‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 25 sur 125 · CO · texte numérisé non relu

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1er trop cher une paix qui leur élail si nécessaire, el qu’ils n’avaienl presque pas osé espérer. Giscon, filsyAmilcar, selon la coutume injuste qu’ils avaient d’imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, et de leur en faire porter la peine , fut puni du malheur de son père, et envoyé en exil. 11 passa le reste de sa vie à Sélinonte , ville de Sicile.

Gélon, de retour i Syracuse, convoqua le peuple , et invita tous les citoyens à venir à l’assemblée avec leurs armes. Pour lui, il entra sans armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie. Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de reconnaissance et d’admiration. Loin d’étre traité comme un tyran qui eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le bienfaiteur et le libérateur. Tous, d’un consentement unanime, le proclamèrent roi ; et cette dignité , après lui , fut conférée à deux de ses frères.

Après la célèbre défaite des Athéniens devant Syracuse ' où Nicias périt avec toute sa (lotte, les Ségestains, qui s’étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déj(i attaqués par ceux de Sélinonte, implorèrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et leur ville, sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage sur le parti qu’il fallait prendre, l’alTaire souffrant de grandes difCcultés. U'uu cûtélcsCarthaginoisdésiraicnt fort se rendre maîtres d’une ville qui était tout à fait à leur bienséance ; de l’autre ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient d’exterminer l’armée nombreuse des Athéniens, et qu’une si grande victoire rendait plus formidables que jamais. I.a passion de s’agrandir l’emporta, et l’on [promit du secours aux Ségestains.

On confia le soin de celle guerre à Annibal, lequel avait pour lors la première dignité de l'état, c’est-à-dire celle de sufféle. Il était petil-lils d’Amilcar, qui avait été défait par Gélon, et tué devant Hymèro, et fils de Giscon, qui avait été condamné à l'cxii. il partit, animé d’un vif désir de venger su famille et sa

‘ Diod. Hh. 13. psg.lCB-lTI. M I79-I80.-.VD. M. 3S02î Ca Ih. S3V ; Rom. J3S ; av. J. C. tli.

patrie, et d’effacer la honte de la dernière défaite. Son armée et sa flotte étaient très-nombreuses. 11 aborda à un lieu appelé le Puits de Lilgbée, qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L’attaque fut trés-vive, et la défense ne le fut pas moins, les femmes mêmes montrant un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance, la ville fut prise d’assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur exerça les dernières cmautés, sans avoir égard ni au sexe ni à l’Age. Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par la fuite de demeurer dans la ville , après l’avoir démantelée , et de cultiver les terres, à condition de payer un tribut aux Carthaginois. Celle ville subsistait depuis ans.

Hymére, qu’il assiégea ensuite, cl qu’il prit aussi d’assaut, après avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée 2V0 ans après sa fondation. Il fil souffrir toutes sortes d’ignominies et de supplices à trois mille prisonniers, cl les fit égorger tous dans l'endroit même où son grand-père avait été tué par les cavaliers de Gélon , pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces malheureuses victimes.

Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. Toute la ville sortit au-devant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des applaudissements.

Ces heureux succès renouvelèrent le désir et le dessein qu’avaient toujours eus les Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière *. Trois ans après, ils nommèrent encore pour général Annibal; et comme il s’excusait sur son grand Age, et refusait de se charger de celle guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon, fils d’Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que les Carthaginois avaient conçu. fiotle et l’armée se trouvèrent bientôt prêtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes montait, selon Timée, à pins de six-vingl mille hommes, cl, selon Éphorc. /i trois cent mille. Les ennemis, de leur côté, s’èlaicnl mis en état de

• Uiod. lib. 13 , pxg. ■ S0t-2il. a6-231.

les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoyé chez tous leurs alliés pour y lever des troupes^ et dans toutes les villes de la Sicile pour les eihorter à défendre courageusement leur liberté.

Agrigcnlc s’attendait à essuyer les premières attaques. C’était une ville puissamment riche, et environnée de bonïies fortifications. Klle était située, aussi bien que SélinonteetHymère, sur la côte de Sicile qui regarde l’Afrique. En elTel, Annib’al commença la campagne par le siège de celle ville. Ne la jugeant prenable que par i:n endroit, il tourna tous ses efforts de ce côl(>b^, fit faire des levées et des terrasses qui allaient jusqu’à la hauteur des murs, et cmjiloya à ces ouvrages les décombres et les démolitions des lombeaux qui étaient autour de I \ ville, et qu’il avait fait abattre pour cet effet, l.a peste se mit bientôt après dans l’armée, et lit périr un grand nombre de soldats, et le général même. Les Carthaginois crurent que c'était une punition des dieux, qui vengeaient ainsi l’injure faite aux morls, dont plusieurs même s’imaginèrent avoir vu les speclres pendant la nuit. On cessa donc de loucher aux lombeaux, on ordonna des prières selon le rit observé à Carlhagc, on immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine, et l’on jeta plusieurs victimes dans la mer en l’honneur de Neptune.

Les assiégés, qui d’abord avaient remporté plusieurs avantages, se trouvèrent tellement pressés par la famine, que, se voyant sans espérance et sans ressource, ils prirent le parti d’abandonrjcr la ville : on marqua la nuit sui- .vante pour le départ. On juge aisément quelle fut la douleur de ces pauvres habitants, obligés d’abaîulonner leurs maisons, leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur était plus chère (jue tout le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des outres, on voyait une troupe de fetmnes éplorées traîner après elles leurs enfants, jvour les dérober à la cruauté du vainqueur; mais ce qu’il y eut de plus douloureux fui la nécessité où l’on se trouva de laisser dans la ville les vieillards et les malatles, à qui leur état ne |>crmcllail ni de fuir ni de se defendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Géla , qui était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous les soulagements qu’ils pou-

vaient y attendre dans un état si déplorable.

Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y étaient restés. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s’imaginer dans une ville des phis opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille habitants, et qui n’avait jamais souffert de siège, ni par conséquent de pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues de toutes sortes (car celte ville avait un goût exquis pour ces raretés), cl etdre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé à Carthage.

