‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 2 sur 125 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

g I. — ÜTlini DK L'inSTOtlK PROrANS, SntTOET PAR RAPPORT A I.A RELIGIOR.

L’tlude de rhis(oire profane ne mériterail poinl qu’on y donnftl une allenlion sérieuse el un temps considérable, si elle se bornait i la stérile connaissance des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche des dates et des années où chaque événement s'est passé. Il nous importe peu de savoir qu’il y a eu dans le monde un Alexandre , un César , un Aristide , un Caton, et qu’ils ont vécu en tel ou tel temps; que l’empire des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, et ce dernier à l’empire des Médes et des Perses, qui ont été ensuite subjugués eui-mémes par les Macédoniens , et ceux-ci par les Romains.

Mais il est d’une grande importance de connaître comment ces empires se sont établis, par quels degrés et par quels moyens ils sont arrivés à ce point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et leur véritable bonheur, et quelles ont été les causes de leur décadence et de leur chute.

Il n’est pas moins important d’étudier avec soin les mœurs des peuples , leur génie , leurs lois , leurs usages , leurs coutumes ; et surtout de bien remarquer le caractère, les talents, les vertus, les vices même de ceux qui les ont gouvernés, el qui , par leurs bonnes ou mauvaises qualités, ont contribué à l’élévation ou à l’abaissement des états qui les ont eus pour conducteurs et pour maîtres.

Voilà les grands objets que nous présente l’histoire ancienne, en faisant passer comme on revue devant nous tous les royaumes et tous

les empires de l’univers , et en même temps tous les grands hommes qui s’y sont distingués de quelque manière que ce soit , et en nous instruisant , moins par des leçons que par des exemples , sur tout ce qui regarde, l’art de régner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les régies de la politique, les maximes de la société civile et de la conduite de la vie pour tous les âges et pour toutes les conditions.

On y apprend aussi , et ce ne doit point être une chose indifférente pour quiconque a du goût et de la disposition pour les belles connaissances ; on y apprend comment les sciences et les arts oitt été inventés, cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, et l’on y suitcommo de l’œil , leur origine et leurs progrès ; et l’on voit avec admiration que plus on s’approche des lieux oû les enfants de Noé ont vécu, plus on y trouve les sciences et les arts dans leur perfection ; au lien qu’ils paraissent oubliés ou négligés à proportion que les peuples en ont été dans un plus grand éloignement ; de sorte que quand on a voulu les rétablir, il a fallu remonter à l’origine d’où ils étaient partis.

Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, quelque importants qu’ils soient, parce que je les ai traités ailleurs * avec étendue.

Mais un autre objet, infiniment plus intéressant, doit attirer notre attention. Car quoique l’histoire profane ne nous parle que de peuples abandonnés à toutes les folies d’un culte superstitieux , et livrés à tous les déréglements dont la nature humaine , depuis la chute du

< La Maniért iTétuditr, *

'!SS-JR> m

premier homme, csl devenue capable, elle annonce pnrloul lagraïuleur de Dieu, sa puissance, sa justice, et surlnul la sagesse; aiimiraMe avec laipii lie sa providence conduit loul runivers.

Si * l'inliiue conviction de celle dernière vérité élevait, selon la remarque de Cicéron , le Iieuplc romain amlessus de tous les peuples de la terre, on peut ns^urer de même que rien ne relève plus l'histoire au-dessus de beaucoup d'autres connaissances , que d’y trouver empreintes presque il chaque page des traces précieiiscsel des preuves éclatantes decclte grande vérité, que Dieu dispose de tout en maître souverain ; que c’est lui qui fixe et le sort des princes, et la duréedes empires; et’ qu’il transporte les royaumes d’un peuple à un autre pour punir les injusliceset les violencesqui s’y commettent.

U faut avouer qu’en comparant la manière attentive, hienfaisaute, sensible dont il gouvernait autrefois si'n peuple, et celle dont il conduisit toutes les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont été indifférentes et étrangères. Dieu regardait la nation sainte comme son domaine propre, cl comme son héritage. Il y demeurait comme un maître dans sa maison , et comme un père dans sa famille. Israël était son fils , et son fils premier-né. 11 avait pris plaisir à le former dès son enfance, l et à l’instruire par lui-même. Il se communi- ! (luail à lui par scs oracles ; il le gouvernait par jiles hommes miraculeux; il le protégeait par les merveilles les plus étonnantes. A la vue de tant de glorieux privilèges, qui ne s’écrierait avec le Prophète : « Ce n’est ’ que dans Israël j « que Dieu fait éclater sa grandeur et sa ma- « gnificencc ! » Soluminodà ibi magnificus est üominHS nosler.

Cependant ce même Dieu, quoique oublié par les nations, et quoiqu’il parût les avoir oubliées, cxer(;ail toujours sur elles un empire souverain , qui , pour être caché sous le voile des événements ordinaires et d’une conduite purement humaine , n’en était ni moins réel ,

■ « Pk’lalc ne rdirionc , alque hic uni saplentii quid «I Drorum immortalium Dumincomnia regi gubemartque « [HTspeiimuv . omnev génies nationesque superavimus. o (Orat. de .iruep. reepons. n. 10.

a a Regniim à gcnie in gentem Iransrcrlnr propter in- « jnstUias , et injurias , cl conlomclias , et diveraos doloa.» (ied. 10 . 8.)

