‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 90 sur 178 · DES DIX ORATEL'DB GRECS · texte numérisé non relu

DES DIX ORATEL'DB GRECS

AMiFHOJf

Antiphon profita beaucoup des entretiens qu'il eut avec Socrate *. Il donnait des leçons de rhétorique. Il composait aussi des plaidoyers pour ceux qui en avaient besoin ; et l’on croit qu’il fut le premier qui introduisit cette coutume, il était vif et riche pour l’invention , exact pour le style, fort pour les preuves, habile pour répondre aux objections imprévues : il réussissait à émouvoir les passions , et à donner à chaque personnage qu’il faisait parler son caractère propre et particulier. Il fut condamné & mort pour avoir favorisé l'établissement des quatre-cenls à Athènes.

AHDOCIDE.

Andocide était aussi contemporain de Socra-

1 « Perlcle» prlmus •dbitiuil doftrinim, de. » ( Cic. in Itrut. H. 41. )

* Plul. de vilitlccem rtiet.

le '. Il commença a fleurir vingt ansavant Lysias. 11 fut appelé en jugement, comme ayant eu partau renversement des statues de Mercure, qui furent toutes abattues ou mutilées en une seule nuit au commencement de la guerre du Péloponnèse. Il ne se tira de ce danger qu’en promettant d'indiquer les coupables, du nombre desquels il mit son propre père, à qui pourtant il sauva la vie. Son style était simple et presque entièrement destitué de figures et d’ornements.

LTBU5

Lysias était originaire de Syracuse, mais né à Athènes*. A l'âge de quinze ans il passa à Thurium en Italie, avec deux de ses frères, dans la nouvelle colonie qui allait s'y établir. Il y demeura jusqu'à la déroute des Athéniens devant Syracuse;, et il retourna pour lors à Athènes, âgé de quarante-huit ans.

Il s’y distingua par un mérite particulier , et il a toujours été regardé comme un des plus excellents orateurs grecs , mais dans le genre d’éloquence simple et tranquille. La clarté, la pureté, la douceur, la délicatesse du style, faisaient son caractère propre. C’était , dit Cicéron 3, un écrivain d’une précision et d’une élégance extrême, et déjà Athènes pouvait presque se vanter d’avoir un orateur parfait. Quintilien en donne la même idée. I.ysias, dit-il , a le style élégant et léger *. S'il suffit à l’orateur d'instruire, il n’en est point qu'on puisse mettre au-dessus de lui. On ne voit rien d'inutile, rien d'affecté dans son discours. Son style est néanmoins plus semblable à un ruisseau clair et pur qu’à un grand fleuve.

Si Lysias se renferma pour l'ordinaire dans cette simplicité s, et, comme Cicéron l’appelle,

i Plut.

9 Dionys. Halic. in Lys.

s «f Fuit Lysias... egregiè subtilis atque elegans , quem « jam prope audeaa oralorem petTectum dicere. » (Cic. In Brut. n.35. )

* « Lysias subtilis atque elegans, etquo nihll, si oratori a salis sit docerc, quæras perfeclius. Nihll enim est ina- « ne , nihll accersilum : puro tamen fontl quàm magno « fluminl propior.» ( Qcnrrn. lib. 10. cap. 1. )

* « In Lyslà sunt sa*pè cliam lacerti, sic ut nihil ficri « pos&it valentius : verùm est certè generc tolo Mrigo- « sior. » ( Cic. Brut. a. ftt. )

cette maigreur de 9tyle, ce n’est pas qu'il fût absolument incapable de force et de grandeur; car, selon le même Cicéron , on trouve dans ses harangues des endroits très-forts et trèsnerveux. Il en usait ' ainsi par choix et par jugement. Il ne plaidait point lui-mème de causes dans le barreau, mais il composait des plaidoyers pour les autres; et, pour entrer dans leur caractère , il était souvent obligé d’employer un style simple et peu relevé , sans quoi il eût perdu cette grâce de la naïveté qui est admirable en lui , et il eût trahi lui-même son secret. Il fallait donc que ses discours, qu’il ne prononçait pas lui-même , eussent un air négligé, ce qui est un grand art et un des grands secrets de la composition. On éludait ainsi la loi qui ordonnait aux accusés deplaider eux-mêmes leur cause sans employer le ministère des avocats.

Quand Socrate fut appelé devant les juges pour rendre compte de ses sentiments sur la religion*, Lysias lui apporta un plaidoyer qu’il avait composé avec beaucoup de soin, et où sans doute il avait fait entrer tout ce qui était capable de toucher les juges. Socrate, après l’avoir lu, dit qu’il le trouvait fort beau*, fort oratoire, mais peu convenable au caractère de force et de courage qu’un philosophe devait montrer.

Denys d'Halicarnasse peint fort au long, et avec beaucoup de goût et de jugement, le caractère du style de Lysias, et en marque en détail tous les traits, mais toujours dans le genre d'éloquence simple et naturelle dont j’ai parlé. Il rapporte même quelques morceaux d’une de ses harangues pour mieux faire connaître sod style.

1BOCEATE.

Isocrale était Dis de Théodore, Athénien ,

> • Illud in Ljaia dlcradi laïUim tenue atque rarum « latloiibua numerifl rornimpendum non eral. Perdi-

• disse! cnim gratis!» . qux in en maxima est , simplicis « atque Inaflccuil coloris : perdidissel Bdero quoque.

• Nam scribebal illis, non ipse dfccbat : ut oportue-

• ruil ease ilia rudibus et iucompositis slmUia . quod ■ ipsum compoaiilo est. » ( Quiet, lib, 9, cap. 4.)

• Ub. I. de Oral. n. 93t.

a « Illam orationem disertam sibi et oratoriam vlderi , a fortem et Tiriiem non trideri. a

qui, s’étant enrichi à faire des instruments de musique, amassa assez de bien pour être en état de faire élever avec soin ses enfants; car il avait encore deux Ois et une Elle. Isocrate vint au monde vers la 8G* olympiade', vingtdeux ans après Lysias, cl sept avant Platon.

Il reçut une excellente éducation, et eut pour maîtres Prodicus, Gorgias, Tisias , et , selon quelques-uns, Théramènc, c’est-à-dire tout ce qu’il y avait alors de plus fameux rhéteurs.

Son inclination l'aurait assez porté à suivre la roule ordinaire des jeunes Athéniens, et à entrer dans le maniement des affaires ; mais, la faiblesse de sa voix et une timidité presque insurmontable ne lui permettant pas de se hasarder à paraître en public, il tourna ses vues d’un autre côté. 11 ne renonça pas néanmoins entièrement niàlagloirede l’éloquence, ni au désir de se rendre utile au public, qui étaient ses deux grandes passions; et ce que l’empêchement naturel de sa voix lui refusait , il songea à le regagner par le ministère de la main et de la plume. Il s'appliqua donc avec soin à la composition, et ne prit point pour objet de son travail, comme la plupart des sophistes, des questions vagues et inutiles, ou des sujets de pure curiosité, mais des matières solides et importantes de gouvernement et de politique, qui pussent être utiles aux républiques et aux princes mêmes, aussi bien qu’aux particuliers, et qui pussent aussi lui faire honneur. par les grâces qu’il tâcherait de répandre dans scs écrits*. C’est Isocrate lui-même qui nous apprend, dans l’exorde de l’un de ses discours, que telles avaient été ses vues.

Il s’exerça aussi à composer des plaidoyers pour ceux qui en avaient besoin, selon l’usage assez ordinaire en ces temps-là, quoique contraire à la disposition des lois, qui ordonnaient, comme je l’ai déjà marqué, que les parties se défendissent elles-mêmes sans employer de secours étrangers. Mais, comme ces plaidoyers lui attiraient à lui-même des affaires à cause du violemcnt de la loi, et l’obligeaient de comparaître souvent devant les juges, il y renonça entièrement, et ouvrit une école d’éloquence pour instruire la jeunesse.

< An. U. 3S68 ; av. J. C. 436.

t In Panalh.

Par ce nouvel établissement* , la maison d'Isocrate devint pour toute la Grèce une pépinière féconde de grands hommes, et il n'en sortit, dit Cicéron, comme duchcval de Troie, que d'illustres personnages. Quoiqu’il ne parût point en public nu barreau, et qu’il demeurât renfermé dans l’enceinte particulière de son école ou de son cabinet, il se lit une réputation à laquelle personne après lui ne put atteindre, également estimé et pour le talent de bien composer et pour l’art de bien enseigner, comme ses écrits et ses disciples en firent foi.

Il avait un discernement merveilleux pour connaître la force, le génie, le caractère de ses écoliers; pour voir comment il fallait manier leur esprit, et de quel cété, il fallait les tourner : talent • rare, et absolument nécessaire pour réussir dans l’important emploi d'enseigner. Isocrale avait coutume de dire, en parlant de deux de ses plus illustres disciples, qu'il usait d'éperon h l’égard d'Éphorc , et débride ù l'égard de Théopompe, pour exciter la lenteur de l’un , et retenir la trop grande vivacité de l’aulre. Celui-ci , en composant, s’abandonnait & son feu et à son imagination , et se répandait en expressions hardies et brillantes; il le réprimait. L'autre, au contraire timide et réservé, ne songeait qu'à la justesse, et n'osait rien hasarder; il lui faisait prendre l’essor. Son dessein n’était pas de

1 * Exstitil igilur Isocrates...-(ctyus domus cunclæ Græ- « ci» quasi ludus quidam patuît atque offidna direndi ) ■ raagnus oralor et perfectus maglster, quanquam forensi « luce caruit, inlraque pa rides aluil cam gloriam , quam « nemo qufdem, meo judlcto , est posleà consecutus. »

( De in Brut. n. 3*2. )

« Ex Isocralis iudo , tanquàm ex equo trojano . innu- « meri principes exstilerunt. » (Id. de Orat. Hb. 2, n. 9i. )

« Clarlsslmus Me præceptor Isocrates, quem non magis « libii benè dixlsse, quàm dlscipuli benè docuisse teslana tur. » ( Qcirrr. lib. 2 . cap. 9 )

* « DlUgeotluimé hoc est eis, qui instituunt aliquoi « atque erudlunt , videndum , quô sua quemque nalura

« maxime ferre videatur Dicebat Isocrates , doctor

« singularis , se calcaribus in Ephoro , contra autem in « Theopompo frenis ull solere. Allerum enim exsultan- « lem verborum audaciâ reprimebat , aiterum cunctan- « tem et quasi verecundanlem fncitabat. Neqoe eos si- « miles efTecli inter se, sed tantum alteri aflinxil . de « allero limavit , ut id conTormaret in ulroque quod « utriusque nalura palerelur. • ( Cic. de Orat. Ub. 3 , u. 36.)

les rendre semblables : mais, en retranchant à l'un, et ajoutant à l’autre, il voulait les amener au point de perfection dont leur naturel était susceptible.

L’école d’Isocralc fut fort utile au public ', et en même temps fort lucrative pour lui— même. Il y amassa plus d'argent que n'avait fait encore aucun des sophistes. Il avait pour l’ordinaire plus de cent écoliers, et il tirait de chacun d’eux deux milles dragmes , c'est-àdire cinq cents livres, apparemment pour (out le temps qu'ils étudiaient sous lui. Je serais fâché, pour l'iionoeur d'un si habile maitre, que ce qu’on dit de lui par rapport à llémosthéne fût vrai, qu’il ne voulut pas lui laisser prendre ses leçons , parce qu’il n'èlail pas en étal de lui payer entièrement la rétribution ordinaire. Je m'en tiens à ce que le même Plutarque dit dans le même endroit, qu’isocrate ne prenait rien des citoyens d’ Athènes, mais seulement des étrangers. Cette conduite généreuse et désintéressée convient beaucoup mieux à son caractère et aux excellents principes de morale répandus dans tous ses ouvrages.

Outre le revenu de son école, il recevait de grands présents de personnes considérables. Nicoclês, roi de Cypre, fils d’Évagore, lui donna vingt talents ( vingt mille écus) pour le discours qui porte son nom.

On rapporte d’Isocrale une parole fort sensée’. Il était à la labié de Nicocréon , roi de Cypre, et on le pressait de parler et de fournir à la conversation. Il s’en excusa toujours, el apporta celle raison de son refus : Ce que je sais n'esl pas ici de saison; el ce qui serait id de saison, je ne le sais point. Cette pensée ressemble fort à celle de Sénèque : Je n’ai jamais voulu plaire au peuple * ; car il n’approuve point ce que je sais , et je ne sais point ce qu'il approuve.

Isocrate*, ayant appris la défaite des Athéniens par Philippe à la bataille de Cbéronée , ne pat pas survivre au malheur de sa patrie ,

■ Plat, de deeem ont. gr. la Isoer.

> « Nunqnam volui populo plaeere : nam . qna ego a telo, non probal; qu® probal populua, ego neaeio. »

( State. tpi». Ï9.)

• Plul. de deeem oral. gr. la lioer.

«*ë$> im

el mournt de douleur, élan! demeuré quaire jours sans manger. Il avait vécu quatre-vingtdix-huit ou cent ans.

Il est difficile de mieux peindre le caractère du style d’Isocrale que ne l’ont fait Cicéron et Quintilicn : je citerai leurs propres paroles.

