‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 16 sur 125 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DE LA FÉCONDITÉ DE l’ÉGYPTE.

Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières à l’Égypte, et de l’abondance du blé qui y croissait.

Papyrus C’est une plante qui pousse quantité de tiges triangulaires hautes de six ou sept coudées. Les anciens ont écrit d’abord sur des feuilles de palmier, puis sur des écorces d’arbre, d’où est venu le mot liber : après cela sur des tablettes enduites de cire, où l’on imprimait les caractères avec un poinçon qui avait un bout aigu pour écrire , et l’autre plat pour effacer : ce qui a donné lieu à cette expression d’Horace ^

Sœpè stylum vertas , ilerùm quœ digna legi sinl Scripturus.

qui signiGe que , pour faire un bon ouvrage ,

• Diodor. Ub. 57 , pag. 608.

• KeipivOcu f*oü t« 7rpô6aT«, «>V oOx ànoÇvpetT-

Qui i^oÛAoftat.

s Plin. lib. 13 . c. 11.

• Salir. 10, Ub. 1.

il faut beaucoup effacer , beaucoup corriger. EnOn on introduisit l'usage du papier. C’était des feuilles propres à écrire , faites de l’écorce de la plante dont nous parlons, papyrus, appelée autrement byblus :

Nondutn flumineas Memphis conlexcre byblos

Noverat'.

Merveilleuse invention dit Pline , qui est d’un si grand usage dans la vie, qui fîxe la mémoire des faits, et qui immortalise les honùmes! Varron l’attribue à Alexandre-le-Grand, lorsqu’il bâtit Alexandrie : mais elle est bien plus ancienne que lui ; il ne Gt que la rendre plus commune. Le môme Pline ajoute qu’Euméne, roi de Pergame, substitua le parchemin au papier, par jalousie contre Ptolémée , roi d’Egypte, se piquant de l’emporter par ce moyen sur sa bibliothèque , dont les livres n'étaient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de bélier préparée pour écrire ; on l’appelle pergamenum, à cause qu’il a été inventé par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont sur du parchemin, ou sur du vélin , qui est une peau de veau plus délicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir comment notre papier, qui est si blanc et si Gn, se fait de vieux haillons et de sales chiffons qu’on ramasse dans les rues. La plante nommée papyrus servait aussi à faire des voiles de vaisseau, des cordages, des habits, des couvertures, etc.

Linum. Le lin ’ est une plante dont l’écorce est pleine de Glets qui servent à faire de la toile déliée. On avait en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer et le travailler, les Gis qu’on en lirait étant d’une si grande Gnesse, qu’ils échappaient presque à la vue. Les prêtres ' n’y étaient vêtus que de lin, et jamais de laine, et c’était aussi l’habillement ordinaire des personnes considérables. On en faisait un grand commerce, et il s’en transportait beaucoup ' dans les pays étrangers. Ce travail occupait un grand nombre de personnes en Égypte , sur-

* Lucan.

* « Postca proiniscuè patuil usus rci , quà constat immortalitas hominum... Charta: usu maximë humanitas constat in memorià. »

» Plin. lib. lU, cap. 1.

(oat parmi les femmes, comme on le voit dans l'endroit d'Isalc où ce prophète menace l’Égypte d’une affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les travaux : ConfuiiJeiilur gui operabantur lintim, peclentes et texenles sub~ tilia'. On voit aussi dans l’Écriture que l’un des effets de la prèle que Moïse flt tomber en Kgypte fut de ruiner tout le lin qui commençait déjà à monter en graine : c’était au mois de mars.

Byssu$*. C’était une autre espèce de lin’, extrêmement fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. Il était fort cher, et il n’y avait que les gens riches et aisés qui s’en vêtissent. Pline, qui donne la première place au lin incombustible, mctcclu’i-ci après, et dit* qu’il servait à la parure et à l’ornement des dames. 11 parait, par l’Ecriture sainte, que c’était de l’Égypte surtout qu’on tirait les toiles composées de cette espèce de lin : byssus varia de Egypto texia est tibi

Je ne parle point du lotus, plante fort commune et fort estimée en Égypte, dont la graine servait autrefois à faire du pain. Il y avait un autre lotus en .\frique , qui a donné son nom aux Lotophages, parce qu’ils vivaient du fruit de cet arbre, fruit d’un goût si délicieux, s’il en faut croire Homère *’, qu’il faisait oublier à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la patrie , comme Ulysse l’éprouva à son retour de Troie.

