‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 106 sur 125 · II. — Drs ORACLES · texte numérisé non relu

II. — Drs ORACLES

Nul pays ne fiit plus riche ni plus fertile en oracles que la Grèce : je ne parlerai que de ceux qui étaient les plus connus.

I.’oracle de Dodonc , ville située chez les .Molosses dans l’Épirc, était fort célèbre. Jupiter y rendait ses réponses , soit par les chênes |)arlanls', soit par les colombes, qui avaient

I On Rtiac bail au luul de» chênes rcrialns Inslruments. lesquel» . agilês par le vml . ou d'une aulro manlèie . rriidalrnl un son confus. — Serviu» remarque que le même nul . en langue lhc».4allem>e, signlhaU eolumbe cl deuinerea»e;requl avall donné lieu à la Iradlilou fabuleuw de» colombe» qui parloii'id. — Il êlaltaiaê d'excller du brull

aiuii leur langage, aoil par l« bassins (Tairein retentissants, soit par la bouche des prêtres et des prélresses.

Les oracles de Trophonius dans la Béolie ', quoiqu'il ne fût qu'un simple héros, avaient une grande réputation. Après beaucoup de cérémonies préliminaires , comme de se laver dans le neuve, d'olfrir des sacrifices, de boire d'une eau appelée Uthi parce qu'elle faisait tout oublier, on descendait dans son antre sur de petites échelles , par un trou asseï étroit. Quand on y était descendu , on trouvait une autre petite caverne , dont l'entrée était aussi fort étroite. On se couchait à terre ; on prenait dans chaque main de certaines compositions de miel, qu'il fallait nécessairement porter ; on passait les pieds dans l'ouverture de la petite caverne , et aussitôt on se sentait emporté au dedans arec beaucoup de force et de vitesse. C'était là que l'avenir se déclarait , mais non pas à tous d'une même manière. Les uns voyaient , les autres entendaient. On sortait de là tout étourdi et tout hors de soi , et on était placé dans la chaise de Mnémosyne , déesse de la mémoire. On avait grand besoin de son secours pour sc souvenir, dans un si grand trouble, de ce qu'on avait vu ou entendu, supposé qu'on eût vu ou entendu quelque chose. Pausanins , qui avait été lui-méme consulter cet oracle , et qui avait passé par toutes ces cérémonies, nous en a laissé une description fort ample. Plutarque* y ajoute encore quelques circonstances particulières, que j'omets pour éviter une ennuyeuse longueur.

Le temple et l'oracle des Branchides dans le voisinage de Mitet *, ainsi appelé de Branches, fils d'Apollon , était fort ancien , et extrêmement respecté par tons les Ioniens et les Doriens de l'Asie. Xerxès , à son retour de Grèce, fit brûlerie temple, après que les prêtres lui en curent livré les trésors. Ce prince , en récompense, leur accorda un établissement dans le fond de l'Asie, pour les mettre à l'abri de la vengeance des Grecs. Après la fin de la

dans ca IuuIds d'airain par qaelqaa voie accritc . al dn taire aisnitler à ce bruit confus et inanieulé tout ca qu’on voubit.

• Pausanias . Hb. 0, pag. aoS-aOt.

s Plut, de qen. Socr. pag. 590.

> llciod. Ilb. 1, cap. 157. — Slrab. Ilb. 14, pag. 621.

guerre, les Milésiens rétablirent ce temple avec une magnificence qui , selon Strabon , surpassait celle de tous les autres temples de la Grèce. Quand Aleiandre-le-Grand, eut défait Darius, il détruisit absolument la ville où les prêtres Branchides s'étaient établis, cl où leurs descendants demeuraient encore actuellement , punissant dans les enfants la perfidie sacrilège des pères.

Tacite ‘ rapporte une chose bien singulière, mais peu vraisemblable, de feracle de Claros, ville d'Ionie dans l'Asie Mineure, près deCulopbon. «Germanicus, dit-il, alla consulter « Apollon de Claros. Ce n'est point une « femme qui y rend les oracles comme à Uel- « phes, mais un homme qu'on choisit dans de « certaines familles, etqui est presque toujours n de Mil: t. Il suffit de lui dire le nombre et a les noms de ceux qui viennent le consulter; « ensuite il se retire dans une grotte, et ayant « pris de l'eau d'une sounc qui y est , il ré- « pond en vers sur ce que les consultants ont < dans l'esprit , quoique le plus souvent il soit a très-ignorant et ne sache ce que c'est que a de versifier. On disait qu'il avait prédit à a Germanicus une prompte mort, mais eu « termes obscurs et enveloppés , comme cela « est ordinaire aux oracles. »

Je passe un grand nombre d'autres oracles, pour venir au- plus fameux de tous; on sent bien que je veux parler de celui d'Apollon à Delphes. Il y était honoré sous le nom de Py- Ihien , nom qui vient ou du serpent Python qu'il avait vaincu et tué, ou d'un mot grec qui signifie tnferroper, nv'iia'mi, parce que c'éUiit là qu'on allait le consulter. Do là vient que la prêtresse de Delphes était appelée la Pylitie , et les jeux qu'on y célébrait pylhient.

Delphes était une ancienne ville de la Phocide en Achale. Elle était sur la pente et vcr.s le milieu de la montagne du Parnasse , bàtiu sur un peu de terre-plain', et environnée de précipices qui la fortifiaient sans le concours de l'art. Diodore * dit qu'il y av'ait sur le Parnasse un trou d'où il sortait une exhalaison qui faisait danser les chèvres, et qui montait ù la tète. Un berger, curieux de connaître la cause-

t Tacit. Annal, lib. 2 g cap. 51.

s Ub.lt, pag. Vi7-t2ft.

d'un cflel si extraordinaire, s'cii étant approclié, SC sentit tout d'un coup saisi de mouvements violents, et prononça des mots que sans doute il n'entendait point, mais qui prédisaient ravenir. D’autres tirent la mémo épreuve. Le bruit s'en rép.indit bientôt dans tout le voisinage. On n’approcha plus de ce trou qu'avec respect. On conclut qu'il y avait quelque chose de divin dans celte exhalaison. L'nc prêtresse fut établie pour en recevoir les effets. On plaça sur le trou un trépied , appelé par les Latins corlina, peut-être à couse de la peau ' qui le couvrait. C'est de là quelle rendait ses oracles. Autour de cet antre se forma insensiblement la ville de Delphes. Ou y bàlil un temple, qui dans la suite devint Irés-magnilique ; et la réputation de cet oracle effaça presque , ou du moins surpassa de beaucoup celle de tous les autres.

On se contenta , dans les commencements , d'une seule pythie. Elle sufllsait pour lors à ceux qui venaient consu ter foracle , et qui n'étaient pas encore en grand nombre. Mais, dans la suite , lorsque l’oracle fut tout à fait accrédité , on en élut une seconde pour monter sur le trépied alternativement avec la première , et une troisième pour les remplacer en cas de mort ou de maladie. Il y avait aussi d’autres mioistres qui accompagnaient la Pythie dans le sanctuaire, dont les plus considérables étaient appelés prophètes *. C'étaient eux qui prenaient soin des sacrifices cl qui en faisaient l'examen ; c'était à eux qu'on adressait ses demandes, soit qu'on les fit de vive voix , soit qu'on les écrivit sur des tablettes ; et c’était d’eux que l’on recevait les réponses, comme il le sera dit dans la suite.

Au reste, il ne faut pas confondre la Pythie avec la sibylle de Delphes. Les anciens nous représentent celte dernière comme une femme vagabonde , qui allait do coulrëe en contrée débiter ses prédictions. Elle était en même temps la sibylle de Delphes, d'Élrythres, de Babyloue, de Cumes e'. de beaucoup d'autres endroits, parce quelle avait séjourné dans tous ces lieux-là.

La Pythie ne pouvait prophétiser qu’elie

* fon’um.

n’eût été enivrée par la vapeur qui sortait du sanctuaire d’Apollon. Cette vapeur miraculeuse ne l’enivrait pasen tout temps et en toute occasion. Le dieu n'était pas toujours en humeur de l'inspirer. D'abord il ne le faisait qu’une fuis par an. On obtint dans la suite qu'il inspirerait la Pythie une fois le mois. Tous les jours n'étaient pas convenables, et il y en avait où il n'était pas permis de consulter l'oracle. A l'occasion de ces prétendus jours malheureux', il fut rendu à Alexandre un oracle digne de remarque. Il était allé à Delphes pour consulter le dieu ; et la prêtresse , qui prétendait qu’il n'était point alors |>ermis de l'interroger, ne voulait polnlenlrer dans le temple. Alexandre, qui était vif dans tout ce qu’il voulait, la prit par le bras pour l’y mener de foree, et elle s’écria : Ah! mon fils ’ on ne peut le résister; ou bien ; Ah! mon fils, tu es invincible. A ces mots, Alexandre s'écria de son côté qu’il ne voulait point d'autre oracle , et qu'il était content de ce qu’il venait d’entendre.

Ia Pythie, avant que de monter sur le trépied, s’y disposait par de longs préparatifs, des sacrifices, des purifications, un jeûne de trois jours , et beaucoup d'autres cérémonies. Le dieu annonçait sa venue en secouant luiméme on laurier qui était devant la porte du temple, et faisant trembler le temple jusqu'aux fondements.

Dés que la vapeur divine ’ comme un feu |)énélranl , s’élail répandue dans les entrailles de la prêtresse, on voyait ses cheveux se dresser sur sa tête ; son regard était farouche , sa bouche écumait , un tremblement subit et violent s’emparait de tout son corps ; elle ressentait tous les symptômes d’une personne agitée de fureur Elle proférait par intervalles quel-

' Plut. In AIm. p.ss.'671.

* AvizïiTof !i, « nui.

> Cul Ulla üiDll

Ame foret . lublté non vnllui , non cotor unut .

Pfon rompt* mansrre corn* : ted perlut aniietum.

El rabie fera corda lumcnt ; majoriiue vider! ,

Nrc roortale sonant . alUata ett numme quando Jam propiore dcL

(Vins. Æueié. Ilb. 0, V. S6-.')l.>

a Entre pholcurt marquée que Dieu donne dans ret Ecritures pour discerner scs oractes de ceux du démon, ta rtireurqnc Virgile allrtbue à laPjtbie. tt rabie fera corda tumciit, cil c'i une ; « C'esI moi , dit Piru , qui f.ds voir

Digitucs/ by Googlt

quos pSrolcs mal arliculfes, que les prophètes recueillaicnl arec soin. Ils les arrangoaicnl, ol leur donnaienlla liaison cl la slrurlure nécessaires. Lorsqu’elle avait èlé un certain temps sur le trépied, ils la ramenaient dans sa cellule, où elle était ordinairement plusieurs jours à se remettre de ses Tatigues; et souvent, dit Lucain ' , une mort prompte était le prix ou la peine de son enthousiasme,

Numlnis au( pœna esl mors immatara rccepli-,

Aut pretium.

Les prophètes avaient sous eux des poètes qui mettaient les oracles en vers : et ces vers souvent étaient assez mauvais, ce qui donnait lieu de dire qu’il était étonnant qu’Apollon „ qui présidait au choeur des Muscs , inspirftl si mal sa prétresse. Mais Plutarque nous apprend que ce n’était point ce dieu qui composait les vers des oracles. Il échaullàit l’imagiirntion de la Pythie, il allumait dans son Ame cette vive lumière qui lui dévoilait tout l’avenir. Les paroles qu’elle proférait dans h? feu de son enthousiasme n’ayant ni liaison ni structure, cl ne sortant, pour ainsi dire , que par élans du fond de son estomac , ou ptutôl du ventre* les prophètes les recueillaient avec soin et les donnaient ensuite aux poètes pour les mettre en vers. Or, Apollon les abandonnait ù leur génie et 4 leurs talents naturels. El il en faut dire autant de la Pythie, lorsqu’ellcméme composait les vers, ce qui était rare , I mais arrivait quelquefois. Le fond de l’oracle j était inspiré par Apollon , la manière de l’ex-

a 11 fausüclé dfs pn'dicllon* des devins , ol qui force roui « qui .10 mclonl de dov hier h prendre loos les mouvements « des Insensés et des furiciu : n irrita /aciens tiffnadivinorum , et ariolos in furorem vertens (Isai. H , 25). Au lieu que le cainrlère propre cl eonslfinl des proi»liêtcs dn vrai Dieu élaU de rendre les réponses divines d'un tun

et modéré . el avec une noble tranquillité, l.'nc autre | marque diftünctive . c'esl que les démons rendent leurs oracles dans des lieux secrcLs, à l'écarl. dons l'obscurité des antres . el Dieu reinl les >iens en plein jour , el tlcv.-ml tout le monde. .Von in abscondilo locutus sum ^ i« ioro terr<r tenebçoso {Is. V). lUj. Aon à principio in abicondilo locutui iutn (Is. \6, il) . Ainsi D<eu n’a pci mis au démon d'imiler ses or;.ries qu'en lui inipos.inl descmidil‘onsqui |Kmvaienl servir à reconnaître la différence de.i vrais et des faux.

I Lib.fi.

* y./yaT7(itu-j0ô(.

primer était de la prêtresse ; souvént néanmoins les oracles se donnaient en prose.

Le caractère ordinaire des oracles était l’ambiguité', l'obscurité, el , s’il est permis de jwrler ainsi , rentorlillement ; en sorte qu’une même réponse pût convenir à plusieurs événements tout dilTércnls, cl souvent même opposés. A la faveur de cet artifice, les démons, qui ne peuvent point connaître par enx-mémes l’avenir, couvraient hmr ignorance el se jouaient de la crédulilé des païens. Lorsque Crésus , prés d’attaquer les Médes , consulta l’oracle de Delphes sur le succès de celle guerre, on lui répofidil qu'en passant le fleure J/alys il ruinerait un grand empire. Quel empire? le sien , ou celui des ennemis? Célail 4 lui 4 deviner; mais quel que dût être le succès, l'oracle niirn toujours dit vrai. Il en faut dire autant de In réponse du même dieu 4 Pyrrhus.

Aio (c, .Kiclda , Romanos viaren; poase

Je la rapporte en lalin, parce que l’équivoque qui marque égnlemciil que Pyrrhus peut vaincre les Homnins , cl les Romains Pyrrhus, ne subsiste plus dans la traduction. A la faveur de pareilles ambiguités le dieu se lirait toujouis d’alTaire el n’avait jamais tort.’

Il faut pourtant avouer que qnelquefois anssi la réponse des oracles était claire et circonstanciée. J’ai rapporté, dans l’histoire de Crésus, la ruse qu’il employa pour s’assurer de b véracité des oracles, qui fui de leur faire demander par ses ambassadeurs ce qu’il faisait dans un certain temps. L’oraclede Delphes répondit en vers qu’il faisait cuire une tortue avec un agneau dans un vase d’airain ; el cela était ainsi*. L’empereur Trajan employa une pareille épreuve par rapport au dieu d’HéliopoUs, en lui envoyant une lettre’ cachetée à

i « (^H^l si alIquU lUxcrit nmita ab idulis me prædicla. H hucM’iemium, quo i semper memlarium juriierlul verl- « tali . elMr M'iilentias (i’tn|ierârint. iil. sculKini mhj mall K quîd arridisieK ulrumque (imU InteUiRi. » liTF.RO!<TM. in cap. 42 Jtaï<r.) Il elle ks deux ciempks de Crésus cl de Pyrrhus.

* Mneroli. lib. i . cap. 23.

s l.fs billets racbclés que l'on mcilail sur l'autel du dieu sans les ouvrir étaient une des nuinièresdonlon coii«ullail les oracles.

laquelle il demandail réponse. L’oracle , pour toute réponse, commanda qu’on lui renvoyât un papier tout blanc, bien plié et bien cacheté. ïrajan , l’ayant reçu , en fut dons l’admiration, en voyant une réponse si semblable à la lettre qu’il avait envoyée, et dans laquelle il savait lui seul qu’il n’avait rien écrit. La facilité ‘ merveilleuse qu’ont les démons de se transporter presque en un moment en difiérents lieux, fait qu’ils ont pu rendre par euxmémes les deux dernières réponses que je viens de rapporter , et prédire dans un pays ce qu’ils avaient vu dans un autre. C’est le sentiment de Terlullien.

Que si l’on rapporte quelques oracles que l’on assure avoir été suivis d'un événement précis, on peut penser que Dieu, pour punir i’aveugle et sacrilège crédulité des païens, a quelquefois permis que les démons eussent connaissance de l’avenir et le prédissent assez clairement. Cette conduite de Dieu, quoique fort élevée au-dessus de la raison humaine, est souvent attestée par les divines Écritures.

On demande si les oracles, dont il est parlé si souvent dans l’histoire profane, doivent être attribués à l’opération du démon, ou simplement à la malice et à la fourberie des hommes. Un médecin hollandais nommé Van-an-dale a soutenu ce dernier parti ; et M. de Fontenelle, encore jeune pour lors, adopta son sentiment, dans la persuasion où il était (c’est lui-même qui parle ainsi) qu’il était indifférent pour In vérité du christianisme que les oracles fussent l’ou>Tagedes démons ou une suite d’imposlures. Le P. Baltus, jésuite, professeur de l’Écriture sainte dans l’université de Strasbourg, les a réfutés l’un et l’autre par un écrit trèssolide, où il démontre invinciblement, par le consentement unanime des pères de l’Église , que les démons agissaient véritablement dans les oracles, et où U attaque avec force et succès la téméraire hardiesse du médecin anabap-

* a Omnis spirilus aies. Hoc cl angcll , et dæmones. « IgUur moinento ubique sunl : tnlusorbis illis locus unus « est : quid ubi gcralur tam facilé sciunt quàm ciiunliant. « Yelocitas dlvioitas credilur. quia substnntia ignoralur... « Csterüm testudinem dccoqui cuin carnibus pecudis Py- M tbius eu modo renuntiavil, quo supra dixmus. Uo- « incntoapud Lydiam furrat. » (Tlibtull. in Apolotj.)

liste, qui, révoquant en doute la capacité et le discernement de ces saints docteurs, travaillait sourdement à effacer de l’esprit des Udéles la haute idée qu’ils doivent avoir des maîtres de l'Église, et à donner atteinte à une autorité si respectable, qui embarrasse tous ceux qui s’écartent des principes de l’ancienne tradition. Or^ s’il y en a une certaine et constante, c’est celle dont il s’agit ici, puisqu’elle est soutenue et attestée par tous les pères de l’Église et tous les auteurs ecclésiastiques de tous les siècles , qui tous ont reconnu le démon pour auteur de l’idolâtrie en général et des oracles en particulier.

Ce sentiment n’empêche pas de croire que souvent il y avait de la fraude et de l’imposture de la part des prêtres ou prêtresses dans les réponses des oracles. Le démon n’esl-il pas le père et le maître du mensonge'? Nous avons vu dans l’histoire grecque que plus d’une fois la prêtresse de Delphes s’était laissé corrompre par des présents. C’est ainsi qu’elle persuada aux Lacédémoniens d'aider ceux d’Âlhénes ù chasser les t}rans; qu’elle fit dépouiller de la royauté Démnrate, pour faire entrer à sa place Cléoméne; qu’elle avait préparé un oracle pour appuyer la fourberie de Lysandre, lorsqu’il entreprit ù Sparte dechanger la sucession ù la royauté; et je serais assez porté à croire que Thémislocle, qui sentait de quelle importance il était d’agir sur mer contre les Perses, inspira au dieu la réponse qu’il donna de se défendre dans des murs de bois. Démosthène *, persuadé que les oracles étaient d’ordinaire suggérés par lu passion ou par l’intérêt, et soupçonnant avec raison Philippe de les avoir fait parler en sa faveur, disait avec esprit que la Pythie philippisait ; et il faisait ressouvenir les Athéniens et les Thébains que Périclés et Épaminondas, au lieu de prêter l’oreille et de s’amuser aux frivoles réponses de l’oracle, vain épouvantail des lâches et des timides, ne consultaient et n’écoulaient que 1a raison pour prendre leur parti et pour l’exécuter. ^

Le même P. Baltus examine avec un pareil succès un second point de dispute qui regarde la cessation des oracles. Mr Van-au-dale, pour

* Plut. Id Demosib. pag. 851.

l'iimbaltre avec quelque avanlage une vf rilé si glorieuse i J*sus-C.hrisl, deslruclenr de l’idolâlrie, avait falsili^ le senlimeni des Pères, en leur faisant dire que Ut oracles cettfrenl précisément au moment de ta naissance de Jésus- Christ. Le savant apologiste des Pères montre qu’ils ont tous enseigné que les oracles avaient cessé après la naissance de Jésus-Christ et la prédication de son Évangile, non pas tout d'un coup, mais à mesure qu’il a été connu des hommes et que sa doctrine salutaire s’est répandue dans le monde. Le sentiment unanime des Pères est conSrmé par le témoignage irréprochable d’un grand nombre de païens, qui sont d’accord avec les Pères sur le temps où les oracles ont cessé.

Quel honneur ne faisait pointé notre sainte religion ce silence imposé aux oracles par la victoire de Jésus-Christ! Le premier venu d’entre les chrétiens avait ce pouvoir. Tertullien ' , dans une de ses apologies, déGe les païens d’en faire l'épreuve, et consent qu'on fasse mourir un cbiétien qui ne pourra pas obliger ces donneurs d’oracles à avouer qu'ils ne sont que des démons. Lactance ’ nous apprend que tout chrétien, par le signe de la croix seulement, les rendait muets. Tout le monde sait que, Julien l'apostat étant venu é Daphné, faubourg d’Antioche, pour consulter Apollon , ce dieu , malgré tous les sacrilices que l'empereur lui oITrit, demeura muet, et ne recouvra la parole que pour répondre à ceux qui lui demandaient la cause de son silence, qu’il s’en fallait prendre à de certains morts enterrés dans le voisinage. Ces morts étaient des martyrs chrétiens , cl entre autres saint Babylas.

