XV
3 Cap. 3.
* Cap. 1.
« rement de tous ses compagnons d’étude : a mais comme ils étaient pleins d’ardeur pour « la gloire, ils ne voyaient point sans peine « l’éclat brillant de ses progrès et de sa répu- « tation. »
o Primum illud munus fortunæ qtiûd in eâ potissimum urbe natus est , in quâ domicilium orbis terrarum esset imperii , ut eamdem et 1 palriam liaberet , et * dominam : hoc speciem prudentiæ , quod , quutn in eam civitatem se conlulisset , quæ antiquitate , bumanitate, doctrin.t præstaret omnes, unus ante alios fuit carissimus. »
« Ce fut pour lui un avantage dont il fut re- « devable à la fortune, d’être né dans une « ville qui était le siège de l’empire du mon- « de : de sorte qu’il n’était* soumis aux lois • que de la même ville qu’il avait pour patrie. « Mais ce qu’il ne dut qu’à sa prudence, ce « fut qu'ayant choisi pour son séjour Athènes,
« la ville de l'univers la plus célèbre par l’ano cienneté de son origine, par ses mœurs « douces et polies , par son goût pour les arts « et les sciences , il sut s’y faire plus aimer et « estimer que les citoyens mêmes. »
oflabebatavunculum Q.Cæcilium...divilem, difficiltimà 3 naturâ : cujus sic asperitatem veritas est , ut , quem nemo ferre posset , bujus sine offensione ad surnmam seneclutem retinucrit bcnevolentiam. »
« Il avait pour oncle Q. Cæcilius, homme « riche, mais d’un caractère extrêmement « dur et difficile. Cependant il sut le ménager « avec tant d’adresse et de patience , que ,
« malgré ses mauvaises humeurs qui le rentt daicnl insupportable à tous les autres , il s’en
1 Cip 3.
> Celte expression , et dominant, ut difficile è entendre , et encore plut i rendre. Athènes étant pour lors soumise aux Romains, on ne pouvait pas dire d'un Athénien qu'il avait cette ville en même temps pour patrie et pour maîtresse ( qu'on me pardonne cette expression ) : au lieu qu'on le pouvait dire d'un Romain par rapport a Rome. Je crois que c'est à quoi Népos tait ici allusion.
» Cap. 5.
* lit aimer jusqu'à son exlrémc vieillesse sans « lui avoir jamais déplu, n
• Cum quo (M. Ciceroue } a condiscipulatu vivebat coujunctissimè' , multoetiam familiariùs quàm cuin Quinto : ut judicari possit plus in amicitiâ valerc similitudinem morum , quàm affinitatem. litebaturautem intimé Q. llortcnsio , qui iis temporibus principalum eioquentiæ tenebat , ut inteiligi non posset uter eum plus diligeret Ciceroan Hortensius : et id, quud erat dif&ciltimum , efliciebat , ut inter quos tantæ laudis esset xmulatio , nulla intercederet obtreetatio, essetque talium virorum copula. a
o Alticus , qui avait été lié avec Marcus Ci- « céron dés son enfance , par des études com- « munes, conserva toujours depuis avec lui « une parfaite union. Il vivait avec lui dans « une bien plus grande familiarité qu'avec « Quintus Cicéron , son beau-frérc * ; ce qui « fait voir que la conformité de mœurs et de « caractère contribue beaucoup plus à former « une intime amitié que la simple affinité. At- " ticusétait aussi ami particulier d'Hortensius, « qui pour lors tenait sans contredit le pre- « mier rang parmi les orateurs. On ne pouvait « discerner qui d’Hortensius ou de Cicéron « aimait le plus Atlicus. Il était le nœud de « l’amitié de ces deux grands hommes , et fai- « sait que, tout rivaux qu’ils étaient , et animés « de part et d’autre d’un désir également vif » de sc distinguer, il n’y avait entre eux , « chose bien rare et bien difficile , aucune ja-
• lousie*. a
i Cap. 5.
* U avait épousé Pomponia, so*ur d'Aulcus.
* Il est bon d'entendre Cicéron lui-mcme s'rspliquer sur ce sujet, «l'étais bien éloigné, dit-il en parlant d llnr- « tendus, de le regarder comme un ennemi eu un rival
• dangereui. le Calmais et l'estimais comme le témoin « et le compagnon de ma gloire, le sentais quel avantage « c était pour moi d’avoir en télé un tel adversaire , et « quel honneur de pouvoir quelquefois lui disputer la « victoire, lamals l'un ne trouva l'autre à sa rencontre , « ni opposé à ses intérêts. Nous nous faisions un plaisir « de nous èntr'aider, en nous communiquant nos lu- « ndères. en nous donnant des avis, cl en nous soutenant « l'un l'autre par une estime mutuelle . qui faisait que « chacun mettait son arni au-dessus de lui-même. »
« Dolebara qdôd non , ut plerique ptnabanl . adver- « sarium aul obtreclalorcm laudum rncarum, sed rectum
« Cnjus ( Anton» ) grattà quum augere posset possessionos suas 1 , tantum abfuit a eupiditate pecuniip , ut miliâ in re usus sit eà , nisi in deprecandis amicorum aut periculis , aut incommodis. >
« Pouvant, par le moyen d'Antoine1 toutu puissant alors dans la république, augmen- « ter considérablement son bien, il songea si a peu à s'enrichir, qu'il n’usa jamais de son « crédit auprès du triumvir que pour protéger « ses amis dans leurs périls, ou pour les sou- « loger dans leurs besoins. »
a Neque vert minés ille vir*, bonus paterfamilias habitus est, quàm civis. Nam quum esset pecuniosus , nemo illo fuit minus emax ; minus ædificator. Neque tamen non in primis benè habitavit , omnibusque oplimis rebus usus est. »
a 11 n’était pas moins bon père de famille « que bon citoyen. Quoique assez riche, il a fut toujours infiniment éloigné de la manie a d'acheter et de bâtir. Il était pourtant logé « décemment et avec dignité, et il se pia quait d’avoir en tout genre ce qu’il y avait « de meilleur, a
a Elegans, non magnifiais : spleiididus, non sumptuosus : omni diligenlià munditiem non aflluentem affcclabat. Supellex roodica , non muita, ut in neutram partem conspici posset’.»
a 11 était délicat sans magnificence, et noble a sans somptuosité. Il était extrêmement cu- « rieux d’une propreté qui n’eût rien de super- « (lu. Son ameublement était modeste, et rena fermé dans les bornes d’une sage médiocrité.