> Irai. 33 2t.

ni moins divin. Toute la terre est au Seigneur', dit le Pro|)hèle, et tous les hommes qui la remplissent sont également son ouvrage ; cl il n’n garde de le négliger. Ce serait une erreur bien injurieuse à Dieu que de penser qu’il n’est le maître que d’une seule famille, et non le maître de toutes les nations.

On reconnaît celle importante vérité en remontant jusqu’à l’antiquité la plus reculée , el jusqu’à l’origine primitive de l’hisloirc profane, je veux dire jusqu’à la dispersion des descendants de Noé dans les différentes conlri'es de la terre où ils s’établirent. La liberté, le hasard, les vues d’intérêt, le goiU pour certains pays, et d’autres motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix différents que firent les hommes. Mais l’Kcrilurc nous apprend qu'au milieu de la confusion cl du trouble qui suivivirenl le changement subit qui se fil dans le langage des desccmlants de Noé. Dieu présida invisiblement à tous leurs conseils cl à toutes leurs délibérations, que rien ne se fil que par .son ordre , et que ce fut lui qui conduisit * el plaça tous les hommes selon les régies de sa miséricorde el de sa justice : Dispersit fl divisit eos Dominui in uniiers'as terras *.

Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention particulière sur le peuple qu’il devait un jour s’attacher. Il marqua la place qu’il lui destinait. Il la fil garder par un autre peuple laborieux, qui s’appliqua à la cultiver et à l’embellir, cl à faire valoir l’héritage futur desisraéliles. Il mesura le nombre des familles qu’il en mil alors en possession sur le nombre des familles d’Israël, quand il serait temps de le lui rendre; el il ne permit à aucune des nations qui n’étaient pas sujettes à l’analhéme prononcé par Noé contre Chanaan, d’entrer dans un héritage qui devait être restitué loul entier aux Israélites ; Quandü dividebal* AUissimus gentes,

■ Ps. 23, 1.

' Les anriens mêmes, au rapport de Pindare (Olymp. od. 7). avaient retenu quelque id<^; que la dispersion des hommes ne l’êtail point fuite au hasard, et qu'ils avaienlété placés par les ordres de la Providence.

^ Gen. 11.8ct9.

* a Quand le Trè$-lLiut a tiit ta divitvion des peuples . <f quand il a séparé les enfants d'Adam . il a marqué les II- <r mites des peuples selon le nombre dos enfants d'Israél n (qu'il avait en vue). » C'est un dos sens quoo donne à ce passage , et qui parait fort naturel.

'ogie

quandî separabat plios Adam, conslituil tertninos populorum juxta numerum fUiorum Israël. Mais celte allenlion particulière de Dieu sur son peuple ftilur n’est point contraire à celle qu’il eut sur tous les autres peuples, attestée clairement par les deux passages de l’Ecrilure que j’ai cités, qui nous apprennent que toute la suite des siècles lui est présente, qu’il n’^arrive rien dans le monde que par son ordre, et que d’ége en fige il en régie tous les événements : Tu es Deus conspeclor seculor rum... A seculo usque in seculum respicis *.

Il finit donc regarder comme un principe incontestable , et qui doit servir de base et de fondement à l'élude de l’histoire profane , que e'esl la Providence divine qui , de toute éternité, a réglé et ordonné l’élablissemeul, la durée , !a destruction des royaumes et des empires , soit par rapport au plan général de tout l’univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et une harmonie merveilleuse dans toutes tes parties qui le composent ; soit en particulier par rapport au peuple d’Israél , et encore plus par rapport au Messie , et à l’établissement de l'Église, qui est sa grande œuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours présent à sa vue : Notum à seculo est Domino opus suum *.

Il a plu é Dieu de nous découvrir dans ses Écritures une partie des liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien , et le ))euqu’il nous en a découvert répand une grande lumière sur l’histoire de ces peuples; dont on ne connaît que la surface et l’écorce, si l’on ne pénètre plus avant par le secours de la révélation. C'est elle qui expose au grand jour les pensées secrétes des princes, leurs projets insensés, leur fol orgueil, leur impie cl cruelle ambition*, qui manifeste les véritables causes, elles ressorts cachés des victoires et des défaites des armées, de l’agrandissement et de la décadence des peuples, de l’élévation et de la ruine des états; et, ce qui est le principal fruit de l'Iiistoire , c’est elle qui nous apprend le jugement que Dieu porte et des princes et des empires , et qui fixe par conséquent l'idée que nous devons nous en former.

Pour ne point parler de l’Egypte, qui d’a-

• E< cl. 39. 19, 22.201

* An. 15,18.

bord servit comme de bercenu à la nation sainte; qui se clinnge.i cnsuilc pour elle ' en une dure prison et en une fournaise ardente , et qui devint enfin le théâtre des plus étonnantes merveilles que Dieu ait opérées en faveur d’Israél : les grands empires de Ninive et de Babylone nous fourni.ssent mille preuves de la vérité que j’établis ici.

Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, Salmanasar, ^nnachérib, Nabuchodonosor, et plusieurs autres, étaient entre les mains de Dieu comme autant d’instruments dont il se servait pour punir les prévarications de son peuple. Il les appelait selon Isaïe *, d’un coup de sifflet des extrémités de la terre pour venir prendre ses ordres ; il leur mettait lui-méme l’épée en main ; il réglait leur marche jour par jour; il remplissait leurs soldats de courage et d’ardeur, rendait leurs troupes infatigables et invincibles, répandait à leur approche la terreur et l’etTroi.

