‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 22 sur 125 · HISTOIRE ANCIENNE UES CARTIUGINOIS · texte numérisé non relu

HISTOIRE ANCIENNE UES CARTIUGINOIS

Je diviserai en dcu\ parties ce que j'ai à dire sur les Carlhagiuuis. Dans In première, je donnerai une idée générale des mœurs de ce peuple , de son caractère , de son gouvenicmenl , de sa religion, de sa puissance et de ses riches-

ses. Dans la s<H'onde , après avoir indiqué en peu de mois la manière dont Carlliage s’établit et s’accrut , je rapporterai les guerres qui l’ont rendue si célèbre.

PREMIÈRi: PARTIE.

CAnACTÊRE, UÜEURS, RELIGIO.N ET GOUVERNE.MENT DES CARTHAGINOIS.

S I. — CARTnAGK FOmHBB StR LR MODfeLB DB TVB , DORT BLLB ÉTAIT IIRR COLOMB.

Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, nonseulement leur origine , mais leurs mœurs , leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, leur goût et leur industrie pour le commerce, comme tonte la suite le fera connaître. Ils parlaient le même langage que les Tyriens, et ceux-ci le mémo que les Cananéens et les Israélites ' , c’est-à-dire la langue hébraïque , ou du moins une langue qui en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour l’ordinaire une significatlnn particulière. Hannon signifie gracieux, bienfaisanl; Didon , aima- W« ou ftien-aimee; Sophonisbe , elle gardera bien lesecretdesonmari. Ilsseplaisaicntaussi, par esprit de religion , à faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu’ils {lorlaient , selon le génie des Hébreux. Aniiibal , qui répond à

* Boebard , |>art. 2 , lib. S , cup. 16.

Ananias, signifie : Baal (ou le Seigneur)m’a fait grâce ; Asdrubal , qui répond à Azarias , signifie : le Seigneur sera notre secours. Il en est ainsi des autres noms , Adherbal , Maharbal , Mastauabal, etc. Le mot Poeni , d’où vient punique , est le même que Phœni ou Phéniciens, parce qu’ils tiraient Icuroriginede la Phénicie, ün a, dans le Pœnulus de Plaute, une scène en langue punique, qui a fort exercé les savants.

Mais ce qu’il y a de plus remarquable ici , c’est l'union étroite qui a toujours subsisté entre les Phéniciens et les Carthaginois*. Lorsque Cambysc voulut porter la guerre contre ces derniers , les Phéniciens, qui faisaient la principale force de son armée navale r lui déclarèrent nettement qu’ils ne |>ouvaicnl pas le serv ir contre leurs compatriotes ; et ce prince fut obligé de renoncer à son dessein. Les Carthaginois , de leur côté , n’oubliérent jamais

• Uerod. lib.-2,Mp.l7«ll9.

d'oii ils élaienl sorlis cl à qui ils dcvaieiil leur origine. Ils envoyaient régulièrement à Tyr* , tous les ans , un vaisseau chargé de présents, qui élaienl comme un cens et une redevance qu’ils payaient à leur ancienne patrie ; cl ils faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays , qu’ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus , aussi bien que la dtine des dépouilles et du butin qu’ils faisaient sur les ennemis, pour les offrir t Hercule , une des princi|iales divinités de Tyr cl de Carthage. Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre , les Tyriens , pour mettre en sûreté ce qu’ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs femmes cl leurs enfants , qui y furent reçus et enlrclcnas , quoique dans le temps d’uuc guerre fort pressante , avec une bonté cl une générosité telles qu’on aurait pu les attendre des |iércs et des mères les plus tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d’une vive et sincère reconnaissance font plus d’honneur à une nation que les plus grandes conquêtes cl les plus glorieuses victoires.

t II. — Riucioii DES Cunusiaou.

Il paraît , par plusieurs traits de l’histoire de Carthage , que ses généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir leurs entreprises par le culte des dieux. Amilcar , père du grand Annibal *, avant que d'entrer en Espagne pour y faire la guerre , eut soin d’offrir des sacrifices aux dieux. Son fils , marchant sur scs traces , avant que de partir de l'Espagne et de marcher contre les Humains , se transporte jusqu’à Cadix pour s’acquitter des vœux qu’il avait faits à Hercule, et il lui en fait de nouveaux , si ce dieu favorise son entreprise *. Après la bataille de Cannes, lorsqu’il fit savoir celle heureuse nouvelle à Carthage , il recommanda surtout qu’on eût soin de rendre aux dieux immortels de solennelles actions de grâces pour toutes les victoires qu’il avait remportées : Pro bis tanlis

■ Potrfa. pag. au. — QuinC Curt. lib. 4 , cap. S et 3.

> Uv. lib. 21 . n. 1. - Ibid. n. 21.

> Ub.2a,n. IL

toique Hctorüs vtrum em graXes dits nmnartalibus agi haberique.

Ce n’élairnt pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un soin religieux d’honorer la Divinité , on voit que c’était le génie et le goût de la nation entière.

Polybe ‘ nous a conservé nn traité de paix entre Philippe , fils de Démétrius , roi de Macédoine , et les Carthaginois, où l’on voit d’uiH' manière bien sensible le respect de ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux assislaient et présidaient aux aclion> humaines, et surtout aux traités solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de divinités ; et ce dénombrement parait bien extraordinaire dans un acte public comme est un traité de paix entre deux empires. J’en rapporterai les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la théologie des Carthaginois : Ce traite a été conclu en présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon ; en présence du démon ou du génie des Carthaginois {Sainn<>c),dJIercule et d'Iolaüs ; en présence de Mars , de A'eptune, de Triton: en présence des dieux qui accompagnent l'armée des Carlhaginoii, et du Soleil , de la Lune et de la Terre ; en présence des rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux qui possèdent Carthage. Que dirions-nous maintenant d’un pareil acte, où l’on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs d’un royaume ?

Il y avait cher les Carthaginois deux divinités qui y étaient particulièrement adorées et dont il est à propos de dire ici un mot.