Ce triomphe de la religion chrétienne nous doit faire comprendre quelle obligation nous avons à Jésus-Christ, et en même temps à quelles ténèbres tout le genre humain avant lui avait été livré. Un voyait chez les Car-

1 TerluU. Id Àpolog.

* Ub. de verA sapicnl. cep. 27.

* «Tam barbaros , lara imraanea fuiase bomines. ut « iiarricklluiii &uum » id est lelrum alqoe eiecrabilc hu- « mano geocri facious.. aacrindum Tocareol ; lene- • raa alque inooceaiea aoimas . qui maiimé eal mus pa>

« rvniibus dulclor. tiue ullo rcapectu pieiaiisciüngucrent,

« inimanitalcaïqueomoiura besUarum , quaMamcii firlua

Ihaginois, les pères et les mères, plus cruels que les bétes mêmes , livrer impitoyablement leurs enfonts, et les villes se dépeupler tous les ans de leur plus florissante jeunesse, pour obéir è l’ordre barbare de leurs oracles et de leurs dieux. On choisissait à leur gré des victimes de toute sorte d’état, de sexe, d’ége et de condition. Ces sanglantes exécutions étaient honorées du nom de sacrifices, et servaienté leur rendre leurs dieux propices. Quel plus grand mal, s’écrie Lactance, pouvaientils leur causer dans leur plus furieuse colère, que de dépouiller ainsi leurs adorateurs de tout senliment d’humanité, de leur faire égorger à eux-mémes leurs propres enfants, et de souiller leurs mains sacrilèges par de si exécrables parricides?

Mille fourberies, mille faussetés découvertes évidemment à Delphes et partout ailleurs n’avaient point dessillé les yeux des hommes, ni diminué en rien le crédit des oracles. 11 subsista pendan*. plus de deux mille ans , et fut porté à un point qui ne se conçoit pas , et cela dans l’esprit des plus grands hommes, des philosophes les plus éclairés, des princes les plus puissants , et généralement chez tous les peuples les mieux policés , et qui se piquaient le plus de prudence et de politique. On peut juger de ce crédit par la magnificence du temple de Delphes, et par les richesses immenses que la crédulité des peuples et des rois y avait accumulées.

Le temple de Delphes ayant été brûlé vers la 58’ olympiade ' , les amplUclyons , ces juges célèbres de la Grèce , se chargèrent du soin d’en rebâtir un autre. Ils firent marché avec farchitecte à trois cents talents c’esl-â-dire à neuf cent mille livres. Les villes de la Grèce devaient fournir celle somme. Les habitants de Delphes furent taxésâ en donner la quatrième partie , et firent pour cela une quête de tous côtés jusque dans les pays étrangers. Amasis, pour lors roi d’Égypte , aussi bien que les

• tuos amMl. reriule tupertmil. O demenlltin insaïubi- «’ lem t Quid iUU i»li dU amplius facerc postent , si esaeol « IraUfsiml» quaro bciuol pro|iUU7quum suos coliores « parhcldiis InqaiDanl, orbiuiiboi macUnl, buouiUn « sensibus spuliaiH. » Lacta?tt. Üb. 1 , cap. 21.)

* Herod. Ub. 2, cap. 190 ; et Ub. S , cap. G2.

■ Trois cents talents font 1 72&üC0rr. E. Tl.

Diqi! .:*jd by

Grors qnl habitaient dans son pays , les aidèrent de sommes considérables. Les Alcméonides , famille puissante d’Atliénes , se chargèrent de la conduite de l’édifice, et le firent plus magnifique qu'on ne se l'était proposé dans le modèle , y ayant beaucoup mis du leur.

G ygès , roi de Lydie , et Crésus , l'un de ses successeurs, enrichirent le temple de Delphes d’un nombre incroyable de présents. A leur exemple, plusieurs autres princes, plusieurs villes , et même plusieurs riches particuliers , y avaient entassé , comme à l'eiivi les uns des autres , trépieds , vases , tables , boucliers , couronnes, chars et statues d'or et d'argent de toutes grandeurs , et d'un nombre aussi bien que d'un prix infinis. Les seuls présents que Crésus avait faits en or au temple de Delphes montaient , selon Hérodote ' , à plus de deux cent cinquante-quatre talents, c’est-à-dire à sept cent soiianlc-dcui mille livres de notre monnaie, et ceux d'argent n’allaient peut-être pas à moins. La plupart de ces présents subsistaient encore du temps d'Hérodote. Diodorc de Sicile ', en y joignant ceux des autres princes, les fait monter à dix mille talents*, c’est-àdire à trente millions.

Parmi les statues d'or que Crésus consacra dans le temple de Delphes* , il y mit celle de sa boulangère ; et en voici la cause. Alyatte , père de Crésus, s’étant marié en secondes noces , et ayant eu des enfants de sa seconde femme, la marâtre songea à se défaire de son beau-fils pour faire -tomber la couronne à l’uii de ses enfants. Bile engagea la Iwulangére à mettre du poison dans l’un de ses pains , qui devait être servi au jeune prince. Celle-ci , à qui un tel crime fil horreur ( elle n’aumit point dé y prêter en aucune sorte son ministère j , en fit donner avis à Crésus. Le pain empoisonné fut servi aux enfants mêmes de la reine, et leur mort assura la couronne au successeur légitime. Quand il fut monté sur le tréne , il vonlnt marquer sa reconnaissance à sa bienfaitrice , et lui érigea une statue d’or dans le temple de Delphes. Mais , peut-on dire , une l>ersonne d’une si basse condition mérilail-eltc

■ Ilerod. lih. 1 , cap.

* Dis mille Ulents valent 67 UO 000. T!. B.

* Diod Mb. 10, po^. 103.

* Plut, tic Pyih. urac. pag. 101.

un si grand honneur? Oui, répond Plutarque, et à plus juste titre que tous ces conquéraiils et tous ces héros tant vantés , qui ne sont devenus fameux qu’à force du meurtres et de carnages.

Il n'est (MS étonnant que des richesses si immenses aient tenté l’avarice des hommes, et aient ei(M>sé Delphes à plusieurs pillages. Sans (larler de ceux qui sont plus anciens, Xerxés, qui entra dans la Grèce avec un million d’hommes, essaya de s’emparer des dépouilles de ce temple. Plus de cent ans après, les Phocéens, proches voisins de Delphes, le pillèrent à différentes reprises. Le dteir de profiter de ces riches dépouilles fut l’unique sujet de la troisième irruption que les Gaulois firent dans la Grèce, sous la conduite de Brennus. Le dieu protecteur de Delphes, si l’on en croit les historiens, défendit quelquefois son temple |>ar des prodiges merveilleux ; et quelquefois aussi , soit impuissanée, soit distraction, il se laissa piller. Néron , étant allé visiter ce temple si fameux dans tout l’univers , et y ayant trouvé à son gré cinq cents belles statues en bronze , tant d’hommes illustres que de dieux , qui avaient été consacrées à Apollon [ celles d’or et d’argent avaient ap|>aremment disparu ), il les enleva, et, les ayant fait charger sur ses vaisseaux, il les emporta avec lui à Borne.

Si l’on est curieux de s’instruire plus à fond de ce qui regarde les oracles et les richesses du temple de Delphes, on (>eut consulter quelques dissertations sur ce sujet ‘ imprimées dans les mémoires de l’Académie des Belles- I.el(res , dont j’ai foit bon usage à mon ordinaire.

AancLË III. — Des jeux et ses cohsats.

Les jeux eties combats faisaient partie de la religion, cl entraient dans presque toutes les fêles des anciens; et, (>ar celle raison, ils doivent ici trouver leur place. Soit qu’on en considère l’origine, ou qu’on examine le but, il ne doit pasparatire élonnanlqu’ils aient eu un si grand cours parmi les peuples les plus policés.

Hercule , Thésée , Castor et Poliux , et les plus grands héros de l’antiquité , non-seule-

* TftmrlH.

ment en fureni les inslUuleurs ou les reslauraleurs ^ mais ils se liront encore une gloire il’cn pratiquer eui-m^nies les exercices, et un mérite d’y réussir. Vainqueurs des monstres et des ennemis publics du genre humain , ils ne crurent pas se rabaisser en aspirant aux victoires qu’on remporte dans ces combats, ni que les nouvelles couronnes dont on ceignait leur télés dans ces jeux solennels fissent perdre aux anciennes leur éclat et leur verdure. Aussi voyons-nous que ces combats et ces jeux faisaient la matière des vers des plus fameux poètes, qui, en s’immorUdisant eux-mémes par la beauté de leur poésie, prétendaient bien aussi procurer une immortalité de gloire é ceux dont ils célébraient les victoires. De là vint celte ardeur qui alluma dans toute la Grèce un si vif désir de mandier sur les pas de ces anciens héros . et de se signaler comme eux dans ces combats publi< s.

Une raison plus solide, et pulsée dans la nature même de ces combats et des peuples qui s’y appliquaient, leur donna du cours. Les Grecs , naturellement guerriers , et attentifs à former également le corps et l’esprit de leur jeunesse, avaient Introduit ces exercices , et les avaient mis en honneur, pour préparer les jeunes gens ù la profession des armes , pour fortifier leur santé, pour les rendre plus robustes, les faire à la fatigue , les rendre plus fermes dans les combats, où l’on s’approchait de près, parce qu’alors il n’y avait pas d’armes ù feu, et où la force du corps décidait ordinairement de la victoire. Ces exercices athlétiques leur lénaient lieu de ce qu’est ù l’égard de notre noblesse la danse, l’art de faire des armes, de voltiger, demonleràcheval; mais ils ne se bornaient pas à la bonne grâce, ni aux agréments de la taille et de la contenance, ils voulaient y joindre la force.

Il est vrai que ces exercices, si illustres par leurs auteurs, et si utiles par le but qu’on s’y proposa d’abord , donnèrent lieu aux muilres publics qui les enseignaient à la jeunesse . et qui les pruliquaient avec plus de succès, d'en faire montre et ostentation , de s’y livrer entièrement, d’en outrer les pratiques, d’y join-; dre des rafl'memenls de l’art , de faire assaut les uns contre les autres par une vairje émulation , et de les faire dégénérer en une pro-

fession de gens qui , sans avoir d’autre occupation ni d’autre mérite, se donnaient en spectacle au public , et cherchaient à le divertir. C’est ainsi ù peu près que nous voyons nos maîtres à danser, dont l’objet naturel et primitif était d’apprendre aux jeunes gens^ à marcher et ù se présenter avec grâce , que nous les voyons monter sur les théâtres, exécuter des ballets en habits de comédiens, faire des sauts , des cabrioles , des mouvements affectés et outrés. Nous verrons dans la suite ce que les gens sages pensaient de ces sortes d’a- Ihléles et de ces maîtres de lutte.

11 y avait quatre jeux solennels dans la Grèce, les olympiques^ ainsi appelés d’ülympie . autrement dite i^ise, ville del’KIide dans le Péloponnèse, auprès de laquelle ils se célébraient après quatre ans pleins et révolus, en l’honneur de Jupiter Olympien; les pythiques, consacrés à Apollon, surnommé Pylhien\h cause du serpent Python qu’il avait tué, et célébrés ù Delphes de même de quatre ans en quatre ans; les nëméens , qui liraient leur nom de Némée, ville et forêt dans le Péloponnèse , et qui furent établis ou renouvelés par Hercule , après qu’il eut tué le lion de la forêt de Némée : ils se célébraient de doux ans en deux ans; enfin les isthmiques , qui se célébraient dans l’isthme de Corinthe do quatre ans en quatre ans en l’honneur de Neptune *, «loul 'l'hésée fut le restaurateur, et qui continuèrent même après la ruine de Corinthe. Afin qu'on pùl assister à ces spectacles avec plus de tranquillité et de sûreté , il y avait , pendant loul le temps qu’ils duraient , une suspension d’armes dans la Grèce , et toutes les hostilités y cessaient.

Dans ces jeux , qu’on célébrait avec une magnificence incroyable, qui attiraient de tous (’ôlés une prodigieuse multitude de s(>eclateurs et de combattants , on ne donnait pour toute récompense qu’une simple couronne : d'olivier sauvage , aux jeux olympiques ; de laurier, aux jeux pylhiques; d’aclie ^ verte aux jeux némèens; et ti’ache sèche aux jeux, isthmiques. Los inslilulours de ces jeux avaient voulu par là faire entendre que l’honneur seul

* On apporte plusieurs raisons de ce nom

• l’.-iusiii. lib. 2, iKig.S8. -

en dcTail être le but, et non nn bas et vil intérêt. Et (le quoi n'étaient pas capables des hommes accoutumés i n’agir que par ce principe ) Aussi nous avons vn que , durant la guerre des Perses • , Tigrane , l’un des chefs les plus considérables de l'armée de Xerxés , ayant oui parler de ce qui faisait le prix des jeux de la Grèce, se tourna vers Mardonius , qui commandait l'armée, et s'écria , frappé d'étonnement : Ciel ! avec quels hommes nous allez-vous mettre aux mains 1 Insensibles à tinlirét, ils ne combattent que pour la gloire*. Cette exclamation, que Xerxès regarda comme l’effet d’une timide lAcheté , était pleine de sens et de jugemenL

Cesl sur le même principe qu’A Rome >, pendant qu'on accordait en d’autres occasions des couronnes d’or et d'un fort grand prix, nn persévéra toujours constamment A ne donner A celui qui avait sauvé la vie A un citoyen qu’une couronne de feuilles de chêne. « O « mœurs dignes d'une éternelle mémoire 1 » s’écrie Pline en rapportant cette louable coutume. «O grandeur vraiment romaine, de n'a- « voir point voulu mettre de prix A un service ■ qui en effet n’en a point , de n’y avoir attac ché d'autre récompense que celle de l’hon- < neur, et d’avoir cru en devoir écarter sévè- « rement tout motif de lucre et d'intérêt ! » O mores œtemos ! qui tanta opéra honore solo donaverint ; et quum reliquas eoronas aura commendarent , salutem eivis in pretio esse noluerinl , elarà professione servari quidem hominem nefas esse lucri causâ.

Entre tous les jeux de la Grèce, les olympi- ]ues tenaient sans contredit le premier rang,et cela pour trois raisons. Us étaient consacrés A Jupiter.le plus grand des dieux ; ils avaient été institués par Hercule, le plus grand des héros; enfin , on les célébrait avec plus de pompe et plus de magnificence que tous les autres , et ils attiraient un plus grand nombre de spectateurs, qu’on y voyait accourir de toutes parts.

Si l’on en croit Pausanias*, les femmes n’y

* Herod.ab.s.ctp. as.

* Iliifreii, M«pa«vu, ntoup in v-fseyiç fiat-

Xsnfinruf iftirnt , ai aù «pi Te» Ayiiict

jraii^vTat, élià «pi cprrër.

* PItn. ni>. 16 . cap. 4.

a Paiifaa. Hb. & {cap. 6].

étaient point admises : il y avait peine de mort contre celles qui auraient osé s'y présenter; et pendant tout le temps que duraient les jeux, il leur était défendu même d'approcher du lieu où ils se célébraient , et de passer au delà du neuve Alphée. Une seule eut la hardiesse de violer cette loi , et, s'étant déguisée, se glissa parmi ceux qui exerçaient les athlètes. Elle fut citée en justice, et aurait subi la peine mar-t quée par la loi ; mais les juges , en faveur de son père, de ses frères et de son fils , qui tous avaient remporté la victoire aux jeux olympiques, lui pardonnèrent sa faute et lui sauvèrent la vie.

Celte loi est trés-conforme aux mœurs des Grecs, chei qui les dames étaient fort retenues, paraissaient rarement en public, avaient un appariement séparé qu’on appelait le gynécée, et ne mangeaient jamais A table avec les hommes quand il s'y trouvait des étrangers. Certainement la bienséance demandait qu'elles ne fussent point admises A de certains jeux , comme A la lutte, au pancrace et A quelques antres, où les alhlétes combattaient nus.

Le même Paosanias ‘ dit, dans un autre endroit, qu'une femme, prêtresse de Cérès, avait une place honorable dans ces jeux, et que le spectacle n’en était point interdit aux vierges. Je ne puis deviner la raison d’une pareille bilarrerie, qui ne me parait pas même croyable.

Les Grecs ne concevaient rien de com|>arable A la victoire qu'on remi>ortait dans ces jeux : ils la regardaient comme le comble de la gloire, et ne croyaient pas qu’il fût permis A un mortel de porter plus loin ses désirs. Cicéron nous assure qu’elle était pour eux ce que l’ancien consulat, dans toute la splendeur de son origine, était pour les Romains ' ; et il dit en un autre endroit que vaincre A Olympie, c’était presque, dans le point de vue des Grecs, quelque chose de plus grand et de plus glorieux que de recevoir A Rome les honneurs du triomphe *. Mais Horace parle de ces sortes de victimes dans des termes encore plus

• Ub.s.m.ssi.

* € OlympkAnun rtetorU , GrccU connilalDs llle

c qaaa videlMlur. » (Cic. Tute. Quégit. Ub. 3, d. 41.}

> ■ Olytnplonican esae , apud Grecoi prope majua fuit m el glorlofiui . qium Rom« inomphasM. • (Pro Flacco, 0.31.)

forb: il ne cniini point de dire qu'elies éievaienl ics vainqueurs au-dessus de ia condilion huoioine; ce n'élaienl plus des hommes, c’élaienl des dieux

Nous verrons dans la suite les honneurs extraordinaires qu’on rendait aux vainqueurs, dont un des plus intéressants était de dater l'année par son nom. Rien en effet n'était pius capable de Caire faire tant d’efforts et de dépenses que l’assurance oh l'on était d’immortaliser son nom, qui, dans la suite des siècles, devait se trouver dans tous les fastes, et à la tête de tous les actes passés pendant l’année de la victoire. Ajoutez é ce motif la joie de savoir que leurs louanges seraient célébrées par les poètes les plus làmcux, et feraient l’entretien des plus illustres assemblées; car ces odes étaient chantées dans toutes les maisons, et luisaient une partie de la joie des repas. Quel aiguillon plus puissant pour des gens qui n’avaient d’autre but que la gloire humaine!

Je me bornerai ici aux jeux olympiques, qui duraient pendant cinq jours, et j’exposerai de la manière la plus briève qu’il me sera possible tout ce qui a rapport aux différents combats qui entraient dans ces jeux. M. Burette a traité en partie cette matière dans plusieurs dissertations qui sont imprimées dans les Mémoires de l’Académie des Belles-Lettres , où l’on voit la pureté, la clarté, l’élégance de style, jointes à une profonde érudition. Je m’approprie sans scrupule toutes les richesses de mes confrères, et dans ce que je viens de dire des jeux olympiques j’ai fait bon usage des remarques de feu M. l’ubbé Massieu sur les odes de Pindare.

Les combats qui faisaient la meilleure partie de l’appareil et de la solennité des jeux publics sont, le pugilat, la lutte, le pancrace, le disque, la course. On y joint aussi l’exercice du saut, celui du trait, celui du cerceau ( trochui ; mais comme ils étaient peu importants et peu célèbres, je me contente de les indi-

' Palnuque nobjlls Terriruin dornioM erehiiad deoi.

(Od. 1 . lib. 1,)

Sive quos Klea domum reducit Vèimâ calcsles.

(Od.2 Ub-(.)

quer ici. Pour bien démêler les circonsfancet de ces exercices cl de ces jeux, il est nécessaire auparavant d'exposer cequi-conreme les athlètes.

$ I. — Du AraLfens.

Le nom A’alhlètts est dérivé du mot rSao;, qui signifie Irarail, combat. On donnait ce nom h ceux qui s’exerçaient 6 dessein de pouvoir disputer les prix dans les jeux publics. L’art qui les formait à ces combats s’appelait gymnastique , à cause de la nudité des athlètes.

Ceux que l’on destinait à la profession d’alhléte fréquentaient dés leur plus tendre jeunesse les gymnases ou palestres, qui étaient des espèces d’académies, entretenues pour cela aux dépens du public. IA ces jeunes gens étaient sons la direction de différents maîtres, qui employaient les moyens les plus efficaces pour leur endurcir le corps aux fatigues des jeux publics, et pour les former aux combats. Leur régime de vie était très-dur et trés-austére. Ils n’étaient nourris, dans les premiers temps, que de figues sèches, de noix, de fromage mou, et d’un pain grossier et pesant, ftiça. Le vin leur était absolument interdit, et la continence commandée: ce qn’Horacc exprime ainsi ' ;

Qui sludet opUUro cunu coDlio^rere meum.

Mulu loin ftecUqac puer , sodarU et ateit .

AbsÜDult veoera et vioo.

Saint Paul • se sert de 1a comparaison des athlètes pour exhorter b nne vie sobre et pénitente les Corinthiens, près de la ville desquels se célébraient les jeux isthmiques. Les athlètes, leur dit-il, gardent en toutes choses une exacte tempérance, et cc|>endant ce n'est que pour gagner «ne couronne corruptible au lieu que nous en attendons une incorruptible. Terlullien emploie la même pensée ^

• Arl. porl. T. 413.

< l.CorInIh.a.sa.