La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire entrevoir la main invisible qui les conduisait ; mais, dit l’un ^ d’entre eux nu nom de tous les autres, « C’est par la force de mon bras que « j’ai fait ces grandes choses, et c’est ma pro- « pre sagesse qui m’a éclairé. J’ai enlevé le.s « anciennes bornes des peuples , j’ai pillé les « trésors des princes , cl, comme un conqué- « rant, j’ai arraché les rois de leurs trônes. Les « peuples les plus redoutables ont été pour moi «'comme un nid de petits oiseaux qui s’est « trouvé sous ma main. J’ai réuni sous ma « puissance tous les peuples de la terre, comme « on ramasse quelques œufs ( que la mère a « abondonnés ) ; et il ne s’est trouvé personne « qui osât seulement remuer l’aile, ni ouvrir la « bouche, ni faire le moindre son. »

Mais ce prince si grand et si sage à ses propres yeux, qu’élait-il à ceux de Dieu? Un mn nislre subalterne , un serviteur mandé par sou maître , une verge. cl un bâton dar.s .sa main : Virya furoris mei et baculus ipse est*. Le dessein de Dieu était de corriger ses enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachérib avait

‘ « Kduram vos de ergaslulo ÆgypUorum (Exod. f>, (î). M De fornacc ferroà Ægypti. » {Deuteronom. 4, 29.)

» Isai. 5 , 25- 30 . 10 , 28-31 , 13 . 4 cl 5.

» S’iin.ichcriU

♦ Isai. 10 , 5.

Résolu (le loul perdre el de toul ik''lruire : //)s« auUm non sic arbilrahitur, seU ad conlereiidum erit cor ejas *. Que deviendra donc celle espèce de combat enlre les desseins de Dieu et ceux de ce prince'? Lorsqu'il se croyait déjà maître de Jérusalem, le Seigneur* d'un souflle seul dissipe toutes scs pensées fastueuses, fait périr en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille liommes de son armée, el, lui' menant un cercle au nez el un mors à la bouche, comme à une béte féroce , le ramène dans ses états , couvert d'opprobre, à travers ces mêmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et de fierté.

Nabuchodonosor , roi de Babylone, parait encore plus visiblement régi par une Providence qu'il ignore, mais qui préside à ses délibérations, et qui détermine toutes ses démarches.

-Vrrivé avec son armétv à la tète de deux chemins *, dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Kabbalh, capitale des Ammonites, ce prince, incertain el llollanl, délibère lequel il prendra , el jette le sort : Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir les menaces (lu'il avait faites à celle ville de la détruire, de brûler le temple, et d'emmener son peuple en captivité.

Des raisons seules ‘ de politique semblaient déterminer ce conquérant au siège de Tyr, pour ne pas laisser derrière soi une ville si puis- ,<anle cl si bien fortifiée. Mais le siège de cette place était ordonné par une volonté supérieure. Dieu voulait d'un côté huncilicr l'orgueil d’Ithobal son roi, qui, se croyant plus éclairé que Daniel dont la réputation était répandue dans tout l'Orient, el n'atlribuanl qu'à sa rare prudence l'étendue de son domaine cl la grandeur de scs richesses, se considérait en Iniméme comme un dieu ; de l'autre , il voulait aussi punir le luxe, les délices, l'arrogance de cos fiers né.jocianls, qui se regardaient comme

' lMi.tn.7.

« ImT. 10, li.

' «Iniianisii in me. et superbia tua ascendU in aures " foeas: ponam iiaque drculum in naribus tuU. el camum •I :it LbiU tui.A, et retlucaiii te in viam pcrquaiu »

v« Kcg. I‘J.28.)

* Kzceh. :»!.

* Mzccli. ca^:. 2('i, il et

h*s princes de la mer et les maîtres des rois mêmes ; et surtout celle joie inhumaine de Tyr qui lui faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-méme conduisit Xabuchodonosor à Tyr, lui faisant exécuter scs ordres sans qu'il les connût : luciaco ecce ego audu- CAM ad Tyrum Nabuchodonosor.

Pour r^ompenser ce prince ', qu'il tenait ù sa solde, du service qu'il vient de lui rendre ù la prise de Tyr ( c'est Dieu lui-méme qui s'exprime ainsi), el pour dédommager les troupes babyloniennes, épuisées par un siège de treize ans, il leur donne toutes les contrées de l'Egypte , conune des quartiers de rafraîchissement, et leur en abandonne les richesses el les dépouilles*.

Le même Nabuchodonosor*, plein du désir d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements les plus somptueux ; mais pendant qu'une cour flalleusc, qu'il comblait de richesses el d'honneurs , fait retentir partout ses louanges*, il se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la balance de la vérité les actions des princes , el prononce sur leur sort des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal , où préside le Juge souverain , qui réunit une vigilance à (pii rien n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre : vigit et sanclus. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de l'admiration publique , y sont examinées à la rigueur; el l'on fouille jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les pensées les plus cachées. Où se terminera ce redoutable appareil'? Dans le moment même où Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une secréte complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se disait à lui-même : N'est-ee pas là celle grande Babylone dont j'ai fait le siège

< Elcih.29,tM0.

■ O fail R&l plus df'tfiillé (Uns rbisloirc des Égyptiens sous le régne d'Amasis. png. 51.

* Dan. cap. I . vers. 1-3».