« potiiu et cODsorlem gloriosl laborls amlseram Quo
« enfin «nirno ejus morlem ferre debui , eum quo cer- « tare erat gioriosiùs , quant omnino adversarium non « haltère? Quum prcserlim non modo nunquam sit, aut « tllius à me cursus impcdltus, aut ah Illo meus : sed eoutra « semper aller ab altéra adjutus et couimunieando, et « mooendo, et favendo. *1 Cic. in Brut. n. â, 3. J • Sic duodecim posl meum consulalurn annos In roaii- ■ miscansis , quum ego mibl ilium , sibi me ille anlrfer- « rct . roujunetissimi vcrsali sumus. • (Ibid. n. 323.)
< Cap. 12.
» Cap 13.
»lbkt
• Il croyait devoir s'éloigner également des « deux excès, c’est-à-dire du trop et du trop « peu. »
« Nunquam sine aliqua Iectione apnd eum cœnatum est 1 , ut non minus anime , quàm ventre, convivœ delectarentur. Namque eos voeabat , quorum mores à suis non abhorrèrent. »
« Les repas, chez lui, étaient toujours as- « saisonnés de quelque lecture, afin que l’es- « prit ne fût pas moins nourri que le .corps. « Cette coutume faisait grand plaisir à ses « convives, parce qu'il avait soin de n’en « choisir point d'autres que ceux qui étaient « de même goût que lui. »
« Quum tanta pecuniæ facta esset accessio ’, nihil de quotidiano cultu mutavit , nihil de vilæ consuctudiue : tauliqne usus est nioderatione , ut neque in seslerlio vicies , quod a paire acceperat , parùm se splendide gesserit ; neque iu seslerlio ceuties afüuentiùs vixerit quàm instituerai , parique fastigiu sletcrit in utrâque fortunà. »
u Ses revenus, considérablement augmen- « tés, ne lui firent rien changer dans son an- « cicnne manière de vivre. Toujours modéré, « toujours égal à lui-même, quand il n'avait « que deux millions* de sesterces que son « père lui avait laissés, il vivait fort honora- « blement : et quand son bien fut monté a dix « millions de sesterces *, il ne fit pas plus de h dépense qu’auparavaol. »
« Mcndacium neque dicebat • , neque pati poterat. Itaque ejus comitas non sine severitale erat , ncqnc gravitas sine facilitate : ut difiicilo esset intclleclu, utrum eum amici magis vcrcrentur, quàm aigarçnt, 9
’ Cap. 11.
• Ibid.
* Drui cent cinquante mille livret, «. ilO 000 francs.
E. il.
4 l^n million ilcui cent cinquante mille livres. = 20090000 fr. F. . n
> Cap. 15.
« Il ne lui échappait jamais de mensonge 1 à « lui-même, et il ne pouvait le souffrir dans les « autres. Son air affable et prévenant était ac- « compagne d'une sorte de sévérité, et s* « gravité tempérée par un air de bonté et de « douceur; en sorte qu’on ne pouvait dire si « ses amis le respectaient plus qu’ils ne l'ai— « niaient, »
TITt-LIVS.
I.a prélace latine qui est à la tête do la nouvelle édition de Tite-Live, dont M. Crevier, professeur de rhétorique au collège de Beauvais, a donné depuis peu les deux premiers volumes, me fournira le peu que j’ai dessein de dire ici au sujet de cet excellent historien. Si je n’étaisautantami que je le suisde M. Crevier, qui veut absolument que je le déclare mon disciple, ce que je tiens à grand honneur, je m’étendrais sur l’utililé et le mérite de son ouvrage. Il 11e faut que lire sa préface pour juger par soi-même du casqu’on en doit faire.
Plus on a d’empressement de connaître un auteur célèbre par ses écrits, plus on a de regret de n’en savoir presque que le nom. Tite- Live est du nombre de ces écrivains qui ont reudu leur nom immortel, mais dont la vie et les actions sont peu connues. 11 naquit à Padoue, sous le consulat de I’ison et de Uabinius, cinquante-huit aus avant l’ère chrétienne. Il eut un Gis auquel il écrivit une lettre sur l’éducation et les études de la jeunesse dont Quiutilien fuit mention en plus d'un endroit, et dont la perte doit être bien regrettée. C’est dans cette lettre, ou plutôt dans ce petit traité, qu’au sujet des auteurs dont on doit conseiller la lecture aux jeunes gens, il dit qu’ils doivent lire Dèraosthène et Cicéron, puis ceux qui ressembleront davantage à ces deux excellents orateurs’ : Ugetidos Drmosthrnem atque Cieeronem, tum ila ut quisque esscl Demostheni et Ciceroni timillimus. Il parle dans la même lettre, d'un mat-
1 Cornélius Népos dit quelque chose de pareil ep parlant d'Epaminondas. « Il avait un tel respect pour la vé- « rilé , que jamais il ne mentait , rncmc en riant. » Adeà veritalis diligent , ut ne joco quidem mentiretur. »
( Cap. *.ï, ) ‘ . »
* Ouiulil. h b 10, cap. i.
Ire 1 * de rhétorique qui était mécontent des compositions de ses disciples lorsqu'elles étaient fort claires et fort intelligibles, et les leur faisait retoucher pour y jeter de l’obscurité. Et quand ils les rapportaient en cet étal : l'oilà qui est bien mieux maintenant, disaitil ;je n’y entends rien moi-mème* . Croit-on un .pareil travers d’esprit possible? Tite-Live avait aussi composé quelques ouvrages philosophiques, et des dialogues mêlés de philosophie.
