PHILO*. A PION
Philon était un Juif d’Alexandrie, de la race sacerdotale , et des plus illustres familles de toute la ville. Il avait étudié avec un grand soin les livres sacrés qui faisaient la science des Juifs. Il se rendit aussi très-célèbre dans les lettres humaines , et dans la philosophie, surtout dans celle de Platon. Il fut député par les Juifs d’Alexandrie vers l’empereur Calus Caligula pour maintenir le droit de bourgeoisie qu’ils prétendaient avoir dans cette ville.
Outre beaucoup d'autres ouvrages, il écrivit en cinq livres, selon Eusèbe, les maux que les Juifs souffrirent sous Caïus Nous n’en avons conservé que les deux premiers , dont l'un a pour titre. Légation à Caïus s. Les trois autres ont été perdus. On dit que Philonnynnllu sous Claude , en plein sénat , les écrits qu'il avait faits contre l’impiété de Caïus , ils y furent si estimés, qu'on les fit mettre dans la bibliothèque publique.
Apion , ou Appion , était Égyptien . né à Oasis, à l’extrémité de l'Égypte. Mais , ayant obtenu le droit de bourgeoisie à Alexandrie, il se fit passer pour Alexandrin. Il était grammairien de profession , comme on appelait alors ceux qui étaient habiles dans les lettres humaines et dans la science de l'antiquité. Il tut mis à la tâte des députés que ceux d'Alexandrie envoyèrent à Rome vers Caïus contre les Juifs de la même ville.
Il avait été élevé par Didyme *, célèbre grammairien d'Alexandrie. C'était un homme de grande littérature, et qui possédait parfaitement l’histoire grecque , mais fort plein de lui-même et entêté de son mérite.
Ce qu’on cite de lui, c’est son Histoire d'Égypte, où il renfermait presque tout ce qu'il y avait de plus mémorable dans ce pays si fameux. Il y parlait fort mal contre les Juifs, et encore plus dans un autre ouvrage, où il avait ramassé contre eux toutes sortes de calomnies.
L’histoire d’un esclave nommé Androcle *, qui fut nourri trois ans par un lion, qu’il avait guéri d’une plaie , et reconnu ensuite par le même lion à la vue de toute la ville de Rome, lorsqu’il était exposé aux bêles, doit être arrivée vers le temps dont nous parlons, puisque Appion, de qui Aulu-Gelle la cite, assurait l’avoir vue de scs yeux. L’esclave en eut la vie et la liberté pour récompense, avec le lion même. Cette histoire est décrite fort au long dans Aulu-Celle et mérite d’être lue.
josème.
Josèphe était de Jérusalem , et de la race
1 F.uàcb. lib. 2, cap. 5.
* Euscb. lib. 2, cap. 18.
1 Suidas. - Aul. OU. lib. o, cap. 11.
4 ld. ibid.
sacerdotale. Il naquit en la première année de Caïus'. Il fut si bien instruit, qu’à l’âge de quatorze ans les pontifes mêmes le consultaient sur ce qui regardait la loi. Après avoir examiné avec soin les trois sectes qui partageaient alors les Juifs, il choisit celle des Pharisiens.
A l’âge de dix-neuf ans* .il commença à prendre part aux affaires publiques.
Il soutint avec un courage incroyable le siège de Jotnpat , qui dura près de sept semaines ’. La ville fut prise en la treizième année de Néron. Celte prise coûta bien cher aux Romains , et Yespasien y fut blessé. On y compta quarante mille Juifs de tués. Josèphe , qui s’était caché dans une caverne , fut enfin contraint de se rendre à Vespasien.
Je ne rapporte point tout ce qui se passa depuis ce temps-là jusqu'au fameux siège et à la prise de Jérusalem : il en fait lui-même le récit fort au long, et l'on peut le consulter. Je remarque seulement que pendant toute cette guerre , et lors même qu’il était encore captif, Vespasien et Tile voulurent toujours l’avoir auprès d’eux : de sorte qu’il ne s'y passait rien du tout dont il n’eût une entière connaissance; car il voyait lui-même tout ce qui se faisait du côté des Romains , et l'écrivait exactement; et il apprenait des transfuges, qui s’adressaient tous à lui , ce qui se passait dans la ville , qu'il ne manquait pas sans doute aussi d’écrire aussitôt.