* tt In sriiteiili vigilum decretum esl.et scrmosono- « lorum cl pctilio, eic. » (D.irr. 1 , 11.)

de mon royaume, que fai bâtie dans ta grandeur de ma puitianee et dans l'éclat de ma gloire? c'est dans ce moment précis , où , se nattant de ne tenir que de lui sent sa paissance et son royaume , il usurpait la place de Dieu , qu’une voix du ciel lui signifle sa sentence, et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de la compagnie des hommes , et réduit à la condition des bétes , jusqu'à ce qu'il reconnaisse que le Tris-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes des bonsmes , et qu'il les donne à qui il lui plaît.

Ce tribunal , toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même jugement sur ces fameux conquérants , sur ces héros du paganisme , qui se regardaient , aussi bien que Nabuchodonosor , comme les seuls artisans de leur haute fortune , comme indépendants de toute autre autorité, et comme ne relevant que d’eux-mémes.

Si Dieu faisait servir des princes à l’exéeulion de ses vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine Cyrus à être le libérateur de son peuple , et , pour le mettre en état de soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de tontes les qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes,etlui fait donner celte excellente édncation que les païens ont tant admirée, mais dont ils ne connaissent point l'auteur ni la véritable cause.

On voit dans les'hisloriens profanes l’étendue et la rapidité de ses conquêtes , l’intrépidité de son courage , la sagesse de ses vues et de ses desseins, sa grandeur d’àme, sa noble générosité , son affection véritablement paternelle pour les peuples , et , du côté des peuples , un retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme leur mettre que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela dans les historiens profiines mais on n'y voit point le principe secret de toutes ces grandes qualités , ni le ressort caché qui les metlail en mouvement.

Isaïe nous le montre , ut s'explique en des termes digues de la grandeur et de la majesté du Dieu qui le faisait parler*. Il le représente, ce Dieu de.s années tout-puissant, qui prend

< « Hec dicit Dominus cbrislo mco Cyro , cujus appre- « bendi dcileram , ul «ubjiciam ante Etckm ejiu sentes ,

Cynis par la main, qui marche devant loi, qui leconduit de ville en villect de province en province, qui lui assujettit les nations , qui humilie en sa présence les grands de la terre , qui brise pour loi les portes d’airain, qui fait tomber les murs et les remparts des villes , et lui en abandonne toutes les richesses et tous les trésors.

Le prophète* ne noos laisse pas même ignorer les motifs de toutes ces merveilles. G'esl pour punir Babylone'el pour affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu’iifait réussir toutes ses entreprises ; Ego suscilavi eum ad justiliam, et omnes nias ejus diri-

gam propur sercum meum Javob , et

Israël eleclum meum. Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie son bienfaiteur. Kocaci te nomine tuo , et non cognovisii me : aeeinxit le, et non cognovisti me *.

Il est rare qu'on juge sainement de la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n’appartient qu’à l’Écriture de nous en donner une juste idée ; et elle le fait d’une manière admirable’ dans un arbre grand et fort, dont la hauteur monte jusqu'au ciel , et qui parait s’étendre jusqu’aux extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait l’ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable et une retraite assurée à tous les animaux ; les bêles privées et les bêtes sauvages demeurent dessous , les oiseaux du ciel habilent sur ses branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s’y nourrir.

Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté , dont la véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet éclat, cette pompe , celte magniücence qui l’environnent, ni dans ces respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets, et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages effectifs qu’elle procure aux

a et dorsa regum vertam , el aperUm coram co jonuu . et a portœ non claudontur. Ego ante te ibo. et glortosos terre a humlliabo : portas ereas conteram. et vectes Terreos a confringam. Et dabo tibi Uiesauros abscondilos, ctara casa aecrcionim ; ul scias quia ego Dominas , qui voen « nomen luum . Deus IwaSl. u (U*i. 4ô, 1-3.)

• Isai.45,13cl».

• Isai. 45, 4 . 6.

» Dan. 4 , '■».

peuples , dont elle est, par sa nature et par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asile; en un mot, source féconde de tontes sortes de biens, surtout par rapport aux petits et aux faibles, qui doirent trouver sous son ombre et sous sa protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler , pendant que le prince lui-méme sacrifle son repos et essuie seul les orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri?

Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus , dont Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples , séparés les uns des autres par de vastes espaces , et encore plus par la diversité des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous ensemble par les mêmes sentiments d'estime , de respect et d'amour pour un prince ‘ dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu durer toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son empire.

A ce gouvernement si aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au lieu de ne se proposer pouriin que le bien public, n'ont suivi que les vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. Le Saint-Esprit ‘ les représente sons les symboles de monstres nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de meurtres et de carnage ; ours, lions , tigres , léopards. Quel tableau ! quelle peinture !

C'est néaumoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les régies de l'éducation qu’on donne aux enfants des grands; c’est à ces ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu’on se propose de les

* H'SuviâO:] i-TTt^vfLiav juC«Àtïy totkvtt.v toC

irpvT«f aOTfti , wffTï ùiilfi ct'jloO yvwuiî

àlift-Zv xwéEovâffOou, ; Cyroii. 1. 5.J

• Dan. cap. 7.

faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d’une ambition démesurée et l'amour d’une fausse gloire, on en forme, selon l’expression de l’Ecriture, de jeunes lionceaux , que l'on accoutume de bonne heure et que l’on dresse de loin à piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux , à dépeupler les villes. Mateb leseha in medio

leunculorum enutrivit calulos suo$ ni-

DiciT prœdam taptrt, et homimi devorare. . . . nmiciT vidm* facen, et ctvkatee in deterinm adducere Et quand avec l’Age ce lionceau est devenu lion. Dieu nous avertit que le bruit des ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu’un affreux rugissement qui porte partout l’effroi et la désolation. £t leo foetus est, et desoiata est terra et plenitudo ejus à voce rugilùs ilHxu.