Mais son grand ouvrage était l’histoire romaine, contenue en cent quarante ou cent quarante-deux livres, depuis la fondation de Rome jusqu’ à la mort et à la sépulture de Drusus, qui tombe en l’an de Rome 743, et qui renfermait par conséquent ce nombre d’années. On trouve, par quelques époques de son histoire qu’il employa & la composer tout le temps qui s’écoula depuis la bataille d’Actium jusqu’à la mort de Drusus, c'est-àdire environ vingt et un ans. Mais il en produisait en public de temps en temps quelque partie; et c'est ce qui lui fit une si grande réputation à Rome, et qui lui attira du fond de l’Espagne3 l’honorable visite d’un étranger, qui entreprit un si long voyage uniquement pour le voir. La capitale du monde avait de quoi occuper et satisfaire les yeux d’un curieux par la magnificence de scs édifices, et par la multitude de ses tableaux, de ses statues, et de ses anciens monuments. Celui-ci ne trouva rien de plus rare ni de plus précieux dans Ilome que Tite-Live. Après avoir joui h son aise de sa conversation, et s’ être agréablement nourri de la lecture de son histoire, il retourna joyeux et content dans son pays. C’est connaître ce que valent les hommes.
On ne soit rien de plus de ce qui regarde personnellement Tite-Live. Il passa une grande partie de sa vie à Rome, estimé et honoré des grands et des savants comme il le méritait. Il mourut dans sa patrie, à l’âge de
1 «Apud Titum Livium inventa fuisse prxceplorem « aliquem , qui di&cipulos obscurare quæ dicerent jubeo ret , græco verbo ulens , trxôrtoov. l'ndè ilia scllicet « otfregia laudalio : tantô melior ; ne ego quidem intel- « /exi. » (Quint, lib. 8 , cap. 2. )
* Senec. episl. 100.
3 l'Iiti. lib. 2, episl. 3.
soixante et seize ans , la quatrième année de l’empire de Tibère. Les Padouaus ont honoré sa mémoire dans tous les temps, et ils prétendent conserver encore actuellement chez eux quelques restes de 6on corps, et avoir fait présent à Alphonse V, roi d’Aragon, de l’un de ses bras, l’an 1 451 : du moins l'inscription le porte ainsi.
Il serait bien plus & souhaiter qu’on eût pu conserver son histoire. Il ne uous en reste que trente-cinq livres, dont quelques-uns même ne sont pas entiers ; ce n’est pas la quatrième partie de l’ouvrage. Quelle perle ! les savants se sont flattés de temps en temps de quelques lueurs d’espérance de recouvrer le reste, fondés uniquement à ce qu’il paraît , sur le grand désir qu'on en avait.
Jean Freinshémius a tâché de consoler le public de cette perte par ses Suppléments; et il y a réussi autant que la chose était possible. Freinshémius, né à Ulra dans la Souabe, en 1008, avait lait ses études à Strasbourg avec un grand succès. En 1643 il lut appelé eu Suède, et y remplit plusieurs places de littérature considérables, Pe retour dans sa patrie, il fut fait professeur honoraire dans l’université que l'électeur palatin rétablissait â Heidelberg, où il mourut en 1660. La république littéraire lui a upe obligation infinie d’avoir rendu à Tite-Live le même service qu’à Quinte-Curcc, en remplissant par cent cinq livres de suppléments tout ce que nous avons perdu de ce grand historien de Rome. M. Doujat avait aussi suppléé les lacunes ou vides qui se trouvent dans les derniers livres qui nous restent de Tite-Live, mais avec un succès bien différent. M. Crevier a revu et retouché en quelques endroits les Suppléments de Freinshémius, et travaillé tout de nouveau ceux de Doujat. Nous avons par ce moyen un corps suivi et complet de l’histoire romaine ; j’entends celle de la république.
On doute si Tite-Live avait lui-même partagé son histoire de dix en dix livres, c'est-àdire en décades. Quoi qu’il en soit, cette division parait assez commode.
A l’égard des sommaires qui sont à la tête de chaque livre, les savants ue croient pas qu’on puisse les attribuer ni à Tite-Live ni à Florus. Quel qu’en soit l’auteur, ils ont leur
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utilité, puisqu'ils servent à faire connaître de quoi H était parlé dans les livres qui nous manquent.
Examinons maintenant l’ouvrage en luimême. Il y règne dans toutes les parties une éloquence parfaite, et parfaite en tout genre. Soit récits, soit descriptions, soit harangues , le style, quoique varié à l’infini, se soutient toujours également ; simple et sans bassesse, élégant et orné sans affectation, grand et sublime sans enflure ; étendu ou serré, plein de douceur ou de force, selon l'exigence des matières ; mais toujours clair et intelligible, ce qui n'est pas une petite louange dans une histoire.
Pollion , d'un goût raffiné et difficile , prétendait découvrir dans le style de Tite-Live de la palatrinité * ; c’esl-à-dire apparemment quelques termes ou quelques tours qui sentaient la province. Il se peut faire qu’un homme né et élevé à Padoue eût conservé, s’il est permis de parler ainsi, un goût de terroir, et qu’il n’eût pas toute cette finesse, cette délicatessedel’uràamfd romaine, qui ne se communiquait pas à des étrangers aussi facilement que le droit de bourgeoisie. Mais c'est ce que nous ne pouvons pas apercevoir ni sentir.
Ce reproche de patavinité n’a pas empêché ; Quinlilien d’égaler Tilc-Live à Hérodote *, ce qui est un grand éloge. Il fait remorquer le style doux et coulant de ses narrations , et la souveraine éloquence de ses harangues, où le caractère des personnes qu’on y fait parler est gardé avec toute la justesse possible, et où les passions, surtout celles qui sont douceset tendres, sont traitées avec un art merveilleux. Cependant tout ce qu’a pu faire Tite-Live a
* «InTiloLIvIo mire farondiae vtropuut InesM Fot- « tlo AsJnlus qtiamdtm paravinilatcm. Quart, si Beri « potest, et verba omnia, et voi, taujus alumnura urfm « olcaot ut oralio romana plané videatur, non clvüale « donaia. » ( Quint, lib. R, cap. 1. )
* «Nec Indignelur aibi Hcrodotu* æquari Titum Li- « vium , quara in narrando mine jucundilatis clarissimi- » que candoris , tam in condonibus supra qûafti dici « potest eioquenlem : ita dirunlur omnia quum rebus « tum personis accommoda ta. Scd aflrclu» quidem, pr*- " cipuè eos qui sunl dulciores, ut parcissimé dlcam nemo « bistoricorum commendavit magis. Ideôque immorta- « lem illam Sallustii vclocitatem divers!* virtulibus con- « secutus est. » (Quint, lib. 10, cap. I.)