* « Nempe euiin et aihlets segr^anlor êd ttrtetiomo

« disciplinam . ul robori cdiOcande vtcenl ; conÜBeiUur a « luxnriâ . à cIbU Iclioribus , à potn jucuodlore : cogiiBK « tur, crudanlur, fatiganlur. » mi Marty

pour animer les mnrl^Ts par la comparaison (le ce que l'cspéranrc de la victoire faisait souffrir aux alhlèles, et par la vue des durs et pt^niblcs exercices où iU tâtaient assujettis, de la gttne et de la contrainte continuelle où ils passaient les plus belles annt«s de leur vie, et de la privation votontairc où ils se réduisaient de tout ce qui flatte le plus vivement les passions. Il est vrai que dans la suite les athlètes ne gardèrent pas toujours un régime si dur, et qu'ils y substituèrent une voracité et une mollesse cIc vie qui en étaient bien éloignées.

Les athlètes, avant les exercices, se faisaient huiler et frotter ‘ par des onctions et des frictions propres à communiquer à leur corps une grande souplesse. Ils se rouvraient d’abord d'une espèce de ceinture, de tablier ou d'écliar|>e, pour paraître plus décemment dans les combats; mais, dans la suite, l'aventure d’un athlète à qui la chute de cette écharpe fit perdre la victoire donna occasion de sacrifier la pudeur à la commodité, en retranchant ce reste d’habillement. Cette' nudité n’était d’u.sage parmi les athlètes que dans certains exercices, tels que la lutte, le pugilat, le pancrace et la course è pied. Us faisaient dans les gymnases une espèce de noviciat pendant dix mois, pour se perfectionner, par on travail assidu, dans tous les exercices en présence de ceux que la curiosité ou l'oisiveté conduisait à cct.te sorte de spectacle. Mais, lorsque la célébration des jeux olympiques approchait, on redoublait les travaux des athlètes qui devaient y parattre.

Avant que d'étre admis k combattre, il fallait qu’ils subissent encore d’autres épreuves ; par rapport k la naissance, on ne recevait que les Grecs; aux moeurs, elles devaient être sans reproche ; à la conditioa , il fallait être libre. On n'adroetlait aucun étranger parmi ceux qui devaient combattre aux jeux olympiques; et lorsque Alexandre , fils d'AmynIas , roi de Macédoine , se présenta pour y disputer le prix ses concurrents, sans aucun respect pour la dignité royale , s’opposèrent d’abord k sa réception , le pegardant comme Macédonien , et par conséquent comme barbare et comme

I I.ct otDclers employas à ce miDÙtère l'appdâienl alipta.

• IteroÜ. lit». 5. Clip. 'S.

étranger A leur égard ; en sorte qu’il ne put se faire ag’réer de ceux qui présidaient à ces jeux qu’aprés avoir prouvé en bonne forme que sa maison était originaire d’Argos.

On appelait agonolhites, athlolhéles, hellanodiques , ceux qui présidaient aux jeux. Ils écrivaient sur un registre le nom et le pays des athlètes qui s’enrôlaient pour ainsi dire, et , à l’ouverture des jeux, un héraut proclamait publiquement ces noms. On leur faisait prêter serment qu’ils observeraient très-religieusement toutes les lois prescrites dans chaque sorte de combat , et qu'ils ne fieraient rien , ni directement ni indirectement , contre l’ordre et la police établis dans les jeux. La fraude, l’artifice et la violence outrée , étaient absolument interdits aux combattants; et la maxime, si généralement reçue ailleurs , qu’il importe peu qu’on vainque son ennemi par tromperie ou par courage ', était bannie de ces combats. On ne doit pas confondre ici l’adresse d’un athlète rompu dans toutes les souplesses de son art, qui sait esquiver A propos, qui donne subtilement le change à son adversaire, et qui profile des moindres avantages , avec la lAche supercherie d’un autre, qui, sans nul égard pour les lois prescrites , emploie les moyens les plus injustes pour vaincre son concurrent. Le sort réglait les rangs de ceux qui , dans chaque eqiécc de combat, devaient disputer le prix.

Il est temps de mettre nos athlètes aux mains, et de parcourir les diflérentes sortes de combats où ils s’exerçaient.

g II. — De L* LCTTl.

La lutte est un des plus anciens exercices dont nous ayons connaissance, puisqu’elle était pratiquée dés le temps des patriarches; témoin la laite de l’ange contre Jacob*, qui soutint si vigoureusement l’attaque de l’ange, que celuici , sentant bien qu’il ne pouvait terrasser un si nide athlète, fut réduit A le rendre boiteux, en lui touchant le nerf de la cuisse , lequel se dessécha aussitôt.

• Diilus in vlrlus quit In lioslc Oïqnlral f

• Gcn.ai.ai.

La lulte, chei les Grecs, de même que chei les autres peuples, s’exerçait dans les commencements avec plus de simplicité, moins d’art, et d’une manière plus naturelle , où la pesanteur du corps et la force des muscles avaient plus de part que la ruse. Thésée y joignit une adresse plus étudiée, plus régulière, plus raffinée, plus méthodique, et il fut le premier qui établit des écoles publiques, appelées paleslret, où des maîtres l’cnseignaieni aux jeunes gens.

Les lutteurs, avant que de combattre, se élisaient frotter rudement le corps, et se faisaient oindre d’huile ; ce qui contribuait à donner de la force et de la souplesse aux membres. Blais comme ces onctions, en rendant le cuir des Inlleurs trop glissant , leur étaient la facilité de sc colleter et de se prendre au corps avec succès, ils remédiaient à cet inconvénient, lantét en se roulant sur la poussière de la palestre , tantôt en sc rouvrant réciproquement d’un sable très- fin , réservé pour cet usage dans les xystes, c’est-à-dire dans les portiques des gymnases.

Les lutteurs ainsi préparés en venaient nnx mains. On les appariait deux à deux , et il se Ihisail quelquefois plusieurs luttes en même temps. Le but que l'on se proposait dans cette sorte de lutte où l’on combattait de pied ferme, était de renverser son adversaire et de le terrasser. Pour cela , ils employaient la force et la ruse; ce qui se réduisait à s'empoigner réciproquement les bras, à se tirer en avant, à se pousser et à sc renverser en arriére , à se donner des contorsions et à s’entrelacer les membres, à se prendre au collet et à sc serrer la gorge jusqu’à s’ôter la respiration, à s’embrasser étroitement et à se secouer, à se plier obliquement et sur les côtés, à sc prendre au corps et s’élever en l’air, à se heurter du front comme des béliers, et à se tordre le cou. Parmi lc« tours de souplesse et les ruses ordinaires aux lutteurs, c’était un avantage considérable de se rendre maître des jambes de son antagoniste; ce que nous appelons iupplanter, dofuur le croc en jambet. C’est ce qui fait dire à Plaute , dans son Pteudolue , en parlant du vin ; e’ est un dangereux lutteur , il s'attaque d'abord aux pieds Le terme grec

çiiv etirripvt'i», et le terme latin supplantera, semblent marquer qu’une de ces ruses était de prendre en s’abaissant l’adversaire sous la plantes des pieds , et , en l’élevant , de le renverser.

Telle était la lulte, dans laquelle les athlètes combattaient debout , et qui se terminait par la chute ou le renversement de l’un des deux comballanls. Mais, lorsqu'il arrivait que l’s- Ihléle terrassé entraînait dans sa chute son antagoniste, soit par adresse, soit autrement, le combat recommençait de nouveau et ils luttaient couchés sur le sable , se roulant l'un sur l’autre et s’entrelaçant en mille façons, ju.squ’à ce que l’un des deux, gagnant le dessus, contraignait son adversaire à demander quartier et se confesser vaincu. Il y avait une troisième espèce de lutte, nommée .

parce que les athlètes n’y employaient que l’extrémité de leurs mains, sans se prendre au corps comme dans les deux autres espèces . et cet exercice servait comme de prélude à la véritable lutte. Il consistait à sc croiser les doigts, en se les serrant fortement ; à se pousser, en joignant les paumes des mains; à se tordre les doigts , les poignets et les autres jointures des bras, sans seconder ces divers eUbrls par le secours d’aucun autre membre , et la victoire demeurait à celui qui obligeait son concurrent à demander quartier.

Il fallait combattre trois fais de suite, et terrasser au moins deux fois ton antagoniste popr être jugé digne de la palme.

On trouve dans Homère* une description de la lutte (fAjax et d’Ulysse; dans Ovide , de celle d’Hcrcule et d’Achélons ; dans Lncain .f de celle d’Hercule et d’Antée ; dans la Thébatde de Stace , de la lutte de Tydée et d’Agyllèe.

Les athlètes qui ont acquis chei les Grecs le plus de réputation à la lulte , sont Blilon de Crolone, dont j’ai rapporté ailleurs l'histoire avec quelque étendue, et Polydamas. Ce dernier *, seul et sans armes, tua sur le mont Olympique un lion des plus furieux , se proposant en cela Hercule ]>our modèle. Une autre fois ayant saisi un taureau par l’un des pieds de derrière, cet animal ne put échapper

• Illad. lib. ». r.TM. cte.-OrM. Hcl. Hb. », v. 31

Phin. nb. t . T. US. - Thcbild. Ub. à, v. 117,

• PiDUB. Ub. s, p>f. 333

Oigi

■ ■ CapUI pedet prlmùm , tuculor dolonu M(. •

qu’en laisunt la corne de son pied dans la main de cel alhlèlc. Lorsqu’il rclenail un chariot par derrière , le cocher rouetlait inutilement ses rhevauï pour les faire avancer. Darius Noihus, roi de Perse , sur le bruit de cette force prodigieuse de Polydamas, le voui lut voir, et le fit venir 4 Suse. On lui mit en tète trois soldats de la garde du prince, de ceux que les Perses appelaient immortels, et qui passaient pour les plus aguerris. Notre athlète se battit contre eux trois, et les tua.

• Ht. — Du rosKAT.

Le pugilat est un combat i coups de poings, d’où il tire son nom. Les combattants couvraient leurs poings d’armes offensives, appelées restes et leur tête d’une espèce de calotte, destinée 4 garantir surtout les tempes et les oreilles, comme les parties les plus exposées aux coups , et 4 en amortir la violence. Les cestcs étaient des espèces de gantelets et de mitaines composées de plusieurs courroies ou bandes de cuir, qu’on fortifiait par des plaques de cuivre, de fer ou de plomb. Ils servaient 4 affermir les mains de l’athlète et 4 rendre les coups plus violents.

Quelquefois les athlètes en venaient d’abord aux gourmades , et se chargeaient rudement dés l’entrée du pugilat. Quelquafois ils passaient les heures entières 4 se harceler et 4 se latigucr mutuellement par l’extension conlinuelle de leurs bras , chacun frappant l’air de ses poings, et tâchant d'ompécher pat celte sorte d’escrime les approches de son adversaire. Lorsqu’ils se battaient 4 outrance, ils en voulaient surtout 4 la lêlo et au visage; et c’èlaienl aussi ces parties qu’ils prenaient le plus de soin de garantir, soit en se dérobant aux coups, soit en les parant. Quand un athlète venait de toute l’impéluosilé et de toute la roideur de sou corps se jeter contre son adversaire pour le frapper, il y avait une adresse merveilleuse 4 esquiver le coup par un prompt et léger détour, qui faisait tomber ralhlèle imprudent par terre, et lui enlevait la victoire.

Quelque acliarnés que fussent les combaltanls l'un conire l'aultc . l'énuisemenl où les

jetait une trop longue résistance les réduisait souvent 4 la nécessité de prendre quelque trêve. Ils suspendaient donc de concert le pugilat pour quelques moments, qu’ils employaient 4 se remettre de leurs fatigues, et 4 essuyer ta sueur dont ils étaient tout trempés: après quoi ils revenaient une seconde fois 4 la charge, et continuaient 4 se battre jusqu’4 ce que l’un des deux , laissant tomber ses bras de faiblesse et de défaillance, fil connaître qu’il succombait 4 la douleur ou 4 l’exlréme lassitude, et qu’il demandait quartier, cc qui était s’avouer vaincu.

Entre lus combats gymniques le pugilatétait un des plus rudes et des plus périllcax , puisque, outre le danger d’y être estropiés, les athlètes y couraient risque de la vie. Quelquefois on les voyait tomber morts ou mourants sur l’arène. Cela éuüt plus rare , et n’arrivait que lorsque le vaincu s’opiniâtrait trop longtemps 4 ne pas avouer sa défaite : mais d’ordinaire ils sortaient du.combal le visage tellement défiguré , qu’ils en étaient, presque méconnaissables, remportant avec eux de tristes naarques de de leur vigoureuse résistance, telles que des bosses et des contusions sur le visage, un œil hors de la télé , les dents et les mâchoires brisées, ou quelque autre fracture encore plus considérable.

On trouve dans les poètes, soit grecs , soit latins , plusieurs descriptious du pugilat ' : dans Homère, celui d’Ép^ ol d’Euryale ; dans Tbéocrjte , celui de Pollux e( d’Àmycus ; dans Apollonius de Rhodes , le même pugilat de Pollux et d’Amycus; dans Virgile, celui de Darés cl d’Enlellus ; dans Slace et dans Yalérius Elaccus, de plusieurs comballants.

$ IV. — Du rASCCA».

Le pancrace était ainsi appelé de deux mots grecs*, qui marquent que, pour y réusssir, toute la force du corps y était nécessaire. Il était composé de la lutte cl du pugilat, qui s’y réunissaient, le pancrace empruntant de

• Diotr. IdjU. 21. — Argsiunllc. Irb. S. — ÆockI. Ub. B. — TbebAlcI. Ilb. 6. — Argoiuul. Ilb. I

* lîâv rp«T9{,

l'une les secousses el les conlorsions, el apprenant de l’autre l'art de porter des coups avec succès et de les éviter. Dans la lutte il ii'étail pas permis de jouer des poings , ni d.ins le pugilat de se colleter ; mais dans le pancrace, iion-seuleraent on avait droit d'employer toutes les secousses et toutes les ruses pratiquées dans la lutte; ou pouvait encore emprunter le secours des poings el des pieds, même des dents et des ongles , pour vaincre son adversaire.

Ce combat était des plus rudes et des plus dangereux '. Un pancraliste , aux jeux olympiques (il s’appelait ^rricAton ou Arrachion], se sentant prés d'étre suObqué par son adver- .saire, qui l'avait saisi à la gorge, el dont il avait attrapé le pied , lui cassa l'un des orteils, el, par l’exlrérae douleur qu'il lui fit, l’obligea de demander quartier dans l'instant qu’Arriebion lui-méme expirait. Les agonoihétes couronnèrent Arrichion , et le firent proclamer vainqueur, tout mort qu'il était. l’Iiilos- Irale * nous a laissé une description Irés-vive d'un tableau qui représentait ce combat.

J V. — ÙtüQVK OU P.ILKT.

Le disque était une sorte de palet de figure ronde, fait quelquefois de bois, mais le plus souvent de pierre, de plomb, ou d'antre métal, comme le fer et le cuivre. Ceux qui s’exerçaient à ce combat s’appelaient discoboles , c’cst-4-dire jeteurs, lanceurs de disque. L’épilhéte de xarwfiiJior , c’est-à-dire que t on porte sur l'epaule , qu’Homérc * donne à cet instrument, faitassez connaître qu’il était d’une telle pesanteur, que les mains seules n’auraient pu suffire pour le transporter d’un lieu a un autre , et qu'il n'y avait que les épaules (jui pussent soutenir pendant quelque temps un pareil fardeau.

Le but de cet exercice , comme de presque tous les autres, était de fortifier le corps cl de rendre les hommes plus robustes el plus propres à porter le poids des armes et à en faire usage. A la guerre on était souvent obligé de

* PauMin. tlh. 8, pjig. âiO.

* Irott. Iib. 2 . mug. A.

» Illad. Iib,‘il.v.431.

porter des fardeaux qui nous paraissent aujourd'hui excessifs, soit en vivres, en Ibscines, en palissades, soil pour l’escalade des murs, lorsque plusieurs assiégeants , pour en égaler, la hauteur, monlaienl sur les épaules les uns' dus autres. t

Les athlètes . lorsqu’ils voulaient pousser le' disque, prenaient la posture la plus propre à favoriser celle impulsion, c’est-à-dire qu’ils avançaient un de leurs pieds , sur lequel ils courbaient tout le corps; ensuite, balançant le bras chargé du disque, ils lui faisaient faire plusieurs tours presque horizontalement, pour le chasser avec plus de force : après quoi ils le poussaient de la main, du bras, el pour ainsi dire de tout le corps , qui suivait en quelque sorte la même impulsion. La vicloire était pour relui qui avait poussé son disque plus loin que tous les autres.

Les peintres et les sculpteurs les plus fameux de l’anliquilè, en s’étudiant à représenter au naturel l’allilude des discoboles, ont laissé à la postérité divers chefs-d'œuvre de leur art. Quinlilicn vante extrêmement une statue de ce genre que le célèbre Myron avait travaillée avec un .soin infini '. Qu'y at-il de plus Iraraillé , dit-il . et qui ejrprimi mieux les contorsions d'un athlète s'exerçant à lancer le palet, que le discobole de Myroiif

$ VI — Du KSTATnU.

Ijîs Grecs donnaient ce nom à l’asscrnWagc de cinq sortes d’exercices agonistiques. L’opinion la plus commune sur les exercices qui composaient le pentathle y met la lotte. In course, le saut, l’exercice du disque, et relui du javelot. On croit que cette sorte de combat se décidait en un seul jour, et qnelqncfois même en une seule matinée, et que, pour en mériter le prix, qui était unique, il fallait être vainqueur à tous ces divers exercices.

I.es deux exercices du saut eldii javelot, dont le premier consistait à sauter légèrement par-dessus un certain espace plus ou moins long, cl l’oulre à lancer le javelot à une certaine distance et dans un endroit marqué ; ers

' «Quid Mm disloflom et elaboretuin. quàmcst iiie ■ discobolo* Myiouiif » (Quikiil. U1>. i. cap. 13.) .

Dii

deux exercices, dis^e, conlribuaient 4 perfectionner le soldai , et à lui donner de l’agililé dans le combat et de l’adresse pour lancer le javelot et les traits.

• TU. — Ds LA COCBSK.

Entre les dilftrenls exercices que cultivaient avec tant de soin les athlètes pour se donner en spectacle dans les jeux publics , la course était celui qui tenait 1e premier rang : c’élail par U que commençaient les jeux olympiques , et ce seul exercice en faisait même d’abord toute la solennité.

On appelait en général 5(ade chez les Grecs l’endroit oh les athlètes s’eicrçaienl entre eux à la course, et celui où ils combattaient sérieusement pour les prix. Comme la lice ou la carrière destinée aux jeux athlétiques n’arait d'abord qu'un stade de longueur '.elle prit le nom de sa propre mesure, et s’appela f« 5fa</c, soit qu’elle eût précisément cette étendue, soit qu'elle fût beaucoup plus longue ; cl l’on comprit sous cette dénomination, non-seulement l’espace parcouru par les athlètes . mais encore celui qu’occupaient les spectateurs des combats gymniques. I.e lien où combattaicnl les athlètes s’appelait scammu, parce qu’il était plus bas et plus enfoncé que le reste. Des deux cûtés du Stade et sur l’extrémité régnait une levée on une espèce de terrasse , remplie de sièges et de bancs , où étaient assis les spectateurs. I.CS trois parties remarquables du Stade étaient l’entrée, le milieu, l’extrémité.

L'entrée de la carrière * d’où partaient les athlètes était marquée d’abord par une simple ligne tracée suivant la largeur du Stade. On y substitua ensuite une espèce de barrière, qui n’ëtail qu’une simple corde, tendue au-devant des chars et des chevaux, ou des hommes qui devaient courir. Quelquefois elle était de

* Le ilede efl une mciore illnéraire des Grecs . qui , selon HCrodole , llb. 'i.csp. ItO. Cuti de sis cents pieds; et selen Pline . lib. 3 . cap. 23 , de sis cem vlnabciaq pieds. Ces deusBulenrs peuvent se coneiUer par rtoésalite du pied grec et du pied romain ; outre qne la longueur do stade est complde dlverarncnl , séton la diversilC des temps M des Iléus.

«a L'anden sude grec valnll 180 mètres ; nuis le stade otvmpique vaM 18.'< mètres. E. B.

• C'orcer.

bois. L’ouverture de celle barrière était le signal qui avertissait les coureurs de partir.

Le milieu du Stade n’était remarquable que par celte circonstance , qu'on y plaçait ordinairement les prix destinés aux vainqueurs. Saint ChrysostOme tire de là une belle comparaison ‘ : Comme let rots, dit-il, dans les courses de chevaux et dans let autres combats, exposent au milieu du Stade et à la vue des combattants let couronnes qui leur sont destinées, de même le Seigneur, par l'organe des prophètes, a placé au milieu de la carrière let prix qu'il propose à ceux qui auront le courage de t'eu saisir.

A l’extrémité du Stade était un but qui terminait la course des coureurs à pied. Dans la course des chars cl'dans la course à cheval , il n'était question que de tourner plusieurs fois autour du but sans s’y arrêter, pour regagner ensuite l’autre extrémité du la lice, d'où l’on était parti.

Il y avait trois sortes de courses : la courso des chars, la course 6 cheval, la course à pied. Je commencerai par la dernière, comme la plus simple , U plus naturelle et la plus ancienne.

Delacoaricâ pied.

