‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 28 sur 125 · SECONDE GUERRE PUNIQUE · texte numérisé non relu

SECONDE GUERRE PUNIQUE

La seconde guerre punique que j’entreprends de traiter est une des plus mémorables dont il soit parlé dans l’histoire *, et des plus dignes de l’attention d’un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises , et par la sagesse des mesures dans l’exécution ; soit par l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, et par la promptitude des ressources dans Icu^s ^lus grands revers; soit par la variété des événements inopinés, et par l’incerlllude de l’issue d’une longue et cruelle guerre ; soit enfin par la réunion des plus beaux modèles en tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives que puisse donner l’histoire, tant pour la guerre que pour la politique et l’art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes , ou du moins plus belliqueuses , ne combattirent ensemble; et jamais celles dont il s’agit ici ne s’étaient vues dans un plus haut degré de puissance et de gloire. Rome et Carthage étaient alors, sans contredit, les deux premières villes du monde. Ayant déjà mesuré leurs forces dans la première guerre punique , et fait essai de leur habileté dans l’art de combattre , elles se connatssaienl parfaitement de part et d’autre. Dans celle seconde guerre, le sort des armes fut tellement balancé , et les succès si mélés de vicissitudes et de variétés, que le parti qui triompha fut celui qui s’était trouvé le plus près du danger de périr. Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples , on peut presque dire que leur haine mutuelle ! l’était encore plus : les Romains, d’un côté, ne

* Douze cent mille écus. — Douze ccnls talents carthaginois valent 4 .500 000 fr. E. B.

■ Lir. Iib.21, n.l

pouvant voir sans indignation que les vaiocm osassent les attaquer ; et les Carthaginois , de l’autre , étant irrités à l’excès de la manière également dure et avare dont ils prélendaienl que le vainqueur en avait usé à leur égard.

Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d’entrer dans un détail exact de celle guerre, qui eut pour théâtre l’Italie , la Sicile, l’Espagne, l’Afrique, et qui a plus de rapport encore à l’histoire romaine qu’à celle que je traite ici. Je m’arrêterai donc principalement à ce qui regarde les Carthaginois, et je m’appliquerai surtout à faire connaître, autant qu'il me sera possible, le génie et le caractère d'Annibal , le plus grand homme de guerre qui ail peut-être jamais été chez les anciens.

Causes dloigaées et prochaines de la seconde guerre punique.

Avant que de parler de la déclaration de la guerre entre les Romains et les Carthaginois, je crois devoir en exposer les véritables causes, et marquer comment celle rupture entre les deux peuples se prépara de loin.

Ce serait se tromper grossièrement, dilPolybe *, que de regarder la prise de Sagonle par Annibal comme la véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu’eurent les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le traité qui termina la première guerre punique ; l’injustice cl la violence des Romains , qui profilèrent des troubles excités dons l’Afrique pour enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un nouveau tribut ; les heureux succès et les conquêtes de ces derniers dans l’Espagne : voilà quelles furent les véritables causes de la rupture du traité*, comme Tile-Live , suivant en cela le plan de Polybe , l’insinue en peu de mots dés le commencement de son histoire de la seconde guerre punique.

En effet, Amilcar, surnommé Barca, souffrait avec peine le dernier traité que le mal-

‘ LIb. 3. pag. 162-168.

* « AogebaDt ingcnlis spirllâs vinim Sicilia Sardioia- « que amlssæ : nam et Siciliam oimis cclcri despcraliooe « renim roncessam ; cl Sardinlam inlcr molum Afiif*

« fraude Romanorum , slipendio cliam supo:imposito, iiv- I « terceplam. » ( Liv. llb. 21 , n. 1. )

heur des temps avait obligé tes Carthaginois d’accepter, et il songea à prendre de loin de justes mesures pour se mettre en état de le rompre à la première occasion favorable.