Le siège d’Agrigeiile avait duré huit mois. Imilcon y fit passer le quartier d’hiver à ses troupes, pour leur donner quelque repos, cl au commencement du printemps il en sortit après avoir ruiné entièrement la ville. Il assiégea ensuite Géla, et la prit malgré le secours qu’y mena Denys le ’fyran, qui s’était emparé de l’autorité à Syracuse. Imilcon termina la guerre par un traité qu’il fit avec Denys, dont les conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens *, de Sélinonle, d’Agrigente, d’Hymère, comme aussi de celui de Géla cl de Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les I^éontins, les Messéniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et conserveraient leur liberté et leur indépendance; qu’enfin les Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, après la conclusion de ce traité, retourna à Carthage, où la peste fil périr un grand nombre de citoyens.

Denys n’avait conclu la paix avec les Carthaginois * que pour se donner le temps d’affermir son autorité naissante, et de travailler aux préparatifs de lu guerre qu’il 'méditait contre eux. Comme il savait combien la puissance de ce peuple était formidable, il n’oublia rien pour se mettre en étal de l’attaquer avec succès; et il fut merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle de ses peuples. La réputalioti de ce prince , le désir de s’en faire connaître, l’attrait du gain, et la vue des ré-

I Les Sic^inlrns ot les Siciliens ancicniicmenl claieiil (Icui peuples dislini^iiés.

* liioil. lib, ii. pap. *2<W-278. — An. M. .3000; Carlb. 4'(2 ; Rom. ; av. J. C. iOi.

compenses qu'il promcllail à crin dont l’industrie SC fernit dislinsupr, nilircreiil de loules parts en Sii ile ce qu'il y avait pour lors de plus habiles ouvriers et) (ont penre. Syracuse entière était devenue comme un grand atelier, où de tous crttès on èlait occupé à faire des épées, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et à préparer tout ce qui est nécessaire pour la construclion et pour l’équipement des vaisseaux. L’invtuilion de ceux il cimi rangs de rames était toute récente : jusque-lit on n'avait vu que ries vaisseaux i Irnis rangs de rames, triremes. Denys animait le travail par sa présent e, par des libéralités et îles louanges tpi’il savait dispenser ii propos, et surtout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces que tout le resle pour réveiller l’industrie et l'ardeur des ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient dans leur genre

Quand tout fut prêt, et qu’il cul levé en diffrenls pays un grand notubre de troupes, il convoqua l'assemblée des Syracusains, leur exposa son dessein, et leur représenta que les (àirtliagiiiois étaient les ennemis décl.irés des tirées; qu’ils ne se proposaient rien moins que d'envahir toute la Sicile; qu’ils voulaietil mettre sous le joug toutes les villes greetpies, et que, si l'on n'arrélail leurs progrès, Syracuse se verrait bicntrtt elle-même allaquée; que, s’ils ne faisaient point ecluelleineiit d’enlreprise, on devait leur iiinction aux ravages tpie la peste avait causés parmi eux ; qtie c'élait une conjoncture favorable dont il fallait profiler. Quoique la tyrannie et le tyran fussent trés- (iJieux aux Syracusains, la haine cotilrc les ('.arlhaginois l’emporta; et tout le monde, plus inuché des motifs d’utie polilitpie ititéressée 'lue de la justice, applaudil au di.scours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes, sans déclaralion de guerre, il abandontia au pillage et i .a fureur du peuple les biens et la pi'rsonnc des Carthaginois. Il y en avait un assez gratid nombre à Syrtteusc, qui, sur la foi des traités, y exerçaient le commerce. On courut de tous cùtés dans leurs maisotis ; oti pilla leurs elTets ; on prétendit être suffisamment autorisé pour leur faire soufl'rir à eux-mémes toulcs sortes d’i-

' « iloiios alil an», o

gnominies et de supplices, en représailles des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du itays ; et ce pernicieux exemple de perfidie et d'inhumatdté fut suivi dans toute l’étendue de la Sicile. Ce fut lù comme le signal sanglant de la guerre tpt’on leur déclarait. Denys, après avoirainsi commencé par se faire justice 4 lui-niéme, ettvnya îles députés 4 Carthage, pour demauiler qu’ils rendissent la liberté 4 toutes les villes de la Sicile; qu’autremeid ils y seraient traités comme ennemis. Celte nouvelle y répandit une grande alarme , surtout 4 cause du pitoyable état où ils se trouva ietd.

Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui était la place d’armes des Carthaginois eu Sicile, et il poussa v ivement ce siège, sans qu’lmilcon, qui commandait la llottc ennemie, pùt la secourir. Il lit avancer ses machines, battit la place 4 coups de béliers , approcha des murs les tours 4 six étages qui étaient portées sur des roues, et qui égalaient la hauteur des maisons, et de 14 il incommodait fort les assiégés par ses catapultes , machines nouvellement inventées, qui lançaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres contre les ennemis. I.a ville enfin, après une longue et v igoureuse résistance, fut prise d’assaiil, et tous les habitants passés au fil de l’épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna le pillage au soldat. Denvai, y ayant laissé une bonne garnison et un gouvernement sùr, retourna 4 Syracuse.

L’année suivante ', Imilcon, que les Carthaginois avaient nommé sulTéte, revint en Sicile avec une armée beaucoup plus nombreuse ipi’auparavant. Il aborda 4 l’alerme, recouvra ■Motya par force, et prit plusieurs autres villes. Animé par ces heurtuix succès, il marcha vers Syracuse pour cti former le siège, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa llotte, sous la conduite de Magon, cùtoyait les bords.

L'arrivée d’Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux cents vaisseaux, ornés des dépouilles des etincmis, et s'avançant en bon ordre, entrèrent comme en triomphe dans le gratid port , suivis de cinq cents barques. On vit eu même temps arriver d’un

* Diod. lib. 11 , 97U-29tf. — Juitio. Ub. 19, cap. 2

Cl 3.