été d’atteindre , par des qualités toutes différentes, à l’immortelle réputation que Salluste s’est acquise par sa brièveté inimitable; car on dit avec raison que ces deux historiens sont plutûl égaux que semblables : pares magis quàm similes.
Ce n’est pas seulement par son éloquence , ou par la beaulé et les agréments de sa narration, que Tite-Live a méxitè la réputation dont il jouit depuis tant de siècles. Jl ne s’est pas rendu moins recommandable par sa fidélité , vertu si nécessaire et si désirée dans un historien. Ni la crainte de déplaire aux puissancesde son temps, ni l’envie de leur Caire la cour , ne l’ont empêche de dire la vérité. Il parlait, dans son histoire, avec éloge *, des plus grands ennemis de la maison des Césars , comme de Pompée , de Brutus , de Cassius et d’autres , sans qu’ Auguste s'en soit trouvé offensé : de sorte qu’on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou la rare modération du prince, ou la généreuselibertédel’historien. Dans les trentecinq livres qui nous restent de Tite-Live *, il ne parle d’Auguste qu’en deux endroits seulement , et il en parle avec une retenue et une sobriété de louange qui fait honte à ces écrivains flatteurs et intéressés qui prodiguent , sans discernement et sans mesure, aux places et aux dignités un encens qui n’est dû qu’au mérite et & la vertu.
Si l'on peut reprocher quelque défaut à Tite-Live, c’est le trop grand amour de sa patrie : écueil dont il n’a pas eu toujours assex de soin de se garantir. Perpétuel admirateur de la grandeur des Romains, non-seulement il exagère leurs exploits , leurs succès et leura vertus; mais il dissimule ou diminue leurs vices, et les fautes où ils sont tombés.
Sénèque le père impute à Tite-Live d’avoir fait paraître une basse jalousie contre Salluste3, en l’accusant d’avoir dérobé à Thucydide une sentence , et de l'avoir défigurée en la traduisant mal. Quelle apparence que Tite-Live, qui copiait des livres entiers de Polybe, fit un crime i Salluste d’avoir copié une sentence, c’est-à-dire une ligne? D’ailleurs, elle est par-
* Tacit Ann. lib. <1, cap. 31.
* Lib. 1. n. 19 , et lib. 4. a. 20.
* Lib. 4 , Controv. 4.
faitement bien rendue. Armai yip a!
rvyxptyai xai nuaxtâoat rù ixùa rwv àuaprxparu.
Res seeundœ miré sunl vitiis obtentui1 .Comment accommoder cette accusation avec ce que dit le môme Sénèque dans un autre endroit, que Tite-Livc jugeait avec équité et candeur des ouvrages des beau* esprits? u( est naturel candidissimus omnium magnorum ingeniorum œslimator T. Livius. Je crois qu'on s'en peut tenir à ce dernier témoignage.
Il y a un autre grief contre lui bien plus grave et plus important. On le taxe d’ingratitude et de .mauvaise foi , pour n'avoir pas nommé Poiybe , ou pour l'avoir fait avec trop d’indifférence dans des endroits où il le copiait presque mot à mot. Je serais fâché qu’on pût lui faire ce reproche avec fondement; car il touche aux qualités du cœur, dont l'honnête homme doit être fort juloux. Mais ne pourraiton pas croire qu’en d'autres endroits de son histoire qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous, il a parlé de Poiybe avec éloge; qu'il lui a rendu toute la justice qui lui était due ; qu'il a averti par avance qu'il se faisait une gloire et un devoir de le copier mol à mot en plusieurs endroits, et qu’il le ferait même souvent sans le citer, pour ne point toujours répéter la même chose? Je parle ici un peu pour mon intérêt; car j’ai besoin, sur cet article, qu'on use d'indulgence à mon égard.
Ces espèces de taches qu’on remarque dans Tile-Live n’ont cependant point fait de tort à sa gloire. La postérité n’en a pas moins admiré son ouvrage, non-seulement comme un chef-d’œuvre d’éloquence, mais comme une histoire où tout inspire l’amour de la justice et de la vertu ; où l’on trouve, avec le récit des faits , les plus saines maximes pour la conduite de la vie ; où brillent partout un attachement et un respect singulier pour la religion établie à Rome lorsqu’il écrivait (malheureusement pour lui elle était fausse; mais il n’en connaissait point d’autre) ; enfin , où l’on voit une généreuse hardiesse et un pieux xéle à condamner avec force les sentiments impies des incrédules de son siècle. Nonditm h<tc%, dit-il en un endroit, quœ nunc tenel seculum, negligentia de uni vénérai : nec inierpretando
• Id. Suasor. 7-€.
* Lib. 3. n. 20.
sibi quisque jntjurandum et leget aptes* fa-
ciebat , sed suos potiù* mores ad ea accommodabat. « Ce mépris des dieux , si commun o dans le siècle où nous vivons , n’était point n encore connu. Le serment et la loi étaient r des règles inflexibles auxquelles on conforo mait sa conduite; et l’on ignorait l’art de les h accommoder à ses inclinations par des inter- , « prétations frauduleuses.
C'est par tout ce que je viens de dire qu’on est en droit de justifier Tite-Live sur la prétendue superstition avec laquelle il affecte de raconter dans son histoire tant de miracles et de prodiges aussi ridicules qu’incroyables. La bonne foi demandait qu'il ne supprimât pas des choses qu’on disait être arrivées avant lui, qu’il trouvait dans ses mémoires et dans les annales , et qui faisaient partie de la religion reçue alors communément, quoique peut-être il ne les crût pas. Et il s’en explique lui-même assez souvent et assez clairement 1 , attribuant la plupart des prétendus prodiges qu’on faisait tant valoir à une ignorante et crédule superstition.
céSAR.
