‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 27 sur 125 · TÜ · texte numérisé non relu

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AaiicLi I. — Piuikae gueme pusioce.

Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. Des soldats campaniens ', qui étaient à la solde d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis dans la ville de Messine, égorgèrent bientôt après une partie des citoyens, chassèrent les autres, épousèrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et demeurèrent seuls maîtres de celte place, qui était fort importante. Ils prirent le nom de lUamertins. A leur exemple ', et par leur secours, une légion romaine traita de la même sorte la ville de Rhëge , située vis-à-vis de Messine , à l'autre côté du détroit ; et ces deux villes perfides, se soutenant mutuellement dans la suite, se rendirent formidables à leurs voisins, surtout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup d'inquiétude, tant aux Syracusains qu’aux Carthaginois, qui étaient maîtres d'une partie de la Sicile. Dès que les Romains se virent délivrés des ennemis qu’ils avaient eus jusque-là sur les bras , et surtout de Pyrrhus , ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens, qui s’étalent établis à Rliége d’une manière si injuste et si cruelle depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, cl tuèrent pendaaU'aUaque la plus grande

• Pol«b. lib. 1, pag. 5.

> .Xg. .U. 372i: Rom. V88:ev. J. C. m

partie des hubitalits, que le désespoir avait bit combattre jusqu’à la mort. Il n’en resta qw trois cents, qui furent conduits à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans la place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, dans cette exécution sanglante, était de justifier auprès des alliés leur bonne foi et leur innocence. Rhège, sur-le-cbamp, fut restituée à ses véritables malices. Les Hamertias, considéraUemenl aOaiblis , tant par la chute de leurs alliés que par les échecs qu’ils avaient soufferts de la part des Syracusains , qui tenaient de choisir Hiéron pour leur roi, crurent devoir songer à leur sûreté; mais la division semil parmi les habitants. Les unslivréreat la citadelle aux Carthaginois, les autres appelèrent à leur secours les Romains, résrdusde leur livrer ia ville.

L’afbire fut mise en délibération dans le sénat romain ', qui, en l’envisageant par tes différentes faces , y trouva de la difficulté. D'uo côté, il paraissait honteux et indigne de 1a vertu romaine de prendre ouvertement la défense île traîtres et de perfides, qui étaient précisémeui dans le même cas que ceux de Rhége, qu'ou v enait de punir si sévèrement. D’un autre côté, il était de la dernière importance d’arrétet les progrès des Carthaginois , qui, non cootents des conquêtes qu’ils avaient faites ea .Vfrique eten Espagne, s’étaient encore rendus maîtres de presque toutes les lies de la merde Sardaigne et d’Élmrie, et le deviendnieut bientôt certainement de la Sicile entière, si on leur abandonnait Messine : or . de là en Italie la distance n’était pas grande; et c’était eu quelque sorte inviter un ennemi si puissant i y passer, que de lui en ouvrir ainsi l’enliée. Ces raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer le sénat à se déclarer poor les Mamerlins, et les motifs d’honneur eide justice l'eraporlèrenl ici sur ceux de l’inlérél et de la politique. Mais le peuple ne fut pas -d délicat ; dans l'assemblée qui se tint à ce sujet', il fut résolu qu’on secourrait les Mamerlins. Le consul Appius Claudius partit sur-lechamp avec son armée, et traversa hardimer.l le détroit, après avoir trompé par une ingé-

* Polyb. lib. 1. pag, 9-11.

■ An. M. îiaU ; Carih. 583; Roni. 185; av. J.C.jW-** F.ont. Straleg. lib. 1, 11.

Cooÿlt*

niease ruse ta vigiboce du général des Carthaginois. Ceui-ci , moitié par ruse , moitié par force , furent chassés de la citadelle, et la ville aussildl fut remise entre les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir livré si facilement la citadelle , et ils se préparèrent à assiéger la ville avec toutes leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le consul , les ayant battus séparément , fit lever le siège et ravagea impunément tout le pays voisin , les ennemis n'osant plus paraître devant lui. Ce fut là la première expédition des Romains hors de l'Ilalie.

On doute ' si les motifs qui portèrent les Romains à passer en Sicile étaient bien purs et bien conformes à la justice. Quoi qu'il en soit, leur passage en Sicile, et le secours donné à ceux de Messine, est comme le premier pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de gloire et de grandeur oh ils parvinrent dans la suite.

Hiéron s’étant accommodé avec les Romains *, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses armées. Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. Les Romains 1^ y attaquèrent * et, après un siège de sept mois et le gain d'une bataille, ils se rendircinl maîtres de la ville.

Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la conquête d'une place si importante*, ils sentirent bien que, tant que les Carthaginois demeureraient maîtres de la mer, les villes maritimes de l'ite se déclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne pourraient venir à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient avec peine que l’Afrique demeurât paisible et tranquille pendant que l'Italie était infestée par les fréquentes incursioiisde l'ennemi. Ils songèrent donc pour la première fois à bâtir une flotte et à disputer l'empire de la mer aux Carthaginois. L’entreprise était hardie, et pouvait sembler téméraire ; mais elle montre quel était le courage et la grandeur d’àme des Romains. Ils n’avaient pas alors une seule fe-

* M. le cheraMer Foterd eumioe celte quesüoo dans ses /^emarfties surPobbe. (Ur. 1. pag. 16.)

* Pol)b.Ub.l,p,ig. 15-19.

s An.M. 371U;Rofn.487

* Pag. *20.

louque en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de la marine ; ils n'avaient point d’ouvriers qui sussent construire des bâtiments ; ils ne connaissaient pas même la forme des quinqnéréraes, c’est-â-dirc des galères à cinq rangs de rames, qui faisaient alors la force principale des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, ils en avaient pris une, qui leur servit de modèle. Ib se mirent donc, avec une ardeur et une industrie incroyables, à en bâlir de pareilles; et, pendant qu’ib étaient occupés à te travail, d’un autre célé on amassait des rameurs, on les formait à une manœuvre qui jusque-là leur avait été absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le même ordre qu'ou l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme s’ib eussent été actuellement à la chiourme, et qu'ils eussent eu en main des rames, à s’élancer en arriére en relirant leurs bras, puis à les repousser eu avant pour recommencer le même mouvement, et cela tous ensemble , de concert, et dans le même instant, dès qu’on leur en donnait le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galères à cinq rangs de rames, et vingt à trois rangs. Après qu’on eut exercé pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mêmes, la flotte se mit en mer, et alla chercher l’ennemi. Elle élail commandée par le consul Duilius.

Quand on fut à la vue des Carlliaginob *, près des cétes de Myle,.on se prépara au combat. Comme les galères des Romains , construites grossièrement et à la hâte, n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ib suppléèrent à cet inconvénient par une machine ’ qui fut invenléc sur-le-champ, et que depuis on a appelée corbeau, par le moyen de laquelle ib accrochaient les vaisseaux des euDemb, passaient dedans malgré eux, et en venaient aussitôt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des Carthaginois était composée de cent trente vaisseaux, et commandée par An-

• PolTb.lib.l,|iii!.2a-AD.M.»U:B«iii.4à9.

t Polybc faM une deacriplioD fort détaillée de ceue machine. 1! 7 a plusieurs aortes de corbeaoi. On peut voir la dlsserlâliondeM. Folard (Mjb. liv. i, pag. 83, etc.}.

tiîbal *. Il mon tait One galère & sept rangs de rames, qui avait appartenu à Pyrrhns. Les Carthaginois, pleins de mépris pour des eftnemis à qui la marine était absolument inconnue, et qui n’oseraient pas sans doute les attendre, s’avancent fièrement, moins pour combattre que pour recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. Ils furent pourtant un peu étonnés de ces machines qu'ils voyaient élevées sur la proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux ; mais ils le furent bien plus quand ces mêmes machines , abaissées tout d’un coup , et lancées avec force contre leurs vaisseaux, les accrochèrent malgré eux, et changeant la forme du combat, les obligèrent à en venir aux mains, comme si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l’attaque des Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent quatrevingts vaisseaux, parmi lesquels était celui du général, qui sc sauva avec peine dans une chaloupe.