Les coureurs se rangeaient tous sur une même ligue, en quelque nombre qu’ils fussent, après avoir tiré au sort la place qu’ils y devaient occuper. En attendant le signal pour partir , ils préludaient * , pour ainsi dire , par divers mouvements qui révcillaienl leur wjuplessc et leur légèreté; ils se tenaient en haleine par de petits sauts et par de petites excursions, qui étaient comme autant d’essais de l’agilité et de la vitesse de leurs jambes. î.e signal étant donné, on les voyait voler vers le but avec une rapidité que l’œil avait peine à

• llomll. 55 . tu Mallb. cap. 16,

• Tuac rilécUaUis Expiorint aruunique gradui, variasque per artes loslimulaol docto languotiü* nicmbra tumultu. Puplite uunc Qoio liduut , ouac lubrica font Peclora oollldunt plausu. imnc igoea loiluni Cnira , brebrinqucrugam acc opUiofloe repununl.

(SrAT. , rkettaid, lib. 6, v. 587» »(|.)

suivre, cl qui Juvail seule décider de la victoire : car les lois agonistiques leur défeiidaieiil, sous des peines inramanlcs, de se la procurer par aucun mauvais moyen.

Dans la simple course du Stade, il ne s’agissail que de parcourir une seule fois l'élcndue de celle carrière, i l'estrémilé de laquelle le pris allciidail le vainqueur, c'esl-à-dirc celui qui élail arrivé le premier. Dans la course nommée les alliléles parcouraient

deux fois la longueur du Stade; c'esl-A-dirc <|u'aprés avoir alteinl le but, ils revenaient à la barrière. Enfln , il y avait'tinc Iroisiémc sorte de course, appelée qui élail la

plus longue de toutes, comme son nom le marque, cl qui élail composée de plusieurs iliaules. On parcourait quelquefois vingtqualre stades par diverses allées cl venues, en lournant douze fois autour de la borne qui servait de but.

Il y a eu dans l'anliquité, tant chez les Grecs que chez les Itomains, dos coureurs qui se sont rendus célèbres parleur vitesse. On admirait. dit IMiiic ' , comme quelque chose de merveilleux, que Phidippide ehl parcouru en lieux jours les onze cent quarante stades ' qu'il y a d’.\lhénes A Lacédémone, jusqu'à ce que I on vil Anystis, de celle dernière ville, et Philonide , coureur d'Ale\andrc-le-Grand, f.iire en un jour douze cents stades ’ en allant de Sicyoncà Klis. On appelait ces coureurs i/itfycomme on le voit dans l'endroit où Hérodote * |iarlc de Phidippide. Sous le consulat de Fonléius et de Yipsanas, du temps de Néron, un enfant de neuf ans lit soixantequinze mille pas ' en courant depuis midi jusqu'au soir. Pline ajoute que l'on voyait de son temps certains coureurs parcourir dans le Cirque l'espace de cent soixante mille pas *■. L'admiration d'une vitesse si prodigieuse augmentera, conlinue-l-il, si l'on fait réflexion que

• flio. lib. 7 , r*p. SD.

’ Clnqiunle-trpl liruo. m Onze cnil qurtnic lUdec vzlaicnl Ut à 17 lieues. E. B.

> Soiiante Ikaes. Douze ceaU stades vtlalenl ptds de tO lieues. E. B.

• llerixl. Ilb. e.eap.lM.

■ Trente lU'uei. -m Solunle-qnlnze mille pas romaini valaient 'ij lieues. E. B.

• Plus de elnquinle.sii Ueu».=T.cnI solxanle nrflle pas ou 53 lieues. E. U

lorsque Tibère se randil en Germanie ', auprès de son frère Drusus , malade à rexlrèmilé, il ne put y arriver qu'au bout de vingt-quatre heures , quoique le Irajel ne fût que de deux cent mille pas*, et qu'il courût A trois chaises de poste ^ avec une extrême diligence.

De la course à cheval. I

La course simple du cheval monté par un cavalier élail moins célèbre chez les anciens, mais ne taisait pas d'élre recherchée par les personnes les plus considérables , et par les rois mêmes , et de leur procurer une grande gloire lorsqu'ils étaient vainqueurs. La première ode de Pindarc célèbre une pareille victoire remportée par lliéron, roi de Syracuse, à qui le poète donne pour litre Kslar, c'est-Adire rainqueur â la course équestre. C'est le nom qu'on donne aux chevaux montés seulement par un cavalier, xs>JSTt;. Quelquefois le cavalier menait, en courant, un autre clicval par la bride. On appelait ces chevaux desultorii, et les cavaliers s'appelaient desuUorts, parce qu'après un certain nombre de courses ils changeaient de cheval, cl sautaient habilemenl de l'un sur l'autre. Il fallait pour cela une adresse merveilleuse, surtout dans un temps où l'on n'avait pas encore l'u.sagc des étriers. Ces chevaux étaient sans selle; ce qui rendait encore le saut plus difficile. Il se Irouvail aussi dans les troupes africaines de ces cavaliers appelés desullores, qui sautaient d'un cheval sur un autre quand la nécessité le requérait : c'élaienl ordinairement des Numides *.

De U rourw dn ciurkili.

Celle sorte de course élail, de tous les exercices et de tous les combats des jeux anciens , le plus renommé , et celui qui faisait le plus

■ Val. Mai. Mb. S. cap. 5.

I Sol iaale.|ept lieues.

* Il n arait avec lai qu'ua guide et uo oOcler.

* a Nec omoet Kumldc lu deilro locatl cornu, sod qnta bus desuliorum In modum btuoa IrahenUbut rquoa. laier « acerriiDam lapc pugnam , la recenlera rqnuni ci (mmo « armaiii Iransullarc moaeral ; lanla vclodtaa ipaia, laaa- « que docile cquorom grnus ni. » (l.iv. Mb. 33, c. 3t.)

d’honneur. Il ne paraHre pas étonnant que cela fût ainsi, si l’on en considère l’origine. On toit clairement qu’elle venait de la coutume constante des princes, des héros et des plus grands hommes , de combattre à la guerre de dessus les chariots ; la lecture seule d’Homére en fournit une inflnité d’exemples. Cette coutume supposée , on sent bien qu'il convenait i ces héros d'avoir des cochers extrêmement habiles pour conduire leurs chars , puisque c’étaH de celte habileté principalement que dépendait la victoire : an.ssi ne conflait-on ce soin anciennement qu’à des personnes de la première considération. De Û naissait une louable émulation d’y exceller par-dessus les autres , et une sorte de nécessité de s’y eïercor beaucoup pour y réussir. La nobl^se des personnes qui se servaient de chars ennoblit , comme il arrive toujours , l’exercice qui leur était particnlier. Les autres exercices étaient propres on aux simples soldais , comme la lutte et la course à pied , ou aux simples cavaliers, comme la course à cheval; au lien que l’usage des chars, dans les batailles, avait toujours été réservé aux princes et aux généraux d’armée.

Tons ceux donc qui se présentaient aux jeux olympiques pour la course des chariots étaient des personnes considérables , on par lears richesses , on par leur naissance , ou par leurs emplois et leurs grandes actions. Les rois mêmes aspiraient à celte gloire avec beaucoup d’empressement, persuadés que le litre de vainqueur dans Ces combats ne le cédait guère à celui de conquérant, et que la palme olympique rehanssaiéde beaucoup l’éclat du sceptre et du diadème. Les odes de Pindare noos marquent que c’est ainsi que pensaient Gélon et Hiéron , rois de Syracuse. Denys, qui y régna longtemps après , porta encore plus loin qu'eux celle ambition. Philippe , roi de Macédoine, faisait graver sur ses monnaies ces sortes de victoires , et il en paraissait aussi flatté que de celles qu’il remportait sur les ennemis de l’état. Tout le monde sait la réponse d’Alexandre-le-Grand à ce sujet ‘ . Comme ses amis lui demandaient un jour s’il ne se présenterait pas à ces jeux pour y disputer le prix de la course : Oui , dit-il, si f y trouve de» rois pour

' Plut, la Al«i. I»g 660.

omtagomtle». Ce qui montre qu’il n’aurait pas dédaigné ces combats, s’il avait trouvé des rivaux dignes de lui.

Les chars étaient attelés le plus ordinairement de deux on de quatre chevaux rangés de fmnt, higa, quadrigœ. Quelquefois on mettait des mules à la place des chevaux , et le char pour lors s'appelait inm Pindare , dans la cinquième ode du premier livre, célèbre no Psaumis, qui avait remporté une triple victoire , Mvoir dans la course d’un char attelé de quatre chevaux, TiTpiiriru; dans la course d’un char athdé de mules, àrm ; et dans la course simple du cheval , : c’est ce que

porte le titre de cetle ode.

Ces chars, à un certain signal, parlaient tons ensemble du lieu qu’on appelait eareeret. Le sort avait réglé leur place ; ce qui n’élail pas indilTérent pour la victoire, parce que, devant tourner autour d’une borne, celai qui avait la gauche en était plus prés que ceux qui étaient à la droile , et qui par conséquent avaient un plus grand cercle à parcourir. Il paraît par jrlusieurs endroits de Piudare, et surtout par celui de Sophocle , que je citerai bientôt , que l’on foisait douze fois le tour du Stade. Celui qui avait plus tôt achevé le douxième lonr était le vainqueur. Le grand art éiait de prendre le point le plus propre pour tourner autour de la borne: car , si le conducteur du char s’en approchait trop , il courait risque de s'y briser; et s’il s’en éloignait trop aussi, son antagoniste le plus voisin pouvait le couper et prendre le devant.

On sent bien que ces courses de chariots ne se faisaient pas sans quelque danger ; car , comme le mouvement des roues était fdrt rapide, et qu’H fallait friser le but en tournant', pour peu que l’on manquât à prendre le tour, le chariot était mis en pièces , et celui qui le conduisait pouvait être dangereusement biesaé, comme on en voit un exemple dans l’Bectre de Sophocle , qui bit une admirable description d’une course de chariots où dix personuea combattaient ensemble. Le faux Oreste, au douzième et dernier lonr qui devait dédder de la victoire , n’ayant plus qu'un aulagoniste à

I ■ « MvUqoe fervMU evIUta roUx.

(HoaxT. Od. 1 , Hb. I .)

vaincre , parce que tous les autres avaient él6 rais hors de combat , ont le malheur de briser une de ses roues contre la borne; et étant tombé du char, embarrassé dans les rênes des chevaux , ils le traînèrent avec violence , et le mirent en pièces. Mais cela arrivait fort rarement. C’est pour éviter ce danger que Nestor ' donne les avb suivants à son fHs Antiloque , qui allait disputer le prix de la course des chars; « Fais, mon cher Qls, lui dit-il, appro- « cher de la borne les chevaux le plus près « qu'il te sera possible. Pour cet effet, toujours « pencité snr ton char, gagne la gauche de tes « rivaux , et , en animant ton cheval qui est « hors de la main , lâche-lui les rênes , pent dent que le cheval* qui est sous la main « duablera la borne de si près, qu’il semblera « que le moyeu de la roue l’aura rasée ; mais « prends bien garde de ne pas donner dans la < pierre, de peur de blesser les chevaux, et de « mettre ton char en pièces. »

Le P. de Monlfancon propose une difficulté, qui lui parait fort considérable , snr l’arrangemcDt de ceux qui disputaient ensemble le prix à la course des chars. Ils partaient tous , â la vérité, de le même ligne et en mêroc temps, et en cela l’avantage était égal : mais celui à qui le sort avait assigné la première place , étant plus prés du but quand il arrivait au bout de la carrière, cl n’ayaniqu’un pelildcmicercle à décrire pour tourner autour de la borne, avait moins de chemin à faire que le second , le troisic'me , le quatrième , surtout lorsque les chariots étaient attelés de quatre (Aevaux ; ce qui laissait un long espace entre le premier et les autres , et les obligeait à décrire autour do la borne un demi-cercle beaucoup plus long; Cet avantage , réitéré douze fois, ce qui arrivait en effet , si l’on suppose qu'il fiillâl parcourir douze fuis toute l’étendue (in Stade, «humait au premier une supériorité qui siunbiait dcvote lui assurer infailliblement la victoire sur tous ses concurrents. Il me semble que la vitesse des chevaux, jointe à l’habi* Itlé du conducteur , pouvait réparer ce dommage en devançant le premier , et en prenant sa place, sinon dans le premier tour, du moins

• nom. Illad. Illi. 23, v. 33l-3tl.

* Le dur d'AnUloqae n'étêit Mt«lé que Ce 4eox chevaux.

dans ceux qui suivaient: car il ne faut pas creire que , dans la suite de la course , les comballanis gardassent toujours le même rang dans lequel ils étaient partis ; cet ordre changeait .souvent plusieurs fois dans un asseï court intervalle de temps , et c’étaient ces variétés et ces vicissitudes qui faisaient tout le plaisir du spectateur. .

Il n’ëlait pas nécessaire que ceux qui aspiraient à la victoire entrassent dans la lice , et conduisissent eui-mémes le char ; il suffisait (pi’ils fussent présents au spectacle , ou même qu’Us envoyassent les chevaux destinés à mener le char : mais dans l’un et dans l’autre cas, il fallait d’abord faire inscrire sur les registres les norasde ceiu pour qui les chevaux devaienl combattre, soit dans la course des chars , soit dans la simple course è cheval.

Dans le temps que Philippe venait de prendre la vhle de Polidëe ‘, on dit qu’il lui arriva en même temps trois courriers, dont le premier lui apprit que tes lUyriens avaient été dé&its dans une grande bataille par son lieutenant 1‘arménioii ; le second, qa’H avait remporté le prix de la course des chevaux de selle aux jeux olympiques ; et le troisième , que la reine élail accouchée d’un fils. Plutarque semble insinuer que Philippe fut également touché de ces trois nouvelles.

Hiéroii envoya à Olympie ’ des chevaux pour y disputer le prix , et y fit dresser pour eux un pavillon superbe. €’esl dans celle occasion que Thëmislocle fil un discours aux Grecs pour leur persuader qu’il fallait eulever ce pavillon du tyran qui avait refusé de secourir les Grecs contre l’ennemi commun, et empêcher ses chevaux de courir avec les autres. Un n’eut pas d’égard apparemment à la remontrance de Tbémislocle ; et nous voyons , dans une ode de Pindarc (x>mposée à sou honneur, qu’il remporta le prix dans la course équestre. - - <

Personne n’a jamais porté si loin qu’Aldbiaite * l’amhition de briller dans les jeux pablica de la Grèce, oh il se distingua d’une maniéreéclalante par la quantité de chevaux qu’il nourrissait pour les courses , et par le grand

< Plut. In Alei. pag. 666. ' '

* Plut. InTbetnUi. p»K 12t.

s IMut.iliAlcib. pag.193.

nombre de ses chars : car il n’y a jamais eu de particulier ni de roi môme, qui ail enroyè, comme lui sept chars en mt'me temps aux jeux olympiques. Il y remporta le premier , le second et le troisième prix , honneur que personne n'avait jamais eu avant lui. I>e fameux poeie Euripide célébra ses victoires par une ode dont Plutarque nous a conservé un fragment. Ce vainqueur, après avoir fait des sacrilices somptueux k Jupiter, donna un repas matt^nillque à cette foule innombrable do (>eHple qui avait assisté aux jeux. On a de la peine à compretidre comment les richesses d'un particulier {KMivaient sufilre é une dèp<‘nse si énorme. Mais Antisthéne, disciple de Socrale, qui rendait lémoignagc de ce qu’il voyait . nous apprend que plusieurs villes des alliés foumissaient à Ali ibiade, commué l'envi, tout ce qui était Déccs.sairc pour soutenir une si incroyable magniflcence: équipages, chevaux, lentes, victimes , viandes les plus exquises , vins les plus délicats, eu un mot , tout ce qu’il fallait pour sa table et pour sou train. Le {>assage est remarquable; car cet auteur assure que cela ne sc lit pas seulement lorsque Alcibiade alla aux jeux olympiques, mais à toutes les expéditions de guerre , et A tous les voyages qu’il faisait, a Toutes les fois, dit-il, qu’AI- « cibiade allait en voyage, il sc servait de qua- « tre villes des alliés comme de scs servantes. « Éphèse lui fuurnis.sail les lentes, aussi maa gnifiques que celles des Perses ; Chio nour- « rissail ses chevaux ; Cycique donnait les vic- « limes et la viande pour sa table, et Li«bos « le vin , avec toutes les autres choses néces- « saires pour sa maison, s

Je ne dois pas omettre ici , en parlant des jeux olympique.s, que les dames étaient admises à y disputer la couronne aussi bien que les hommes, et que plusieurs d’entre elles y remportèrent le prix. Cynisca ', sœur d’Agésilas, roi de Lacédémone, fut la première qui ouvrit celle nouvelle carrière de gloire aux personnes de sou sexe , cl elle fut proclamée victorieuse dans la course des chars attelés de quatre clievaux. Celle victoire, qui jus<|ne-là n’avait point eu d’exemple, ne manqua pas d’être célébrée avec tout l’éclat possible. Un

érigea dans Sparte un monument snperbe à l’honneur de r.ynisca ; et les ïjirèdèmoniefls, peu sensibles d’ailleurs aux grfleesde la (voèsie, chargèrent un poêle de transmettre h la postérité ce nouveau triomphe, et d’en éterniser la mémoire par une inscription en vers. Ellemême consacra dans le temple de Uelphes' un char d’airain attelé de quatre chevaux, oh était aussi représenté le cocher qui les conduisait , preuve certaine qu’elle n’avait pascondiiit ellemême le char. On y ajouta dans la suite le tableau de Eynw'a peint de la main du fameux Apelle, et l’on orna le tout de plusieurs inscriplions en l'honneur de la noble et courageuse Spartiate.

$ VIII. — UonffEt'Kt ET m^coarcKaEs eccoedés

AVE VAlSiQi'KLAa

Ces honneurs et ces récompenses étaient de plus (Tune espèce. Les acclamations dont les spectateurs honoraient la victoire des athlètes étaient comme le prélude des prix qui leur étaient destinés. Ces prix étaient din'éreules couronnes, scion In diflércnce des lieux où se célébraient ces combats, d’olivier sauvage, de pin , d’ache, de laurier; et celte distribution a fort varié selon les siècles. Ces différentes couronnes étaient toujours accompagnées de palmes , que les vainqueurs portaient de la main droite. Cet usage, selon Plutarque ', venait peut-être de la propriété qu’a le palmier de se redresser avec d’autant plus de force qu’on a fait plus d’effort pour le courber ; ce qui est un symbole de la vigueur cl de la rési.-tance d'un athlète qui a mérité le prix. Comme il pouvait remporter plus d’une victoire dans les mêmes jeux , cl quelquefois dans un même jour, il pouvait au.ssi y gagner plusieurs prix , et y recevoir plus d’une couronne et plus d'une palme.

Quand le vainqueur avait reçu la couronne et la palme, un héraut , précédé d’un trompette, le conduisait dans tout le Stade, et proclamait à haute voix le nom et le pays de celui qu’il faisait comme passer en revue devant le peuple, qui redoublait alors ses acclamations et ses applaudissements.

■ PauMn. lib. 5, pas. 30U.

I " S)ai|H>s. Itb. 8. quanti, t.

• Pausan. lib 3 , |Mg. 172.

Quand ü relouniail dans sa pairie, tous ses ! citoyens alloienl au-devant de lui. Revêtu des marques de sa victoire, et monté sur un char h quatre chevaux , il entrait dans la ville , non par la porte, mais par une brèche que l’on faisait exprès i la muraille. On portail des flambeaux devant lui, et il était suivi d'un nombreux cortège qui honorait cette pompe.

La cérémonie du triomphe athlétique se terminait presque toujours par quelques festins, soit aux dépens du public pour les vainqueurs et leurs parents ou amis, soit aux dépens des particuliers, qui régalaient nonseulement leurs parents et leurs amis, mais souvent une partie des spectateurs. Alcibiade, après s' être acquitté des sacrifices dus k Jupiter Olympien ', ce qui était toujours le premier soin du vainqueur, traita toute l'assemblée. Léophron en usa de même , au rapport d’Alhénée ', qui ajoute qu’Empédhcle d’Agrigente ayant vaincu aux mêmes jeux, et ne pouvant , comme pythagoricien , régaler le peuple ni en viande ni en poisson , fil faire un bœuf avec une pâle composée de myrrhe , d'encens, et de toutes sortes d'aromates, et le distribua par morceaux k tous ceux qui se présentèrent.

Un des plus honorables privilèges qu'on accordait aux athlètes vainqueurs , était le droit de préséance dans les jeux publics. A Sparte , le roi les prenait ordinairement dans les expéditions mililaircs pour combattre auprès de sa personne, et pour le garder, ce qui était regardé avec raison comme un grand honneur. Un autre privilège, où l'utile se trouvai! joint k l'honorable, c'était celui d'élre nourris le reste de leurs jours aux dépens de leur patrie. Alin que cette dé|>cnse ne devint point trop â charge à l’état , Solon ’ réduisit la pension d’un athlète vainqueur aux jeux ) olympiques à cinq cents dragmes * ; celle d'un vainqueur aux jeux isthmiques à cent ’ , et ainsi des autres k proportion. Le vainqueur cl la patrie regardaient moins celte pension

• Plul. io Aldb. pts. liw.

• LIb. 1 . pag. 3.

> Dkig. Lacrt. In Sotoo. pag. 3T.

a Drui ceni cinquante Hvrea. » Cinq cenU dragmes font K9 (r. E. B.

• Cinquante Hues. “ Cnil dragmes font M (r. E. B.

I comme un secours fourui k l'indigence de l’alhlèle que comme une marque d'honneur et de distinction. Ils étaient exemptés aussi de toute charge et de toute fonction civile.

