‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 81 sur 178 · II. — Examen db l'é locution · texte numérisé non relu

II. — Examen db l'é locution

On peut considérer plusieurs choses dans ce qui regarde l'élocution.

La pureté, la propriété, l'élégance du langage. Ces qualités sont communes à nos deux historiens , qui y ont également excellé , niais en se tenant toujours dans la noble simplicité de la nature. Il est remarquable ' , dit Cicéron , que ces deux auteurs, contemporains des sophistes, qui avaient introduit un style lleuri, peigné, ajusté, et que Socrate, pour celte raison , appelait loyoHui ôàiovc, n'aient jamais donné dans ces petits ou plutôt frivoles ornements.

L'étendue ou la brièveté du style. C’est ici ce qui les distingue cl les caractérise particulièrement. Le style d'Hérodote est doux , coulant, élendu ; celui de Thucydide vif, concis , véhément. « L’un, pour me servir des termes « de Cicéron, est semblable à un fleuve tran- « quille qui roule ses eaux avec majesté; l’autre « à un torrent impétueux, et pour parler de « guerre il semble entonner la trompette 9. » Aller sine ullis salebris quasi sedatus amnis /luit : aller incilatior ferlur, et de bellicis rebus canil etiam quodammodo bellieum.

b Thucydide est si plein de choses, que a chez lui le nombre des pensées égale presb que celui des mots ; et en même temps il « est si juste et si serré pour l'élocution, qu'on b ne sait si ce sont les mots qui ornent les a pensées, ou les pensées qui ornent les a mots 3. » Qui ( Thucydides ) ita creber est

1 it Sophistes XayoSa'ààXov? flppc liai in Pbædro So- « craies... quorum salis arguta mulla , seU minuta quœ- « dam... Dtmiùmque dopicta. Quomagissunt Herodotus ■ Tbucydidesque mirabiies : quorum ©tas quum in eo- « rum tempora , quos nominamus, incidisscl , longissimè « lamcn ipsi a talibus dcllciis, vel potiùs ineptiis abfueb runt. a (Cic. in Orat.n. 39. )

s Oral. n. 39.

s Llb. 2, de Oral. n. 56.

rerum frequenlià , ut verboruin prope numer uni sententiarum numéro coruequatur ; Un porrà verbis apius et pressus, ut neseias utrùm res oratione , an verba sentcnliis illusirenlur. Ce style brusque, pour ainsi dire, est merveilleusement propre pour donner de la force et de l’énergie au discours , mais il y jette ordinairement beaucoup d’obscurité : et c’est ce qui est arrivé A Thucydide , surtout dans les harangues, qui sont, en beaucoup d’endroits, presque inintelligibles. Jpste illm eonciones ita multas habent obscuras abditasque senlentias. ciæ ut inlelligantur'. De sorte que la lecture de cet auteur demande une attention suivie , et devient une étude sérieuse. Au reste, il n’est pas étonnant que Thucydide, faisant allusion dans ses harangues b plusieurs circonstances notoires dans le temps, et devenues inconnues dans la suite , laisse des obscurités dans l’esprit des lecteurs, éloignés , par tant de siècles, de ces événements ; mais ce n’en est pas là la principale cause.

Ce qui vient d’étre dit montre ce qu’il faut penser de nos deux historiens par rapport aux passions, qui dominent, comme on le sait, dans l’éloquence , et en font le principal mérite. Hérodote réussit dans celles qui demandent de la douceur et de l’insinuation , Thucydide dans les passions fortes et véhémentes.

On trouve des harangues dans l’un et dans l’autre; mais elles sont plus rares et plus fortes dans le premier. Denys d’Halicarnasse trouve un défaut dans celles de Thucydide : c’est qu’elles sont uniformes et toujours sur le même ton , et que les caractères y sont mal observés; au lieu qu’Hérodote garde mieux les bienséances. Il est des personnes qui blâment en général dans l'histoire les harangues, surtout celles qui sont directes. J’ai répondu ailleurs à cette objection.

Je terminerai cet article, qui est devenu plus longqueje ne pensais, par l’élégant et judicieux caractère que trace Quintilien de nos deux auteurs , dans lequel il réunit une partie de ce qui a été dit jusqu'ici. Uistoriammulli scripsere4, ted nemo dubitat duos longé cœteris prœferendos , quorum diversa virlus laudem

< Oral. n. 30.