Les exemples dont j’ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tons les empires, et le rapport qu’il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la terre et celui qu’il s’est attaché en particulier. La même vérité parait encore aussi clairement sons les rois de Syrie et d’Égypte, successeurs d’Alexaodre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées.

A tous ces faits je ne pufs m’empêcher d’en ajouter encore un, connu de tout le monde , mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise de Jérusalem par Tite. Quand il fut entré dans la ville et qu’il en eut considérë les fortifleations , ce prince , tout païen qu’il était, reconnut le bras tout-puissant du Dieu d’Israél, et plein d’admiration il s’écria ; « Il parait bien que Dieu a combattu pour

noos, et a chassé les Juifs de ces tours, puis- « qu’il n’y avait point de forces humaines ni « de machines qui fussent capables de les y « forcer. »

Outre ce rapport de l’histoire profane avec l'histoire saerte, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un autre plus

■ Eiccb.lt, 2-7.

* JoM|ib. Ub. 3, cap. 10. — ;Bcll. Jad. vi, cap. 9, g 1.]

xm

secret et pins éioigné, qui regarde le Messie , à l'avénement duquel Dieu , qui a toujours eu son oeuvre devant les yeux, a préparé les hommes de loin par l'ëtat même d'ignorance et de dérèglement où il a permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans.

C’est pour nous faire sentir la nécessité d’un médiateur , que Dieu a laissé si longtemps les nations marcher dans leurs voies , sans que les lumières de la raison, ni les instructions de la philosophie, aientpuou dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations.

Quand on envisage la grandeurdes empires, la majesté des princes , les belles actions des grands hommes , l’ordre des sociétés policées et l’harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble u’ offrir rien aux yeux des hommes que de grand et d’éclatant; mais aux yeux de Dieu elle était stérile et inculte , comme au premier instant de sa création , inaïUs et t-acua ‘ ; c’est peu dire, elle était tout entière souillée et impure [il faut se souvenir que je parle ici des païens), et n’était devant lui qu’une retraite d’hommes ingrats et perfides , comme au temps du déluge : Corrupia est terra coram Deo, et repleta est iniquitate *.

Cependant l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles do sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes au torrent des passions, n’a pas permis que la nature humaine , livrée à toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s’abrutit entièrement par l’obscurcissement des premiers principes de la lui naturelle , comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu’il avait promis aux premiers prédicateurs do la doctrine de son fils.

Il a jeté de loin dans l’esprit des hommes des semences de plusieurs grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d’autres plus importantes. Il les a préparés aux instructions de l’Évangile par celles des philosophes ; et c’est dans cette vue que Dieu a permis que dans leurs écoles ils examinassent plusieurs questions,

< Ofii.1,2.

et établissent plusieurs principes , qui ont un grand rapport à la religion, et qu’ils y rendissent les peuples attentifs par l’éclat de leurs disputes. On sait que les philosophes euseignenl partout dans leurs livres l’existence d’un Dieu , la nécessité d'jine Providence qui préside au gouvernement du monde , l'immortalité de l’âme, la dernière fin de l’homme, la récompense des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la morale, comme la prudence, la justice , la force , la tempérance , et d'autres pareilles vérités, qui ii’étaient pas capables de conduire l’homme à la justice , mais qui servaient à écarter certains nuages, et à dissiper certaines obscurités.

C’est par un effet de la même Providence , qui de loin préparait les voies à l’Élvangilc , que , lorsque le Messie vint au monde , Dieu avait réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine, et qu’il avait soumis à un seul maître, depuis l’Océan jusqu’à l’Euphrate, tous les peuples que le langage n’unissait point, pour donner un cours plus libre à la prédication des apéires. L’étude de l’histoire profane , quand elle est faite avec jugement et maturité, doit nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu (iiit servir les empires de la terre à l’établissement du règne de son fils.

Elle doit aussi nous apprendre le cas qu’il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant dans le monde, et de ce qui est le plus capable d’éblouir. Courage , bravoure , habileté dans l’art de gouverner, profonde politique, mérite de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstru-ses, beauté d’esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parlait dans tous les arts : voilà ce que l’histoire profane nous montre, et ce qui fait l’objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le commencement du monde , Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit ; au lieu qu’il les refùse souvent à ses plus fidèles serviteurs , à qui il donne des choses d’une autre importance et d’un autre prix, mais que le monde.ne con-

naît et ne désire point. Beatum dixerunt populwm eut h<pr sunt : beatus populus, cujus dominus Dens ejus

Une dernière rélleiion , qui suit natnrellcment de ce que j'ai dit jusqu'ici , terminera celte première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que tous ces grands hommes, si vantés dans l'histoire profane , ont eu le malheur d’ignorer le vrai Dieu et de Ini déplaire, il faut être sobre et circonspect dans les louanges qu'on leur donne. Saint Augustin *, dans le livre de ses Rétractations, se repent d’avoir trop élevé et d’avoir trop fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu’après tout, dit-il, ce n’étaient que des impies, dont la doctrine était, en plusieurs points, contraire àcelle de Jésus-Uhrist.

