‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 24 sur 125 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

FONDATION DE CABTUAGE, ET SES ACCROISSE- MENTS mSQC’A LA PREMIÈRE GUERRE PU- NIQUE.

Carthage d’Afrique était une colonie de

• Lib. 22.n. Gl.

Tyr, la ville du monde la plus renommée pour le rommcrre *. Longtemps auparavont, Tyr avait déjà fait passer dans le même pays une antre colonie, qui y bâtit la ville d'Utique, célébré par la mort du second Caton, qu'on appelle ordinairement, pour cette raison, Calon d’Utique.

Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de rétablissement de Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les concilier : du moins , pour suivre le plan que je me suis proposé dans cet ouvrage, il suffit de savoir , à peu d'amiées près , le temps où celte ville a été bâtie.

Carthage a doré un peu plus de sept cents ans *. elle a été détruite sous le consulat de Cil. Lentulus et de L. Mummius , l'année (i03 de Rome, 3859 du monde , 1V5 ans avant Jésus-Christ. Ainsi sa fondation peut être placée l’an du monde 3158, pendant que Joas régnait sur Juda , 98 ans avant que Rome fât bâtie , 8’nî ans avant Jésus-tffirisl.

L'établissement de Carthage * est attribué à Elissa , princesse tyrienne , plus connue sous le nom de Didon. Ilhobal, roi de Tyr, et père de la fameu.se Jézabel, nommé dans l'Écriture Ethbaal, était son bisaïeul. Elle avait épousé Acerbas, son proche parent, appelé autrement Sicharbas cl Sichéc , prince extrêmement riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. Celui-ci ayant fait mourir Sichée, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens , Didon trompa la cruelle avarice de son frère , s'élanl retiré secrètement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses , elle aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée , au golfe où était Clique , dans le pays appelé l'A frique proprement dite *, à six lieues de Tunis, ville aujourd'hui fort comme par scs corsaires, cl s'y établit* avec sa petite troupe,

' s UUça et Carthago, amb« inclyUa , ambe à Phirni- « cibus conditc ; ilia lato Catoois iosignia , htec suo. » [l‘oiipos.MEi..lib. t.cap.7.)

* tiv. Epilonie, lib. 51.

' JuMIii. lu,. 18, cap. t,5, 6. — App débet, puii. p*g. 1. - Slrab. Ilb. 17. pag. 83i.- Palerc. lib. 1, cap. 6.

* Slrab. Ilb. 17. pag. 832.

* Qurlqurs-uns disent que Didon usa d'adresse avec les tubitinls du pays , el demanda qn'on voulût bien lut vendre, pour reiabitssenieni qu'elle mCdilail , autant de 1er- | nia qu'en pourrait renreniicr une peau de Inruf. Ou ne [

ayant acheté un terrain des habitants du pays.

Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invités par l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces nouveaux venus les choses nécessaires à la vie, cl s'y établireiil eux-mêmes |)cu de temps après. De ces habilanls ramassés de dilférents endroits se forma une roulliludc fort nombreuse. Ceux d'Ltiquc,qui les regardaient comme leurs compatriotes el comme des gens qui avaient avei; eux une origine commune, leur envoyèrent des députés avec de grands présents , el les exhorlèrcnl à construire une ville dans l'endroit même où ils s’étaient d'abord établis. Les naturels du pays, par un sentiment d’eslinie el de considération assez ordinaire pour les étrangers, en flrenl autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon , elle bâlit sa ville, qui fut chargée de payer aux Africains un tribut annuel |iour le terrain qu'on avait acheté d’eux , cl qui fut appelée Carthada Carthage, nom qui , dans la langue phénicienne et dans la langue hébraïque , qui sont fort semblables, signitie la ville neuve. On dit que, lorsqu'on eu creusait les fondcraenls, il s’y trouva une tête de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une marque qu’un jour celle ville serait fort belliqueuse *.

