V. — Al DSL'* DS Puas roc* LA gloire et poli la RÉPUTATION
On ne peut douter que la gloire ne fût l’âme des vertus de Pline : veilles, repos, divertissements , étude , il y rapportait tout. Il avait pour maxime que la seule ambition convenable à un honnête homme , c’était, ou de faire des choses dignes d’être écrites, ou d’écrire des choses digoes d’être lues *. Il ne dissimulait pas que l’amour de la gloire était sa passion. o Chacun juge différemment du bon- « heur des hommes *. Pour moi , je n’en « estime point de plus heureux que celui qui # jouit d’une grande et solide réputation , et o qui, sûr des suffrages de la postérité, goûte « par avance toute la gloire qu’elle lui destine. « Rien ne me touche si fort (dit-il) que le « désir de vivre longtemps dans, l’esprit des » autres 5 : disposition véritablement digne « d’un homme , surtout de celui qui, n’ayant a rien â se reprocher , ne craint point les juge- « ments de la postérité. » Le célébré Thraséa avait coutume de dire qu’on devait se charger de trois sortes de causes : de celles de ses amis, de celles qui manquent de protection , et enfin de celles qui doivent tirer & conséquence pour l’exemple... « J’ajouterai à ces « (rois genres (dit encore Pline), et peut être « en homme qui a de l’ambilion , les causes
1 « Kquidetn beau» pulo , quibus deorum monerc d.v « tum est aut facere scribenda , aut scribere legenda. » [Epiit. 16. lib. 6.)
a « Abus alium , ego beatlirimom exlslimo , qui bons « mansursque Taras prssumptlone perfruttur , cerlus- « que poslerUalis cum fularâ gloriâ vlvit. »
* o Me oihil squé ac diuturnitatis araor et cuptdo solu licitat : res bomine dignissima, prssertim qui nullius « sibi cooscius cutps , posteniatis memorlam non refor- « midet- »
« grandes el fameuses 1 : car il esl juste de « plaider quelquefois pour sa réputation et « pour sa gloire, c'est-à-dire de plaider sa « propre cause. »
Il désirait avec passion que Tacite écrivit son histoire * ; mais, moins vain que Cicéron, il ne lui demandait point de l'embellir par des mensonges : mmdaciunculii aspergere. « Mes « actions , lui dit-il , deviendront entre vos a mains plus brillantes , plus célèbres , plus « grandes 5. Je n’eiige pourtant pas que vous « exagériez. Je sais que l'histoire ne doit « jamais s’écarter de la vérité , et que la vérité a honore assez les bonnes actions. » Je ne sais si j'ai eu raison de dire que Pline était moins vain que Cicéron , et si au contraire Cicéron ne doit pas nous paraître plus modeste , parce qu'il était plus sincère. Il sentait ce qui lui manquait , et il y demandait un supplément ollicicux. Mais Pline ne croit pas avoir besoiu de grâce ni de secours ; il est plus content de sa vertu : elle est assez belle , assez solide , assez grande pour se soutenir par elle-même aux yeux de la postérité. Elle n’a besoin que d’une trompette éclatante, qui enseigne la simple vérité aux siècles à venir , sans y rien ajouter d’étranger.
Pline assemblait souvent une troupe d'amis choisis pour leur faire lecture de ses compositions, soit en vers, soit en prose. Il déclare dans plusieurs lettres que c’était dans la vue de profiter des avis qu’on lui donnerait , et cela pouvait être : mais le désir d’être loué et admiré y avait grande part , car il y était infiniment sensible. « Je me représente * déjà cette « foule d’auditeurs s { il parle à un ami qu'il « exhortait à faire lecture de ses ouvrages ) , « ces transports d’admiration, ces applaudis-
1 « Ad hcc ego généra eausarum . ambltiosé forussè .
- addam Umen claras el illustres. Æquum enim est agere « nonnunquam glorie et fuma , td esl suam causant. »
* Lib. 7. episl. 33.
* « H*c , utcumque se habeot , notiora , clariora, ma- « jora lu fades : quanquam non exigo ut excédas acte « rei modum. Nam ncc historia débet egredi veritatem ,
« et boneslc faelis veritas suflkit. »