Dés que les troubles d'Afrique furent apaisés il fut chargé d’une expédition contre les Numides ; et, après y avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et de son courage , il mérita qu’on lui confiât le commandement de l’armée qui devait agir en Espagne. Annibal , son flis, qui n’avait alors que neuf ans , demanda avec empressement de l’y suivre , et employa pour cela les caresses ordinaires à cet tge, langage puissant sur l’esprit d’un père qui aimait tendrement son 61s. Amilcar ne put donc lui refuser cette grâce ‘ ; et, après lui avoir fait prêter serment sur les autels qu’il se déclarerait l’ennemi des Romains dès qu’il le pourrait, il l’emmena avec lui.

Amilcar avait toutes les qualités d’un grand général, joignant des manières douces et insinuantes à un courage invincible et â une prudence consommée. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d’Espagne, soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur ; et, après y avoir commandé pendant neuf ans, il 6t une 6n digne de lui, en mou- *ant glorieusement dans une bataille pour le service de sa patrie.

Les Carthaginois '' nommèrent â sa place Asdmbal , son gendre. Celui-ci, pour s’assurer du pays, bâtit une ville, que l’avantage de sa situation , la commodité de ses ports , ses fortiheations , l’abondance de ses richesses procurée par la facilité du commerce, rendirent une des plus considérables villes du monde ; il l’appela Carthagc-la-Neuve, et nous l’appelons aujourd’hui Carthagéne.

A toutes les démarches de ces deux grands généraux, il était aisé de voir qu’ils avaient en tête un grand dessein qu’ils ne perdaient point de vue, et pour l’exécution duquel ils préparaient louj de loin. Les Romains s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eui-raémes la lenteur et l’engourdissement qui les avaient tenus comme endormis pendant que l’ennemi faisait en Espagne de rapides pro-

* Pot} b. lib. 2, pag. 90.

• M. Ilb. i), pag. 167. - IJv. lib. 21 , n. 1.

» Poljb.lib. i. i«g. 101. - An, M. 3776, Rom. 5»..

grès, qui pourraient un jour tourner contre eux. L’attaquer de force, et lui arracher set conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la crainte d’un autre ennemi non moins formidable, qu’ils appréhendaient de voir au premier jour à leurs portes (c’étaient les Gaulois], ne leur permettait pas d’éclater. Ils employèrent donc la voie des négociations, et conclurent un traité avec Asdrubal , dans lequel, sans s’expliquer sur le reste de l’Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne pourraient point s’avancer au delà de l’Ebre.

Asdrubal cependant poussait toujours ses conquêtes ', mais en se tenant dans les bornes dont on était convenu ; et, s’attachant â gagner les principaux du pays par ses manières honnêtes et engageantes , il avançait encore plus les affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la force ouverte. Mais malheureusement, après avoir gouverné l’Espagne pendant huit ans , il fut tué en trahison par un Gaulois, qui sc vengea ainsi de quelque mécontentement particulier qu’il en avait reçu.

Trois ans avant sa mort, il avait écrit â Carthage pour demander qu’on lui envoyât Annibal qui était alors âgé de vingt-deux ans^ La chose souffrit quelque difficulté. Le sénat, était partagé par deux puissantes factions,.qui, dés le temps d’Amilcar, avaient déjà commencé à suivre des vues opposées dans la conduite des affaires de l’état. L’une avait pour chef Hannon, à qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de l’état, donnaienlune grande autorité dans les délibérations publiques ; et elle était d’avis en toute occasion, de préférer une paix sûre , et qui conservait toutes les conquêtes d’Espagne, aux événements incertains d’une guerre onéreuse, qu’elle prévoyait devoir un jour se terminer par lai ruine de la patrie. L’autre faction , qu’on appelait la faction Barcine, parce qu’elle soutenait les intérêts de Barca et de ceux de sa famille , avait ajouté à l’ancien crédit qu’elle avait dans la ville la réputation que les exploits signalés d’Amilcar et d’A^rubal lui avaient donnée, et eUe était ouvertement dé-

< PolTb. llb. 9. pag. ISD. - Ur. tib. 21 , n. 2.