•utre rôlé l’année de (erre, composée, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes de pied et de trois mille chevaux. Imilcon lit dresser sa lente dans le temple même de Jupiter ; le reste de l'armée campa à douze stades ', c'est-à-dire i un peu plus d'une demilieue de la ville. S’en étant, approché, il présenta la bataille aux habitants, qui se donni'rent bien de garde de l'accepter. Content d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de leur faiblesse et de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne doutant point que bientôt il ne dôt se rendre maître de la ville, et la regardant déjà comme une proie assurée et qui ne pouvait lui échapper. Pendant trente jours il lit le dégât des terres voisines, et ruina tout le pays. Il se rendit mattre du faubourg d'Acra-

dine, et pilla les temples de Gérés et de Proserpine. Pour fortifier son camp , il abattit tous les tombeaux qui étaient autour de la ville, cl entre autres celui de Gélon et de Déniaréte sa femme, ([ui était d'une magnificence extraordinaire.

Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. Tout l'éclat de ce triomphe ai>tieipé s'évanouit en un moment, cl montra à tous les mortels, dit l'Iiislorien, que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil , tôt ou tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaitre sa faiblesse. Lorsqu'lmilcon , mattre de presque toutes les villes de Sicile, s’attendait à mettre le comble à ses victoires par la prise de Syracuse , la maladie conlagieu.se se mil dans son armée, et y fil des ravages incroyables. On était dans le fort de l'été ; et la chaleur , celte année , était très-grande. La

contagion commença par les Africains , qui mouraient à las , sans qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait les morts ; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se

ccmmuniquanl promptement , les cadavres

deineurcrenl sans sépulture , et les malades sans secours. Cette peste était accompagnée de symptômes extraordinaires , de cruelles dyssenleries, de fièvres violentes, de déchirements d'entrailles, de douleurs aigufis par tout le corps , de frénésie même et de fureur , en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque venait à leur rencontre, et le mettaient en piécc,s.

* 2 160 mètres ou un peu moins d'uno dcmi-lieuc. K. D.

Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorabled'atlaquerles ennemis. Plus qu’à demi vaincus par la peste , ils ne firent pn.s grande résistance. Les vais.seaux furent , pour la plupart , ou pris par l’ennemi , ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards, femmes, enfants, sortirent en foule delà ville pour être témoins d’un événement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville , et vengeurs de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement par ces bqrimres. La nuit étant survenue, chacun se relira de son côté. Imilcon profita de ce moment de relâche , et envoya vers Denys pour lui demander la permission d’emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de troupes, en lui oITranl trois cents talents ', qui étaient tout l’argent qu’il avait (le reste. Il ne put obtenir celle permission que pour les seuls Carthaginois, av(!c lesquels il se sauva de nuit , laissant tous les autrxss soldats à la discrétion de l’ennemi.

Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amèrement son sort , et encore plus celui de la république, il accusait avec insulte et emporlcuncnl les dieux , seuls auteurs de son infortune ; « car l'ennemi, disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, mais non s’en glorifier. Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande douleur, et qui le touchait le plus vivement , était d'avoir survécu à tant de braves guerriers qui étaient morts les armes à la main ; « mais , ajoutait-il , la suite fera connaître si c’est la crainte de la mort , ou le désir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes citoyens, qui m’a fait survivre à la perle de tant de généreux soldats. » T'n elTel, dés qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva dans une désolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison , en ferma les portes sur lui sans vouloir y admettre pt-rsonne , pas même scs enfants, et se donna la mort par un prétendu courage que les païens admiraient, mais qui n’en avait (|ue le nom, et qui cachait dans le fond un véritable déses- Itoir.

‘ Trois CCDI( USenls oarihisinoia valent I ItacOO fr.E.D.

Un nouveau surcroît de malheurs accabla celle ville' inforlun(^e. Les Africains , de loul temps pleins de haine contre Carthage , mais irrites alors jusqu'à la fureur de ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à Syracuse , en les livrant à la boucherie, s’assemblent comme des forcenés, sonnent l’alarme, prennent les armes, et, après s’être saisis de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un effet et comme une suite de la colère des dieux , qui poursuivait les coupables jusque dans Carthage même. Comme scs habitants ])orlaienl la superstition à l’excès , surtout dans les calamités publiques , on songea avant tout à apaiser les dieux. Cérés et Proserpine étaient des divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer l'outrage qui leuravailèlè fait par le pillage de leurs temples , on leur érigea de magnifiques statues , on leur donna pour prêtres les personnes les plus qualifiées de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes selon le rit grec , et foii n’omit rien de ce qu’ils croyaient pouvoir leur rendre ces déesses propices. Après ce premier soin , on songea à la défense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois celte armée nombreuse était sans chef, c’est-à-dire comme un corps sans àmc : nulles provisions, nullcs machines de guerre ; point de discipline ni de subordination : chacun voulait commander ou se conduire à son gré. La division s’étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant tous les jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son pays, et délivrèrent Carthage d’une grande alarme.

Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon , leur général , qui était un des deux suffétes , perdit une grande bataille , où il fut tué. Les chefs des Carthaginois demandèrent la paix , qui leur fut accordée à ces conditions, qu’ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile , et qu'ils paieraient tous les frais de celte guerre. Ils parurent les accepter ; mais ayant représenté qu'ils ne pouvaient livrer les villes sans l'ordre de leur république, ils obtinrent une trêve assez longue pour envoyer à Carthage. On y proGta de cet intervalle pour lever

et exercer de nouvelles troupes , à qui l’on donna pour chef Magon , fils de celui qui venait d’être tué. 11 était tout jeune, mais il avait beaucoup de mérite et de réputation. Dès qu’il fut arrivé en Sicile, et que le temps de la trêve fut expiré, il donna une bataille contre Denys, où Leptine , l’un de ses généraux , fut tué , et où il demeura sur la place, du côté des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en possession de tout ce qu’ils avaient dans la Sicile , en y ajoutant mémo quelques places , et qui leur assignait mille talents * pour les frais de la guerre, c’està-dire trois millions de livres.

Ce fut à peu prés vers ce temps-là* qu’à l’occasion d’un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à Denys pour lui donner avis du départ de farmée carthaginoise, il fut défendu, par arrêt du sénat, aux Carthaginois d’apprendre à écrire ou à parler la langue grecque, pour les mettre hors d’état d’avoir aucun commerce avec les ennemis , soit par lettre, soit de vive voix.