Celte princesse, dans la suite, fut recherchée en mariage par larbas, roi de Gélulie, qui menaçait de lui faire la guerre si elle ne con.sentailà sa proposition. Didon, qui s’était engagée par serment à ne passer jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à violer la foi qu’elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer cl pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices

crut pâs devoir lui refuser une grâce si petite en apparrnre. Elle divisa celte peau en lanières fort étroites , et entoura par ce mo) en un rircuil fort étendu . où elle bâtit une citadelle, qui de là fut appelée Ityrsa. Mais ce polit conte du cuir de bfEuf divisé en lanières est générairtnent décrié parmi les savants, qui font remarquer que le mot hébreu âosra, qui signiQe fortification, a donné lieu au mot hyrsa , qui est le nom de la riladcUc de Carthage.

* Karthabadath, ou hadüu.

• Effodére loco signum . quod regia Juno Mooslrârat , caput acris cqui : sic nam fore bcllo Kgregiam , el facitem v iclu per »«cula gentom.

ViiG. Æn. Ub. 1, V. ân

qu’elle lui offrirait. Ayanl donc fait préparer un bûcher, elle monta dessus, et, tirant un poignard qu’elle avait caché sous sa robe, elle se donna la mort.

Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant qu'Knée, son héros, était contemporain de Didnn, quoiqu’il se soit écoulé prés de trois siècles entre l’un cl l’autre, Carthage ayant été bâtie prés de trois cents ans après la prise de Troie. On lui pardonne aisément cette licence, excusable dans un poète, qui n’est point astreint à l’exactitude scrupuleuse d’un historien ; et l’on admire avec raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen d’y faire entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher ingénieusement les semences dans l’origine la plus reculée de ces deux villes rivales.

Carthage, qui avait eu de trés-faibles commencemenls, comme nous l’avons dit, s’accrut d’abord peu à peu dans le pays même ; mais sa dominalion ne demeura pas longtemps rc!nfermée dans l’Afrique. Cette ville ambitieuse porta scs conquêtes au dehors , envahit la Sardaigne, s’empara d’une grande partie de la Sicile, soumit presque toute l’Espagne; et, ayant envoyé de tous côtés de puissantes colotiies, elle demeura maltresse de la mer pendant plus de six cents ans, et se fil un état qui le pouvait disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son commerce, par ses nombreust's armées, par scs ' flottes reiloutables, cl surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les circooslances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues. Je n’en dirai qu’un mol, pour meure te lecteur au fait, et pour lui donner quel.pieidée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.

Conquêtes des Carlbaginob rn AfHquc.

Les premières guerres de Carthage ' furent pour se délivrer du Iribut qu’elle s’était engagée à payer tous les ans aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. Luc telle démar-

■ Ju.«lin. Mb. 19 . rap. 1.

che ue lui fait guère d’honneur. Ce tribut était le titre primordial de sou établissement. Il semble qu’elle en voulait couvrir l’obscurité en aboli^nt ce qui en était la preuve ; mais elle n’y réussit |>as pour lors, ije bon droit était entièrement du côté des Africains : le sucrés répondit à la justice de leur cause, et la guerre se termina par le paiement du tribut.

Elle porta ensuite ses armes* contre les Maureset les Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue plus hardie par ces heureux succès, elle secoua entièremcntle joug du tribut qu’elle payait avec peine, et se rendit maîtresse d’une grande partie de l’Afrique.

Il y eut vers ce tcmps-là * une grande dispute entre Carthage et Cyréne au sujet des limites. Cyréne était une ville fort puissante, située sur le bord de la mer Méditerranée, vers la grande Syrie, qui avait été bâtie par Battus, Lacédémonien.

On convint de part et d’autre que deux jeunes gens partiraient en même temps de chacune des deux villes, et que le lieu où ils se rencontreraient servirait de limite aux deux états. Les Carthaginois (c’étaient deux frères nommés l’hiiénes) firent plus de diligence : les autres, prétendant qu’il y avait de la mauvaise fui, et qu’ils étaient partis avant l’heure marquée, refusèrent de s’en tenir â l’accord, à moins que les deux frères, pour écarter tout soupçon de supercherie, ue consentissent â être ensevelis tout vivants dans l’endroit même où s’était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs divins; et depuis ce temps-là ce lieu a été appelé les Autels des l’hilénes, Arœ Philanorum, et a servi de borne à l’empire des Carthaginois , qui s’étendait depuis cet endroit jusqu’aux colonnes d’ilcrcule.