En général les légumes et les fruits étaient excellents en Egypte , et auraient pu, comme Pline 1e remarque, sullire seuls pour la nourriture, tant la bonté et l’abondaucc en étaient grandes’: et en effet les ouvriers ne vivaient presque d’autre chose, comme on le voit dans ceux qui travaillaient aux pyramides.

Outre ces richesses champêtres, le Nil, par

* is. in.9. - Kiixl. 9,31.

* IMiii. Ibid.

* Il C5l gi'n^rnlrmcnt rcfonmi aujourd'hui que le byssu$

le cotoD. L'Kgyptc fsUen ce momeot un as&ez grand

commerce de ce produit. E. B.

« « ProxiniUÂ bysaino, mulienim tnaiiraè dclicUs... gonilo. »

» Kzcch. 27.

« Odys. lib. 9. v. 84-102.

T « .1ôg)ptu5 frugum quidem fertilisaima . sed ut propè aola iis carcre pos.<ih , laiilA est ciborum ex herbis abundanlia » (Piin. . Ub. 21 , cap. Ib.j

la pêche et par la nourriture des troupeaux , fournissul la table des Égyptiens de poissons exquis de toute espèce, et de viandes trt'S succuleides. C’est ce qui fit regretter si fort l’Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent dans le désert. Qui nous donnera de la chair à manger? disrdent-ils d’un ton )>laintif et séditieux*. y'ous nous souvenons des poissons que nous mangions en Égypte presque pour rien. Les concombres, tes melons, les poireaux, les ognons et l’ail nous reviennent dans l'esprit... Nous étions assis prés des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que nous voulions *.

Riais la grande et l'incomparable richesse de l’Egypte était le blé, qui la mettait en état, même dans des temps de famine presque universelle, de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans les temps postérieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le plus assuré de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie inventée contre saint Athanase, à qui l’on imputait d’avoir menacé d’empêcher à l’avenir que l’on ne transportât du blé d’Alexandrie à Constantinople, fil entrer en fureur contre ce saint évêque l’empereur Constaidin, parce qu’il savait que cette ville ne pouvait subsister sans les convois d’Égypte. C’est la même raison qui porta toujours les empereurs romains à prendre un si grand soin de l’Egypte, qu’ils regardaient comme la mère nourricière de Rome.

Cependant le même fleuve qui a mis cette province en état de nourrir et de faire subsister les deux villes du monde les plus peuplées, la réduisait quelquefois elle-même à une affreuse famine; et il est étonnant que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps d’abondance , avait mis en réserve des blés pour des années de stérilité, n’ait point appris à ces politiques si vantés à se prècautionner par une pareille industrie contre les variétés et les incertitudes du Nil. Pline le jeune, dans le panégyrique de ïrajan , nous fait une peinture admirable de l’extrémité où la famine réduisit cette province sous cet empereur , et de la généreuse libéralité qu’il fit paraître pour la soulager. On ne sera pas fâché d’en voir ici un

> Num. >1,4,6

< Eiod. ta, 5.

l'ilrail, qui rendra moins les expressions que les pens(^es.

L’Ktryple, dit J’linc, qui se {iloriliail de n'nvoir besoin, pour nourrir cl faire croître scs grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se croyait assuri'e pour toujours de le disputer aux terres les plus fertiles, fut condamnée Aune sécheresse inopinée, cl A une funeste stérilité , parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de l’abondance, beaucoup moins étendue qu’A l’ordinaire , avait laissé à sec la plupart des terres. Pour-lors elle implora le secours du prince , comme elle avait coutume d’attendre celui du fleuve'. Le délai ne dura que ce qu’il fallut de temps au courrier pour porter A Rome cette triste nouvelle ; et il semblait que ce malneur n’était arrivé que pour faire paraître avec plus d’éclat la bonté de César. C’était une ancienne cl commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les vivres qu’elle tirait d’Kgyptc. Celle nation vaine et fastueuse se vantait de nourrir, toute vaincue qu’elle était, ses vainqueurs , d'avoir leur sort entre scs mains, et de régler par son fleuve leur bonne ou mauvai.se destinée. Nous avons rendu nu Nil scs moissons, cl lui avons renvoyé ses convois *. Que rCgyplc apprenne donc , par son expérience, qu'elle ne nous est point nécessaire , mais qu’elle est notre esclave : quelle sache que ce n’est pas tant des vivres qu’elle nous envoie qu’un tribut qu’elle nous paie; et qu’elle n’oublie jamais que nous pouvons bien nous passer de l’Ëgyptc, mais que l’Égy pte ne peut point se passer de nous. C’en était fait de celle province si fertile , si elle eût encore été libre. Elle a trouvé un sauveur et un père dans son maître. Étonnée de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs, elle n’a su d’oti lui pouvaient venir ces richesses étrangères cl gratuites. I.a disette de peuples si éloignés de nous, et secourus si promptement , n’a servi qu’à faire mieux sentir quel