Il ne faut pas pourtant s'imaginer que saint Augustin ait cm qu’il ne fût pas pennis d'admirer ou de louer ce qu’il y a de beau dans les actions et de vrai dans les maximes des patens. Il veut ' qu'on y corrige ce qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions , et surtout dans ses livres de la Cité de Dieu , qui est l’un de ses derniers et de ses plus beaux ouvrages. Il* y fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples , et maîtres d’une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l’équité de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république); accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l’étaient aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur d'autres , avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc poiTil les louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges , que saint Augustin condamne.

Nous devons craindre, nous surtout qui, par l’engagement même de notre profession, som-

< Pi. lU.IS.

■ « Lâoi tpM , quA Plilonefli vcl ptatonicc» leu aeadr- « micos pbllosophos tamùm eiluli, quanliim impioi bumtu nés non opportuil . non itnmerilO niilii dispHcoU : prs- M serttm quorum conira errores mapnos derendenda est fl ehrtstlana rtoctrina. a {Ketract. tih. 1 . cap. 1 )

i fl Id in quoqua corrigendum , quod pravuin est ; qnod fl autem rectum est. approbondum. u (Zta Map/, cont. Donat. lib. r . cap. 16.)

* I-b. 5 . rep. It’ cl it , etc.

mes continuellement nourris de la lecture des auteurs païens, de trop entrer dans leur esprit, d’adopter, sans presque nous en apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros , et de donner dans des excès qui ne leur paraissaient IMS tels, parce qu’ils ne connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j’estime l’amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé ce défaut dans quelques endroits de l’ouvrage que j’ai donné BU public sur l’éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu’il m’est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas assez mesurés. Je pensais qu’il suffisait d'avoir inséré dans chacun des deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs , sans qu’il fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété, c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu , il n’y a point de véritable vertu , et qu’elle ne peut être telle quand elle a pour objet la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. Jllud comtal inter omnes veraciler pios, neminem iiiie verd pielale, id est, reri Dei rero cuitu, reram passe habere virtulem; nec eam veram esse, t/uando gloria serrit humanœ *.

Quand j’ai dit que Persée n’avait pas eu le courage de se donner la mort , je n’ai point prétendu justifier la pratique des patens , qui croyaient qu’il leur était permis de se faire mourir eux-mêmes , mais simplement rapporter un fait , et le jugement qu’en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit, aurait été toute équivoque et tout lieu de plainte.

L’ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien , le vol permis , ce semble , jwr Lycurgue à Sparte, l’égalité des biens établie dans la même ville par voie d’autorité, et d’autres endroits semblables, peuvent souffrir quelques difficultés. J’y ferai une attention particulière dans le temps, lorsque la suite de

> L’e Civil Del , Mb. â, fap. t9.

Di.'jil.ivC Oy C.oo.ql

XV <f9^

rhisloire me donnera Heu (fen parier, et je profilerai avec joie des lumii'res <|ue de» personnes éclairés et sans prévention voudront bien me communiquer.

Dans un ouvrage comme celui que je commence i donner nu public, destiné particuliérement à l’instruction des Jeunes gens , Il serait à souhaiter qu’il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression qui pût porter dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me suis proposé celle maxime, dont je sens toute l’importance : mais je suis bien éloigné de croire que j’y aie toujours été fidèle , quoique ç'ait été mon intention ; et j’aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres choses, de l’indulgence des lecteurs.

S II. — OlSKETATIOSS rABTICCUklES SCB CET OUTIAGE.

Le volume que je donne ici au public est le commencement d’un ouvrage oû je me propose d’exposer l’hisloirc ancienne des Égyptiens, des Carthaginois , des Assyriens, tant de Ninive que de Bâbylone, des Médes et des Perses, des Macédoniens et des différents états de la Grèce.

(lomme j’écris principalement pour les jeunes gens . et pour des personnes qui ne songent point à faire une élude ]>rofonde de l’histoire ancienne , je ne chargerai point cet ouvrage d’une érudition qui pourrait naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l’antiquité, de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui nie paraîtra de plus intéressant pour les faits, et de plus instructif pour les réllcxions.

Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et la stérile s^heressc des abrégés, qui no donnent aucune idée distincte, et l’ennuyeuse exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien qu’il est liitlicile de prendre un juste milieu, qui s’écarte également des deux extrémités; et quoi- ^ (jue, dans les deux parties d’histoire qui font la moitié de ce premier volume , j’aie retranché une grande partie de ce qui se rencontre dans les anciens, je ne sais si on ne les trouvera

pas encore trop étendues : mais j’ai craint d’étrangler les matières en cherchant trop à les abréger. Le goût du public deviendra ma régie , et je tfleherai dans la suite de m’y conformer.

J’ai en le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que j’ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès, nuiis je n’oserais l’espérer. I..8 matière que je traitais dans le premier, bellesdcitres , poésie, éloquence, morceaux d’histoire choisis et détachés , m’a laissé la liberté d’y faire entrer une partie de ce qu’il y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau , de plus frappant, de plus délicat, (je plus solide , tant pour les expressions que pour les pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que j’offrais au lecteur l’ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la manière dont elles lui étaient présentées ; et d’ailleurs, la variété des matières a tenu lieu de l’agrément que le style et la composition auraient dû y jeter.

