‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 1 sur 61 · HISTOIRE DES DEUX DENYS, TYRANS DE SYRACUSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES DEUX DENYS, TYRANS DE SYRACUSE

Depuis que Syracuse élail rentrée en possession de sa liberlé par rexünction de la famille de Gélon. il s’èlait passé environ soixante ans Les èvénemenls qui occupent cet intervalle dans la Sicile , l eiccpüon de la guerre que les Athéniens y portèrent, sont peu importants et peu connus; mais, en récompense, ceux qui suivent sont tout à fait intéressants. Je veux parler du règne des deux Denys, tyrans de Syracuse, qui gouvernèrent, le premier trente-huit ans, et le second douie‘; ce qui fait en tout cinquante ans. Comme cette histoire est enUèrement détachée de ce qui se passait en même temps dans la Grèce , je la rapporterai ici, tout de suite et séparément, en prenant seulement la précaution d’avertir que les vingt premières années dont je vais faire I histoire concourent à peu prés avec les vingt dernières du volume précèdent.

Au reste cette histoire va présenter é nos yeux un spectacle bien affreux et bien horri-

1 Après une iulermplloo de plus de dix ans , il rcmonti sur le irdne , el régna encore deux ou Iroli ans.

ble , mais en même temps bien inslructif. Quand, d'un côté, nous verrons un prince' , ennemi et oppresseur de la liberté , de la justice , des lois , fouler aux pieds les droits les plus sacrés de la nature et de la religion, faire souffrir les plus durs tourments à ses citoyens, décapiter les uns et brûler les autres pour un seul mol , se nourrir el sc repaître du sang humain, et satisfaire son inhumaine cruauté par le supplice de personnes de tout Age et de toute condition; quand, dis-je, un tel objet frappera nos yeux , pourrons-nous nous dissimuler une vérité que le paganisme même a reconnue, el que Plutarque fait observer à l’occasion des tyrans de Sicile el de ceux mêmes dont nous parlons’ ; que c’est dans sa co-

• «Erit DionTXlux illle (ynnnas, llberutli, juxUlIc, ■ Icgum exIUom... Allas ur«l, illos verberaUt, allas ob « lèvera stfensam jabebit deirancari. » ,Sa». de

ttd Mare. cap. 17.)

■ Saogaine bumano son lanlùm gauilel , sed paseltur ; • Kd el luppUcils omnium Blalum crudelitaleni Insallaa btiem explet. * (Id. de Benef. lib. 7 , cap. 19.)

• Plut. Moral, pag. 552, 553.

li^ru que Dieu donne de tels princes aux peuples, en se servant d’impies cl de scélérats pour punir d’autres scélérats et d’autres impies? D’un autre côté, quand ce même prince, l'effroi et la terreur de Syracuse , inquiet luimême et tremblant pour sa propre vie, livré jour et nuit i ses remords , ne pourra trouver personne dans ses états, pas même ses femmes ni ses enfants, é qui il ose se lier, qui de nous ne s’écriera avec 'Tacite ', que ce n'est pas sans raison que C oracle de la sagesse a dit que, si l’on ouvrait le cœur des tgrans, on le trouverait déchiré de inide coups , puisqu'il est vrai que les corps ne sont pas plus tourmentés par les gènes et les supplices que leur esprit l'est au dedans par leurs crimes, pat leurs cruautés, et par toutes leurs injustes et violentes entreprises.

Il n’en est pas ainsi d’un roi. Il aime scs sujets , cl il en est aimé. Il jouit au dedans de lu'i-méme d’une tranquillité parfaite , et il vit au milieu de son peuple comme un père au milieu de scs enfants. Quoiqu'il saclie qu’il a le glaive en main pour punir *, il craint d'en faire usage, il aime, pour ainsi dire, ù en émousser la pointe ; et il ne se résout h faire épreuve de son pouvoir qu’avec une extrême douleur, dans la dernière nécessité, cl selon toutes les formes prescrites par les lots. Mais le tyran ne punit que par caprice et par passion; et il croit ’, dit Plutarque en parlant de Denys même, n’étre véritablement maître, et ne gouverner en souverain, qu’autanl qu’il se met au-dessus des lois, qu’il n’en rcconnaîl d’autre que sa volonté, et qu’il sait se faire

* « Neque frustra preatanUssimus sapienUc Grmaro so>

« Hlua e*t. ai reducUolur tyraoDoi-um mêmes, po$»eaa>

■ pici louiatus et ictus; quainlo, ut curpora verlHTibua,

« iUscvUiâ. libidine, malis cnnsullU, animas üiiaccra- « relur. » (Tacit. Annal, lib 6 , cap. (t.)

* a Hcc est in niaiimi potestale verhsioiâ aniint lem-

• peranlia , ùon temehuie inceodi . non priorum prinei- « pum eacmplis corniplum , quanlum in cives suos liccat,

• experiendo tenure ; sed bcbelare acictn imperii sui...

- Quid iulereat ialcr tyraonum et regem, speciesenim

• ipsa fortune ac Uceolia par est, nisi qu6d tyranni lo vo-

• iuptatc scviunl, regea non niai ei cauià ac DeenasUatet» (Sb5ec. da C/am. lib. 1 , cap. 11.)

* àrroXavitv tàç 0T«i»Tax«wf

a ^ouACTCf irocQ. Mtyac ovv ô ^ovXeo&ou â

fx-i ôrt, rèv c |S«vXcT«t rrotiîv Svvâficvov, (^<| Princ. •ndocl. pag. 782.)

obéir promptement. Or, continue le même auteur, quiconque peut tout ce qu’il veut court grand risque de vouloir ce qu’il ne doit pas.

Outre CCS traits de cruauté et de tyrannie, qui caractérisent particuliérement le premier Denys, on verra dans son histoire tout ce qu'une ambition démesurée, soutenue d’un grand courage, d'un esprit étendu et de talents propres à gagrier la conQance du peuple, est capable d’entreprendre pour s’élever i la souveraineté ; tous les moyens qu'elle a su employer pour s’y maintenir malgré les efforts de ses ennemis, et malgré la haine publique; enfin le bonheur qu’a eu ce tyran d'éviter pendant un règne de trente-huit ans le péril de tant de conspirations formées contre lui, et de transmettre tranquillement à son fils la tyrannie comme un héritage successif et «n bien domestique.

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