Conquêtes des CarthagîDois en Sardaigne , elc.

L’histoire * ne nous apprend rien de précis, ni du temps où les Carthaginois entrèrent en Sardaigne, ni de la manière dont ils s’en rendirent les maîtres. Elle fut pour eux d’un grand

< Justin, lib. 19, rap. 3.

* Sallusi. de bell. Jugun. — Val. Max , lib. 5, eap. 0.

* ‘^rab. lib, f) , p.ig. — lUoii, lib. 5. <p3L\ ^

secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle leur fournil toujours des vivres en abondance : elle n’est séparée de l'Ile de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie méridionale, qui était la plus fertile, avait pour capitale CaralU ou Calarit [mainleiianl Cagliari). A l’arrivée des Carthaginois, les naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord, qui sont presque inaccessibles, et d’où on ne put les faire sortir.

Les Carthaginois s’emparèrent aussi des Iles Baléares, appelées maintenant Majorque et Minorque. Le Port-Magon {J^orCus Mayonis], qui est dans la dernière, fut ainsi appelé du nom d'un général carthaginois qui, le premier, en Ql usage et le furtilia ‘. On ne sait point quel était ce Magon. Il y a assez d’appareiicc que c’élail le frère d'Anuibal. Kucore aujourd’hui ce port est un des plus considérables de la mer Méditerranée.

Ces iles * fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l’univers, qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles cl dans les sièges de villes. Ils lançaient de grosses pierres du poids de plus d’une livre ^ , et quelquefois même des balles de plomb *, avec une telle force cl une telle roideur , qu’ils perçaient les casques , les boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant d’adresse, que presque jamais ils ne manquaient l’endroit qu’ils avaient dessein de frapper, ün accoutumait dès l’cnfancc les habitauls des lies Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une branche d'arbre élevée le morceau de pain destiné au déjeuner des enfants , qui demeuraient à jeun jusqu’à ce qu’ils l’eussent abattu. C’est ce qui a fait appeler ces lies par les Grecs, Baléares et (rÿmfuuita*, parce que leurs habitants s’eierçaienl de bonne heure à lancer des pierres avec leurs frondes.

‘ Ur.lib.Sf), n.37.

* Diod. lib. 5, pag. 2S6 ; et lib. 19 , psg. 742.

’ Liv iib. 2h, n. 37.

* • Liqoe»<'U cxcussa glans FundA , el allrllu acriii , vclul «> Igné P dUllIlat. » (Schec. fli'at. (JuœtL lih. 2, cap. 57.)

s S4rib. lib. 3, pag. 107 (et 14 » pag. 654).

Coiiqucics dc« Carlliagfnolc en Espagne.

Avant de parler de ces conquêtes, je crois devoir donner une légère idée de l’Espagne.

L’Espagne * se divise en trois parties : la Bcetique, la Lusitanie, la Tarragonaise.

La Bof.tiqde , ainsi appelée du fleuve Bœ- (is (le Guadalquivir], était ou midi , el contenait ce qu’on appelle maintenant le royaume de Grenade , l’Andalousie , une partie de la nouvelle Castille et l’EsIramadoure. Cadix , appelée par les anciens Gades et Gadira , est une ville située dans une petite lie du même nom , sur la céte occidentale de l’Andalousie, à neuf lieues environ de Gibraltar. On sait qu’Hercule*, ayant poussé jusque-là ses conquêtes, s’y arrêta , comme étant parvenu au bout du monde. Il y érigea deux colonnes pour servir de monuments à ses victoires, scion la coutume de ces temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom , quoique les colonnes aient été ruinées par l'itijurc des temps. Les sentiments des auteurs sont fort partagés sur l'endroit où l’on doit placer ces colonnes. I.a Bœlique^ était la partie de l'Espagne la plus fcrlile, la plus riche el la plus peuplée. On y comptait jusqu'à deux cents villes. C'élail là qu'liabilaienl les peuples appelés 7urdetani , ou Turduli. Sur le Bcclis étaient situées trois grandes villes : vers la source , Caslulo ; plus bas, Corduba (Corduue), In patrie de Lucain et des deux Séuéques; enhii Uispalis (Séville).

