CHAPITRE II
DKS HISTORIENS.
C'est avec raison que l'histoire a été appelée le témoin des temps, le flambeau de la vérité, l'école de la vertu , la dépositaire des événements, et, s'il était permis de parler ainsi, la Adèle messagère de l'antiquité. En effet, elle nous ouvre la vaste carrière de tous les siècles passés , les rapproche en quelque sorte de nous , et nous les rend comme présents. Elle (ait comparaître devant nous les conquérants, les héros, les princes, et tous les grands hommes , mais dépouillés de l'appareil fastueux qui les accompagnait pendant .leur vie, et réduits à eux seuls , pour venir rendre compte de leurs actions au tribunal de la postérité , et pour y subir un jugement où la flatterie n’a
plus de part, parce qu’ils n'ont plus de pouvoir.
L'histoire a le privilège aussi d’approcher du trône des princes régnants , et est presque la seule qui puisse ou qui ose leur faire connaître la vérité , et leur montrer mémo leurs défauts, s'ils en ont, mais sous des noms étrangers pour ménager leur délicatesse, et pour leur rendre ses avis utiles en évitant de leur déplaire. Elle n’est pas moins appliquée à instruire les particuliers. Elle leur marque à tous généralement, de quelque âge et de quelque condition qu’ils soient , et les modèles de vertu qu’ils doivent suivre , et les exemples vicieux qu’ils doivent éviter.
On comprend asseï que l’histoire , encore brute et grossière dans ses commencements , n’était pas en état de rendre au genre humain de si importants services. Elle se contenta d’abord de conserver la mémoire des événements en les gravant sur la pierre et l'airain , en les fixant par des inscriptions, en les insérant dans les registres publics , en les consacrant en quelque sorte par des hymnes et des cantiques. Elle s’est élevée peu à peu , et est parvenue par degrés à ce point de perfection où les Grecs et les Latins l’ont conduite.
Je ne louche point à l'histoire du peuple de Dieu, composée par Moïse, la plus ancienne et la plus respectable de toutes. Je ne parle point non plus de plusieurs historiens dont nous n’avons conservé que les noms et tout au plus quelques légers fragments. Je me borne ici aux historiens grecs et latins dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous en tout ou en partie. Comme j’ai eu soin de les citer exactement dans mon Histoire ancienne , et qu’ils me servent de garants pour les faits que j’y avance, il parait nécessaire que ceux de mes lecteurs qui ne les ont pas lus en aient quelque connaissance légère, et sachent au moins le temps où ils ont vécu, les principales circonstances de leur vie, les ouvrages qu’ils ont composés, et le jugement qu’en ont porté les savants.
Abt. I. — Des DiSTOBiENë onici.
niiODOTE.
Hérodote était d’Halicarnasse , ville de Carie. Il naquit l’année même que mourut Artèmise reine de Carie, et quatre ans avant la descente de Xcrxès dans la Grèce. Voyant sa patrie opprimée sous la tyrannie de Lygdamis, petit-fils d'Artémise, il la quitta pour se retirer dans l’Ile de Samos, où il apprit & fond le dialecte ionique.
C’est dans ce dialecte qu’il a composé son histoire renfermée en neuf livres. 11 la commence à Cj rus , selon lui le premier roi des Perses, et la conduit jusqu’à la bataille de Mycale , qui se donna la huitième année de Xerxès ; ce qui comprend l’espace de six-vingts ans, sous quatre rois de Perse, Cyrus, Cambyse, Darius. Xerxès, depuis l’année du monde 3405 jusqu'à 3524. Outre l’histoire des Grecs et des Perses, qui est son principal objet, il en traite plusieurs autres par digression, comme celle des Egyptiens, qui occupe le second livre. Il cite dans l'ouvrage que nous avons ses histoires des Assyriens et des Arabes, qu'il avait écrites * ; mais il ne nous en reste rien , et l’on doute même s’il les avait achevées, parce qu’aucun auteur n'en fait mention. On ne croit pas que la vie d’Homère, attribuée à Hérodote, soit de lui.
Hérodote5, pour se faire connaître en même temps à toute la Grèce, choisit le temps qu’elle était assemblée aux jeux olympiques, et il y Qt lecture de son Histoire, qui fut reçue avec des applaudissements extraordiuaires. On croyait entendre parler les Muses, tant le style dans lequel elle est écrite parut doux et coulant ; et c'est ce qui fit qu'on donna pour lors aux neuf livres qui la composent les noms des neuf Muses.
Il parait qu'il accorda une lecture particulière de son ouvrage à la ville d’Athènes, qui méritait bien celle distinction : ce fut à la célèbre fête des Panathénées. Il est facile de juger combien une histoire composée avec tant d’art et d’éloquence dut plaire à des
> An. M. 3Saa ; ar. J. C. 48t. - Suidas.
* Lib. 1. cap. 184.
> Subi.
oreilles aussi fines et aussi délicates que celles des Athéniens , et à des esprits aussi curieux et d’un aussi bon goût.