La célébralion des jeux Gnie, un des premiers soins des magistratsqui y présidaient ^il d'inscrire sur le registre public le nom et le pays des athlètes qui avaient remporté les prix , et de marquer l'espèce de combat d’où chacun d’eux était sorti vainqueur. Celui de la course des chariols avait la préférence sur tous la autres. El de là vient que la historiens qui dataient par la olympiada , comme Thucydide, Denys d'Ualicarnasse , Diodore de Sicile et Pausanias, désignaient presque toujours chaque olympiade par le nom et la patrie de l'a- Ihléle vainqueur à la course.

Les louanga des athlèta victorieux étaient cha la Gréa un des principaux sujets de la poésie lyrique. C'at sur quoi roulent, comme l'on sait, toutes la oda de Pindare, partagéa en quatre livra, chacun desquels porte le nom da jeux où se sont signalés la athlèta dont la vkloira sont célébréa dans ca poemes. A la vérité le poète, pour enrichir sa matière, amène souvent au secours de ralhlêle , incapable de lui inspirer seul tout l'enthousiasme dont il a besoin , la dieux , la héros et la princa qui ont quelque rapport au sujet qu’il traite, et qui peuvent le soutenir dans l'essor où il s'abandonne.

Le poêle Simonide, avant Pindare, s' était exercé dans ce genre d'écrire, et mêlait ainsi dans sa pitka la louanga ua dieux et da héros à cella da athlètes dont il chantait la victoira. On raconte à ce propa ' , qu'un athlète vainqueur au pugilat (il se nommait Scopas), ayant fait marché avec Simonide pour un poème sur celte victoire, le poète , selon la coutume, après avoir loué de son mieux l'athléte, s'engagea dans une longue digression, où il s'étendait sur la louanga de Castor et de Pollux. Scopas, content en apparence de la pièce de Simonide, ne lui paya cependant que le tiers de la somme dont Us étaient convenus, le renvoyant pour le reste aux Tyndarida, qu'il avait si bien céiébrès. Il

• Cic. de OrM. Ilb. S, n. 3Sa-3&3. - Plixdr. Itb t, r<b. 21. - QtiInliL lib. 1 1 . cip. 1

Di

en fui bien payé en effet, s’il en faut croire l'hislnire ; car dans le festin que donna faltiléte, comme on était ii table, un Yslel vint avertir Simonide que deux hommes couverts de poussière et tout trempés de sueur étaient à la porte qui le demandaient avec empressement. A peine avait-il mis le pied hors de la chambre pour les aller trouver, que le plancher, tonvbant tout A coup, accabla de ses ruines l'atliléle et tous les conviés.

La sculpture se joignaità la poésie pour éterniser le nom des athlètes. (>i érigeait des statues en l’honneur des vainqueurs, surtout des olympioniques, dans le lieu même oU ils avaient été couronnés, et quelquefois aussi dans celui de leur naissance; et c’était ordinairement la patrie du vainqueur qui en faisait les frais. Parmi ces statues d’alhlétes qui décoraient Olympie, on en trouvait plusieurs de jeunes enfants qui avaient remporté le prix aux jeux olympiques. Agés seulement de dix nu douze ans. On élevait de ces monuments, non-seulement aux athlètes, mais encore aux chevaux, à la vitesse desquels ils étaient redevables de la couronne agonistique ; et Pansanias ' témoigne que cela se lit pour une ravale entre autres nommée Aura, dont l’histoire mérite d’étre rapportée. Phidolas, qui la montait, étant tombé au commencement de la course, sa cavale continua de courir comme si elle avait été conduite. Elle passa toutes les autres ; au bruit des trompettes, qu’on faisait retentir surtout vers la fin de ta course pour animer les combattants, elle redoubla de force et de courage, tourna autour de la borne ; et comme si elle avait senti qu’elle remportait la victoire, elle alla se présenter devant les directeurs des jeux. Les Éléens déclarèrent Pbidolas vainqueur, et lui permirent d’ériger un monument pour lui-roéme , et pour sa cavale qui l’avait ^ bien servi.

( IX. — Dirvtaasci de coct asrai in nia« IT

LSI Bohaisi vas SArPOlT AUX •nCTACUU.

Avant que de terminer ce qui regarde les combats et les jeux qui étaient en si grand honneur dans la Grèce, je prie le lecteur de

i Lib «.PAZ. osa • .

foire une réflexion qui servira A foire connatlre combien , sur la matière que je traite, le caractère des Grecs était différent de relui des Romains.

Le divertissement le plus ordinaire de ceuxci, et le sexe naturellement tendre et compatissant y assistait en foule, était le combat des gladiateurs, et celui des hommes contre les ours et les lions, où les cris des blessés et des mourants, et le sang humain coulait de toutes parts, founiissaicnt un agréable spectacle à tout un peuple, qui repaissait scs yeux homicides du cruel plaisir de voir des hommes s’eutre-tuer de sang-froid, et de faire déchirer par les bêles féroces , dans le temps des persécutions , des vieillards, desenfants, des femmes, de tendres vierges, dont l’Age et la faiblesse excitent ordinairement la compassion dans les cœurs les plus dors.

Dans la Grèce, ces combats étaient absolument inconnus, et iisn’y furent introduits dans quelques villes que depuis que la Grèce fut tombée sous la domination des Romains. Encore les Athéniens ', dont le caractère propre était la douceur et l'Iiumanité, ne les admirent jamais dans leur ville; et comme on leur proposait d’y établir un combat de gladiateurs, pour ne pas céder en ce point A ceux de Corinthe : Renverux donc auparavant , s’écria un Athénien * du milieu de l'assemblée, renveriet l'autel que nos pères, il y a plut de mille ans, ont élevé à la Miséricorde.

Il fout avouer qu’ici les Grecs remportent inOuimeot sur les Romains pour la conduite et la sagesse : je parle d’une sagesse païenne. Les uns et les autres, persuadés que la multitude, trop dépendante des sens pour trouver de quoi s’amuser et se délasser sufosamment dans ce qui ne louche que l'esprit, ne pouvait guère être remuée que par des objets sensibles, songèrent A la divertir par des jeux et des spectacles, et par un appareil extérieur capable de frapper les sens. Chaque nation, dans cet établissement, montra et suivit son penchant et son naturel.

Les Romains, nourris dans la guerre et dans

* LiHtaa. ID vU. DemoDACI. pag. 101 1.

■ CVult Démooax , célébré philocoplie , dont LdcIcii •Till éié dticipte , et qal AorUuU tou rempeieur Xbre- Auréle.

les comlKils, ronserv^rent toujours, malKré la politesse dont ils se piquaient , quelque chose de leur anriciine ft^rocilé : et c'est pour cela que le sanq et le meurtre , dans leurs spectacles publics , loin de leur inspirer de l'horreur , faisaient leur plus nftrt'able divcrtissement.

i Ia pompe orgueilleuse des triomphes parlait de la mt'me source, et no marquait pas moins d'inhumanité. Pour obtenir cet honneur, il fallait prouver qu'on avait tué huit on dh mille hommes de compte fait. Ces dépouilles, que l'on portait avec tant d'ostentation, annonçaient qu'une infinité d'honnéles familles avaient été réduites à la dernière misère. Celle troupe innombrable de captifs étaient des personnes libres peu de jours auparavant, souvent pleines d’honneur, de mérite et de vertu. Ces simulacres de villes prises apprenaient qu'on avait pillé, saccagé, brûlé des villes opulentes, et qu’on en avait eiterminé on mis aui fers les habitants. Knfin rien n'était plus inhumain que de traîner devant le char d'un simple citoyen de Rome des princes et des rois enchaînés, et d'insulter ainsi publiquement à leur malheur et à leur humiliation.

Les arcs de triomphe érigés sous les empereurs, où l'ennemi paraissait les fersaui pieds et aux mains, ne pouvait être aussi que l'ciret d'un orgueil féroce et d'on faste inhumain , qui voulait éterniser la honte et la douleur des nations subjuguées.

Lajoie des Grecs après la victoire était bien plus modeste '. Ils érigeaient des trophées, mais de bois, c’est-à-dire d’une matière peu durable , et que le temps avait bientôt consumée; et il était défendu de. les renouveler. Ia raison qn'en apporte Plutarque est bien admirable. Après qne le temps avait détruit et aboli les marques de dissension cl d'inimitié qui avaient divisé les peuples *, c’eût été, dit-il, un acharnement de haine odieux et barbare que de songer à les rétablir de nouveau pour perpétuer le souvenir des anciennes discordes, qui

V Plut, in Qucsl. Rom. pog. 373.

" <>ti Toô y^vnv 7K njitiK tôc irpôç voir iroli—

, «uroùr âv«yap6âvi(v

jtfti rcciv^notiiv tircfàovôv îoTt s«i pORWtgànfjtov.

I ne pouvaient être trop tût ensevelies dans le j silence et l'oubli. El il ajoute que les trophées . de pierre et d'airain qu'on substitua depuis à ceux de bois ne flrcnl pas d'honneur à ceux qui en introduisirent la coutume.

J'aime à voir la douleur peinte sur le visage d’Agésilas après une victoire considérable ' , où un grand nombre d'ennemis, c’est-à-dire des Grecs, étaient demeurés sur la place. J'aime à lui entendre prononcer avec des soupirs et des sanglots ces paroles pleines de modération et d’humanité ; « O malheureuse Grèce, « de s'arracher à elle-même et de faire ainsi a périr tant de braves citoyens , qui auraient a sufli pour vaincre tous les barbares I

Le même esprit de modération et d'humanité régnait dans les spcctarles des Grecs. Leurs fêtes n'avaient rien de triste ni d'aflligeant. Tout s'jr terminait par la joie , par l'amitié, par la concorde ; car c’était là un des grands avantages que la Grèce tirait de ces jeux solennels et de ces assemblées générales. Les républiques , séparées par la distance des pays et par la diversité des intérêts, ayant de temps en temps occasion de sevoirréuniesdans un même lieu aumilieudela joiectdes festins, se liaient plus étroitement ensemble , connaissaient leurs forces, s'animaient contre les barbares et contre les ennemis communs de leur liberté, et se réconciliaient |tar la médiation de quelque république amie. Le même langage, les mêmes moeurs, les mêmes sacritices, les mêmes exercices, le même culte, tout ceU contribuait à unir ces petits peuples grecs en une seule et puissante nation, et à y conserver le même esprit, les mêmes principes, le même zèle pour la liberté, cl le même amour des arts et des sciences.

AmCLS IV. — Du COHVAT* o'uniT , DES srso

TACLXS BT DU REPBàsESTATlOSS DI TaàATEB.

J'ai réservé pour la fin une dernière espèce de combats, qui ne dépcndaieul en aucune sorte de la force, de l'agilité , de l’adresse du corps, cl qu'on peut appeler avec raison des combats tfesprit , où les orateurs, U?s historiens, les poêles faisaient épreuve de leur ha-

• Plut. In Lecod. ApoiJtil. pag. St I.

bilelé, et aoumetlaienl leurs prodtietioits à l« critique et au juqemeol do public. L'émulatiod, dans ces sortes de disputes, était d’autant plus vive et d'aulanl plus allumée, qu’il s’y agissait d’une victoire qui pouvait être regardée comme iaDniment préférable à toutes les autres, parce qu’elle touche l’homme de plus prés, qu’elle est fondée sur des qualités personnelles et inlérieores et qu’elle décide du mérite , de l’esprit et de la capacité, qui sent des avantages qu’on ambitionne avec le plus de vivacité, et dont on est le moins dis* posé à céder la gloire aux autres.

I C’était un grand honneur, et en même temps un plaisir bien sensible pour des écrivains, avides pour l’ordinaire de louanges et d’applaudissements, d'avoir su réunir en leur faveur les suffrages d’une assemblée aussi choisie qu’était celle des jeux olympiques, où se trouvait rassemblé ce qu’il y avait de plus beaux génies dans la Grèce, et les plus capables de juger de l’excellence d’un ouvrage. Ce théélre était également ouvert à l’bistoire, à l’éloquence, à la poésie.

Hérodote ‘ lut son hisloire pendant les jeux olympiques à toute la Grèce, qui y était assemblée, et on l'écouta avec tant d’applandissenient, qu’on donna aux neuf Itvrea qui la composent les noms des neuf Muses, et qu’on criait partout quand il passait : l 'otVù celui qui a H dignement éetil' nos hifteirUt et céléiri lu glorieux avaïUagtt que nous avons remporté» sur les barbares .

Toutes les bouches de ceux qui avaient assisté à cés jet» furent comme autant de trompettes qui firent ensuite retentir toute la Grèce du nom et de la gloire de ee célébré historien.

Lucien, qui a écrit le fait que je viens de rapporter, ajoute qu’ù l’exemple d’Hérodote plusieurs sophistes et rhéteurs allèrent éOlympie faire la lecUiro des harangues qu’ils avaient composées, trouvant celle voie la plus courte et la plus sûre pour se faire en peu de temps une grande r^ntaUon. IMutarque * observe que Lysias, fameux orateur d’A.llièoes, eleoivtemporain d’Hérodote, récita aux jeux olym-

< Ifi Hefod. pag. flSS.

• Phjl.devU.Orat. pag. 836 »-

piquM uue harangue dans laquelle il féHcHait 1m GrecSi comme de l’aclion la pius glorieuse qu’ils eussent faite, de ce que , g’élanl réunis et réconciliés ensemble, ils avaieal buinilié la puissance de üeoys le Tyran.

On peut juger de Terapressemenl des poètes é se signaler ^ns ces jeux solennels par celui de ce même Oenys Ce priime , qui avait la folle vanité de se croire le plus excellent poète de son temps , avait chargé des lecteurs , qui s'appelaient en grec /lirf ‘ , d’ollerà dympic

faire la lecture de plusieurs pièces de vers de sa façon. Ouand on commença à proooucer les vers du poeie-roi , la voix forte et sonore du lecteur fil taire un profond silence, et U fut écoulé d’abord avec une grande attention, qui diminua toujours à proportion qu’on avançait, et se changes enfin en risées et en huées, tent les vers parnreal pitoyables*. Il se consola de celte disgréee par la victoire qu’il remporta peu de temps après h Athènes dans la fête de Bacebus, où il fil représenter une tragédie qu’il avait composée.

Ce qui se payait aux jeux olympi^es par rapport aux disputes entre les poètes n'est rien en comparaison de l’wdeur et de l’émulation qui régnaient à Alliénes sur ce sujet. C’est ce qui me reste i exposer, et par où je terminerai cette maliére , et ce qui me fonrnira une occasion de donner aux lecteurs une idée abrégée des spectacles et des représentations du théélre ancien, t^eux qui voudront étudier pleinement celte matière la trouveront traitée à fond dans un ouvrage donné depuis pou au publie par le révérend père Brumoi , jésuite : ouvrante remidi d’une profonde et sage érudition , et de réflexioBS toutes neuves , tirées de la nature même des poèmes dont il y est parlé. J’en ferai grand usage, et souvmit nréme sans leciter, comme c’est assez mon ordinaire. * i

$1. — Goot eiiTftiu»&iiFiAiu VÊM ÀTHitïfiBiif rosm

LU AltrilBtENTATlOIfl USTUiATM. ÊlIVLATIOXM»

POCTKd POtB T DISPUTEE LE PEU. loiE ÀEEÊ6ÉB DU

POEEB DEAMATIQUE.

Nul peuple n'a jamais témoigné lanl d'ardeur ni (aul de vivacilé pour les représenta-

< D'od. lib. li. ]uig. 318.

* Diod. lib. 15, |iag. 381

Dk

lioni de théâtre que les Grecs, et sortoat les Athéniens. La raison en est sensible ; c'est que janais nul autre peuple n’a montré tant tfouverlure d’esprit , et n'a porté si loin l’amour de l’éloquence et de la poésie, le goét des .sciences, la justesse du sentiment , la finesse & l’oreille, et même la délicalesae sur tous les rafllneroents du langage. Une simple vendeuse d’herbes à Athènes s’aperçut *, par la seule aSectation d’un mol , que Théophraste était étranger. Le commun du peuple apprenait par oneur les tragédies d’Euripide. Le génie de chaque nation se peint ;»r ses occupations et par set plaisirs. La grande occupation et le grand plaisir des Athéniens était de s’entretenir d’ouvrages d’esprit, et de juger des pièces dramatiques qui se jouaient par autorité publique plusieurs fois l’année , surtout aux fêles de Bacchos. Célait dans cet jours que les postes tragiques et comiques disputaient le prix. Les premiers donoaienllewspiéces quatre à quatre, excepté Sophocle , qui ne jugea pas à propos de continuer un si pteible exercice, et qui se borna à donner une seule pièce chaque fois pour dispalcr an concours.

Il J avait des juges on commissaires nommés par l’étal pour juger du mérite des pièces, soit com'iques, soit tragiques, avant que de les publier dans les fêtes. On les jouait devant eux , et mène en présence du peuple , mais appareminenl sans beaucoup d’appareil. Les juges donnaient leurs suOtages, et la pièce qui avait la ptnralitè des voix était déclarée victorieuse, ponronoée comme telle, et représeotée avec tonte la pompe possible aux frais de la république. On ne lai^il pas de représenter ansal celles qui n’étaient qu’au second et au troisième rang. Ce n’étaient pas toujours les meilleures pièces qui avaient la préKreiice : mais dans quel temps la brigue , le caprice , l’ignorance et le préjugé n’onl-ils pas eu lieu? Élien ' entre en mauvaise humeur contre les jngcs, qui , dans une pareille dispute , n’assignèrent que la seconde place à Euripide , et il les accuse on d’avoir jugé sans lumières , ou de s’étre laissé corrompre par argent. Il est

• • AlUcs uni Theosbrailnin, bomineni tlioqnl dlMr- ■ tlMlmam , «nnouli aniut «ffccuUooe Tert^ , iMcpttcm « dixlt » (QmTiL. lib.8. cap. J.)

* .E'lan,lib. cap. 8.

aisé de concevoir quelle ardeur d’émulation ces disputes et ces récompenses publiques excitaient parmi les poètes, et comlden elles contribuèrent à la perfectioD où la Grèce a porté les pièces dramatiques.

On appelle poème dramatique celui par lequel on fait parler et agir sur le lheâire les personnages mêmes à la dillérenre du poème épique, où le poète ne fait que raconter de son chef, indirectement et de suite , les aventures de ceux dont il parie. Il est naturel d’aimer les beaux récits des événements qui intéressent des personnes illustres ou des nations entières : voilà l'origine du poème épique. Mais on est tout autrement touché d’entendre ces personnages eux-mêmes , d’être appelé dans la conlidence de leurs plus secrets sentiments, et d’être le témoin, l’auditeur et le spectateur de leurs résolutions, de leurs entreprises, de leurs succès heureux ou malheureux. Lire et voir une actioo sont deux choses bien différentes : un acteur touche inflniroenl plus qu’une sinsple leclure; il parie en même temps aux yeux et è l’esprit. Le spectateur , agréablement trompé par celle peinture et cette imitation si approchante de la vérité, oublie que c’est une représentation ; il croit voir la chose même. 'Voilà ce qui a fait naître le poème dramatique, qui comprend la tragédie et la comédie.

On pourrait y ajouter le poème salf tique , nom tiré des talyret, divinités champêtres qui en fsisai«il toujours l’âme, et nullement de la satire , sorte de poésie médisante qui ne ressemble en rien à celle-ci , et qui lui est fort postérimre. Le poème salyrique n’est ni tragédie, ni comédie; mais il tient le milieu entre l'une et l’autre , et participe de leurs caractères. Chaque poète joignait ordinairement une pareille pièce anx tragédies qu’il donnait dans la dispute des prix , pour tempérer, par l’agrément et la gatté qui y régnaient, le grave et le sérieux des autres pièces. Il ne nous reste qu’un seul modèle de ce poème ancien, qui est le Cyclope d’Euripide.

Je me renfermerai ici dans ce qui regarde la tragédie et la comédie. Elles avaient pris naissance l’une et l’autre chez les Grecs : aussi les regardaient-ils comme des fruits nés de leur cru, dont ils ne pouvaient se rassasier. Celle avidité allait encore plus loin dans Alhé-

nés qu’sillenrs. Ces deux poèmes , qui farent longtemps compris sons le nom général de Iragidie, y prirent peu à peu des accroissements qui les portèrent k une entière perfection.

(II. — Ou«miT raooaM D« la TaMion; roms OUI sT sosT DisTHiauts A Aiatnt : Eschtli , 8oraocLB , Ecbipids.

Avant Thespis, il y avait en plusieurs poètes tragiques et comiques; mais, comme ils n’avaient rien changé à la première ébauche de ce spectacle, et que Thespis fut le premier qui y fit quelque changement, on le compte ordinairement pour l'inventeur de ce poème. Avant lui , la tragédie n’était qu’un tissu de contes boufTons, faits en style comique, et mêlés parmi les chants du chœur qui entonnait les louanges de Bacchns : car c’est aux fêtes de ce dieu , célébrées pendant les vendanges , que la tragédie doit sa naissance :

La tragédie , iDfomie «I groMiére «a oaiMaot ,

N’éUit qu‘an simple cbmar • o6 Hucsd eo dansant . Et da dieu des raisins eoloDoaat les louanges , S'efforcait d'attirer de fertiles vendanges.

Là. le vio et lajoieéveillant les esprits.

Du plus babtle chantre un bouc était le prix > .

Thespis y fit plusieurs changements qu’Horace, après Aristote , a marqués dans son Art poétique. Le premier fut de promener ses auteurs dans unecharrette ', au lieu qn’anparavant ils chantaient partout où ils se trouvaient : l’autre, de les barbouiller de lie, au lieu qu’anparavant ils jouaient sans avoir rien sur le visage ; enfin il jeta dans le chœur un personnage qui, pour le délasser et pour lui donner le temps de reprendre haleine, récitait une aventure de quelque personnage illustre ; et c’est ce récit qui donna lien ensuite aux sujetsdes tragédies.