* Qu.mil. lib. 10, cap. 1.

peneest parent contée nia. Dentus, et brevis, et temper instant sibi Thucydides : dulcis, et randidus, et fusus Herodotus. Ille concitalii^ hic remissit affeelibus melior : ille concioutbus , hic sermonibus : ille ci, hic voluplate. « La Grèce a eu plusieurs historiens célèbres; a mais on convient qu'il y en a deux qui son' « fort au-dessus des autres, et qui , par de:. « qualités différentes, ont acquis une gloire « presque égale. L’un concis, serré, toujours « pressé1 d’arriver à son but; c’est Thucydide : « l'autre doux , clair, étendu ; c’est Hérodote. « L'un est plus propre pour les passions véhé- « mentes, l'autre pour celles qui demandent « de l'insinuation. L'un réussit dans les ha- « rangucs, l'autre dans les discours ordinaires. « Le premier entraîne par la force, le second « attire par le plaisir. » Ce qui ajoute , ce me semble, beaucoup nu mérite d'Hérodote et de Thucydide, c’est qu'ayant peu de modèles qu'ils pussent suivre , ils ont néanmoins tous deux porté l'histoire A sa perfection par une route différente.

L’estime générale des anciens (mur ces deux auteurs est pour eux un préjugé bien favorable. Il est difficile que tant de grands hommes se soient trompés dans le jugement qu’ils en portent.

xénoPMO*.

J'ai exposé ailleurs assez au long tout ce qui regarde les actions et les ouvrages de Xénoplion. Je n’en dirai ici qu'un mol , pour en rappeler le souvenir et les dates dans l'esprit du lecteur.

Xénophon , Ois deGryllus, naquit à Athènes la troisième année de la H-*- olympiade*. Il était plus jeune que Thucydide d'un peu plus de vingt ans. Il fut grand philosophe, grand historien , grand général.

Il s’engagea dans les troupes du jeune Oyais5, qui marchait contre son frère Artaxerce Mnémon , roi de Perse , pour le détrôner.

< Instan » tibi est difficile à rendre ; r'esl à dire qu'il est toujours pressé , qu'il se hâte d'aller à son but , qu'il y tend continuellement . sans le perdre de vue, sans se détourner, sans s'amuser.

* An M. 3554 ; av J. C. 450.

* An. M. 3603 ; av. J. C. 401.

C'est ce qui fut la cause de son exil , parce que les Athéniens étaient alors amis d’Arlaxerce. La retraite des dix mille, sous la conduite de Xénoplion , est connue de tout le monde , et a rendu son nom célébré à jamais.

Depuis son retour , il fut toujours employé dans les troupes Inoédémoniennes , d'abord dons la Thrace, puis dans l’Asie, jusqu'au rappel d'Agésilas, qu'il accompagna jusqu’en Béotie. Alors il se relira à Scyllonlc , où les Lacédémoniens lui avaient donné en propre une terre , située assez près de la ville d'Elide.

Sa retraite ne fut pas oisive. Il profita du repos qu* elle lui laissait pour composer ses histoires. Il commença par la Cyropidit , qui est l’histoire du grand Cyrus renfermée en huit livres. Elle fut suivie de celle du jeune Cyrus, qui est la fameuse expédition des dix mille, en sept livres ; puis il écrivit l’histoire grecque en sept livresaussi, qu’il commença où Thucydide avait flni la sienne. Elle contient l’espace à peu prés de quarante-huit ans , depuis le retour d'Alcibiade dans l'Attique jusqu’à la bataille de Manlinée. Il a fait aussi plusieurs traités particuliers sur des sujets historiques.

Son style, sous un air de simplicité et de douceur naturelle , cache des grâces inimitables, que les personnes d’un goât peu délicat sentent et admirent moins , mais qui n'ont pas échappé à Cicéron , et qui lui ont fait dire « que les muses paraissaient avoir parlé par « la bouche de Xénophon. » Xenophonlis voce mutas quasi locutas feront '.

Quintilien*, dans l'éloge qu’il nous en a laissé, ne fait presque qu’étendre cette pensée. Quid ego commemorem Xenophonlis jucunditatem illam inaffeelalam , sed quant nulla possit affectatio consequi f ut ipsee finxisse sermonem Gratiœ videantur : et , quod de Pericle veteris comadice testimonium est , in hune transferri justissimè possit , in /abris ejus sedisse quamdam persuadendi deam. «Quelles louanges ne mérite point cette « douceur charmante de Xénophon, si simple,

« si éloignée de toute affectation , mais que « nulle affectation ne saura jamais atteindre !

« Vous diriez que les Grâces elles-mêmes ont « composé son langage; et l’on pourrait lui

’ Oral. n. G2.

1 Lit). 10, cap. 1. ,J

« appliquer justement ce que l’ancienne comé- « die disait de Périclès , que la déesse de la « persuasion résidait sur ses lèvres. »

Ctésias, de Cnide, était contemporain de Xénophon. Il fut fait prisonnier après la bataille que le jeune Cyrus livra contre son frère Artaxerce. Ayant guéri le roi de la blessure qu’il y avait reçue, il exerça la médecine dans la cour de Perse avec beaucoup de réputation , et demeura auprès du prince peudant dix sept ans.