I.a première était la déesse Céleste, appelée aussi Uranie , qui est la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités, surtout dans les sécheresses , pour Obtenir de la pluie : Jsta ipsa virgo Cœieslis, dit Tertollien *, pluviarum pollicitatrix. C’est en parlant de celle déesse et d’Esculape que Tertullicn fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des chrétiens obligera ces faux dieux d’avouer bautemeni

> Ub. 7. pig. .’M2.

* Apolog. cai>. 23.

qu'ib ne *onl qne des démons ; cl en conscnlant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce chrélicn, s’il ne vienl à bout de tirer ccl aveu de la bouche même de leurs dieux : A'isi te dœmonet tonfetti fuerint ehrisliano mentiri non audenlet, ibidem illiui cbritliani proeacissimi eanguinem fundite. Saint Augustin ‘ parle souvent aussi de cette divinité. « Céleste , dit-il,

« autrefois régnait souverainement à Carthage.

« Qu'est devenu son régne depuis Jésus- « Chrisl?» Regnum Calestit quale eral Car- Ikagini ! ubi nunc et! regnum Calestit? C'est sans doute la même divinité que Jérémie* appelle la reine du ciel . à laquelle les femmes juives avaient grande dévotion, lui adressant des vœux , lui faisant des libations , lui offrant des sacrifices , et lui préparant de leurs propres mains des gâteaux , ut fadant placentas rejinœc<r/f,ctdontclles se vanUient d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu elles étaient exactes à lui rendre ce culte ; au lieu que, depuis qu’il avait cessé, elless étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs.

La seconde divinité honorée particuliérement chez les Carthaginois, et i qui l’on offrait des victimes humaines, c’est Saturne, connu sous le nom de Moioch dans l’Lcriture; et ce culte avait passé de Tyr à Cartilage. Hiilon cite un passage de Sanchoniaton, où Ion voit que c’était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois immolassent leurs Dis pour apaiser la colère des dieux , et que l’un d’eux , qui l’avait fait , fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de la constellation appelée Saturne : ce qui a sans doute donné occasion à la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers, quand ils voulaient déloumerquelque grand malheur, en usaient de même, et n’étaient pas moins superstitieux que leurs princes ; en sorte que ceux qui n’ovaient point d’enfants en achetaient des pauvres, pour n’être pas privés du mérite d’un tel sacrifice. Celle coutume se conserva longtemps chez les Phéniciens et les Cananéens , de qui les Israélites l’empruntèrent , quoique Dieu le leur eût défendu bien expressément. On brûlait d’abord inhumainement ces enfants , soit en les jetant au milieu d’un bra-

* lo psalin.98.

• Cap. 7. y. 18 ; el cap. 4*. y. 17-i5.

sier ardent , tel qu’étaient ceux de la valK^ d’Ennon, dont il est si souvent parlé dans l’Écriture ; soit en les enfermant dans une statue de Saturne', qui était tout enllammée. Pour étouffer les cris que poussaient ces malheureuses victimes, ou faisait retentir pendant celte barbare cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se faisaient un honneur el un point de religion d’assister é ce cruel spectacle, l’œil sec el sans pousser aucun gémissement ; el, s’il leur échap|>ait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins agréable ù la divinité, el elles en perdaient le fruit *. Elles portaient la fermeté d’âme, ou plutôt la dureté cl l’inhumanité , jusqu’à caresser elles-mêmes el baiser leurs enfants pour apaiser leurs cris, de lanir qu’une v ictime offerte de mauvaise grâce el au milieu des pleurs ne déplût à Saturne : Blanditiis et osculit compriniebant vagitum, ne flebilis hostia inmolarelur'. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants à travers lo feu , comme cela parait par plusieurs endroits de l’Écriture, el Irés-souvcnl ils y périssaient.

Les Carthaginois retinrent jusqu’à la ruine de leur ville celle coutume barbare d’offrir à leurs dieux des victimes humaines* ; action qui méritait bien plus le nom de sacrilège que de sacrifice : sacrilegitim teniis quùm sacrum. Ils la suspendirent seulement pendant quelques années, pour ne pas s’attirer la colère et les armes de Darius 1", roi de Perse, qui leur fit défendre d’immoler des vielimes humaines, et de manger de la chair de chien. Mais ils revinrent bientôt à leur génie *, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les Cartliaginois, parmi les conditions de paix qu’il leur prescrivit, y inséra celle-ci, qu’ils n’immoleraient plus de vielimes humaines à Saturne; et sans doute que ce qui l’obligea à prendre celte précaution, fut ce qui avait été mis en pratique dans celte occasion-là même par les Carthaginois®; car

I Plol. de supervl. p«g. 1"1-

• Terlul. in Apolog.

• Minuc. Fel.

• Quint. Curt llb. ♦ . cap. 3.

• Plut, de *erâ vindicaüooe dcor. , pag. 5ââ.

• llerod. Ub.7. cap. 167.

r*>‘1 i. / Cji'vJ^lc

pendant tout le combat, qui dura depuis le matin jusqu’au soir, Amilcar, tils d'Hannon leur général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des liotutnes tout vivants, et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent; et, voyant que ses trouiies étaient mises en fuite et en déroulé, il s'y précipita lui-menie pour ne pas survivre à sa honte, el, comme le dit saint Ambroise en raivporlani celte aciion, pour éteindre jHir son propre sang ce feu sacriiege qu'il voyait ne lui avoir servi de rien *.

Dans des temps de peste * ils sacrifiaient à leurs dieux un grand nombre d’enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des ennemis les iilns cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime, et usant de barbarie pour atlendrir les dieux.

