CHAPITRE I
Ce chapitre renferme l’histoire des Perses et des Grecs, depuis le commencement du règne d’Artaxerxe jusqu’à la guerre du Péloponnèse , qui commen(;a la quarante deuxième année du régne de ce prince.
1 1- — Aktaxkixb détmcit le paeti d'Artabanb
ET CELCI D'HtSTAEPB, EOB FBfclB AIbS.
Les historiens grecs donnent à ce prince le surnom de Longue-Main * ; selon Strabon ’, à cause que ses mains étaient si longues, qu’étant tout droit, il en pouvait toucher scs gc-
* An. M. l'ai ; ,v. J, C. »73.
* Uh, rô , paif. 735
noux ; selon Plutarque *, parce qu’il avait la main droite plus longue que l’autre. A cela prés, il passait pour le plus bel homme de son • temps ; mais on vantait encore plus sa bonté et sa générosité. 11 régna près de quarante-neuf ans.
Quoique Artaxerxe se vit délivré, par la mort d’Artabane, d’un dangereux compétiteur * , il lui restait encore deux obstacles à vaincre avant que d’étre paisible possesseur de la couronne : l’un dans son frère Ilystaspe, gouverneur de la Bactriane ; l'autre dans le parti d’Arlabane. Il commença par le dernier.
Artabane avait laissé sept Bis et un grand nombre de partisans, qui ne tardèrent pas à s’assembler pour venger sa mort. II y eut entre eux, et ceux qui tenaient pour Artaxerxe, une sanglante bataille, dans laquelle un grand nombre de nobles persans perdirent la vie. Artaxerxe, ayant pris enfin le dessus, extermina tous ceux qui étaient entrés dans cette conjuration. Il lira surtout une vengeance exemplaire de ceux qui avaient eu part an meurtre de son père, et particulièrement de l’eunuque Mithridatc, qui l’avait trahi. Il le fil mourir du supplice des anges ' ; ce qui se faisait de celte' manière. On mellait le criminel à la renverse dans une auge; et, après l'avoir fortement attaché aux quatre coins, on le couvrait d’une autre auge , à la réserve de la télé , des pieds.
■ In ArUl.pag. iOll.
* ClC8. rap. 30.
3 Plut, in Àrtai. pag. 1019.
et (les mains , qui sortaient par des trous faits exprès. Dans celle posture incommode, on lui présentait la nourriture nécessaire, qu’on le forçait de prendre malgré lui. Pour boisson, on lui donnait du miel détrempé dans du lait, et on lui en frottait tout le visage; ce qui attirail sur lui une quantité incroyable de mouches , d’autant plus qu’il était toujours exposé aux rayons ardents du soleil. Les vers, engendrés de ses excréments, lui rongeaient les entrailles au dedans. Ce supplice durait ordinairement quinze ou vingt jours, pendant lesquels le patient souffrait des tourments indicibles.
Arlaxerxe ‘ , ayant dissipé le parti d’Arlabane, se trouva en étal d’envoyer une armée dans la Bactriane, qui soutenait le parti de son frère; mais il n’y eut pas le môme succès. Les deux armées en étant venues aux mains, Hyslaspe conserva si bien son terrain, que, s’il ne remporta pas la victoire , il n’eut aussi aucun désavantage ; de sorte que les deux armées se séparèrent avec un succès égal, et se retirèrent chacune de son côté pour se préparer à un second combat. Arlaxerxe, ayant assemblé une plus grande armée que son frère, et ayant d’ailleurs tout l’empire pour lui, le dëtil dans une seconde bataille, et ruina enlièremenl son parti. Celle vidoire le rendit paisible possesseur de l’empire.
Pour se maintenir, il déposa * tous les gouverneurs des villes et des provinces qu’il soupçonnait d'avoir eu quelque liaison avec l’un ou l’autre des partis qu’il venait d’exterminer, et il leur en substitua d’autres en qui il avait une parfaite conGance. 11 s’appliqua ensuite à réformer les abus et les désordres qui s’étaient introduits dans le gouvernement. Par une conduite si pleine de sagesse et do zèle pour le bien public, il s’acquit bientôt une grande réputation et une grande autorité, et il s’attira l’amour de scs sujets, qui est le principal soutien du pouvoir des souverains.