La Lusitanie est terminée au couchant par l'Océan, nu nord par le fleuve Darius (le Duero), el au miili par le fleuve Anas (la Guadiana). Entre ces deux fleuves est le Tage. C’est aujourd’hui le Portugal , avec une partie de la vieille el de la nouvelle Castille.

I.a Tarragonaise renfermait le reste de l’Espagne, c’est-à-dire les royaumes de Murcie et de Valence , la Catalogne , l’Aragon, la Navarre , la Biscaye , les Asturies, la Galice , le royaume de Léon , et la plus grande partie des deux Castilles. Tarraco (Tarragone), ville trésconsidérablc, a donné son nom à celte partie de l’Espagne. Assez prés do cette ville est Bar~

* Cluvcr. lit). 2. cnp. 2.

• Slrab. lib. 3 . pag. 171

s Ibid. pag. 139.1V2. .. * ,

rino (Barcelone). Son nom fait coiijeclurer qu'elle a élé bâlic par Amilcar, surnommé Itarca, père du grand Annibal. Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient : Celliberi, placés au delà de l'Ébre ‘ ; Cantabri, maiulenanl la Biscaye; Carpetani , dont la capitale était Tolmle; Orelani, etc.

L’Lspagne, abondante en mines d'or et d'argent , et iM'uplée d'habitants l>ctliqucu\ , avait de quoi piquer en même temps et l'avarice et l’ambition des Carthaginois, plus marchands encore i|ue conquérants par la constitution même do leur république. Ils savaient sans doute ce que Diodorc " rapporte des l’héniciens, leurs ancêtres, lesquels , profilant de l’heureuse ignorance où étaient encore les Espagnols des richesses immenses cachées dans les entrailles de leurs terres, leur enlevèrent les premiers ces précieux trésors pour des marchandises de nul prix, qu’ils leur donnaient en échange. Ils prévoyaient aussi que , si ce pays pouvait passer sous leurs luis, il leur fournirait en abondance de bonnes lrou|>es, qui leur serviraient à conquérir les autres nations , comme cela arriva en effet.

Ce qui donna d’abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne*, fut le accours qu’ils envoyèrent à ceux de Cadix , qui étaient attaqués par les Espagnols. Celte ville était une colonie de Tyr, aussi f)icn qu'Ulique cl que Ciirthage,el même plus ancienne que l'une et que l’autre. Les Tyriens, f ayant bâtie , y établirent le culled’IIcrculc, et y construisirent en son honneur un temple magnitique , qui depuis a toujours été fort célèbre. L’heureux succès de cette première expédition dt-s Carthaginois leur tu naître l’envie de porter leurs armes en Espagne.

On ne sait point précisément dans quel temps les Carthaginois entrèrent en Espagne, ni ju^qu’oü d’abord ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a de l’apparence que *, dans ces premiers commencements, elles furent fort lentes , parce qu’ils avaient affaire à des peuples très-belliqueux et qui se défendaient ave<' beaucoup de courage. Ils n’en seraient même

* Ibcruiv.

* l-lb. 5. 31>.

^ Ju.<«iiu. Ub. VI, l'jp. 5. ~ Hb. ô. |>a|r. IXKl.

* i^lrab. tib. 3, 158.

jamais venus à bout , comme l’observe Strabon , si les Espagnols , réunis tous ensemble . avaient formé un corps d’état, et s’étaient prêté un mutuel secours ; mais chaque canton, chaque peuple étant entièrement séparé de ses voisins , sans avoir avec eux ni commerce ni liaison , il fallait les dompter les uns après les autres ; ce qui , d’un cùlé, fut la cause de leur perte, mais, de l’autre, faisait traîner les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays beaucoup plus diflicile. Aussi a-t-on remarqué que , quoique l’Espagne ail été la première province de celles qui sont dans le continent que les Komains aient attaquée, elle est la dernière qu’ils aient domptée*; cl elle ne passa enliéreménl sous leur joug qu’aprèsplus de deux cents ans d’une vigoureuse résistance.