Cicéron 1 , après avoir rapporté l'idée avantageuse que Socrate s’était formée d’Isocrale encore tout jeune , el l’éloge magnifique que Platon , l’ennemi déclaré, ce semble, des rhéteurs , avait fait du même lsocrale fort Agé , continue ainsi en décrivant son style : Duke igilur orationis genus , et solutum , et effluent, tentenliis argutum, verbit tonant, ett in illo epidictico genere , quoi diximus proprium tophistarum , pompa quant pugna ajrtius , gymnatiit et palestræ dicatum , spretum et pulsum foro. s Ce genre d' éloquence « est doux , agréable, coulant , plein de pentt sées Anes et d’expressions harmonieuses ; « mais il a été exclu du barreau , et renvoyé « aux académies , comme plus propre aux « exercices de pur appareil qu'aux vrais com- « bats. »

Voici le portrait qu’en fait Quintilien ‘ , qui parait tiré d’après le premier. Jsocrales in diverso genere dicendi ( il venait de parler de Lysias) nitidut et complus, et palastra quant pugna magis accommodalus, omnes dicendi v entres tecutus est. Nec immeritô , auditoriis enim se , non judiciis compardrat : in inventions facilis , honesti studiosus , in compositions adeà diligent , ut cura ejus reprehendalur.

Il y avait une grande ressemblance sur plusieurs chefs entre Lysias et lsocrale, comme le montre fort au long Denys d'Halicarnasse : mais le dernier avait un style plus doux , plus coulant , plus élégant , plus fleuri , plus orné ; des pensées plus vives et plus délicates; un arrangement de paroles étudié avec un soin extrême, et poussé peut-être jusqO'à l’excès. En un mot , toutes les beautés , toutes les grâces de l'éloquence, telles que les comporte le genre démonstratif propre aux sophistes, sont étalées dans ses discours , destinés , non pour l'action et le barreau, mais pour la pompe el l'ostentation.

1 In Oral. d. 41 et \i.

* Llb. 10, cap. t

Cicéron , en plusieurs endroits de scs livres de rhétorique , insiste beaucoup sur ce qu'Isocrate est le premier, à proprement parler, qui a introduit dans la langue grecque le nombre, la cadence, l’harmonie, qui étaient avant lui peu connus , et presque généralement négligés.

Il me reste à exposer une dernière qualité d'Isocrate, qui est son vif amour du bien et de la vertu , que Quintilien exprime par ce mot, honesti studiosus, et qui, selon Denys d'Halicarnasse , l’élève infiniment au-dessus de tous les autres orateurs. En parcourant les principaux de ses discours, il montre qu’ils ne tendent tous qu’à inspirer aux villes, aux princes, aui particuliers même , des sentiments de probité, d’honneur, de bonne foi , de modération , de justice, d’amour du bien public , de zèle pour la conservation de la liberté, de respect pour la sainteté du serment et des traités, et pour tout ce qui a rapporté la religion. Il conseille à tous ceux qui sont chargés du soin de gouverner les états et d’administrer les affaires publiques de lire et d'étudier avec une attention singulière ces livres admirables , qui renferment tous les principes de la saine el véritable politique.

is£b.

Isée était de Chalcis en Eubée '. Etant venu h Athènes, il prit les leçons de Lysias, dont il imita si bien le style , qu’en lisant leurs discours on avait de la peine à distinguer duquel des deux ils étaient. Il commença à paraître avec éclat après la guerre du Péloponnèse, et continua jusqu’au temps de Philippe. Il fut maître de Démosthène, qui s'attacha à lui préférablement à Isocrate , parce que l'éloquence d'Isêc était plus forte el plus véhémente , et par cette raison plus conforme au génie vif de Démosthène *.

LTCDICDC.

Lycurgue fut fort estimé à Athènes pour son éloquence, et encore plus pour sa probité.

' Plut, in Isocr."

■ Ue o lorrenlior. (Juveh.)

Il fut chargé de plusieurs commissions importantes, et s'en acquitta toujours avec succès. On lui confia le soin de la police dans Athènes, et il fit une rude guerre au\ malfaiteurs, qu’il obligea de sortir de la ville. Il passait pour un juge sévère et inexorable. C’est il quoi Cicéron fait allusion en écrivant à son ami Atticus : nometipui , qui Lyrurgei à princijiio fuissemuj, quolidié demitigamur'.

Lycurgue fut nommé questeur, c’est-à-dire receveur général des revenus de la république, & trois différentes reprises , et exerça cette charge pendant quinze ans. Pendant ce tçmpslà , il lui passa par les mains quatorze mille talents (quarante-deux millions), dont il rendit un fidèle compte. Avant lui, le revenu de la ville n’était que de soixante talents * (soixante mille écus) : il le fit monter jusqu’à douze cents talents (douze cent mille écus). C’est ce questeur qui, voyant qu’un fermier faisait mener en prison le philosophe Xénocrale , parce qu’il avait manqué à payer dans le temps un certain tribut comme étranger, le tira d’entre les mains des archers, et y fit conduire à sa place le fermier, pour avoir eu l'insolence et la dureté de traiter ainsi un homme de lettres. Cette action fut applaudie généralement. Lycurgue était du nombre des orateurs qu’Alexandrc demanda qui lui fussent livrés; à quoi les Athéniens ne purent consentir.

ESCnniE DKtfOSTItisfE.

J’ai exposé ailleurs fort au long l'histoire de ces deux célèbres orateurs1, qui furent toujours émules et rivaux , cl dont les disputes ne cessèrent que par l'exil d’Eschine. J'ai traité aussi ce qui regarde leur style et leur éloquence. Je n’ai rien à ajouter à ce que j'ai dit sur ces deux articles. Je me contente de remettre ici sous les yeux du lecteur les deux oortraits qu'en trace Quinlilien.

i Ad. Allir. lib. I. ep. 13.

* Ce revend serait bien médiocre pour une ville comme Athènes, et l'augmentation bien considérable. Je ne sais si on ne pourrait pas lire, cÇuxôtsta , six cents au lieu de sÇrixovTa, soixante.

> Traité des Éludes -, llisl Ane. tom. II.

ni.

u Sequiltir oratoniui ingens nianus qmnn décent simili Alhcnis a-tas ttna tulcrit ; quorum longé princcps Iiemosthenes ac. peoè lex orandi fuit : tanta vis iu eo, tant dcitsa omnia , ita qtiibusdnm nervis 4 intenta sunt , lara tiiltil otiosum , is dicendi modus, ut nec quid de- Sit in eo, nec quid redumlet inventas. l’Ienior Æschines, et ntagis fusils, et grandiori similis, quo minus str -ictus est ; carnis tanten plus babel , laccrtorum minus. »

u Suit maintenant une foule d’orateurs .

« car il y en a eu à Athènes jusqu'à dix à la « fois, à la tète desquels marche Démosthène, « qui les a tous passés de bien loin , et qui a o mérité d’ètrc proposé presque comme la o règle de l'éloquence. Son style a tant de o force, il est si serré, si tendu, (dut s’y o trouve dans une telle justesse et dans une « précision si exacte, qu’on ne trouve rien à y « ajouter ni à en retrancher. Eschine est plus « abondant, plus diffus. Il parait plus grand « parce qu’il est moins ramassé. Il a plusd’ent- « bonpoint . et moins de nerfs. «

HYrÉJunc.

Hypéride avait été d’abord auditeur et disciple de Platon*. Il se tourna ensuite du côté du barreau, et il y fit admirer son éloquence. Son style * avait beaucoup dtv douceur et de délicatesse : mais il n’était propre que pour les petites causes. Il se trouva uni avec Lycurgue pour le maniement des affaires publiques dans le temps qu’ Alexandre attaqua les Grecs, et il sc déclara ouvertement contre ce prince. Après la perte de la bataille près de Craiion , les Athéniens étant près de le livrer à Antipaler, il s’enfuit à Eginc , et , étant parti de là , il se sauva dans un temple de Neptune , d’où il fut arraché et conduit à Corinthe vers Antipatcr, qui le fit appliquer à une cruelle

i Lib. 10. cap. l.

• La métaphore n’est point ici tirée des nerfs dn corps, comme l’ont supposé les traducteur, , mais des cordes d’un arc , qui , étant extrêmement tendues, poussent les traits avec une force et une Impétuosité extraordinatres.

• Plut. In Hyper.

• a Dulcls Imprimls et aculus Hyperides : sed minoria bus causls. ut non dixerim ulillor, magis par. a (Qcitn lib. 10, cap. 1.)

question pour tirer de lui quelques secrets et quelques éclaircissements dont il avait besoin. Mais, dans la crainte d'élre forcé par la violence de la douleur à trahir sa patrie et ses amis , il se coupa la langue avec les dents , et expira dans les tourments.

DivtRçre.

Dinarque natif de Corinthe, selon quelques-uns. vint s’établir à Athènes dans le temps qu’ Alexandre poussait ses conquêtes dans l’Asie. Il fut disciple de Théophraste, qui avait pris la place et l’école d’Aristote, et fit aussi une liaison particulière avecDémétrius de Phalèrc. Il ne plaidait pas par lui-méme , mais composait des plaidoyers pour ceux qui avaient des procès.. Il se proposa pour modèle Ilypéride, ou plutôt, selon d'autres , Démostliène, dont le style vif et véhément convenait mieux à son caractère.

CHANGEMENT ABRIVll CHEZ CES GRECS DANS L'ttLOQL'SNCB.

L’espace qui s’est écoulé depuis Périclès jusqu’à Démétrius de Phalère , dont nous allons parler, a été le beau temps de l’éloquence chez les Grecs : cet cspnce est è peu près de cent trente ans. Avant Périclès , la Grècè avait eu beaucoup de grands hommes pour le gouvernement , pour la politique, pour la guerre; et l’on y avait vu une foule d’excellents philosophes : mais l’éloquence y était peu connue. Ce fut lui , comme je l’ai déjà observé, qui le premier la mil en honneur, qui en montra la force et le pouvoir, et qui en fit naître le goût. Ce goût ne fut pas commun à toute la Grèce : parle-l-on , dans ces temps-là , de quelque orateur argien , corinthien, ou thébain? Il se renferma dans Athènes , qui porta , dans les cinquante dernières années de l’espace dont je parle, ce grand nombre d’illustres orateurs, dont le mérite lui a fait tant d’honneur et a rendu sa réputation immortelle. Tout ce tempslà fut comme le règne de la saine et de la vraie éloquence , qui ne connaît et n’admet d’autre parure qu’une beauté naturelle et sans fard. Uac celas effudit hanc copiam3 ; et , utopinio

* Plut, in Din.

* Brut n. 3*».

mea fert , suce us illt et sanguis incorruplus usque ad hanc atatem oratorum fuit ; in quu naturalis inesset, non fucatus nitor.

Tandis que l’on se proposa ces grands orateurs pour modèles et que l’on fut fidèle à les imiter, le goût de la bonne éloquence , c'està-dire d’une éloquence mâle et solide , se conserva dans toute sa pureté. Mais quand , après leur mort , on eut commencé à les perdre insensiblement de vue et à suivre d’autres routes, une éloquence d’un nouveau genre, plus parée cl plus embellie, succéda à l’ancienne et la fit bientôt disparaître. Ce fut Démétrius de Phalère qui causa ce changement ; et c’est de lui qu’il me reste à parler.

DÉMÉTRIUS DE rilAL^RE.

Démétrius dont il s’agit fut surnommé le Phalérien , du nom de Phalère, sa patrie, qui était un des ports d’Athènes. Il eut pour maître le célèbre Théophraste.

Je ne rapporterai point ici son histoire, qui est traitée avec assez d’étendue dans le quatrième volume*. On y voit comment Cassandre, s’étant rendu maître d’Athènes quelque temps après la mort d’Alcxandre-le-Grand, en confia le gouvernement i Démétrius , qui le conserva pendant dix ans , et s’y conduisit avec tant de sagesse, que le peuple lui dressa trois cent soixante statues * ; comment ensuite elles furent renversées, et lui obligé de se retirer en Egypte, où Plojêmée Soierie reçut fort bien3: enfin comment, sous Ptolémée Philadelphe , fils de Soter, il fut mis en prison , où il mourut d’une morsure d’aspic.

Je ne considère maintenant Démétrius de Phalère que comme orateur, et je dois exposer comment il contribua à la décadence et au dépérissement de l’éloquence à Athènes.

J’ai déjà marqué qu’il avait été disciple de Théophraste, appelé de ce nom è cause de sa manière de parler excellente et divine. II avait pris sous lui un style orné, fleuri, élégant. Il s’était exercé dans le genre d’éloquence qu’on appelle le genre tempéré , qui tient le milieu entre le sublime et le simple , qui admet toute

• Lit . 16, g s.

> Liv. 17, g a.

1513 tf**»

In parure et tous les ornements de l'art , qui emploie les grâces brillantes de l'élocution et la beauté éclatante des pensées ; en un mot , qui est rempli de douceur et d'agrément, mais dénué de force et de vigueur, et qui , avec tout son brillant et tout son éclat , ne s’élève pourtant point au-dessus du médiocre. Démétrius excellait dans ce genre d’écrire , fort capable de plaire et d'exciter l'admiration par lui-méme , si on ne le comparait au genre sublime et magnifique, dont la beauté solide et majestueuse fait disparaître l’éclat de ces grâces légères et superficielles. 11 était aisé de reconnaître à son style coulant, doux, agréable1, qu'il avait été disciple de Théophraste. Scs expressions éclatantes , scs métaphores heureuses, étaient, dit Cicéron, comme autant d’astres brillants qui donnaient du lustre à son discours et le rendaient lumineux.