Une victoire si considérable et si inespérée enfla extrêmement le courage des Romains , et semblait avoir doublé leurs forces pour continuer celte guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le triomphe naval fut accordé. On lui érigea une colonne rostralc * avec une belle inscription : cette colonne subsiste encore à Rome.

Pendant les deux années qui suivirent *, les Romains sc fortifièrent toujours de plus en plus sur merpar plusieurs combats qu’ils y donnèrent, et par les heureux succès qu’ils y eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des préparalife pour une entreprise qu’ils avaient dans l’esprit , qui était de porter la guerre en Afrique, et d’aller attaquer les Carthaginois dans leur propre pays. Il n’y avait rien que ceux-ci craignissent davantage ; et , pour détourner un coup si dangereux, ils réstdurent de donner bataille à quelque prix que ce fût.

* Ce n’est pas le grand Annlbal.

« On appelait ces colonnes roitratm , à cause des becs , des éperons des vaisMaux dont elles étaient ornées, rosira.

3 Polyb.lib. 1, pag.21.

Les Romains * avaient nmnmé pour consuls M. Atilius Régulüs et L. Manlius. Leur flotte était de trois cent trente vaisseaux , et portait cent quarante Ittüle hommes , chaque vaisseau ayant trois cents rameurs , et six-vingt cofiibatlants. Celle des Carthaginois , commoiuiée par Hannon et Amilcar, avait vingt valsseooi de plus , et plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se trouvèrent en présence prés d’Ecnome en Skîile. On ne pouvait enii* sager deux flottes et deux armées si norabreoses , ni être témoins des mouvements extraordinaires qui se faisaient pour se préparer an combat , sans être saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu’allaient courir deux des plus puissants peuples de la terre. Cornme le courage, aussi bien que les forces, était égal des deux cOtés , le r.ombal fut opiniâtre , et le succès longtemps douteux ; mais enfin les Carthaginois furent vaincus. Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris , et trente coulés à tond. Les Romains en perdirent vingi-qu8l'^< dont aucun ne tomba entre les mains des eunemis.

Le firuit de cette victoire fut “, comme l’avaient projeté les Romains , de faire voile en Afrique, après avoir radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les préparatifs néces* saires pour soutenir une longue guerre dans un pays étranger. Ils abordèrent heureusement en Afrique, et commencèrent par se rendre maîtres d’une ville nommée Clypea, qui avait un bon port. De là , après avoir déptebé des courriers à Rome pour donner avis de leur débarquement et pour recevoir les ordres du sénat , ils se répandirent dans le plat pays, f firent un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre de troupeaux et vingt mille captifs.

Le courrier cependant , étant revenu de Rome^, apporta les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de continuer à Régulus , sous la qualité de proconsul ^ le commandement des armées d’Afrique , et de rappeler son collègue avec une grande partie de la flotte et des troupes, ne laissant à Régulus que que-

« Polyb. lib. 1, png. 25. - An. M. 37*9; Rom. W.

* Polyb. lib. 1. pag. 30.

* An. M., 5750; Rom. *0*

rante ralMeanx, qnloM mille hommes de pied, et cinq cenls chevaux. G'éUH renoncer vMbiement au irait que l'on pouvait attendre de la descente en Afrique , que de réduire les forces du consul à un si petit nombre de vai»seaux et de troupes.

On comptait beaucoup h Borne sur 11»»!ieté et le courage de R^Ina La joie y fut universelle quand on sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été continué. Lui seul en fut affligé lorsqu'il reçut cette nouvelle. Il écrivit À Rome pour demander avec instance qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale raison était qne , la mort de son fermier ayant donné lieu à un de ses mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa présence était nécessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait subsiater sa famille. H n'élait que de sept arpents. Le sénat se chargea de faire cultiver ses terres aux dépens du public , de fournir à la subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dédommager des pertes qu'il avait fait^ par le vol du mercenaire. Heureux siècle, ob la pauvreté était ainsi en honneur, ét se trouvait jointe au plus rare mérite et aux premières dignités de l'étal ! Régnius, déchargé des soins domestiques , ne songea plus qui bien remplir ceux d'un général.

Apres .ovoir enlevé plusieurs châteaux ', il ent.-eprit le siège d'Adis, une des plus ferles places du pays. Les Carthaginois , ne pouvant plus soulfrir qu’on ravageât ainsi impunément leurs terres, se mirent enfin en campagne , et marchèrent vers l'ennemi pour lui faire lever le siège. Dens ce dessein, ils se postèrent sar une colline qui commandait le camp des Romains , et d’où ils pouvaient fort les incommoder , mais dont la silualion rendait inutile une partie de leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans la cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans W plaines. Régulas ne leur laissa pas le temps d’y descendre ; et , pour profiter de la faute essentielle qu’avaient faite les généraux ^rlhaginois , les attaqua dans ce poste , et , après une faible résistance de leur part, les mit

' Val. Xbi. lib. 4, cap. a.

• éoljb. Ilh. 1. |ug. M-as.

en déroute , pilla le camp , ravagea tous les lieux circonvoistns : puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de Carthage , il y 01 camper son armée. •

L’alarme fut extrême parmi les ennemis ; tout leur avait mal réussi jusque-là. lis avaient été battus par terre et par mer ; plus de deux cenis places s'étaient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient encore plus de ravage dans la campagne que les Romains, ils s’attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans la capitale. Les paysans, s’y réfugiant de tous cotés avec leurs femmes et leurs entinU pour y chercher leur sûreté, augraeotérenl le trouble, et firent craindre la lamine en cas de siège. Régnius, dans la crainte qu’un succès seur ne vint lui enlever la gloire de ses heureux succès, fit faire quelques propositions de paix aux vaincus; mais elles lenr parurent si dures, qu’ iis ne purent y prêter l’oreille. Comme il ne doutait point que bientôt il ne fût maître de Carthage, il n’en rabattit rien ; et , par un éblouissmnent que causent presque toujours les succès grands et inopinés, il les traita avec hauteur, prétendant qu’ils devaient regarder comme une grâce tout ce qu'il leur laissait , en ajoutant arec une sorte d’insulte ' : Qu‘il faut ou tocoir vaincre, ou savoir se soumettre au vainqueur. Un traitement si dur et si fier les révolta , cl ib prirent b résolution de périr plutôt les armes à 1a main , que de rien faire qui fût indigne de la grandeur de Carthage.

Réduits à celle fatale exlrémiie , il leur arriva fort à propos de Grèce .un renfort de troupes auxiliaires, qui avaient à leur télé Xan- Uiippe, I.acèdémonieu, élevé dans la discipline de Sparte, et qui avait apprb l’art militaire dans cette excellente école. Quand il se fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière bataille , qu’U eut vu clairement pourquoi on l’avait perdue , qu’il eut connu par lui-méme en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit hautement, et le répéta souvent dans les conversations qu’il eut avec les autres officiers , que , si les drthaginois avaient été vaincus , ib ne devaient s’on prendre qu’à l’incapacité de leurs clicb. Ces

• Aîï TOÙç àywÇoùç v v««, v «hilrtwïç victpiywtet^ Du». Ketoa. Ub. X3 , cip. 3. )

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discours fbrcnt rspporié» au cooaeU public ; on en fut frappé : on le pria de vouloir bien s’y ren^ dre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et si convaincantes , qu’il rendit palpables è tout le monde les fautes qu’avaient commises les généraux ; et il fit voir aussi dairemenl qu’en gardant une conduite opposée, on pouvait non-seulement mettre le pays en sûreté, mais en chasser l’ennemi. Un tel discours fil renaître dans les esprits le courage et l’espérance. On le pria , et on le força en quelque sorte d’accepter le commandement de l’armée. Quand on vit, dans les exercices qu’il fil faire aux troupes tout prés de la ville , la manière dont Il s’y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer ou reculer au premier signal, pour les faire défiler avec ordre et promptitude , en un mot , pour leur faire faire toutes les évolutions et tous les mouvements que demande l’art militaire, on fut tout étonné, cl l’on avoua que tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de celui-ci. I

Onicicrs et soldats , tout était dans l'admiration; cl, ce qui est bien rare, la jalousie n’en empêcha point rclTcl , la crainte du danger présent et l'amour du la patrie éloulfnnl sans doute dans les esprits tout autre sciilimcnt. A la morne consternation qui s’était répiindue dans les troupes succédèrent tout d’un coup la joie et l’allégresse. Elles demandaient è grands cris et avec empressement qu’on les menât droit è l'ennemi , assurées , disaient-elles , de vaincre sous leur nouveau chef, et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne laissa pas refroidir leur ardeur. La vue de l’ennemi ne fil que l’augmciitcr. Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que de douze cents pas , il cnit devoir tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux ollicicrs carlliaginois en les consultant. Tous, d’un consentement unanime, s'en rapportèrent uniquement à son ovis : la bataille fut donc résolue pour le lendemain.

