II. — F&TES DE BaCCBCS
Le culte de Bacchus avait été apporté d'Égypte à Athènes. On y avait établi plusieurs fêtes à l'honneur de ce dieu : deux surtout, qui étaient plus communes quetoutes les autres, appelées les grandes et les petites Jélu de Bacchus. Celles-ci étaient comme une préparation aux premières. Elles se célébraient en pleine campagne , vers le temps de l’automne , et s’appelaient fenea'.d’un mot grec qui signifie pressoir. Les grandes étaient nommées ordinairement dionysia , d'un des noms de ce dieu et se célébraient dans la ville vers le printemps.
< Vas. 503 de ce volume.
* 'A'evôc.
■-•Dlonyiui.
Dans les unes el dans les autres, on donnait au peuple des jeux, des spectacles, des représentations de théôtre ; ce qui se faisait avec un grand concours et une grande magnificence , comme on le verra dans la suite. C’était pour lors que les poètes disputaient entre eux le prix de la poésie , en soumettant au jugement des arbitres nommés pour cet effet les pièces, soit tragiques, soit comiques, qu'ils avaient composées, et que l'on représentait devant le peuple.
Ces fêtes duraient plusieurs jours. Ceux qui y étaient initiés imitaient tout ce qu'il a plu nu poète de feindre du dieu Bacchus. Ils se couvraient de peaux de bêtes, tenaient en main des Uiyrscs, c’est-à-dire des demi-piques couvertes de feuilles de lierre; avaient des timbales, des cors, des sistres, elif autres instruments projircs à faire beaucoup de bruit; portaient sur la tête des couronnes debranchesde lierre, (le vignes, et d'autres arbres consacrés à Bacchus. Les uns représentaient Silène, les autres l’an, les autres des satyres, tous habillés en mascarade. Plusieurs étaient montés sur des ânes : d’autres traînaient des chèvres ' pour les immoler. Hommes et femmes travestis de la sorte paraissaient en public et le jour et In nuit, contrefaisant les ivrognes, dansant d’une manière tout à fait indécente, et couraient en foule sur les montagnes et dans les forêts, poussant des cris et (les hurlements terribles, les femmes surtout , qui paraissaient plus forcenées que les hommes, et qui, toutes hors d'elles-mêmes et transportées (le fureur *, appelaient à grands cris le dieu dont on célébrait la fête fvor ou S ou ou
tù Baryte.
Cette troupe de batychantesétaitsuivie de ce qu'il y avait dans la ville de vierges plus resptîctables par leur naissance, appelées xartiji- (101 , parce qu’elles portaient sur leurs têtes des corbeilles couvertes de pampres et de lierre.
On joignait à tout cela d’antres cérémonies de la dernière obscénité, et dignes du dieu qui voulait être ainsi honoré. Tons les spectateurs entraient dans les mêmes dispositions , et
• On lomulait la ebérrw piree qu'ella ruinenl les vignes.
• C'esl celle turear da liierhanlet q«l falMll appeler
eeittletorgia, tra.faror.
Digi!c:it: tji,i>;^l(
^(aicnl wisw da m^mo esprit. Ce notaient que danses, ivrogneries, débauehcs, et tout re que la lieenee la plus effrt'nfe peut imaginer de plus grandes abominations. VoilA ce que tout un peuple, qui a passt |K>ur l'un des plus sages de la Orècc, non-seulement sonITrait, mais admirait et pratiquait. Je dis tout un peuple, car i'Iaton'.en parlant des barriianales, dit en termes formels qu’il avait v u toute la ville d'Athi^nes plongée dans l'ivrognerie.
Tite-I.ive * nous apprend que; celte licence des bacchanales s'étant glissée secrètement à ■tome, les plus alTrcui désordres s’y commettaient à la faveur des ténèbres de la nuit, aussi bien que du religieux et inviolable secret qu’on exigeait avec les plus terribles imprécations de toutes les personnes qui se faisaient initier dans ces impurs et abominables mystères. Le sénat, en ayant été ayerti , arrêta le cours de ces fêtes sacrilèges' sons les plus grièves peines, et en bannit absolument l’exercice, d’abord de Kome, puis de toute l’Italie. Ces exemples nous montrent ' combien, une religion mal cntendBC, qui couvre du nom res- |ieclable de la Divinité les plus grands crimes, est capable de faire illusion à l’esprit humain.