On se laisse pour l’ordinaire assez facilement éblouir par cette sorte d'éloquence, qui fait illusion â l'esprit en flattant l'imagination. C’est ce qui arriva pour lors à Athènes, et Démétrius fut le premier* qui donna atteinte à l’ancien et solide goût , et qui commença à corrompre l'éloquence. Son unique but, en parlant au peuple, était de lui plaire. 11 voulait montrer qu'il avaitde la douceur, et c'était en effet son caractère : mais cette douceur chatouillait les oreilles sans aller plus loin, et laissait seulement l'agréable souvenir d’un arrangement de pensées et de mots étudiés, et d'une douce harmonie. Ce n’était point, comme dans Pèriclés, une éloquence victorieuse, qui, pleine de charmes, mais armée en même temps d'éclairs et de foudres , laissait dans l’esprit des auditeurs, avec le sentiment d'un agréable plaisir, une vive impression et une

t « Orator parùm vehemens , dulris tsmen , ul Tbeo- « phrostl dlscipulum agnosceres » ( Cic. île Offic. lib. 1. n. 3.)

« Uujus oratio quum Rodait; placidèqua ioquitur , lum « illustrant ram quasi stellœ qu*dam tralala verba atque a Immulata. n ( Ve Oral. n. 02. )

1 a Hic primas mflrïil orationem , et eam modem le- « neramque reddidil ; et suivis , sicul fuit , vider! nu luit « quàm gravis :.scd suavitale et, qui perfaudcrel tnt* « mot, non qui perfringeret; et tantùra ut memoriam a coneinnilatis suæ . non ( queraadmodum de Pericle « serlpslt Kupolis } rutn delcrtatlone aeuieos etiani relino queret in anintis eorum , a qulbus esset audltus. » ( Id. in Brut. n. 38. )

sorte d'aiguillon perçant qui pénétrait jusqu’au cœur.

Cette éloquence d’appareil peut avoir quelquefois lieu dans des actions de pompe et d’éclat, où l'on ne se propose d'autre but que de plaire à l'auditoire, et de faire montre d'esprit , telles que sont les panégyriques, pourvu néanmoins qu'on y garde de sages mesures, et qu’on resserre dans de justes bornes ta liberté que l'on accorde â ce genre de discours. Peut-être aussi que celte éloquence aurait été moins dangereuse si elle s'était tenue renfermée dans les assemblées particulières des rhéteurs et des sophistes, qui n'admettaient qu'un nombre d'auditeurs assez borné. Mais celle de Démétrius avait un bien plus grand théâtre. C’était devant le peuple entier qu’elle paraissait ; de sorte que sa manière de haranguer, si elle était applaudie, comme elle l'était toujours, devenait la règle du goût public. On ne connut plus d'autre langage dans le barreau. Les écoles de rhétorique furent obligées de s'y conformer. Toutes les déclamations qui en faisaient le principal exercice et dont on attribue l’invention à notre Démétrius, étaient formées sur ce même plan. En se proposant son style pour modèle, on ne s’en tint pas au point où il s’était arrêté : car il avait d’excellentes parties, et était louable eu beaucoup de choses. Elocution , pensées , figures, tout fut outré comme c'est l’ordinaire, tout fut porté à l'excès. Ce mauvais goût pas» rapidement dans les provinces, et s'y corrompit encore beaucoup plus. Dès que l'éloquence, sortie du Pirée ' en cet étal, se fut répandue dans les îles et dans l'Asie, perdant pourainsi dire cet air de santé et d’embonpoint qu'elle avait conservé si longtemps dans son terroir naturel, elle prit bientôt les manières étrangères, et désapprit presque à parler ; tant fut grande et prompte sa décadence. C’est Cicéron qui en fait cette peinture.

I.a perte de la liberté à Athènes entraîna en partie celle de l'éloquence. On n’y vil plus paraître de ces grands hommes qui, par le ta-

* o Ul scmol e Pir*o eloqucnlia cvrcla csi, omîtes périt «gravit iusutas. atque ilâ peregrittala ioiâ Asiâ est , ut « se eitcrnis obtineret moribus , omnemque illam saltttt britatem attira; dlriionis quasi sauitalem perderet, «c- « ioqul peué didisccret. » (Cic. in Brut, n, 51. )

«*■€#> iHC <$»«.

Icnl de la parole, lui avaient fait tant d’hon- I neur : quelques rhéteurs seulement et quelques ' sophistes, répandus eu différents endroits de la Grèce et de l'Asie, soutinrent un peu l'ancienne réputation : j'en ni parlé ailleurs.

Mais, ce qui est étonnant, plusieurs siècles après, l'éloquence reprit de nouvelles forces, et reparut avec presque autant d’éclat qu’elle avait fait autrefois à Athènes. On voit bien qyc je veux parler de cet heureux temps où les. pères grecs firent un si louable et un si saint usage du talent de la parole : car je ne crains point de mettre en parallèle avec les plus célèbres orateurs d'Athènes saint Basile, saint Grégoire de Nazinnze , saint Jean Chrysoslôme, et quelques autres. J'en ai rapporté plusieurs extraits dans le premier volume du Traité des études, surtout de saint Jean Chry- | sostômc, qui ne le cèdent point, ce me semble, aux harangues de Démoslhène , ni pour la beauté du style, ni pour la solidité du raisonnement, ni pour la grandeur des choses mêmes, ni pour la force et la véhémence des passions. On peut consulter ces endroits , qui me dispensent d'apporter ici de nouvelles preuves j de ce que j'avance ; et je crois que l'on con- j viendra avec moi qu’on ne trouve rien de plus beau ni de plus éloquent dans toute l'antiquité ! grecque.

Nous verrons bientôt que l'éloquence latine n’a pas eu le même avantage. Depuis qu’après avoir jeté un éclat extraordinaire pendant quelques années elle eut commencé à déchoir, elle s’affaiblit toujours de plus en plus par des déclins assez prompts, et tomba enfin dans une corruption dont elle ne s'est jamais relevée. C’est ce que je dois montrer dans l'article suivant.

Aax. H - Des oeatecbs latihs.

Rome, occupée d'abord à s’affermir dans son premier établissement, puis à s’étendre de jour en jour dans les contrées voisines, et enfin à porter au loin ses conquêtes, donna pendant plusieurs siècles tous scs soins et toute son application aux exercices militaires, et demeura pendant tout ce temps-là sans goût ponr les arts et pour les sciences en général , et en particulier pour l’éloquence, dont elle

n’avait encore presque aucune idée. Ce ne fut qu'après avoir dompté les peuples les plus puissants', cl s'être affermie dans un tranquille repos, que le commerce qu’elle eut avec les Grecs commença à la tirer de celte grossièreté et de cette espèce de barbarie par rapport aux exercices de l'esprit; et que la jeunesse romaine, sortie comme d’un profond sommeil, et devenue sensible à une nouvelle espèce de gloire inconnue à scs ancêtres, commença à ouvrir tes yeux et à prendre du goût pour l’éloquence.

Pour donner quelque idée des premiers commencements de l'éloquence dans Rome, de ses progrès, de sa perfection et de sa décadence , je partagerai en quatre âges les orateurs romains : mais je ne m’arrêterai qu'à ceux qui sont les plus connus, ou par leur réputation , ou par leurs ouvrages.

SI.'— PREUIEB ace DES OEATECms BOXAI».

Les Romains à l’abri de la paix , amie des sciences et mère du loisir, firent d'abord («r eux-mêmes quelques efforts pour acquérir le talent de la parole. Mais comme ils ignoraient* absolument la route qu'il fallait tenir pour y arriver , et qu'ils n'avaient d’autre guide que leur propre esprit et leurs propres réflexions , ils n’avançaient pas beaucoup. Il fallut que la Grèce vaincue vint au secours de ses vainqueurs. Quand on eut entendu parler à Rome les rhéteurs grecs, qu’on eut pris leurs leçons et qu’on se fut formé dans la lecture de leurs livres, la jeunesse romaine conçut une ardeur incroyable pour l’éloquence. Nous avons vu , vers la fin du sixième volume, quelles difficultés elle trouva à sa première entrée à Rome, et quelles traverses il lui fallut essuyer pour

t « Posleaqunm imperio omnium genllum constilulo. « tliulurnilas paris oliuin confirmavil , nemo ferè taudis a cupidus adolescens non sibi ad dicendum studio ornni o enitendum putavit. » (Cic. dt Oral. lib. i, n. 14. )

* « Ac primô quidam totius ralionis ignari , qui neque « cxcrcitationis ullam viara , neque aliquod præce ptum « artis esse arbitrarentur, tantum , quanlùm ingenio et a cogita lione poterant, conscquebanlur. Posl aulem , c auditis oratoribus græcis, cognitisque eorum lilteris , a adhibitisque doctorkbus, incredibili quodarn noslri lio^ a mines dicendl studio flagraverunt. » (Ibid. n. H.)

jogle

»’y établir. Mais c’est le propre de l’éloquence de vaincre les obstacles et de forcer les barrières qu'on lui oppose. Elle prit le dessus à Rome malgré les efforts de Caton , qui , grand orateur lui-même, ne voulait pas néanmoins qu’on sc livrât trop aux arts des Grecs, et elle y devint en peu de temps l’élude dominante*. Les plus grands hommes dans la suite, comme Scipion et Lèlius , avaient toujours auprès d’eux d’habiles Grecs , dont ils se faisaient gloire de prendre des leçons.

Pour venir aux orateurs du premier âge, les plus connus sont , Caton le censeur, les Grecques, Scipion-l’Emilien , Lélius. Ils avaient un excellent naturel , un merveilleux fonds d’esprit, beaucoup d’ordre dans leurs discours, de force dans les preuves, de solidité dans les pensées, d’énergie dans les expressions ; mais nul art, nulle délicatesse, nulle grâce, nul soin de l’arrangement des mots , nulle connaissance du nombre et de l’harmonie du discours*.

Caton avait composé un nombre. iufini de harangues : on en comptait, du temps de Cicéron, plus de cent cinquante; mais elles n’étaient point lues. Il prétend néanmoins qu'il ne manquait aux traits de son éloquence qu’une certaine fleur de style et une vivacité de couleurs qui n’étaient point encore alors en usage *.

Les Gbacques se distinguaient aussi par une éloquence mâle et robuste, mais dénuée d’ornements *. Cicéron nous a conservé quelques lignes d’un discours que tint le jeune Gracchus après la mort de son frère, qui sont très-vives et très-touchantes, et que lui-même a imitées dans la péroraison de son plaidoyer pouf Muréna. Quà me miser conferam? quôverlam? In Capitoliumne ? al fratris sanguine redundat. An domum? matremne ut miseram lamtntantemque videam et abjectam ? a Où irai-je? « de quel côté me tournerai-je , malheureux « que je suis? Sera-ce vers le Capitole, mais « il est encore teint du sang de mon frère. « Retournerai-je dans ma maison? quoi ! pour

> Dr Oral. Ilb. 2. a. 155.

* CIc. In Brut. n. 65.

* « Inlclltges nihit illlus Itncamentis , nid eorum pig- * mentorum , quæ inventa nondùm crant , Dorent fl CO- « iorem defulsse. » ;Clc. in Brui. n. 298 1

* De Oral. lib. 3, n. 215

a y voir une mère affligée , dans la dernière « désolation , et baignée dans ses pleurs. » Si le reste du discours ressemblait b ce peu de lignes , il ne le céderait en rien à ceux de Cicéron. En les prononçant * , tout parlait en lui , les yeux , la voix , le geste*, de sorte que scs ennemis mêmes ne purent retenir leurs larmes. Aulu-Gelle nous a conservé deux fragments de discours de C. Grarchus. qui ne sont point du goût de celui que cite Cicéron. Ils sont élégants, mais froids , quoique dans une matière grave et touchante. C’est le même Gracchus qui avait toujours derrière lui un domestique qui , avec sa flûte, l'avertissait quand il devait hausser ou baisser le ton de sa voix.

Quintilien oppose souvent le style du siècle dont nous parlons à celui du temps où luimême il vivait; et il donne, à celle occasion, un excellent précepte. «Les jeunes gens, dit-il, « ont deux grands défauts à éviter 3. Le pre- « mier serait , si quelque admirateur outré « des anciens leur donnait pour lecture et pour a modèles les harangues de Caton, des Grac- « ques et d’autres pareils auteurs ; car ce seo rail le moyen de leur faire prendre un style « sec , dur, âpre, hérissé. Un autre défaut « tout contraire , serait qu’éblouis par la pa- « rure brillante du style mou et efféminé qui n est devenu à la mode , ils se laissassent gâter « le goût par cette éloquence doucereuse et a fleurie, d’autant plus dangereuse pour eux, n qu’elle a plus de rapport à leur caractère et a à leur .âge. Quand ils auront le jugement « formé et sûr, je les exhorterai , dit Quinti-

> o Qu* tic ab lllo acU esse «installai . oculls. voit ce . gestu, in imicl ul lacrymas tenere non possenl. » ( Ibid. )

• Lib. 10. cap. 3.

B « Duo généra maximè cavenda puer!» pulo. Unum , « ne quis eos anltqullatis nimlus admirator in Graccho- « rum Catonisque et alioruin similium tccüone duresa cere veiit: fient enfin horridi atque jejuni... Altcrum . « quod huic diversum est, ne recenti» hujus iasdvi® a floscuiis capti , voiuplate quAdatu pravâ tleiiniantur , a ut prxdnlce illad genus, et pucrilibus Ingeniis hoc gra- « tius, quo propius est , adament. Firmis autem judlciis, a jamque extra perieuium posilis. suaseriru et antiquoa « legere, exquibui si assumatur solidaac vlritis ingenil a vis, tleterso rudis seeuli squalore , tùm noster hic cut- « tas clarifia enilescet; et novos, quibus et ipsismujta • virtus adest. a (Quint. Ilb. 2, cap. 6. )

« lien, à lire les anciens, dont l'éloquence « mâle et vigoureuse, lorsqu'on en aura séparé a la rudesse du siècle grossier où ils vivaient, « servira à soutenir et même à relever les « beautés et les ornements de la nôtre. Je « leur conseillerai aussi de lire beaucoup les « modernes , qui ont d'excellentes parties, et a qui peuvent leur être d’une grande utilité. »

J’ai cru que ce morceau de Quintilien était fort propre à faire connaître le style du temps dont il s’agit ici : outre qu’il renferme un avis bien sensé, et dont nos jeunes gens aussi pourront profiter.