Ce fut apparemment après la prise de Jotapat, et lorsqu’il se vit engagé à vivre avec les Romains , qu’il apprit la langue grecque. Il avoue qu’il ne put jamais la bien prononcer, parce qu’il ne l’avait pas apprise de jeunesse4, les Juifs estimant peu l’étude des langues. Photius juge que sa phrase est pure.
Après que la guerre fut finie5, Tite, s’en allant à Rome , l'y amena avec lui. Vespasien le fit loger dans la maison qu’il avait avant que d'être empereur, le fit citoyen romain , lui assigna une pension , lui donna des terres dans la Judée, et lui témoigna beaucoup d’affection tant qu’il vécut. Ce fut sans doute Vespasien
1 An. J. C.. 37. — Joseph, in \ili su*.
• An. J. C. S6
■ An. i. C. 67.
• Alltlq. lib. 20 . cap. 9.
• I'hot. cap. 47. — An. J. C. 71.
qui , en le faisant citoyen , lui donna le nom de Flavius, qui était celui de sa famille.
Dans le loisir que Josèphe avait à Rome, il s’occupa à écrire l'histoire de la guerre des Juifs sur les mémoires qu’il' en avait dressés.
Il la traduisit ensuite en grec pour les peuples de l’empire, en remontant jusqu’au temps d’Antiochus Kphiphanc et des Machabécs.
Josèphe fait profession d’y rapporter avec une entière sincérité tout ce qui s’est fait de part et d’autre, ne se réservant de 1’aflection qu’il avait pour sa nation que le droit de plaindre quelquefois ses malheurs , et de détester les crimes des séditieux qui en avaient causé la ruine totale.
Dès que son histoire grecque fut achevée, il la présenta à Vesposien et à Tite, qui en furent extrêmement satisfaits. Celui-ci, dans la suite , ne se contenta pas d’ordonner qu’elle fût rendue publique , et mise dans une bibliothèque ouverte & tout le monde; mais il signa de sa main l'exemplaire qui y devait être mis, pour montrer qu’il voulait que ce fût d’elle seule que tout le monde apprît ce qui s’était passé pendant le siège et à la prise de Jérusalem.
Outre la sincérité et l’importance de cette histoire, où l’on trouve l’accomplissement entier et littéral des prédictions de Jésus-Christ contre Jérusalem , et la vengeance terrible que Dieu tira de cette malheureuse nation pour la mort qu’elle avait fait souffrir à son fils, l’ouvrage en lui-même est fort estimé pour sa beauté. Le jugement que porte Photius de cette histoire1, c’est qu'elle est agréable, pleine d’élévation et de majesté , mais sans excès et sans enflure; qu’elle est vive et animée; pleine de cette éloquence qui excite ou apaise ù son gré les mouvements de l'âme; remplie d’excellentes maximes de morale ; que les harangues en sont belles et persuasives ; et que , quand il faut soutenir les deux partis opposés, elle est féconde en raisons adroites et plausibles pour l’un et pour l’autre. Saint Jérôme ’ loue Josèphe encore plus avantageusement en un
* Phot.
’ Micron. episl. 22.
seul mot , qui le caractérise parfaitement , en l'appelant le Tite-Live des Grecs.
Après que Josèphe eut écrit l’histoire de la ruine des Juifs, il entreprit de faire l’histoire générale de celte nation , en la commençant dés l'origine du monde , pour faire connaître à toute la terre les grandes merveilles de Dieu qui s’y rencontrent. C’est ce qu'il exécuta en vingt livres, auxquels il donne lui -même le titre d'anliquilés, quoiqu’il les continue jusqu'à la douzième année de Néron , en laquelle les Juifs se révoltèrent . Il paraît qu’il adressa cet ouvrage à Epaphrodite , homme curieux et savant. On croit que c’est ce célèbre affranchi de Néron queDomilien lit mourir en l’an 95. Joséphe acheva cet ouvrage en la cinquantesixième année de son âge *, qui était la treizième du régne de Domitien.