( tu. — Fave D'ÉcEcsia.
Il n’y a rien dans toute l'antiquité païenne de plus célèbre que la fête de Cérés (L’Éleusis. Les cérémoniesde cette fête étai(uita|)pclées par excellence 1rs iiiysléres , comme étant, dit Pausanias, autant au-dessus de tous les autres que les dieux sont au-dessus des hommes *. ün en rapporte l’origine cl rétablissement à Cérés même, laquelle, sous le régne d’Ércchthée , étant venue é Eleusis, petite ville de. l’Attique, lK)ur chercher sa lille Proserpinc que Pluton avait (“tdevée, et ayant trouvé le pays alUIgé d’une grande famine , y apporta un prompt remède par l’invention du blé, dont cUcgratl-
* nâirav Tviv reéhv TTtpi TK Aiovvvia
foCvouffav. {Ub. 1 . de Leg. png. 637.)
> LIr. lib. 3U. n. 8-18.
V « Ntbil In nicricm rallocius est qti.'-m prava rcligio . n ubi iteorum numen prctendltar Kctcribus. n (I.iv. ibid. q. 16.)
* l.ô. la. pig. 670
lia les habitants '. Elle ne leur enseigna pas seulement à faire usage du blé, mais elle leur donna des principes de probité , de bonté , de douceur, d’humanité; ce qui a fbit appeler ses mystères 6t»fiofipia, et initia ; et c’est é ces premières et heureuses leçons que l’aiitiquité fabuleuse attribuait le caractère de dou ceur, de politesse et d'urbanité ouf régnait singulièrement à Athènes.
Ces mystères étaient divisés en petits et grands mystères, dont les premiers servaient de préparation aux autres. Les petits se célébraient au mois anthestérion , qui ré|>ODd à novembre; les grands, au mois boédromion, qui répond à celui d’août. Les Athéniens seuls y étaient reçus, 'kiut sexe, tout Age, toute condition , y avaient droit. Les étrangers en étaient absolument exclus. Il fallut qu’Hcrcule, Castor et Pollux se lissent adopter par des Athéniens pour y être admis : encore ne le furent-ils qu’aux petits mystères. Je m’arrêterai principalemont aux grands , qui se célébraient à Éleusis.
Ceux qui demandaient i y être initiés étaient obligés de se puriller auparavant par les petits mystères, en se lavant dans la rivière d'ilisse, en faisant certaines prières , offrant des sacrifices, et surtout en vivant dans la continence pendant un intervalle de temps qui leur était marqué. On employait ce tempsA les instruire, des principes et des éléments de la doctrine, sacrée des grands mystères.
Quand te temps de s’y faire initier était venu, on les faisait entrer dans le temple , et la cérémonie se faisait de nuit , pour inspirer plus de respect cl de frayeur. f.A se pas.saicnt des choses bien merveilleuses. On avait des visions , ou entendait des voix extraordinaires ;;
( « Mul(« nimia divinaque vidcnlur Albcna» Mm pepe- O lisse , alque io viUm homlnum aitullve : lum uihll « UuB mit m) tteriU . quibiu ex agrestl immaiiiiiue vMà « cicuUi ad bumaniUlem et mUIgnti tuinus , iniUdquo ut « Ap|n>)tenlur. revert prindpia vite cognovimus. » ^Cic. lib. 2, de Letj. ii. 30.)
« Teque . Ceree. et Libéré . qaerum soera , eicut npi- « niones bominum ac rcHglone* feriMii. longé maximisai’ m' que occulUssimIs reremonlis coiitineulur : a quibus inl- « tu vUv alqiie virlùs . Icgum , morum . inansuetudiuU . U bumanHatis exempta huminibus et civItAlIbiix data ac n dispcrtiia esw «üninlur. » (Id. in Icrr. de $nppUc. II. 180.)