Je ne m’arrêterai point sur le caractère de l’éloquence de Scipion et de Lélius. Je suis persuadé que , quoiqu’elle se ressentît du siècle où ils vivaient, elle était beaucoup éloignée de la dureté de celle de Caton et des Gracques. Je rapporterai seulement ici un fait, bien honorable pour Lélius, et quimontre jusqu’où il portait la candeur et la bonne foi. Il avait été chargé d’une cause très- importante. Il la plaida avec beaucoup d’éloquence1. Les juges cependant ne crurent point que la cause fût en état d’être jugée , et la renvoyèrent à une autre audience. 11 la travailla de nouveau, et la plaida une seconde fois. Elle eut le même sort qu'auparavant. Alors Lélius n’hésita point, et força ses parties à remettre leurs causes entre les mains de Galba , célèbre orateur de ce temps-là , qui avait plus de véhémence et de pathétique que lui. 11 eut beaucoup de peine à s’en charger ; et, au premier plaidoyer, il la gagna tout d'une voix. « Ou savait pour lors, « dit Cicéron , rendre justice au mérite d’au- « trui , même à son propre préjudice. » K rat omnino tùm mos, ut in reliquis rebus melior , fie in hoc ipso humanior : ut faciles esseni in suum cuique tribuendo.

g II. - SECOND ACE DES ORATECBS ROMAINS.

Je placerai dans le second âge quatre orateurs ; Antoine et Crassus , qui étaient plus âgés ; Cotla et Sulpitius, qui étaient plus jeunes. On ne les connaît guère que par ce que Cicéron nons en apprend dans scs livres de

> Brut, d 8S S8.

•c «ta**

rhétorique. 11 remarque que ce fut sous les deux premiers que l’éloquence latine*, parvenue à une sorte de maturité , commença à pouvoir entrer en lice avec celle des Grecs.

Antoine , dans le vojage qu’il fil pour aller en Cilicie en qualité de proconsul*, s’arrêta quelque temps à Athènes et dans l'île de Rhodes , sous différents prétextes , mais en effet pour avoir occasion de converser avec les plus habiles maîtres de rhétorique , et pour se perfectionner dans l’éloquence par leurs avis5. Il affecta pourtant toujours dans la suite de paraître ignorer ce que les Grecs enseignaient sur l’aride parler, espérant par ce moyen rendre son éloquence moins suspecte. En effet*, il passait communément dans l’esprit de ses auditeurs pour venir au barreau plaider ses causes presque sans préparation. Mais, dans la vérité, il était tellement préparé , que souvent les juges ne l’étaient pas assez pour se défier de lui. Rien de ce qui pouvait servir à sa cause ne lui échappait. Il savait placer chaque preuve dans l’endroit où elle faisait plus d’impression. Il était moins attentif à la délicatesse et à l’élégance des mots qu’à leur force et à leur énergie. Il no paraissait occupé que des choses mêmes et du raisonnement. Il avait toutes les grandes parties d’un orateur, et il les soutenait merveilleusement par la force et la dignité de sa prononciation.

11 trace lui-même, dans le second livre de l’orateur, le plan d’une harangue qu’il prononça en faveur de Norbanus 5 , poursuivi, et à juste titre, comme auteur de sédition : cause, comme on le sent bien, très-difficile et trèsdélicate. Il la traita avec un art, une force , une éloquence, qui arrachèrent le coupable à la sévérité des juges ; et il avoue lui-même qu’il

1 « Quod idcirco posul , ul dicendi latinè prima ma- « t un tas in quà ætate cislilis&et , pos&el animadverii. » ( Cic. in Brut. n. 161. )

« Ego sic eiislimo.... in his primum cum Græcorum a gloria laliné diccndl copiant æqualarn. » (1b. n. 138.)

* De Oral. lib. 1. n. 82. - De Orat. llb. 2, n. 3.

» Ibid n. 153.

< a Erat mernoria summa . nulla mcditalionis suspi- « cio. fmparatas semper aggredi ad diccndum videba- « tur : sod ita erat paralus, ut judices , illo dicenle, non- « nunquam viderentur non salis paraü ad cavendutn « fuibbe. » ( In Bruto. n. 138. )

» De Orat. Ilb.2,n. 197-203.

ai»

gagna sa cause, moins par l'évidence des raisons que par la force des passions qu'il sut employer è propos. lia mugis affectif animis judicum , quàin ioclis, tua, Sulpiti, esta notas tùm accusatio vicia. El cependant Sulpitius, avocat de l'autre partie, avait laissé les juges parfaitement convaincus de la justice de sa cause, et enflammés de colère contre Norbanus :cùm tibi ego, non judicium , sed incendium tradidissem. Rien n'est plus propre à former de jeunes avocats que le plan de cette harangue; mais ils ne doivent pas imiter l'usage qu’Antoine fit pour lors de ses talents pour arracher un coupable à la peine qui lui était due.

Crassus ' était le seul qu’on put mettre en parallèle avec Antoine, et quelques-uns même le lui préféraient. Il n’avait que trois ans moins que lui. Son caractère* propre était un air de gravité et de dignité qu’il savait tempérer par une douceur insinuante, par une grande délicatesse, et même par une fine raillerie , mais sans jamais sortir de la décence qui convient è un orateur. Il avait une eiprcssion pure , exacte, élégante, mais sans affectation. 11 s'expliquait avec une merveilleuse netteté, et relevait la beauté de son discours par la force des preuves et par l'agrément des similitudes.

Lorsque Crassusavaitaffaireà des personnes de mérite et de réputation, il avait grand soin de les ménager , et les railleries qu’il employait à leur égard n'avait rien de piquant ni d’injurieux : in quo genere nulli aculei contumeliarum inerant : modération rare * dans ceux qui se piquent de plaisanterie, et qui ont bien delà peine à retenir un bon mot qui leur vient sur-le-champ , et qui , selon eux , leur ferait honneur. Mais il en usait autrement à l'égard de ceux qui donnaient prise sur enx par leur mauvaise conduite. Un Brutus , dont je vais parler, était de ce genre. Il faisait le métier d'accusateur pour profiter des récompenses

' Brut. n. 113.

* Er*t >umim gravitai : eral cum gravi lato junrtus fa- « retiarura et urbaoiutlii oratoritu non icnrrilis lcpoi. « Latine loquendl accnrala et «ine moleiiW dillgeni elev ganlla, etc.

1 « Quod eit hominibui facelli et dicacibui «iilliril- « limant, babere hominum rationcm et temporum, cira, « qu» occnrrant , quum laliissimé dlrl possunt , tenere. , I De Oral. lib. 2, n. 221 ) >

qu’accordaient les lois a ceux qui faisaient condamner un criminel ; métier qui élait regardé à Rome comme peu digne d’un homme de condition et de probité, quoique l'on y approuvât fort qu'un jeune homme se fit connaître en accusant quelque personnage important. Ce même Brutus élait décrié généralement comme un dissipateur qui avait perdu tout son bien en débauches. Plaidant un jour contre Crassus, il Gllire deux plaidoyers de cet orateur dans lesquels il se contredisait manifestement. Crassus, piqué, sut bien lui rendre la pareille. Il fit lire à son tour trois dialogues du père de Brutus, dans chacun desquels , selon une coutume assez ordinaire , il était fait mention , au commencement , de la maison de campagne où l'on supposait que la conversation s’était tenue; et après avoir constaté par cette lecture le nom et la réalité des trois terres que son père lui avait laissées, il lui demanda avec d’amers reproches ce qu’elles étaient devenues.

Une occasion fortuite 1 donna lieu à Crassus de le traiter encore dans la même cause avec tout une autre force et tout une autre vivacité, et de joindre l'invective amère à la plaisanterie. Pendant qu'ils plaidaient , passa dans la place publique , où l’on sait que se plaidaient les grandes causes, le convoi d'une dame romaine, à la tète duquel, selon la cérè-

1 « Qulseslqui non fatealur, hoc leporeatque iisfa- « cetiis non minus refutatum esse Brutum, quam illis Ira- « gœdlis, quas cgit idem , quum rasu in eâdetn causé « com funere dTerrctur anus Junia! Proh dii iimnorUlcs! « Que fuit ilia, quanta vis, quam inesspeclata , quam ro- « penlina! quum . conjcclis oculis gestu omniimminen- « le , summd gravilale et ceierilate verborum : Brute , « quidsedes? Quid il'am anum palri nuneiare vis a tuo? quid illis omnibus , quorum imagines duci vint des ? Quid Lucio Bruto, qui hune populum dominatu « r egio liber ai il? quid te facere? cui rei , cuigloriœ, e cui virtuti studere? patrimonione augendo? At id « non est nobilitatis. Sed fac esse. NiMl superest : lits bidines totum dissipaverunt. Anjuri civili f est paît ternum. Sed, etc. An rei militari , qui nunquàm « castra videris ? an eloquentitr, qua nuiia est in te , a et quidquid est vocis ac lingua , omne ad istum tur- « pissimum calumniœ quœstum contulisti? Tu Itieem « aspicere audesf tu hos intueriî tu in foro, tu in « urbe , tu in civium esse conspectu? tu illam morts tuam, tu imagines ipsas non perhorrescis, quitus « non modo imitandis , sed ne collocandis quidem « tibi ullum locum reliqbisti ? » ( l)e Oral. lib. 2. o. 2X1-298 )

monie dos funérailles usitées à Rome, on portait les images de ses ancêtres : elle était de la famille des Junius, dont les Brutus étaient une branche. A ce spectacle inopiné , Crassus , transporté comme par un subit enthousiasme, jetant de vifs regards sur Brutus avec un geste cl un ton de voix animé : « Que faites-vous « ici? lui dit-il. Quelle nouvelle voulez-vous « que celte dame porte à votre père, à ces a grands hommes dont vous voyez qu’on porte u ici les images, à tous vos aulres ancêtres, « et en particulier il Junius Brutus qui a dé- « livré ce peuple de la domination des rois? « De quelle action, de quelle sorte de gloire, « de quel genre de mérite leur dira-t-elle que « vous vous piquez? Est-ce du soin d’augn monter votre patrimoine? cela conviendrait « peu à votre naissance. Mais supposons que « cela n’y dérogeât point : vos débauches l’ont « entièrement absorbé. Est-ce de l’étude du « droit civil? le nom de votre père devrait « vous y porter ; mais vous en ignorez jusu qu'aux principes les plus communs. Est-ce « de la science militaire, vous qui n’avez ja- « mais vu ni camp, ni armée? Enfin est-ce o de l’éloquence, dont vous n’avez aucun Irait? « et ce qu’on peut remarquer en vous de voit lubilité de langue et de force de poumons, « vous ne l’employez ici qu’à exercer par vos « calomnies un honteux et sordide commerce « d’avarice. Quoi ! vous osez encore soutenir « la lumière du jour, envisager ces juges, et « paraître, soit dans le barreau , soit dans la « ville, en présence de vos concitoyens! Quoi !

« vous n’êtes pas couvert de honte et saisi de « tremblement à la vue du convoi de cette « illustre dame, et de tant de respectables ir images dont vous déshonorez la gloire par « votre indigne conduite! » Un seul morceau comme celui-ci doit faire connaître ce qu’il faut juger de la qualité et du mérite de l’éloquence de Crassus.

Il joignait à ce rare talent une grande connaissance du droit : en quoi po’urtant Scévola l’emportait de beaucoup sur lui. C’était le plus habile jurisconsulte de son siècle, et en même temps un des plus célèbres orateurs. Ils étaient tous deux à peu près de même Age, avaient passé par les mêmes dignités , étaient appliqués aux mêmes fonctions et aux mêmes

études1. Cette ressemblance mutuelle et cette sorte d’égalité , loin d’exciter entre eux le moindre sentiment , le moindre nuage de jalousie, comme il arrive souvent, et d’altérer le moins du monde leur amitié, ne servait qu’à ch serrer les nœuds de plus près, et a la rendre plus parfaite.

Je ne dirai qu’un mot de deux jeunes orateurs qui brillaient déjà beaucoup dans le barreau , Colla et Sulpitius. Le caractère de leur éloquence était tout différent.

Cotta, du côté de l’invention5, avait de la pénétration et de la justesse d’esprit : son élocution était pure et coulante. Comme la faiblesse de sa poitrine l’obligeait d’éviter toute contention de voix , il avait soin aussi de régler sur ce peu de force son style et sa manière de composer. Tout était juste , exact et de bon goût dans son discours. Mais ce qui était le plus admirable en lui , c’est que, ne pouvant presque faire usage du style véhément et impétueux , et se trouvant hors d’état par conséquent d’entraîner les juges par la force de son discours, il savait pourtant les manier avec tarit d’adresse et d’habileté, qu’il produisait sur leur esprit le même effet par son éloquence douce et tranquille que Sulpitius par les traits vifs et enflammés de la sienne.