Il écrivit l’histoire des Assyriens et des Perses en vingt-trois livres. Un des fragments que I’hotius nous a conservés ' (car il ne nous reste de Ctésias que des fragments1, nous apprend que dans les six premiers livres il traitait de l'histoire d’Assyrie , et de tout ce qui y était arrivé avant l’empire des Perses ; et que depuis le septième jusqu’au treizième inclusivement , il rapportait tout ce qui regarde les règnes de Cyrus, de Cambyse, du Mage , de Darius et de Xcrxès *. Il avait conduit l’histoire des Perses jusqu’à la troisième année de la 95* olympiade , où Denys l'ancien , tyran de Syracuse , faisait de grands préparatifs de guerre contre les-Carthaginois.

Il contredit presque en tout Hérodote5, et s’attache particulièrement à le décrier. Mais le décri est tombé sur lui-méme, et il est regardé par tous les savants comme un écrivain rempli de mensonge et indigne d’être cru , ainsi que l’appelle Aristote*. Il s’est aussi écarté fort souvent des récits de Xénophon. On s'étonne que Diodore de Sicile, Trogus Pompeius , et quelques autres , aient suivi Ctésias préférablement à Hérodote et même à Xénophon. Ce qui les a trompés, sans doute, est l'assurance avec laquelle il affirme qu’il n’avance rien, dans scs écrits, dont il n’ait été témoin oculaire, ou qu’il n’ait appris des Perses mêmes, et puisé dans leurs archives.

POLTJIE.

J'ai déjà parlé de ce célèbre écrivain en

» Photius.

* Diod. Ilb 14. pag. 275.

* Pholius.

4 Où* âÇiéjrtffTOf.

quelques endroits de mon histoire que je me contenterai d’indiquer, ajoutant ici seulement ce qui me paraîtra le plus nécessaire pour avoir quelque idée du caractère, des actions et des ouvrages de ce grand homme. On en trouve la vie assez étendue , et fort bien écrite, à la tête de la nouvelle traduction de Polybe : j’en ferai bon usage , mais en l’abrégeant beaucoup.

Polybe était de Mégalopolis , ville du Péloponnèse dans l’Arcadie. Il vint au monde environ l'an 548 de la fondation de Rome.Son père se nommait Lycortas, illustre par la fermeté avec laquelle il soutint les intérêts de la république des Achéens pendant qu’il la gouvernait.

Il fut élevé , comme tous les enfants de sa nation, dans un grand respect pour la Divinité : pieux sentiment où les Arcadiens mettaient leur principale gloire, et dans lequel il persévéra si constamment pendant toute sa vie, qu’il est peu d’auteurs profanes qui aient pensé de la Divinité plus religieusement , et qui en aient parlé avec plus de dignité.

Il eut pour maître dans la politique Lycortas son père, grand homme d’état; et pour la guerre Philopémen , un des plus habiles et des plus intrépides capitaines de l'antiquité. Il fit usage des excellentes leçons qu'il en avait reçues dans les diverses négociations et les différentes affaires où il fut employé , soit avec son père , soit seul , surtout pendant la guerre des Romains contre Persée , dernier roi de Macédoine, comme je l’ai marqué en son lieu.

Les Romains , après la défaite de Persée ‘, songèrent à humilier et à punir ceux des Achéens qui avaient été les plus fermes à soutenir la liberté de la ligue achéenne, et qui avaient paru contraires à leurs vues et A leurs intérêts. On en enleva mille, qui furent emmenés à Rome : de ce nombre fut Polybe.

Pendant le séjour qu’il y fit, soit que sa réputation l’y eût prévenu, soit que sa naissance ou son mérite le fît rechercher des plus grands de Rome, il gagna l’amitié de Q. Fabius et du jeune Scipion, tous deux fils de Paul Émile et adoptés, l’un par Q. Fabius, l’autre par

• An. M. 3800, av. J. C. Sot

> An. M. 3837; av. I. C. 167.

P. Cornélius Scipion, fils de Scipion l'Africain. II leur prêtait ou empruntait des livres, et s’entretenait avec eux sur les matières qui y étaient traitées. Charmés tous deux de ses grandesqualités, ils obtinrent du préteur qu’il ne sortirait pas de Rome avec les autres Achéens. Ce qui se passa pour lors entre le jeune Scipion, âgé seulement de dix-huit ans, et Polybe, et qui donna lieu A la liaison intime qui se forma depuis entre eux, est, ce me semble, un morceau d’histoire des plus intéressants, et qui peut être d’une grande instruction pour la jeune noblesse. J'ai rapporté ce trait à la fin de l’histoire des Carthaginois.