Il paraît , par ce que l’olybe et Tile-livc nous disent des guerres d’.fmilcar, d’Asdnibal et d’.fnnibal en Espagne , dont nous parlerons bientôt , qu'avant ce temps les Cnrlliaginoisn'yavaient pas fait degmndcsconquêles, et qu’il leur restait encore beaucoup de pays l subjuguer ; mais dans f espace de vingt ans ils aclicvèrenl de s’ en rendre presque enlièreracnl maîtres.

Dans le temps qu’.\unibnl partit pourl’llalie ’, loulc la cote d’.\frique, depuis les Anlcls des Philénes { l‘biliriwrum .Irrr), qui sont le long de la grande Syrie , jusque vis-ii-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux ùr- Ihaginois. En passant le détroit, ils avaiciii subjugué toute la côte occidentale de l’Espagne , le long de rtycéan jusqu’aux Pyrénéen [ji cote de l’Espagne, qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque cnliércraonl subjuguée par les Cartliaginois : c’est là qu’ils avaient bâti Carlhagêne; et ils étaient niafrcs de tout ce pays' jusqu’à l’Ebre , qui bonuid leur domaine. Voilà quelle était pour lors l’étendue de leur empire. 11 était resté dans le cœur du pays (]uel(iucs peuples qu’ils n’avaient pu soumelln’.

r a 1lisp.inia , prima Romanis iiiiu pros iiK-ianim que « quiüom ronünctilis sliil . (loslrcmii uiiiniuni perdo» a <t fsl.i>(l.iv. MP. ia, n. lé.)

* Prdrb. tib. 3 , p.i(f. lirg ; el lit.*, t . pap. ït.

Conquêlet des Cir^glocds en ^tte.

Les guerres des Cnrihnginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès , qui engagea les Carthaginois è porter leurs armes en SkHe , jusqu'à la première guerre punique. Cet espace renferme près de deui cent vingt ans , depuis l’an du monde 3530 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse , qui était la plus considérable et la plus paissante ville de Sicile , avait mis l’aulorilé souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l’un à l'autre. Après eu* , le gouvernement démocratique , c’esirà-dire populaire , y fut établi , et subsista plus de soixante ans. Depuis ce lemps-là , ceux qui dominèrent à Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agalhocic. Pyrrhus ensuite fut appelé en Sicile, et n’en demeura maître que pendant fort peu d’anlu'es. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils commencèrent à entrer en guerre avec les Romains.

Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les Iles de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire , et c’est pour cola qu’elle est appelée Tritiacria et Tri- (juetra. Le côté oriental , qui répond à la mer Ionienne ou de Grèce , s’étend depuis le promontoire ou cap Pachynum (Passaro) jusqu’à Pelorum (le cap de Pharoj. Les villes les (dus célèbres sur cette côte sont Syracutœ, Tauromenium , SIessana. Le côté septentrional, qui regarde l’Italie, s’étend depuis le cap de Pélore jusqu’au cap IMybee (le cap Boéo). 1^5 villes les plus célèbres sont , Mylœ , Hymera , Panormus , Eryx , Motya , Lilyb(eum. Le côté méridional, qui regarde l’.Vfrii|ue , s’étend depuis le cap Lilybée jusqu’à Pachynum. Les villes les plus célèbres sont : SelinuSy Agrigentum, Gela, Camarina. Cette lie ' est séparée de l'Italie par un détroit de ijuinzc cents pas seulement , qu’on appelle le yhare de Measine , parce qu’il est proche de

cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrùiuo n’est que de 1500 stades' c’est-à-dire soixante et quinze lieues. Strabon le marque ainsi ; mais il faut qu’il y ait erreur dans le chilTre ; et ce qu’il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il dit qu’un homme qui avait la vue excellente ])ouvail , du bord de la Sicile , compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il possible que la vue porte jusqu’à tiO ou 75 Iienes7 II faut donc corriger ainsi cet endroit : le trajet de Lilybée en Afrique n’est que de 35 lieues.

On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois commencèrent à porter leurs armes en Sicile. Il est certain seulement qu’ils en (lossédaient déjà queU|ue partie lorsqu’ils firent avec les Romains un traité ’ , l’année même où les rois furent chassés de Rome et les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès attaquât la Grèce. Ce traité gui est le premier dont il soit fait mention etitre ces deux peuples , parle de l’Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au lieu que , pour la Sicile , les conventions ne tombent que sur les parties de celle tic qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer au delà du Beau Prommiloire , qui était tout prés de Carthage , et que les marchands qui aborderont dans celle villepour le commerce ne paieront que certains, droits qui y sont fixés.