■Sulpitius, au contraire % avait le style grand,

1 « Illu.l guudeo , quod et squalitas >cstra , et pares « honorum gradus , et arliuni sluriiorumque quasi flni- « lima x icinitas. tantum abcsl ab oblrectalione invidiæ , « quæ Holct lacerare pternsque , mi ea non modo non « exukcrarc veslram gratiarn , sed cliam conciliarc vi- « deatur. » ( In Bruto, n. loti. )

* « Invcniebal igilur aculè Colla , dicebat pure ac soit Iule , et ut ad «nflrmilatem lalorum perscienter conten- « lioncm omnem remiserai , sic ad ririum imbeciliitatein u dicendi accommoda bat genus. Nihil erat in ejus ora- « (joue nisi silice ru m , nihil uisi siccum alque sanurn :

« illudque maximum , quod, quuni conlentionc oratio- « nis fleelere aniinos judicum vix posset . nec omninà » co gcncrc dircrct . Irnclamlo lamen impellcbat , ut k idem faceicnt a se commoli, quod a Sulpilio concilali.u ( In ÿruto , n. 202. )

5 « Fuitcnim Sulpitius vel maxime omnium, quos quidem « egoaudiverim grandis, et. ut iUt du-nm, tragicus oralor.

« Vos cùm magna, tùm sua vis et splcndida : gestus et ino- « tuscorporisila vcnustus.ut tamen ad forum non ad scenam a insjiiutus vlderctur. Incit-ita et volubilis, nec ea redùn- « dans tamco, nec circunifluciisnralio.Crassum hic volcbat « imilari, Colla malchat Antonium. Sed ab hoc vis abe- « rat Anlonii , ('rassi ah illo lopos. » { Cic. in Brut. n 203. !

véhément , et pour ni nsi dire tragique ; la voix douce, forte, éclatante; le geste cl le mouvement du corps extrêmement agréable et gracieux , mais d’un agrément cl d’une grâce qui convenait nu barreau , non au théâtre. Son discours était abondant et rapide , mais sans passer les justes bornes, cl sans se répandre en superfluités, Sulpitius prenait pour modèle Crassus, Antoine plaisait davantage à Colla. Mais ni ce dernier n'avait la force d’Antoine, ni l'autre l’agrément de Crnssus.

L’exemple de Sulpitius et de Cotla montre qiic deux orateurs peuvent être excellents sans se ressembler ; et que l’important est de bien discerner â quoi la nature nous porte, et de la prendre pour guide. Ceux-ci eurent le bonheur.de trouver dans Antoine et dans Crassus deux maîtres habiles , et deux guides pleins d'amitié, qui leur donnèrent tous leurs soins, et se firent un plaisir de les former â l’éloquence.

Il y eut une différence remarquable entre le sort de Cotta et celui de Sulpitius. Celui-ci périt jeune , au lieu que Cotta vécut jusqu’à un âge avancé, devint consul, cl plaida avec Hortensius, qui était néanmoins beaucoup plus jeune que lui.

« lit. - Tnoisitur. âge ms ouatci-rs nouai*».

C’est ici le beau siècle de l’éloquence, qui fut de peu de durée , mais qui jeta un grand éclat, et qui égala presque Rome à Athènes. Il porta un grand nombre de bons orateurs ; Hortensius; César, qui aurait été un orateur du premier ordre s’il se fût attaché au barreau; Brulus, Messala cf plusieurs autres, qui tous se sont fait un grand nom chez les Romains, quoique leurs discours ne soient point arrivés jusqu’à nous. Mais Cicéron efface la gloire de tous les autres, et peut être proposé parmi les Romains comme le modèle- le plus parfait d’éloquence qui ait encore paru. Qu'il me soit permis de renvoyer mes lecteurs à l'endroit du Traité des études 1 où je me suis fort étendu sur ce qui regarde Cicéron et le

caractère de son éloquence , dont , par celle raison , il me reste peu de chose à dire. •

Il apporta en naissant' un génie heureux que son père prit soin de cultiver d’une manière particulière, sous la direction de Crassus qui présidait à ses études, et qui en réglait le plan. Il prit les leçons des plus habiles maîtres qui fussent alors à Rome, et ensuite passa dans la Grèce et dans l’Asie Mineure pour y puiser dans les sources mêmes les préceptes de l'art oratoire.

Son frère Quintus croyait que la nature seule, aidée et soutenue par un fréquent exercice, suffisait pour former l'orateur *. Cicéron pensait bien autrement, et était persuadé que le talent de la parole ne pouvait s’acquérir que par une vaste étendue de connaissances. Aussi, persuadé que, sons une étude opiniâtre et sans une ardeur qui allât presque jusqu'à la passion , on ne pouvait rien faire de grand , il se donna tout entier au travail. On en vil bientôt les fruits , et dès qu’il parut au barreau , il s’attira un applaudissement général.

Il avait un esprit fécond , vif, brillant; une imagination riche et pleine de vivacité, un style orné, abondant, étendu; ce qui n’est pas un défaut dans un jeune avocat. On sait que Cicéron, devenu maître de l’art, et en donnant des règles, veut qu’il paraisse dans les jeunes gens de la fécondité et de l'abondance * : rolo se efferat in adolescente fecunditas. Quintilien recommande souvent et fortement aux maîtres de ne point attendre ni exiger de leurs disciples un discours déjà formé et parfait*. Il aime mieux un travail hardi, qui s'égaie cl fasse des efforts , et qui passe les bornes d’une exacte justesse. On corrige facilement l’abondance, mais il n’y a point de remède contre la stérilité.

1 De Oral, lib. 2, n. 2

x « Soles nonnnnquàm hâc de re a me in disputalionl- « bus nostrfs dissoudre qtlôd ego erudilissimorum ho- « mioum arUbus eloquemlam conUneri staluam : tu au- « lem iilam ab elegantii doclrin.-e segregandam putes, et « in quodam ingenii atque exercitationis geoere ponen- « dam. » f De Oral. lib. 1 , n. 5. )

> De Oral. lib. 2, n. 88.

* « In pucris oratio perler ta ncc exigi nee sperari po n test : melior autem est todoies lada generoslque cona- •i tus, cl vel piura concipiens intérim spiritus... Facile » remedium est ubertatis : sterilia nulio iabore vincuni< tur. i> ( Quant.. lib. 2, cap. 4. ;

Cicéron lui- mémo cilc un exemple de ce style trop abondant et trop fleuri ', tiré de son plaidoyer pour Boscius d’Amérie, accusé d'avoir fait mourir son père. Dans un grand lieu commun sur le parricide , après avoir décrit le supplice établi par les lois romaines contre ceux qui en étaient convaincus, lequel consistait à les mettre dans un sac bien fermé et bien cousu, et à les jeter dans la mer, il ajoute la réflexion suivante pour faire sentir l'énormité du crime par la singularité du supplice, dont le choix semble avoir eu pour but d'ôter l'usage de toute la nature à un ingrat qui a été assez dénaturé pour Oter la vie à son père. Quid est tam commune quant spirHut vivis *, terra mortuis, mare flucluantibus, littus ejectis ? lia rivant, dùm possunt , ut ducere animant de ccelo non queanl : lia moriuntur, ut eorum ossa terra non tangai ; iut jaclantur fluclibus, ut nunquàm abluantur : ita poslremù ejiciuntur, ut ne ad sajca quidem mortui conquiescanl , etc. a Qu’y a-t-il d’un usage si commun que la « respiration aux vivants, la terre aux morts, « l’eau à ceux qui sont portés sur la mer , le u rivage à ceux qui sont poussés par les flots? « Par l'invention de ce supplice , ces mallieu- « reux , pendant le peu de temps qu'ils peu- « vent conserver la vie, vivent sans pouvoir « respirer l'air ; ils meurent sans que leurs os « puissent toucher i la terre ; ils sont portés a sur les eaux sans pouvoir en être lavés; enfin « ils sont poussés sur les rivages et sur les ro- « chers sans pouvoir y trouver de repos , « même après leur mort. »

Tout l’endroit du supplice des parricides3, et surtout celui que je viens de citer , fut reçu avec des applaudissements extraordinaires. Mais Cicéron, quelque temps après, commença à sentir que ce lieu commun sentait trop le jeune homme (il avait pour lors vingtsept ans), et que, s'il avait été applaudi, c'était moins par la beauté réelle de cet endroit que par l'espérance et l’attente qu'il mon-

■ ln Ont. n. 107. 108.

* Pro Ro*. Amer. n. 70.

* « Quantis ilia clamoribus adolesrentuli riiiiimis de « supplieio pnrriciiJaruin ! quæ ncquaquam salis defer- « buissc posl aliqtMDto soutire etrpimus. Sun! onim omit nia sicul adolrscrntis. non tam ro pt niaturitatc . qùàm * spe et exspcclalionc laudati. »

trait pour l'avenir. En effet , ce morceau n'a. qu’un brillant peu solide, qui peut éblouir dans le premier moment, mais qui ne peut soutenir un examen un peu sérieux. Les pensées y sont peu naturelles et outrées , et l'on y voit une recherche affectée d'antithèses et d’oppositions.

Cicéron changea bientôt de goôt ' ; et après le voyage qu'il Gt à Athènes et dans l'Asie Mineure, où, tout célèbre avocat qu’il était . il se rendit le disciple des savants rhéteurs qui y enseignaient, il revint à Borne presque tout changé et tout autre. Molon le Bhodien surtout lui rendit de grands services en lui appre- * liant à retrancher de celte superfluité et de cette abondance qui était l’effet de l'ardeur et de la vivacité de l'âge’, cl en l'accoutumant i> serrer davantage son style, à le retenir dans de justes bornes, et à lui donner plus de poids et de maturité.

L’émulation qu’excitèrent en lui les grands succès d'Hortensius son ami , mais son rival lui servit infiniment. J'en ai parlé ailleurs avec beaucoup d'étendue3. Il semble que depuis ce temps-tà il forma le dessein d'enlever à la Grèce ou du moins de lui disputer ln gloire de l’éloquence. Il en embrassa courageusement tantes les parties , et n’en négligea aucune.

Le style simple, le style orné , le style sublime, lui devinrent également familiers ; et l'on trouve des modèles achevés de ces trois genres dans ses harangues. Il en désigne lui-même plusieurs endroits dans son traité de l'Orateur*, où il avait employé ces divers genres d’écrire ; et il avoue ingénument qu'il croit , sinon en avoir atteint la perfection, du moins avoir essayé d’y réussir, et en avoir approché. Personne n'a mieux connu que lui le cucur de l'homme, ni mieux réussi à en mouvoir les ressorts, soit par les passions douces et ten-

1 la Brui. b. 316.

’ « Molo dcdil operam . ai mudô Id consequî poluli . ut a nimis redondantes nos et superfluenlcsjuvenili quâdom « dieendi impunitate repriraeret , et quasi extra ripas « diffluentes cuerccret. Ita rcrepi me , tiiennio post , non . modo exereitalior, sed propé mutatus. »

* Traité des Etudes.

* Nulla est ullo ln gcnerc taus oraloris. eujus In nos.

« tris oratlonibus non sil atiqua, si non perfertto at rouait tus (amen atque adumbralio. Non nssequimur. at .qiiid « dcccat , videmus. » ( Ut Or, il. u 11)3. )

drcs, dont l’iMlnual ion est le propre effet, soit per celles qui emploient les grandes figures , les grands mouvements , et qui mettent en œuvre tout ce que l'éloquence a de plus fort et de plus touchant On n’a qu'à lire ses péroraisons. Quand on partageait les plaidoyers on lui laissait toujours cette dernière partie , et il réussissait particulièrement ; non , dit-il , qu'il eût plus d’esprit que les autres, mais parce qu’il était plus touché et plus attendri , sans quoi son discours n'aurait point été capable de toucher et d'attendrir les juges.

Ce fut ce rare mélange * et cet heureux assortiment de toutes les différentes qualités de l'orateur, qui fut la cause du rapide succès qu'eurent les plaidoyers de Cicéron. Il ne craint pas de dire lui-mème qu'on n'avait encore rien vu ni entendu de pareil à Rome , et que ce nouveau genre d'éloquence charma les esprits , et enleva tous les suffrages. Celle des anciens , comme je l’ai déjà remarqué , avait beaucoup de solidité, mais était dénuée de tout agrément. Rome4, qui était encore sans goût et sans délicatesse d'oreilles , les tolérait , et allait même jusqu’à les admirer. Hortensius avait commencé à jeter des grâces dans le discours. Mais , outre que , content et sûr, à ce qu’il croyait , de sa réputation , il se négligea fort dans les derniers temps , les ornements qu’il employait consistaient plus dans les mots et dans les tours que dans les pensées, et avaient plus d'élégance que de véritable beauté.