Diodore* rapporte un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu’.Vgathocle était prés de mettre le siège devant Orthage, les habitants de cette ville, se voyant réduits â la dernière extrémité, imputèrent leur malheur ù la juste colère de Saturne contre eux, parce qu’au lieu des enfants de la première qualité (]u’on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis frauduleusement â leur place des enfants d’esclaves cl d’étrangers, l’our réparer celte, faute, ils immolèrent à Saturne deux cents enfants des meilleures maisons de Carthage ; et outre cela, plus de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu crime, s’offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu’il y avait une statue d’airain de Saturne, dont les mains étaient penchées vers la terre, de telle sorte que l’etvfant qu'on posait sur ces mains tombait aussitôt dans une ouverture et une fournai.se pleine de feu.

E.st-cc là, dit Plutarque*, adorer les dieux?

* « Tn quos adolt'bal , iirvcipilavU 01 « coi >eIcriiotcsuoeiUuKucrci, quois »ibi iiihil profubbe U cognoverai. » ( S. Ahbkqs. )

* O Quum pestf* hhurmriit , cruonlA Mcrorum rcUgioiie « rl sci'tiTe pro rcmedio Ubi sunt. Quipftc homincs ut vicU* n mas immuUtKtnl , el impubères (quæ a*us eliam bosllum V miseiicordiam provorat ) nrb admovebanl , |Miceni deo- « rum sanguine rorum (’i|H).sccnles , pro quorum vi(l di)

« maslmù rugari soient. » ( Justin, Mb. 18, cap. 6. )

s I.ll). ‘JO . pag. 750.

* De supcr.'l. pag. 1CIM71.

Est-ce avoir d’eux une idée qui leur fasse beaucoup d’honneur, que de les supposer avides de carnage, allérés du sang humain, et ca- |)ablcs d’exiger et d’agréer de telles victimes? La religion, dit cet auteur sensé *, est environnée de deux écueils également dangereux à l’homme , également injurieux à la Divinité ; savoir, de l’impiété el de la superstition. L’une, par afTeclalion d’esprit fort, ne croit rien ; l’autre, par une aveugle faiblesse, croit tout. L’impiété, pour secouer un joug et une crainte qui la géiie, nie qu’il y ail des dieux ; la superstition, pour calmer aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, dit-il encore *, que Carthage, dés le commencement, prit pour législateurs un Critias, un Diagoros. athées reconnus el sc; donnant pour tels, que d’adopter une si étrange et si perverse religion? I.es Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux, s’ils avaient triomphé du ciel, auraientils pu établir sur la terre des sacrifices plus abominables?

Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous l’avons rapporté. Eu efl’et on ne croirait pas le genre humain susceptible d’un tel excès de fureur el de frénésie. Les hommes ne portent point communément dans leur propre fonds un renversement si universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger soi-méme ses propres enfants, cl les jeter de sang-froid dans un brasier ardent ! Des sentiments si dénaturés , si barbares, adoptés cependant par des nations entières, cl des nations très-policées, par les Phéniciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les Unmains, el consacrés par nne pratique conslanlc de jvlusieurs siècles, ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dis le commeiicemenl, el qui ne prend plaisir qu’à la dégradation, à la misère el à la |)crlc de l’honunc.

g lit. — Forke uv GovvcnsEaasT de Cabiuace.

Le gouverncmciit de Orlhagc était fondû

' ïâ. il) Camil. pig. 132.

* Dr ‘■uaL’r.lU.

sur des priiictpes d'une profonde sogesse ; et ce n'esl point sans raison qu’Aristole' met celte république au nombre de cellesqui étaient les plus estimées dans l’antiquité , et qui |>ouvaienl servir de modèles aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réHeiion qui fait beaucoup d’honneur à Carthage, en marquant que, jusqu’à son temps, c’est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n’y avait en ni aucune sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en eût opprimé la liberté. En effet c’est un double inconvénient des gouvernements mixtes , tels qu’était celui de Carthage, où le pouvoir est partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la liberté par les séditions du cûté du peuple, comme ceia éiait ordinaire à Athènes cl dans toutes les républiques grecques ; ou en oppression de la libcrlé publi(|uc du cOlé des grands, par la tyrannie , comme cela arriva à Atliénes, à Syracuse, à Curintlie, à Tliébes, à Rome même du temps de Sylla et de César. C’est donc un grand éloge pour Carthage d’avoir su, |)ar la sagesse du si‘s lois, cl par l'heureux concert des dilTércnlcs parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant. un si long espace d’années deux écueils si dangereux cl si communs.

Il serait à souliaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une description exacte et suivie des coutumes cl des lois de cette fameuse république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu’une idée assez confuse cl imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars dans les auteurs. C'est un service qu’a rendu à la républii|uc des lettres Clirislophe Hendreich. Son ouvrage* m’a été d’un grand secours.

Le gouvcriicmenl de Carthage réunissait*, eomme celui de Sparte et de Rome, trois autorités différenlcs qui se balançaient l’une l'autre cl se prêtaient un mutuel secours : relie des deux magistrats .suprêmes, appelés suffètes^: celle du séual, cl celle du peuple.

' lit). 2, de Rcp. cap. 11.

* *Oirthago, sivtCartliagini<nsiam r«tpu&/ira,elc.» FfancorurU ad Oderam. An ICGt

> Polîb. llb. 6. pag. m.

* O nnm ct$l dérivé d'un mol qui, chrt ies llébrcui cl la Phi;uicH!n5, signifij Jugci : thophetim.

On y ajouta ensuite le Iribunal des cent, qui cul beaucoup de crédit dans, la république.

Sairétei.

Le ponvoirdes suITètes ne durait qu’un an‘, cl ils étaient à Carthage ce que les consuls étaient à Rome. Souvent même les auteurs leur donnent les noms de rois, de dictateurs, de consttls, para: qu’ils en remplissaient l’emploi. I.’hisluirc ne nous apprend poini |>ar qui ils étaient choisis. Ils avaient droit cl étaient chargés du soin d’assembler le sénat * ; iis en étaient les présidents cl les chefs : ils y proposaient les alTaires et recueillaient Ic.s suffrages. Ils présidaient * aussi aux jugements qui SC rendaient sur les alfaircs importantes. Leur autorité n’élail pas renfermée dans la ville , ni bornée aux affaires civiles; on leur confiait quelquefois le commandement des armées. II parait qu’au sortir de la dignité de suffétes on les nommait préteurs, qui élail une charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains jugements, elle leur donpail celui de proposer et de porter de nouvcilcs lois, cl de faire rendre compte à ceux qui élaienl cliargés du recouvrement des deniers publics, comme on le voit dans ce que Tilc-Live* nous raconte d’Annibal à ce sujet, cl que je rapporterai dans la suite.