C. Julius César se distingua autant par l’esprit que par le courage. Il s'appliqua d’abord au barreau , et y brilla. Il n'y eut que l'envie d’occuper le premier rang dans la république par la puissance , qui l’empêcha de disputer aussi le premier rang dans le barreau par l’éloquence *. Son caractère particulier était la force, la véhémence. On sentait dans ses discours le même feu qu'il fit paraître dans les combats. A celle vivacité de style il joignait une grande pureté de langage , dont il avait
> « Itomâ , aut cires totem , limita ci hicme prodigia a facta ( qnod evenire Sol.-l mol ÎS stuo’l in religlonein a anlmis mulla nunctala et temeré crédita lunl. » ( Liv. lib. 21. n. 62.)
« CumUfaded mlnimis cliam rébus prava religto In-
• scrit deos: mures In asile Jovis aurum rosisse nuncialum « est. » (Lib. 27, n. 23. )
* a C. sera Cœsar, si foro tantum vartsset , non abus
• ex nostris contra Ciceronem nominaretur. Tanta In eo a vis est, id acumen, ca concitatio, ni illom codent animo a tliiissé. quo bellavit , appareat. Exornat tamen base omit nia mirl sertnonis , cujus proprié studiosu» fuit . elca gantià. h { Qui.vt. lib. 10, cap I )
fait une ('tuile particulière, et dont il se piquait plus qu'aucun autre Romain.
Il composa plusieurs ouvrages , entre autres, deux livres sur l’analogie de la langue latine. Qui croirait qu'un aussi grand homme de guerre que César s'occuperait sérieusement à composer des traités sur la grammaire? Combien nos mœurs et nos inclinations sont différentes de celles de ces temps-là! C'est dans l’un de ces livres ' de l’analogie qu'il recommandait particulièrement d’éviter, comme un écueil , les expressions nouvelles et insolites : lanquàm scopulum , sic fugia insolent verbum.
On avait aussi de lui plusieurs plaidoyers. Outre la pureté et la délicatesse de la langue latine9, qui convient, dit Atticus, ou plutôt Cicéron , non-seulement à tout orateur, mais à tout citoyen romain , on y admire tous les ornements do l'art oratoire, mais principalement un talent merveilleux à peindre les objets et à mettre dans tout leur jour les choses dont il parle.
Il ne nous reste de César que deux ouvrages, qui sont les sept livres de la guerre des Gaules, et les trois de la guerre civile. Ce ne sont, à proprement parler, que des mémoires, et il ne les avait donnés que sur ce pied-là : Commentant Il les composait à la hftte5, sans élude , cl dans le temps même de ses expéditions, uniquement dans la vue de laisser des matériaux aux écrivains, pour en composer une histoire. Il y a mis sans doute celle netteté de style et cette élégance qui lui étaient naturelles ; mais il a négligé tous les ornements brillants qu’un génie aussi heureux que le sien pouvait répandre dans un ouvrage de cette nature. Cependant, tout simple4 et négligé qu'il pouvait paraître, on convenait généra-
> Au!, fiel!, llb. l.rap. 10.
’ « Quum (inquil Allie us) ad banc elcganliam verborum « tatinorum ( que ctiamsi orator non sis, el sis ingenuus « ci vis rornanus, (amen nccessaria est ) adjungit ilia ora- « loria oroamenta diccndi , tum videlur Uuquam tabu- « las bené (ticlas coliocare in botto luiuine. » (Cic. in Brut. n. 232. }
* « Ceteri qunm benè atque entendait, nos etiam quàm « facilè alquc celeritcr cor confcccril , scimus. » ( Huit. pr<pf. Ub 8. dê Bell. G ail. )
* « Constat inter omnes nibil tam operœè ab aliisesse o perfeoUim. quod nonhoruro eleganUàComnientariuruni a superclur. » (IIirt. ibid. )
l lement , dit Hirtius , qu'aucun autre écrit , quelque travaillé et quelque limé qu’il fût, n’approchait de la beauté des Commentaires de César. Son dessein n'avait été que de fournir des matériaux à ceux qui voudraient en composer une histoire en forme, « En quoi ,
« dit Cicéron , il peut avoir fait plaisir à de - « petits esprits , qui ne craindront point d'en « défigurer les grâces naturelles par le fard et « l'ajustement qu’ils voudront y ajouter ; mais « tout homme sensé se donnera bien de garde a d’y toucher en aucune sorte , ni d'y faire « aucun changement ; car rien qe fait tant de « plaisir dans l'histoire qu'uno brièveté de a style si claire et si élégante. » Dum volait habere parafa unde sumerent, qui relient scribere historiam , ineptis forlasse gratum fecit, qui volent ilia calamislrit inurere ; sanos quidem hominet à scribendo deterruil. Aihit enim est, in historiâ , pura et iltuslri brevilate dulcius. Hirtius emploie aussi la même pensée à l'égard des écrivains qui songeraient à composer une histoire sur les mémoires de César, a Certainement , dit-il , il leur en four- « nit le moyen; mais, s'ils sont sages, il doit « leur en Oter l’envie pour toujours. » Adeà probanlur omnium judicio , ut prœrepla non præbita facilitas scriploribus videatur. La traduction des Commentaires do César, par M. d’Ablancourt , est fort estimée : elle pourrait devenir encore meilleure , si d'habiles mains la retouchaient en quelques endroits.