Ici je n’ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout & fait le maître du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes , surtout pour ce qui regarde l’origine et le commencement des empires; cl ces sortes d’endroits, pour l’ordinaire , sont mêlés de beaucoup d’épines , et présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables, et des événements qui attachent davantage ; et je ne manquerai pas de faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans une grande et belle contrée tout n’est pas riches moissons, lieaui vignobles, riantes prairies, fertiles vergers : il s’y rencontre quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. El, pour me servir d’une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres', il y en a qui, au printemps,

• lArbornmaofatptciri verts indMam et nrairentstt c«DÜ« ; Dos gaudimn arborum. Tvdc m dovu » aliaaqud « quiim 6unt , ost«ndunt : (anc variis c&lorum piriuHi in a cerlamen u»que lu&urianl. Sed boc negalum iderisqne. « Non enim omnes florent , et sunt trlaie< qusdam . qos- « que non sentiunl gaudia annorum ; nec ullo flore eihi- « ikranlur , naUletve pomorum rerarfos aûnuos TeniccH

<*«s> XVI

étalent ^l'envi une quantité infinie de fleurs , et qni, par cette riche parure , dont l'éclat et les vives couleurs flaltenl agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance pour une saison plus reculée : il y en a d'autres • qui sont plus tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits , n’ont pas l'agrément des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature ronaissaiile. Il est aisé d’appliquer celle image à lacoroposilion de l'histoire.

Pour embellir et enrichir la mienne , je déclare que je ne me fais point un scrupule ni une honte de piller parlout, souvent même sans citer les auteurs que je copie , parce que quelquefois je me donne la liberté d’y faire quelques changements. Je prolile , autant que je puis, des solides réflexions que l’on trouve dans la seconde cl la troisième partie de l’Il'stoin; universelle de M Bossuet , qui est l’un des plus beaux et des plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de l’Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, où il a merveilleusement approfondi et éclairci ce qui regarde l'histoire ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont je ferai tout l’usage qui pourra convenir é la composition de mon livre, et contribuer à sa perfection.

Je sens bien qu’il y a moins de gloire h profiler ainsi du travail d’autrui , et que c’est en quelque sorte renoncer é la qualité d’auteur ; mais je n’en suis pas fort jaloux , cl je serais trés-conlent, et me tiendrais très-heureux , si je pouvais être un bon compilateur, et fournir une histoire passable à mes lecteurs, qui ne se mettront pas beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu’elle leur plaise.

Je ne puis pas dire précisément de combien de volumes sera composé mon ouvrage; mais j’entrevois qu’il n’ira i>asà moins de cinq ou six. Des écoliers , pour peu qu’ils soient studieux , pourront faire aisément cette lecture en particulier dans le coursd’une année, sans que leurs autres éludes en souCTrenl. Dans mon plan , je destinerais la seconde à cette lecture : c’est une

« lori nunüo promiUuDl. » (Pi.ix. Uût. nat. lib. 16 , cap. 35.)

* ComiDe les Cguierf.

classe où les jeunes gens sont capables d’en profiter, et d’y trouver quelque plaisir; et je réserverais l’histoire romaine pour la rhétorique.

Il aurait été utile, et même nécessaire , de donner à mes lecteurs quelque idée et quelque connaissance des auteurs anciens d’où je tire les faits que je rapporte ici. La suite même de l’histoire me donnera lieu d’en perler, et m’en fournira une occasion naturelle.

En attendant , je crois devoir dire ici quelque chose par avance sur la crédulité superstitieuse qu’on reproche à la plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices, les prodiges , les songes, les oracles. En effet, on est blessé de voir des écrivains, d’ailleurs fort judicieux , se faire un devoir et une loi de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d’insisler sérieusement sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies, du vol des oiseaux A droite ou ù gauche, des signes marqués dans les entrailles fumantes des animaux, de l’avidité plus ou moins grande des poulets en mangeant , et de raille autres absurdités pareilles.

Il faut avouer qu’un lecteur sensé ne [veut voir sans étonnement que les hommes de l’antiquité les plus estimés pour le savoir et pour la prudence, les capitaines les plus élevés audessus des opinions populaires et les mieux instruits de la nécessité de profller des moments favorables, les conseils les plus sages des princes consommés dans l’art de régner , les plus augustes assemblées de graves sénateurs, en un mot, les nations les plus puissantes et les plus éclairées , aient pu , uans tou.s les siècles, faire dépendre de ces petites pratiques et de ces vaines observances la décision des plus grandes affaires , comme de déclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire ; délibérations qui étaient de la dernière importance, et d’où souvent dépendaient la destinée et le salut des états.

Mais il faut en même temps avoir l’équité de reconnaître que les mœurs, les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s’écarter de ces usages ; que l’éducation, la tradition paternelle et immémoriale , la persuasion et le consentement universel des nations , les préceptes et l’exemple même des philosophes ,

XVII <§fv>K>

leur rendaient ces pratiques respectables ; et que ces ci^ri^tnnnies, quelque absurdes qu’elles nous paraissent et qu’elles soient en effet, faisaient chez les anciens partie de la religion et du culte public.

Celte religion était fausse , et ce culte mal entendu ; mais le principe en était louable, cl fondé sur la nature. C’était un ruisseau coi^ rompu qui partait d’une bonne source. L’homme , par scs propres lumières , ne-connall rien au delà du présent : l’avenir est pour lui un nbtme fermé à la sagacité la plus vive et la plus perçante, qui ne lui montre rien de certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. Du côté de l’exécution , il n’est pas moins faible et moins impuissant. Il sent qu'il est dans une dépendance entière d’une main souveraine, qui dispose avecautorité absolue de tous les événements, et qui, malgré tous ses efforts, malgré la sagesse des mesures le mieux concertées , le réduit, par les moindres obstacles et par les plus légers contretemps , à l’impossibilité d’exécuter ses projets.

