‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 15 sur 125 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DF. CE Ql'l REGARDE LES SCIE.NCES ET LES ARTS.

Les Egyptiens avaient l’esprit inventif, mais ils le tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l’Égypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait contribuerà perfectionner l’esprit et 6 rendre la vie commode et heureuse, les inventeurs de choses utiles recevaient , et de leur vivant, et après leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. C’est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures , et les a fait regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peujjles où l’on voie des bibliothèques est celui d’Egypte. Le titre qu’on leur donnait inspirait l’envie d’y entrer et d’en pénétrer les secrets : on les appelait le trésor des remèdes de l'âme'. Elle s’y guérissait de l’ignorance , la plus dangeurcusc de ses maladies , et la source de toutes les autres.

Comme leur pays était uni , et leur ciel toujours pur et sans nuages , ils ont été des premiers à observer le cours des astres. Ces observations les ont conduits à régler le cours*

' iarpitov.

■ Od De fera pas surpris que les Égjpllens , les plus anciens obscrrnleurs du luonde , soicnl parvenus i celle

de l’année sur celui du soleil; car chez eux, comme le remarque Diodore , dans les temps les plus reculés , l’année était composée de trois cent soixante-cinq jours et six heures.

Pour reconnaître leurs terres , couvertes tous les ans par le débordement du Nil, les Égyptiens ont été obligés de recourir à l’arpentage , qui leur a bientôt appris la géométrie. Ils étaient grands observateurs ^dc la nature , qui , dans un pays si serein , et sous un soleil si ardent , était forte et féconde. C’est aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine.

On n’abandonnait point au caprice des médecins la manière de traiter les malades. Ils avaient des régies fixes, qu’ils étaient obligés de suivre; et ces règles étaient les observations anciennes des habiles maîtres , qui étaient consignées dans les livres sacrés. En les suivant, ils ne répondaient point du succès : autrement, on les en rendait responsables, et il y avait contre eux peine de mort. Cette loi était utile pour réprimer la témérité des charlatans , mais pouvait être un obstacle aux nouvelles découvertes et ù la perfection de l’art. Chaque médecin, si l’on en croit Hérodote ', se renfermait dans la cure d’une seule espèce de maladie : les uns pour les yeux , d’autres pour les dents , et ainsi du reste.

Ce que nous avons dit des pyramides , du labyrinthe , de ce nombre infini d’obélist|ues , de temples, de palais, dont on admire encore les précieux restes dans toute l’Égypte , et dans lesquels brillaient ù l’envi la magnificence.des princes qui les avaient construits; l’habileté des ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des ornements qui y étaient ré|>andus, la justesse des proportions et des symétries qui en faisaient la plus grande beauté; ouvra-

connaUMOce , si l'on fsil réflexion que l'annSe lunaire , donl se servaienl les Grecs el les Romains , loul incommode et tout informe qu'elle parait . supposait ntianmoins la connaissance de l'année solaire , telle que Diodore de Sicile l'attribue aux ÊgypUens. On verra du premier coupd'œil. en calculant leurs Intercalations, que ceux qui avaient été les aulcurs de celle forme d'année avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq jours il fallait ajouter quelques heures pour se retrouver avec le soleil. Us se trompaient seulement en ce qu'ils croyaient que c’était six heu. res juste, au lieu qu'il s'en faut prés de orne minutes.

* Lib. 3. cap. St.

ges dans plusieurs desquels s’esl eonsenée jusqu’à nous In vivneilè même des couleurs malgré l’injure du lemps , qui amorlil el consume loul à In longue : tout cela , dis-je , montre à quel point de perfection l’Egypte avait porté l’arcliitccture , la peinture , la sculpture , et tous les autres arts Ils ne faisaient pas grand cas ni de celte partie de la gymnastique ou palestre , qui ne tendait point à procurer au corps une force solide et une siinlé robuste; ni de la musique *, qu’ils regardaient comme une occupation nonseulement inutile , mais dangereuse , et propre seulement à amollir les esprits.

CHAPITUE V.

DES LABOCEECRS, DES P.lSTEl'HS, DES ARTISANS.