César avait par lui-méme un bel esprit et un heureux naturel , on ne peut pas en douter ; mais il avait pris soin aussi de le cultiver 1 par une étude assidue , et de l'enrichir de tout ce que la littérature avait de plus rare et de plus exquis : et c’était par ce moyen qu’il était venu à bout de l’emporter, pour la pureté du langage et pour la délicatesse du style, sur presque tout ce qu’il y avait de plus éloquents orateurs à Rome. J’en fais exprès la remarque, après Cicéron , pour animer notre jeune noblesse à suivre un si bel exemple , en joignant
• a Audio (inquil Attlrus) Cæurem omnium fcre u oratorum latine loqul eleganlissimè... Et ut csscl per- « tecta ilia bene loquendi laits , mullis lillcris . et ils qul- « dem reronditiset exquisitis, summoque studio el dlll- « Senti* est conscculus. » (Cic. in Brut. n. 252 et 253. )
A b louange du courage celle des latents de l’esprit et des belles connaissances. 4’ai tu de jeunes seigneurs anglais qui m'ont fait l’honneur de me rendre visite , très-instruits dans les belles-lettres , tant grecques que latines, et fort versés dans l'étude de l'histoire. Ici la jalousie, ou- pour parler plus juste, l'émulation est louable entre nation et nation. Nos jeunes Français ne le cèdent à aucune nation pouf la vivacité et la solidité de l’esprit, ils doivent se piquer , ce me semble , de ne céder en rien nui étrangers, et de ne point leur abandonner ta gloire de l’érudition et du bon goût.
C’est à quoi César semble les exhorter. Ses Commentaires doivent être continuellement entre leurs mains. C’est le livre des gens de guerre. Dans tous les temps , les grands généraux l’ont regardé comme leur maître. La lecture de ce livre a toujours fait leur occupation et leurs délices. Ils y voient la pratique des règles de l’art militaire , soit pour les sièges , soit pour les babilles. Ils peuvent y apprendre aussi la manière de faire des mémoires , ce qui n’est pas un talent médiocre. Il serait à souhaiter que tous nos généraux missent par écrit régulièrement toutes les opérations des campagnes où ils ont commandé. Quel secours ne serait-ce point pour une histoire! quelle lumière pour la postérité ! Y at-il rien de plus estimable que les mémoires de M. de Turcnne, imprimés dans le second tome de sa vie, et que ceux de Jacques II , roi d'Angleterre, alors duc d'Yorck?
Hirtius acheva ce que César n’avait pu faire. Le huitième livre de la guerre des Gaules est de lui , aussi bien que ceux de la guerre d'Alexandrie et de celle d’Afrique. On doute qu’il soit l'auteur du livre qui traite de la guerre d’Espagne.
. CATEBCCLfS.
Cafus, ou Publius, ou Marcus YelléiusPaterculus florissait sous l'empire de Tibère. Il y a beaucoup d'apparence qu’il naquit l’an de Rome 735*. Scs ancêtres furent illustres par leur mérite et par leurs charges. Il était tribun
■ An. J. C. lt.
des soldats lorsque Catus César, pèlit fllsd' Auguste, s’aboucha avec le roi des Parlhes dans une lie de l’Euphrate1. Il commanda dans la cavalerie en Allemagne sous Tibère*, et il accompagna ce prince pendant neuf années consécutives, dans toutes ses expéditions. Il en reçut des récompenses honorables. Il fut élevé A la préturc l'année même qu’Auguslc mourut*.
On ne sait point précisément le temps où il commença à travailler A son histoire, ni ce qu’elle contenait. Le commencement en est perdu. Ce que nous en avons comprend un fragment de l'ancienne histoire grecque, avec l’histoire romaine, depuis la défaite de Persêe jusqu’à la sciiième année de Tibère. Il adresse son histoire à M. Yinicius, qui était alors consul. Il en promettait une plus étendue. Les voyages qu’il avait faits endiversescontrécs auraient pu lui fournir des faits très-agréables et très-curieux.
Son style est très-digne du siècle où il vivait, qui était encore celui du bon goût et du beau langage. Il excelle surtout dans les portraits et les caractères. Je pourrai en citer quelques-uns à la fin de cet article.
On juge que sa narration est fidèle cl sincère jusqu’au temps des Césars, ou dans les faits qui ne les intéressent point : car depuis ce tcmps-lù, le désir de flatter Tibère lui fit omettre, ou déguiser, on même altérer la vérité en diverses choses. 11 accuse Germanicus de lâcheté, ou plutôt d’une molle complaisance pour les séditieux, pendant qu’il donne à beaucoup d’autres des louanges excessives*. Quo quidem lempore... pleraque ignare s Germam’eut.
On lui reproche avec justice d’avoir toit des éloges excessifs de Tibère. Les ménagements injustes pour les passions de cet empereur so font sentir, comme je l'ai déjà marqué, par le soin qu’il a de passer légèrement sur les actions éclatantes de Germanicus, d’en supprt-
* Vell. Paterc. lib. 2, cap. 101,
« Ibid. cap. 101.
* Ibid. cap. 124.
* Lib. 2. cap. 125.
* Un savant Interprète ( Dobclérm ) croit que ce passage est corrompu , et qu’il faut lire gnavê Corriger ainsi le texte contre la foi des manuscrits, c'est deviner.
mer la plupart, et de donner des atteintes à la gloire d'Agrippine et des autres personnes que Tibère n'aimait pas.
Ce qu'on lui pardonne encore moins, c'est d'avoir accablé de louanges Séjan, qui causa tant de maux à l’empire, et de l'avoir représenté, malgré tous ses vices et tous ses crimes, comme un des plus vertueui personnages qu’ait jamais eus la république romaine. Sejanus, tir antiquissimi morit, et priseam gravitatemsemper humanitate tempérons'.