Carthage 5 eut bientôt après une nouvelle secousse à essuyer. La peste se répandit dans la ville , et y üt de grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de frénésie saisissaient tout à coup les malades. Ils sortaient brusquement de leurs maisons les armes à la main, comme si l’enneini se fût emparé de la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu’ils trouvaient à leur rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de l’occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine ; mais les uns et les autres furent domptés , et rentrèrent dans fobéissance. Une entreprise que Denys forma en Sicile, dans le môme temps et par les mêmes vues, ne lui réussit pas mieux. Il mourut quelque temps après, et eut pour successeur son fils, qui porta le même nom.

Nous avons déjà rapporté un premier traité conclu entre les Romains et les Carthaginois. 11 y en eut un second , qu’Orose dit avoir été conclu la 402' année de la fondation de Rome, et par conséquent vers le temps dont nous

* Mille talents carlbngiiiois valent 3 890 000 fr. E. B.

• Justin. lib. 2, c.ip, 5.

> Diod. lib. 15 , p.ig. 3'<t.

parlons. Ce second lrail6' contenait à peu près les mêmes conditions que le premier, eiccplé que ceux deïyr et d'Ulique j étaient nommément compris, et joints aux Carthaginois.

Après la mort du premier Denys , il y eut de grands (roubles à Syracuse. DenysleJcune^, qui en avait été chassé, s'y rétablit à main armée, et y exerça de grandes cruautés. Une partie des citoyens implora le secours d'Icétés, tyran des Léontins, qui était originaire de Syraïuse. La conjoncture de ces (roubles para;! trés-favurablc aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, cl ils y envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, ceux d'entre les Syracusains qui étaient les mieux intentionnés curent recours aux Corinthiens , qui les avaient déjù souvent aidés dans leurs périls, et qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus déclarés contre la tyrannie , et les plus vifs défenseurs de la liberté. Les Corinthiens leur envoyèrent Timoléou. C'était un homme d'un rare mérite, et qui avait signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant sa patrie du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre famille. 11 partit avec dix vaisseaux seulement, et , étant arrivé à lUiégc, il éluda par un heureux stratagème la vigilance des Carthaginois , qui , ayant été avertis de son départ et de son dessein par Icétès , voulaient l'empêcher de passer en Sicile.

Timolëon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. Avec cette poignée de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite troupe se grossit à mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient dans uu étrange état, et avaient perdu toute espérance, lis voyaient les Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la ville; Denys, de la citadelle. Heureusement, dés que 'Timoléou fut arrivé , Denys , qui était sans ressource , lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les troupes, les armes et les vivres qui y étaient , cl il SC sauva par son moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter adroitement aux soldats étrangers, qui, selon le défaut que nous avons remarqué dans le gouvernement de Car-

' Pol)b.1ib.3.pag. 178.

» Diod. lib. 16 , pjig. 459-478. — Plut, in Tlmol. — An. M. 3656 ; Carih. 498 ; Rnm. 400 ; av. J. C. 3(8

thage, faisaient la principale force de l'armée de MagtHi , cl qui même pour la plupart étaient de Grèce , qu'il était bien étrange que des Grecs travaillassent à rendre les barbares maîtres de la Sicile, d'où ils passeralrnl bientôt dans la Grèce ; car enfin pouvait-on s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour établir Icétès tyran à Syracuse? Ces discours s'étol répandus dans le camp , Magon fut sabi è frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un prè teite pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes à le trahir cl à l'abamluiiner, il fit sortir sa flotte du port , et cingl} vers Carthage. Icétès, après son départ, ne put pas tenir longtemps contre les Corinthiens : ainsi ils demeurèrent seuls maîtres de toute la ville.

Dès que Magon fut arrivé h Carihage , on lui fil son procès. 11 prévint le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attaché à une potence, et exposé en spectacle au peuple. Du leva de nouvelles troupes*, et Ton fil partir pour la Sicile une flolle plus nombreuse encore que la précédente. Elle était composrV de deux cents vaisseaux, sans compter aiilè’ barques de transpoj l; et l'armée monlail à plus de soixante cl dix mille hommes. Us abordèrent à Lilybéc, sous la conduite d'.tmilcar cl d’Annibal, et résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléou ne les attendit pas, et marcha à leur rencontre. Mae la consternation était si grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y étaient, il n'i eut que trois mille Syracusains qui le suiiirenl, et quatre mille étrangers; encore de r« derniers il y en eut mille qui, par crainte, l'abandonnèrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et , ayant exhorté le reste à' ses troupes à combattre vaillamment pour le salut et la liberté de leurs alliés, il les mena contre Tenncmi, dont il savait que le rcndeivous était prés d'une petite rivière appelle Crimise. 11 paraissait de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, cl mille chevaux ; mais Timoléon , qui savait que h bravoure conduite par la prudence l'emporte

* Plut, in Timoiconr . (ug.

sur le nombre, corapluil sur le cuuraf;c de ses soldats, qui paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et i|ui demandaient avec ardeur qu'on les menât contre l'ennemi. L'événement juslina ses vues et son espérance. La bataille se donna : les Carthaginois furent mis en déroute. Il y cul de leur côté plus de dix mille hommes de tués, parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur camp fut pris , cl l'on y trouva des richesses immenses : on lit aussi un grand nombre de prisonniers.

ïimoléon,avec les nouvelles de sa victoire', envoya à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent parmi le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée de tous les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la seule de toutes les villes de Grèce où les plus beaux temples étaient ornés, non de dépouilles grecques, ni (l'oITrandes teintes encore du sang de la nation, et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de dépouilles barbares, qui , par de belles inscriptions, faisaient coimnilrc en même temps cl le courage et la reconnaissance religieuse de ceux qui les avaient rem|)orlées ; car elles disaient que les Corinlhiens , et Timoleon leur general, après atoir affranelii du joug des Carthaginois les Grees établis dans la Sicile, avaient appendu ces armes dans les temples pour en rendre auj: dieux des actions de grâces immortelles.

Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi les troupes étrangères pour achever de piller et do ravager toutes les terres des Carthaginois, s’en retourna à Syracuse. £n arrivant, il bannit de la Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre vengeance.