Les laboureurs, les pasteurs, les artisans, qui formaient les trois conditions du bas étage en Egypte ’ , ne laissaient pas d’y être fort estimés, surtout les laboureiirs.el les pasteurs. Il fallait qu’il y efll dos emplois et des personnes plus consiilérables , comme il faut qu’il y ail des yeuï dans le corps ; mais leur éclat ne fait pas mépriser les bras , les mains , les jambes, rii les parties les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres, les soldats, les savants, avaient des marques d’honneur particulières ; mais tous les métiers, jusqu’aux moindres, étaient en estime, parce qu'on ne croyait pas pouvoir sans crime mépriser des citoyens dont les travaux , quels qu’ils fussent , contribuaient au bien public.

lue autre raison supérieure leur avait pu d’abord inspirer ces sentiments d’équité et de modération, qu'ils conservèrent long-temps. Comme ils descendaient tous d’un même iiére , qui était Cham , le souvenir de celle origine commune, encore récente, étant présent i l’esprit de tous dans les premiers siècles , éta-

• Diod. lib. 1 . psg. 73.

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> Diod. Uü. 1 , pag. 67 , 06.

blit parmi eux une cs|^e d’égalité qui leur faisait dire que toute l’Égypte était noble. En eCfel la différence des conditions , el le mépris qu’on fuit de celles qui paraissent les plus basses , ne vient (jue de réloignemcnl de la tige j commune , qui fuit oublier que le dernier des roturiers, si l'on veut remonter à la source, descend d’une famille aussi noble que les plus grands seigneurs.

Quoi qu'il en soit, en Egypte nulle profession n’était regardée comme basse et sordide. Par ce moyen tous les arts venaient à leur perfection. L’honneur, qui les nourrit, sc mêlait partout. La loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne pouvait ni en avoir deux , ni changer de profession. On fai.sait mieux ce qu’on avait toujours vu faire , et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance ; el chacun , ajoutant sa propre expérience à celle de sc's ancêtres, avait bien plus de facilité à exceller dans son art. D'ailleurs celte coutume salutaire, établie anciennement dans la nation cl dans le pays , éteignait toute ambition mal entendue , el faisait que chacun demeurait content dans son état, sans aspirer, par des vues d'intérêt, de vauilé ou de légèreté, à un ]>lus haut rang.

C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières que chacun imaginait dans son art pour le conduire à sa perfection , et pour con- | tribuer ainsi aux commodités de la vie et à la i facilité du commerce. J'avais d'abord regardé ' comme une fable ce que Diodore ' rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient, par une fécondité artilicielle, faire éclore des poulets sans faire couver les œufs par des poules; mais tous les voyageurs modernes atlesleut la vérité de ce fait, qui mérite certainement d'ê^ tre observé, et que l'on dit aussi n'être pas inconnu en Europe. .St'lon leurs relations , les Égyptiens mettent les œufs dans les fours auxquels ils savent donner un degré de chaleur si tempéré , el qui se rapporte si bien à la chaleur naturelle des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi forts que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps propre à cette opération est depuis la lin de décembre jusqu'à la fin d'avril , la chaleur étant excessive en

■ Diod. lib. ) . pag. G7.

Égypte tout le reste de l’année. Pendant ces quatre mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui ne réussissent pas tous, à la vérité , mais qui ne laissent pas de fournir à peu de frais une quantité prodigieuse de volailles. L'habileté consiste à donner aux fours un degré de chaleur convenable , et qui ne passe pas une certaine mesure. On emploie environ dix jours pour échauffer ces fours, cl autant à peu prés pour faire éclore les œufs. C’est une chose divertissante, disent les relations, que de voir éclore ces poulets, dont les uns ne montrent que la tète, les autres sortent de la moitié du corps, et les autres tout-à-fait; et dès qu’ils sont sortis , ils courent au travers de ces œufs ; ce qui fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de Corneille Le Bruyn ' , ce que les différents voyageurs ont écrit sur ce sujet. Pline * en fait aussi mention; mais il parait qu’au lieu de fours les Égyptiens anciennement faisaient éclore les œufs dans du fumier.