On peut croire que ce fut dans celte assemblée plutèt qu’à celle des jeux olympiques que Thucydide 1 , encore tout jeune, et âgé peut-être de quinze ans , fut tellement frappé de la beauté de cette histoire , qu’il entra dans une espèce de transport et d'enthousiasme , et versa des larmes de joie avec abondance. Hérodote s’en aperçut , et en fit ses compliments au père du jeune homme, nommé Olore , et l’exhorta fortement à prendre un soin particulier de ce fils , qui montrait déjà un goût si marqué pour les belles-lettres , et qui pourrait un jour faire honneur à la Grèce. Les grands hommes ne peuvent être trop attentifs à encourager , par quelques louanges , des jeunes gens en qui ils aperçoivent des talents et de la bonne volonté. C’est peut-être à ce petit mol d’Hérodote que nous devons l’admirable histoire de Thucydide.
J’ai supposé que Thucydide pouvait avoir quinze ans lorsqu'il assista à la lecture qu’Hèrodote lit de son Histoire à Athènes. Suidas dit qu’il était encore enfant , ou plutôt encore jeune : m «««. Or, comme il n'ètaii né que treize ans après Hérodote, Hérodote lui-même n’en avait donc alors que vingt-huit, ce qui ajoute beaucoup au mérite de cet auteur, d’avoir, à cet âge, composé un ouvrage si estimable.
Hérodote, comblé de gloire, songea à retourner dans sa patrie : c’est où le cœur nous rappelle toujours. Quand il y fut arrivé, il exhorta ses compatriotes à chasser lç tyran qui les opprimait, et à se remettre en possession de la liberté , plus chère aux Grecs que la vie même. Ses exhortations eurent tout le succès qu’il en pouvait attendre , mais ne furent payées à son égard que d’ingratitude , par l’envie qu’une si glorieuse et si heureuse entreprise lui attira. Obligé de quitter une patrie ingrate , il crut devoir profiter d’une conjoaclure favorable qui se présenta fort à propos. C’était une colonie que les Athéniens envoyaient à Thurium, dans ta partie de l’Italie appelée la grande Grèce , pour repeupler et
« Marcellin de vllâ Tbuejdld. - SuldM.
rétablir cette ville. Il se joignit à la-colonie, alla s'établir avec elle à Thurium , et il y Qnil ses jours. Thurium était l'ancienne Sybaris, ou du moins cette ville fut bâtie dans le voisinage de Sybaris , et on y ramassa les restes de cette ancienne ville , ruinée par les Crotoniates.
Je diffère & parler de ce qui regarde le jugement qu’on doit porter d’Hérodote après que j’aurai traité l’article de Thucydide, afin de pouvoir les comparer ensemble.
THDCTOIDC.
On place la naissance de Thucydide au commencement de la 77’ olympiade', treize ans après celle d'Hérodote.
Il eut pour père Olore ( appelé ainsi du nom d’un roi de Thrace), et pour mère Hégésipyle. Il comptait parmi ses ancêtres l'ancien Miltiade, fils de Cypsèle, fondateur du royaume de la Chersouèse, qui du consentement de Pisislrate, s’était retiré en Thrace, et y avait épousé Hégésipyle, fille d’OIore, roi de Thrace, doDt la filleapparemment, qui portail le même nom, fut mère de notre historien.
Celui-ci étudia la rhétorique sous Antiphon, et la philosophie sous Anaxagorc. Il parle du premier dans son huitième livre', et dit qu’il fut d’avis d’abolir à Athènes le gouvernement populaire, et d'établir les qualre-ccnts.
Nous avons déjà dit qu’è l’âge de quinze ans’ il avait entendu avec un eztréme plaisir la lecturedel’liistoired’Hérodote.soit à Olympie, soit à Athènes.
Porté à l'étude par une inclination violente, il ne songea point i s’engager dans l’administration des affaires publiques : il eut soin seulement de se former dans les exercices militaires qui convenaient à un jeune homme de sa naissance. Il eut de l'emploi dans les troupes, et fit quelques campagnes.
A l'âge de vingt-sept ans * il fiit chargé en partie de conduire et d’établir a Thurium une nouvelle colonie d' Athéniens. Cet emploi l’oe-
■ An. M. 3333; »v. J. C. 471.— Marcellin, de vira Thorydid-, — Suidas.
< Thncyd. Ilb. 8. pas Mi
■ An. M. 3548;av. J.C.436.
* An. H. 3560; a». J. C. 44*.
cupa pendant trois ou quatre ans, après quoi il retourna à Athènes.
Pour lors il épousa une fille de Thrace fort riche et qui y possédait un grand nombre de mines. Ce mariage le mit fort à son aise, et lui fournit de quoi faire une dépense assez considérable. Nous verrons bientôt l'utile emploi qu’il en fit.