Celle victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs villes , ce qui obligea les Carthaginois à demander la paix.

Autant que les apparences du succès les rendaient prompts ■'i faire de grands efforts et à mettre sur pied de puissantes armées de terre cl de mer, et que la prospérité leur faisait user de la victoire avec insolence et avec cruauté, autant une adversité imprévue les

' Plul. pag. 218-250.

jetait dans le découragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier à des emiemis peu considérables, et d'en accepter sans honte les conditions les plus dures cl les plus humiliante; . Celles qu'on leur imposa ici, en leur accordant la paix, furent ; qu'ils ne tiendraient que lus terres qui étaient an delà du fleuve Halycus ’ ; qu'ils laisseraient ta liberté à tous ceux du pays d'aller s'établir à .Syracuse avec leurs familles et leurs biens; et qu’ils ne conserveraient avec les tyrans ni alliance ni intelligence.

Il parait que c’est à peu près dans le temps dont nous venons de parler qu’arriva à Carthage ce qu’on lit dans Justin’. Ilannon, l’un de ses citoyens les plus puissants, forma h; dessein de se rendre mailrc delà république, en faisant périr tout lu sénat. Il choisit {mur celle cruelle exécution le jour même des noces de sa fllle, où il devait donner chez lui un repas aux sénateurs , et les faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On n’osa pas punir un crime si horrible, tant était grand le crédit du coupable ; on sc contenta de le prévenir et de le détourner par un décret qui défendait en général lu trop grande magnilicence des noces, cl mcllait certaines bornes aux dépenses qu’on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait mal réussi, il songea à employé,' la force ouverte en armant tous les esclaves. 11 fut encore découvert; et, pour éviter la punition, il se retira avec vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement fortitie, et de là il lâcha d'engager dans sa révolte les Afri(aiins et le roi des .Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit à Carthage. Après qu’on l’eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa les bras et les cuis.ses, on le tit mourir à la vue du peuple, et l’on attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. Scs enfants et tous scs parents , quoiqu'ils n’eussent pris aucune part à sa conspiration, en curent à son supplice. Ün les condamna tous à la mort, afin de ne laisser personne daus sa fa-

* Celte rivière n>5t ps loin d’Agiigrnle ; elle et! nom» mèe Lyeus dans Dio«lore el dans PitiUrque ; tnaU on croit que c’est une fiiite.

• Lib. 21 , eai» 4.

ogle

mille en élat ou d’imiler son crime ou de venger sa mort. Tel ('lail le génie de Carlhage : toujours sévéreel excessive dans ses punitions, clic les portait aux dernières rigueurs, et les étendait jusque sur les innocents, sans consulter ni l'équité , ni la modération , ni la reconnaisance.

J'ai maintenant & parler des guerres que soutinrent les Carthaginois ', lant dans la Sicile que dans l'Afrique même, contre Agathode qui, pendant plusieurs années, leur donna beaucoup d'exercice.

Cet .Vgalhocle était Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition très-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait envahi la souveraine autorité dans Syracuse, et en était devenu le tyran. Dans les commencements ils réprimèrent scs entreprises , et .\milcar leur chef le fil consentir A un traité qui mettait la paix dans la Sicile. Mais il n'en garda ]>as longtemps les conditions et il se déclara bientôt contre les Carthaginois mêmes. qui, sous la conduite d'Amilcar, remportèrent sur lui une victoire ’ considérable, après laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois l'y poursuivirent, et formèrent le siège de cette importante place, dont la prise devait les rendre maîtres de toute la Sicile.

Agathoede, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs se voyait abandonné par tous Icsalliés à cause de sa cruauté inouïe, conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les apparences, que, même après l'exécution et le succès, il parait encore presque incroyable ; c'était de porter la guerre en Afrique, cl d'aller assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni soutenir le siège de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités du siège ; qu'au

• Diod. Hb. IB. pag. Ojl-Oia. 7ia-71i-7ï7-7»3-7(i0. lusUo. lib. % cap 116. — An. M. 3683; Caitb. 527; Rom. $2»:av. J. C. 310.

* C'éUit proebe du (leuvc et de la vU!e d'Untére. I

reste il laissait A ceux qui ne pourraient se résoudre à prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que seize ceuls personnes. 11 y laissa son frère Antandrc, avec assez de troüpesetde vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après leur avoir fait prêter scrraenl, il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante talents ' pour les besoins présents, bien assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Héradide. sans qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, ou vers les côtes de la Sicile quiai>parlenaient à l'ennemi, pour en faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si iinv piné, se mirent en élat de l'empêcher; mais Agathocle se déroba â leur poursuite, et prit le large.

Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là, ayant assemblé sw troupes, il leur exposa ses raisons en peudf mots. Il leur représenta que l'unique movon de délivrer leur patrie était de |)orter la guerra dans le pays ennemi ; qu'il les menait, eux qui étaient aguerris et intrépides, contre dcsiitoyens amollis et énervés par les délices d ont vie oisive cl voluptueuse; que les habitants du pays, accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux ; que la hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne s'attendaient â rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes ; qu'enfin jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil qui était arrivée précisément h leur départ. Ij*s peuples alors, même les plus polices, connaissaient peu

' Cinquanic niillf érus. — Ciuquanlc lalcnU de 8jrKUJ< valcol 2U7 000 Tr. K. B

Digiiizea Dy v,jOOgle

la canse de ces phénomènes extraordinaiFes de la nature, et étaient accoutumés par leurs devins à en tirer des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient souvent h régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses soldats en leur Taisant entendre que ces sortes 'de défaillances des astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu’ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre fin , et qu'il passerait de leur cèté.

Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le méine temps une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait été la première, par laquelle il les avait transportés eu Afrique ; ce fol de brûler entièrement la Hotte qui les y avait amenés. Plusieurs raisons le déterminèrent ft prendre un porti si extrême. Il n'avait aucun bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. I.es Carthaginois , étant maîtres de la mer, n'auraient pas manqué de venir bientût s’emparer sans résistance de sa flotte ; s'il avait laissé tout ce qu'il Aillait de troupes pour la défendre, il aurait trop aflbibii son armée, d'ailleurs assez médiocre, et il se serait mis hors d'état de tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait uniquement d'un succès prompt et éclatant ; enlin, il voulait mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre ressource que la victoire. Il falloit bien du courage pour prendre une tdle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tons dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un liabit éclatant, dans l'équipage d'un homme i|ui se prépare h une cérémonie de religion. Alors prenant la parole : « Lorsque nous parv limes de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi « nous poursuivait vivement, dans celte fu- « neste extrémité, j'eus recours à Proserpine « et û Cérés, divinités protectrices de la Sicile,

« et je leur promis, si elles nous délivraient «(fun danger si pressant, de brûler en leur 0 honneur tous nos vaisseaux dès que nous «serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, é « m'acquitter de mon vœu : les déesses sau- « ront bien nous dédommager de ce sacrifice.»

En même temps, le flambeau à la main, il s’avance à grands pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met tui-méme le feu. Tous les officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat. Les lromi>etles sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la proposition qu'on leur faisait ; une ardeur aveugle et impétueuse les avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à eux-méines, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations qui avaient été générales dans toute l'armée,

Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. Il conduisit sur-le-champ son armée vers une place qu'on appelait laGrande- Vill» , qui était du domaine de Carthage. Le pays qui y conduisait était le lieu du monde le plus délicieux et le plus agréable à la vue. On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées de ruisseaux agréables , et couvertes de toutes sortes de troupeaux ; des maisons de. campagne bûlics avec une magnificence extraordinaire; de belles avenues plantées d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute espèce ; des jardins d'une vaste étendue , et entretenus avec un soiu et une propreté qui faisait plaisir é l'œil. Celle vue ranima les soldats ; ils arrivèrent pleins de courage é la Grahde-Yille . qu'ils emportèrent d'emblée, et s'y enrkhirenl du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne fil pas plus de résistance : celle place n'ëtaU pas fort éloignée de Carthage.

L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi était dans le pays, et avançait à grandes journées vers la ville. L’arrivée d' Agathocle fit conclure qpe les armées des Carthaginois avaient été défaites devant Syracuse, et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court en désordre dans la place publique : le sénat s'assemble h la b&le et lumnllualremepl, On délibéré sur les moyens de sauver la ville. Il

ii’j nvail poiiU de troupes sur p1cd qu’on pût opposer à l’ennemi , cl le danger pressant ne permettait pas d’attendre celles qu’on pourrait lever à la campagne et chez les alliés. 11 fut donc résolu, après bien des avis, d'armer les citoyens. Le nombre des troupes monta à quarante mille hommes d’infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en guerre. On en donna le commandement à Ilannon et à Bomilcar, quoique, par des intérêts de famille, ils fussent divisés entre eux. Ils marchèrent aussitôt à l’ennemi, et, l'ayant atteint, rangèrent leur armée en bataille. Les troupes d’Agalhoclc ne montaient qu'à (reize ou quatorze mille hommes. On donna le signal, le combat fut trés-rnde. Hannon, avec sa cohorte sacrée (c’était l’élite des troupes carthaginoises), soutint longtemps les Grecs, et les enfonça même quelquefois ; mais enfln , accablé d’une grêle de pierres , et percé de coups, il tomba mort. Bomilcar aurait pu rétablir le «ombot ; mais il avait des raisons secrètes e( personnelles de ne pas procurer la victoire à sa patrie. Ainsi il jugea à propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi du reste de l’armée, qui se vit obligée malgré elle de céder à l’ennemi. Agathocle, après l’avoir poursnivic pendant quelque temps, revint sur ses pas, et pilla le camp (les Carthaginois. On y trouva vingt mille jiaircs de menottes, dont ils s’élaient fournis, comptant sûrement qu’ils feraieu*! beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise d’un grand nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants du pays , qui se joignirent au vainqueur.

Cette descente d’Agathocle en Afrique', fit naître sans doute dans l’esprit de Scipion l’idée de tenter contre la même république, et en partant du même lieu, une semblable entreprise. Aussi, en répondant à Fabius, qui taxait de témérité le dessein qu’il avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de citer Texerople d’Agathocle, pour montrer que souvent l’unique moyen de se débarrasser d’un ennemi trop pressant, c’est de passer dans son pays, et qu’on se sent un tout autre courage en attaquant qn’en se défendant.

Pendant que les Carthaginois étaient ainsi

• IW. nb.as.n. 43.

pressés par leurs ennemis ', ils reçuceot nos ambassade de Tjt. Elle venait implorer leur secours contre Alexandre-le-Grand , qui étail tout prés d’emporter cette ville, qu’il assiégcail depuis longtemps. L’extrémité oùélaicatrtduits leurs compatriotes (car ils les appelaleal ainsi), les loucha aussi vivement que leur propre danger. Étant hors d’étal de les secourir, ils SC crurent au moins obligés de les consoler, et députèrent vers eux trente de leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur où ils étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si pressant. LesTyriens, déchus de l’unique espérance qui leur restait, ne perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces députés leurs femmes, leurs enfants cl tous les vieillards de la ville ; et, délivrés d’inquiétude pour ce qu’ils avaient de plus cher au monde. Us ne songèrent plus qu’à se défendre avec courage, préparés à tout événement. Carthage recul celle troupe désolée avec toutes les marque^ possibles d’amitié, et rendit à des hôtes si chers et si dignes de compassion tous les services qu’ils auraient pu attendre des pères les plus affectionnés et des mères les plus tendres.

Quinte-Curce place l’ambassade.deTyrveti les Carthaginois pendant que les Syracusaiiis ravag(eaient l’Afrique, et lorsqu’ils s’èlaicnl avancés jusqu’aux portes de Carthage ; mais l’expédition d’Agathoclc contre l’Afrik,ue ne peut pas se concilier avec le siège de Tyr , qui lui est antérieur de plus de vingt ans.