Il y fait profession de ne rien ajouter à ce qui est dons les livres saints *, dont il a tiré ce qu’il dit jusqu’après le retour de la captivité de Babylone , et de n’en rien retrancher. Mais il ne s est pas acquitté de cette promesse aussi religieusement qu’il aurait été à souhaiter. Il ajoute quelques faits qui ne sont point de l’Ecriture; il en retranche un plus grand nombre, et en déguise quelques autres d'une manière qui les rend tout humains , et leur fait perdre cette grandeur divine et celle majesté que leur donne la simplicité de l’Écriture. On ne peut pas aussi l’excuser de ce que souvent, après avoir rapporté les plus grands miracles de Dieu , il en affaiblit l’autorité en laissant à chacun la liberté d’en croire ce qu’il voudra.
Josèphe voulut joindre A ses antiquités l’histoire de sa vie , durant qu’il y avait encore plusieurs personnes qui pouvaient le démentir, s’il s’éloignait de la vérité. Il paraît en effet qu’il la fit aussitôt après»; et on l’a considérée comme une partie du vingtième livre de ses Antiquités. Il l'emploie presque toute à décrire ce qu’il fit étant gouverneur de Galilée avant la venue de Vespasicn.
Comme diverses personnes témoignaient douter de ce qu’il disait des Juifs dans ses Antiquités, et objectaient que, si celle nation eût
1 An. J. C. 93.
* In præfat.
* An. J. C. 96
été aussi ancienne qu’il la faisait, les autres historiens eu auraient parlé , il entreprit sur cela un ouvrage, non-seulement pour montrer que plusieurs historiens avaient parlé des Juifs, mais aussi pour réfuter toutes les calomnies qui avaient été répandues contre eux par divers auteurs, et particulièrement par Apion, dont nous avons parlé; ce qui fait que tout l’ouvrage est ordinairement intitulé contre Apion.
Il n'y a point eu de livres plus généralement estimés et goûtés que ceux de Josèphe. La traduction en notre langue en parut dans un temps où, faute de meilleures lectures, les romans étaient entre les mains de toutlemondc. Elle contribua beaucoup à faire tomber ce mauvais goût. En efTet, on comprend aisément qu’il n’y a que des esprits (aux, légers, superficiels, qui puissent s'attacher à de pareils ouvrages, qui ne sont que l’effet des rêveries d’un écrivain sans poids et sans autorité, et les préférer A des histoires aussi belles et aussi solides que celles de Josèphe. La vérité seule est la nourriture naturelle de l’esprit, et il faut qu’il soit malade pour lui préférer ou même pour lui comparer des fictions et des fables.
TLOTARQUE.
Plutarque naquit A Chéronée * , ville de Béotie, cinq ou six ans avant la mort de l’empereur Claude, autant qu’on en peut conjecturer. La Béotie * était décriée chez les anciens comme un pays qui 11e portait point d’hommes d'esprit ni de mérite. Plutarque, sans parler de Pindare et d’Épaminondas, est une bonne réfutation de cet injuste préjugé, et une preuve évidente qu’il n’y a point de terroir, comme il le dit lui-môme, où l’esprit et la yertu ne puissent naître.
Il descendait d’une des plus honnêtes et des plus considérables familles de Chéronée. On ignore le nom de son père : il en parle comme d'an homme d’un grand mérite et d’une grande érudition. Son aïeul s'appelait Lam-
1 An. J. C. 48.
’ ■ B,jeotùm In cri»o jurarcs tare natum.
(tiOHAT.)
prias, A qui il rend ce témoignage , qu’il était très-éloquent, qu’il avait une imagination fertile, et qu’il se surpassait lui-même lorsqu'il était A table avec ses amis : car alors son esprit s’animait d’un nouveau feu, et sou imagination , toujours heureuse, devenait plus vive et plus féconde; et Plutarque nous a conservé ce bon mol que Lamprias disait de lui-même , que la chaleur du vin faisait sur son esprit le même effet que le feu produit sur l'encens ) dont il fait évaporer ce qu'il a de plus fin et de plus exquis.
Plutarque nous apprend qu’il recevait des leçons de philosophie et de mathématiques sous le philosophe Ammonius A Delphes, pendant le voyage que Néron fit en Grèce : il pouvait alors avoir dix-sept ou dix-huit ans.