Tlinpis au le premier qui , barbouUM de Ne,

Promena par tea bourgs celte heureuse folie ,

El , d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau . Amusa les passants d'un spectacle noureau.

Thespis vivait du temps de Solon ’. On sait

• Despréaui . Art. poét. chant. 3.

s Ignoturo Tragicc genus Invenisie Camoenc Uieilur , et piaustris vexisie poemau Thespis ,

Qub canereiil agerentque pemneti fccUms ora. s An. M. 3IW; ar. J. C. 56t — Plui in Solon, pag. 95.

que ce sage législateur, lui voyant représenter ses pièces, marqua son mécontentement en frappant la terre de son béton, dans la crainte qu’il avait que ces fictions et ces mensonges poétiques ne passassent bientét des représentations du théâtre dans les contrais et dans tontes les albires, soit publiques , soit particulières.

Il n’est pas si aisé d’inventer que d’ajouter aux inventions des antres. Les changements que Thespis avait déjà faits à la tragédie donnèrent lieu à Eschyle d’en faire de nouveaux et de plus considérables. Il était né à Athènes la première année de la 60* olympiade *. Il embrassa la profession des armes dans un temps où les Athéniens comptaient presque autant de héros que de citoyens. Il se trouva aux jmurnées de Marathon ‘, de Salamine, de Platée, et il y fit son devoir. Hais son génie l’appdait ailleurs, et le fit entrer dans une carrière qui ne devait pas lui procurer moins de gloire, et où d’abord il fut sans concurrents. En esprit supérieur, il entreprit de réformer, on pourrait presque dire de créer de nouveau la tragédie, qui l’a toujours reconnu en effet pour son inventeur et son père. Le P. Brumoi explique, dans une dissertation pleine d’esprit et de bon sens, comment Eschyle puisa dans les poèmes épiques d’Homère la véritable idée de la tragédie. Ce poète, en effet, avait coutume de dire que ses pièces n’étaient que des reliefs des festins étalés dans l'Iliade et l'Odyssée.

La tragédie prit donc sous lui une nouvelle forme. Il donna un masque à ses acteurs ', les habilla de robes traînantes, leur chaussa le brodequin , an lien de charrette fit bâtir uu théâtre médiocrement exhaussé, et changea entièrement le style, qui devint grave et sérieux, au lieu qu’il était auparavant enjoué et burlesque.

Eschyle dans le chcearjeta les persoDiiages,

D’un masque plus honnête habilla les visages;

Sur les ais d’un théâtre en public exhaussé ,

Fit paraître l'acteur d'uo brodequin chaussé.

Hais ce n’était là que l’extérieur et comme

■ An. M. 34» ; av. J. C. 540.

• An. M.3514;av.J. C. 4«0.

* Post bnne personn palicque repertor bonestc Æschylos . et niodicis Instravil pulpita tignis ;

Et docuit magnuntque loqut . nitique cothumo.

(HonAT. Art

le corps de la tragédie. Ce qni en fait l’âme, et ce qu’Eschyle y ajouta de plus importaut et de pius essentiel , c’est la vivacité de l’action par le dialogue des acteurs qu’il introduisit sur le théâtre ; c’est le jeu des grandes passions, et surtout de la pitié cl de la terreur, qui, en troublant et agitant l’âme par un spectacle touchant ou terrible, lui causent un doux plaisir par ce trouble même et celte agitation ; c’est le choix d’un sujet grand, noble, intéressant, renfermé dans les justes bornes par l’unité d’action, de lieu et de temps ; enDn, c’est la conduite et l’ordonnance de la pièce entière, qui, par l’ordre et la proportion des parties, cl par un heureux enchaînement d’intrigues , tient l’esprit du spectateur en suspens jusqu’au dénouement, qui lui rend sa tranquillité et lo renvoie content.

Avant Eschyle, le chœur était déjà établi , puisqu’il faisait seul, ou presque seul, ce qu’on appelait ia tragédie. Il ne l’en exclut donc pas ; mais au contraire il crut devoir l’y incorporer, comme chœur ', pour chanter entre les actes, ce qui tenait lieu de délassement ; et comme personnage mêlé dans l’action soit pour donner d’utiles conseils et de salutaires instructions, soit pour prendre le parti de l’innocence et de la vertu, soit pour être le dépositaire des secrets cl le vengeur de la religion méprisée , soit enfin pour soutenir tous ces caractères ensemble, comme le dit Horace, Le coryphée, c’esl-è-dire la principale personne qui le conduisait, et qui était à la tête des autres, prenait la parole pour eux.

Dans une pièce d’Eschyle, nommée les £umentdes, ce poète représente Oreste dans l’enfoncement du théâtre, environné des Furies endormies par Apollon. li fallait que leur figure fût extrêmement hideuse et horrible, puisqu’on rapporte que, dés que ces Furies vinrent à se réveiller et à paraiire tumulluairemenl sur le théâtre, où clics faisaient l’office

X Actorli partes chorus ofliciuraque virile J)efcndât, neu quld inedios Intercluat acüis Quod non proposito ronducat et hsreat aptè. nie bonis favealqne , et conriUetur amicls ,

El regai iratos, elamet peccare ti menus, nie dapea lande! mensc brevis , llle salubrem JusUllam, legesque , et apenis oUa porils. nu legal commlssa , deosque precetur el oret ,

El rede.it mlscris , abeat fortuna superbis.

du chœur, quelques femmes enceintes furent blessées de surprise , et que des enfants en moururent d’effroi. Le chœur était alors composé de cinquante acteurs : on le réduisit, depuis cet accident, à quinze, par une loi expresse, et depuis à douze.

J’ai marqué qu’un des changements qu’E^ chyle apporta à la tragédie fut le masque qu’il donna à ses acteurs. Ces masques de théâtre ne ressemblaient point du tout aux nôtres, qui ne servent qu’à couvrir le visage : c’était une espèce de casque qui couvrait toute ia tête, et qui, outre les traits du visage , représentait encore la barbe, les cheveux, les oreilles, et jusqu’aux ornements que les femmes employaient dans leur coiffure. Les masques variaient selon la différence des pièces qu’on jouait sur leur théâtre. On trouve celte matière traitée â fond dans une Dissertation de l’Académie des Belles-Lettres, qui est de M Boiivdin

Je n’ai jamais pu comprendre, et je l’ai marqué ailleurs * en parlant de la prononciation, comment l’usage des masques a pu durer si longtemps sur le théâtre des anciens ; car certainement il ne se pouvait pas faire qu’il n’amorllt beaucoup la vivacité de l’action, qui parait principalement sur le visage, qu’on peut regarder comme le siège el le miroir de tous les sentiments de l'âme. N’arrive-t-il pas souvent que le sang, selon qu’il est mis en mouvement par les différentes passions, tantôt couvre le visage d’une subite él modeste rougeur, tantôt l’enflamme el y allume le feu de la colère; quelquefois, en se retirant, le laisse pâle et glacé de crainte, d’autres fois y répand une'douce et aimable sérénité? Tout cela se marque el se peint sur le front el sur les joues. Le masque, en couvrant le visage, lui ôte ce langage si énergique, et le prive d’une espèce d’âme el de vie qui le rend l’interprète fidèle de tous les sentiments du cœur. Je ne suis donc pas étonné de la remarque que fait Cicéron en parlant de Roscius, par rapport à l’acliou. « Nos anciens *, dit-il, jugeaient

* Mémoires de l'Aead. des Belles-LeUrcs , (om. IT.

* Man. d'enseigner,

* « QuomcUùs nostri ilH senes qui personalnm. ne Ras* K ciatn quidem , magnopere laodabanl. > {De Oral, llb 3 , n.221.}

. 1 " “ jU

7i»il cfjH»

« mieui que nous, lorsqu'ils ne donnaient pas « leur approbation entière à Roscius même, « parce qu'il prononçait sous le masque. »'

Eschyle était en possession de la gloire du théâtre , et remportait presque seul tous les suffrages, lorsqu'un jeune rival parut sur h scène , et vint lui disputer la palme : c'était Sophocle. Il naquit à Colone, hourg de l'Altique.la deuxième annéede la 71 'olympiade*. Son père était forgeron, ou mattred'une forge. Son coup d'essai fut un coup de maître. Lorsqu'à l'occasion des os de Thésée, que Cimon avaR trouvés et fait rapporter à Athènes, on y eut établi une dispute de poêles tragiques, Sophocle entra en lire avec Eschyle , et remporta sur lui '. Le vieux athlète , chargé jusque-là d’un grand nombre de couronnes , crut les avoir toutes perdues en manquant la dernière. Il se relira de dépit en Sicile, chez ^ le roi Iliéron , le protecteur et l’ami des savants mécontents d’A'Jiènes. Il y mourut , peu de temps après; d’une mort bien singulière, selon le récit de Suidas, qui parait bien fabuleux. Comme il dormait en pleine campagne la tête nue, un aigle, prenant sa tète chauve pour une roche, y laissa tomber une tortue, qui la lui brisa. I)e quatre-vingt-dix ou soixante-dix tragédies au moins qu’il avait composées, il ne nous en reste que sept.

Il n’en est pas échappé davantage à l’injure des temps de celles de Sophocle, qui montaient à cent-dix-sept , et selon d'autres à cent trente. Il consena jusqu’à une extrême vieillesse toute la force et toute la vivacité de son esprit, comme il parut bien dans une affaire qu’on lui suscita. Ses enfants, ]ieu dignes d'un tel père, prétendant qu’il était tombé en démence, et l’ayant appelé en justice , demandèrent qu’il fût interdit, et qu’on lui ètât le maniement de son bien. Pour toute défense, il lut une pièce qu’il composait actuellement ( c’était VOEdipe à Colone ), laquelle charma tous ses juges. Il gagna sa cause tout d’une voix ; et ses enfants , détestés par tout le barreau, n’en remportèrent que la honte cl l’infamie duc à une si criante ingratitude. Il fut couronné vingt fuis. Quelques-uns disent

• Au. M. S509;aY.J. C. tK>.

• Au. M. :l5.11;«ï.J. C.17U.

qu’il rendit l’àme en récitant son Antigone , faute de pouvoir reprendre son haleine après un effort violent pour prononcer de suite une longue période, d’autres, que la joie de se voir déclaré vainqueur contre son espérance le lit expirer sur-le-champ. On mit sur son tombeau la figure d’un essaim d’abeilles , pour perpétuer le nom d'abeiUe , que la douceur de ses vecs lui avait procuré : ce qui apparemment flt imaginer que des mouches à miel s’étalent arrêtées sur ses lèvres lorsqu’il était au berceau. Il mourut âgé de quatre-vingt-dix ans, la quatrième année de la 93' olympiade', après avoir survécu de six ans à Euripide, qui était plus jeune que lui.

Ce dernier était né la première année de ' l’olympiade 75' ^ à Salamine , où Mnésarque ' son père, et sa mère Ciito, s’étalent retirés quand Xerxés préparait sa grande expédition contre la Grèce. Il s’attacha d’abord à la philosophie , et eut entre autres pour maître le célèbre Anaxagore. Mais le danger que courut celui-ci, qui pensa être la victime de ses sentiments philosophiques, le fit tourner du cété de la poésie. Il se trouva pour le théâtre un talent qu’il ignorait ; et il le mit si heureusement en œuvre, qu’il entra en lice avec les grands maîtres dont nous avons parlé. Ses pièces se sentent bien de l’étude profonde qu’il avait foite de la philosophie Elles sont remplies d’excellentes maximes sur les mœurs ; et c’est surtout par cet endroit que Socrate , de son temps, et, longtemps après lui , Cicéron *, faisaient un si grand cas d’Euripide.

On ne peut trop remarquer ni trop louer l’extrême délicatesse que montraient en de certaines occasions les spectateurs athéniens , et leur attention à conserver le respect pour les bonnes mœurs, pour la vertu, pour les bienséances, pour la justice. Il est étonnant de voir avec quelle vivacité ils réprimaient surle-champ d’une voix unanime tout ce qu’ils soupçonnaient s’en écarter, et en rendaient le

• An.M. SSOSiiv. J.C. U5.

• An. SI.352i;ar.J. C. 4â0.

* « S«DtenUis (Jensus , cl {n lis qua k MpienUtHicioDle O pene ipsis e«t par. a (QuiüTiL.Itb. 10. cap. 1.)

* « Cui (Euiipldi) lu quantum credaa netek» : ego certé « singulos ejus vertus aingula (esUmonU pulo. a.(Cie Epist. 9, Ht). i\, ad famil.)

p*<!lc responsoble, qaoiqn’n semblât avoir une eirusc bien légitime , n’attribuant ces sentiments qu'à des personnages connus pour vicieux, et pour animés par des passions injustes.

Euripide ‘ avait mis Sans la bouche de Bellérophon un éloge magnifique des richesses , qu'il termiuail par cette pensée ; Les richesses font U souverain bonheur du genre humain, et c'est avec~raison qu'elles excitent l'admiration des dieux et des hommes. Tout le théâtre se récria ; et il aurait été chassé de la ville sur-le-champ , s’il n’eût prié qu’on attendit la fin de la pièce, où le panégyriste des richesses périssait misérablement.

On voulut aussi lui susciter une alBiire tréssériense sur une réponse qu’il fait faire à Hippolyte. La nourrice de Phèdre lui représentait qu'un serment inviolable l’engageait au silence : Ma langue a prononcé le serment, réplique-t-il, mais mon cœur n'y a point consenti. Cette distinction ne manquait pas de couleur, parce que le serment que la nourrice avait exigé d'Hippolyte par avance l’obligeait à taire un crime énorme, et qui intéressait l’honneur du roi, savoir la passion incestueuse de Phèdre. Cependant cette distinction parut à tout le peuple un mépris ouvert de la religion et de la sainteté du serment, qui allait à bannir de la société et dn commerce de la vie toute sincérité et toute bonne foi.

Cette antre maxime qu'avance Étéocle dans la tragédie intitulée les Phéniciennes *, et que César avait toujours dans la bouche, n'est pas moins pcniicicuse : S'il faut jamais violer la iustice, ce doit être quand il s'agit d'untrône; dans tout le reste, à la bonne heure, qu'on la respecte. C’est pour Étéocle, ou plutôt pour Euripide, dit Cicéron, un crime de faire une exception en faveur de ce qu’il y a précisément de plus criminel. Étéocle est un tyran, qui

* Sen. epift 115.

* « lp»e auteiQ socer (Cvftar) io ore Mmper gneros ver- « nis Eurlpidis, dePboeniisIs, babebat, quosdicam ut « potem . inconditè foriasM , «ed lameo ut ref poMlt In- « loliigi :

Nam » al vk»landam est Jus , regnandi graüâ Tlcrfaudum est : alils rebus plctalem colas.

« CapitaJIs Eteocles, tel potl^ Kuripides. qui Id unum, « qtiod offnnlum sederatissimom foeral , exeeperit. » (Cic. Offte lib.3.B.81)

I parle en tyran, et qui justifie son injuste conduite par une fausse maxime ; et il n'est pas étonnant que César, né avec un esprit de tyran et aussi injuste, ait fait valoir la sentence d'un prince auquel il ressemblait. Mais il est remarquable que Cicéron s’en prenne au poêle même, et lui fasse un crime d’avoir laissé avancer sur le théâtre un principe si pernicieux.

Lycurgue, l’orateur*, qui vivait du temps de Philippe et d’Alexandre-le-Grand, pour ranimer l’ardeur des poêles tragiques, fil ériger au nom du peuple trois statues d’airain à Eschyle , Sophocle et Euripide ; et ayant fait décrire toutes leurs pièces , il ordonna qu’elles fassent gardées soigneusement dans les archives publiques, d’où on les tirait de temps en temps pour en faire la lecture, parce qu’il n’était pas permis aux comédiens de les représenter sur le théâtre.

Le lecteur attend sans doute qu’aprés ce que je viens de dire des trois poètes qui ont inventé , poli et perfectionné la tragédie . je lui marque les principaux traits qui les caractérisent et qui forment la différence de leur style. Le P. Brumoi le fera à ma place, et beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Après avoir établi comme un principe qui ne peut guère être révoqué en doute , que c’est le poêle épique , c’est-à-dire Homère , qui a frayé ta roule aux poètes tragiques , et avoir montré , en étudiant la nature de l’esprit humain, comment et parquets degrés cette heureuse imitation a été conduite à sa fin , il peint les trois poêles dont il s’agit avec des couleurs fort brillantes.

La tragédie, à l’aide d’Eschyle, son premier inventeur , prit d’abord un ton beaucoup plus pompeux que celui de l'Iliade: c’est le magnum loqui dont parle Horace. Peut-être même Eschyle, qui avait conçu toute la grandeur du langage tragique , le porta-t-il trop loin. Ce n’est point la trompette d’Homére , c’est quelque chose de plus. Sa diction , trop fière, trop enflée , et, pour tout dire, quelquefois gigantesque , semble plutôt imiter le bruit des tambours et les cris des guerriers que la noble harmonie des trompettes. L'élévation de son génie ne lui permettait pas de parler comme

Plul. in vit 10, Orat. ptg. 811.

4*«|» 7iî7 <|>«»

les sDlres hommes. Son esprit tragique parait souvent se soutenir plutôt sur des ôchasses que sur le cothurne qu’il inventa.

Sophocie entendit bien mieux la véritable noblesse de la diction du thëétre. Aussi imitat-il de plus près celle d’Homère , en versant sur son style , outre la douceur du miel [ ce qui le fit appeler une abeille ), assez de gravité pour donner à la tragédie l’air d’une matrone obligée de paraître en public avec dignité , comme s’explique Horace.

Euripide prit un style moins éloigné de i’usage ordinaire, quoique noble, et il parut aimer mieux y répandre de la tendresse et de l’élégance que de la force et de la grandeur.

De même , dit le P. Brumoi dans un autre endroit , que Corneille , après s’être ouvert une carrière toute nouvelle et des routes inconnues aux anciens , semble un aigle qui s’élance jusqu’aux nues par la sublimité , par la force, par la suite non interrompue et par la rapidité de son vol; de même que Racine , en suivant les traces des anciens d’une manière nouvelle, imite les cygnes, qui tantôt planent, tantôt s’élèvent , tantôt s’abaissent h propos avec une grâce qui ne convient qu’à. eux: ainsi voit-on qu’Escliyle , Sophocle et Euripide ont leur marche et leur conduite toute particulière. Le premier, comme l’inventeur et le père de la tragédie , est un torrent qui roule à travers les rochers , les forêts, les précipices; le second est un canal* qui arrose des jardins délicieux; et le troisième, un fleuve qui ne suit pas toujours sa course de droit fil , mais qui aime à serpenter dans des prairies émaillées de fleurs.

C’est ainsi que le P. Brumoi caractérise les trois poètes à qui le théâtre athénien doit sa perfection pour la tragédie. Eschyle’ ia lira de son premier chaos, et la fit paraître au jour avec quelque éclat ; mais chez lui elle se sent

* Je Dê Mis ii l’idf'e d'un canal gui arrosé des jardins délicieux est bien propre à désigner Sophocle , dont le caractère propre et personnel est la noblesse , la grandeur, réié?alion. Celle d'un fleuve impétueui et rapide , dont les cauK, en coulant avec force, c&ciient un grand bruit. n'eàt> elle pas mieux convenu 7

* «Tragœdias primus in tucein Æscbylus prolulil, «r sublimls . et gravis, et grandiloquus sepe usque ad vi- « tium : sed nidis io plcrlsque . et incomposUus. j» (QcirziL lib. 10. cap. I )

encore de la rudesse et de la grossièreté des commencements, qui , pour l’ordinaire, n’ont pas beaucoup d’art ni beaucoup d’ordre. Sophocle et Euripide ont porté infiniment plus loin l’honneur de la tragédie. Le premier , comme on l'a déjà dit, a un style plus noble et plus majestueux ; l’autre est plus tendre et plus touchant: tous deux sont parfaits, et, dans cette diversité de caractères, on ne sait auquel on doit accorder ta palme. Les savants ont toujours été partagés à leur sujet , comme on l’est parmi nous à l’égard des deux poètes qui ont illustré notre théâtre tragique et l’ont égalé à celui d’Athènes.

J’ai dit que ce qui domine dans les pièces d’Euripide est le tendre et le louchant. Alexandre de Phères', le plus cruel de tous les tyrans, l’éprouva bien. Cet homme barbare , qui faisait jouer devant lui les Troades d’Euripide, se sentit si attendri , qu’il sortit avont la fin de la pièce , avouant qu’il avait honte qu’on le vil pleurer des malheurs d’Hercule et d’Andromaque, lui qui n’avait jamais en pitié de scs propres citoyens , qu’il avait égorgés en si grand nombre.

Quand je parle de tendre et de touchant , il ne faut pas croire que ce soit par rapport à une passion qui attendrit et amollit les cœurs en les efliéminant, et qui, presque seule, ou du moins plus que toutes les autres , a lieu sur notre théâtre , à la honte de notre nation, désavouée en cela par toute l’antiquité , et condamnée par les nations voisines qui ont le plus de réputation d’esprit et de goôt pour les sciences et les belles-lettres. Les deux grands mobiles propres à remuer les spectateurs chez les anciens étaient la terreur et la compassion *. En effet, comme nous rapportons tout à notre propre intérêt , quand nous voyons des personnes respectables par leur rang ou par leur vertu accablées de grands maux , la crainte do pareils malheurs , dont nous savons que la vie humaine est assiégée de toute parts , saisit notre âme; et, par un retour secret de l’amourpropre sur nous-mêmes, nous sentons nos entrailles s’émouvoir sur le malheur des autres , outre que l’union que la nature a formée entre

* Plul. InPelop. pis.203.

t ^ôCo; xai Vu<s;.

nous el nos semblables nous rend sensibles à tout ce qui leur arrive *. Si l’on examine de près et avec soin ces deux passions , on reconnaîtra qu’elles sont les plus profondes , les plus actives, les plus étendues et les plus générales, embrassant tous les hommes, grands et petits , riches et pauvres, de quelque âge et de quelque condition qu’ils soient. C’est donc avec raison que les anciens , accoutumés à consulter en tout la nature el à la prendre pour guide, ont cru que la terreur el la compassion étaient comme l’âme de la tragédie, et devaient y dominer. La passion de l’amour chez eux n’élail comptée pour rien, et entrait rarement dans leurs pièces; au lieu qu’on croit que sans elle les nôtres ne pourraient se soutenir.