S II. — TuÉMISTOCLE SB KËFOGIE VEBS AbTAXEBXE.
Ce fut vers ce prince que Tbémistocle se réfugia *, selon Thucydide , et au commence-
* Clés. cap. 31.
* Diod. lib. il , pag. 5t.
» An. M. 3531. ‘ *
ment de son régne; car d’autres auteurs, comme Slrabon, Plutarque, Diodore, placent cet événement sous Xerxés son prédécesseur. M. Prideaux se range de leur côté, et il croit aussi que l’Arlaxcrxe dont nous parlons est le prince que l’Écriture appelle Assuérus, et dont Eslher fut l’épouse ; au lieu que nous supposons, avec le savant Ussérius, que ce fut Darius, fils d’Hystaspe, que cette illustre Juive épousa. J’ai déjà déclaré bien des fois que je n’entrais pas dans ces sortes de disputes. Je m’en liens donc sur la retraite de Thémislocle en Perse, aussi bien que sur Thistoire d’Es- Iher, au sentiment d’Ussérius, mon guide ordinaire.
Nous avons vu que Thémislocle s’élail retiré chez Admète, roi des Molosses, qui l’avait fort bien reçu *. Les Athéniens et les Lacédémoniens ne l’y laissèrent pas en repos, et le redemandèrent à ce prince avec menace, s’il le refusait, de porter la guerre dans son pays. Admète , qui ne voulait point s’attirer sur les bras de si formidables ennemis, et encore moins trahir son hôte, l’averlil du danger où il était, et favorisa su fuite. Tliémislocle arriva par terre à Pydne, ville de la Macédoine, et là il s'embarqua sur un vaisseau marchand qui allait en Ionie. H n’ëlail point connu des passagers. Ce vaisseau ayant été porté par la tempête prés de file de Naxe, qui était alors assiégée par les Athéniens, le pressant danger où il se vil l’obligea de déclarer qui il était au maître du vaisseau et au pilote, et, tant par prières que par menaces, il les força de passer outre, cl de tenir la roule d’Asie.
Thémislocle* put se souvenir alors d’un mol qùe son père lui avait dit lorsqu'il était encore jeune, pour l'avertir de ne pas compter beaucoup sur la faveur du peuple. Ils se promenaient ensemble É long du port. En lui montrant de vieilles galères jetées et abandonnées sur le rivage : Voyez-vous, mon fils, lui dit-il, voilà comment le peuple en use à l’égard de ses conducteurs, quand il n’en lire plus aucun service.
11 arriva donc à Cume, ville d'Éolic dans
• Thucyd. lib. 1. pag. 00-91. - Plut, io Thcmirf. pag. 12.':-12f7. — Diod. lib. 11, pag. 42-il. — Corn. Xep. in Thcmi.M. cap. 8-10.
* Plu(. in Tbemi$(. pag. 112.
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l’Asie Mineure. Leroi de Perseavait rais sa (été à prix e( promis deux cenls talents à qui la lui livrerait Toute la cOlc (tait pleine de );ens qui l’observaient pour le prendre. Il s’enfuit à Ægcs, petite ville d’Éolie , où il u’étail connu de personne que de son hôte Nicogène, le plus riche do pays, et qui avait de grandes relations avec tous les seigneurs de la cour de Perse. Il demeura quelques jours caché chez lui, jusqu’à ce qu’il le Q( conduire en sûreté et avec tonne escorte à Suse, dans un de ces chariots couverts dans lesquels les Perses, qui étaient fort jaloux, avaient accoutumé de mener leurs lémmcs; ceux qui le conduisaient publiant qu’ils menaient à un grand seigneur de la cour une jeune dame grecque.