Il parait que les talents de Plutarque éclatèrent de bonue heure dans son pays 1 ; car , encore jeune, on le députa avec un autre ci— ! toyen vers le proconsul pour quelque affaire importante. Son collègue étant demeuré en chemin , il acheva seul le voyage , et fit ce que portait leur commission. A son retour, comme il se disposait à en rendre compte au public, son père, le prenant en particulier, lui parla de la sorte ; « Mon fils , dans le rapport que a vous allez faire , gardez-vous bien de dire :
« je suis allé ,f ai parlé, j’ai fait: mais dites > toujours , nous sommes allés , nous avons « parlé, nous avons fait, en associant votre s collègue à toutes vos actions , afin que la « moitié du succès soit attribuée à celui que « la patrie a honoré de la moitié de la commis- « sion, et que par ce . moyen vous écartiez de « vous l’envie , qui suit presque toujours la « gloire d’avoir réussi. » C’est ici une leçon bien sage , et rarement pratiquée par ceux qui ont des collègues , ou dans le commandement des armées, ou dans l’administration des affaires , ou dans quelque commisssion que ce soit , à qui il arrive souvent, par un amourpropre mal entendu , et par une bassesse d’âme odieuse et méprisable , de vouloir attribuer A eux seuls l’honneur d’un succès qui leur est commun avec leurs collègues. Ils ne font pas réfiexion que la gloire suit ordinairement ceux qui la fuient, et qu’elle leur rend
> Plut. In Moral, pag. 816.
nvec usure ce qu'ils en onl bien voulu communiquer aux autres.
Il lit plusieurs voyages en Italie : on en ignore le sujet. On peut seulement conjecturer avec beaucoup de Fondement que le dessein d'achever et de perfectionner son ouvrage des Vies des hommes illustres, l’obligea à Faire un plus grand séjour à Rome qu’il n’aurait fait sans cela. Ce qu’il dit dans la vie de Démosthène appuie celte conjecture' :« Selon « lui , un homme qui a entrepris de rassem- « bler des faits et d’écrire une histoire com- « posée d’événements qui ne sont ni sous sa « main, ni arrivés dans son pays, mais étrana gers, divers , et épars çà et lé dans plusieurs « différents écrits , a besoin d’étre dans une s grande ville bien peuplée , et où règne le b goût des belles choses. Un tel séjour le met b en état d’avoir quantité de livres en sa dis— b position , et de s’instruire, par la conversab (ion , de toutes les particularités qui onl b échappé aux écrivains, et qui, s’étant conb scrvées dans la mémoire des hommes, n’en a onl acquis que plus d'autorité par cette esa pèce de tradition. C’est le moyen de ne pas b faire un ouvrage imparfait, et qui manque de u scs principales parties. »
Il est impossible de dire précisément en quel temps il fil scs voyages. On peut seulement assurer qu’il n’alla à Rome, pour la première fois, qu’à la fin du règne de Vespasien, et qu'il n'y alla plus après celui de Domitien : car il parait qu’il fut fixé dans sa patrie peu de temps après la mort du dernier , et qu’il s’y retira à l’âge de quarante-quatre ou quarantecinq ans.
Le motif qui le porta à y fixer sa retraite pour toujours est digne de remarque. Je suis né, disait-il, dans une ville fort petite ; et pour V empêcher de devenir encore plus petite , faime à m'y tenir. En effet, quelle gloire ne lui a-t-il point procurée! Caton d'Utique, ayant persuadé, non sans peine, au philosophe Athénodore de venir avec lui d'Asie à Rome, fut si flatté et si content de cette conquête, qu’il la regarda comme un exploit plus grand, plus éclatant et plus utile que ceux de Luculle et de Pompée qui avaient triomphé des na-
• In vit» Dcroort. p*g. 810.
lions et des royaumes de l'orient. Si un étranger, célèbre par sa sagesse, fait tant d’honneur à une ville où il n’est point né, quel relief ne donne point un grand philosophe, un grand écrivain , à la ville qui l’a porté , et où il a choisi de finir ses jours, quoiqu'il pût trouver ailleurs de plus grands avantages ! M. Dacier a raison de dire que rien ne doit faire plus d’honneur à Plujarque que ce sentiment d’amour et de tendresse qu’il témoigna à Chéronée. On voit tous les jours des gens quitter leur patrie pour faire fortune et pour s’agrandir ; mais on n’en voit point qui renoncent à leur ambition pour (aire , s’il est permis de parler ainsi, la fortune de leur patrie.