Cela n’est encore rien en comparaison du panégyrique qu’il en fait dans la suite*, a 11 « établit d’abord par plusieurs exemples la « nécessité où sont les princes de se faire ai- « der dans le gouvernement, et de s’associer a des coopéraleurs qui partagent avec eux le poids des affaires. » Rarà eminentes viri non » nagnit adjutoribus ad gubernandam fortu-
nam suam usi sunt Etenim magna nego-
lia magnis adjutoribus egent. Qui en doute? Il s'agit de faire un bon choix. Il passe ensuite à Séjan, et, après avoir relevé l'éclat de sa naissance, il le représente « comme un « homme qui sait tempérer l’austérité du h commandement par un air de douceur et « de sérénité; qui traite les affaires les plus « épineuses sans presque paraître s’en occu- « per; qui ne s’arroge rien, et par là atteint à « tout; qui se met toujours dans son esprit « au-dessous de l’estime qu’on a de lui dans « le public; dout le visage et les dehors pa- « missent tranquilles, pendant qu’au fond les a soins de l’état ne lui laissent aucun repos. « C’est le jugement uniforme que portent de « ce sage ministre et la cour et la ville, et le « prince et les citoyens. » Virum severilalis lœtissimoe, hilaritatis prisca; actu otiosis simitlimum ; nihil sibi vindicantem, eoque assequentem omnia\ semper infra aliorum œstimationes se metientem; vuttu vitàque Iranquiltum, animo exsomnem. lnhujus tirtutum astimalionem jampridem judicia civitatis cum judiciis principis cerlanl. Quel amour du bien public, si l’on en croit cet historien ! quelle application au travail ! quel zèle pour les iutéréls du prince et de l’état 1 quel
< Sib. % rap. lis.
> Ibid. cap. î cl 12H
caractère aimable au milieu des soins les plus accablants! quel désintéressement ! quelle modestie ! en un mot quel assemblage des plus grandes vertus, attesté généralement par des suffrages unanimes !
Pour voir ce qu’il en faut penser , considérons un second portrait du même Séjan de la main d'un autre peintre qui n était point à ses gages, et quine fut jamais soupçonné de flatterie : c’est Tacite, dont nous parlerons bientôt.
a Sejanus Tiberium variis nrtibus devinxit adeô ’, ut obscurum adversùs alios, sibi uni inrautum intectumquo effleeret : non lam solertiâ ( quippé iisdem artibus victus est ) , qiiAm deôm irà in rem romanam , cujus pari exilio viguit , ceciditquc. Corpus illi labonim tolerans ; animus audax ; sut obtegens ; in alios criminator : juxtà adulatio et superbia ; palâm compositus pudor, intus summa apiscendi libido , ejusque causA modo largitio et luxus , sæpè industria ac vigilantia, baud minus noxiæ, quotiens parando regno finguntur. »
« Séjan gagna si bien l’esprit de Tibère par a divers artifices, que ce prince, couvert et « impénétrable pour tous les autres, n'avait a rien de caché ni de secret pour lui ; ce qui v ne doit pas être principalement attribué « aux ruses et aux artifices -de ce ministre, a puisqu'il tomba dans les mêmes pièges, et a périt par la voie de la fraude et de l’arli- • fice; mais plutôt à la colère des dieux contre « l’empire romain, à qni sa faveur et sa dis— « grâce furent également fanes les. Il avait « une force de corps capable de supporter « les plus grandes fatigues. Le caractère de « son esprit était l’audace, l’adresse à se ca- « cher, et une noire malignité envers les au- « très. Il était en même temps flatteur jusqu’à « la bassesse, et fier jusqu'à l’insolence: plein « de modestie et de retenue en apparence , a mais au dedans dévoré d’ambition. Les « moyens pour parvenir à son but étaient, b tantôt le luxe et la dépense, tantôt la vib gilance et l'application aux affaires; vertus b aussi dangereuses que les vices mêmes, b quand on en prend les dehors pour usurper « une puissance illégitime. »
1 Tard. Aiim. IiI». t , rap. I.
Pour réunir tout en un mot , Séjan , si fort vanté dans Patercnlus, était un fléau de la colère des dieux contre l’empire romain : Deûm irâ in rtm romanam. Ceux qui sont en place, qui sont maîtres des grâces et dispensateurs des bienfaits, peuvent juger par lâ du cas qu’ils doivent faire des louanges qu’on leur prodigue avec si peu de mesure, et souvent avec si peu de pudeur.
J’ai dit que Paterculus excellait surtout dans les portraits et les caractères. 11 y en a de courts, qui ne sont pas les moins beaux, et plusieurs qui sont plus étendus. J’en rapporterai de l’une et de l’autre sorte.
Marius.
# Hirtus alque horridus , vitâque sanctus ; quantum bello optimus, tantum pace pessimus 1 ; iramodicus gloriæ , insatiabilis , impotens, semperque inquietus. »
» Marius avait quelque chose de dur et de « sauvagedans le caractère: ses mœurs étaient « austères, mais irrépréhensibles : excellent « dans la guerre, détestable dans la paix ; avide « ou plutôt insatiable de gloire; violent dans n ses projets; toujours inquiet, et incapable a de souffrir le repos. »
SjlU.
« Adeè Sylla dissimilis fuit bellator ac Victors, ut , dura vincit , justissimo Icnior ; post victoriam , audito fuerit crudelior. i»
a Rien ne fut plus différent que Sylla fai- « sant la guerre , et le même Sylla devenu b vainqueur. Pendant la guerre, il fut doux a jusqu’à l’excès ; après la victoire, cruel jusa qu’à la barbarie.»
)f)thridale.
a Mithridates , ponticus rex * : vir neque sileiidus, neque dicendus sine curâ. Bello acer-
> Lib. 2 , cap. 9.
1 Lib. 2, cap 25.
• IL, 1.1 cap. 18.
rimus, virtute exiraius ; auquando fortuné , sernper animo maximes : consiliis dux , miles manu , odio in Komanos Annibal. »
a Mithridatc, roi de Pont , dont il est diffia elle et de se taire et de parler ; d’une valeur « extrême, grand parune brillante fortune dans b certains temps de sa vie, toujours par lecou- « rage et l’élévation des sentiments : général a pour le conseil et les résolutions, soldai 0 pour les coups de main, un second Annibal a par sa haine contre les Romains. »
Mécène.
a C. Meccenas , equestri sed splendido généré natus 1 : vir, ubi res vigiliam exigeret , sa né exsomnis ,-pro vidons, atque agendi sciens ; simul verù aliquid ex negotio remitti posset , otio ac mollitiis penè ultra feiuinam fluens. »
« Mécène descendait d’une famille de sim- « pies chevaliers , mais illustre et ancienne. « S’il était besoin de vigilance , on le voyait a actif, toujours en mouvement, pensant à a tout, se refusant même le sommeil. Dès a que les affaires lui donnaient du relâche , a plus mou presque qu’une femme , il se a livrait tout entier au plaisir et aux chara mes de l’oisiveté. »
Scipion Emilicn.