4 Lib. 2, episl. 10.
* « Imaginor qui concursus , que admiralio te , qui « clamor, quod cliam silentium mancat : quo ego, quuni « dico vel recilo, non minus quàin clamore delector, sit a modo silentium acre, et intenlum , et cupidum ulteriora ■ audiendi. »
« semenls , ce silence même , qui , lorsque je « parie en public ou que je lis mes pièces , n’a b guère moins de charme pour moi que les b applaudissements , quand il est causé par la « seule attention et par l’impatience d’entenb dre la suite. »
Il entrait véritablement en colère, lorsqu’il s'agissait de ses amis, contre des auditeurs muets el dédaigneux ‘. « On lisait, dans une b assemblée où j’étais invité , un ouvrage a excellent. Déni ou trois hommes, qui se s croyaient bien plus habiles que tous les b autres, écoutaient comme s'iisétaienlsourds b et muets. Ils ne remuèrent pas les lèvres , b ils ne firent pas le moindre geste, ils 11e se b levèrent pas même du moins par lassitude b d’être assis. Quel travers , et pour dire b encore mieux , quelle folie , de passer tout b un jour à offenser un homme chez qui vous « n’êtes venu que pour lui témoigner votre b estime et votre amitié ’! »
Il faisait de belles actions , mais il était bien aise qu’elles fussent connues et qu’on l'en louât. « Je veux bien l’avouer (dit-il) 1 , ma b sagesse ne va point jusqu'à ne compter pour a riencette espèce de récompense que la verlu a trouve dans l’approbation de ceux qui i’esa liment *. »
On reproche à Pline de parler souvent de lui-même ; mais on ne peut au moins lui reprocher de ne parler que de lui. Jamais personne ne prit plus de plaisir à vanter le mérite des autres , jusque-là qu’il fut accusé de le faire avec excès, défaut dont il était bien éloigné de se défendre , nide vouloir se corriger *, i Vous a dites que quelques gens me reprochent de a louer en toute occasion avec excès mes a amis. J’avoue mon crime , et j’en fais a gloire : car qu’y a-t-il de plus honnête que a de pécher par indulgence? Quelles sont a pourtant ces personnes qui croient connaître a mes amis mieux que je ne les connais ?
< Lib. 6. episl. 17.
• • Qu» slulsterilas . ae poilus amenlia , in hoc lotum « diem Impendere , ni oITrndas . al iatmlcnm rellnqnas , « ad quem tanquàm amicissimus veneris ! .
3 Lib. 5. episl. 1.
4 a Neque rnlm sum tam sapiens , ni nihi) mrâ inler- « sli , an iis qu» honestè Fecisse me credo , leatificalio a quardam et quasi præraium accédai. »
> Lib. 7, episl. 78.
o Mais soit : je veux qu'elles les connaissent « mieux. Pourquoi m’envier une erreur si « flatieuse? car supposons que mes amis ne « soient pas tels que je le dis , je suis toujours « heureux de le croire. Je conseille donc à ces « censeurs de porter leur maligne délicatesse « à d’autres qui croient qu’il y a de l’esprit et « du jugement à critiquer ses amis : pour a moi , l'on ne me persuadera jamais que « j'aime trop les miens. »
Ne me suis-je point trop étendu sur les actions particulières de Pline , et les extraits que j'ai donné de ses lettres ne paraîtront-ils point au lecteur trop longs, et trop peu mesurés? j'avoue mon faible. Ces sortes de caractères de droiture , de probité , de générosité , d’amour du bien public , devenus si rares pour le meilleur de notre siècle , m'enlèvent à moiméme et me ravissent d'admiration , et je ne puis me résoudre à en abréger le portrait. En effet , je le répète encore , est-il un caractère plus doux , plus liant , plus sociable, plus aimable en tout genre que celui dont j’ai tâché jusqu'ici de donner quelque idée? Combien le commerce de la vie devient-il agréable, quand on se trouve lié avec de tels amis! Quel bonheur pour le public , quand des personnes bienfaisantes comme Pline, sans humeur et saus passion, occupent les premières places d'un état , et s’étudient à soulager la peine de ceui qui ont affaire & elles !
J'ai eu tort de dire que Pline était sans passion. Exempt de celles qui , selon le jugement du monde même, déshonorent les hommes , il en avait une plus délicate et moins grossière, mais non moins vive ni moins vicieuse aux yeux du souverain juge , quelque effort que fasse la corruption générale du coeur humain pour l’ennoblir en lui donnant presque le nom de vertu. Je parle de cet amour excessif de la gloire, qui était l'âme de toutes ses actions et de toutes ses entreprises. Pline n’était occupé, non plus que tous ces illustres écrivains du paganisme, que du désir et du soin de vivre dans la mémoire de la postérité, et de transmettre leur nom aui siècles futurs par des écrits qu'ils espéraient devoir durer autant que le monde, et leur procurer une sorte d’immortalité dont ils étaient assez aveugles pour se contenter, Y avait-il rien de plus casuel, de
plus incertain , de plus frivole que cette espérance ? A quoi a-t-il tenu que la postérité ne connût que leur nom , et pas même leur nom ? Le temps, qui a aboli la plus grande partie des ouvrages de ces hommes vains , ne pouvail-il pas encore abolir le peu qui nous en reste? A qui doivent- ils les petits débris qui ont échappé au naufrage général ? Le peu qui est parvenu jusqu'à nous empêche-t-il que tout ce qui leur appartient, jusqu'à leur nom même, ne soit absolument péri dans toute l'Afrique, dans toute l'Asie, dans une grande partie de l'Europe? Sans les études , que l'Église chrétienne a maintenues, ta barbarie n'aurait-elle pas anéanti leurs ouvrages et leurs noms dans tout le reste de l’univers? Quelle est donc la futilité de la béatitude sur laquelle ils. comptaient , et à laquelle ils se rapportaient tout entiers? Ceux qui ont fait l’admiration de leur siècle ne tombent-ils pas dans le gouffre de l’oubli et de la mort , aussi bien que les plus stupides et les plus ignorants? Nous sommes bien insensés et bien aveugles , nous que la religion a mieux instruits , si , destinés par la grâce du Sauveur à une bienheureuse immortalité , nous nous laissons éblouir par une grandeur imaginaire , et par le fantôme d’une éternité en idée.