Par ce même traité l’on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne donner aux Romains aucune entrée dans les pays de leur obéissance , ni aucune connaissance de ce qui s’y passait ; comme si dés lors 1rs Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains , et qu’ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres aussi longues que cruelles , et par une animosité et une haine de part et

* Les 1500 stades valent 61 lieuos de 25 ou degré ; reüc distani'C . sunanl le rapilalnc Gauthier , n'est gue da 48 lieues. E. B.

« An. M. 3501; Caith. 343; Rom. -245; tv.J. C. 503.

* Polyli. lib 3 . |Mig. fltl.

* Strab. lib. 6. 967.

d'autre que la ruine seule de l’un des deux empires pouvait éteindre.

Quelques années après ce premier traité ' , les Carthaginois firent alliance avec Xeriès, roi des Perses. Ce prince , qui ne se proposait rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs , qu’il regardait comme des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son dessein s’il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la puissance dès lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de vue le dessein qu’ils avaient conçu de s’emparer du reste de la Sicile , saisirent avidement l’occasion favorable qui se présentait d’en achever la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile et dans l’Italie, pendant que Xerxës en personne marcherait contre la Grèce même.

Les préparatifs de celte guerre durèrent trois ans. L’armée de terre ne montait pas à moins de trois cent mille hommes. La Hotte était composée de deux mille vaisseaux , et de plus de trois mille petits batiments de charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé , partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à Palcrme et , après y avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, il marcha contre la ville d’Hymèrc, qui n'en est pas fort éloignée , et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place, se voyant fort serré , députa à Syracuse vers Gélon , qui s’en était rendu maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante mille hommes de pied , et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le courage et l'espérance aux assiégés , qui , depuis ce tempslà, se défendirent Irés-vigourcuscmenl.

Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, surtout pour les ruses. Ou lui amena un courrier chargé d'une lettre des habitants deSélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient avis que la troupe de cavaliers qu’il leur avait demandée arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre , qu’il fil partir vers

le temps dont on était convenu. Ayant été reçois dans le camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar, qn’ik tuèrent , et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de leur arrivée , Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois , qui se défendirent d’abord fort vaillamment; mais , quand ils apprirent la mort de leur général, et qu'ils virent leur Hotte en feu, le courage et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tuts. Les autres , s’étant retirés dans un endroit oli ils manquaient de tout , ne purent pas s’y défendre longtemps, et se rendirent à disrrition. Ce combat se donna le jour même de U célèbre action des Thermopyles , où trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxés, le passage dans la Grèce. Hérodote' raconte autrement la mort d’Aroilcar. Il dit que le bruit commun parmi les Carthaginois était que ce général , voyant la défaite entière de ^s troupes, pour ne point sunivreàsa honte , se précipita lui-méme dans le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines.

Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la défaite entière de l’armée, la surprise , la douleur , le désespoir , y causèrent un trouble et une alarme qui ne peuvent s’eiprimer. Ils croyaient déjà voir l’ennemi à leurs portes. C’était le caractère des Carthaginois, de perdre d’abord courage dans les grands revers. Ils députèrent aussitôt vers Gélon pour lui demander la paix , à quelque condition que ce fût : il les écoula avec bonté. I.a victoire si complète qu’il venait de remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n’avait fait qu’augmenter sa modestie et sa douceur, même i l’égard des ennemis. Il leur accorda la paii. exigeant seulement d’eux qu’ils payassent pour frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient à six millions de notre monnaie '. Il demanda aussi qu’ils bâtissent deux temples où l’on exposât en public et où l’on ganUt comme en dépôt les conditions du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point aehe-

• Diod. Ilb. Il , pag. 1 et 16-Î2. - An. M. 35» ; av. ' Ub.T. cap. 16J.

J. C. i9%. I * Deux mille latents earibaginois vakiil s<''pl niiUioas <1

* Celte xüle est appeli^e en latin Panormu» 1 demi tic rrAiirç. K. II.

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