Ces ténèbres , cette faiblesse , l'obligent de recourir à une lumière et à une puissance supérieure. Il est forcé par son propre besoin , et par le vif désir qu’il a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s’adresser à celui qu’il sait s’élre réservé à lui seul la connaissance de l’avenir et le pouvoir d’en disposer. Il offre des prières, il fait des vœux, il présente des sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu’il lui plaise de s’expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d’autres signes qui manifestent sa volonté, bien convaincu qu’il ne peut arriver que ce qu’elle ordonne , et qu’il a un extrême intérêt de la connaître, afin de pouvoir s’y conformer.

(> principe religieux de dépendance et de respect à l’égard de l’Étre suprême est naturel à l'homme; il le porte gravé dans son cœur ; il en est averti par le sentiment intérieur de son indigence, et par tout ce qui l’environne an dehors ; et l’on peut dire que ce recours continuel à la Divinité, est un des premiers fondements de la religion , et le plus ferme lien qui attache l’homme au Créateur.

lieux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai Dieu, et d’étre choisis pour former son peuple , n'oiit point manqué de s’adrcs.ser à

lui, dans leurs besoins et dans leurs doutes , pour obtenir son secours et pour connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester à eux , et les conduire par des apparitions, par des songes , par des oracles , par des prophéties , et les protéger par des prodiges éclatants.

Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer le mensonge à la vérité se sont adressés, pour obtenir le même secours, à des divinités fausses et trompeuses , qui n’ont pu répondre à leur attente , et payer l’hommage qu’on leur rendait , que par l’erreur et l’illusion , et par une frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu.

De là sont nées les vaincs observations des songes, qu’une superstition crédule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel; CCS réponses obscures ou équivoques des oracles, sous le voile desquelles les esprits de ténèbres cacliaient leur ignorance, et par une ambiguité étudiée se ménageaient une issue , quel que dût être l’événement. De là sont venus ces pronostics de l’avenir, que l’on se flattait de trouver dans lesentrailles des bêtes, dans le vol et le chant des oiseaux, dans l’aspect des astres , dans les rencontres fortuites, dans les caprices du sort ; ces prodiges effrayants qui répandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu’on croyait ne pouvoir expier que par des cérémonies lugubres, et quelquefois même par l’effusion du sang humain ; enfln , ces noires inventions de la magie , les prestiges , les enchantements , les sortilèges , les évocations des morts, et beaucoup d'autres e.spéces de divination.

Tout ce que je viens de rapporter était un usage reçu et observé généralement parmi tous les peuples; et cet usage était fondé sur les principes de religion que j'ai montrés sommairement. On en voit une preuve éclatante dans l’endroit de la Cyropédie ' où Cambyse , père de Cyrus, donne à ce jeune prince de si belles instructions, et si propres à former un grand capitaine et un grand roi. Il lui recommande surtout d’avoir un souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise, soit petite , soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et consultés ; d'bonorer les pré-

^ Xcnopli. in C>rop. Hh. I , 25 cl 37.

XVIM

très et les augures, qui sont leurs mintslres et les interprètes de leurs volontés; mais de ne pas s’y fier ni s'y livrer si aveuglément qu’il ne s’instruise par lui-méme de ce qui regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la raison qu’il rapporte de la dépendance où doivent être les princes à l’égard des dieux, et de l’intérét qu’ils ont à les consulter en tout ; c’est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours fort courtes et fort bornées par rapport à l’avenir ; au lieu que la Divinité, d’un seul rcga rd , embrasse tous les siècles et tous les évènements. « Comme les dieux sont éternels, « dit Cambyse à son fds, ils savent tout, et « connaissent également le passé, le présent et « l’avenir. Entre ceux qui les consultent, ils « donnent des avis salutaires à ceux qu'ils veu- « lent favoriser, pour leur faire connaître ce « qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas en- « treprendre. Que si l’on voit qu’ils ne donnent « pas de semblables conseils à tous les hora- « mes, il ne faut pas s'en étonner, puisque « nulle nécessité ne les oblige de prendre soin « des personnes sur qui il ne leur plaît pas « de répandre leurs grâces. »

I ïelle était la doctrine des peuples les plus éclairés, par rapport aux différentes espèces de divination ; et il n’est pas étonnant que des historiens qui écrivaient l’histoire de ces peuples se soient crus obligés de rapporter avcH; soin ce qui faisait partie de leur religion et de leur culte, et qui souvent était l’âme de leurs délibérations et la régie de leur conduite. J’ai cru, par cette même raison, ne devoir pas entièrement supprimer dans l’Iiistoire que je donne au public ce qui regarde cette matière . quoique pourtant j'en aie retranché une grande partie.

Je me propose de mettre â la On de cet ouvrage un abrégé chronologique de tous les faits, et une table exacte des matières.

Mon guide pour la chronologie est ordinairement L'ssérius. Dans l'histoire des Cai Ihaginois, je marque le plus souvent quatre époques : l’année de la création du monde, que je désigne par ces lettres, pour abréger, ax. ,vi. ; celles de la fondation de Carthage cl de Rome; enfin, l’année qui précède la naissance de Jésus-Christ, dont je compte les années depuis l’an du monde VOO’v , suivant en cela l'ssérius et les autres , qui ne laissent pas de la croire antérieure de quatre ans.

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