Ce fut apparemment à Rome que Polybe composa la plus grande partie de son histoire, ou du moins qu’il assembla des mémoires pour la composer. Où pouvait-il mieux s’instruire des événements qui s'étaient passés, ou pendant tout le cours de la seconde guerre punique, que dans la maison des Scipion ; ou pendant les campagnes contre Persée, que dans celle de Paul Emile? Il en est de même de toutes les affaires étrangères qui se passèrent du temps qu’il était à Rome, ou qu’il accompagnait Scipion. Toujours à portée de voir par lui-même, ou de recevoir les nouvelles de la première main, il ne pouvait manquer d’être informé exactement de tout ce qui arrivait de plus mémorable.

Les Achéens ', après bien des requêtes inutilement présentées au sénat, obtinrent enfin le retour de leurs exilés : ils n'étaient plus qu’au nombre de IroisTents. Polybe n’usa pas de cette permission pour revoir Mégalopolis ; ou, s’il s’en servit, il ne tarda pas à rejoindre Scipion, puisque, trois ans après, il était avec lui au siège de Carthage. Après cette expédition, il fit quelques voyages par rapport A l'histoire , qu'il avait toujours en vue. Mais quelle fut sa douleur lorsqu’en revenant daus le Péloponnèse*, il vit la destruction et l’incendie de Corinthe, sa patrie, réduite en province de l'empire romain, et obligée de subir les lois d'un magistrat étranger qui devait y être envoyé de Rome tous les ans! Si quelque chose fut capable de le consoler dans une cou-

> An M .383»; «Y. J.C. <60.

> An. M 3838 iv. J.C 146.

joncturc si funeste, ce fut la facilité que lui donna son crédit auprès des Romains pour obtenir quelques adoucissements au malheur de ses concitoyens , et l'occasion qu’il eut de défendre la mémoire de Philopémen, son maître dans la science de la guerre, dont on voulait abattre les statues. J'ai raconté ce fait.

Après avoir rendu plusieurs services à sa patrie, il retourna joindre Scipion à Rome , d'où il le suivit à Numancc1, au siège de laquelle il était présent. Scipion mort, il reprit la route de son pays ; ( car quelle sûreté y avait-il a Rome pour Polybe après que Scipion avait été mis à mort par la faction des (îracques) et ayant joui dans le sein de sa patrie5, pendant six ans, de l’estime, de la reconnaissance et de l'amitié deses chersciloyens, il mourut, à l’Age de quatre-vingt-deux ans, d'une blessure qu'il s’était faite en tombant de cheval. .

tes principaux ouvrages qu'il a composés sont : la vie de Philopémen ; un livre sur la tactique, ou l’Art de ranger les armées en bataille; l'Histoire de la guerre de Numance , dont Cicéron parle dans sa lettre A Luccéius; et son Histoire universelle. Il ne nous reste de tous ces ouvrages que le dernier, et encore bien imparfait. Polybe l'appelle lui-même Histoire universelle , non par rapport au temps , mais par rapport aux lieux , parce qu’elle contenait non-seulement les guerres des Romains, mais tout ce qui s'était passé dans le monde connu pendant l'espace de cinquante-trois ans, c’est-A-dirc depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu'à la réduction du royaume de Macédoine en province de l'empire romain.

Nulle histoire ne présente, dans un aussi court espace de temps que celui dont il s’agit ici, un si grand nombre d'événements, tous décisifs et de la dernière importance : la seconde guerre punique entre les deux peuples de la terre les plus puissants et les plus belliqueux, laquelle mit Rome d’abord à deux doigts de sa perle ; puis, par un retour surprenant, abattit Carthage, et fraya le chemin à sa ruine totale : ensuite la guerre contre Phi-

i An- M 3877 ; av. J. C. 127.

* Lurinn. in Macro!), pag. 612. — Ah M 3883; av. J. C. 1*1.

lippe, que l'ancienne gloire des rois de Macédoine et le nom d’Alexandre-le-grand, encore redouté en un certain sens, rendaient formidable : la guerre contre Anliochus, le plus opulent roi de l’Asie, qui traînait après lui par terre et par mer des armées très-nombreuses; et celle contre les Etolicns, peuple féroce, et qui prétendait ne le céder à aucune nation en courage et bravoure : colin la dernière guerre de Macédoine contre Persée, laquelle porta le coup mortel à cet empire autrefois si terrible, et pour qui le monde entier était trop étroit. Ce furent tous ces événements, renfermés dans l’espace d’un peu plus de cinquante ans, qui firent sentir à l’univers étonné ce que c’était que la grandeur romaine, et comment Rome était destinée pour commander à tous les peuples de la terre. Or Polybe pouvait-ii souhaiter un sujet d’histoire plus grand, plus magnifique, plus intéressant?