« P. Scipio Æmilianus ’ , vir avitis P. Africani patemisque L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus beili ac togæ dotibus , ingeniique ac studiorum cminentissimus seculi sui : qui nihil in vitâ nisi laudandum aut fecit , aut dixit , ac
sensit Tam elegans liberalium studiorum
omnisque auctor et admirator fuit 5 , ut Poiybiiun Panætiumque , præcellentes iugenio viros, domi militiæque secum babuerit. Neque enim quisquam hoc Scipione clegantiùs intervalla negotiorum otio dispuuxit : semperque aut bclli aut pacis serviit artibus : semper in-
' Ltb. 1, c»p. 18
• Ub.l.cap. 12.
> Ibid. cap. 13
«*ii> «**»
ter arma ac studia versatns, aut corpus periculis , aut auimum disciplinis exercuit. »
o Scipion Emilien , également recomman- « dable par tonies les qualités qui peuvent il- « lustrer la robe et l’épée, faisait revivre en sa « personne les vertus de Scipion l'Africain , a son aïeul , et de Paul Emile , son père. Il « était le premier homme de son siècle pour « l’esprit et le goût des sciences. Actions , « discours, sentiments, on ne vit rien que de « louable en lui pendant tout le cours de sa « vie... Plein d’estime et d'admiration pour « les belles-lettres et pour les sciences, où il « excellait lui-même , il avait toujours avec « lui , tant en paix qu’en guerre, Panétiu9 et « Polybc, deux illustres savants. Personne ne r savait mieux que lui entremêler le repos et « l’action , ni mettre à profit avec plus de déo licatesse et de goût les vides que lui lais— « saient les affaires. Partagé entre les armes « et les livres, entre les travaux militaires du « camp et les occupations paisibles du cabi- « net , ou il exerçait son corps par les fati- « gués de la guerre , ou il cultivait son esprit « par l’élude des sciences. »
Galon d Clique.
« M. Cato , genitus proavo M. Catone , principe illo familiæ Porciæ’ : homo virtuti simillimus, et per omnia ingenio diis quàm hominibus propior : qui nunquàm rectè fecit , ut facere videretur , sed quia aliter facere non poterat ; cuique id solum visum est rationem habere , quod haberet justifiant , omnibus humauis vitiis immunis , semper fortunam in suâ poteslate habuit. •
« Caton d'Utique eut pour bisaïeul Caton o le censeur, ce chef illustre de la famille Poru cienne. Plus semblable par son caractère « aux dieux qu'aux hommes, on pouvait le « regarder comme le portrait virant de la « vertu. Il ne fit jamais rien de vertueux pour » le paraître, mais parce qu’il ne pouvait pas « faire autrement. Il ne trouvait rien de rai-
> ut), a. cap: as.
h sonnable que ce qui était juste. Exempt a de tous les défauts humains , il demeura o toujours maître de la fortune , sans jamais « lui céder. »
Pompée.
r Innocente! eximius, sanctitate præcipuus', eloquentiâ médius : potentiæ, quæ honoris causa ad eum deferrelur , non ut ab eo occuparetur, cupidissimus. Dux bello peritissimus ; civia in togâ (nisi ubi vereretur ne quem haberet parem) modestissimus. Amieitiarum tenax , in offensis exorabilis, in reconciliandâ gratift fidelissimus , in accipiendâ satisfactione facillimus. Potcntiâ suâ nunquâm , aut rarù , ad impotentiam usus : penè omnium vitiorum expers , nisi numeraretur inter maxima , in civitate liberâ dominâque gentium indignari , quum omnes cives jure haberet pares , quemquam æqualem dignitate conspicerc. a
« Pompée était de mœurs très-pures, d'une « probité irréprochable, d'une éloquence mé- « diocre ; très-avide de distinctions et d'emr plois, pourvu qu’on les 1 ui déférât volontairer ment et par honneur, mais non jusqu’à les « envahir par force ; général très-habile dans « la guerre, citoyen très-modéré pendant la r paix, sinon lorsqu'il craignait que quelqu'un r ne devint son égal ; ami constant, facile à r pardonner les injures, de bonne foi lorsqu’il r se réconciliait, et n'exigeant point les satisr factions à la rigueur. Il n’usa jamais ou rar remeut de son pouvoir pour commettre des « injustices et des violences. On aurait pu dire r qu’il était exempt de tous les vices, si ce « n'en était un très-grand dans une ville a libre, maîtresse de toutes les nations, où de r droit tous les citoyens sont égaux , de ne r pouvoir souffrir qu'aucun l’égalât en crédit r et en autorité. »
César.
r Cæsar formâ omnium cirium excellentissimus *, vigore animi aesrrimus , munilicentiæ effusissimus, aniwo super buraunam etnaturam
> I.ib. 2. cap. 20.
■ Ub. 2, cap. 11.
et fidem evectus , magnitudinc ronsilionim , celeritate bellandi , patientia periculorum , Maguo illi Alexandre, sed sobrio ncquo iracundo , simillimus : qui denique scmper et somno et cibo in vitam, non iu voluptatcm, uterelur. »
« César, le mieux fait d'ailleurs de tous les « Romains , l’emportait sur eux par la force « et l'étendue d'un génie supérieur, par une a générosité et une magnificence portée jus- « qu’à la profusion ; enfin il paraissait élevé « au-dessus de l'homme par un esprit et un « courage qui passent toute croyance. La « grandeur de ses projets , sa rapidité dans la « manière de faire la guerre, sa hardiesse in- « trépide à affronter les dangers, l'ont rendu « tout à fait semblable à Alexandre-le-Grand,
« mais à Alexandre encore sobre et maître de « colère. 11 usait de la nourriture et du som- « meil, non pour le plaisir, mais uniquement « pour satisfaire aux besoins de la nature. »