Le sénal.

Le sénat, composé de personnes que leur àgc, leur expérience, leur naissance, leurs richesses, et surtout leur mérite, rendaient respectables, formait le conseil de l’élat, cl était comme l’àme de toutes lus délibérations publiques. On ne sait point précisément quel était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu’on voit qu’on en lira cent pour former une compagnie particulière dont

< n Ul Rom* (onsuU s. sic Carlhaginc quaunnisannui « bini regos crcabanlur. » (Cobs. Nef. fn Annib. cap. 7.)

• « Scnalum ilaquc suatlcs, qood vclnlconsutarc lmp«- . riuni apmicoseral. Tocavcrunl. o (Lit. Mb, 30, n.7.)

s „ Quuni suflcics ad jus dicendumconsedisscnl. » (Uv lib. 3t. 11. CcJ.)

V Liv. tib.33, n.i6el47

J’aorai bienlôl lien de parier. Olail dans le sénat que se traitaient ies grandes affaires , qu’on lisait les lettres des généraux, qu’on recevait les plaintes des provinces, qu’on donnait audience aux ambassadeurs , qu'on décidait de la paix ou de la guerre , comme on le voit en plusieurs occasions.

Quand les sentiments étaient uniformes et que tous les suffrages sc réunissaient ' , alors le sénat décidait souverainement et en dernier ressort. Lorsqu’il y avait partage et qu’on ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu. Il est aisé de comprendre quelle sagesse il y avait dans ce réglement , et combien il était propre à arrêter les cabales , à concilier les esprits , à appuyer et à foire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe'.

Lorsque , après la perte de la bataille donnée en Afoique à la fin de la seconde guerre punique, on fit dans le sénat la lecture des conditions de paix qu’offrait le vainqueur, Annibal, voyant qu’un des sénateurs s’y opposait, représenta vivement que , s’agissant du salut de la république , il était de la dernière importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération à l’assemblée du peuple ; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, dans les commencements de la république , rendit le sénat si puissant, et ce qui porta son autorité à un si haut point ; et le même auteur remarque ’, dans un autre endroit , ;]uc , tant que le sénat fut le maître des aOàires, l’étal fut gouverné avec beaucoup de sagesse , et que toutes les entreprises eurent un grand succès.

Le peuple.

Il parait, par tout ce que nous avons dit jusqu’ici, que jusqu’au temps d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du gouvernement de Carthage , le peuple se

* Arlst loc. cit.

• Ub.l5.pag.706«i707.

> Ub.O.pug. 191.

reposait volontiers sur le sénat du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale administration : et c’est par là que la république devint si puissante. Il n’en fut pas aiosi dans la suite. Le peuple , devenu insolent par ses richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu’il en était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi du gouvernement , et s’arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et par factions ; ce qui fut , selon Polybe, une des principales causes de la ruine de l’étaL

LelribuDat des rail.

C’était une compagnie composée de real quatre personnes, quoique souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait lieu à Carthage , selon Aristote , de ce qu’étaient les éphorcs à Sparte ; par où il parait qu’elle fut établie pour balancer le pnavnir des grands et du sénat ; mais avec cetle différence , que les éphores n’étaient qu’au nombre de cinq et qu’ils ne demeuraient qu’un an en charge , au lieu que ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent.On croit que ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parie Justin ', qui furent tirés (la sénat, et établis pour faire rendre compte aui généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de ceux de la famille de Magon ' , qui . occupant les premières places et se trouvant i la tête des armées, s’étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet élablis.sement. On voulut par là mettre un frein à l’autorité des généraux , laquelle, pendant qu’ils commandaient les troupes, était presque sam bonies et souveraine ; et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu’on leur imposa de rendre compte de leur administration à ces juges, au retour de leurs campagnes : ut kot metu ila in bello imperia cogitarent, ut dorai judicia legetque respicerent *. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq quiavaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres : on ne sait pas combien elle durait

• IJb. 1» , e. 2.

• An. U. 300» ; de Car(li.lgr , S87

• Justin. Ibid,

de lemps. Ce conseil des cinq était comme le i conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand U y vaquait quelque place , c’étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité était fort grande ; et c’est pour cela qu’on avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d’un rare mérite ; et l’on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant être assez fort dans l’esprit des gens de bien pour les engager à remplir leurs devoirs avec zélé et fidélité. Polybe *, en rapportant la prise de Carthagène par Scipion, distingue nettement deux compagnies de magistrats | établies à Carthage. 11 dit que, parmi les prisonniers qu’on fit dans Carthagène, il se trouva deux magistrats du corps des vieillards , ix rq; ycpovttiw,' {on appelait ainsi la compagnie des cent) , et quinze du sénat, ix xhç oruyxWow. Tito-Live * ne fait mention que de ces quinze derniers sénateurs. Mais dans un autre endroit U nomme les vieillards, et marque qu’ils composaient le conseil le plus respectable de l’état, et qu’ils avaient une grande autorité dans le

sénat ; Carlhaginien$es oratores ad pa~

cetn peUndam mittunt iriginta seniorum prin^ cipes, Id erat tanctiui apud illos concilium , nuunmaque ad ipsum senalum regtndum vis.

Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent peu à peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur, du crime et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui éUil presque sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons dans l'histoire du grand Annibal, qui , pendant sa préture, lorsqu’il fut retourné en Afrique, employa tout son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu’était l’autorité de ces juges, la rendit annuelle environ deux cents ans depuis que la compagnie des cent avait été formée.