■ UT.lib.21,n.3et4. - AD.M.3783,KoiO.Sao.

clarée pour la {pierre. Quand il s’agit donc de dt'lib^rer dans le sénat sur la demande d'Asdrubal, Hannon représenta qu'il était dangereux d’envoyer de si bonne heure à l’armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté et le caractère impérieux de son {lére , et qui , par cette raison, avait un besoin particulier d’étre retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous le pouvoir des lois, pour apprendre à ol>éir, et à ne pas se croire supérieur à tous les autres, il Unit en disant qu’il craignait que cette étincelle , qui commençait à s’allumer, n’ excitai un jour un grand incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l’emporta , et Annibal partit pour l’Espagne.

Dés qu’il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de toute l'armée, et l’on crut voir revivre en lui .\milcar son père. C’était le même feu dans les yeux, la même vigueur martiale dans l’air du visage , les mêmes traits et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le firent encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les grands hommes ; patience invincible dans le travail, sobriété étonnante dans le vivre, courage intrépide dans les |>lus grands dangers , présence d’esprit admirable dans le feu même de l’action, et, ce qui est surprenant , un génie souple, également propre à obéir et à commander; en sorte qu’on ne pouvait (lire de qui il était plus aimé, des troujies ou du général ; il servit trois campagnes sous Asdrnbal. ;

Quand celui-ci fut mort ‘ , les sull'rages de I l’armée cl ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa place. Je ne sais mémo j si pour lors, ou environ dans ce temps, la répu’olique, pour lui donner plus de crédit et d’autorité, ne le nomma pas sufféte, qui était la première dignité de l’étal, et que l’on conférait quelquefois aux généraux. C’est Cornélius Népos' qui nous apprend cette particularité , lorsque , parlant de la préture qui fut donnée au même Annibal après son retour à Carthage, et la conclusion de paix, il dit que ce fut vingt-deux ans depuis qu’il avait été nommé roi : « Ilic, ut rediit, prœlor foetus

• Polyli. lit). .1 . pag. iOS-109. - I.iv. lib. 21 , n. ï-5. — An. M. 3784; C<irih. ftjbG; Rom. Ô28.

• In vilA Annib. cap. 7.

tsi, poslquàm rex fuerat anno secundo et vtgesimo. »

Dès le moment qu’il cul été nommé général, comme si l'Italie lui fût échue en portage, et qu’il fût déjà chargé de porter la guerre contre Rome, il tourna secrètement toutes ses vues de ce c()lé-là, et ne perdit point de temps, pour n’étre point prévenu par la mort comme l'avaient été sou père et son beau-frérc. Il prit en Espagne plusieurs villes de force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l’armée ennemie, composée de plus de cent mille hommes, passât de beaucoup la sienne, il sut choisir si bien sou temps et ses postes, qu’il la défit et la mit en déroute. Apiés cette victoire , rien ne lui résista. Cependant il ne toucha point encore à Sagonte ' , évitant avec soin de donner aux Romains aucune occasion de lui déclarer la guerre, avant qu’il eût pris toutes les mesures qu'il jugeait nécessaires pour une si grande entreprise : et en cela il suivait le conseil que lui avait donné son père. 11 s’appliqua surtout ' à gagner le cœur des citoyens et des alliés, et à s’attirer leur confiance en leur faisanl part avec largesse du butin qu’il prenait I sur l'ennemi, en leur payant exactement tout I ce qui leur était dû de leur solde pour le passé : précaution sage , et qui ne manque jamais de produire son elTol dans le temps.

Les SagontinsS de leur côté, sentant bien le danger dont ils étaient menacés , firent savoir aux Romains combien Annibal avançait ses conquêtes. Ceux-ci nommèrent des députés {)our aller s’informer par eux-mémes , sur les lieux, de l'élal présent des affaires, avec ordre de porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu’ils le jugeassent à propos , et , supposé qu'il ne leur donnât point satisfaction , d'aller A Carthage pour le même sujet.

Cependant Annibal forma le siège de Sagonlc, prévoyant de grands avantages dans bi prise de celte ville. H comptait que par là il

' Celte ville était située eu deçà île l'Ébre. par rapport IIIIX Carthaginois . assez près de l’embourbure de crue rsvière, dans le pays où il était |ieimis aux (jrlluginois Ce porter leurs armes ; mais Sagonte . eorame alliée des lli>rnains, était , en vertu dcceütre. eic.-ptée par le traité.