Cependant la guerre de Péloponnèse1 s’alluma dans la Grèce, et y excita de grands mouvements et de grands troubles. Thucydide, qui prévoyait qu’elle serait de longue durée*, et quelle aurait d’importantes suites, forma dès lors le dessein d’en- écrire l’histoire. L'important était d’avoir des mémoires bien fidèles et bien sûrs, et de se faire instruire de part et d’autre dans le dernier détail de toutes les circonstances de chaque expédition et de chaque campagne. C’est ce qu’il fit d’une manière admirable et qui a peu d’exemples.
Comme ilservait dans les troupes d’Athènes, il fut lui-mème témoin oculaire d'une bonne partie de ce qui se passa dans l’armée des Athéniens jusqu’à la huitième année de cette guerre3, c’esl-â-dire jusqu’au temps de son . exil, dont voici quelle fut l’occasion. Il avait été commandé pour aller au secours d’Amphipolis sur les frontières de la Thrace4, place d'une grande importance pour les deux partis. Brasidas, général des Lacédémoniens, le prévint et prit la ville. Thucydide de son côté prit Etone, située sur le Strymon. Cet avantage, qui était assez peu considérable en comparaison de la perte qu’avait faite Athènes par la prise d'Amphipolis, fut compté pour rien. On lui fit un crime â Athènes d’avoir manqué par sa lenteur à secourir Amphipoiis; et le peuple, animé par les cris tumultueux de Cléon, le punit de sa prétendue faute, et le condamna à l’exil.
Thucydide mit sa disgrâce à profit, et la fit servir à la préparation et à l'exécution du grand dessein qu’il avait formé, de composer l'histoire de cette guerre. Il employa tout le temps de son exil, qui dura vingt ans, â ramasser avec plus de soin que jamais des mé-
> An. M. 3573 ; »v. J. C. 431.
« Tbocydid. Ilb. &. png. 561
» An. M. 3580 ; av. J. C. 4it.
4 Tbacyd. lib. 4 , pag.'321.
moires. I>e séjour qu’il fit depuis ni temps-là, tantôt dans le pays de Sparte, tantôt dans celui d’Athènes, lui facilita extrêmement les recherches qu’il avait à faire. Il n’épargna point la dépense pour y réussir, et fit de grandes largesses à des officiers des deux partis pour être instruit par leur moyen de tout ce qui se passait dans les deux armées. 11 avait déjà employé la même voie pendant qu'il était dans le service.
Les Athéniens, après que Thrasybule eut chassé d’Athènes les trente tyrans1, permirent à tous les exilés de revenir, excepté aux I’isistratides. La tyrannie était tellement détestée à Athènes, que, près de cent après l’expulsion des Pisislratides, leur famille et leur nom y étaient encore en horreur. Thucydide profita de ce décret, et revint à Athènes après un exil de vingt ans : il en avait pour lors soixantehuit. Ce ne fut que dans ce temps, selon M. Dodwel, que Thucydide travailla réellement à la composition de son histoire, dont il avait ramassé jusque-là et disposait les matériaux avec un soin incroyable. Elle avait pour objet, comme je l'ai déjà dit, la fameuse guerre . du Péloponnèse, qui dura vingt-sept ans. Il ne i la conduisit que jusqu’à la vingt-unième année inclusivement. Les six années qui restaient furent suppléées par Théopompe et Xènophon.
11 employa dans son histoire le dialecte attique, comme le plus pur, le plus élégant, et en même temps le plus fort et le plus énergique : d’ailleurs c’était le langage d’Athènes sa patrie. Il nous avertit lui-même* qu’en la composant il chercha, non à plaire à ses lecteurs, mais à les instruire. C’est pourquoi il appelle son Histoire, non un ouvrage (ait pour l’ostentation , «y «»wjxa , mais un monument qui devait toujours durer, lr «<i. 11 la distribue régulièrement par années et par campagnes. Nous avons une traduction de cet excelcelicnl historien par M. d’Ablancourt.
On croit que Thucydide survécut l’espace de treize ans à son retour de l’exil, et à la fin de b guerre du Péloponnèse. Il mourut âgé déplus de quatre-vingts ans3, selon quelquesuns è Athènes, selon d’autres dans la Tlirace ,
i An. M. 3601 ; av. J. C. 403.
• Thucyd. lib. 1, pag. lâ et 16.
a An. M. 3613; av. J. 301. — In vili Cim. pag. ISO.
[ d'où l’on rapporta ses os à Athènes. Plutarque dit que de son temps on montrait encore le tombeau de Thucydide dans le monument mémo de b famille de Cimon.
Comparaison d 11£hodote et de Thucydide.
Denys d’Halicamasse, excellent historien et critique, dans une lettre adressée au grand Pompée, compare ensemble Hérodote et Thucydide, les deux historiens grecs les plus estimés, et marque le jugement qu’il en porte, tant pour le fond de l’histoire même que pour le style qui y est employé. Je rapporterai ici les principaux traits de cette petitedisserlation. H faut se souvenir que notre critique était d'Halicarnassc aussi bien qu’Hérodote, ce qui pourrait le faire soupçonner peut-être de quelque partialité en faveur de son compatriote.