L’armée des Carthaginois était com|)osée de douze mille hommes de pied , de quatre mille chevaux, et d'envirun cent éléphants. Celle des Romains , autant qu’on peut le conjecturer parce qui précède (car Polybc ne le

marque |Mint ici ] , avait quinze mille foiilassins et trois cents chevaux.

Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses comme celles-ci, mais composées de braves soldats , et commandées par des généraux très-habiles. Dans ces actions tumultueuses oû de part et d’autre on compte des deux ou trois cent mille combattants, il ne SC peut qu’il n’y ait beaucoup de confusion; et il est difficile , à travers mille événements , où le hasard, pour l’ordinaire, semble avoir plus de part que le conseil , de démêler le vrai mérile des commandants et les véritables causes de la victoire. Ici rien n’échappe à la curiosité du lecteur, qui envisage clairement l’ordonnance des deux armées ; qui croit presi|uc entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les mouvements et toutes les démarches des troupes; qui louche, |>our ainsi dire , nu doigt cl à l’œil toutes les fautes qui se font de part et d’autre , et qui par là est en étal Je juger certainement à quoi l’on doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succès de celle-ci , quoiqu’elle paraisse peu considérable par le petit nombre des combattants, devait décider du sort de Carthage.

Voici qucllu était la disposition des deux armées : Xanthippe mit à la tête ses éléphauts sur une même ligne ; iterriére , à quelque distance , il rangea en phalange, qui ne faisait qu’un même corps , l'infanterie composée de Carthaginois : |iour les trou|ies étrangères qui étaient à leur solde , une partie fut mise à la droite, entre la phalange et la cavalerie; et l’autre, composée de soldats armés à la légère, fut rangée par pelotons à la tête des deux ailes Je la cavalerie.

Du côté dus Romains, comme ce qui les épouvantail le plus était les éléphants, Itégulus, pour rcmf'dier à cet inconvénient, distribua les tmupi^s armées à la légère sur une ligne, à la tête des légions; après elles il plaça les cohortes les unes derrière les autres, cl mil sa cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille moins de front cl plus de profondeur, il prenait, à la vérité, de justes mesures contre les éléphants ( dit Polybe), mais il ne remédiait point à l’inégalité Je In cavalerie, qui, du cûté des ennemis, était beaucoup supérieure à la sienne.

Lesdeui armées, ainsi rangées, n'attendaient qne le signai. Xanthippe ordonne de bire avancer les éléphants pour enfoncer les rangs des ennemis, et commande aux deux ai* les de la cavalerie de prendre en flanc les Romains. Ceux-ci , en même temps , après avoir jeté de grands cris selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas longtemps, elle était trop inférieure à celle des Carthaginois. L'infonterie de b gauche, pour éviter le choc des éléphants , et faire voir combien eUe craignait peu les soldats éürangers qui faisaient b droite dans l'infonterie ennoniie , l'attaque, b renverse, et b poursuit jusqu'au camp. De ceux qui ébient opposés aux éléphanb, les premiers furent foulésaux pieds et écrasés en se défendant vaillamment ; le reste du corps de babilb fit ferme quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers rangs, enveloppés par b cavalerie, furent contrainb de tourner face pour faire tète aux ennemis, et que ceux qui avaient forcé le passage au travers des éléphants rencontrèrent la phabnge des Carthaginois , qui n'avait point encore chargé et qui éUit en bon ordre, les Romains furent mis eu déroute de tous côtés, et entièrement déhits. La plupart furent écrasés sous le poids énorme des éléplianls; le reste , sans sortir de son rang, fut criblé (les traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un petit nombre qui prirent la fuite : mais, comme c'ébit dans un pays pbt , les èlépliants et la cavalorie en tuèrent une grande partie. Cinq cente ou environ , qui fuyaient avec Régulus , furent foib prisonniers. Les Carthaginon perdirent en celte occasion huit cents soldats étrangers, qui étaient opposés i l'aile gauche des Romains ; el de ceux-ci , il ne se sauva (|ue les deux mille qui , en poursuivant l'aile droite des ennemis , s'ébient tirés de la mêlée : tout le reste demeura sur b place , à l'exception de Régulus et de ceux qui furent pris avec lui. Les deux mille qui avaient échappé au carnage se retirèrent à Clypéa , et furent sauvés comme par miracle.

Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts, rentrèrent triomphants dans Carthage, traînant après eux le général, des Romains et cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant

plus grande, que quelques jours auparavant ils s'ébient vus à deux doigts de leur perle. Hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se répandirent (bns les bmples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de grâces; et ce ne furent, pendant plusieurs jours , que festins et réjouissances.

Xanthippe, qui avait eu font de part à cet heureux changement, prit le sage parti de se retirer bientôt après , et de disparaître , de peur que sa gloire, jusqu(i-b pure et entière , après ce premier éclat éblouissant qu'elle avait jété, ne s'amortit peu à peu, et ne le mit en butte aux traits de l'envie et de b calomtdc , toujours (bngereux, mais encore plus dans un pays étranger, où l'on se trouve seul, sans parenb, sans amis, el destitué de tout secours.

Polybe ‘ dit qu'on raconbil autrement b départ de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs ; mais cet endroit n'est jmis parvenu jusqu'à nous. On lit dans Appien que les Carthaginois, piqués d'une basse et noire jalousie de b gloire de Xanthippe, el ne pouvant soutenir celle pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur dans sa patrie avec une nombreuse escorte de vaisseaux , donnèrent ordre sous main à ceux qui les conduisaient de faire périr en chemin le général bcédémonien el tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu ensevelir avec lui dans les (ïaux , el le souvenir du service qu'il leuravait rendu, et b noirceur du crime qu'ib commettaient à son égard.

Celle bataille, dit Polybe*, quoique moins considérable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires inslruclions ; el c'est b , ajoulc-l-il, le solide fruit de l'histoire.

Premièrement , doit-on beaucoup compter sur son bonheur après ce qui arrive ici à Régules'? Fier de sa victoire, el inexorable à l'égard des vaincus, à peine daigne-4-il les écouler ; el lui-méme bientôt après il tombe entre leurs mains. Annibal fit faire b même réflexion à Scipion, lorsqu'il l'exhortait à ne se pas laisser éblouir par l'heureux succè.s de scs armes. Régulus', lui disail-il, aurait été un des

* Debel. puo-pag. 30.

* Lib. 1, pag. 30 el 37.

» • Inlerpauca fvUciUtU eicmph M. Ati-

ogie

plus rares modèles de courage et de bonheur , qu’il y ail jamais eu, si, après la rictoire qu'il remporta dans le même pays où nous sommes, il avait voulu accorder à nos pères la pai* qu’ils lui demandaient ; mais, pour n’avoir pas su moUre un frein & son ambition, et ne s’être pas contenu dans de justes bornes, plus son élévation était grande , plus sa chute fut honteuse.

En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce que dit Euripide ; qn’tin sage conseil vaut mieux que mille bras'. En seul homme, lians celle occasion, change toute la face des affaires. D’un cOlè , il met en fuite des troupes qui pa laissaient invincibles; de l'autre, il rend le courage à une ville et ù une armée qu’il avait trouvées dans la consternation et dans le désespoir.

Voilà , remarque Polybe , l'usage qu’il fout faire de ses lectures ; car, y ayant deux voies de profiler et d’apprendre, l'une par sa propre expérience, et l’autre par celle d’autrui, il est bien plus sage et plus utile de s’instruire par les fautes des autres que par les siennes.