• « Ibi largé parliendo pratdam, sUiicndia præteriu cum « fille exsohcnüo, cunrios ritium sneiorumqite animes iti n se fiimavit. » { I.tv. lib. 2t . n. 5. )

s Polyb.lib. 3, p. 170-173.

Alerait Umte espérance au Homains de faire la guerre dans l'Espagne ; que cette nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait déji faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière lui , sa marche en serait plus sûre et plus tranquille ; qu'il amasserait là de l'argent pour l'exécution de ses desseins ; que le butin que les soldats ca remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre ; qu'enOn, avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces grands motifs , il n'épargnait rien pour presser le siège; il donnait lui-roéme l'exemple aux troupes , se trouvant à tous les travaux , et s'exposant aux plus grands dangers.

On apprit bientôt à Rome que Sagonle était assiégée. Au lieu de voler à son secours , on perdit encore le temps en vaines délibérations, et en députations qui ne le furent pas moins. Annibal Ot savoir à ceux qui le venaient trouver de la part des Romains, qu'il n'avait pas le temps de les entendre. Les députés se rendirent donc à Carthage, où ils ne furent pas mieux reçus, la faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des Romains et sur les remontrances d'Hannon.

Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations, le siège continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins étaient réduits à la dernière extrémité, et manquaicntde tout. On paria d'accommodement ; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent si dures , qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que de rendre une dernière réponse , les principaux des sénateurs, ayant porté dans la place publique tout leur or et leur argent , et celui qui appartenait en commun à l'état , le jetèrent dans le feu qu'ils avaient fait allumer pour cet effet. et s'y précipitèrent euxmêmes. Dans le même temps , une tour que les béliers frappaient depuis longtemps étant tombée tout à coup avec un bruit épouvantable, les Carthaginois entrèrent dans la ville par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de temps, et égorgèrent tous ceux qui étaient en I âge de porter les armes. Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se réservait rien des ricliesses que lui procuraient scs victoires, mais les appliquait uniquement au suc-

cès de ses entreprises. Aussi Polyfae remtrqne-bil que la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du soldat par la vue du riche butin qu'il venait de faire, et par l'espérance de celui qu'il se promettait pour l'avenir ; et à achever de gagner les principaux de Carthage, par les présents qu'il leur fil des dépouilles.

Il est difficile d’exprimer quelle fut à Rome la douleur et la consternation ' , quand on y apprit la triste nouvelle de la prise et du cruid sort de Sagonte. La compassion que l'ou eut pour celte ville infortunée ; la boute d'avoir manqué ù secourir de si fidèles alliés ; une Juste indignation contre les Carthaginois, auteurs de tous ces maux ; de vives alarmes sur les conquêtes d’ Annibal , que les Romains croyaient déjà voir à leurs portes; tous tes sentiments causèrent un si grand trouble, qu’il ne hit pas possible, dans les premiers moments, de prendre aucune résolution, ni de faire autre chose que de s’affliger et de répandre des larmes sur la ruine d'une ville* qui avait été Iq malheureuse victime de son inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont ceux-ci avaient usé à son égard. Quand les esprits furent un peu revenus à eux, on convoqua l'assemblée du peuple ; et la guerre contre les Carthaginois y fut résolue.

D<<claralion de b guerre.

Pour ne manquer ù aucune formalité’, on envoya des députés ù Cartilage pour savoir si c'était par ordre de la république que Sagonte avait été assiégée, et, en ce cas, pour lui déclarer la guer.-e, ou pour demander qu'on leur livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siège de son autorité. Comme ils virent que dans le sénat on ne répondait point précisément à leur demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié ; Je porte ici, dit-il d'un Ion fier, la paix tl la guerre: c’est d cous de choisir l’une des deux. Sur la réponse qu'on lui lit qu'il pouvait lui même choisir : Je vous lionne donc la guerre, dit-il en déployant le

' Pot) b. pag. iH-1'5. — I.iv. lib. 21. n. 16 c! H.