Quand il fut arrivé à la cour de Perse, il s’adressa au capitaine des gardes, et lui dit qu’il était Grec de nation, et qu'il vcnail.pour parler au roi d’alTaires importantes qui regardaient son service. L'oIBcier l’avertit d’une cérémonie dont il savait que quelques Grecs étaient blessés, mais qui était absolument nécessaire pour parler au prince en personne : c’était de se prosterner profondément devant lui. « Car, « dit-il , notre loi nous ordonne d'honorer t ainsi le roi, et de l’adorer comme une image « vivante du Dieu immortel qui entrelient et « conserve toutes choses.» Thémistocle y consentit. Quand on l’eut admis à l’audience, il se proslerna profondément devant le roi, et l’adora; puisse relevant; « Grand roi', dit-il «par un truchement, je suis Tliémistocle, « Athénien, qui, ayant étébanni par les Grecs, « viens ici chercher un asile. J’ai fait à la vé- < cité beaucoup de maux aux l*crses, mais je « ne leur ai pas fait moins de bien par les sa- « lutaires avis que je leur ai fait donner plus « d’une fois ; et je suis en état de leur rendre 1 encore de plus grands services que jamais. « Mon sort est entre vos mains. Vous pouvez « montrer ici ou votre clémence, ou votre co- « 1ère. Par l’une vous sauverez votre sup- “ pliant, par l’autre vous perdrez le plus grand « ennemi de la Grèce. »
* Deux ceul mille écui.^Dcux cenls Ulcnts, sans doirie eubolqucs , valenl 7MI 000 Tr. E. U.
' Thucydide hii rail dire à peu prés les mêmes choses . mais dans une lolirc quTI avait écrite au roi avant que de lui parler. ;t , 8 ixr.)
Le roi ne lui répondit rien sur l’heurt' , quoiqu’il fût rempli d'admiration pour son grand sens el pour sa hardiesse : mais on dit qu’avec scs amis il se félicita de cette aventure comme d’un très-grand bonheur, et qu’il pria son dieu Arimdnius d’envoyer toujours à ses ennemis de semblables pensées, et de les porter à se défaire ainsi de leurs plus grands personnages. On ajoute que, s’étant couché, l’excès de sa joie fll qu’il s’écria trois fois tout endormi. J’ai Thémistocle l' Athénien.
Le lendemain, dès la pointe du jour, il manda les plus grands seigneurs de sa cour, et fit appeler Thémistocle, qui ne s'altendait à rien que de triste, surtout depuis que l’un des gardes , après qu'il eut entendu son nom , lui eut dit la veille dans la salle même du roi qu’il venait de quitter : Serpent de Grèce, plein de ruse et de malice, la fortune du roi t’amène ici. Mais la sérénité qui paraissait sur le visage du roi ne lui aniiongait rien que d’heureux. En effet il lui fll un acceuil très-favorable , et lui dit qu’il commençait par lui donner deux cenls talents ', somme qu’il avait promise A quiconque le lui livrerait , el qui , par cette raison , lui était due, puisqu’il avait apporté lui-mému sa télé en se livrant à lui. Il lui ordonna ensuite de lui parler des affaires de la Grèce. Mais Thémistocle, ne pouvant s’expliquer que par le moyen d’un interprète , pria le roi de lui permettre d’apprendre la langue |>crsane , espérant qu’alors il pourrait être en état d’expliquer mieux lui-méme ce qu’il avait A lui communiquer , qu'il ne le pouvait faire par le moyen d’un autre. 11 en est, dit-il, du discours de l’homme comme d'une tapisserie A personnages, qui a besoin d'étre déployée el développée pour faire voir ce qu'elle renferme. Cette grûce lui ayant été accordée, Thémislocle, dans l’espace d’un an, apprit s! bien la langue du pays , qu’il parvint A parler le persan plus élégamment que les Perses mêmes, et il fut en état dans la suite de s’entretenir avec le roi sans truchement. Ce prince lui marqua une estime et une considération extraordinaires. Il lui fll épouser une dame d^ plus nobles familles de Perse : fl lui donna ttoe maison et un équipage convenable, et lui assigna les ro-
^ Deux ccDt mille ^cu5. =s 7G0 000 tr. £. B
venus nécessaires pour s’enlretenir honorablement. Il le menait avec lui à la rhasse, le met- Uiit de tous ses plaisirs' et de tous scs divertissements , et s'entretenait souvent avec lui en particulier, jusqu'à donner de la jalousie et de l'inquiétude aux grands seigneurs de sa cour. Il le présenta même aux priticesses, qui l'honorérent de leur alTcction, et lui donna les entrées cher elles. On rapporte, comme une marque particulière de faveur, que par son ordre spècial il fut admis à entendre les lefonset les discours des mages, et instruit par eux dans tous les secrets de leur philosophie.