Plutarque a bien illustré la sienne, qu’on nomme Cheronêe. Personne presque ne se souvient que ce fut li que Philippe remporta sur les Athéniens et sur les Béotiens cette grande victoire qui le rendit maître de la Grèce ; mais une infinité de gens disent : C'est là que Plutarque est né , c’est où il a fini ses jours , et où il a écrit la plupart de ces beaux traités qui seront éternellement utiles au genre humain.
Pendant le séjour qu’il fit à Rome , sa maison était toujours remplie d’amateurs des belles connaissances , parmi lesquels on comptait les plus illustres personnages de la ville . qui allaient entendre ses discours sur les différentes matières de philosophie : car, dans ce lemps-là , les premières personnes de l’état , et les empereurs même , se faisaient un honneur et un plaisir d’assister aux leçons des grands philosophes et des rhéteurs de réputation. On peut juger de l'empressement avec lequel ces discours publics de Plutarque étaient écoutés, et de l'attention qu’on lui donnait , par ce qu'il raconte lui-même dans son traité de la curiosité, a Autrefois à Rome, « dit-il1, un jour que je parlais en public, • A rulénus Rusticus , celui que Domitien fit a mourir ensuite u cause de l’envie qu’il porb lait & sa gloire, était du nombre de mes o auditeurs. Comme j'étais au milieu de mon b discours, un officier entra, et lui rendit une b lettre de César ( apparemment de Vespab sien). D'abord un grand silence régna dans
• Page 522.
« l'assemblée, et je m'arrêtai pour lui donner « le temps de lire sa lettre; mais il ne le vou- « lut point, et n’ouvrit sa lettre qu’aprés que « j’eus achevé, et que l’assemblée fut congé- « diée. » C'était peut-être ponsser un peu trop loin la considération pour l’orateur : défaut peu commun et qui part d'un principe bien louable !
Plutarque ne faisait ses dissertations qu’en grec ; car , quoique la langue latine fût en usage dans tout l’empire , il ne la connaissait pas assez pour la parler. Il nous dit lui-même', dans la vie de Dèmosthène , que pendant son séjour à Rome et dans les autres villes d'Italie , il n’avait pas eu le temps de l’apprendre à cause des affaires publiques dont il était chargé , et du grand nombre de personnes qui allaient tous les jours chez lui pour s'entretenir de la philosophie : qu'il ne commença que fort tard à lire les écrits des Romains ; et que Ira termes de cette langue n’avaient pas tant servi à lui faire entendre les faits que la connaissance qu’il avait déjà des faits l’avait conduit à entendre les termes. Mais la langue grecque était fort connue à Rome, et elle était môme , à proprement parler, la longue des sciences , témoin les ouvrages de l’empereur Marc-Aurèle , qui écrivit en grec ses admirables réflexions. Ce défaut de connaissance de la langue latine a fait commettre à Plutarque quelques fautes que l’on remarque dans ses écrits.
11 eut dans sa patrie les charges les plus considérables; car il fut archonte, c'est-à-dire premier magistrat : mais il avait exercé auparavant des emplois inférieurs , et les avait exercés avec le même soin , la même application et la même satisfaction qu'il exerça ensuite les plus importants. 11 était persuadé *, et il enseignait par son exemple, que dans les emplois dont la patrie nous charge, quelque bas qu'ils paraissent , il n'y a rien qui nous rabaisse, et qu’il dépend d'un homme de bien et d'un homme sage de les ennoblir par la manière dont il s'en acquitte; ce qu'il prouve par l'exemple d’Epaminondas.
Comme Plutarque remplit exactement tous
■ Page RM.
* ln Moral, pag. SI t.
les devoirs de la vie civile, et qu'il fut en même temps bon (ils, bon frère, bon père, bon mari, bon maître, bon citoyen , il eut la joie aussi de trouver dans son domestique et dans l’intérieur de sa famille toute la paix et la satisfaction qu’il pouvait désirer : bonheur qui n’est pas commun , et qui est le fruit d’un esprit sage , modéré et complaisant. 11 parle fort avantageusement de ses frères 1 , de scs sœurs et de sa femme. Elle était des meilleures familles de Chéronée, et on la regardait comme un modèle de sagesse, de modestie et de vertu ; clic s’appelait Timoxène. Il en eut quatre garçons de suite, et une fille. 11 perdit deux de ses (ils, et cette fille mourut à l’àgc de deux ans , après deux de ses frères. Nous avons la lettre de consolation qu’il écrivit à sa femme sur la mort de cet enfant.