» « sâiiclluic disciplin» . qut fidem rocialcm usque ad « pernicienv suani colncrunl. » ( Liv. lib. 21 . q. 7. }

V Pol;b. pag. 1S7. — liv. lib. 21 , d. 18-4V.

pli de sa robe. jVotx Faeeeptont de bon cœur, et la ferons de même, rèpli<|uèreiit les Carthaginois avec la même fierté : ainsi commença la seconde guerre punique.

Si l’on en impute la cause é la prise de Sagonle, tout le tort, ditPolybe', était du cété des Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable, assiéger une ville comprise certainement, comme alliée de Borne, dans le traité qui défendait aux deux peuples d’attaquer réciproquement leurs alliés. Mais, si l’on remonte plus haut, et qu’on aille jusqu’au temps où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, et où, sans aucune raison , on leur imposa un nouveau tribut , il faut avouer, remarque le même Polybe, que sur ces deux {toints la conduite des Romains est tout & fait inexcusable, comme fondée uniquement sur l’injustice et sur la violence; et que , si les Carthaginois , sans chercher de vains circuits et de frivoles prétextes , avaient demandé nettement satisfaction sur ces deux griefs, et, eu cas de refus, déclaré la guerre è Rome, toute la raison et toute la justice auraient été de leur côté.

L’espace, entre la fin de la première guerre punique et le commencement de la seconde, fut de vingt-quatre ans.

GNiiiDcociHnent de la aecoode guerre puDiqiie.

Quand la guerre fut résolue et déclarée de part et d’autre ', Annibal , qui pour lors était Âgé de vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand dessein , songea à pourvoir à la sûreté de l’Espagne et de l’Afrique; et, dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l’autre, en sorte que les Africains servaient en Espagne , et les Espagnols en Afrique. Il en usa ainsi, persuadé que ces soldats , éloignés chacun de leur patrie , seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui demeureraient plus fidèlement attachés , se servant comme d’otages les uns aux autres. Les troupes qu’il laissa en Afrique montaient environ à quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie ; celles d’Espa-

* Polyb. lib. 3, pig. 181 et 185.

• Polyb. Ub. 3. p«g. 187. - Ur. Kb. 21 , n. 21 rtSS. - M.. An 3787 ; Ganta. 629 ; Bom. 531 ; ». 1. C. 217.

gne à un peu plus de quinze mille , parmi lesquels il y avait deux mille cinq cent cinqnanle chevaux. Il laissa à son frère Asdnibal le coidmandement des troupes d’Espagne , aveenne flotte de près de soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna de sages conseils sar la manière dont il devait se conduire, soit par rapport aux Espagnols , soit par rapport au Romains, s’ils venaient l’attaquer.

Avant qu'Annibal partit pour son cxpèdilioa, Tite-Live remarque qu’il alla b Cadix pom s’acquitter des vœux qu’il avait faits i Hercule , et qu’il lui en fit de nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la guerre où il allait s’engager. Polybe* nous donne en peu de mots une idée fort nette de l’espace des liesi que devait traverser Annibal pour arriver w Italie. On compte depuis Carthagène , d'où il partit, jusqu’à l'Èbr^, deux mille deuxcenls* stades (110 lieues); depuis l’EbreJusqu’à Emporium, petite ville maritime qui sépare l'Espagne des Gaules , selon Strabon *, seite ceols stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'ai passage du Rhône, pareil espace de seize ceols stades ( 80 lieues ) ; depuis le passage du Rbùne jusqu’aux Alpes , quatorze cents stadfs (71 lieues) ; depuis les Alpes jusque dans les pUines de l'Italie, douze cents stades (60 lieues); ainsi, depuis Carthagène jusqu’en Italie, l’esporc esl de huit mille stades, c’est-à-dire de quatre ceols lieues.

Annibal * avait longtemps auparavant pris de sages précautions pour connaître la nalurc et la situation des lieux par où il devait passer; pour pressentir la disposition des Gaulois à 1 égard des Romains * ; pour gagner, par des

■ Lib. 3.pag. 192 ri 183.

• Polybe (lii 2600 (Ude< et noo 2 200. Alors on i«n en lieues de vingt-cinq au degré :

108 lieues pour 2600 stades.

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