Cicéron s’appliqua à donner à l'éloquence toutes les grâces dont elle était susceptible ,

1 « Hujus etoqaeiuiæ est [raclure animos, hujus omni

• modo permovere. lise modo perfringll , modù Irrepit a in sensu, : inscrit novaa opiniones , evellit insitas. a ( Ve Oral. n. 97. )

1 « Si plurcs dicebamus , perorationeoi mihi tamen

• onmes rellnquebant : in quo ut viderer eicellere, non ■ ingenio, sed dolnrc assequebar... nec unquatn i* qui <■ audirct , incenderelur, niai ardens ad cum perveniret « oralio. » ( De Oral. a. 130 et 132. )

> « Jejunas hujui muiliplicia et a*quabiiiter in omnia a généra fuse oratlonis auras civilatis accepimaa, eaaque « nos primi , quicumque eramus, et quantulunicunique

• dicebamus, ad hujus generis diccndi . audiendi, incre-

• dlbilla tludia convcrtirnus. • ( Oral. n. 100. )

4 a Proplcr exquisitiui et minimè vuigarc orationts

• genus, animos hominum ad me direudi noviute ron- « verteram. fl ( ln lïruto, n. 321 )

4 a Krnnt . nondùm tritis hoininum auribuscl orudilS « cisfiale, lolcrabües. » ' Ibid. n. 124. }

mais sans rien diminuer de la solidité et de la gravité du discours. En cela il s'écarta un peu de la route qu'avait tenue Démosthène, lequel, uniquement attentif aux choses mêmes, et nullement à sa propre réputation, va droit au but, et néglige tout ce qui ne serait que pour l’ornement. Notre orateur' crut devoir accorder quelque chose au goût de son temps et à la délicatesse des Romains , qui demandaient un discours plus agréable et plus orné. Il ne perdait jamais de vue l'utilité de sa patrie , mais il songeait aussi à plaire à ses juges; et il disait qu'en cela même il servait utilement sa patrie , ce qui était vrai ; car dès là que son discours était agréable, il était aussi plus persuasif. Cet agrément * de style répandu dans les harangues de Cicéron faisait que ce qu’il arrachait par force , il semblait l'obtenir par douceur ; et que les juges , qu'il entraînait par une véhémence impérieuse , croyaient le suivre simplement et de leur plein gré.

Il enrichit encore l’éloquence latine d’un autre avantage , qui en releva extrêmement le mérite : j’entends l’arrangement des mois, qui contribue infiniment à la beauté du discours; car les pensées3 les plus agréables et les plus solides , si les termes dans lesquels elles sont exprimées manquent de structure et de nombre, blessent les oreilles, dont le sentiment est d'une extrême délicatesse. Il y avait près de quatre cents ans que les Grecs étaient en possession de ce genre de beauté par les ouvrages merveilleux de leurs écrivains , qui avaient porté la douceur et l'harmonie de l’arrangement à sa dernière perfection*. J’ai mar-

> « Ne lllis quidem nimiùm repugno , qui dandum pu- « tant nonnihit esse temporibus atque auribus. nitidius « aliquid alque afleclatius postolanlibus... Alque id fe- « cis.se M. Tullium video, ut quum oumia ulilKatl , tum « partem quamdam deleciationi daret, quuni cl ipsam se « rem agere diceret ( agebal autem maxime ) litigatoris. « Nam hoc ipso proderal, quôd placebal. » ( Qcintil. il). 12, cap. 10 )

•«Cui Uuita unquàm jueunditas aiTuil, ut ipaa ilia a quæ extorquel , impelrare eum credas ; et , quum « transversum vi suit judicern fcrat . tamen Mie non rapi a videatur, aed sequi T » ( Id. lib. 10, cap. 1.)

» « Quamvis graves suavesque sentent’)», tamen ai Inet condilis verbis efferaotur, offendunt sures , quarum est k jiidieium sunerbiasum. » (D« Orat. n. 150.)

* h Kl apud Grecos quidem jam anni propé quadrint» genti, quum hoc (nuinerus' probatur : nos tiuper agno- | « vimus. » { Orat. n. 171. )

iogIe

qué , vers In fin du sixième volume , comment Cicéron avait procuré cet avantage à sa langue.

Il en faut dire autant de toutes les parties de l'éloquence, dont il a donné le premier' la connaissance aux Romains, ou qu'il a du moins entièrement perfectionnées. En quoi César avait raison de dire que Cicéron avait rendu un grand service & sa patrie; car, par son moyen, Rome, qui ne le cédait à la Grèce que pour cette sorte de gloire, la lui a enlevée, ou, si l’on veut, est venue à bout de la partager avec elle.

Oti peut donc dire avec vérité que Cicéron élait à Rome ce que Démoslhéne avait été À Athènes , c’esl-6-dire que l'un et l’autre, chacun de leur côté, ont porté l’éloquence au plus haut degré où elle soit jamais parvenue.

g IV. — QUAJRJtME AGE DBS ORATEURS ROMAIAS.

C'est le sort ordinaire des choses humaines, quand elles sont parvenues à leur plus grande perfection , d’en déchoir bientôt , ut d’aller toujours après en dégénérant. L'éloquence éprouva A Rome cette triste fatalité , aussi bien que la poésie et l’histoire. Peu d’années après la mort d’Auguste, cette région , si fertile en beaux ouvrages et en riches productions, ne porta plus de ces fruits excellents • qui l’avaient tant mise en honneur ; et , comme si elle eût été frappée d'un vent brûlant , cette fleur d’urbanité romaine, c’est-à-dire cette extrême délicatesse de goût qui régnait dans tous les écrits, sécha presque tout à coup et disparut.

Un homme, estimable d’ailleurs par son bel esprit, par ses rares talents, par ses savants ouvrages, causa ce changement dans l’éloquence : on sent bien qne je veux parler de Sénèque. Une trop grande estime de lui-méme, une sorte de jalousie contre les grands hommes qui avaient paru avant lui , un désir

1 « Cæsar Tulliutn , non fiolum prinripem atque ina Tenlorem copie disk , quæ erat magna laus : sed clian « benè meritum de popali romani nomme et dignilate. « Quo euim uno vincebamur a vicli Gracié , id aulerep- « tum illis est , aut cerlé nobis cum illis t oinniunica- « tum » ( In Bruto, n. 25t. )

* «Omni* fœtus repressus. eiuslusque flos mu veteris a ubcrtalis exaruit. » (In Bruto, n. ir '

violent de se distinguer, et . pour ainsi dire . de faire secte , et de marcher à la tête des autres pour leur donner le ton , lui Qrent quitter le chemin ordinaire, elle jetèrent dans des roules nouvelles et inconnues aux anciens.

On abuse des meilleures choses , et l’on change les vertus mômes en vices en les outrant et voulant les pousser trop loin. Les grâces dont Cicéron avait embelli et enrichi l’éloquence romaine étaient dispensées sobrement et avec justesse : Sénèque les prodigua sans discernement et sans mesure. Dans les écrits du premier, c’étaient des ornements graves mâles , majestueux , et propres à relever la dignité d’une reine : dans ceux du second , on pourrait presque dire que c’était une parure de courtisane, qui, bien loin d’ajouter un nouvel éclat à la beauté naturelle de l'éloquence , l'étouffait à force de perles et de diamants, et |a faisait disparaître : car le fond de Sénéqueest admirable. Nul auteur ancien n'a tant de pensées que lui , ni si belles , ni si solides ; mais il les gâte par le tour qu'il leur donne, par les antithèses et les jeux de mots dont clics sont ordinairement accompagnées , par une affectation outrée de finir presque etiaque période par une pointe, ou par une sorte de pensée brillante qui en approche. C’est ce qui a lait dire à Quintilien ' qu’il aurait été à souhaiter que Sénèque, en composant , eût suivi son propre génie , mais qu'il eût fait usage du jugement d’autrui. Vetlet eum suo ingenio dixisse , aliéna judicio’. Ce que j’en ai remarqué ailleurs avec beaucoup d'étendue me dispense d’en dire ici davantage.

PLIAS LC JCCAE.

L'auteur dont je commence à parler est un des hommes de l'antiquité qui méritent le plus d’étre connus. Je tracerai d’abord un plan de sa vie, que je tirerai de ses lettres mêmes , où l'on trouvera toutes les qualités d'un homme de probilé et d’honneur, avec un caractère de bonté et de générosité le plus aimable qu'il soit possible d’imaginer. Puis je donnerai quelque

1 Lib. 1, cap. 1.

* Traité des Éludes.

idée de son style, par des extraits tirés de son panégyrique de Trajan , qui est la seule pièce d'éloquence de lui qui soit parvenue jusqu'il nous.

AlEÉct DE LA VIE DE T’USE LE JEÙIE.

Pline le jeune- naquit à Côme', ville d'Italie , d'une sceur de Pline le naturaliste , qui l'adopta ensuite pour son Ois.

Ayant perdu son père de fort bonne heure*, il eut pour tuteur Virginius Rufus, l’un des plus grands hommes de son siècle, qui le regarda toujours comme son propre Dis , et en prit un soin particulier. Virginius , devenu suspect et même odieux par ses vertus aux empereurs , eut néanmoins le bonheur de se sauver de leur jalousie et de leur haine. Il vécut quatre-vingt-trois ans, toujours heureux, toujours admiré. L'empereur Trajan lui flt faire des obsèques magnifiques , et Corneille Tacite, consul , prononça l'oraison funèbre.

Pline ne fut pas moins heureux en maîtres qu'il l'avait été en tuteur. Nous avons vu ailleurs qu’il étudia la rhétorique sous Quintilien , et qu’il fut de tous ses disciples celui qui lui fit le plus d’honneur, et qui lui marqua aussi le plus de reconnaissance. Toute la suite de sa vie sera une preuve du goût qu’il avait pris dans l’école de ce célèbre rhéteur pour les belles-lettres en tout genre. Dès l’âge de quatorze ans il composa une tragédie grecque’. Il s'exerça depuis presque en toutes sortes de poésies. C’étaient là ses amusements.

Il crut devoir entendre aussi Nicète de Smyrne ,4 célèbre rhéteur grec , qui était alors à Rome.

Je mets au nombre de ses maîtres Rusticus Arulénus J, qui avait été tribun du peuple en 69, et qui faisait profession de la philosophie stoïcienne. Son mérite et sa vertu devinrent pour lui un crime sous un empereur qui s'en était déclaré l'ennemi 6, et lui firent per-

> An. J.C. 61.

* Lib. 3 , epist. 1 .

» Lib. 7, epist. 4.

* Lib. 6, epist. 6.

* Lib. !.. epist. 44.

, 8 Domktien

dre lo vie. Il avait pris un soin particulier de former Pline à la vertu , et celui-ci en avait conservé une vive reconnaissance.

Pline fut envoyé en Syrie ', où il servit pendant quelques années à la tête d’une légion. Là , tout le temps que son devoir lui laissait libre, il le donnait aux leçons et aux entretiens d’Euphrate , célèbre philosophe, qui crut dés lors voir dans Pline tout ce qu'il fut dans la suite. Il fait un beau portrait de ce philosophe. Son air, dit-il , est sérieux *, sans être chagrin. Son abord inspire le respect, sans imprimer la crainte. Son extrême politesse égale la pureté de ses mœurs. Il fait la guerre aux vices, et non pas aux hommes. 11 ramène ceux qui s’égarent , et ne leur insulte point.

Ûe retour à Rome , il s’attacha plus que jamais à Pline le naturaliste , qui l'avait adopté , en qui il eut le bonheur de trouver un père , un maître, uu modèle, un guide parfait. Il recueillait ses moindres discours , il étudiait toutes ses actions.

Son oncle , alors âgé de cinquante-six ans , fut obligé d’aller du cdté de Naples , pour y commander la (lotte que les Romains avaient à Misène. Pline le jeune l’y suivit, et l’y perdit par le funeste accident dont j'ai parlé, ailleurs.

Destitué d’un pareil appui , il n'en chercha que dans son propre mérite , et se tourna tout entier du cûté des affaires publiques. 11 plaida, sa première cause à dix-neuf ans. Encore tout jeune *, il parla devant les centumvirs dans une affaire où il fallait combattre contre tout ce qu'il y avait de plus accrédité dans Ron\e , sans excepter ceux que lé prince honorait de sa faveur. C’est cette action qui la première le flt connaître *, et lui ouvrit une porte à la réputation qu’il s’acquit dans la suite. Il continua depuis , avec une approbation aussi universelle que rare dans une ville où l’on ne manquait ni de concurrents ni d’envieux. Il eut plus d'une fois la satisfaction de se voir

< Lib, I . epist. 10.

* « Nullus horror in vultu , nulla Instilla, multùm se- « reiitatia. Reverearis occursum , non reformides. Vi- « le sancUUs summa . conduis par. Insectalur villa, non « hommes : bec castigat erra nies . sed emendat. a

» Lib. 5. epist. 8. - Lib. i. epist. 18.

8 «Ilia actio roibi aures bominum , ilia januora famé « palefecH. »

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l'entrée du barreau fermée par la foule des auditeurs qui t'altcndaicnl quand il devait plaider Il fallait qu’il passât au travers du tribunal des juges pour arriver à sa place. Il lui est arrivé de parler quelquefois sept heures , et d’en être seul fatigué.

Il ne plaida jamais que pour l’intérêt publie*, pour ses amis , ou pour ceux â qui leur mauvaise fortune n’en avait point laissé. La plupart des autres avocats vendaient leur ministère; et à la gloire , autrefois le seul pris d’un si noble emploi , ils avaient substitué un sordide intérêt. L’empereurTrajan, pour arrêter ce désordre, donna un décret3 qui Ht beaucoup de plaisir et en même temps beaucoup d’honneur à Pline, o Que je suis content, disait-il , de ne « m’être pas seulement abstenu de faire aucun « traité pour les causes dont je me suis chargé, « mais d'avoir toujours refusé toutes sortes de « présents , et jusqu'à des étrennes ! il est vrai « que tout ce qui n’n pas l’air honnête se doit u éviter *, non comme défendu , mais comme a honteux. Il y a pourtant je ne sais quelle « satisfaction à voir publiquement défendre a ce qu’on ne s’est jamais permis. »

Il se faisait un plaisir et même un devoir d’aider de ses avis et de produire dans le barreau des jeunes gens de famille cl de bonne espérance*. Il ne se chargeait de certaines causes qu’à condition qu’on lui donnerait pour adjoint un jeune avocat*. Le comble de sa joie était d’en voir qui, en suivant ses conseils et. ses traces , commençaient à se distinguer dans la plaidoirie*. De quel bon cœur, de quel

1 Lib. 4 , epist. 16.

* Lib. 5, epist. 14.