Tous les faits arrivés pendant cet espace de temps remplissaient trente-huit livres, au-devant desquels il en avait mis deux pour servir comme d’introduction aux autres, et de continuation à l’histoire de Timée. Il y avait donc en tout quarante livres, dont nous n’avons que les cinq premiers qui soient tels que Polybe les avait laissés, des fragments quelquefois assez considérables des douze livres suivants, avec les Ambassades et les Exemples de vertus et de vices , que l'empereur Constantin Porphyrogénète, au dixième siècle , avait fait extraire de l’Histoire de Polybe, pour les insérer dans ses l’andecles politiques; grande compilation, où l’on voyait rangé sous certains titres tout ce que les anciens historiens avaient écrit sur certaines matières, et où l’on pouvait s’instruire de ce qui s’était fait dans les différents cas .où l’on se trouvait soi-même, sans avoir la peine de lire ces historiens.

Voilà le véritable usage et la grande utilité de l’histoire, qui est, à proprement parler, la science des rois, des généraux d’armée , des ministres, et de tous ceux qui sont employés au gouvernement : car les hommes sont toujours les mêmes, ils se conduisent dans tous les temps par les mêmes principes, et ce sont presque toujours les mêmes ressorts qui font mouvoir les états, et qui y causent les diverses révolutions qui y arrivent. Ce prince était donc

bien sage de songer à établir dans son empire une espèce de conseil stable et perpétuel, composé de ce qu’il y avait eu dans toute 1 antiquité, et en tout genre, de personnes plus éclairées, plus prudentes, plus expérimentées. Cependant ce dessein, si louable en lui-même , est devenu funeste à tous les siècles suivants. Dès qu’on cul pris l’habitude (et notre paresse nous y conduit bientôt) de ne consulter que ces abrégés, on regarda les originaux comme inutiles, et l'on ne se donna pins la peine de les copier. C'est à quoi l'on attribue la perte de plusieurs ouvrages importants, quoique sans doute d'autres causes y aient encore contribué. Ces abrégés mômes dont je parle en sont un exemple : de cinquante titres qu ils renfermaient, il ne nous en reste que deux; s’ils nous avaient été conservés en entier, ils auraient pu en quelque façon nous consoler de la perte des originaux. Mais tout a subi le sort commun des choses humaines, et ne laisse que matière à nos regrets.

Quel dommage qu’une histoire comme celle de Polybc soit perdue! Qui apporta jamais plus d’attention et d’evactilndc ù s assurer des faits que lui ? Pour ne pas se tromper dans la description des lieux, chose très-importante dans le récit militaire d une attaque, d’un siège , d’une bataille ou d’une marche, il s'y était transporté lui-même, et avait fait dans cette seule vue une infinité de voyages. La vérité était son unique étude. C’est de lui que l’on tient cette maxime célèbre, que la vérité est à l'histoire ce que les yeux sont aux animaux 1 ; que comme ceux-ci ne sont d’aucun usage dès qu’on leur a crevé les yeux, de même l’histoire , sans la vérité , n’est qu’une narration amusante et infructueuse.

Mais on peut dire qu’içi ce qu’il y a de moins à regretter, ce sont les faits. Quelle perte irréparable que les excellentes règles de politique et les solides réflexions d'un homme, qui , naturellement porté au bien public , en avait Tait toute son étude, qui pendant tant d’années s'était trouvé dans les plus grandes affaires, qui avait gouverné lui-même, et du gouvernement duquel on avait été si satisfait ! Voilà ce qui fait le principal mérite de Polybe,

et ce qu'un lecteur de bon goût doit principalement y chercher : car, il en faut convenir, les réflexions (j’entends celles d’un homme sensé comme Polybe) sont l’àme de l'histoire.

On lui reproche ses digressions. Elles sont longues et fréquentes, je l'avoue, mais remplies de tant de faits curieux et d’instructions utiles, qu’on doit non-seulement lui pardonner ce défaut, si c’en est un, mais même lui en savoir gré. D’ailleurs , il faut se souvenir que Polybe avait entrepris l'histoire universelle de son temps, comme il en a donné le litre à son ouvrage; ce qui doit suffire pour justifier ses digressions.