11 n’est pas indilTérenl d’examiner en peu de mots comment celle passion , qui a toujours passé pour une faiblesse cl une tache dans les grands hommes , s’est emparée de notre théâtre. Corneille, qui a le premier formé la tragédie française, et que tous les autres ont suivi, trouva toute la nation enchantée par la lecture des romans, el peu disposée à rien admirer qui ne leur ressemblât. Dans le désir de plaire à ses spectateurs , qui étaient aussi ses juges , il chercha à les remuer par l’endroit où ils étaient accoutumés à être sensibles , en mêlant l’amour dans ses pièces, et les rapprochant par là du goût des romans, qui dominait pour lors. De là vint aussi celle multitude d’incidents, d’épisodes , d’aventures, dont les pièces de nos tragiques sont chargées et obcurcies , si contraire à la vraisemblance, qui ne permet pas de rassembler tafil d’événements singuliers el surprenants dans le court espace de vingt-quatre heures , si opposée à la simplicité des anciens tragiques, et si propre à couvrir par l’assemblage de tant de corps étrangers la stérilité du génie du poêle, plus attentif au merveilleux qu’au vrai ut au naturel.

Chez les Grecs comme chez les Latins , la tragédie a adopté el s’est approprié le vers Tambe, préférablement au vers héroïque, nonseulement parce que le vers ïambe a une noblesse théâtrale qui se sent beaucoup mieux qu’elle ne s’exprime , mais parce qu’appro-

< « llonio 5um , huimni nihil a me alienam puto. n

chant plus de la prose, il conserve assez l’air de la poésie pour flatter agréablement l’oreille, et trop peu pour faire songer au poêle, qui doit être compté pour rien dans un spectacle où d’autres que lui sont censés parler el agir. M. Dacier fait une réflexion bien sensée; c’est que notre tragédie est malheureuse de n’avoir presque qu’une sorte de vers qui sert en môme temps à l’épopée, à l’élégie , à l’idylle, à la satire, à la comédie ; au lieu que les langues savantes ont beaucoup d’espèces de versification.

Cet inconvénient se fait extrêmement sentir dans notre tragédie, qui par là est obligée de s’éloigner du naturel el de la vraisemblance, en faisant parler, dans une conversation familière, des princes, des héros, des rois, des reines, par des vers pompeux, langage qui les rendrait ridicules s’ils tentaient de l’employer dans l’usage de la vie ; cl obligeant les passions les plus impétueuses à s’exprimer par des cadences , des hémistiches et des rimes , dont la gène et runiformilé blesseraient sans doute l’oreille, si le charme de la poésie , la beauté des expressions, la vivacité des sentiments, el peut-être encore plus que tout cela la force impérieuse de l’habitude, n’étaient venus à bout de dompter pour ainsi dire notre esprit et de lui faire illusion.

Ce n’est donc point le hasard qui a fait choisir aux Grecs l’ïambe pour la tragédie : la nature elle-même semble leur avoir dicté celle sorte de vers. Instruits par le même maître , ils adoptèrent pour les chœurs d’autres vers plus capables de mouvement et de chant , parce qu'alors la poésie doit étaler ses richesses, et qu’il ne s’agit plus d’une pure conversation entre de véritables acteurs. C’est un embellissement au spectacle, et un délassement pour le spectateur. Ainsi il a fallu une poésie plus relevée , pour la marier avec la danse el la musique.

8 III. — Comédie AMarjoiE, »oT£5.^E, nouvelle.

Pendant que la tragédie se perfectionnait ainsi à Athènes, la comédie, qui forme la seconde espèce du poème dramatique, et qui jusque-là y avait été fort négligée, commença

a être coUivée avec plus de soin. L’une et l'aulre lire également son origine du fond même de la nature. On est vivement louché des dangers, des inquiétudes, des malheurs, en un mot, de tout ce qui intéresse les personnes illustres : c'est ce qui a donné naissatice à la tragédie. L'homme n’est pas moins curieux d'apprendre les aventures , la conduite, les défauts de ses égaux, qui lui fournissent un sujet de rire et de se divertir aux dépens des autres : telle est la source de la comédie , qui est, à proprement parler, une image de la vie commune. Son but est de montrer sur le théilre les défauts et les vices, en y attachant un ridicule qui les rende méprisables, et ainsi d’instruire en divertissant. C’est donc le ridicule, c’est-à-dire la plaisanterie , qui doit dominer dans la comédie.

Elie prit à Athènes, en diOérenls temps, trois diÔérentes formes tant par le génie des poêles que par les lois des magistrats qui y apportèrent divers changements.

La comédie qu’Horace appelle la vieille ', et qu’il dit avoir été postérieure à Eschyle , tenait quelque chose de sa première origine, et de la liberté qu’elle s'était donnée , étant encore informe, de dire des bouffonneries et des injures aux passants , du haut du chariot de Thespis. Quoique devenue régulière dans son plan, et digne d'un grand théâtre, elle n’en était pas plus réservée; elle présentait des faits véritables , avec les noms, les habits, les gestes et les airs en masques , de quiconque ii lui plaisait de sacrifier aux huées publiques. Dans un état où la politique allait à démasquer tout ce qui avait l’air d’ambition, de singularité ou de friponnerie, la comédie s’élail érigée en harangueuse , en réformatrice, en donneuse d’avis propres à émouvoir le peuple sur ses plus chers intérêts. Nul n’était épargné dans une ville aussi libre, disons mieux, aussi libertine que l’èlail alors Athènes. Généraux, magistrats, gouvernement, dieux même, tout était livré à la bile satirique des poêles ; et tout était bien reçu, pourvu que la comédie fût léjeuissanle et assaisonnéeduselatlique.

1 • SucresFÜ veto* bis coroœilia Don stite miiUà U'iu'tc.

(UoAAx. in Art. po9l.)

Dans une de ces comédies ' , non-seulement le prêtre de Jupiter parait déterminé à quitter son service, parce qu’on ne lui offre plus de sacrifices; mais Mercure lui-même mourant de faim, vient chercher condition parmi les hommes, et s’offre à eux pour leur senir de portier ou de cabarelier, ou d’homme d’affaires, ou de guide, ou d’intendant des jeux; eu un mot, il est prêt à tout faire, plutôt que de retourner au ciel. Dansunc autre *, les mêmes dieux, réduits à une extrême famine depuis que les oiseaux ont bâti au milieu des airs une ville qui leur coupe les vivres, et qui empêche la fumée de l’encens et des sacrifices de monter jusqu’au ciel, députent an nom de Jupiter, trois ambassadeurs vers les oiseaux pour conclure avec eux un traité d’accommodement, à telle condition qu’il leur plaira. La salle d’audience où les trois dieux affamés sont reçus est une cuisine pleine d’excellent gibier, où Uercule, embaumé par l’odeur du rôt plus exquise et plus succulente quecelle de l’encens, demande à établir sa demeure pour y tourner la broche et servir d’aide de cuisine au besoin. On trouve dans les autres pièces d’Aristophane mille traits encore plus satiriques et plus mordants que ceux-ci contre les principales divinités.

Je suis moins étonné de voir les dieux insultés de la sorte par le poète, et traités avec le dernier mépris; il n’avait rien à craindre de leur part. Mais qu’il ail joué sur le théâtre ce qu’il y avait à Athènes d’hommes illustres et puissants, et qu’il ait osé attaquer le gouvernement même sans garder aucune mesure ni aucun ménagoment, voilà ce qui doit surprendre.

Cléon, revenu triomphant, contre l’attente publique, de l’expédition de Sphactérie, était regardé parle peuple comme le plus grand capitaine de son siècle. Aristophane, pour démasquer cet homme vil, fils de corroyeur et corroyeur lui-même, qui ne s’était avancé que par sa témérité et son impudence , eut la hardiesse d’en faire un sujet de comédie * sans redouter son crédit. Mais il fut obligé de jouer lui-même le rùle de Cléon, et il monta sur le

* PfutHt.

» Le»

tli(Atre pour la première fois, aucun des comédiens n’ayant osé faire ce personnage, ni s'exposer à la vengeance d’un homme si redouté. Il se barbouilla le visage de lie , faute de masque, n’ayant trouvé aucun ouvrier assez hardi pour faire un masque ressemblant à Clëon, comme on en feisait pour ceux qu’on voulait jouer en public. Il lui reproche dans celle pièce le pèculat, l’ardeur & s’attirer des présents, l’adresse è séduire le peuple , et il lui enlève la gloire de l’action de Sphactërie , où son collègue avait eu plus de part que lui.

Dans les Àchamiem il accuse Lamachus d’avoir été fait général plutôt par la voie de l’argent que par celle du mérite. Il lui insulte sur sa jeunesse et son oisiveté, tandis qu’il prolite, comme beaucoup d’autres qu'il insinue, des récompenses dues aux services et à la valeur. Il reproche à la république la préférence qu’elle donne aux jeunes citoyens sur les anciens dans le gouvernement de l’état et le commandement des armées. Il dit nettement que, la paix faite, il n’y aura plus de Cléonyme, plus d’Hyperbolus, ni d’autres pareils fripons, qui sont tous nommés par leur nom, toujours préb à déférer leurs concitoyens et à s’enrichir par les délations.

La comédie intitulée les Guêpes, et imitée par Racine dans les Plaideurs, expose au grand jour la fureur du peuple pour la procédure et le barreau, et les injustices criantes qui se commettaient dans les jugements.

Le poCte, touché de voir la république acharnée opiniétrément à la malheureuse expédition de Sicile, entreprend ' de dégoûter de plus en plus les Athéniens d’une guerre si ruineuse, eide leur inspirer l’amour d'une paix aussi désirable )iour les vainqueurs que pour les vaincus, apr^ plusieurs années d’une guerre également funeste aux uns et aux autres, et capable de perdre la Grèce entière.

Nulle pièce ne marque mieux avec quelle hardiesse Aristophane osait parler publiquement, et en plein théâtre, des aSàires les plus délicates de l'étal, que la comédie intitulée Lysistrala. On appelait ainsi la femme d’un des premiers magistrats d'Athènes, et l’on suppose qu’elle s'élail mis en télé de contraindre la Grèce à faite la paix. Elle raconte elle-

> La Pais.

même comment, durant lecoursde la guerre, les femmes, demandant à leurs maris quel était le résultat des délibérations, et si l’on ne finirait point la guerre avec Lacédémone, n’en avaient reçu pour réponse que des regards impérieux et des ordres de se mêler de leurs affaires : que cependant elles sentaient bien à quel point de décadence le gouvernemciit était tombé : qu’elles prenaient ia liberté de remontrer avec douceur à leurs maris les tristes conséquences de leurs téméraires délibérations ; mais que leurs humbles remontrances n’aboutissaient qu’à les irriter et à les aigrir : qu’enfin, à force d’entendre dire par toute l’Allique qu’il n’y avait plus d’hommes dans l’état, ni de têtes pour gouverner, lasses de leur patience poussée à bout, il avait pris en gré aux femmes de se saisir du gouvernement, et de sauver la Grèce de ses propres fureurs malgré qu’elle en eût. Elle déclare qu’elle s’est emparée de la ville et des trésors, « afin, dit-elle,que Pisandre et ses pareils , les « quatre cents adminbtrateurs, toujours prêts « à exciter de nouveaux troubles, n’aient plus « lieu de remuer et de voler. » ( Y eut-il jamais une telle Iwrdiesse ?) Elle prouve que les femmes sont seules capables de rétablir les affaires. La preuve est burlesque : c’est que , les choses étant aussi brouillées qu'on les suppose, le sexe, accoutumé à démêler les écheveaux, saura seul en venir à bout par l’adresse et la patience. Voilà donc la politique athénienne mise au-dessous de celle des femmes , que l’on n’alTecle de rendre ridicules que pour faire siflier leurs maris, qui tenaient le timon du gouvernement.

Tous ces extraits de quelques comédies d’Aristophane , tirés mot à mot pour la plupart du P. Brumoi, m’ont paru fort propres à faire connaître et le caractère d’Aristophane , et le génie de l’ancienne comédie, qui était, comme on le voit , une satire des plus piquantes et des plus mordantes, qui s’élail mise en possession de ae respecter personne , et pour qui il n’y avait rien de sacré. Il n’est pas étoniuinl que Cicéron blâme, comme il le feil, une liberté si licencieuse et si effrénée. Encore , dit-il ', si

* « Quem ilU non altigU? vel potius quem non veuvUT « cul pcpercUT Este, popularei horaioes, ünprobos, iii U reotp. sedUluMSx Cleooeiu, Clcopbomeiu, Uypcrbuluia

elle n’éUiit tombée que sur de méchants citoyens et sur de séditieux orateurs qui mettaient le trouble dans les assemblées, tels que iCléon, CléophoQ, Hyperbolus , peut-être aurait-elle été supportable; mais qu'un Périclés, qui depuis plusieurs années gouvernait la république en paix et en guerre avec autant d'autorité que de sagesse [il pouvait ajouter, qu'un Socrate , déclaré par Apollon le plus sage des hommes), ait été joué sur le théâtre, c’est comme si , parmi nous , dit Cicéron , Plaute ou Nëvius eussent attaqué les Scipions, ou que Cêcilus eût osé déchirer Caton dans ses pièces.

Cette liberté noos parait encore plus choquante à nous , qui sommes nés et qui vivons dans un gouvernement monarchique, qui laisse moins de lieu à la licence. Mais , sans vouloir jttstiOer la conduite d’Aristophane , qui certainement ne peut être excusé , je crois que , pour en bien juger, il est nécessaire de quitter les préjugés de sa naissance, de sa nation , de son temps, et de se transporter en esprit dans ces anciens siècles , et dans un état purement démocratique. U ne fout pas s’imaginer qu'Aristophane (Ùt un homme de peu de conséquence dans sa république, comme le sont ici les poètes qui fournissent des pièces comiques au théâtre. Le roi de Perse en avait bien une autre idée '. Ou sait que, dans une audience qu’il donnait à des ambassadeurs grecs, sa première curiosité fut de demander des nouvelles d’un certain poète comique (c’était Aristophane] qui remuait toute hiGrèce, et qui donnait de si utiles conseils contre lui. Aristophane faisait sur le théâtre ce queDémoslhène fit depuis dans les assemblées. Les reproches du poète â l’égard des Athéniens n’étaient pas moins vifo que ceux de l’orateur. Il disait dans ses comédies tout ce qu’il était en droit de dire dans la tribune aux harangues. C’était an même peuple qu’il parlait, des mêmes affaires d’état, des mêmes moyens de réussir, des mé-

« Iffsit; paliamar... Sed Perklem, quum jam sus cirt- « laU maximâ SDctorUatc pluriiDos annos donit et belli « preruluel, violarl venibua, et eu agi in scenâ, non « plu deenit. quant >1 Plaulu nuler voluittel, aul Naa viuP. eiCn. Scipioni.aulCaiciliuAI.Catoni maJedi- <i cere. » (Cic. ex (ragm, de Rtp lib. h.)

■ Arisloph. in .icharn.

mes obstacles. A Athènes tout le peuple éhiit roi, et chacun avait solidairement la puissance souveraine. Ils s’en occupaient continuellement; ils aimaient â en parler sans cesse et â en entendre parler ; les affaires publiques étaient les affaires de chaque particulier, qui voulait en être instruit en toute occasion, parce qu’à tout moment il avait à prononcer sur la paix ou la guerre , et sur sa propre destinée aussi bien que sur celle de ses alliés ou de ses ennemis. Voilà ce qui donnait lieu aux poètes comiques de traiter des affaires d'état dans leurs pièces ; et loin que le peuple leur en sût mauvais gré, ou qu’il fût choqué de la manière dont ils parlaient des premiers hommes de la république , c’est en cela même qu’il faisait consister une partie de sa liberté.

Trois poètes * surtout illustrèrent la comédie appelée ancienne : Eupolis , Cratinus , et Aristophane. Ce dernier est le seul dont les pièces soient parvenues entières jusqu’à nous. Il nous en reste onze seulement d’un bien plus grand nombre qu’il en avait composé. Il florissait dans le siècle des grands hommes de la Grèce, particulièrement de Socrate et d’Euripide , auxquels ils survécut. Ce fut surtout durant la guerre du Péloponnèse qu’il parut avec le plus d’éclat , moins comme un comédien propre à amuser le peuple que comme le censeur du gouvernement, l’homme gagé par l’état pour le réformer, et presque l’arbitre de la patrie.

On admire en lui une élégance, une finesse, une délicatesse d’expression , en un mot ce sel et cet esprit attique que la langue latine même n’a pu jamais atteindre ’, et qui sc foit sentir dans Aristophane plus que dans aucun des auteurs grecs. Son talent particulier était la raillerie ; personne n’a été plus propre que lui à saisir le ridicule dans les hommes qu’ik voulait jouer , ni plus habile à le faire sentis aux autres , et à le mettre dans tout son jour.

^ EupoUs atque Gratious Arislophanesque poeta»

Atque alii. quorum eomoMJia prisca virorum SI quis eral dtgnus describi, qu6d malus, aut fur»

Quàd mœcbu.1 foret, oui sicarius, aut alioqui Famosus, mullâ euro libertaie noiabaut.

( UORAT. 5af 4Jlb. l.>

* « Antk|ua conusdia sinceram iUoin scrmooU aUici c graliaiD propésula retinct. w (Quintu..)

.Mais, pour en bien juger, il faudrait être de son temps. Le sel le plus subtil de la plupart des railleries anciennes, dit le P. Brnmoi, s’évapore à la longue, et ce qu’il en reste s’affadit à noire égard; il n’y a que le plus mordant dont la pointe ne s'émousse Jamais.

Deux défauts considérables qu’on reproche justement à ce poète , une basse bouffonnerie et une grossière obscénité, obscurcissent beaucoup sa gloire, si elles ne retracent pas entièrement. On tâche inutilement d’excuser le premier par le caractère de ccuiqui assistaient à ses pièces, dont le plus grand nombreétaitcomposè de pauvres, d'ignorants et de la plus basse lie du peuple, à qui pourtant il fallait plaire aussi bien qu’aux savants et aux riches. Le goût dépravé du petit peuple, qui chassa une fois Cratinus et sa troupe, parce que la scène n’était pas assci bassement comique â son gré, ne justifie nullement Aristophane, puisque Ménandre trouva bien le secret de changer ce goût en donnant une sorte de comédie, non pas à la vérité aussi modeste que paraît le dire Plutarque, mais beaucoup moins libre qu’auparavant.

Les obscénités grossières dont presque toutes les comédies d’Aristophane sont pleines ne reçoivent aucune excuse ; elles montrent seulement jusqu’où allait et le libertinage des spectateurs, et la corruption du poêle. Quand il les aurait assaisonnées de tout le sel possible , ce qui n’est point , ce serait acheter trop cher le plaisir de rire soi-méme ou de faire rire les autres que de l’acheter aux dépens de l’honnétcte et c'est dans ce cas qu’il est vrai de dire qu’il ' vaudrait bien mieux n'avoir point du tout d’esprit que d’en faire un si mauvais usage. On doit savoir gré au P. Brumoi d'avoir été attentif, en donnant une idée de toutes les pièces d’Aristophane, à jeter un voile sur tous les endroits qui pouvaient blesser la pudeur. C'est une loi indispensable que la religion nous impose : mais elle n’est pas toujours suivie par ceux qui se piquent d’érudition , et qui préfèrent quelquefois le titre de savant à celui de chrétien.

L'ancienne comédie subsista jusqu’à ce que

• Il Mmiuni riifti pmium est, si probiUUs Impendio • constat. » ( Quistil. lib. 8, cap. 3. )

■ « Non pejua dtiierliii UrdI ingenil esse, qaèin nuâ. a (/d. lib. 1, cap. 3.)

Lysandre, s’étant rendu maître d’Athènes, eu changea le gdUvernement, qui fut remis entre les mains de trente des principaux. Celte liberté satirique du théâtre leur déplut , et ils songèrent à en arrêter le cours. I.,a raison de ce changement est naturelle, et elle appuie la réflexion que j’ai faite auparavant sur la possession où étaient les poêles de critiquer impunément les premiers de l’état. C'étaient alors des tyrans qui avaient toute l’autorité à Athènes. La démocratie était détruite ; le peuple n’avait plus de part au gouvernement ; il n’ètait plus roi, il n’était plus souverain : il n’avait plus droit de dire son sentiment sur les affaires d’èlat , et était bien éloigné d’oser décrier, par lui-même ou par le ministère des poètes , les sentiments et les actions de ses maîtres. Il fut donc défendu de nommer personne sur le théâtre. Mais la malignité poétique trouva bientôt le secret d’éluder l’esprit de la loi , cl de se dèdomager de la gène où mettait, les auteurs la nécessité de supposer des noms feints. Elle se mit à saisir le ridicule dans les hommes et à tracer des caractères vrais et reconnaissables ; de sorte qu’elle gagna l’avantage de satisfaire plus finement la vanité des poètes et la malice des spectateurs. Elle procura aux uns le plaisir délicat de se faire deviner, et aux autres celui de deviner juste en nommant les masques. Telle fut la comédie qu’on appela depuis mitoyenne oumoyenne. Il y en a de cette sorte aussi dans Aristophane.