Je reviens à Régnlns’, pour achever ce qui le regarde, dont il est fâcheux que nous no trouvions plus rien dans Polybe’. Après avoir été retenu quelques années en prison, il ftit envoyé à Rome pour y proposer l’échange des prisonniers. On lui avait fait prêter serment de revenir en cas qu’il ne réussit point. Il exposa au sénat le sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur, ayant perdu celle qualité, aussi bien que celle de citoyen romain , depuis qu’il était tombé entre les mains des ennemis : mais il ne refusa pas de dire, comme particulier, ce qu’il pensait. La conjecture était délicate. Tout le monde était

* llm quondam in hàc cidem terrfl Ails»ot. si vi^lor pacem

• pctfRlIbuf dedissel pslrlbusnoatiis. Sed non statuoido « Undfm felidUii modum. nee cobibendo cfliereiileni se a fortimam. quantd alüùs elalus ernt eù roedlùs corruit. i» ;Lit. lib. 30. n. 30.)

* lif IV jSoyVivaot riç X*^/**f

* A pp. de bel. pun. poR. 2 et 3. Cir. lib. 3 de Off. nom. 99 et 100. - Aul. Gei. lib. 6. eap. 4. - Seoec. «p. 09. - Ad. M. 3755; Bom. 190.

* Ce siieote de Poifbe est regardé de plusienrs savants comme on préjugé contre une grande partie de ce qu'on rapporte de Réguius, depuis sa prise.

touché du malheur d'un si grand houime. Il n’avait , dit Cicéroa, qu’à prononcer un noi pour recouvrer, avec sa liberté, ses biens, ses (Ugnités, sa fenune. ses enfanta, sa patrie ; nuis ce mot lui paraisMit contraire à l'honneur et au bien de l'étaL II déclara donc netlemcnl qu’on ne devait point songer à faire l’écliange des prisonniers ; qu'un tel exemple auiait des suites fuiK'stes à la république; que des ciloycns qui avaient eu la lâcheté delivrerleun armes à l'ennemi étaient indignes de csMnpassion, et incapables de servir leur patrie; que, pour lui, à l'âge où il était, on ne ^vait compter sa perle pour rien ; au lieu qu'ils avaieol entre leurs mains plusieurs généraux carthigsnois dans la vigueur de l’âge, cl capables de rendre encore à leur patrie de grands services pendant plnsieurs années. Ce ne fut point sans peine que le aénal se rendit à un avis si géué reui, et qui était sans exemple'. CeliUusiR exilé partit donc de Rome pour retourner i Carthage, sans être touché, ni de la vive dmleur de ses amis , ni des larmes de sa femme et de ses enfants ; et cependant al n'ignorail pas à quels supplices il était réservé. En effet, do que les ennemis le virent de retour sans avoir obtenu l’échange, il n’y eut point de lounnenli que leur barbare cruauté ne lui Ri soufirir. Ils le tenaient longtemps resserré dans un nolt cachot , d’où , après lui avoir coupé les piapiéres , ils le faisaient sortir tout à coup pont l’exposer an soleil le plus vif et le plus ardent ils l’enfermèrent ensuite dans une espèce de coffre tout hérissé de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni jour ni nuit Enfin, après l’avoir ainsi longtemps tourmenté par une cruelle insomnie , ils l’allachèrcnl à une croix , qui étail un supplice ordinaire chez les Carthaginois, et l’y firent périr. Telle fut la fin de ce grand homme : en lui dérobant quelques jours ou quelques années de vie, elle couvrit ses ennemis d’une honte élemeUe.

L’échec reçu en Afrique ne découragea point les Romains*. Ils firent de plus grands prépivraliCi que jamais pour réparer celle perte , et mirent en mer, la campagne suivante-, h** cent soiianle vaisseaux. Les Carthaginois al-

< floral. Ilb. 3. wl. 3.

* Polib. llb. 1, [Mg. 37

t^reirt à lenr rencontre avec une flotte de deux cents vaisseaux, lia furent battus dans le combat qui se donna A la vue de la Sicile , et perdirent cent quatorze vaisseaux , qui lurent pris par les Romains, (ieux-ci passèrent en Afrique pour y recueillir le peu de soldats qui avaient èciMippè à la poursuite des ennemis après la dèAile de Règulus , et qni.s'ètaieol défendus avec beaucoup de courage dans Clypèa , où on les avait assiégés inutilement.

On est encore ici étonné que les Romains , après une vicloire si considérable, et une flotte si nombreuse , viennent en Afrique uniquement pour eu tirer une petite garnison , au lieu qu’ils auraient pu en tenter la conquête , que Kégulus, avec beaucoup naoinsde troupes, avait presque achevée.

Les Romains , à leur retour *, furent accueillis d’une horrible tempête , qui lit périr presque toute leur flotte. I,e même malheur * leur arriva encore Tannée suivante. Ils se consolèrent de cette double perte par le gain d’une bataille contre Asdrubal , où ils prirent près de cent quarante éléphants. Quand cette nouvelle fut portée A Rome , elle y répandit une grande joie, non-senleinent parce que la perte des éléphants avait extrêmement diminué les forces de l'ennemi , mais surtout parce qu’elle avait rendu le courage aux troupes de terre , qui V depuis la défaite de Règnhis , n’avaient osé tenter aucun combat , tant la crainte de ces redoutables animaux avait saisi généralement tous les esprits. On crut donc qu’il fallait faire de plus grands etTorls que jamais pour mettre fin , s’il se pouvait , A une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et , étant arrivés en Sicile , ils formèrent le hardi dessein d’attaquer IJlybéc. C’était la plus forte place qu’eussent les Carthaginois, dont la perte devaib entraîner après elle celle de tout ce qui leur restait dans l’Ile , et laisser aux Romains un libre passage en Afrique.

On conçoit aisément quelle fut Tardéur de part ét d’outre *, soit pour Tattaque , soit pour la défense. Imilcon commandait dans la place ;

• Poljb, Hb. 1. mt. 38-ta

• PH.atetlï.

> Pag. tt-ao.

il avait dix mille hommes de troupes , sans compter les liabilaiiU;el Amiibal, fils d’Ainilcar, lui en amena bientôt autant de Carthage , ayant passé avec un courage intrépide nu travers de la flotte ennemie , et étant entré beureuseincnt dans le port. Les Romains n’avaient point |icr(lu de temps. Ajuiit-fait avancer leurs machines, ils abatlia-nt plusieurs tours à coups de W'Iicr ; et, gagnant tous les jours un nouveau terrain, ils allaient toujours en avant , en sorte que les assiégés, sc trouvant fort serrés , coiumcncéreiit A craindre. Le commandant sentit bien que Tunique moyen de sauver la ville était de mettre le feu aux machines des Dssiégeniils. Ayant donc dis|iosé scs troupes pour cette entreprise , U les lit sortir dés la pointe du jour, portant des flambeaux à la ■nain , avec de Tétuupe et toutes sortes de matières combustibles, et attaqua en même temps loulc's lc*s macliines. Les Romains Tirent des eflorts extraordinaires pour les repousser : le combat fut des plus sanglants. Chacun , de part et d'autre, tenait ferme dans son poste, cl mourait plutôt que de le quitter. Enfln, après une longue résistance cl un furieux carnage , les assiégés .sounèrenl la retraite, et lai.ssèrenl les Romains maîtres de leurs ouvrages. Celle aflaire Unie , Annibal se mil en mer |>endant la nuit, et, dérobant sa marclio , prit la roule (le Dré|iane, où était Adlierbal , cliel'desf.arlliaginois. Drépane est une place avantageu.semcnl située , avec un beau port , à six-vingl stades ' de Lilybée, cl que les Carthaginois curent toujours fort A cœur de conserver.