11 eut un neveu, appelé Sextus, philosophe d'un si grand savoir et d’une si grande réputation , qu’il fut appelé auprès de l’empereur Marc-Aurèle pour lui enseigner les lettres grecques. Cet empereur lui rend un témoignage bien glorieux dans le premier livre de ses réflexions. Sextus, dit-il, m'a enseigné par son exemple à être doux, à gouverner ma maison en bon pire de famille , à avoir une gravité simple sans affectation, à tâcher de deviner et de prévenir les souhaits et les besoins de mes amis , à souffrir les ignorants et les présomptueux qui parlent sans penser à ce qu'ils disent, et à m’accommoder à la portée de tout le monde, etc. Voilà beaucoup d’excellentes qualités, surtout celle qui le portail à deviner et à prévenir les souhaits et les besoins de ses amis, parce qu'elle marque que Marc-Auréle connaissait le devoir essentiel d’un prince , qui est d’être intimement persuadé que, par sa qualité de prince , il est né pour les autres, et non les autres pour lui. Il en faut dire autant de tous ceux qui sont en place.
Il est temps de venir aux ouvrages de Plutarque. On les partage en deux classes : les Vies des hommes illustres, et les Traités de Morale.
Il y a dans ceux-ci un grand nombre de faits curieux qu’on ne trouve point ailleurs , de le-
< Consul, a J uxor. png. 608, elc.
çons très-utiles pour la conduite de la vie particulière et pour l'administration des affaires 'publiques, de principes même admirables sur la Divinité , sur la Providence, sur l’immortalité de l’Ame; mais le tout avec un mélange d’opinions absurdes et ridicules, tel qu’il sc trouve dans presque tous les païens. L’ignorance de la bonne physique rend aussi la lecture de plusieurs de ces traités fort ennuyeuse et rebutante.
La partie des ouvrages de Plutarque la plus estimée est celle qui comprend les Vies des hommes illustres grecs et latins , qu’il apparie et compare ensemble. Nous n’avons pas toutes celles qu'il a composées : on en a perdu au moins seize. Celles dont la perte doit être le plus regrettée, sont les vies d'Epaminondas et des deux Scipions Africains. Il nous manque aussi les comparaisons de Thémistocle et de Camille , de Pyrrhus et de Marius , de Phocion et de Caton , de César et d'Aleiandre.
Il ne faut pas s'étonner qu'un homme de bon goût et de bon jugement, interrogé lequel de tous les livres de l’antiquité profane il voudrait conserver, s’il n’en pouvait sauver qu’un seul A son choix d’un incendie commun , se soit déterminé pour les Vies de Plutarque.
C’est l’ouvrage le plus accompli que nous ayons, et le plus propre à former les hommes.soit pour la vie publique et les fonctions du dehors, soit pour la vie privée et domestique. Plutarque ne se laisse point éblouir, comme la plupart des historiens , par les actions d’éclat qui font beaucoup de bruit et qui attirent l’admiration du vulgaire et du grand nombre des hommes. Il juge des choses ordinairement par ce qui en fait le véritable prix. Les sages réflexions qu’il mêle dans ses écrits accoutument scs lecteurs A en juger de la même sorte, et leur apprennent en quoi consiste la véritable grandeur et la solide gloire. Il refuse inflexiblement ces titres honorables a tout ce qui ne porte point le caractère de justice , de vérité , de bonté , d'humanité, d'amour du bien public, et qui n’en a que les apparences. Il ne s’arrête point aux actions extérieures et brillantes où les princes, les conquérants et tous les grands de la terre , attentifs A se faire un nom , jouent chacun leur rôle sur la scène du monde, y représentent pour ainsi dire un personnage pas-
sager, et réussissent A se contrefaire pour un temps. Il les démasque, il les dépouille de tout l’appareil étranger qui les environne, il les montre tels qu’ils sont en eux-mêmes ; et , pour les mettre hors d’état de se dérober à sa vue perçante, il les suit avec son lecteur jusque dans l’intérieur de leurs maisons, les examine, s’il était permis de s’exprimer ainsi, dans leur déshabillé, prête l’oreille à leurs conversations les plus familières , les considère à table , où l'on ne sait ce que c’est de se contraindre , et dans le jeu , où l'on sc gêne encore moins. Voilà ce qu’il y a de merveilleux dans Plutarque, et ce qui est, ce me semble, trop négligé par nos historiens, qui évitent, comme bas et rampant , un certain détail d'actions communes, qui font pourtant mieux connaître les hommes que les plus éclatantes. Ces détails , loin de défigurer les Vies de Plutarque, sont précisément ce qui en rend la lecture et plus agréable et plus utile.