Denys d'Halicarnasse , critique fort célèbre dans l'antiquité, porte de noire historien un jugement qui doit le rendre bien suspect luimême en matière de critique. Il dit nettement et sans circonlocution qu’il n’y a point de patience à l’épreuve de la lecture de Polybe; et la raison qu’il en apporte, c’est que cet auteur n’entend rien à l’arrangement des mots: c'està-dire qu’il aurait voulu trouver dans son histoire des périodes arrondies, nombreuses, cadencées , telles qu'il les emploie lui-même dans la sienne , ce qui est un défaut essentiel en matière d'histoire. Un style militaire, simple, négligé, se pardonne à un écrivain tel que le nôtre, plus attentif aux choses mêmes qu’aux tours et à la diction. Je n'hésite donc point à préférer au jugement de ce rhéteur celui de Brutus', qui, loin de trouver la lecture de Polybe ennuyeuse , s'en occupait continuellement , et en faisait des extraits dans ses heures de loisir. On le trouva appliqué à cette lecture la veille du jour où se donna In fameuse bataille de Pharsale.

IllODORF, DE SICILE.

Diodore était d’Agyrium , ville de Sicile, ce qui l'a fait appeler Diodore de Sicile , pour le distinguer de plusieurs autres écrivains de ce nom. Il a vécusoùs Jules César et sous Auguste.

Son ouvrage a pour titre , Bibliothèque historique. Il comprend en effet l’histoire de presque tous les peuples de la terre , qu’il faisait passer comme en revue devant son lecteur :

1 Poljb. !ib. 3, pag. 13.

IMut. in Krul. pag DSÔ.

Égyptiens , Assyriens , Mèdes , Perses , Grecs, Humains, Carthaginois , et d'antres encore. Il comprenait quarante livres, dont il nous trace lui-même l'idée et la -suite dans sa préface. Les sis premiers , dit-il , contiennent ce qui s’est passé avant la guerre de Troie , c'est-à-dire tous les temps fabuleux : dans les trois premiers sont les antiquités barbares , dans les trois autres les antiquités grecques. Les onze suivants comprennent l’histoire de tous les peuples , depuis la guerre de Troie jusqu’à la mort d’Alexandre -le-Grand inclusivement.

Dans les vingt-trois autres , cette histoire générale est continuée jusqu’au commencement de la guerre contre les Gaulois, où Jules César, après avoir subjugué plusieurs nations gauloises très-belliqueuses, porta les limites del’empire romain jusqu'aux îles britanniques.

De ces quarante livres il ne nous en reste que quinze, avec quelques fragments qui nous ont été conservés principalement par Photius et par les extraits de Constantin Porphyrogénète. On a les cinq premiers de suite.

Dans le premier, Diodore traite de l’origine du monde, et du ce qui regarde l’Egypte.

Dans le second, des premiers rois d’Asie depuis Ninus jusqu'à Sardanapale, des Mèdes, des Indiens, des Scythes, des Arabes;

Dans le troisième, des Ethiopiens et des Libyens :

Dans le quatrième , de l’histoire fabuleuse des Grecs;

Dans le cinquième , de l’histoire fabuleuse de la Sicile , et des autres lies.

Les livres six, sept , huit , neuf et dix , sont perdus.

Les sept qui suivent, depuis le onzième jusqu’au dix-septième inclusivement, renferment l'histoire de quatre-vingt-dix ans, depuis l'expédition de Xerxès dans la Grèce jusqu'à la mort d’Alexandre-le-Grand.

Les trois suivants , savoir les dix-huit , dixneuf et vingt , traitent des différends et des guerres entre les successeurs d’Alexandre jusqu'aux dispositions pour la bataille d’Ipsus. Et là finit ce qui nous reste de l’histoire de Diodore de Sicile , dans l’endroit le plus intéressant , et dans le moment même où va se donner un combat qui décidera du sort des successeurs d’Alexandre.

Dans ces dix derniers livres , qui renferment proprement l’histoire suivie des Perses , des Grecs et des Macédoniens , Diodore y joint aussi l’histoire des autres peuples, et en particulier celle des Romains , selon que les événements concourent avec son principal objet.

Diodore nous marque lui-même dans sa préface qu’il employa trente années à la composition de son histoire. Le long séjour qu’il lit à Rome lui fut pour cela d’un grand secours. 11 parcourut aussi , non sans courir beaucoup de risques , plusieurs provinces de l’Europe et de l’Asie , pour s’assurer par lui-même de la situation des villes et des autres lieux dont il devait parler , ce qui n’est pas indifférent pour la perfection de l’histoire.

Son style n’est point élégant ni orné, mais simple , clair , intelligible , et cette simplicité n’a rien de bas ni de rampant.