«Q grand éclat de lumière dissipait tout d'un coup les ténèbres, et, disparaissant bieotét après , augmentait i’horreur de U nuit : des spectres, des coups de tonnerre, un tremblement de terre, achevaient de répandre lo tei^ reur. Le récipiendaire, glacé de crainte et tout couvert de sueur, écouhiil en tremblant la lecture de certains livres mystérieux , si pourtant en cet état il pouvait rien écouter. Ces cérémonies nocturnes donnaient lieu à bien des désordres, que la loi austère du silence imposée aux initiés servait é couvrir ’, comme le marque saint Grégoire de Mazianze. Que ne peut point la superstition sur l’esprit humain, quand une fois l’imagination est ëchauffée ! Celui qui présidait à la cérémonie s’appelait hiérophante, et il était revêtu d’un babil singulier : il ne lui était point permis de se marier. Le premier qui Ol cette fonction, et que Cérés môme en instruisit, fut Eumoipus, dont les successeurs, par celte raison, sont nommés Eumolpides. Il avait trois collègues, l’un qui tenait un flambeau ; un héraut , destiné apparemment à prononcer certaines paroles inyslérieoses ; et un troisième, qui servait à l’autel ‘.
Ouire ces oITiciers, il y avait un des premiers magistrats de la ville préposé pour veiller à l’exacte observance des cérémonies de celle fête ; il s’appelait le roi : c’était un des neuf archontes. Il était chargé du sein d’offrir les prières et les sacriGces. Le peuple lui donnait quatre adjoints*, dont l’un était choisi dans la famille des Eumolpides , le second dans celle (les Céryces , et les deux derniers dans deux autres flunilles ; enfin dix autres ministres le soulageaient dans toutes ses fonctions, et surtout dans celle d'offrir des sacrifices *, d’où ils tirèrent leur nom.
Les Athéniens faisaient initier leurs enfants de l’un et de l’autre sexe dans ces mystères de fort bonne heure, et se seraient regardés comme criminels, s’ils les avaient laissés mourir
, ' Oiotv ÉXiuffty T«vT«, St Twv atwiru/xivoiv, ttet!
viwKJÎç ovTuy ùlÎM'j, cxôjrroct. ra de tacr.lumin.
* Axiov^oc, Kiipuî.
* ^iriufttQTcd.
sans leur procurer cet avantage. L'opinion commune était que celle cérémonie était un engagement à mener une vie plus pure et plus réglée, qu’elle attirail une protection particulière des déesses au service desquelles on s’élail dévoué ‘, et qu'elle procurait même pour l’autre vie un bonheur plus complet et plus assuré ; au lieu que ceux qui n’avaient point été initiés, outre les maux qu’ils avaient é craindre pour celle vie, étaient condamnés, après leur descente aux enfers, h demeurer éternellement dans la boue et l’ordure. Diogène le cynique n’en croyait rien * ; cl comme ses amis l'exhorlaienl, par crainte d'un tel malheur, à se faire initier avant sa mort ; « Quoi ! dit-il, Agésilas et Épamiuondas se- « ronl dans lu boue et le fumier pendant que « les plus vils Athéniens, parce qu’ils auront « été initiés , auront une place distinguée « dans les Iles dus bienheureux ! » Socrate ne fut pas plus crédule. Il ne sc fil point initier dans ces mystères ; et peut-être fut-ce une des raisons qui rendirent sa religion suspecte.
Ceux qui n’étaienl pas initiés ne pouvaient point entrer dans le temple de Cérés * ; et l’on voit , dans Tite-Live, que deux Acarnaniens , y étant entrés le jour de la fêle en suivant la foule , quoique ce fût par mégarde et sans mauvais dessein , furent mis impitoyablement à mort. C’était aussi un crime capital de divulguer les secrets et les mystères de celle fêle. C’est pour celle raison que Diagotele Mélien fut proscrit, et sa tête mise à prix. Il en pensa coûter la vie au poêle Eschyle pour eq avoir parlé trop ouvertement dans quelqu'une de scs tragédies. Ce fut aussi ce qui causa ta disgréce d’Alcibiade *. On fuyait comme un maudit çt comme un excommunié quiconque avait violé ce secret. Pausanias ', en plusieurs endroits où il parle du temple d’Éleusis et des cérénoonics
« C<*rès et Proserpine.
■ Diog. Lacrt. lib. 6, png. 389
ï Uv.Ilb.3l,n. H.
* Est et fidcU liHa sileolio
Merces. Vetabo , qui Cererls saerain Vulgftril arcanc, sab Isdem SK trabibus , K’agilcroque i»ecum SuUat phasolum.
(IIohat. Od. 2 , lib. 3.)
> Lib i . pag. 2Ccl îi.
qui s'y pratiquaienl, s'arrête tout court, et marque qu'il n'en peut pas dire davantage, parce qu'il a eu en songe une vision qui le lui a défendu.