Elle songea en même temps à chercberni' remède aux maux dont elle était elle-même câblée. On regarda l’étal prêsent’4er%yri||||H blique comme un effet de la colère des et on reconnut l’avoir justement méritée, sar- ' tout par rap|M)rl à deru divinités ù l’égard desquelles on avait manqué aux devoirs prescrils par la religion , et observés autrefois avK beaucoup d'oxactilude. C’élail une coutume i Cartilage, aussi ancienne que la ville même, d’envoyer tous les ans à Tyr, d’où elle tirait stn origine, la diine de tous les revenus de la république, cl d’en faire une offrande à Herculr, le patron et le pfotecleur des deux villes. U domaine, et par couséquent le revenu de Car-

* Diod. Uh. 17, pag. — Quint Curt. Ub. 4 , cip. 3-

lhage, s’étanl augmcnlé considérablement depuis un certain temps , on avait diminué la portion du dieu, et il s’en fallait bien qu’on lui envoyât la dime en entier. Le scrupule les saisit : ils reconnurent et avouèrent publiquement leur mauvaise foi et leur sacrilège avarice ; et, pour expier leur faute, ils envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de petites chapelles des dieux, toutes d’or, dont le prix montait à une grande somme.

Un autre violementde la religion, qui ne pamt pas moins cunsidèrable à leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands scrupules. Anciennement on immolait à Saturne les enfants des meilleures maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d’avoir manqué de rendre i cette divinité tons les honneurs qu’ils lui croyaient dus, et d'avoir usé de fraude et de mauvaise foi à son égard en offrant, i la place des enfants de qualité , d’autres enfants de pauvres ou d’esclaves, qu’on achetait dans cette vue. Pour exflier une si étrange impiété, on immola à ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirés des plus nobles maisons de la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables d’un crime si affreux, s’offrirent elles-mêmes en sacrifice pour éteindre par leur sang la colère des dieux.

Après ees expiations, on dé])écha vers Amilcar en Sicile, pour lui porter les nouvelles de ce qui était arrivé en Afrique, et le presser d’envoyer du secours. Il donna ordre aux députés de garder un profond silence sur la victoire d’Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, assurant que («général avait été entièrement défait avec toutes ses troupes, et que sa flotte avait été prise par les Carthaginois ; et, pour confirmer ce bruit , il montrait les ferrements des vaisseaux, qu’on avait eu soin de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne fût vraie : le grand nombre songeait d^à à se rendre et à capituler, lorsqu’une galère à trente rames, (pi’Agathocle avait bit construire à la hâte , arriva dans le port, et parvint, non sanspeineet sans danger, jusqu’aux assiégés. La nouvelle de la victoire d’Agathocle se répandit bientôt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage à tous les habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville d’assaut, et fut repoussé avec

perte '. 11 leva le siège, et envoya cinq mille hommes de secoursà sa patrie. Quelque temps après , ayant repris le siège, et croyant surprendre les Syracusains en les attaquant de nuit, son dessein fut découvert, et il tomba vif entre les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices. La télé d'Amil- ; car fut envoyée sur-le-cbamp à Agathocle. Il ' s’approcha aussitôt du camp des ennemis, et y répandit une consternation générale en leur montrant la tête de ce commandant , qui leur marquait en quel étal étaient leurs affaires de Sicile.

Aux ennemis étrangers s’en joignit un domestique, plus dangereux cl plus à craindre que les autres’ : c’était Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la première magistrature. il songeait depuis longtemps i se faire tyran dans Carthage, et A s’y procurer une autorité souveraine. Il crut que les troubles présents lui en offraient une occasion favorable. Il entre donc dans la ville, et , soutenu par un petit nombre de citoyens complice» de sa révolte, et par une troupe de soldats étrangers , il se fait déclarer tyran , et commence en effet A montrer qu’il l’était véritablement, en égorgeant sans pitié tout ce qu'il rencontre de citoyens dans les rues. Un grand tumulte s’étanl élevé dans la ville, on crut d'abord que c’était l’ennemi qui y était entré par trahison ; mais, lorsqu’on eut reconnu que c’était Bomilcar, la jeunesse s’aritia pour repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits et de pierres. Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, il se retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le dessein de s’y bien défendre, et de vendre chèrement sa vie. Pour épargner le sang des citoyens, on leur fit promettre A tous, saas exception, une amnistie générale, s’ils quittaient leurs armes. Ils se rendirent A cette condition, et on leur tint parole, excepté A Bomilcar leur chef. Les Carthaginois, sans avoir égard A leur serment, le condamnèrent A mort, et rattachèrent A une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels supplices. Du haut de sa potence, comme d’un tribunal, il harangua le peuple, et se crut en droit de lui reprocher

< Dfcxt. pig. 767-78B.

• IM. pig. 779-781. — JiuUa. Ub. 28, op. 7,

•?ec force son injustice , son ingratitude et sa perBdie, en faisant le dénombrement de beaucoup d’illusCres généraux dont il avait payé les services par une mort infAme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.

Agalhocle avait engagé dans son parti un puissant roi de Cyréne *, nommé Ophellas, dont il avait flatté l’ambition par de magnifiques espérances , en lui faisant entendre que , content pour lui-méme de la Sicile , il lui laisserait l’empire de l’Afrique. Comme les plus grandscrimes ne luicoùlaient rien lorsqu’il espérait en pouvoir tirer quelque utilité, dés que ce prince lui eut amené son armée, il le lit périr par une perfidie sans exemple , afin de se rendre maître de ses troupes. Plusieurs peuples étaient entrés dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand nombre de places fortes. Voyant les affaires d’Afrique en bon état, il crut devoir songer A celles de Sicile, et il y passa, ayant laissé le commandement des troupes à son fils Arcliagathe. Sa renommée et le bruit de ses conquêtes l’y avaient précédé. Quand on sut qu’il y était arrivé , plusieurs villes se rendirent A loi ; mais les mauvaises nouvelles qu’il recul d’Afrique l’obligèrent bientôt d’y retourner. Son absence avait tout changé ; et, quelque effort qu’il fit , il ne put y rétablir ses affaires. Toutes ses places s’étaient rendues A l’ennemi ; les Africains avaient quitté son parti ; il avait perdu une partie de ses troupes ; ce qui lui en restait n’était pas en état de tenir tête aux Carthaginois , et il ne pouvait les transporter en Sicile , parce qu’il manquait de vaisseaux , et que les ennemis étaient maîtres de la mer ; il ne pouvaK espérer ni paix , ni traité de la part des barbares, qu’il avait insultés d’une manière si outrageaute, étant le premier qui côt osé faire une descente dans leur pays. Dans celle exlrérnité, il ne songea plus qu’A sauver sa vie. Après plusieurs aventures , lAche déserteur de ;Son armée, et cruel traitrede ses enfants, qu’il abandonnait A la boucherie , il se déroba par la fuite aux maux qui le menaçaient, et arriva avec un petit nombre de personnes A Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis, égorgèrent