Les Romains , animés pur cet lieureux succès, rc'cximmencéreut Tattaque avec encore plus d'ardeur qu'auparavanl , sans que lc*s assiégés osassent |>c>nser A faire une seconde tentative pour brûler les macliincs, tant la première les avait rebute^ |iar la perte qu’ils y avaient faite; mais, un vent Irés-violcnl s’élanl levé tout A coup, quelques soldais mereenaires en donnèrent avis au commandaul, lui représentant que c’èlail une occasion tout A fait favomblc pour mettre le feu aux machines des assiégeants , d'autant plus que le vent donnait de leur côté, et ils s’ofirircul pour celte expédition : leur

• StiUcoes. — Ont vingt (taks font un pennoiiuds cinq lienes de vingt-cinq w degiè. E. B.

offre fut acceptée *, on lenr fournit tout ce qui él iil nécessaire pour celle enlreprise. En un moment le feu prit i toutes les machines, sans qu’il fût possible aux Romains d’y remédier, parce que , dans cet incendie , qui était devenu presque général en fort peu de temps, le vent portail dans leurs yeux les étincelles et la fumée, et les empêchait de discerner o«i il fallait appliquer le secours ; au lieu que les antres voyaient clairement où ils devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident lit i^rdre aux Romains l’espérance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils changèrent donc le siège en blocus , entourèrent la ville par une bonne contrevallation , et répandirent leur armée dans tous les environs , résolus d’attendre du temps ce qu’ils se voyaient hors d’étal (Tcxt-culer par une voie plus courte.

Quand on apprit à Rome ce qui se passait au siège de I.ilybée ', et qu’une partie des troupes y avait péri, cette fâcheuse nouvelle , loin d’abattre les esprits, sembla renouveler l’ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hiUaitde porter son nom pour se faire enrôler. On leva en peu de temps une armée de dix mille hommes, qui , ayant passé le détroit , alla par terre se joindre aux assiégeants.

En même temps le consul P. Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans Drépane Il se tenait comme sôr de le surprendre, parce qu’aprés la perte que les Romains venaient de faire à Lilybée, l’ennemi ne pourrait plus s’imaginer qu’ils songeassent à se mettre en mer. Sur celte espérance il bit partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son dessein ; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, dont H ne put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas à lui-même le temps de ranger ses vaisseaux en bataHIe, mais l’attaqua vivement pendant que la flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire lut complète du côté des Carthaginois ; il no s’échappa de la flotte romaine que trente vaisseaux, qyi , étant auprès du consul , prirent la fuite avec lui , en se dégageant le mieux quTils purent le long du rivage : tout le reste , au nombre de qualre-vingt-treixe, tomba avec l’équipage en la puissance des Carthaginois , à l’exception de

* Poljb. lib. 1, psR. 50,

• Pag, M. - An. M. 3750;ReM. 500. i

quelques soldats qui s'étalent sauvés du débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fll chex les Carthaginois autant d’honneur à la prudence et à la valeur d’Adherbal , qu’elle couvrit de honte et d’ignominie le consul romain. ,

Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte ‘. Cherchant à couvrir son malheur par quelque exploit considérable, il ménagea des intelligences secrètes dans Éryx", et se flt livrer b ville. Sur le sommet de la montagne était le lentple de Vénus Érycine, le plus beau sans contredit et te plus riche de tous les temples de la Sicile. La ville était située un peu au-dessous de ce sommet, et l’on n’y pouvait monter que par un ohemin très-long et très-escarpé. Junius plaça une partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne, et crut, après ces précautions, n’avoir rien à craindre ; mais Amilcar, surnommé Barca, père do fameux Annibal, trouva le moyen d’entrer dans la ville, qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y établir. De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui dura pendant deux ans. On a peine à concevoir comment les Carthaginois purent se défendre, attaqués comme ib étaient et d’en haut et d’en bas, et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont ils étaient maîtres. C’est par de tels coups, autant et peut-être plus que par le gain d’une balatUe, tpi'on conoaH l’habileié et la sage hardiesse d’un ctHnmandanl.

Cinq années se passèrent sans que, de part et d'autre , il se flt rien de considérable *. Les Romains avaient cm qu’avec leurs seules troapes de terre Us pourraient terminer le siège de Lilybée; mais, voyant qu’il traînait en longueur, ils revinrent à leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une nouvelle flotte. L’argent manquait au trésor public ; le zèle des particuliers y suppléa, tant l’amour de 1a pairie dominait dans les esprits : chacun, selon ses forces, contribua à la dépense commune, et, sur la foi publique, n’hésita point à faire les avances pour une expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté

■ Pol)b. lib. 1. pag. 51-S» .! ’

■ Ville et monttgu ilc Sirilr. la . '

> Poljrb. Ilb. 1 , pag. 50-61

de l'élal. L’un équipail seul an vaisseau à ses frais ; d'autres se joignaient deux ou trois ensemble ^ur en faire autant : en fort peu de temps il y en eut deux cents de prêts. On en donna le commandement au consul Lulatius qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La flotte ennemie s'êlait retirée en Afrique. Il s’empara donc sans peine de tous les postes avantageux qui éLiient aux environs de Liiybée; et, comme il prévoyait qu’il en faudrait bieoUM venir ù un combat, il n’oublia rien de tout ee qui pouvait en assurer le succès, et employa tout le temps qui lui restait à exercer sur mer les soldats et les maleluls.

En eflel, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. Elle était commandée par Hannoii , qui aborda li une petite lie nommée Uiéra , qui était vis4-vis de Urépane. Son dessein était d’approcher d’Éryx avant que d’étre aperçu des Romains, pour y décharger scs vivres, y prendre un renfort de troupes, et faire monter Barra sur sa flotte, afin que celuici le secondât dans la bataille qui allait se donner. Mais le consul, qui se douta bien de re qu’il voulait faire, le prévint, et, ayant ramassé tout ce qu’il avait de meilleures troupes, il s’avança vers une petite lie, voisine de l’autre, qu’on appelait Èyu$e *. il indiqua le combat pour le lendemain. Dés la pointe du jour il s’y prépara. Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. Il hésita quelque temps s’il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte carlliaginoise, quand on aurait déchargé les vivres, deviendrait plus légère et plus propre pour l’action, et que d'ailleurs elle serait considérablement fortifiée par les troupes et par la présence de Barca, il prit son parti surle-champ, et, malgré le mauvais temps, il alla attaquer l’ennemi. Le consul avait des troupes d’élKe, de bons matelots qui avaient été fort exercés, d’excellents vaisseaux construits sur le modèle d’une galère qu’on avait prise quelque temps auparavant sur les ennemis, et qui était la plus accomplie qu’on eût jamais vue en ce genre. C’était tout le contraire du côté des ('.arthaginois. Comme depuis quelques années ils s’étaient vus seuls maîtres de la mer, cl que les Romains n’osaient paraître devant eux, ils

• An. M. 3703; Boni. 507.

* On appelle ren lle5 Égales.

les comptaient pour rien, et se regardaient eux-mémes comme invincibles. Au premier bruit du mouvement que ceux-ci se donnèrent, (iarlhagc avait mis en mer une flotte équipée â la hâte, et où tout sentait la précipitation : soldats et matelots, tous merceiuires, de nouvelle levée, sans expérience, sans courage, sans zélé pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause commune. Il y parut bien dans le combat : ils ne purent pas soutenir la première attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés â fond, et soixante-dix furent pris avec tout l’équipage. Le reste, à la faveur d’uu vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers la petite Ile d’où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille. Le consul s’avança aussitôt vers Lilybée, et joignit ses troupes à celles des assiégeants.

Quand cette nouvelle fut portée â Carthage clic y causa d’autant plus de surprise et d’effroi , qu’on s’y était moins attendu. I.e sénat ne perdit pas courage . mais il se voyait absolument hors d’étal de continuer la guerre. Les Romains tenant la mer, il u’élail plus possible d’envoyer ni vivres ni secours aux armées de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu’il jugerait à propos. Tant qu’il avait vu quelque rayon d’espérance, il avait fait tout ce qu’on pouvait attendre du courage le plus intrépide et de la sagesse la plus consommée; mais , ne lui restant plus de ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix : la prudence , dit Polybe, consistant à savoir et résister cl céder à propos. Lulatius savait combien le peuple romain était las de celle guerre, qui avait épuisé sc‘s forces et ses finances , et il n’avait pas oublié les malheureuses suites de la han-, leur inexorable cl imprudente de Régulus ; il ne se rendit donc point difficile , et dicta le traité suivant . Il y aura, si le peuple romain r approuve, amitié entre Home et Carthage, aux conditions qui suivent : Les Carthaginois évacueront la Sicile ; ils ne feront point la guerre à Iliéron, et ne porteront point les armes contre les Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Homains, sans rançon, tous les prisonniers qu’ils ont faits sur

* Pol}b. tib. 1, |ug. 01

Ogif

eux; ils leur paieront, dans F espace de vingt ans, deux mille deux cents talents euboîques d argent*. Il est bon do remarquer en passant la simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses en si peu de mots , et qui régie en peu de lignes tons les Intérêts de deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer.

Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant point, envoya dix député sur les lieux pour terminer Tafiaire en deniier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité *. Rs abrégèrent seulement les termes du paiement , en les réduisant à dix an> nées , ajoutèrent mille taletUs à la somme qui avait été marquée, qui seraieid payés sur-lechamp, et exigèrent des Carthaginois qu’ils sor* tiraient de toutes les îles qui sont entre Tltalie et la Sicile. Sardaigne n’y était pas comprise ; mais elle leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se Ht quelques années après.

Ainsi fut terminée l’une des plus longues guerres dont il soit parlé dans l’histoire puisqu’elle dure vingt-quatre ans entiers, sans interruption. L’ardeur opiniâtre à disputer de l’empire fut égale de part et d’autre : même fermeté, même grandeur d’âme, et dans les projets, et dans l’exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la marine, par l’habileté dans la construction des vaisseaux, par l’adresse et la facUité avec laquelle ils faisaient les manœuvres, par l’expérience des pilotes; par la connaissance des cAtes , des plagest des rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à toutes les dépenses d’une rude et longue guerre. Les Romains n’avaient aucun de ces avantages; mais le courage, le z^e pour le bien public, l’amour 4le la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient lieu de tout ce qui leur manquait d’ailleurs. On est étonné de les voir, tout neufs' et inexpérimentés qu’ils sont dans la marine, non-seulement tenir tête â la fialion do monde la plus habile et la plus puis-

* CoUe somme monte à pen près à «elle de sii millions cent quatro-vingt milles livres. — Deux miHe deux cents talents eubolques valent 8.900,000 fr. E. B.

* Pol)b. lib. 3. pag. 182.

» An. M. 37C3; Carlb. 005; Rom. 507; av. J. C.

Sll.

santé sur mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nullcs difficultés , nuis malheurs , n’étaient capables de les décourager. Ils n’auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où nous venons^ de voir que les Carthaginois la demandèrent Une seule campagne malheureuse les abat; plusieurs n’ébranlèrent point les Romains.

Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de Carthage, - les premiers l’emportant infiniment pour le courage. Parmi les chefs, Amdcar, surnommé Bana, fut sans contredit celui de tous qui sc distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.

GUXBRE DK LIBTB, OU GOKTRE LES MERCENAIRES.

A la guerre que les Carthaginois ‘ soutinrcDl contre les Romains, cnsuccéda* immédiatement une autre bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le cœur même de l’état, et qui fut accompagnée d’une cruauté et d’une barbarie dont on a vu peu d'exemples : c’est celle que les Cartiiaginois eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous eux en Sicile, et qu’on appelle ordinairemcnl la guerre d’Afrique ou de Libye. Elle ne dura que trois ans et demi , mais die fut bien sanglante. Voici quelle en fut l’occasion.

AussKôt après que le traité avec les Romains eut été conclu Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes qui élaieut à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscoa, gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique. Celui-ci , comme s’il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes, afin que,. les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l’arrivée des autres. Cette conduite marquait beaucoup de sagesse : mais à Carthage on n’en fil pas tant paraître. Comme l'étal était épuisé par les dépenses d’une longue guerre et par

* Polyb. lib. 1, pag. 65-89.

> La même aoBée que finit la première guerre panique

> Polyb. lib. 1, pag. 66.

la somme de près de (rois millions qu’il avait falla payer comptant aux Romains en signant le traite de paix, on ne sc pressa pas de payer les troupes à mesure qu’elli“s arrivaient ; mais on mil devoir attenlire les autres, dans l'csperantc d’o'atenir d'elles,, lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la paye qui leur était duc : et ce fut là une première faute.

On voit ici le génie d’un étal composé de négociants, qui connaissent tout le prix de l’argent, mais qui connaissent peu le mérite des services de gens de guerre , qui marchandent le sang des troupes comme tout le reste , et qui vont toujours au bon marché. Dons une telle république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu’on a re^us.

Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, étant accoutumés à une grande licence, causèrent beaucoup de désordre dans la ville : de sorte que, pour y remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire tous dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur fournissant de quoi y subsister, jusqu’à ce que, le reste de leurs compagnons étant arrivé, on payât toutes les troupes, et qu’on les renvoyât ; seconde faute.

Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser à Carthage leurs bagages,

I urs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient, et qui auraient été de leur part comme anlanl d’élages, mais de les forcer malgré eux de les emmener à Sicca.

Quand ils y furent tons assemblés, comme Ils avaient beaucoup de loisir, ils commencèrent k compter les jiayes qu’on leur devait, les faisant monter beaucoup plus haut qu’elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient aussi les promesses magnifiques qu’on leur avait faites en différentes occasions, quand on les exhortait à flaire leur devoir; et ils prétendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui était alors gouverneur de l'Afrique, cl qu’on leur avait envoyé, leur proposa, vu le mauvais état de la république et l’épuisement où elle se trouvait, de faire quelque remise sur ce qui leur était dO, et de se contenter qu’on leur en payât seulement une partie, il est aisé de juger comment celte proposition fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures, que

' cris insolents et séditieux. Ces troupes élaieul composées de différentes nations, qui ne s’en- I tendaient point les unes les autres, et à qui il I n’elail pas possible de faire entendre raison quand une fois elles étaient mutinées. 11 y availdes espagnols, desCauluis, dos Liguriens, des babilanls dos ile.s Baléares, des Grecs, la plupart transfuges ou csi laies, et surtout un I furl grand nombre d’Africains. Transportés de (olére, ils parlent siir-le-champ , marchent vers Carllmgc, au nombre de plus de vingt mille, cl vont camper à Tunis, qui ii’élail pas fort loin de la ville.

^ Les Carlliaginois reconnurent alors, mais j Irop tard , la lautc qu'ils avaient faite. Il n’y ! eut point de liassesse où ils ne descendissent i |)Oor lâcher d’adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci ii’emplovasseiit pour tirer I d'eux de l'argent. Quand on leuravail accordé un point, ils faisaient une nouvelle chicane et I uue nouvelle demande. La i>ayc était -elle réglée, quoiqu’on l’eût portée au delà des conventions, il fallait encore les dédommager des pertes qu’ils disaient avoir faites, soit par la raorl de leurs chevaux, soit par le prix exces- ' sif du blé, qui leur avait coûté fort cher eu certaius temps, et leur donner les récompenses qu’on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les Carlliaginois les engagèrent avec assex de peine à s’en rapporter à l'avis de quelqu’un des généraux qui avaient commandé eu Sicile, lis choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, et dont ils avaient toujours été contents. II leur parla d’une manière douce et insinuante, les lit souvenir du long temps qu’ils avaient servi sous les Carthaginois, des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et leur accorda presque toiAcs leurs demandes.

Un était près de conclure le traité , lorsque deux séditieux remplirent de tumulte tout la camp. L’un était Spendius , de Capoue , qui avait ëlé esclave à Rome, el était passé chez les ennemis. 11 était d’une grande taille , cl d’une hardiesse encore plus grande. La crainte qu’il avait de retomber entre les mains de son maître, qui n'aurait pas manqué de le faire pendre, comme c’était la coutume , le porta à rompre l’accord. 11 était soutenu d’un second, nommé Malhos, qui avait beaucoup contribué d’abord b fiiire soulever les troupes. Ils repr^

■senlèrent aux Africains que, dès que leurs compagnons seraient retournés chei eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient les victimes de la colère des Carthaginois , qui se vengeraient sur eux de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire entrer en fureur : ils choisirent pour chefs Spendius et Malhos. Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances était mis à mort. Ils courent à la lente de Giscon, pillent l’argent destiné pour le paiement des troupes , l’entraînent lui -même en prison avec tous ceux de sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les villes d’Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les exhorter à se mettre en liberté, se rangèrent de leur parti , excepté deux seulement, UliqueetIIippacra,dont sur-le-champ Us formèrent le siège.