Cette fêle , la plus célèbre de toute l'antiquité profane, durait neuf jours. Elle commençait le quinzième du mois boédromion. Après quelques cérémoiiies observées les premiers jours , et quelqueai sacriQccs offerts aux déesses, le qualriénip, vers le soir, se faisait la procession de la corbeille, qui était portée sur un char ' traîné lentement par des bœufs, et suivie d'une grande troupe de femmes athéniennes. Elles portaient toutes des corbeilles mystérieuses, remplies de diverses choses qu'on tenait fort cachées, et couvertes d'un voile de pourpre. Cetle cérémonie représentait la corbeille où Proserpine avait mis les fleurs qu'elle venait de cueillir lorsque Piuton l'enleva.
Le cinquième jour était appelé If jour des flambeaux, pareeque la nuit de ce jour hommes et femmes en portaient , pour imiter l'action de Cér<'‘S, qui, ayant allumé un flambeau aux feux du mont Etna, allait errant de côté et d'autre pour chercher sa Hile.
Le sixième jour était le plus célèbre de tous. Il s'appelait lacchus : c'est le même que Barchus, lils de Jupiter et de Cérés. On portait la statue de ce dieu en grande cérémonie. Il était couronné de myrte, et tenait un flambeau i la main. La procession partait du Céramique, passait à travers les places de la ville, et continuait sa marche jusqu'à Eleusis. Le chemin qui y conduisait s'appelait la voie sacrée. On passait la rivière du Céphise sur un pont. Cette procession était très-nombreuse * , et il s'y trouvait ordinairement jusqu'à trente mille personnes ’. Le temple d'Eleusis , où elle se rendait, était assez grand pour contenir toute cette multitude; et Strabon dit qu'il avait l'étendue des théâtres, où l'on sait qu'il teiuiit beaucoup plus de monde. Tout le chemin retentissait du son des trompettes, des clairons etdcsaulres instruments. On chantait des hymnes à l'honneur des déesses, cl ce chant était
^ Tanlaque EleosiDC tnatrU vulvrntia plausira.
Gtorf ’*►' ■* - «iw 1
* lirrod. lib S.cap. 6Ô.
- I.il). î) , jwg. 'JUâ.
accompagné de danses et de marques de joie extraordinaires. La roule que j'ai marquée, par la voie sacrée et par le Céphise, était la roule ordinaire; mais depuis que les I.acédémoniens, dans la guerre du Péloponnèse, eurent fortiflé Décélie, les Athéniens furent obligés de conduire leur procession par mer ; .Alcibiade rétablit l'ancienne coutume.
Le septième jour était consacré par les jeux et les combats gymniques. La récompense du vainqueur était une mesure d'orge, apparemment parce que c'était à ÉIcusis que Cérés avait d'abord enseigné le moyen de faire venir l'orga et d'en user. Les deux jours suivants étaient destinés à certaines cérémonies particulières, qui sont peu importantes et peu remarquables.
Pendant que cette fête durait , il était défendu, sous de très-grandes peines, d'arrêter qui que ce fût pour le mettre en prison, ni même de présenter aux juges aucune requête. Elle se célébrait régulièrement de cinq ans en cinq ans, c'est-à-dire après quatre ans révolus; et l'histoire ne marque point qu'elle ait jamais été interrompue, si ce n'est lors de la prise de Thèbes par Aleiandrc-le-Grand '. Les athénioas , tout prés alors de célébrer les grands mystères , furent tellement affligés de la ruine de celle ville, qu'ils ne purent se résoudre, dans un si grand deuil , à solenniser une fêle qui ne respirait que la joie et l'allégresse. Elle continua jusque sous les empereurs chrétiens •. Valentinien avait résolu de l'abolir ; mais Prétextât, proconsul de la Grèce, lui représenta d'une manière si vive et si touchante la douleur que causerait à tous les peuples l'abolition de celte fêle , qu'il la laissa encore subsister. On croit que ce fut le grand Théodose qui l'abolit entièrement, aussi bien que toutes les autres cérémonies païennes.
Aiticle II. — Des acscees , des deaclbs, cir.
Rien n'est plus commun dans l'histoire ancienne que d'entendre parler d'oracles, d'augures, de divinations. On ne faisait point de guerre, on n'envoyait point de colonies , on n'cntreprenail, soit en public, soit en particu-
* Plut, in Alei. pa($.