• Diod. jwg. Tn-rre,clT81-8(K. - Jgtiin. lib.Q,

cap. 7 et 8.

scs enfants et se rendirent A l’ennemi. Laiméme lit bientôt après une fin misérable, cl termina par une mort cruelle une vie remplie de crimes.

On peut aussi placer ici un autre fait rapporté par Justin '. Le bruit des conquéles d’Alexandre-lc-Crand fil craindre aux Caclluginois qu’il ne songeAl A tourner scs annesda côté de l’Afrique. Le malheur de Tyr, d'où ils liraient leur origine, et qu’il venait de détruire; rétablissement d’Alexandrie , qu'il avait bùtic sur les confins de l’Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer à Carthage une ville rivale ; les prospérités non interrompues de té prince, qui ne mettait poinlde bornes ni il sou ambition, ni A son bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour découvrir scs sentiments et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, feignant d’avoir été chassé de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa dans le camp d’Alexandre , A qui il ùil présenté, par le moyen de Parménioa,elliii offrit ses services. Le roi le reçut fort bieo. et eut plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander A ses compalriotesM ce qu’il avait pu découvrir. Cependant, quanl il fut revenu A Carthage , après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un traître qui avait vendu sa patrie au roi, et misA mortpar une sentence qui prouvait également l’ingniilude et la cruauté des Carthaginois.

H me reste A parler des guerres que les Carthaginois soutinrent enSiciledu temps de Pyrrhus, roi d’Épire *. Les Romains, A qui te desseins de ce prince ambitieux n’élaieDt p» inconnus, pour se fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient rtnouvelé leurs traités avec les Carthaginois, qui. de leur côté, ne craignaient pas moinsquü ne passAl en Sicile. On ajouta aux conditions des traités précédents, qu’en cas de guerre de la part de ^'rrhus , les deux peuples se prêteraient mutuellement du secours.

La prévoyance des Romains n’avait pas été vaine'. Pyrrhus tourna ses armes contre fil*lie, et y remporta plusieurs victoires. Les O

< Ub. 2t, cap. 6.

• Poljb. Hb. 3, pag. 180. - An. M. 3TÏ7; Cartb.SB: Rom. 471 ; ftv. J. C. 277.

* lostio. Hb. 18. eap. 2.

tbaginois , en conséquence dn dernier traité, se entrent obligés de secourir les Romains , et iew envoyèrent nne Hotte de sii-vingts vaisseaui, commandés par Magon. Ce générai, ayant été admis à l'audience dn sénat, lui marqua la part que ses maîtres prenaient à la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il leur offrit scs services. Le sénat témoigna sa reconnaissance pour la bonne volonté des Carthaginois, mais, pour le présent , n'accepta point leur secours.

Magon , quelques jours après ' , se transporta prés de Pyrrhus , sons prétexte de pacifier ses différends an nom des Carthaginois , mais en effet peur le sonder et pour pressentir ses desseins an sujet de la Sicile, où le bruit commun était qu'il avait résolu de passer. Ils craignaient également que Pyrrhus ou les Romains ne prissent connaissance des affaires de cette Ile , et n'y fissent passer des troupes.

En effet, les SjTacusains, assiégés depuis quelque temps par les Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés vers Pyrrhus pour le presser de venir à leur secours. Ce prince avait une raison particulière de prendre les intérêts de Syracuse , ayant épousé Lanassa, fille d'Agalhocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. Il partit enfin de Tarenle, passa le détroit, et entra en Sicile. Ses conquêtes d’abord y furent si rapides, qu’il ne resta dans toute nie, aux Carthaginois, qu'une seule ville, qui était Lilybée. 11 eu forma le siège ; mais il fut bienlét obligé de le lever, tant il y trouva de résistance ; et d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, où sa présence était absolument nécessaire. Elle ne l'était pas moins en Sicile ; et, dès qu’il en fut sorti, elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit cette Ile avec autant de rapidité qu'il l’avait conquise. Uuand U se fut embarqué, tournant les yeux vers la Sicile:* Oh! le beau champ de bortaille, dit-il à ceux qui étaient autour de lui, que nous laissmislà aux Carthaginois et aux

I Jttttin. lib. 18. cap. 3.

t Otoev , m ftX^t , Kapyyiio^ifiiç x«t

P'atfAKtoïc ir«/.KÎffT/)av. Le mot grec crt beau. En effet, la Sicile fut comme wn« pofeifre où Us Carlbaginois et le* Komalns l’eiercérent dan* le métier de la guerre . et semblèreol , pendant {riusieurs années, lutter le* uns contre les suire*.

Romains! Et sa prédiction se vérifia bientôt*.

Après son départ, la première magistrature de Syracuse fut déférée à Hiéron ; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom et l’autorité de roi, tant on se trouvait bien sons son gouvernement. Il fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux phisienrs avantages ; mais des intérêts communs réunirent les Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commentait i paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et de justes alarmes : c'étaient les Romains , qui , débarrassés de tous les ennemis qu’ils avaient eu à combattre jusque-lù dans l'Italie même, se virent enfin en état de porter leurs armes au dehors , et d’y jeter les fondements de cette vaste domination , dont il est vraisemblable que dès lors ils avaient conçu l’idée et formé le projet. La Sicile était trop à leur bienséance pour ne pas songer à s'y établir. Us saisirent avidement une occasion favorable d’y passer, qui se présenta pour lors b eux , et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu à la première guerre punique. C’est ce que nous exposerons plus au long, en rapportant les causes de cette guerre.

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