• Lib. iO.TMg.m

• Lib. 26. D. 15. - Ub. 30. n. 16.

s An M. 3802; Culb. 662.

Débuts du gouTerncxnent de Carthage.

Aristote, entre quelques autres observations qu’il fait sur le gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux vues d’un sage législateur et aux régies d’une bonne et saine politique.

Le premier de ces défauts consiste en ce qu’on mettait sur la tête d’un même homme plusieurs charges, ce qui était considéré à Carthage comme la preuve d’un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme très -préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu’un homme n’est chargé que d’un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s’en bien acquitter, les affaires pour lors étant examinées avec plus de soin et expédiées avec plus de prompütude. On ne voit pas, ajoute-t-U, que , ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte : un même officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne conduit pas deux vaisseaux. D’ailleurs le bien de 1 état demande que, pour exciter de l’émulation parmi les gens de mérite, les charges et les faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu’on les accumule sur un même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d’éblouissement par une distinction si marquée, et excitent toujours dons les autres la jalousie, les mécontentements, les murmures.

Le second défaut qu’ Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage, cest que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite et de la naissance, avoir encore un certain revenu ; et qu’ainsi la pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu’il regarde comme un grand mal dans un état . car alors, dit-il, la vertu n’étant comptée pour rien, et l’argent pour tout, parce qu’il conduit î à tout , l’admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent qu’à grands frais, semblent être eu droit de s’en dédommager ensuite par leurs propres mains.

On ne voit, je crois, dans l’antiquité aucune trace qui marque que les dignités, soit de l’état, soit de la judicature, y aient jamais été 1 vénales; et ce que dit ici Aristote des dépen-

scs qui SC faisaicnl ii Cm lliago pour y pnnonir, tombe sans doute sur les présents par lesquels on aelictnit les sulîrages de ceux qui conféraient les charges ; ce qui, comme le remarque aussi Polybc, était fort ordinaire parmi les Carthaginois chez qui nul gain n'était honteux. 11 n'est doncpas étonnant qu' Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien les suites peuvent être funestes.

Mais , s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les pn'miéres dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer, son sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir sur ce point donner la préférence aux richasses, parce qu'on a eu lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement, sont moins exjmsés à se laisser corrompre et é faire des bassesses ; et que la situation mémo de leurs affaires les rend plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le bon ordre, plus intéressés û en écarter toute sédition et toute révolte.

Aristote, en finissant ses réllcxions sur la république de Carthage, approuve fort la coutume qui y régnait d'envoyer de temps en temps des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établis.sements honnêtes. Par lé on avait soin de pourvoir aux nécessités des pauvres, qui sont, aussi bien que les riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qtii y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que, raécontenLsde leur fortune présente, ils sont toujours prêts à remuer et à innover.

S tv. — CoMHEBcF DE C.VRTnACE , PRCHIEIIE SOCRCE DE SES BICUESSES ET DE SA PC1SSAIVC8.

I.e commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage, l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et domi-

* Tlapct KRo^osviocf b-jSiv atvyüm ris bvijeôvtwv ir/iôr xipSo;. (PoLTi. lib. G, psg. i97. )

nant; c’en était la plus grande force et le principal soutien ; en un mol, le commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'antre à l'occidejil, ils embrassaient, par l’étendue de leur commerce, toutes les régions connues, et le portaient sur les côtes d’Espagne, delà Mauritanie, des Gaules, au delà du détroit et des colonnes d’Hcrcule. Ils allaient partout acheter à bon marcher le superflu de chaque nation, pour le convertir à l’égard des autres en un nécessaire qu’ils leur vendaient fort chèrement. lis tiraient de l’Égypte le fin lin, le papier, le blé, les voiles et les cébles pour les vaisseaux; des côtes de la mer Bouge, les épiceries, l’encens, les aromates, les parfums, l’or, les |)crles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la pourpre cl l’écarlate; les riches étoffes , les meubles somptueux, les tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d’un travail recherché : en un mol, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce qui peut fournir aux nécessités et contribuer aux commodités, au luxe, aux délires de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer, l’étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales ; et par la vente de toutes ces marchandises ils s’enrichissaient aux dépens de tontes les nations, et les mettaient h une espèce de conlrihution d’autant plus sûre, qu'elle était plus volontaire.

En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples, ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l’orient, de l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer avait séparées, et le centre de leur commerce.

Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le négoce; ils s’y appliquaient avec le même soin que les moindres citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la ]>atience et du travail nécessaires pour les augmenter. C’est ce qui leur a donné l'empire de la mer , ce qui a fait fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer il Borne même , et

qui l’a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut aux Romains plus do quarante années d’une guerre cruelle et douteuse pour dompter cette üèrc rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir l’assujettir et la subjuguer entièrement qu’en lui ôtant les ressources qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce , qui, pendant on si long temps, l’avaient soutenue contre toutes les forces de la république.

Au reste il n’est pas étonnant que Carthage, sortie de la première école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr , y ait eu un succès si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d’Espagne , dans quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions : et dans la suite Carthage la Neuve , ou Carthagéue , donna aux Carthaginois en ce pays-là on empire presque égal à celui que l’ancienne possédait en Afrique.

à V.— Mmcft d‘Espacsb. srcosde sorscr ors riciirs8f.s

ET DE LA PtlSSARCE DE CaRTIIAOB.

Diodore ' remarque avec raison que les mines d'or et d’argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne, furent [wur eux une source inépuisable de richesses, qui les mirent en état de soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays avaient longtemps ignoré CCS trésors cachés dans le sein de la terre, ou du moins ils en connaissaient peu l’usage et le prix. I.es Phéniciens, par l’échange qu’ils faisaient de marchandises de peu le valeur avec ces précieux métaux , profilèrent de l’ignorance de ces peuples , et amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois SC furent rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n’avaicnl fait les anciens Espagnols, qui d’abord apparemment s'èlaicnl contentés de ce qu’ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils eurent enlevé l’Espagne aux Carthaginois, ne man-

' IJb. t. (lag. 312, me.

quérent pas de profiler de leur exemple, et tirèrent de ces mines d’or et d’argent de fort grands revenus.