Qu’il me soit permis d’apporter ici un exemple de ces sortes d’actions. Je l’ai déjà cité dans le Traité des études, à l'endroit où j’examine en quoi consiste la véritable grandeur.
H. de Turenne ne partait jamais pour ses campagnes qu’il n’eût fait avertir auparavant tous les ouvriers qui avaient fait quelque fourniture pour sa maison, de remettre leurs mémoires entre les mains de son intendant. La raison qu’il en apportait , c’est qu'il ne savait pas s’il reviendrait de la campagne. Cette circonstance peut paraître petite et basse A de certaines personnes, et peu digne d’entrer dans l’histoire d’un aussi grand homme que M. de Turenne. Plutarque n’en aurait pas pensé ainsi ; et je suis persuadé que l’auteur de la nouvelle vie de ce prince, qui est un homme sensé et judicieux, ne l'aurait pas omise, s'il en eût été informé. Elle marque en effet un fonds de bonté, d'équité, d'humanité et même de religion, qui ne se trouve pas toujours dans les grands seigneurs, insensibles quelquefois aux plaintes du pauvre et de l'artisan , dont le paiement néanmoins , selon l’Ecriture, différé seulement de quelques jours, crie vengeance au ciel , et ne manque pas de l'obtenir.
Pour ce qui rega.'di le style de Plutarque , sa diction n’est pas pure, ni élégante; mois en
ABBIEN.
récompense elle a une force et une énergie merveilleusement propre à peindre en peu de mots de vives images, à lancer des traits perçants, et à exprimer des pensées nobles et sublimes. Il emploie assez fréquemment des comparaisons qui jettent beaucoup de grâce et de lumière dans ses réflexions et dans ses récits. Il a des harangues d’une beauté inimitable,.presque toujours dans le style fort cl véhément.
Il faut que les beautés de cet auteur soient bien solides et bien frappées au coin du bon goût, pour se faire encore sentir, comme elles font, dans le vieux gaulois d'Àmiot. Mais j’ai tort. Ce vieux gaulois a un air de fraîcheur qui le fait rajeunir, ce semble, de jour en jour. Aussi de très-habiles gens aiment mieux employer la traduction d’Amyol que de traduire eux-mèmes les passages de Plutarque qu’ils citent, ne croyant pas (c’est M. Racine qui parie ainsi1 ) pouvoir en égaler les grâces. Je ne le lis jamais sans regretter la perte d’une infinité de bons mots de ce vieux langage, presque aussi énergiques que ceux de Plutarque. Nous laissons notre langue s’appauvrir tous les jours, au lieu de songer, à l’exemple des Anglais nos voisins, à découvrir des moyens de l’enrichir. On dit que nos dames, par trop de délicatesse, sont cause en partie de cette disette où notre langue court risque d’être réduite. Elles auraient grand tort, et devraient bien plutôt favoriser par leurs suffrages, qui en entraînent beaucoup d’autres, la sage hardiesse d’écrivains d’un certain rang et d’un certain mérite: comme ceux-ci, de leur côté, devraient aussi devenir plus hardis, et hasarder plus de nouveaux mots qu’ils ne font, mais toujours avec une retenue et une discrétion judicieuse.
On a pourtant obligation à M. Dacier d’avoir substitué une nouvelle traduction des Vies de Plutarque à celle d’Amyot, et d’avoir mis par là beaucoup plus de personnes en étal de les lire. Elle pouvait être plus élégante et plus travaillée; mais un ouvrage d’une si vaste * étendue, pour être conduit à la dernière perfection , demanderait la vie entière d’un homme.