On cite encore une autre preuve de son crédit, Uémarate de Sparte , qui était dans ce même temps à la cour, ayant eu ordre du roi de lui demander un présent, il le supplia de lui permettre de faire son entrée à cheval dans la ville de Sardes avec la tiare royale sur la tète : vanité ridicule, également indigne de la noblesse d'un Grec et de la simplicité d'un Lacédémonien! Le roi, choqué de l'insolence de cette demande, témoigna son mécontentement d'une manière fort vive, et parut ne vouloir jamais lui pardonner : mais Thémistoclc, ayant intercédé pour lui , le remit dans scs bonnes grâces.
Enfin, le erédit de Thémistocle fut ai grand, que sous les régnes suivants, où les affaires des l’erses furent encore plus mêlées avec celles des Grecs , lorsque les rois voulaient attirer quelque Grec à leur service, ils lui écrivaient et lui promettaient en propres termes qu’il serait plus grand auprès d'eux que Thémistoclc ne l'avait été auprès du roi Artaxerxc.
On dit aussi que Thémistocle , parvenu à ce haut degré de faveur, honoré et recherché de tout le monde , qui s'empressait à lui faire la cour, dit un jour à ses enfants, voyant sa table magniliquemcnt servie : ilei tnfanlt, nous périssions, si nous n'eussions péri.
Mais enfin , comme on crut que l'intérêt du roi demandait que Thémistocle fit son séjour dans quelqu'une des villes de l’Asie Mineure , pour y être à portée de lui rendre service dans l’occasion, on l'envoya à Magnésie, située sur le Méandre, et on lui assigna pour son entretien , outre tous les revenus de cette ville qui étaient de cinquante ' talents par an , ceux de
■ Cinquante mlUe écui. iso OOO fr. E, B.
Myunte et de Lampsaque. L’une de ces villes devait lui fournir son pain, l'autre son vin, la troisième sa viande. Quelques auteurs en ajoutent deux autres pour ses meubles et pour ses habits. Telle était la coutume des anciens rob d’Orient : au lieu de pensions, ils donnaient à ceux qu'ils voulaient gratiQer, des villes, et quelquefois même des provinces, qui, sous le nom de pain, de cm, etc., devaient leur fourniraboodamment tout ce qui était nécessaire pour entrenir leur maison et leur train avec magnificence. Thémistoclc passa quelques années à Magnésie dans l’abondance et dans la splendeur, jusqu'à ce qu'il y finit ses jours delà manière que fon verra dans la suite.
8 lit. — Cmoa comtEsca a rASAina a ATatsn.
Ses rEEHiEBS EipLoi-n. Docile victoiee em-
POETÉE COSTIE I.ES PeESES PeEs DD PLEDVE Et-
EVMÉDOH. MoET DE TuÉMISTOCLE.
Athènes , qui venait de perdre un de ses plus considérables citoyens et de ses meilleurs généraux par la retraite de Thémistoclc ' , chercha à réparer cette perte en confiant le commandement des armées à Cimon, qui ue lui était point inférieur en mérite.
Ses premières années ne lui avaient pas fait d’honneur, ni donné de lui une grande idée. L’exemple de cet illustre Athénien , dont h jeunesse fut fort décriée, et qui , dans la suiie se lit un si grand nom , montre que les déranrangements de cet âge ne doivent pas faire désespérer d'un jeune homme , surtout lorsqu'on y remarque un fonds d’esprit, un bon cœur, des inclinations droites, et de l’estime pour les personnes de mérite. Or tel était le caractère de Cimon. Sa mauvaise répufation ayant indisposé le peuple contre lui , il en fut d'abord très-mal reçu ; et , rebuté d’un si fâcheux accueil , il songeait à renoncer absolument aux affaires publiques. Aristide, découvrant en lui de grandes qualités à travers scs défauts, le consola, lui rendit l’espérance, le remit dans la voie, s’appliqua parliculièremciit à le former , et ue contribua pas peu, par les instruc-
■ An. H. 3533 ; ev. J. C. «71. - DIoU. lib. 11, pig. 15. — Plut, in Dm. pt^. i82-i83.