* Zoiiiii. b»«i. lili. i.
lier, aacane affaire qui fftt de quelque consé- | aveugle les puérililës les plus ridicules' Faire
qucnce, sans avoir auparavant consulté les dieux. C'était une coutume généralement établie cher tous les peuples, Égyptiens, Assyriens , Grecs , Bomains : ce qui marque sans doute, comme je l'ai déjà observé, qu'elle venait d'une ancienne tradition , et qu'elle avait pris son origine dans la religion même cl dans le culte du vrai Dieu. En effet , on ne peut douter qu'avant le déluge Dieu ne manifestât aux hommes ses volontés en différentes manières , comme il l'a fait depuis à son peuple , tantôt par lui-méme cl de vive voix, tantôt par le ministère des anges ou par des prophètes qu'il inspirait, d'autres fuis par des apparitions ou par des songes. Quand les enfants de Noé se partagèrent en différents pays, ils y portèrent celle tradition, qui s'y conserva toujours, mais qui fut altérée et corrompue par les ténèbres de l'idolâtrie. Aucun des anciens n'insiste plus sur la nécessité de consulter les dieux en tout par les augures et par les oracles, que Xénophon ; cl il fonde cette nécessité, comme je l'ai remarqué ailleurs plus d'une fois, sur un principe puisé dans les lumières de la raison la plus épuréê. Il représente en plusieurs endroits que l'homme, par lui-méme, ignore le plus souvent ce qui lui est utile ou pernicieux; que, loin de pouvoir percer dans l'avenir, le présent même échappe à sa vue, tant elle est courte et bornée ; qu'il est arrêté dans ses plus grands projets par les plus légers obstacles; que la Divinité seule, à qui tous les siècles sont ouverts', peut lui faire connaître sûrement l'avenir ; qu'elle seule peut lui faciliter le succès de ses entreprises; et qu'il est raisonnable de croire qu'elle accorde ses lumières et sa protection à ceux qui lui rendent un hommage plus pur, qui l'invoquent dans tous les temps avec plus de constance et de fidélité, et qui la consultent avec plus de sincérité et de bonne foi.
( I. — Des acgcebs.
Quelle honte pourla raison humaine, qu'un principe si lumineux l'ail conduite à des raisonnements si pitoyables sur tout- ce qui concerne la science des augures et des aruspires , cl lui en ail fait embrasser avec un respect
dépendre les plus importantes affaires de l'élct du chant d'un oiseau, du côté droit ou gauche où il a été aperçu , de l'avidité des poulets à manger, de l'inspection des entrailles des bêles, du bon état et de l'inlégrilé du foie, qui, scion eux, disparaissait quelquefois tout à coup, cl ne laissait aucune trace ni aucune marque qu'il eût jamais subsisté ! Ajoutez à toutes ces observations superstitieuses les rencontres fortuites, les paroles dites au hasard et ensuite tournées en bon on mauvais présage , les pressentiments, les prodiges, les monstres, les éclipses, les comètes, tons les phénomènes extraordinaires, les accidents imprévus, et une infinité d'autres choses pareilles.
Comment a-t-il pu arriver que tant de grands hommes, tant d'illustres généraux, tant d'habiles politiques, et même tant de savants philosophes, aient donné de bonne foi dans des rêveries si absurdes? Plutarque surtout ', si estimable d'ailleurs, me fait pitié par son asservissement aux usages les plus insetvsés des cérémonies païennes, et par sa ridicule crédulité pour les songes, les signes, les prodiges. Il avoue quelque part qu'il s'abstint longtemps de manger des œufs, à cause de quelque songe qu'il avait en, et qu'il n'a pas jugé à propos de noos apprendre.
Les plus sensés d'entre les païens savaient bien ce qu'il fallait penser de tout ce qui regarde l'art de la divination, et ils en parlaient entre eux , et souvent même en public , de la manière du monde la plus méprisante et la plus propre à en faire sentir le ridicule. Caton *, ce grave censeur, ne croyailpasqu'un aruspiccen pûtregarder un autre sans rire. Annibal admira la simplicité de l’rusias , à qui il conseillait de donner la bataille , et qui en était détourné par l'inspection des entrailles d'une victime. Quoi ! lui dit-il, vous en croyez plutôt le foie d'une bête qu'un vieux capitaifle comme moi? Marcellus *, qui avait été cinq fois consul , et qui était augure, disait avoir trouvé un bon moyen de ne pas être arrêté par le vol sinistre des
* Plut. Sympos. lib. S» quttst. 3 . pAg. G3ô
* Clc. lib. i , de Divin, n. 5. — M. n. 52.