Le travail pour parvenir à ces mines et pour en tirer l’or cl l’argent était incroyable*; car les veines de ces métaux paraissent rarement sur la superficie : il fallait les chercher et les suivre dans des profondeurs nffrcusc's, où souvent l'ou trouvoil de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n’csl pas moins patiente pour soutenir les fatigues, qu’ingénieuse pour trouver des ressources. Dans la suite, par le moyen des pompes qu’Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les Romains venaient à bout d’élever en haut toute l'eau de ces espèces de puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, il en coûta la vie à une infinité d’esclaves, qui étaient traités avec la dernière dureté, que l’on faisait travailler malgré eux à coups de bâton, et à qui on ne donnait de repos ni jour ni nuit. Polybe, cité par Slrabon ’, dit que de son lcm))s il y avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le voisinage de Carthagéne , et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinq mille drachmes*, c'est-à-dire doiuo mille cinq cents livres.

On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées, équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des dépenses considérables pour les guerres qu’ils faisaient au loin. Hais il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose, eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes qui leur ossujidlirenl les peuples les plus puissants, et qui n'avaient aucune ressource ni du côté du trafic , absolument inconnu à Rome, ni du côté des mines d'or cl d'argent, fort rares en Italie, supposé qu'il y en eût, et dont les frais , par celle raison, auraient absorbé tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale , dans

• Diod. lib. t,|»g.312,rlc.

* Strab Hl> 3, |>ag. 1(7.

> Vin$j(-rinq mille rlrarhinrs on deniers romains du Icmps (Je Polybe valcul 30 500 fr. E. U.

leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie, des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais plus honorables à la nation.

g TI. — LX CDEUI.

Carthage doit être considérée comme une république marchande tout ensemble et guerrière. Klle était marchande par inclination et par état ; elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre les peuples voisins , et ensuite par le désir d'étendre son commerce et d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous avons parlé du commerce.

La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires qu'elle achetait dans les états voisins , sans être obligée ni de les lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus de mérite et de réputation. Elle lirait de la Numidie une cavalerie légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force de scs années; des Iles Baléares, les plus adroits frondeurs de l'univers ; de l'Espagne , une infanterie ferme et invincible ; des cèles de Gènes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la guerre , propres h servir en campagne ou dans les villes, à faire des sièges ou à les soutenir.

Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante armée, rompo.séc de tout ce qu'il 7 avait de lrou|>es d'élite dans l'univers , sans dépeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles levées , sans suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par un sang vénal elle s'acquérait la possession des provinceset des royaumes , et convertissait les autres nations en instruments de sa grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent , que

même les peuples étrangers lui foomissBient par son négoce.

Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque échec , ces pertes étaient comme des accidents étrangers qui ne faisaient qu'elBeurer extérieurement le corps de l'état sans porter de plaies profondes dans les entrailles mêmes ni dans le cœur de la république. Ces perles étaient promptement réparées par les sommes qu'un commerce florissant fournissait comme un nerf perpétuel de la guerre , et comme un restaurant de Fétat toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes i se vendre ; et , par l'étendue immense des côtes dont ils étaient les maîtres, il leur était aisé de lever en peu de temps tous les matelots et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manœuvres et le service de la flotte , et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines expérimentés pour la conduire.

I^is toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par aucun lien naturel, intime, nécessaire; aucun intérêt commun et réciproque ne les unissait pour en former un corps solide et inaltérable ; aucune ne s'aOiectionnait sincèrement au sucrés des affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec le même zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le même courage pour une république qu'on regardait comme étrangère , et par li comme indifférente , que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le bonheur fait celui des citoyens qui la composent.

Dans les grands revers, les rois alliés ' pouvaient être aisément détachés de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'espérance de tirer des avantages plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.

Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la honte d'un joug qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en trouver un plus doux en changeant de maître : ou, si la senitude était inévitable, ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira.

■ C«innKS)phai et MaiiubM

de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en con- Ber le commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en pouvaient foire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées n’y était point annuel ni fixé * un temps limité comme dans ces deux autres répubiiques. Plusieurs généraux l’ont conservé pendant un long cours d’années, et jasqu'é la fln de la guerre ou de leur vie, quoiqu’ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable foule, ou un malheur , ou le crédit d’une cabale opposée y donnait occasion.

Les troupes mercoiaires, accoutumées é mesurer leur Gdélité sur la grandeur ou sur la durée du salaire, étaient toujours prêtes, au moindre mécontentement ou sur les plus légères promesses d’une plus grosse solde, à passer du côté de l’ennemi qu’elles venaient de combattre, et é tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appelées à leurs secours.

Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne sc soutenait que par ces appuis extérieurs, se voyait ébranlée jusque dans ses fondements aussildt qu’ils lui étaient étés ; et si, par-dessus cela, son commerce, qui faisait son unique ressource, venait é être interrompu par la perle de quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine et se livrait au découragement et au désespoir, comme il parut clairement à la fln de la première guerre punique.

Aristote, dans le livre o<i il marque les avantages et les inconvénients du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n’avoir que des milices étrangères ; et il est à croire qu’elle n’est tombée que longtemps après dans ce début. Les révoltes arrivées dans les derniers temps durent lui apprendre qu’il n’y a rien de plus malheureux qu’un état qui ne se soutient que par les étrangers, oh il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni obéissance.

Il n’en était pas ainsi dans la républiqae romaine. Comme elle était sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours capables de l’aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d’elle-méme et que toutes les parties de l’état étaient intimement unies ensemble, elle avait des ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n’en avait Cartluq;e dans les siens : et de là vient qu’elle ne songea point du tout à demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l’avait demandée dans un danger moins pressant.

Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l’école où la principale noblesse et ceux qui se sentaient plus d’élévation, de talents, et d’ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient l’apprentissage de la profession des armes. C’était de leur sein qu’on lirait tous les ofUciers généraux qui commandaient lesdilTércnLs cor|>s

$ VII. >> Lbs iciBTices et les abts.

On ne peut pas dire que Carthage cOt entièrement renoncé à la gloire de l’élude et du savoir. Masinissa, flis d’un roi' puissant, qui y fut envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans celte ville quelque école propre à donner ime bonne éducation. Le grand Annibal *, qui en a bit l’honneur en tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-dellrc^, comme oii le verra dans la suite. Magon autre général fort célébré, u’a pas moins illusiré Cartilage par ses ouvrages que par scs victoires. 11 avait écrit vingt-huit volumes sur l'agricullurc ; et le sénat romain en fli tant du cas, qu'aprés la prise de Carthage, lorsqu’il distribuait aux princes d’Afrique les bibliothèques qui s’y trouvèrent (nouvelle preuve que l’érudition n’en était pas absolument bannie], il donna ordre qu’on traduisit en latin ces livres sur l’agriculture, quoique l’on eût déjà ceux que Caton avait composés sur la même matière*. Nous avons encore une version grecque d’un traité composé en langue punique, par Hannon, sur le voyage qu’il avait fait par

• Boi dtt Miusylient n Aritqnc.

* Corn. Nep. In vil. Annib. cap. 13.

> CIc. Ilb. 1. de Oral. n. 3t9. - Plin. Ilb. 18, cap. 3. V VoM. de UK. giae. lib. 4. |ug. M3.

ogie

ordre du s^nal , avec une floUc consiilérablc, autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle.

Clitomaque , appelé en langue punique Asdrubal', tient un rang considérable parmi les philosophes. Il succéd.v ou fameui Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron^ lui trouve assez d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il composa plusieurs livres , dans l'un desquels il consolait les malheureux citoyens de Carthage, qui, après la ruine de celte ville, se trouvaient réduits au triste étal de captivité.

Je pourrais mettre au nombre , ou plutôt ô la tète des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'ètail évident que, par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être regardée comme sa patrie que Rome , où il fut élevé, et où il puisa cette pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore enfant’ ou du moins fort Jeune par les Numides , dans les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois, pendant la guerre qu'curent ensemble CCS deux peuples depuis la fln de la seconde guerre pun que jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit comme esclave à Térentius I.ucatius, sénateur romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin, l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c’était alors la coutume. Il fut uni d'une amitié trèsétmite avcM; Scipion l'Africain le second , et avec Léiius, et c'était un bruit public A Rome, que ces deux grands hommes lui aidaient A composer scs pièces. Iæ poète, loin de se défendre d’un bruit qui lui était si avantageux, s’en fit honneur. Il ne nous reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de

' Plut, de forlnn. Alei. pas. 338.— DIog. Liert. la CUtum.

* « Qitonurhus. bon» et icutus ut Pœuui, et vatdd « sludiosiis ne diligcnf. n {Acadtm. Quasi, lib. S, a. 66. Lit). 3. n. St.)

* Suet. tn vil. Tcrent

Suétone, qui a écrit sa vie, disent qn’A son retour de Grèce, où il avait fuit un voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Méitandre , et qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douteur I très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette { particularité de la vie de Térence ait un fondetnenl fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut l'an de Rome 59lt, sous le consulat de Cn. Cornélius Uolabella et de M. Fulvius, A l’Age de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an ôGO.

Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la disette d'hommes savants a toujours été grande A Carthage , puis- I que, dans le cours de plus de sept siècles, cette;

I puissante république fournit A peine trois ou ' quatre auteurs connus. Quoiqu’elle eût des liaisons avec la Grèce et arec les nations les plus imlicécs, elle ne s’était pas mise en peine d’en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition n'entrait point dans les vues de son commerce. L’éloquence, la poésie, l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe cartliaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que croiraiton d’un géomètre ou d'un astronome '? Je ne sais s’ils faisaient quelque cas de la médecine, si utile A la vie; et de la jurisprudence, si nécessaire A la société.

Au milieu d’une indifférence si marquée pour tous les ouvrages de l’esprit, l'éducation de la jeunes.se ne pouvait être que fort imparfaite et fort grossière. A Carthage toute l'étude . toute la science des jeunes gens se bornait, pour le grand nombre, A écrire et chiffrer, A dresser un registre, A tenir un comptoir, en un mot A ce qui regarde le trafic. Belles-lettres , histoire , philosophie , c'étaient toutes choses peu estimées A Carthage. Elles furent même, dans la suite des temps, interdites par les lois*, qui défendaient eipres.sémcnt à tout Carthaginois d’apprendre la langue grecque, de peur que par lA il ne se mil en étal d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec les ennemis.

< • Ftetum woalturoiuullam ne qals |Wite< Canhagi- I a nicniU. aut littens graci». aut lermoni èludert't ; no aul ^ H loquicum hofte, aut Kribere sine iolerprelc po$fct. > (JoST.Ub. 3,cap. 5.)

Que ponvnit-oii attendre d’une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais parmi eux cette douceur dans la conduite , cette facilité de mœurs , ces sentiments de vertu , que l’éducation a coutume d’inspirer aux nations où elle est cultivée. 11 faut que le petit nombre des grands hommes que celle-ci a portés n’aient dû leur mérite qu’à un heureux naturel, qu’à des talents singuliers et à une longue expérience, sans que la culture et l’instruction y aient beaucoup contribué. De là vient que chez ce peuple le mérite des plus grands hommes est terni par de grands défauts , par des vices bas , par des passions cruelles ; cl il est rare d’y voir briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, généreuse , aimable, et soutenue par des principes constants et éclairés , telles qu’on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que je ne parle ici que des vertus païennes , et selon l’idée qu’en avaient les païens.

Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté dans les arts moins élevés cl moins nécessaires, comme sont la peinture et la sculpture. Je lis qu’ils avaient beaucoup pillé de c(îs sorles d’ouvrages sur les nations vaincncs : mais je n’apprends nulle part qu’ils en eussent beaucoup fait eux-mémes.

De tout ce que je viens de dire, on ne peut s’empêcher de conclure que le commerce était le goût dominant et le caractère propre de la nation; qu’il faisait comme le fonds de l’étal ; qu’il était l’amc de la république , et le grand mobile de toutes ses entreprises. LesCurlhaginois étaient la plupart de bons négociants, uniquement occupés de leur trafic, poussés par le désir du gain , n’eslimant que les richesses, et mettant tous leurs talents aussi bien que leur principale gloire à en amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable destination , et sans savoir en faire un noble et digne usage.

g VIII. ~ CA«ACTtBSS, MOBCBS , Ol'AUTàS

DES CaBTBAGISOIS.

Dans le dénombrement ‘ des difTérentes qualités que Cicéron attribue aux difTérentes na-

* « Quàin volumus llcrt ipsl nos smemus , tamen noc « numéro Hlspanos , nec robore Gallos . nec callidiiate « P» DOS , Dec artibua Graccos , nec denique boe ipso hi|jus j

lions , et par lesquelles il les caractérise , il donne aux Carthaginois, pour caractère dominant, la finesse, l’habileté , l’adresse, Tindus- Irie, la ruse, callidUas, qui avait lieu sans doute dans la guerre , mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste de leur conduite, et qui était jointe à une autre qualité fort voisine, qui leur était encore moins honorable. La ruse et la llncssc conduisent nalurellemenl au mensonge , à la duplicité , à lu mauvaise fui ; et en accoutumant insensiblement l’esprit à devenir moins délicat sur le choix des moyens pour parvenir à scs fins, elles le préparent à la fourberie et à la perfidie. C’était ' encore un des caractères des Carthaginois, et il était si marqué et si connu, qu'il avait passé en proverbe, et que, pour désigner une mauvaise foi , on disait une foi carthaginoise, fideê punica; et que, pour marquer un esprit fourbe, on n’avait point d’expression ni plus propre ni plus énergique que de l’appeler un esprit carthaginois , punicum ingem’um.

Le désir excessif d’amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi eux une source ordinaire d’injustices eide mauvais procédés. L'n seul exemple en sera la preuve. Pendant une trêve que Scipion avait accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains battus par la tempête , étant arrivés à la vue de Carthage , furent arrêtés et saisis par ordre du sénat cl du peuple , qui ne purent laisser échapper une si belle proie *. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût. Les habitants de Carthage reconnurent’, au rapport de saint

« genlis ac lerrs doroeslk'o n.iUvo<}ue senau Italos ipsos a& « Lailnos , sed piclale ac religionc , alquc bâc uiiâ sapien* Q lià quôü üeorum immortaliam numine omnia régi gubei- « narique perspeximus , omnes génies oalioncsque supe- « ravimus. » ( i>e Aru»p. resp^ n. 19. )

* «GarUiagiuicnses fraudulenliei mendacei... mulüsat « variis merfalorum adveuarunique sermonJbus ad stu* « dium follcndi qusstùs cupidUalc vocabanlur. » ( Cic. orat. 2 , m Rull. n. 94.)

* a Magistralus senalum vocare , populus in curie veaa libuio fremerc . ne tanla ex ocuiis manibuaque araiUere’* <t tnr præda. Consensum cat ul, etc. » (Liv. lib. 30, n. 2t.)

’ Un charlalan avait promis aux habitante de Carthage de leur dik-ouvrlr à lous leurs plus secrétes pensées , s'jli venaient un certain jour Técouler. Lorsqu'ils furent loua assemblés , il leur dit i|u'ils pensaient lous , quand ils veiw daiciit, à vendre cher ; et , quand ils acbetaieol , à le foire à

Augusim, dans une occasion assez particulière, (|u'ils conservaient encore quelque chose de ce caractère.

Ce n'étaient pas là les seuls défauts des Carthaginois Ils avaient dans l’humeur et dans te génie quelque chose d’austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, une sorte de férocité qui, dans le premier feu de la colère, n’écoulant ni raison, ni remontrance, se portait brutalement aux derniers excès et aux dernières violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel dans ses emportemenls, en même temps qu'il tremblait sous scs magistrats, faisait trembler à son tour tous ceux qui étaient dans sa dépendance. On voit ici quelle différence l’éducation met entre une nation et une nation. Le peuple d’Athènes, ville qui a toujours été regardée comme le centre de l’érudition, était naturellement jaloux de son aulurilé et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de bonté et d’humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres , et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses conducteurs. Cléon demanda un jour qu’on rompit l’assemblée où il présidait, parce qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à traiter. Le peuple ne fit que

rire , et se leva. A Cartilage , dit Plutarque , une telle liberté aurait coûté la vie.

Tite-Live ‘ fait une pareille réflexion au sujet de Terenlius Varro, lorsque, revenant a Rome après la Imtaille de Cannes, qui avait été perdue par sa faute , il fut reçu par tou.> les ordres de l’état, qui allèrent au-dcvaiit de lui et le remercièrent de ce qu’il n'avait pus désespéré de la république, lui, dit l’hislorien, qui aurait dù s’attendre aux derniers supplice' s'il avait été général à Carthage, cui, si Car- Ihaginiensium ductor fuisset, nihil rerusaiidum supplicii foret. En effet, chez eux il j avait un tribunal établi exprès pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite , et on les rendait responsables des événements de la guerre. A Carthage, un mauvais succès était puni comme un crime d'état, et un commandant qui avait perdu une bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie a une potence : tant ses habitants étaient d’un caractère dur , violent , cruel , barbare , et toujours prêts à répandre le sang des citoyens, comme celui des élrangers. Lessupplices inouïs qu’ils firent souffrir à Régulus en sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples qui fout frémir.

Page 1