Elle dura jusqu’au temps d’Alexandre-le- Grand , qui , ayant achevé de s’assurer l'em-. pire de la Grèce par la défaite des Thébains fut cause qu’on réfréna celte licence des poètes, qui s’augmentait de jour en jour. El c’est ce qui donna naissance à la nouvelle comédie, qui ne tut plus qu’une imitation de la vie commune, et qui ne porta sur le théâtre quedes aventures feintes et des noms supposés..

I Cbscan, peint avec art dans ce nouveau miroiri S’j vit avec plaisir, ou crut ne s'y pas voir.

L’avare, des premiers, rit du tableau fldéla D’un avare souvent tracé sur son modèle :

El mille fois un fat, finement exprimé.

Méconnut le portrait sur InUmémc formé

C'est là proprement la belle comédie , la

t Deipréaux, Art. poél- clui;i. 3^

comédie de Ménandre. Des ccnl quatre-vingts, ou plutdt , selon Suidas, des quatre-vingts comètes qu’il composa , et qu'on dit avoir été I toutes traduites par Térencc, il ne nous reste c|uc trés-peu de fragments. On peut juger du mérite de Toriginal par l’eicellence de la copie. Quintilien , en parlant de Ménandre, ne craint pasdedirequc',par l’éclat de son nom et la beauté de ses ouvrages, il a obscurci, ou plutdt effacé, la gloire de tous ceux qui ont écrit dans le même genre. II remarque, dans un autre endroit*, qu’on ne lui rendit pas de son temps toute la justice qui lui était due, comme cela est arrivé à beaucoup d’autres ; mais qu’il en a été avantageusement dédommagé par le jugement favorable de la postérité à son égard. En effet, on lui préférait Philémon, poète comique comme lui, qui florissait dans le même temps, quoique plus Agé.

$ lY. DBâCKIPTKM DU TUÉATAA DES AÜCIEXS.

J’ai déjà remarqué qu’Eschyle fut le premier qui s’avisa de construire un théâtre permanent et solide , et de l’orner de décorations convenables. Il fut d’abord composé de planches , aussi bien que les amphithéâtres , qui s’élevaient par degrés. Mais ceux-ci étant venus un jour à fondre tout à coup parce qu’ils étaient trop chargés, cet accident engagea les Athéniens, déjà fort entêtés de spectacles, à élever ces théâtres superbes qu’imita depuis avec tant d’éclat la magnificence romaine. Ce que je vais en dire regarde presque égalementceui d’ Athènes et de Rome, et je l’ai tiré eutiércmentde la savante dissertation de M. Boindin sur le théâtre des anciens, où cette matière est traitée avec beaucoup d’étendue

Le théâtre des anciens se divisait en trois principales parties, qui formaient , pour ainsi dire, trois différents départements : celui des acteurs, qu’ils appelaient en général la scène ;

* « Atqae ille quldem omDibus ejasdem operts auctoria bus abstullt nomen, et fulgore quodam suc ctarllalis le- « nebras obduxit. » ( QunvTiL. Ilb. 10. cap. 1. }

s « Quidam, sicut Menander, Justlora posterorum. « quàm sua Blalis, judicia suul coosecuU. » (fd. lib. 3, cap. 6. )

s Mémoires de r.Vcadémie des luscrlptlous , tome 1, page 136, etc.

celui des spectateurs, qu’ils nommaient particuliérement le t/ie’â(re,qui devaient être d’une grande étendue, puisqu’à Athènes il contenait plus de trente mille personnes ‘ ; et l’orcàes- (r«, qui était chez les Grecs le département des mimes et des danseurs, mais qui servait, chez les Romains, à placer les sénateurs et les vestales.

L’enceinte des théâtres était d’un côté circulaire, formée par un demi-cercle, et carrée de l’autre. L’espace compris dans le demicercle était la partie destinée aux spectateurs, où étaient les sièges, qui allaient tous en montant , par ditR^renls étages, jusqu’au plus haut faite du bâtiment. Le carré long qui était vis-à-vis était réservé pour les acteurs. Enfin l’intervalle qui restait au milieu était ce qu’ils appelaient l'oreheslre.

Les grands théâtres avaient trois rangs de portiques élevés les uns sur les autres, qui formaient le corps de Tédifice, et qui faisaient aussi trois étages de degrés. Du dernier de ces portiques, qui étaU le plus élevé, les femmes voyaient le spectacle à couvert des injures de l’air cl du soleil : car le reste du théâtre était découvert, et toutes les représentations se faisaient en plein air.

Chaque étage était de nenfdegrés, en comptant le palier qui en faisait la séparation , et qui servait à tourner à l’entour. Mais comme ce palier tenait la place de deux degrés, il n’en restait plus que sept où l’on ]iùt s’asseoir, et chaque étage n’avait par conséquent que sept rangs de sièges. Ils avaient entre quinze ou dix-huit pouces de haut, et le double à peu prés de largeur, afin qu’on y pût être assis au large, et sans être incommodé parles pieds de ceux qui étaient au-dessus, car on n’y avait point pratiqué de marchepieds.

Tous les étages de degrés étaient divisés en deux manières : dans leur hauteur, par des paliers qui séparaient ces étages , et que les Latins nommaient pnecinctiones ; et, dans leur circonférence , par des escaliers particuliers h chaque étage, qui les coupaient en ligne droite , et qui, tendant tous au centre du théâtre, donnaient aux amas de degrés qui étaient entre eux la forme de coins, d’où ils étaient appelés eunei.

> Sirab. lib. 0, iiag. 305. — llerod. lib. 8, cap. fô.

Derrière ces éloges de degrés il y avait des corridors couverts par où le peuple venait en foule et entrait dans le théâtre, par de grandes ouvertures carrées pratiquées dans l’épaisseur de la maçonnerie des degrés. Ces ouvertures s’appelaient vomitoria, parce que ces grands trous semblaient vomir la multitude de peuple qui entrait en foule.

Comme La voix des acteurs ne pouvait pas porter jusqu’au bout du théâtre,. les Grecs songèrent à y suppléer par quelque moyen qui en pût augmenter la force et en rendre les articulations plus distinctes. Pour cela ils avaient imaginé des vases d’airain placés sous les degrés du théâtre, de manière que les sons pussent frapper l’oreille d’une manière plus forte et plus distincte.

L’orchestre étant situé, comme je l’ai marqué , entre les deux autres parties du théâtre , dont l’une était circulaire, et l’autre carrée, il tenait de la forme de l’une et de l’autre, et occupait tout l’espace qui était entre elles. On le divisait en trois parties.

La première , et la plus considérable , s’ap- I>elait particulièrement Vorcheslre^ d’un mol grec ‘ qui signifie danser. C’était la partie affectée aux mimes, aux danseurs, et à tous les acteurs subalternes qui jouaient dans les entr'actes et à la fin de la représentation.

La seconde s’appelait , parce qu’elle était carrée et faite en forme d’autel. C’était le poste ordinaire des chœurs.

£nfin, la troisième était le lieu où les Grecs plaçaient leur symphonie; et ils l’appelaient ^offxqvcov, parce qu’il était au pied du théâtre principal, qu’ils nommaienten général la scène, 11 nous reste à parler de la troisième partie du théâtre , je veux dire de la scène , qui se subdivisait de même en trois autres parties.

La première, et la plus considérable, s’appelait proprement la scène , et donnait son nom à tout ce département. C’était une grande face de bâtiment, qui s’étendait d’un cOté du théâtre à l’autre , et sur laquelle se plaçaient les décorations. Celle façade avait à ses extrémités deux petites ailes en retour , qui terminaient celle partie , et de l’une à l’autre desquelles s’étendait une grande toile, qui s’abaissait pour

ouvrir la scène, et se levait dans les entr’actes. pour préparer le spectacle suivant. . ^

La seconde, que les Grecs nommaient indifféremment Trpoffx/jvtov et Ao'/ftov , et les Latins, i^roscentum et pulpitum , était un grand espace libre au-devant de la scène, où les-ac-;, leurs venaient jouer la pièce , et qui , par le moyen des décorations, représentait une place publique, un simple carrefour, ou quelque endroit champêtre, mais toujours un lieu à découvert.

La troisième partie était un espace ménagé derrière la scène , qui lui servait de dégagement, et que les Grecs appelaient 7r«/>a(rx»jvto»., C’était où s’habillaient les acteurs, où l’on serrait les décorations, et où était placée une partie des machines ; car les anciens en avaient de plusieurs sortes dans leurs théâtres.

Comme il n’y avait que les portiques être bâtiment de la scène qui fussent couverts , on était obligé de tendre sur le reste du théâtre des voiles soutenues par des mâts cl par des cordages, pour défendre les spectateurs de l’ardeur du soleil ; mais ces voiles n'empéchoient pas la chaleur causée par la transpiration et les haleines d’une si nombreuse assemblée. Les anciens avaient soin de la tempérer, par une espèce de pluie dont ils faisaient monter l’eau jusqu’au-dessus des portiques, et qui, retombant en forme de rosée par une infinité de tuyaux cachés dans les statues qui régnaient autour du théâtre , servait non-seulement à y répandre une fraîcheur agréable , mais encore ù y exhaler les odeurs les plus douces; car celle pluie était toujours de l’eau de senteur.. Lorsque quelque orage obligeait d’interrompre les représentations , le peuple se relirait dans les portiques qui étaient derrière le théâtre.

On ne peut exprimer jusqu’où allait la passion des Athéniens pour ces sortes de représentations. Leurs yeux, leurs oreilles, leur imagination , leur esprit, tout y était satisfait. Une des choses qui leur faisait le plus de plaisir dans les pièces de théâtre , soit tragiques , soit comiques , était d'y trouver des traits qui eussent rapport aux affaires présentes de l’état, soit que le pur hasard leur en fil faire l’application , ou que ce fût l’effet de l’adresse des poêles, qui savaient ramener aux affaires présentes de leur république les sujets les plus

éloignés. Ils entraient par là dans les intérêts du peuple ; ils en prenaient occasion de le flatter, d’autoriser scs prétentions, de justifler et quelquefois aussi de condamner ses déma rches , de le remplir d’espérance, de l’instruire de ce qu’il devait faire en de certaines rencontres; et par là souvent ils s’ouvraient un chemin . non-seulement aux applaudissements des spectateurs, mais au crédit dans les affiiires et dans les délibérations publiques. Par là le théâtre devenait Irés-agréable et trés-intéressant pour le peuple. Ainsi, selon quelques interprètes, Euripide sut accommoder sa tragédie de Palaméde ' an jugement rendu contre Socrate, et faire voir dans un exemple illustre de l’antiquité l’innocence d’un philosophe opprimée par la malignité soutenue du pouvoir et du crédit.

Souvent le hasard donnait lieu à des applications subites et imprévues , dont la justesse faisait grand plaisir au peuple. Il se récria tout d’une voix sur un vers d’Eschyle , qui disait à la louange d’AmphiaraOs , il ne cherche pas à paraître homme de bien, mais à t’être; et en fit l'application à Aristide *. Iji même chose arriva à Philopémen dans l’assemblée des jeux néméens. Dans le moment môme qu’il y en* Ira , on chantait sur le théâtre ces vers :

C'ul lui qui couronne nos tètes Des Oeurons de U liberté.

Tous les Grecs jetèrent les yeux sur Philopémen , avec des battements de main et des cris de joie qui marquaient leurs sentiments à son égard.

C'est ainsi qu’à Rome, pendant l’exil de Cicéron’, quelques vers du poète Accius ‘, où il reproche aux Grecs leur ingratitude d’avoir souffert qu’on exilât Télamon ; ces vers , disje , prononcés par Esope , le plus habile acteur de ce temps, tirèrent des larmes des yeux de fous les spectateurs.

Dans une autre occasion , mais bien diflié-

■ It n'est pas certain quo cette pièce soit postérieure à la mort de Socrate.

s Plut. In .\iisiid. pag. 320; id. in Philop , pag. 302.

s Cic. in orat. pro Seat. n. 120-123.

‘ O Ingratliici A tgivi, lnanes,Graii, Iramemores beneflcii, Exularc sivislls, sivistis pelli, pulsum patimini.

rente , le peuple romain appliqua à Pompée , surnommé le Grand , quelques vers dont le sens était : C’est par notre misère que vous êtes grand ; un jour viendra ( on parle ainsi au peuple ) que vous gémirez de lui avoir confié un »i grand pouvoir'. On obligea l’acteur de répéter plusieurs fois ces vers.

9 y. Passion ?ocr les ntPiiésEirrATioirs oc THiATHE»

L'ONI des principales causes du DÉCtm, DU RBLA~

CHRMStrr BT DE LA CORRUPTION D’AtbRNBS.

Quand on compare les beaux temps de la Grèce , où l’Europe et l’Asie ne retentissaient que do bruit des victoires d'Athènes , avec les siècles postérieurs , où la puissance de Philippe et d’Alexandre-le-Grand la réduisit en une espèce de servitude, on est étonné de voir l’étrange changement qui était arrivé dans celle république. L’important est d’en approfondir les causes et d’en suivre les différents déclins ; et c'est ce que fait d’une manière admirable M. de Tourreil , dans la belle préface qui est à la tête de sa traduction des harangues de Démosthéne.

On ne retrouvait, dit-il, dans Athènes aucun vestige de celte politique mâle et vigoureuse qui sait également préparer les bons succès et réparer les mauvais; il ne restait qu’un orgueil mal entendu, et sujet à s’évaporer en décrets fastueux. Ce n'étaient plus ces Athéniens qui , menacés d’un déluge de barbares, avaient démoli leurs maisons pour en construire des vaisseaux , et dont les femmes lapidèrent celui qui proposa d’apaiser le grand-roi par un tribut ou par un hommage; l’amour du repos et du plaisir avait presque étouffé celui de la gloire et de l'indépendance.

Périclès, ce grand homme, si absolu, que scs envieux le traitaient de second Pisistrate, Alt le premier auteur du relâchement et de la corruption. En vue de se concilier l’affection du peuple, il établit que, les jours où l'on célébrait des jeux ou des sacrifices, on distribuerait un certain nombre d’oboles au peuple, et que, dans les assemblées où l’on agitait des

I Cic. ad AtUc. Ilb. 2. episl. 19. - Valer. Max. lib. cop. 2.

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matières d’èlnl, l’on paierait à chaque particulier une certaine rétribution pour le droit de présence. Ainsi l'on vil pour la première fois des républicains vendre à la république le soin qu’ils prenaient de la gouverner, et com)>ter entre les œuvres serviles les plus nobles fonctions de la puissance souveraine.

Il n'était pas difficile de prévoir ce que produirait un si terrible désordre. On prétendit y remédier par la destination d’un fonds pour la guerre, avec défense, sous peine de la vie, d’ouvrir en aucun cas l’avis d’y loucher pour d'autres usages. Cet abus ne laissa pas de subsister toujours. Il paraissait tolérable tandis que le citoyen, qui vivait des libéralités publiques, léchait de les mériter par un service assidu de neuf mois entiers dans les armées. Chacun servait à son tour; et qui se dispensait d’un tel devoir était irrémissiblcraenl puni comme déserteur. Mais enOn le nombre des contrevenants l’emporta sur la loi; et l’impunité, é l’ordinaire, ne manqua pas de multiplier les coupables. Des gens accoutumés au séjour délicieux d’une ville où les fêles et les jeux étaient continuels conçurent une répugnance insurmontable pour le travail, qu’ils regardèrent comme indigne de personnes libres.

Il fallut donc trouver à ce peuple fainéant de quoi l’amuser et de quoi remplir le vide d’une vie désoccupée. Ce fut particuliérement ce qui les jeta dans la passion, ou plutôt dans la fureur des spectacles. La mort d’Épaminondas, qui semblait leur promettre de grands avantages, acheva de les perdre et de les abîmer. « Leur courage, dit Justin ne survécut « pas à cet illustre Thébain. Délivrés d’un ri- « val qui tenait leur émulation éveillée, ils « tombèrent dans une indolence cl dans une « mollesse léthargique. Le fonds des arme- « menls de terre et de mer se consume aussi- « tôt en jeux cl en fêles. La paye du matelot a et du soldat se distribue au citoyen oisif. « La vie douce et délicieuse amollit les cœurs. « Les représentations du théâtre remportent « sur les exercices du camp. La valeur et la a science militaire ne se comptent pour rien. 0 On n’applaudit plus aux grands capitaines :

* Ju;rni Sib n, Cvip. 9.

< il n’y a d’acclamations que pour les bons

< poètes et pour les excellents comédiens. »

Les choses étant portées à cet excès, il n’est

pas malaisé de comprendre quelle foule de spectateurs courait aux représentations. Comme on n’épargnait rien pour les embellir, le théâtre emportait des sommes exorbitantes. Si l’on supputait exactement, dit Plutarque ’, ce que coûtait aux Athéniens chaque représentation de pièce de théâtre, on verrait que \ les dépenses faites pour jouer les Bacchantes,

^ les Phéniciennes, les OEdipe, les Ântiyone , les Médée, les Èleclre ( ce sont des tragédies I de Sophocle et d’Euripide ], étaient plus grandes que celles qui avaient été employées con- , Ire les barbares pour la défense de la liberté et du salut de la Grèce. C’est ce qui fit qu’un Lacédémonien*, voyant où montaient les frais énormes de ces disputes de poêles tragiques, et les peines extraordinaires que se donnaient les magistrats préposés à la célébration de ces jeux‘, s’écria que la ville n’était pas sage de donner une si vive et si sérieuse application à des choses si frivoles. « Car enfin, disait-il , <1 les jeux ne doivent être que des jeux ; et il I « n’est pas raisonnable d’acheter à si grands « frais un court et léger délassement. Ces « sortes de plaisirs ne conviennent tout au « plus que pour le temps du repas, et pour « certains moments de loisir, mais ne doivent « en aucune sorte préjudicier au soin des af- « faires publiques, ni aux dépenses qui y sont « nécessaires. »

Après tout , dit Plutarque * dans l’endroit que j’ai déjà cité, de quelle utilité ont été pour Athènes ces tragédies si vantées , cl qui font l’admiration de l’univers ? Je vois bien que la prudence de Thémislocle a environné la ville de bons murs, que le bon goût et la magnificence de Périclès l’ont embellie et ornée, que la généreuse hardiesse de Miltiade a alTermi sa liberté, que la conduite modérée de Cimon lui a valu l’empire et le gouvernement de la Grèce. Si la sage et savante poésie d’Euripide, si la subi me diction de Sophocle, si le haut cothurne d’Eschyle, ont procuré à la ville d’A-

• Plut, de plor. Alhen. pap. 3<9.

* Id. Sjmpos. iil). 7, quæst. 7, |vig. 710.

> t'horagl.

\ • IMul. de glor. Athcn. jiag. 3Î8-U*S.

Ihènes de pareils STanlages, en la délivrant de quelque grand malheur, ou en la couvrant d'une éclatante gloire, je consens [ c’est toujours Plutarque qui parle ) qu’on mette en parallèle les pièces dramatiques avec les tro- .phèes, le théâtre poétique avec. le camp mar- ^tial, les compositions des poètes avec les grandes actions des généraux d’armée. Qui oserait faire une telle comparaison ? Je vois paraître ici sur la scène, non de simples écrivains, couronnés de lierre et traînant après eux un bouc ou un taureau, récompenses et victimes assignées à la poésie tragique, mais d'illustres capitaines, environnés des colonies qu’ils ont fondées, des villes qu'ils ont prises , des peuples qu'ils ont vaincus. C’est pour éterniser le souvenir, non des victoires d’Eschyle et de Sophocle, mais des fameuses journées de Marathon, de Salamine, d’Euryraédon, et de tant d’autres, que nous célébrons dans chaque mois avec tant de pompe plusieurs fêtes sacrées.

La conclusion que lire Plutarque de tout ceci, ut celle que nous en devons tirer avec lui, c'est que c’était une grande imprudence pour

les Athéniens ' de faire céder ainsi le devoir au plaisir, le zèle pour la patrie à la passion du théâtre, l’application sérieuse pour les affaires à de frivoles spectacles, et de consumer en dépenses inutiles et en de vaines représentations de pièces tragiques des fonds destinés à l'entretien des flottes et des armées. La Macédoine*, jusque-là obscureet peu considérée, sut bien proOter de la molle indolence des Athéniens ; et Philippe, instruit par les Grecs mêmes , sous qui il (il pendant plusieurs années un heureux apprentissage de la guerre , donna bientôt à la Grece un maître qui l’asservit, et lui fit subir le joug, comme nous le verrons dans la suite.

* A liuprûmvfftv A Oijvaïoi , tAv nrovSAv

tiç tAv TTCuSiav xaTRvaXioKovTcr , TouTlrrt fuyâ)ui/

àiToaTÔ).uy Sanûvtis xat crpaTiufiâTuy tyoâta hktu— pf<ï/>TjyovvTiff it; tô Oiatpov,

* « QuitMis rebas elfectam est ot. Inter otia Grccomm. « sordidam et obscurum sniea Hacedonum nomen emer^ « geret ; et Pliillppus. obses Iriennlo Thebis habitus» Epa- « minonds et Pciopidc virtutibus enidiiiis, regnum Ma- « cedonis, Grccis et Asie cervleibus, relat Jugum ser* a viluüs imponerel. (Justin, lib. 6, cap. 9. )

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