’éloquence. Mais il ne s’agit ici que de la poésie. Je rapporterai en peu de mots l'histoire des poètes qui se sont le plus distingués pendant ce beau siècle de Rome. Je crois pouvoir ranger dans leur classe Térence , dent je viens de parler, qui les a précédés pour le temps , mais qui ne leur cède point pour le mérite. C’est le premier , entre les poètes latins , qui semble avoir levé en quelque sorte l’étendard de la perfection, et avoir fait naître •ux autres , par son exemple, le désir et l’espérance d’y parvenir.

AVtiim's ( L. Afranius Quiutiaims).

Afranius était fort estimé chez les anciens.

i a A lit «molatlo Ingénia : et nonc Invidla, nunc « admiratto Inelutionem aceendit ; naturaque , quod a snmmo studio petitum ut , asccnd't In summum.» (Van- Pa»«*c. lits. 1, cap. 7.)

U excellait* dans les comédies appelées togala et tUellanæ'. Horace semble le comparer à Ménandre ;

Dicilur Afrant toga convcnisse Menandro *.

11 était contemporain de Térence, mais beaucoup plus jeune , et il ne commença à avoir de la réputation qu’après sa mort. Il le mettait au-dessus de tous les autres poètes , et ne voulait pas qu’on entreprit de lui en égaler aucun , de ceux apparemment qui avaient écrit dans le même genre qne lai ;

Terenüo non iimilem dices quemplam *

Il était fort estimé pour ses pièces de poésie , et absolument décrié pour scs moenrs.

Lccasca.

Lucrèce ( TUxu Lucretiat Carut ) naquit , selon la chronique d’Eusèbe5, la deuxième année de la 171* olympiade, douze ans après Cicéron , sous le consulat de Luc. Lucinius Crassus et de Q. Mutins Sccevola, l’an de Rome 658. Il se tua lui-même à l’àgc de quarante-quatre ans. On lui avait donné un philtre qui le fit tomber en fureur. Cette manie lai laissait des moments lucides , pendant lesquels il composa los six livres de Rerum naturi, où il explique fort au long la physique d’Epicure, dont il sera parlé dans la suite. Il dédia son poème à C. Memmius , qui avait eu les mêmes maîtres que lui , et qui sans doute était dans les mêmes sentiments.

La même chronique d’Eusèbe nous apprend que cet ouvrage fut corrigé par Cicéron après la mort de l'auteur. Cicéron ne parle qu’nne

i « Togatis eicelltt Afranius.» ( QülirriL. Mb. 10, cap. 1. )

* On appelait ces comédies alellanœ , d'Atella, ville de Campanie , d’où elles avaient passé à Rome : et toga ta , parce qu'on n'y représentait que des actions et des personnes romaines, désignées par la toge , qui en était l’habit propre.

• In Arte poet. =* Celle indication est fausse; lises : Llb. 2, episl. 1, v.57.',E. B.

4 Fragm. Afr. Quinlil. ibid.

» An. M 3906

seule fois de Lucrèce 1 ; cependant il a eu souvent lieu d'en faire mention ; et cet endroit, d’ailleurs assez obscur, est lu différemment. Lucrelii poemata , ul scriüis, lila tunl (d'autres lisent non ila su ni ) mullis luminibus inyenii, mullit tamen artis.

Jamais homme ne nia plus hardiment que ce poète la Providence , cl ne parla de la Divinité avec plus d’insolence et d'audace. Il entre en matière par ce début, en faisant l'éloge d'Epicure : « Pendant, dit-il, que le genre « humain gémissait , asservi honteusement « sous le dur joug d'une religion impérieuse, a qui se disait descendue du ciel et qui faisait « trembler toute la terre, un mortel , né dans « la Grèce, osa le premier, d'un air hardi et « intrépide, lever contre elle l'étendard de la « guerre, sans que ni l’autorité des dieux , ni « la crainte des foudres, ni le ciel, avec le « bruit effrayant de ses tonnerres, fussent ca- « pablcs de l'arrêter. Tous ces objets, au con- « traire, ne servirent qu’à animer son courage « et à le tortiller dans le dessein qu’il avait de « forcer les barrières de la nature, et de péné- « trer dans ses mystères les plus secrets. »

ilumsiut ante oculos fircié quum vite Jaeeret In terris oppressa gravi sub relligione ;

<)us- capot a cœli regiontbus osteodebat ,

Horriblli super aspeclu mortalibus inslans :

Primtim graius homo morlales totlere contra Est oculos ausus, prtmuaque obsistere contra.

Quem nec fama drùm, nec fulmina, nec mlnltantl Murmure compressa ccclum : sed eo magis acrem Inritat virtulem animt . confringcre ut arcta Nature primus portarum claustra cupiret.

Lucrèce, dans tout son ouvrage, établit pour principe que les dieux ne se soucient et ne se mêlent de rien ; et il prend à tâche d’expliquer les effets de la nature, la formation et la conservation du monde , par le seul mouvement des atomes, et de réfuter ceux qui reconnaissent pour première cause la puissance et la sagesse d'une divinité. On connaîtra plus à fond ses sentiments, lorsque j'exposerai ceux d'Epicure, son maître.

Ce poète a beaucoup de noblesse , de force et de génie ; mais ses vers sont si fort éloignés de la douceur et de l’harmonie de ceux

> Cic. ad g. Frai. lib. 2, cp. 11.

de Virgile, qu’on croirait qu'il aurait vécu des siècles avant lui.

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