Il n’approuve pas qu’on interrompe le fil de l’histoire par de fréquentes et de longues harangues 1 : il n’en rejette pourtant pas entièrement l’usage, et croit qu’on les peut employer fort à propos quand l’importance de la matière semble le demander. Après la défaite de Nicias*, on délibéra dans l’assemblée de Syracuse quel traitement on devait faire aux prisonniers athéniens. Diodore rapporte les harangues de deux orateurs, qui sont longues et fort belles , surtout la première.

On ne doit pas compter absolument sur les dates de chronologie , ni sur les noms , soit des archontes d’Athènes , soit des tribuns des soldats et des consuls de Rome, où il s’est glissé plusieurs fautes.

Cette histoire présente de temps en temps des réflexions fort sensées et fort judicieuses. Diodore surtout a grand soin de rapporter le succès des guerres et des autres entreprises , non au hasard ou à une fortune aveugle', comme le font plusieurs historiens, mais à une sagesse cl à une providence qui préside à tous les événements.

Tout bien pesé et bien examiné, on doit faire un grand cas des ouvrages de Diodore qui sont parvenus jusqu’à nous, et regretter beau-

' Diod. lib. '20.pag.7iG.

• Diod. lib. 13 jrag 1 19-161.

coup la perte des autres qui auraient jeté une grande lumière sur toute l'histoire ancienne.

dents d’halicannaue.

L’historien dont nous parlons nous apprend lui-méme , dans la préface de son ouvrage , le peu que l'on sait touchant sa personne et son histoire. Il était d’Halicarnasse , ville de Carie dans l'Asie mineure, patrie du grand Hérodote. Il eut pour père Alexandre qui n'est point connu d'ailleurs.

Il aborda en Italie vers le milieu de la 187' olympiade1 , dans le temps que César Auguste mit fin à la guerre civile qu'il soutint contre Antoine. Il demeura vingt-deux ans à Rome, et il employa ce temps è y apprendre dans une grande exactitude la langue latine , à s'instruire de la littérature et des écrits des Romains, et surtout à s'informer avec soin de ce qui avait rapport à l'ouvrage qu'il méditait : car il parait que c'était là le motif de son voyage.

Pour se mettre en état d’y mieux réussir , il fit une étroite liaison avec ce qu’il y avait de plus savants hommes à Rome , et eut avec eux de fréquents entretiens. A ces conversations de vive voix , qui étaient pour lui d'un grand secours, il joignit une étude profonde des historiens romains les plus estimés , tels que Caton, Fahiqs Pictor, Yalérius Antias, Licinius Macer , que Tilc-Live cite fort souvent.

Quand il se crut suffisamment instruit de tout ce qu’il jugeait nécessaire à l’exécution de son dessein , il se mit à travailler. Le titre de son ouvrage est , les Antiquités romaines ; et il l'appela ainsi , parce qu’en écrivant l’histoire de Rome, il remonte jusqu'à sa plus ancienne origine. Il avait conduit son histoire jusqu'au commencement de la première guerre punique , et il s'était arrêté à ce terme, parce que son plan était d’éclaircir la partie de l'histoire romaine la moins connue. Or, depuis les guerres puniques, cette histoire a été écrite par des auteurs contemporains , qui étaient entre (es mains de tout le monde.

Des vingt livres qui composaient les antiquités romaines , nous n’avons que les onze

> Ad. M 3973; av. I. C. 31

premiers , qui ne mènent qu’à l’an 312 de la fondation de Rome. Les neufs derniers, qui renfermaient tout ce qui se passa jusqu’à 488 selon Caton, 490 selon Varron, sont péris par l’injure du temps. A chacun des auteurs anciens dont nous parlons , nous sommes presque toujours obligés de regretter la perte d’une partie de leurs ouvrages , surtout quand ces auteurs sont excellents , comme l’est celui dont il s’agit ici.

On a encore de lui quelques fragments au sujet des ambassades , qui sont des morceaux détachés et fort imparfaits. Les deux titres qui nous restent de Constantin Porphyrogénète nous en ont aussi conservé plusieurs fragments.

Photius, dans sa bibliothèque, parle des vingt livres des antiquités, comme d’un ouvrage entier qu’il avait lu. Il cite de plus un abrégé que Denys d’Halicarnasse avait fait de son histoire , en cinq livres. Il en loue la justesse , l’élégance et la précision , et il ne fait point de difficulté de dire que cet historien , dans sonEpilome, s’était surpassé lui-même.

Nous avons deux traductions assez récentes de l’histoire de Denys d’Halicamasse , qui ont chacune leur mérite particulier, mais dans un genre différent. Il ne m’appartient point d’en faire la comparaison , ni de mettre l’une andessus de l’autre ; je laisse ce soin au public, qui est en droit de porter son jugement sur les ouvrages qui lui sont abandonnés. Je me propose seulement d’en faire grand usage dans la composition de l’histoire romaine.