Jamais Carthage ne s’ètait vue dans un si grand danger. Les Carthaginois tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs terres , et les dépenses publiques des tributs que payait l’Afrique. Or tout cela leur manquait en même lemps,el se tournait même contre eux. Ils se trouvaient sans armes , sans troupes ni de terre ni de mer, sans aucun des préparatifs nécessaires, soit pour soutenir un siège, soit pour équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur malheur, sans aucune espérance de secours étrangers de la part de leurs amis ou de leurs alliés.

41s pouvaient en un certain sens s’imputer à eux-mêmes l’abandonnemenl où iis se voyaient réduits. Fendant la guerre précédente , ils avaient traité avec une extrême dureté les peuples d’Afrique, exigeant d’eux des tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux plus misérables, témoignant beaucoup d’estime, non pour ceux des gouverneurs qui traitaient avec le plus do doucear les peuples, mais pour ceux qui en tiraient de plus grosses somm.es ; et tel avait été Hannon. Aussi ne fallnt-il pas beaucoup d’cflbrts pour porter les Africains à la révulte. Au premier signal elle éclata, et en un moment devint générale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir emmener en prison leurs maris et leurs pères faute de paiement , étaient les plus animées, et elles se dépouillèrent avec

joie de tous leurs ornements pour fournir lot frais de la guerre ; de sorte que les chefs de li sédition, après avoir payé aux soldats tout ce qu’ils leur avaient promis, se trouvèrent encore dans l’abondance : grand exemple, dit Polybe , de la manière dont il faut traiter les peuples, en ne songeant pas seulement au pr^ sent, mais en prévoyant l’avenir.

Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois , ils ne perdirent pas courage , et firent des efforts extraordinaires. Le coinnuDdcment de l'armée fut donné à Hannon.

On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval ; on fit |>rendre les armes i tous les citoyens capables de les porter; on fil venir de tous cétés des mercenaires ; on équipa tout ce qui restait de vaisseaux à la république.

Les séditieux , de leur cété , ne roontraieiii pas moins d'ardeur. Nous avons déjfi dit qu'ils avaient formé le siège des deux seules places qui avaient refusé de se joindre à rui. Leur armée s’était grossie jusqu’au nombre de soixante-dix mille hommes. Après en avoir fail dus détachements pour ces deux sièges, ils établirent leur camp é Tunis ; et ainsi ils lenaieDl Carthage en quelque sorte bloquée, y jelaieol la terreur , approchant fréquemment de se> murs , soit le jour, soit la nuit.

Hannon s’était avancé au secours d’Ulique. et y avait remporté un avantage considénitde, qui aurait pu être décisif, s’il en avait su profiler ; mais, étant entré dans la ville, et ne songeant qu’à s’y divertir, les mercenaires, qui s'è talent retirés sur une hauteur voisine couverle de bois, ayant appris' ce qui se passait, suniorent tout d’un coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d’autre, prirent et pillèrent le camp, et proGlèrenl de tout ce qu’on avait apporté de Carthage pour le secours des assiégés. Ce ne fut pas la seule faute qu'il roinmil ; et, dans de telles conjonctures , les fautes sont bien plus funestes. On rail donc à sa pla» Amilcar, surnommé Barca. Il répondit d l'idée qu’on avait conçue de lui , et commenta par faire lever aux séditieux le siège d’I'tique; puis il s’avança contre l’armée qui était prés de Carthage, en défit une partie, et s’empan de presque tous les postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succès ranimèrent le courage des Carthaginois.

L’arrivée d’nn jeune seigneur numide, nommé Naravase qui, par estime pour la personne et le mérite de Barca, vint se Joindre à lui avec deux mille Numides, lui fut d’un grand secours. Encouragé par ce renfort, il attaqua les séditieux , qui le tenaient rcsscirë dans un vallon, en lua dix mille, cl en fit quatre raille prisonniers. Le jeune Numide se distingua fort dans ce combat. Barca reçut dans scs troupes ceux des prisonniers qui voulurent s’y enrôler , et laissa aux antres la liberté d'aller où iis voudraient, à condition qu’ils ne porteraient jamais les armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s’ils étaient jamais pris , ils seraient punis du dernier supplice. Celle conduite fait voir la sagesse de ce général : il jugea que cet expédient était plus utile qu’une sévérité outrée. En effet, lorsqu’il s’agit d’une multitude mutinée, dont la plupart ont été entraînés par les plus échauffés, ou arrêtés par la crainte des plus furieux, la clémence réussit presque toujours.

Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette douceur affectée de Barca ne lui fit perdre beaucoup de ses gens ; il crut donc devoir, par quelque coup éclatant , leur ôter toute pensée et toute espérance de rentrer en grâce avec l’ennemi. Dans cette vue, après leur avoir lu des lettres supposées , où on lui donnait avis d’une trahison secréte concertée entre quelques-uns de leurs camarades elGiscon , pour le sauver de la prison où il était rélenu depuis assez de temps , il leur fil prendre la barbare résolution de le massacrer lui et tous les autres prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux était sur-le-champ immolé à leur fureur. On tire donc de la prison ce chef infortuné , avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés avec lui , et on les fait venir à la tête du camp. Giscon est exécuté le premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur brise les cuisses , on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les Carthaginois envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les derniers devoirs : on les leur refusa, et on leur déclara que, si désormais on envoyait encore quelque héraut ou quelque député, il souffrirait le même supplice. En effet, sur-lc-c'hamp U futarrété,parunconsentemenlgénéral,que

tout Carthaginois qui tomberait entre leura mains serait traité de la sorte ; et, pour les alliés, qu'ils seraient renvoyés après qu’on leur aurait coupé les mains : et cela fut ponctuellement exécuté dans la suite.

Dans le temps que les ('.arihaginois commençaient, ce semble, à respirer, plusieurs accidents fâcheux les replongèrent dans un nouveau danger. I.a division se mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres qu’on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrême besoin. Mais ce qui leur fut le plus sensible , fut la défection subite des deux seules villes qui leur étaient demeurées fidèles , et qni , dans tous les temps, avaient eu un attachement inviolable à la république : c’étaient Utique et Hippacra. Ces villes tout d’un coup, sans aucune raison, sans même aucun prétexte, passèrent du côté des révoltés, et, transportées comme eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger le commandant et la garnison qni étaient venus à leur secours, et portèrent l'inhumanilé jusqu’à refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les redemandaient.

Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent mettre le siège devant Carthage ; mais ils furent bientôt obligés de le lever : ils ne laissèrent pas de continuer la guerre. Ayant ramassé toutes leurs troupes et celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante mille hommes, ils côtoyaient l’armée d’Amilcar, observant de se tenir toujours sur les hauteurs et d’éviter les plaines, où l'ennemi avait trop d’avantage à cause de sa cavalerie et des él^ phanis. Amilcar, plus habile qu’eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait aucune prise sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des quartiers, pour peu que leurs gens s’écartassent, et les harcelait en mille manières; et tous ceux qni tombaient entre ses mains étaient exposés aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu’ils s’y attendaient le moins, et les enferma dans un poste d’où il leur fut impossible de se retirer. N’osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, ils se mirent à fortifier leur camp, et à l’environner de fossés et de retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus formidable les pressait viveraenl : c’était la faim, qui fut telle,^

qu’ils en vinrent à se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polvbe, vengeant ainsi la barbare inhumanité dont ils avaient usé A l’égard des autres. .Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels supplices ils étaient destinés, s’iis tomlvaienl vifs entre les mains de l’ennemi. Après les cruautés qu’ils avaient commises, il ne leur venait pas même dans l'e.sprit de parler de paiv et d’accommodement. Ils avaient envoyé vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander du , secours, mais inutilement. I.a famine cepen- | dant augmentait tous les jours : ils avaient i commencé par matigor les prisonniers, puis I les esclaves; enfin, il ne leur restait plus que 1 leurs concitoyens. Alors les chefs, ne pouvant ! plus Soutenir les plaintes et les cris de In multitude, qui menaçait de les égorger, s’ils ne se rendaient, allèrent cus-mémes trouver Alniilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit.