* Par ce décret, H était ordonné à tous ceux qui avaient un procès de faire serment qoïls «'avaient rien donné , lien promis , rien fait promettre à celui qui s'était chargé de leur cause. On permettait , après le procès terminé , de donner jusqu'à la concurrence de dix mille sesterces ( douze cent cinquante livres. ) Ep. 21. lib. 5. )

♦ « Oportct q u idem que sunt inhonesta , non quasi c iliirita , sed quasi pudenda vitarc. Jucuudum tamen . a si prohiber! publie è videas quod nunquàm tibi ipse permUeris. »

• Lib. fl. epist. 21.

« Ibid epist. 11.

1 «O diem hrtum . notomlumque mihi eandidlsslmo « ealcolo ! Quid enirn ont pubiieé lælius. quant clarissi- « mos juvenes nomen et famam ci similis peterc, aut mihi « oplatius, quàm me ad reela tendent ibus quasi rxem- « plar esse propositunt ?»

fonds d’amour du bien public partaient de tels sentiments 1

Ce fut par ces degrés que bientôt Pline monta jusqu'aux premières charges de l’état. 11 y porta partout les vertus qui l’y avaient élevé. Dès le temps de Domitien il fut fait préteur.

Ce prince farouche , qui regardait comine une censure de sa conduite l’innocence des mœurs, chassa de Rome et d’Italie tous les philosophes \ Arlèmidorc , ami de Pline, était de ce nombre. Il s'était retiré dons une maison « qu’il avait aux portes de la ville. « J’allai l’y « trouver, dit Pline, dans une conjoncture où o ma visite était plus remarquable et plus dan-, « gereuse. J’étais préteur. Il ne pouvait qu’a- « vec une grosse somme acquitter les dettes « qu'il avait contractées pour de très-nobles « usages. Quelques-uns de ses amis les plus « puissants et les plus riches ne voulurent pas « s'apercevoir de son embarras. Moi , j’emv pruntai la somme , et je lui en Ils don. J’a- « vais pourtant alors sujet de trembler pour a moi-même. On venait de faire mourir ou « d’envoyer en exil sept de mes amis. Les < morts étaient Sénécion, Kuslicus, Hel- « vidius; les exilés, Mauricus, Gratilta, Ara ria , Fannia. La foudre tombée autour de a moi tant de fois *, et encore fumante , sem- « blait me présager évidemment un semblable a sort. Mais il s’en faut bien que je croie avoir a pour cela mérité toute la gloire que me « donne Artémidore. Je n’ai fait qu'éviter a l’infamie. » Où trouve-t-on de pareils amis et de pareils sentiments?

J’admire le bonheur de Pline d’avoir échappé , homme de bien comme il l’était , à la cruauté de Domitien. Je souhaiterais bien qu'il eût eu cette obligation à Quinlilien, son maître et son ami , qui sans doute avait beaucoup de crédit auprès de l’empereur, depuis surtout qu'il l’avait chargé de l'éducation des petit-fils de sa sœur. L’histoire ne nous dit rien sur ce sujet : elle nous apprend seulement qu’on trouva une accusation toute prête contre Pline parmi les papiers de Domitien.

La mort sanglante de cet empereur, qui

i Lib. 3, epist 11.

* » Toi cire» me jadis Culminihu* quasi ambustus , n mihi quoque impendere idem exilium certis quilms*

« dû in iiolis nu£ur<ircr. »

eut pour successeur Nerva ', rendit In lranr|uillité aux gens de bien , et 01 trembler à leur tour les méchants. Un célèbre délateur, nommé Régulus , non routent d’avoir fomenté la persécution faite A Rusticus Arulénus , avait encore triomphé de sa mort en insultant à sa mémoire par des écrits injurieux et pleins d'une insolente raillerie. Jamais on ne vit un homme plus lèche et plus rampant depuis la mort de Domilien. C'est l'ordinaire de ces Ames vendues à l'iniquité, et sans honneur. Il craignit le ressentiment de Pline, l’ami déclaré de Rusticus dans tous les temps. D'ailleurs il l'avait attaqué personnellement du vivant de Domilien, et dans une plaidoirie publique au barreau il lui avait drossé un piège meurtrier par une interrogation insidieuse au sujet d’un homme de bien que l’empereur avait exilé , laquelle exposait Pline A un péril certain , s’il eftt rendu hautement témoignage à la vérité , ou l'aurait déshonoré pour toujours , s’il l'eût trahie. Ce lâche mit tout en mouvement pour prévenir la juste vengeance de Pline, employa auprès de lui la recommandation de ses meilleurs amis, et vint enfin lui-même le trouver en personne, pour le prier, avec les dernières bassesses, de vouloir oublier tout le passé. Pline ne jugea pas à propos de s’expliquer, voulant , pour prendre son parti , attendre le retour de Maurirus, frère de Rusticus, qui n’était pas encore revenu de son exil. On ne sait pas ce que devint cette aOairc.

Une autre*, du même genre, lui Ht beaucoup d'honneur. Aussitôt que Domilien eut été tué , Pline jugea , après y avoir sérieusement pensé, que l'occasion était grande et belle de poursuivre les scélérats , de venger les innocents opprimés , et d’acquérir beaucoup de gloire. Il avait été lié d'une amitié particulière avec Helvidius Priscus , l'homme le plus vertueux et le plus respecté de son temps , aussi bien qu’avec Arria et Fannia, dont la première était femme de Pætus Thrasèa et mère de Fannia , et celle-ci femme de Priscus. Publicus Certus, sénateur homme fort puissant et fort accrédité , qui était désigné consul pour l’année suivante , avait , sous le régne précédent , poursuivi , dans le sénat même , la mort d’Hel-

' Ub. I.ep. 5. - An. I. C.96.

> Ub. 9, cplst ta.

vidius, sénateur comme lui . et homme consulaire. Pline entreprit de venger son illustre ami. Arria et Fannia , qui étaient revenues d’exil' , sc joignirent à lui dans une si généreuse entreprise. Il n'avait jamais rien fait sans prendre l’avis de Corellius qu’il regardait comme le plus sage et le plus habile homme du siècle : mais , dans cette occasion, le connaissant d’une prudence timide et trop circonspecte, et sachant que, sur ce qu’on a bien résolu de faire , il ne faut point consulter les personnes dont les conseils deviennent pour nous des ordres*, il ne lui fit point part de son dessein, et se contenta de le lui communiquer le jour même de l'exécution , mais sans lui demander son avis.

Le sénat s'étant assemblé , Pline s’y rendit, et demanda permission de parler. Il commença avec beaucoup d’applaudissements : mais, dès qu’il eut Iracé le premier plan de l'accusation, qu’il eut laissé entrevoir le coupable sans pourtant le nommer encore, on s'éleva contre lui de tous côtés. Il ne fut ni ému ni troublé par tous ces cris. Un consulaire de scs amis l’avertit tout bas , mais en termes fort pressants , qu’il s’était exposé avec trop de courage et trop peu de prudence , et le pressa vivement de se désister de celte accusation. Il ajouta même qu’il sc rendrait par IA redoutable aux empereurs à venir. Tant mieux, répondit Pline, pourvu que ce soit aux méchants empereurs.

Enfin on commença à opiner. Les premiers qui parlèrent, et c’étaient les plus considérables, firent l’apologie de Certus, comme si Pline l'avait nommé, quoiqu'il n’eût point encore prononcé son nom. Presque tous les autres se déclarèrent en faveur du coupable.

Le tour de Pline étant venu , il traita la matière A fond et répondit A tout ce qu’on avait avancé. Il n’est pas concevable avec quelle attention , avec quels applaudissements , ceux même qui peu auparavant s’élevaient contre lui reçurent tout ce qu'il dit, tant fut subit le changement que produisit , ou l’importance de la cause , ou la force du discours, ou le courage de l’accusateur.

L’empereur ne jugea pas A propos d’ordon-

' Ub. 4. epbt. 17.

1 « Kispcrius usu , oc co quod deslinsvcrls non os«c « consulcndos quibos consulta obsequi debeas. »

ncr qu'on achevât l’instruction du procès. Pline obtint cependant ce qu'il s’ètail proposé. Le collègue de Certus parvint au consulat, auquel il avait été destiné : mais un autre fut nommé à la place de Certus.

Quel honneur pour Pline ! Un seul homme, par l'idée qu’on a de son zèle pour le bien public, ramène 6 lui tous les suffrages, soutient l'honneur de son corps, et rend le courage à une compagnie aussi auguste qu’était le sénat de Rome , mais que la terreur du règne précédent rendait encore tremblante et presque muette.

Je rapporterai encore deux occasions importantes , où il lit paraître , non comme sénateur, mais comme avocat, et la force de son éloquence , et sa juste indignation contre les oppresseurs du peuple dans les provinces. Elle sont toutes deux du même temps : je n’en sais pas précisément l’année.

Dans la première « on vit un événement « fameux par le rang de la personne’ salu- « taire par la sévérité de l'exemple , mémora- « ble à jamais par son importance. » J’emploie les propres paroles de Pline, mais en abrégeant beaucoup son récit.

« Marius Priscus , proconsul d’Afrique , ac- « cusé par les Africains, sans proposer aua cune défense , se retranche à demander des a juges ordinaires. Corneille Tacite et moi « (c'est Pline qui parle) , chargés, par ordre « du sénat , de la cause de ces peuples, nous « crûmes qu'il était de notre devoir de re- • montrer que les crimes dont il s'agissait a étaient d’une énormité qui lie permettait « pas de civiliser l'affaire. On n’accusait pas « Priscus de moins que d'avoir vendu la cou- « damnation et même la vie des innocents... « Vitellius Honoratus , et Flavius Martianus , a complices assignés, parurent. Le premier « était accusé d'avoir acheté trois cent mille « sesterces’1 le bannissement d'un chevalier « romain , et la mort de sept de scs amis. Le < second en avait donné sept cent mille ’ pour a faire souffrir divers tourments à un autre a chevalier romain. Ce chevalier avait été d'a- « bord condamné au fouet , de là envoyé aux

■ Lib. 2. epist. lt.

1 Trente-sept mille cinq cent livres.

* (lustre vingt-sept mille cinq cents livres.

o mines , et a ,n un ctrangie en prison. Mais « une mort favorable déroba llonoratus il la o justice du sénat. On amena donc Martianus « sans Priscus. Sur quelques contestations qui a arrivèrent à ce sujet , l’affaire fut renvoyée « ù la première assemblée du sénat.

« Celte assemblée fut des plus augustes. Le « prince y présidait 1 : il était consul. Nous a entrions dans le mois de janvier, qui est ce- « lui Où le sénat est ordinairement le plus a nombreux. D'ailleurs, l'importance de la a cause, le bruit qu'elle avait fait, la curiosité a naturelle' à tous les hommes de voir de près « les grands et rares événements, avaient ata tiré de toute part une foule d’auditeurs, a Imaginez-vous quels sujets d’inquiétude et a de crainte pour nous qui devions porter la « parole en une telle assemblée , et en préa scnce de l’empereur. J'ai plus il’une fois a parlé dans le sénat : j'ose dire même que je « ne suis nulle part aussi favorablement écouté, a Cependant tout m’étonnait, comme si tout a eût été nouveau pour moi.

a La difficulté de la cause ne m’embarrnsa sait guère moins que le reste. Je regardais a dans la personne de Priscus un homme qui , a peu auparavant, tenait le rang de consulaire, a était orné d’un important sacerdoce , et qui « alors était dépouillé de ces deux grands « titres. J’avais un véritable chagrin d’accuser a un malheureux déjà condamné. Si l’énor- « mité de son crime parlait contre lui , la pi- « lié, qui suit ordinairement une première « condamnation , parlait en sa faveur. Enfin a je me rassurai. Je commençai mon discours, « et je reçus autant d'applaudissements- que a j'avais eu de crainte. Je parlai près de cinq o heures : car on me donna près d’une heure a et demie au delà des trois et demie qui m'a- « vaient été d’abord accordées*. Tout ce qui me « paraissait contraire et fâcheux quand j’avais « à le dire me devint favorable quand je le dis. « Les bontés, les soins de l’empereur pour « moi, je n'oserais dire scs inquiétudes, allè- « rent si loin , qu'il me fit avertir plusieurs a fois , par un affranchi que j'avais derrière

> Trajan.

» «Nam decem clepsydris, quas spatlosUsiroas accet9 peram , «uni addiUr quatuor.»

« moi , de ménager mes forces , cl de ne pas « oublier la faiblesse de ma complexion.

« ClaudiusMarcellinus défendit Martien, l.e « sénat se sépara pour se rassembler le len-

* demain , car il n'y avait pas assez de temps « pour achever un nouveau plaidoyer avant la « nuit. >

« Lejourd'après, Salvius Libéralis parla pour « Marius. Cet orateur a l’esprit délié , arrange « son sujet avec ordre , a beaucoup de véhé- « menceetesl véritablemenldisert1. Ce jour-là « il déploya tous ses talents. Corneille Tacite « répondit avec beaucoup d’éloquence , et Ht

• éclater ce grand , ce sublime qui règne dans a ses discours*. Calius Fronto üt une très- « belle réplique pour Marius; et comme il « parlait le dernier, et qu’il restait peu de « temps, il tâcha plus à fléchir les juges qu’à « justifier l'accusé. La nuit survint, et l’aflaire « fut encore remise nu lendemain.