Le père Le Jay, jésuite, dans la préface qu’il a mise à la tête de sa traduction de Denys d’Halicarnasse, trace de cet auteur un portrait et un caractère auquel il serait difficile de rien ajouter. Je ne ferai presque que le copier , mais en l’abrégeant dans quelques endroits.

Tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé avec quelque connaissance de son histoire reconnaissent dans lui un génie facile, une érudition profonde, un discernement exact , et une critique judicieuse. Il était versé dans tous les beaux-arts, bon philosophe, sage politique, excellent rhéteur. Il s’est peint dans sou ouvrage sans y penser. On l’y voit ami de la vérité , éloigné de toute prévention.

tempérant, plein de zèle pour sa religion , déclaré contre les impies qui niaient une Providence.

Il ne se contente pas de raconter les guerres du dehors; il décrit avec le même soin les exercices de la paix , qui contribuent au bon ordre du dedans , et qui servent à entretenir l'union et la tranquillité parmi les citoyens. Il ne fatigue point par des narrations ennuyeuses. S'il s’écarte en des digressions, c'est toujours pour apprendre quelque chose de nouveau et capable de faire plaisir à ses lecteurs. Il mêle dans ses récits des réflexions morales et politiques, qui sont l'Ame de l’histoire, et le principal fruit qu'on eu doive tirer. 11 traite les matières avec beaucoup plus d’abondance et d'étendue que Tite-live ; et ce que celui-ci renferme dans ses trois premiers livres , l'auteur grec en fait la matière de onze livres.

Il est constant que, sans ce qui nous reste de Dcnys d'Halicarnasse , nous ignorerions plusieurs choses donll'ite-Live et les autres historiens latins ont négligé de nous instruirc.el dont ils ne parlent que très-superflciellement. Il est le seul qui nous ait fait connaître à fond les Romains, qui ait laissé à la postérité un détail circonstancié de leurs cérémonies, du culte de leurs dieux, de leurs sacrifices, de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leur discipline, de leurs triomphes, de leurs comices ou assemblées, du dénombrement et de la distribution du peuple en classes et en tribus. Nous lui sommes redevables des lois de Uomulus, de celles de Numa cl de Servius et de beaucoup d’autres choses pareilles. Comme il n’écrivait son histoire que pour instruire les Grecs, ses compatriotes, des faits et des mœurs des Romains qui leur étaient inconnus, il s’est cru obligé à une plus grande attention sur ce point que les autres historiens latins , qui n’étaient pas dans le même casque que lui.

A l’égard du style que l’historien grec et l’historien latin ont employé dans la composition de leur ouvrage , le père Le Jay se contente du jugementqu’eua porté Henri Étienne : « que l'histoire romaine ne pouvait être mieux « écrite que l’a fait en grec Denys d’Halicar- « nasse, et Tite-Live en latin. »

Pour moi , je suis bien éloigné de souscrire à ce jugement , qui met une sorte d’égalité

entre Denys d’Halicarnasse et Tite-Live, et qui semble les ranger tous deux sur une même ligne par rapport au style. Je trouve entre eux sur ce point une différence infinie. Chez l’auteur latin, les descriptions, les images, les harangues, tout est plein de beauté, denoblesse, de grandeur , de force , de vivacité : chez le grec , en comparaison de l’autre , tout est faible , prolixe , languissant. Je voudrais que les bornes de mon ouvrage me permissent d’insérer ici l’un des plus beaux faits de l’histoire ancienne de Rome , c’est le combat des Iloraces et des Curiaccs, et de comparer ensemble les deux récits. Dans Tilc-Live, le lecteur croit assister réellement au combat. Au premier aspect des épées nues, au bruit et au cliquetis des armes, à la vue du sang qui coule des blessures des combattants, il se sent pénétré d’horreur. 11 partage avec les Romains et les Albains les divers sentiments de crainte, d’espérance, de douleur, de joie, qui se succèdent alternativement de part et d’autre. 11 est continuellement en suspens dans l’attente inquiète du succès qui va décider du sort des deux peuples. Le récit de Denys d’Halicarnasse , qui est beaucoup plus long , ne cause dans le lecteur presque aucun de ces mouvements. On le parcourt de sang-froid, sans sortir de sa situation tranquille et naturelle , et l’on n’est point comme enlevé hors de soimême par les violentes secousses que l’on sent dans Titc-Livc à chaque changement qui arrive dans le sort des combattants. Denys d’Halicarnasse peut avoir par d’autres côtés plusieurs avantages sur Tilc-Live : mais, pour le style, il me semble qu’il ne peut point lui être comparé.

Page 1