J’ai dit que les laboureurs surtout, et ceux qui prenaient soin des troupeaux, étaient fort considérés en Égypte , à l'exception de quelques contrées, où les derniers n’étaient point soufferts. Eu effet c’est à ces deux professions qu’elle devait ses richesses et son opulence. C’est une chose étonnante de voir ce que le travail et l’adresse des Égyptiens liraient d’un pays dont l’étendue n’était pas fort considérable, mais dont le fonds était devenu, par le bienfait du Mil et par l’industrie laborieuse des habitants, d’une merveilleuse fécondité.

Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l’allenlion de ceux qui gouvernent sera tournée vers le bien public. La culture des terres et 1a nourriture des animaux seront une source inépuisable de biens cl d'avantages partout où, comme en Égypte, on .se fera un devoir de les soutenir et de les protéger par principe d'état cl de politique : et c’est un grand malheur qu’elles soient loraWîos maintenant dans un mépris général , quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et même les délices de la vie à toutes les conditions que nous regardons comme relevées. «Car,» dit M. l’abbé Fleury dans son admirable livre des Mœurs

> Tom. 2 . pag. Mi.

* I.ib. 10 , cap. 51.

des Israélites , où il examine à fond la matière que je traite, « c’est le paysan qui nourrit les « bourgeois, les officiers de justiceetdcfinancc, « les gentilshommes , les ecclésiastiques ; cl , « de quelque détour que l’on se serve pour con- « verlir l’argent en denrées, ou les denrées en « argent, il faut toujours que tout revienne aux « fruits de la terre et aux animaux qu'elle nour- « rit. Cependant, quand nous comparons cn- « semble tous ces différents degrés de condi- « lions, nous mettons au dernier rang ceux qui « travaillent à la campagne ; et plusieurs csli- « ment plus de gros bourgeois inutiles sans « force de corps, sans industrie, sans aucun mé- « rite, parce qu’ayant plus d’argent ils mènent « une vie plus commode et plus délicieuse.

« Mais , si nous imaginons un pays où la « différence des conditions ne fût pas si grande; « où vivre noblement ne fût pas vivre sans « rien faire, mais conserver soigneusement sa « liberté , c’est-à-dire n’élrc sujet qu'aux lois « et à la puissance publique , subsister de son « fonds sans dépendre de personne, et se con- « tenter de peu plutôt que de faire quelque « bassesse pour s’<'nrichir; un pays où l'on mé- « prisât l'oisiveté, la mollesse et l'ignorance des « choses nécessaires pour la vie , et où l’on fit « moins de cas du plaisir que de la santé cl de « la force du corps, en ce pays-là il serait bien « plus honnête de labourer ou de garder un « troupeau que de jouer ou se promener toute B la vie. » Or il ne faut point recourir à la république de Platon pour trouver fles hommes en cet étal. C’est ainsi qu’a vécu la plus grande partie du monde pendant près de quatre mille ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, les Grecs, les Romains, c’est-à-dire les nations les plus policées , les plus sages , les plus guerrières , les plus éclairées en tout genre. Elles nous apprennent toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du soin des trou|>eaux : dont l’une, sans pailer dn chanvre et du lin d’où l’on lire fes toiles , nous fournit, par les grains , les fruits, U s légumes, une nourriture non-seulement abondante , mais délicieuse ; et l’autre , outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen des cuirs et des étoffés.

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L’intention des princes, pour l’ordinaire, et leur intérêt cerlainement, est qu’on ménage et qu'on favorise les gens de la campagne , qui soutiennent à la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui supportent une grande partie des charges du royaume ; mais les bonnes intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable et impitoyable avidité de ceux qui sont chargés du recouvrement de leurs deniers. L'histoire nous a conservé une belle parole de Tibère à ce sujet. Lu gouverneur du pays môme dont nous parlons ici \ c’est-à-dire de l'Égypte, ayant augmenté l'imposition annuelle que payait la province , sans doute pour faire sa cour à l'Empereur, et lui ayant envoyé une somme plus considérable qu’à l’ordinaire, Tibère, qui, dans ses premières années, pensait ou du moins parlait bien , lui répondit que son intention était qu'on tondit ses brebis , et non qu’on les écorchàtK

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