« Alors il fut question d examiner les preui vesel d’opiner. C’était certainement quelque « chose de fort beau , de fort digne de fanci demie Rome , que de voirie sénat trois jours « de suife assemblé , trois jours de suite oc- « cupé, ne se séparer qu’à la Duit. Cornulus « Tertullus, consul désigné , homme d’un rare « mérite, et très-zélé pour la justice, opina le « premier. Il fut d’avis de condamner Marius « à porter au trésor public les sept cent mille « sesterces qu’il avait reçus, et de lebannirde « Rome et d'Italie. Il alla plus loin contre « Martien , et fut d’avis de le bannir même « d'Afrique. 11 conclut par proposer au sénat « de déclarer que nous avions , Tacite et moi3, a fidèlement et dignement rempli et son at- « tente et notre ministère. Les consuls dési- « gnès et tous les consulaires qui parlèrent a ensuite se rangèrent à cet avis. Il y eut après a cela quelque partage : mais enfin tout le « monde revint au sentiment de Cornutus.

a Pljne termine sa lettre par un petit trait de « gaîté. Vous voilà (dit-il à son ami) bien in- « formé de ce qui sc passe ici. Informez-moi « à votre tour de ce que vous faites à votre

• « Vir sublilis, dispositus, acer, dlsertus. »

• « Respoadii Cornélius Tafitus eloquenlissimè , et ,

« quod eximium oralloni ejus inest, .

• « EgoetTacitus » Le latin est plus simple et moins cérémonieux : moi el Tacite.

ia.

« campagne. Rcndcz-moi un compte exact de « vos arbres , de vos vignes , de vos blés , de « vos troupeaux ; et songez que , si je ne reçois « de vous une très-longue lettre , vous n’en « aurez plus de moi que de très-courtes. « Adieu. »

Il parait que Pline était comme le refuge et l’asile des provinces opprimées*. Les députés de la Bélique* vinrent supplier le sénat de vouloir bien ordonner à Pline d’être leur avocat dans l’action qu’ils venaient intenter contre Cécilius Classicus, qui sortait du gouvernement de celte province. Quelque occupé d’ailleurs qu'il fût, il ne put refuser son ministère à ces peuples, pour qui il avait déjà plaidé dans une pareille occasion : car, dit Pline5, vous détruisez vos premiers bienfaits , si vous ne prenez soin de les soutenir par des seconds. Obligez cent fois , refusez une , le refus seul restera dans l'esprit. Il sc chargea donc de leur cause.

Une mort ou volontaire ou naturelle déroba Oassicus aux suites de ce procès. La Rétique ne laissa pas de demander que, tout mort qu’il était , son procès fût instruit. Les lois le voulaient ainsi. Elle accusa en même temps les ministres , les complices de son crime , et demanda justice contre eux. La première chose que Pline crut devoir établir , c’est que Classicus était coupable ; ce qu'il ne fut pas difficile de prouver. Il avait laissé parmi ses papiers un mémoire écrit de sa main , où l'on trouvait au juste ce que lui avait valu chacune de ses concussions. Probus et Hispanus, deux de scs complices, embarrassèrent davantage. Avant que d'entrer dans la preuve de leurs crimes , Pline crut qu’il était nécessaire de faire voir que l’exécution de l’ordre d'un gouverneur en une chose manifestement injuste était un crime : autrement c’eût été perdre son temps que de prouver qu'ils avaient été les exécuteurs des ordres de Classicus ; car ils ne niaient pas les faits dont ils étaient chargés , mais ils s’excusaient sur l’obéissance qui les y avait for-

1 Llb. 3, epist. 4et9.

* L'Andalousie répond en grande partie é ce que les anciens appelaient la Bélique .

3 « Est llà nalurâ comparatum, ut anliquiori bénéficia « subverus, nlsi ilia postertoribus cumules. Nam , quam- « libet sæpè obligali, si quid unum neges, hoc solum me- « minerunl quod ncgalum est. »

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cés, Pl qui faisait, selon eux, leur justiflcalion. Ils prétendaient qu’on ne pouvait pas leur en foire un crime , vu qu'ils étaient des gens de province accoutumés à trembler au moindre commandement du gouverneur. Leur avocat, qui était fort habile , avoua dans la suite qu'il ne fut jamais plus troublé , jamais plus déconcerté que lorsqu'il se vit arracher les seules armes où il avait mis toute sa confiance.

Voici quel fut l’événement. Le sénat ordonna que les biens dont Classicus jouissait avant qu’il prît possession de son gouvernement seraient séparés de ceux qu’il nvait acquis depuis. Les premiers furent adjugés à sa fille , les autres furent abandonnés aux peuples de la Bétique. On exila pour cinq ans Hispanus et Probus , tant ce qui d’abord paraissait à peine criminel parut atroce après que Pline cul parlé. Les autres complices furent poursuivis de même.

Quelle fermeté, quel courage dans Pline! quelle haine contre l'injustice et la violence! maisquel bonheur pour des provinces éloignées, comme l’était l'Andalousie , où les gouverneurs, comme autant de petits tyrans, se croyant tout permis, pillaient et vexaient impunément les peuples ; quel bonheur de trouver un défenseur zélé cl intrépide, queni le crédit ni les menaces ne soient pas capables d’ébranler ! Car ces voleurs publics trouvent de la protection , et il est rare qu'on en fasse des exemples, qui, seuls, pourraient arrêter une si pernicieuse licence.

Le zèle de Pline fut bientôt récompensé d'une manière éclatante'. Il exerçait actuellement avec Cornutus Terlullus la charge de préfet du trésor public, c’est-à-dire d'intendant des finances , qui durait deux ans , lorsqu’ils furent nommés tous deux consuls pour être subrogés l’année suivante aux ordinaires. Trajan parla dans le sénat pour leur faire donner cet honneur, présida à l’assemblée du peuple où se fit leur nomination , et lui-même les proclama consuls, lien fit un grand éloge, les représentant comme des hommes qui égalaient les anciens consuls de Borne par l’amour de Injustice et du bien public. « Alors je con- * nus à fond, dit Pline* en parlant de son col-

• An. J. C. 9». - In Panegjr. Trojan.

* Lib. 5, epist. *3.

« lègue, quel homme et de quel prix il était'. « Je l'écoutais comme un maître , je le respcc- « tais comme un père , moins jtour son âge « déjà avancé que pour sa profonde sagesse. »

Pline, étant consul*, prononça, en son nom et au nom de son collègue , un discours pour remercier Trajan de leur avoir donné cette dignité, et pour faire son panégyrique selon l’ordre qu’il en avait reçu du sénat , et au nom de tout l’empire. J’aurai lieu dans la suite de parler de ce panégyrique.

Sur la fin de l'an 103s, Pline fut envoyé pour gouverner le Pont et la Bithynie en qualité de proconsul. On le vit uniquement occupé à établir dans son gouvernement le bon ordre, à y faire régner la justice , à y procurer le soulagement des peuples. Il ne songea point à s’en attirer le respect par le faste de scs équipages, par la difficulté à se laisser approcher, par son dédain à écouter, par sa dureté à répondre.

line simplicité majestueuse , un accès toujours libre et toujours ouvert, une affabilité qui consolait des refus nécessaires , une modération qui ne se démentit jamais, lui concilièrent tous les cœurs.

Trajan , le prince d’ailleurs le plus humain et le plus juste , avait excité contre les chrétiens une violente persécution. Pline, par la nécessité de sa charge , et par une suite de son aveuglement, y prêta son ministère. Mais la douceur de son naturel se révoltait , au moins jusqu'à un certain point , contre ces supplices exercés sur des hommes qu’il ne trouvait coupables d'aucun crime. Se trouvant donc embarrassé dans l'exécution des ordres de l’empereur, il lui écrivit une lettre sur ce sujet , e^en reçut une réponse, qui sont, entre les monuments du paganisme , ce qui fait peut-être le plus d’honneur à la religion chrétienne. Je les insérerai ici toutes deux dans leur entier.

< « Tune ego qui vir et quanlua euel, altiaaimè inspe- ■ li ; quem sequeter cl maglalrum , ut patentent vererer ; « quod non tant ctatii maturitate , quant vit* , roeren batur. »

* An. J. C. 100.

» An. J -C. 103.

LBTTNE PB PLINE * ï.’EMPBRRl'R TRAJAN.

b Je me fais une religion, seigneur1, de « vous exposer tous mes scrupules : car qui « peut mieux ou me déterminer, ou m'in- « struire? Je n’ai jamais assisté & l’instruc- « tion et au jugement du procès d’aucun « chrétien; ainsi je ne sais sur quoi tombe « l'information que l’on fait contre eux, ni a jusqu’où l’on doit porter leur punition, a J’hésite beaucoup sur la différence des b Ages. Faut- il les assujettir tous à la peine, b sans distinguer les plus jeunes des plus a âgés ? Doit-on pardonuer & celui qui sc rea pent? ou est-il inutile de renoncer au chrisa tianisme quand une fois on i’a embrassé? a Est-ce le nom seul que Ton punit en eux , a ou sont-ce les crimes attachés A ce nom ? Cca pendant voici la règle que j’ai suivie dans les « accusations intentées devant moi contre les a chrétiens. Ceux qui l’ont avoué , je lès ai ina terrogés une seconde et une troisième fois, a et les ai menacés du supplice. Quand ils ont s persisté , je les y ai envoyés : car, de quela que nature que fût ce qu’ils confessaient , a j’ai cru que l’on ne pouvait manquer à pua nir en eux leur désobéissance et leur invina cible opiniâtreté. 11 y en a eu d’autres en- « tétés de la même folie que j’ai réservés pour a les envoyer è Rome , parce qu’ils sont cia toyens romains. Ensuite, les accusations de a ce genre devenant plus fréquentes par l’ina struclion même, comme it arrive d’ordia naire, il s’en présente de plusieurs espèces, a On m’a remis entre les mains un mémoire a sans nom d’auteur, où l’on accuse diffèrena tes personnes d'ètre chrétiennes, qui nient a de l’être, et de l’avoir jamais été. Ils ont en a ma présence, et dans les termes que je leur a prescrivais , invoqué les dieux , et offert de a l’encens et du vin à votre image, que j'avais a fait apporter exprès avec les statues de nos a divinités. Ils se sont même emportés en ima précations contre Christ. C’est à quoi , dit— a on , l’on ne peut jamais forcer ceux qui sont a véritablement chrétiens. J'ai donc cru qu’il a les fallait absoudre. D’autres, déférés par a un dénonciateur, ont d’abord reconnu qu’ils

' Lib. 10.cpt5t.97.

a étaient chrétiens; et aussitôt après ils l’ont a nié , déclarant que véritablement ils l'avaient a été, mais qu'ils ont cessé de l’être, les uns a il y avait plus de trois ans , les autres depuis a un plus grand nombre d’années , quelquesa uns depuis plus de vingt. Tous ces gens-là a ont adoré votre image et les statues des a dieux. Tous ont chargé Christ de malédica lions. Ils assuraient que toute leur erreur a et leur faute avaient été renfermées dans ces a points ’ : qu’à un jour marqué ils s’asscma blaient avant le lever du soleil, et chantaient a tour à tourdes hymnesàla louange de Christ, a comme s’il eût été Dieu ; qu'ils s’engageaient a par serment, non à quelque crime, mais à ne a point commettre de vol ni d’adultère , à ne a point manquer à leur promesse , à ne point a nier un dépôt ; qu’après cela ils avaient coua turne de se séparer, et ensuite de se rasa sembler pour manger en commun des mets a innocents : qu’ils avaient cessé de le faire a depuis mon édit, par lequel, selon vos ora dres, j'avais défendu toutes sortes d'assema blées. Ces dépositions m’ont persuadé de a plus en plus qu’il était nécessaire d’arracher a la vérité par la force des tourments à deux b filles esclaves , qu’ils disaient être dans le a ministère de leur culte ; mais je n’y ai déa couvert qu’une mauvaise'superstition, por- « téeà l’excès; et, par cette raison, j’ai tout a suspendu pour vous demander vos ordres, a L’affaire m’a paru digne de vos réflexions , a par la multitude de ceux qui sont envelopa pés dans ce péril ; car un très-grand noma bre de personnes de tout âge, de tout ordre, b de tout sexe , sont et scrout tous les jours b impliquées dans cette accusation. Ce mal a contagieux n'a pas seulement infecté les a villes , il a gagné les villages et les campaa gnes. Je crois pourtant que l’on y peut rea médicr, et qu’il peut être arrêté. Ce qu’il y a a de certain , c’est que les temples , qui étaient

1 « Affirmabanl autem hanc fuisse summam vel culpæ « suæ . vel erroris, qudd essent solili stato die ante Jucem « conveoire ; carmenque Christo, quasi Deo , dlcere »ea cum invicem : seque sacramenlo non in scelu* aliquod a obstringere, sed ne furta . ne lalrotf nia , ne adulteria « eommitlerenl , ne fidem fallere nt , ne depositum ap- « pcllali abnegarent : qui bus peractis , morem slbl disce- « dendi fuisse rursùsquc coGundl ad capiendum cfbum ,

« prorniscuum tameo et innoiiurn »

« déserts , sont fréquentés , et que les sacrilio ces , longtemps négligés , recommencent, a On vend partout des victimes, qui trouvaient « auparavant peu d’acheteurs. De là on peut « juger quelle quantité de gens peuvent être « ramenés , si l’on fait grâce au repentir. »

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