LETTUE DE MONSIEUR ROUSSEAU
J’espère (jue le public ne .me sflura pus inûuvais gré d'avoir inséré ici une lettre de M. Bousaeau, dans laquelle il m'exhorte à ne point suivre l'avis des personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les réflexions que je répands do temps en temps dans mon Histoire. L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je n ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n en dirais pas tout à fait autant des louanges qu’il donne à mon ouvrage , parce que j ai lieu de craindre que son bon cœur n'ait fait illusion à son esprit, et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis longtemps. L’erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est.
VeÜem in amicUiA tic erramnus , el Uti
Krrori noiufo virtus poMii&tcl bonestum.
\ Bruxelles , le ‘17 aoùl 17J2,
« J'ai bien des grâces â vous rendre, mon- « sieur, de l'agréable présent que vous m'a- « vez fait du quatrième volume de votre His- « toire. Je l'ai lu pour ainsi dire tout d'une « haleine , et avec une satisfaction qui n'a été <1 interrompue on aucun endroit. Si le senti- « meut peut passer pour bon juge en ces ma- « tiéres, je puis dire qu'il n'y cul jamais « diflicullé plus mal fondée, que celle que vous « dites vous avoir été objectée sur la préten- « due longueur des réflexions dont votre nar-
« ration est quelquefois accompagnée , ni de « plus mauvais conseil que celui qu'on vous a « donné de les abréger. C'est vouloir retran- « cher de votre livre ce qui le distingue le « plus utilement cl même le plus agréable- « ment de tant d'autres histoires dont le pu- « blic se trouve inondé, el qui, dépouillées de « l'inslruction qui doit être le but de l'écrivain « el le Iruil de la lecture , méritent plutôt le U nom de gazettes savantes que celui d'his- B toires. Quelque néccs.saircsque ces réflexions « soient aux jeunes gens, vous connaissez « trop bien les hommes pour ne pas sentir « combien elles le sont aux personnes avan- « cées en âge , et qui passent même pour les « plus raisonnables. La plupart lisent pour « satisfaire leur curiosité, el pour pouvoirdire « qu'ils ont lu. Trouverez-vous même parmi (( lis plus sensés une demi-douzaine de lec- « leurs qui veuillent se donner le temps et la a peine de méditer sur leur lecture? et quand « ils se la donncmienl, est-il sûr qu'ils soient <1 capables de méditer comme il faut et où il « faut ? Les uns s'attacheront â un mot ou à B une expression qui ne leur aura pas plu. Les B autres s'arrêteront à quelque point dechroa nologie ou â quelque fait contesté par d'au- B très auteurs; el â peine dans le grand « nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se « mette en peine d'y chercher le véritable el a l'unique objet de toute lecture sensée , qui B est l'instruction. C'est pourtant pour le plus a grand nombre que vous travaillez. Votre but a n'est pas d'instruire ceux qui sont déjà ina struils; et quand ce le serait, quelle salisfaca tion n'est-ce pas pour eux de se retrouver .
a pour ainsi dire , dans les réflexions d'nn « homme comme vous , et de s’assurer par « cette conformité de la vérité des leurs? Ne « laites donc point de difOculté, monsieur, de (t continuer comme vous avez commencé. La <t fonction du philosophe et celle de l'historien « sont les mêmes. L’un cherche à instruire par « les préceptes, l’autre par les exemples; mais « si cesexcmplesne sont accompagnésde pré- « ceptes à propos.ilsdevienneat la plupart du « temps inutiles, soit par la paresse, soit par l’in- « capacité, soit parle peude loisir des lecteurs. « C'est à vous de leur lever ces obstacles; et ils « vousen seront d’autant plus obligés, que cette « partie de votre ouvrage, qui est la plus utile, « est en même temps la plus agréable, et celle « qui satisfait plus l’esprit, les réflexions s’y « trouvant mêlées et comme incorporées aux « faits d’une manière si naturelle et si éloio gnée de tonte aflieclation , que , si on les en
« détachait , il semble qu’elles laisseraient on « vide dans votre narration. Ne croyez pas « pourtant que mon intention , en vous écri- « vant ceci, soit de m’ériger avec vous en don- « neur de conseils. Je n’ai pas assez de témèa rité pour m’en croire capable ; mais , plein < comme je le suis de la lecture que je viens « d’achever, j’aurais cru me faire tort à moia même si je vous avais caché ma pensée , sur « ce qui m’a paru de plus important dans le « plan que vous vous êtes fait , et sur ce qui « m’a le plus charmé dans la manière dont « vous l’avez exécuté. Je suis avec beaucoup « de respect,
MOXSIECB,
Vo(re tràs-bamble et wrvilear,