< Dans b Préface de Mithridale.
Arricn était de Nicomédie. Sa science et son éloquence, qui lui firent donner le titre de nouveau Xénophon, l’élevèrent dans Rome à toutes les dignités, jusqu'au consulat même. On peut croire que c'est le même qui gouverna la Cappadoce dans les dernières années d’Adrien, et qui repoussa les Alains. Il vécut à Rome sous Adrien, Antonio et Marc-Aurèle.
11 était disciple d’Epictètc, le plus célèbre philosophe de ce temps-là. Il avait fait eu huit livres un ouvrage sur les Entretiens tTÉ’piclèle : nous n’en avons que les quatre premiers. Il avait composé encore beaucoup d’autres ouvrages.
Ou a les sept livres qu’il a écrits sur les expéditions d’Alexandre : histoire d'autant plus estimable, qu’elle part de la main d’un écrivainqui était en même temps hommede guerre et bon politique. Aussi Photius lui donne-t-il la gloire d’avoir écrit mieux que personne la vie de ce conquérant. Ce critique nous a donné un abrégé de celles des successeurs d’Alexandre, qu’Arrien avait aussi écrites en dix autres livres. Il ajoute que le même auteur avait fait un livre sur les Indes : et on l'a encore, mais on en fait un huitième livre de l’histoire d’Alexandre.
11 a fait aussi la description des côtes du Pont-Euxin. On lui en attribue une autre de celles de la mer Rouge, c’est-à-dire des côtes orientales de l’Afrique; et de celles de l'Asie jusqu'aux Indes. Mais il semble qu’elle soit d'un auteur plus ancien, contemporain de Pline le naturaliste.
{lien ( Claudius Ælianos. )
Élien était de Prêneste, mais avait passé la plus grande partie de sa vie à Rome; c’est pourquoi il se dit lui même Romain. Il a fait un petit ouvrage en quatorze livres, qui a pour litre Hisloriœ varice, c'est-à-dire Mélange d'histoire; et un autre en dix-sept livres sur l'histoire des animaux. Nous avons un écrit en grec et en latin sur l’ordre observé par les Grecs dans l’arrangement des armées, adressé
à Adrien, et fait par un Elien. Tous ces ouvrait
ni.
-Kfr 4«2 <§$«.
ges peuvent être du meme auteur' qu’on croit être celui dont Martial loue l'eloqucncc dans une epigramme.
appien.
Appien était d'Alexandrie. Il vivait du temps deTrajan, d'Adrien et d'Anlonin. Il plaida quelque temps ù Rome; puis il eut l'intendance du domaine des empereurs.
Il écrivit l'histoire romaine, non tout de suite comme Tile-Live, mais faisant un ouvrage à part de chacune des nations subjuguées par les Romains, où il mettait selon l'ordre du temps, tout ce qui regardait la même nation. Ainsi son dessein était de faire une histoire exacte des Romains, et de toutes les provinces de leur empire, jusqu'il Auguste: et il allait aussi quelquefois jusqu'à Trajan. Photius en compte vingt-quatre livres, et il n'avait pas néanmoins encore vu tous ceux dont Appien parle dans sa préface.
Nous en avons aujourd’hui l'histoire des guerres d'Afrique, de Syrie, des Parthes, de Mithridate, "d’ibérie ou d’Espagne, d'Annibal; des fragments de celles d'Illyrie; cinq livres des guerres civiles au lieu des huit que marque Photius, et quelques fragments de plusieurs autres, queM. Valois a lirésdes recueils de Constantin Porphyrogénète, avec des extraits semblables de Polybc et de divers autres historiens.
Photius remarque que cet auteur aime extrêmement la vérité de l’histoire, et qu'il apprend autant qu’aucun autre l'art de la guerre : que son style est simple et sans superfluité, mais vif et animé. Dans ses harangues il donne d'excellents modèles de la manière dont il faut s’y prendre, soit pour redonner du courage à des soldats abattus, soit pour les adoucir quand ils s'emportent avec trop de violence. Il prend beaucoup de choses de Polybc, et copie souvent Plutarque.