Les extraits que j’ai tirés de scs lettres sont plus que suffisants pour faire connaître le caractère de son esprit et de ses mœurs : il me reste à donner une idée de son style par quelques extraits du panégyrique de Trajan , qui est une pièce d'éloquence extrêmement travaillée , et qu’on a toujours regardée comme son chef-d'œuvre.
PAstOTIlorB DI TIAJAN.
J’ai déjà marqué que Pline , après qu’il eut été nommé consul par Trajan , conjointement avec Cornutus Tertuilus , son ami intime , reçut ordre du sénat de faire le panégyrique de ce prince au nom de tout l'empire. II lui adresse toujours la parole , comme s’il était présent. S'il le fut en effet , car on en doute , il en coûta beaucoup à la modestie de l’empereur : mais quelque répugnance qu'il eût à s’entendre louer en face , ce qui est toujours
fort désagréable , il ne crnl pas devoir s'opposer ou décret d'une compagnie si respectable. On juge aisément que Pline, dans cette occasion, fit usage de tout son esprit, auquel la vive reconnaissance dont son cœur était pénétré ajoutait une nouvelle force. Quelques extraiis que je vais faire tfe cette pièce montreront en même temps , et j’éloquence du panégyriste , et les qualités admirables du prince qui y est loué.
codasse rstvESSELtr sa teams.
a Sæpè ego mecum , patres conscripti , tacites agilavi qualem quantumque esse oporterct , cujus ditione nutuque maria, terne , pax , bella regerentur : quum intereà fingenti formantique mihi priocipem , quem æquala diis immortalibus polestas deceret, nunquàm voto saltcm concipere sucrurrit similem buic quem videmus. Enituit aliquis in beflo, sed obsolevit in pace. Alium toga , sed non et arma honestàrunt. Rcverentiam ille terrore, alius amorem bumanitate captavit. file quaesitam dorai gjoriam in publico , hic in publico partam dorai perdidit. Poslremô adbuc oemo exstitit , cujus virtutes nullo vitiorum confinio læderentur. At principi nostro quanta concordia quantusque conccntus omnium landum omnisque gloriæ contigit , nt nibil severitati ejus bilaritatc , nihii gravitali simplicitate , nibil majestati humankate detrahatnr I Jam firmitas, jam proceritas corporis , jam hooor capitis , et dignitas oris , ad hoc ætatis indeflexa maturitas , nec sine quodam raunere deûra festinatis senectutis insignibus ad augcndam majestatcm ornata cassa ries nonne loogè latèque principem ostentant? »
a Je me suis souvent appliqué , messieurs , lime former l’idée d'un prince digne de a l'empire du monde , également propre à • commander sur la terre et sur la mer, dans « la paix et dans la guerre ; et j'avoue qu'en a l'imaginant au gré de mes désirs , tel qu'il a pût soutenir avec honneur une puissance « comparable è celle des dieux , mes vœux « n'ont point été jusqu'à en souhaiter un qui
« ressemblât à notre empereur. L'un s'est il- « lustré dans la guerre , mais il s'est avili dans « la paix. L’autre s'est acquis dans l’exercice « de la magistrature une gloire qu’il a per- « duc dans les armées*. Celui-là s'est attiré le « respect par la crainte , celui-ci l’amour par « la douceur. Tel a su se concilier dans l’in— « térieur de sa maison une estime qu’il n'a pu « conserver en public. Tel autre s’est acquis a une réputation en public qu’il a mal soute- « nue dans sa maison. Enfin , jusqu'à ce jour, « nous n’en avions point vu dont les vertus a n’eussent reçu nulle atteinte, et n’eussent ap- « proché de quelque vice. Mais quelle alliance « de toutes les rares qualités, quel accord de « tous les genres de gloire n’admirons-nous a point dans notre prince I Sa gatlé prenda elle rien sur la gravité de ses mœurs , son « affabilité sur la majesté de son air? Sa taille, a sa démarche, ses traits, cette fleur de santé « qui brille encore dans un âge mur,, ses che- « veui que les dieux semblent n'avoir fait « blanchir avant le temps que pour le rendre « plus respectable, tout cela n'annonced-il « pas un souverain à tout l’univers ? »