3 Itl. ibid. Il 77.
oispanx : c'éiait «ic tenir <sn litüTC bien close et bien fermée.
Cicéron s’en eipliquc sans ambiftuilé et sans mt^nagement. Personne n'ÿ'lail plus capable d'en parler pertinemment que lui, comme le remarque M. Morin dans la dissertation qu'il n faite sur ce sujet Adopté dans le collège des augures, il avait eu la connaissance de leurs secrets les plus cachés, et toutes les facilités possibles pour étudier cette science à fond ; et il parait qu’il l’avait fait par les deux livres qu’il nous a laissés de la üivination, où l’on peut dire qu’il a épuisé la matière. Dans le second, où il réfute son frère Qiiintus, qui avait pris le |Hirli des augures, il comiuit et détruit ses faux raisonnements avec une force , et en même temps avec une finess»! et une délicatesse de raillerie qui ne laissent rien à désirer; et il démontre, par des preuves plus convaincantes les unes que les autres, l’inutilité de cet art, sa fausseté, ses contrariétés, son impossibilité Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’au milieu de tout cela il ne laisse |mis de blAmer les généraux et les magistrats qui, dans les occasions importantes, en avaient méprisé les pronostics, et de soutenir que cet usage, tout abusif qu’il était, selon lui, devait cependant être respecté par rapport il la religion et A la prévention des peuples.
Tout ce que j’ai dit jusqu’ici fait voir que le paganisme était partagé en deux sortes d’hommes , qui détruisaient presque également In religion; les uns par le respect superstitieux et aveugle qu’ils témoignaient pour les augures , les autres par le mépris irréligieux avec lequel ils s’en moquaient.
I.e principe des premiers , fondé d'un côté sur l'ignorance et l’impuissance de riiomme dans les afl'aires de la vie, cl de l’autre sur la prescience de la Divinité et sa providence toute-puissante, était vrai ; mais la conséquence
< Hém. de l’Acad. do BdlnA^nm. lam. 1, pog. ^1.
• « Errabtl niullis in rebui inlhiuilas : qiiaiii vcl usu « jani. Tel doclrinA, Tel TelusUle immuleleni Tiilenius. 4. Reilnelur aiilem et ad oplnioneni Tulgl . ad magnai nll- « lilalei reip. maa , religio. dliriplina , Jua augarum , col- « legil aucloriiaa. Nec Terô non omni aupfilicio digiii « P. Claudiua, L. Junlus cûniulri, qui contra auiptcia nao vigârunl. Parendiim rnim fuit religlonl. nec paIHui « moi lam rmilumaclter rrpudiandus. a {Clc. Dirfn. lib.â.n. 70.71.)
qu’ils en timientpour les augures était fausse. Ils auraient dù montrer qu’il était certain que la Divinité avait elle-même établi ces signes exiérieurs pour manifester ses desseins , et qu’elle s’était engagée ù y être lidélc en toutes les occasions ; mais il n’y avait rien de tel ; ces augures et ces aruspiccs étaient l’elTet et l’invention de l’ignorance, de la témérité, de 1a curiosité, et de toutes les passions de riiomme, qui prétendait interroger Dieu , et l’obliger à lui répondre sur toutes ses fantaisies et sur ses entreprises les plus injustes.
les autres, qui dans le fond ne croyaient rien de tout ce que la science des augures prescrivait , ne laissaient pas d’observer ces piiéririlcs cérémonies par politique, alin de mieux s’assujettir l’esprit des peuples et de les conduire à leurs lins par la superstition. Mais par le mépris qu’ils faisaient des augures , et par la conviction intime où ils étaient de leur faus.scté, ils étaient conduits à nier la Providence divine et A mépriser la religion même, ()u’ils regardaient comme inséparable de toutes ces absurdités, qui In rendaient en effet ridicule et indigne de tout homme sen.sé.
Les uns et les autres se sont conduits de la sorte, parce qu'ayant méconnu le Créateur, et n’ayant pas proiité de la lumière naturelle qui devait le leur faire connaître et adorer, ils ont mérité d’être livrés A leurs propres ténèbres et A un sens réprouvé ; et si la véritable religion ne nous avait éclairés , nous donnerions encore aujourd'hui dans les mêmes superstitions.