Les conditions du traité furent que les Carthaginois prendraient ii leur elioiv dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter comme il leur plairait, et que les autres scTaienl renvoyés ehacun avec un seul habit. Quand le traité fut signé, ees eliefs eux-mémes furent arrêtés , et demeurèrent outre les mains des Carthaginois, qui montrèrent clairement dans cette occasion qu’ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi. I.es révoltés, ayant appris qu’on avait arrêté leurs chefs, ne sachant rien de la conventiou qu’un avait faite, et soupçonnant qu’oa les avait Iraliis', prirent les armes ; mais Amilcar les ayant enveloppés de toutes parts, et ayant fuit avancer coutre eux les éléphanis, ils furent tous écrasés ou égorgés au nombre de plus de quarante mille.

L'elTet de celte victoire fut in réduction de presque toutes les villes d’ .Afrique, qui rentrèrent aussitét dans leur devoir. Amilcar, sans perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été leur place d’armes. Il l’environna d’un eéU-, pendant qu’Annibal, qui commandait avec lui , l’assiégeait de l’autre : puis , s’approeliaut des murs , et faisant élever des potences , il y nllacba et y Ot mourir Spetidius, clicf des révoltés , et ceux qu’on avait arrêtés avec lui. Slatbos , l’autre chef, qui rommandail dans la

place, vil par là ce qui lui élail préparé, et il eu devint encore plus attentif à se bien défi'ndre. S’apereevanI qu’.Antiibal , coiniac sàrde la victoire, agissait en Imil fort négligemaienl, il fait une sortie, attaque scs rclranchemcnls , lue un grand iioinlire de Carlhaginnls, cnfalt plusieurs prisonniers , et entre aulrcs .Iniis hiil leur elicf , et se rend maître de tout le tagage ■ puis, délaelianl de in potence SpeiidiiK. il fait mettre à sa plaie Aniiibal, après lui avoir fait souffrir dc-s tourments inouïs, et immole autour du corps de l’autre trente des plus toiisidérables eiloyens de Cartilage, commr autant de vicliines de sa vengeance. U scmtlf qu’entre les deux partis il y avait uneespért de défi à qui ferait parailrc plus de crunulé.

Barca , qui pour lors élail éloigné de soa camp, n’avait appris que fort lard le dançir de son collègue ; cl d’ailleurs il élail hors d'étal de courir promptement à son secours, parce que le rliemiii qui séparait les deuv camps était impralienble. Ce fâcheux areidcr.1 causa une grande consternation dans Cailliagc. On a pu remarquer, dans tout le courde celle guerre, une allernalivc continuelle iV prospérités cl d’adversités, de conflauee fl d’alarme, de joie et de douleur : tant les évenemchls, de part et d’autre, ont été variés et |>eii constants.

On crut dans Carthage dev oir faire un dernier clforl; on arma tout ce qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hanuou poureollégucà Amilcar, et on députa en même temps trente sénateurs pour conjurer, au nwu de la république, ces deux cliefs , qui jusque-h avaient été brouillés cn.semblc, d’oub icr les querelles passées , et de sacrifier leurs rcs.M!Dlimeiils au bien de l’étal. Ils le firent siir-leehamp, s’embrassèrent miituellcmciil. cl se réeoiieiliérenl sinrérement et de bonne foi-

Depuis ce lemps-là tout réussit du cûtéite Carthaginois ; cl .Mallios , qui , dans toutes le» entreprises qu’il avait loiilécs, avait toujoun eu du dessous, crut enfin devoir lia.sarder use bataille ; c’est ce qii’on souliailait le plus. De part et d’autre chacun exhorta scs troupes comme pour une action qui allait décider poui toujours de leur sort : on en vint aux laams La victoire ne fut pas longtemps disputée: les révoltés cédèrent hienlAI. l’resquo tous

ogie

Africains furent tués : le reste se rendit. Ma- Ihos fut pris en vie et conduit à Carthage. Toute l’Afrique aussitôt rentra dans l'obôissance, excepté les deux villes perfides qui s'étaient révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt obligées de se rendre à discrétion.

Alors l’armée viclorieiise revint ù Carthage, et Y fut reçue avec les cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les siens, après avoir servi d’ornement au triomphe, furent menés au supplice, et terminèrent, par une mort également honteuse et douloureuse, une vie souillée par les trahisons les plus noires et par les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les mercenaires, après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit, dit Polybe, une grande instruction à tous les peuples , et leur apprend à ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de citoyens , et à ne pas se reposer de la défense de l’état sur des troupes qui n’y sont attachées ni par l’affection ni par l’intérét.

J'ai différé exprès jusqu’ici à parler de ce qui se passa en Sardaigne dans le même temps, et qui fut comme une dépendance et une suite de la guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les mercenaires. On y vit les mêmes secousses de révolte et les mêmes excès de cruauté, comme si un vent de discorde et de fureur cCll soufflé d’Afrique en Sardaigne. *

Dés qu’on y apprit ce qu’avaient fait Spendius et Mathos , les mercenaires , qui étaient dans cette île, secouèrent , à leur exemple, le joug de l’obéissance, lis commencèrent par égorger Bostar, leur commandant , et tout ce qu’il y avait de Carthaginois avec lui. On avait envoyé à sa place un autre général : tontes les troupes qu'il avait amenées se rangèrent du côté des séditieux, le mirent lui-même en croix; et dans toute l’étendue de l’ilc on fit main basse sur les Carthaginois , en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué toutes les places l’une après l’autre , ils se rendirent en peu de temps maîtres de tout le pays : mais, la division s’étant mise entre eux et les habitants de nie, les mercenaires en furent entièrement chassés, et sc réfugièrent en Italie. C’est ainsi que les Carthaginois perdirent la Sardaigne , Ile d’une grande importance par son étendue.

par sa fertilité et par le grand nombre de se» habitants.

Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, s’étaient toujours conduits à leui égard avec beaucoup de justice et de modéra-^ tion. Une querelle passagère au sujet de quelques marchands romains qu’on avait arrêtés à Carthage, parce qu’ils portaient des vivres aux ennemis, les avait brouillés ; mais les Carthaginois, à la première demande, leur ayant ren^ voyé leurs citoyens , les Romains, qui se piquaient en tout de générosité et de justice , leur avaient rendu leur première amitié , les avaient servis en tout ce qui dépendait d'eux , avaient défendu à leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez les Carthaginois , et avaient même refusé pour lors de prêter l’oreille aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne , qui les invitaient à venir s’emparer de l’île.

Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats ; et il serait difficile d’appliquer ici le témoignage avantageux que César rend ù leur bonne foi dans Salluste : « Quoique * dans « toutes les guerres d’Afrique , dit-il , les Car- « thaginois eussent fait quantité d’actions de « mauvaise foi pendant la paix et pendant la « trêve, les Romains n’en usèrent jamais de la « sorte ü leur égard, plus attentifs à ce qu’exi- « geail d’eux leur gloire qu’à ce que la justice « leur permettait contre leurs ennemis.»

Les mercenaires * , qui s’étaient retirés , comme nous l’avons dit, en Italie, déterminèrent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s’en rendre maîtres. Les Carthaginois l’apprirent avec douleur, prétendant que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu’aux Romains. Ils se mirent donc en état de tirer une prompte et juste vengeance de ceux qui avaient fait soulever l’île contre eux ; mais les Romains , sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux, et non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent la guerre, les Carthaginois , épuisés

< « BcIUs puaicîs omnibus, quum s^epè Carthaginienses « et in pace et per inducias multa ncïanda ïaeinora Tccis- « sent, nunquam ipsi per occasioncm talia fecére ; magU « quod se digniim foret, quàm quod in illos jure ficri pos- « sel, quœrcbant. » (Sallust. in belloCatilin.)

* An. M. 3767 ; Carlb.GOO; Kom. 511; av J. C.237.

en toutes manières, et qui , ô peine , commençaient à respirer, n’èlaient point en état de la soutenir. H fallut donc s'accommoder au temps et céder au plus fort. On 01 un nouveau traité, par lequel ils abandonnaient la Sardaigne aux Romains, et s’obligeaient à leur payer de nouveau douze cents talents *, pour se rédimerde la guerre qu'on voulait leur faire; cl c’est cette injustice de la part des Romains qui fut la véritable cause de la seconde guerre punique , comme nous le dirons dans la suite.

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