V « Inundalione . td c.st ubcrUite regiu Traudata , vie oprm Invooavit , ul volet amnem suum. »

• « Pererrbtieral antiquitiiv . urbein noviram nivl opibua Æsvpli ali suvtentariqur nonpovve. Superbiebat ventova et insolens natio, i]U(Wl viclorem quidem populuiii paverret tamen . quOdque In vuo lliinijne, in vois manibiis, vel abundantia no.vtra vcl famés esset. Reflidimus Nilo suas copias. Recepit rnimeiita quæ miserat. deportatasque uies- Ms revexlt. »

I avantage c’est que d’être sous notre empire.

I Le Nil' a pu , dans d’autres temps, couvrir d’une plus grande inondation les campagnes d’Egypte, mais il n’a jamais coulé plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel, content d’avoir mis A une telle épreuve et la patience des peuples, et la bonté du prince, rendre pour toujours A l’Égypte son ancienne fécondité!

Le reproche que Pline fait ici aux Éigyptiens, d’avoir une vaine cl folle complaisance dans les inondations de leur Nil , marque un de leurs caractères les jilus particuliers , et me fait souvenir d’tiii bel endroit d’Éïéchiel*, ou Dieu parle ainsi à Pharaon, l’un de leurs rois : « Je viens A loi, grand dragon, qui le couches O au milieu de les fleuves, cl qui dis : Le fleuve « est A moi , c’est moi qui l’ai fait , c’est raoin même (|ui me suis créé. » Ecce etjo ad le, Pharuo, re..T /Eijypli, draco magne, qui cubas in meilio Ihimiiium Inorum, cl diris : Meus est flurius, et ego feci eum, et ego feci memelipstim. Dieu voyait dan.v le cœur de ce prince un orgueil insupportable, un senlimciil de sécurité, de conliance dans les inondations du Nil , d’une entière iiidé|M'ndancc des influences du ciel, comme s’il n’eût dû les heureux effets <le celle inondalion qu’A scs soins et A ses travaux, ou A ceux de scs prédécesseurs : Meus est flurius, et ego feci eum.

Avant que de terminer celle seconde partie , qui regarde les mœurs des Égyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs A dilférents traits répandus dans l’hisloire d’ Abraham , de Jacob , de Joseph , de Moïse , qui confirment et éclaircissent une partie de ce que nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront la police parfaite qui régnait en Éigyple , soit a la cour, soit dans le reste du royaume ; la vigilance du prince , qui était averti de tout, qui avait un conseil réglé , des ministres choisis , des troupes toujours bien entretenues, et de toute sorte , infanterie, cavalerie, chariots armés en guerre ; des intendants dans toutes les provinces ; des gardes des greniers publics, des

* a Nilus Æsvptogaidemsrpc. sedgioriæ nostrsnuii* quam larsiur fluiit. u

• Ezech. 21) , V. 3 cl 0.

5Si

dispensateurs exacts du blé, qui le dislribuaicnt mireront plus que tout cela encore la crainte avec grand ordre ; une cour formée avec tous des menaces de Dieu ' , inspecteur de toutes les otOciers de la couronne , capitaine des gar- les actions , et juge des rois mêmes; et l’hordes, grand échanson , grand panetier, en un rcur de l'adultère , reconnu comme un crime mot tout ce qui compose la maison d'un prince capable de faire périr un royaume, et qui fait l’éclat d’une cour brillante. Us y ad-

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