CHAPITRE I
Ce chapitre renferme l'histoire de Denys l’ancien, tyran de Syracuse, qui régna trentehuit ans.
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Denys était de Syracuse ; selon quelquesuns, d’une naissance noble cl illustre ‘ ; selon d'autres, d’une extraction basse et inconnue. Quoi qu’il en soit, il se distingua par son courage dans la guerre contre les Carthaginois, et s'y fil un grand nom. Il était du nombre de ceux quiaccompagnércnl Hcrmocrate lorsqu’il entreprit de rentrer k main armée dans Syracuse, d’où il avait été exilé par la cabale de ses ennemis. Le succès de celte entreprise ne fut pas heureux. Hermocrate demeura sur la place. Les Syracusains n’épargnérenl pas ses complices. Plusieurs furent exécutés publiquement. Denys était resté parmi les blessés. Le bruit de sa mort, que ses proches répandirent exprès, lui sauva la vie. La Providence aurait épargné bien des maux k Syracuse s’il
• Dlod.lU>.13,p,«.l»7.
eût cipir6 ou sui lu champ de bataille, ou dans lus supplices.
Les Carthaginois avaient déjà fait plusieurs tentatives pour s'établir dans la Sicile, cl pour s'y rendre maîtres des prini ipales villes, comme nous l’avons marqué ailleurs L’heureuse situation de l'tlc pour leur commerce maritime, la fertilité du pays, la richesse des habitants , étaient de puissants motifs pour les y attirer. On peut juger de quelques-unes des autres villes par ce que Diodorc de Sicile rapporte d'Agrigenle’. Les temples étaient d'une magniOcence extraordinaire, surtout celui de Jupiter Olympien, qui avait trois cent quarante pieds de longueur, sur soixante de largeur , et six-v ingts de hauteur. Les portiques ou galeries répondaient, pour l'étendue et la beauté, au reste du bâtiment. D'un côté était représenté le combat des géants, et de faulre la prise de Troie, avec des tigures de hauteur naturelle. 11 y avait hors de la ville un lac creusé de main d’homme, qui avait de circuit sept sladesjplus d’un quart de lieue) et de profondeur trente pieds, rempli de poissons de toute sorte , et couvert de cygnes et d’autres oiseaux aquatiques, ce qui formait le plus agréable spectacle qu’on puisse imaginer.
A peu prés dans le temps dont nous parlons, Exénëte , vainqueur aux jeux olympiques, entra en triomphe dans bi vilic sur un char magnifique, aectunpagné de trois cents autres chars, attelés lous de chevaux blancs. L’or et l’argenl brillaient sur les habits : on ne vil jamais rien de plus éclatant. Gellias , le plus riche des citoyens d’Agrigenle, avait fait construire dans sa maison plusieurs grandes salles pour y recevoir et y traiter ses hôtes. Des gens postés par son ordre aux portes de la ville invitaient lous les étrangers qui y arrivaient à venir loger chei leur maître, et les y conduisaient. Généralement parlant, l’hospitalité était encore en grand usage et en grand honneur dans cette ville. Un orage furieux ayant obligé cinq cents cavaliers de s’y réfugier, Gellias les reçut chez lui, et leur fournit à tous sur-lechamp des habits, dont il avait toujours grand
* IlUt. des Carthagin. tom. 1.
* Diod.llb. 13, pag. 203-206.
* Sept lUdef foui 1 200 mélref ou un peu plus d’un quart de lieue. E. D.
nombre en réserve dans ses garde-meubles. Voilà savoir faire un digne usage de ses richesses. Les historiens parlent fort de son cellier, où il y avait trois cents tonneaux taillés dans le roc. dont chacun tenait cent amphores*.
Celle ville si riche et si opulente fut assiégée et prise * enfin par les Carthaginois. Sa chute ébranla toute la Sicile, et répandit partout la terreur. On en imputa la cause à la lenteur des Syracusains , qui ne l’avaient secuume que faiblement. Denys , qui dés lors était uniquement occupé des desseins de grandeur qu’il roulait dans son esprit, et qm travaillait, mais d’une manière sourde, à en jeter les fondements, profila de celle occasion favorable, et des plaintes générales de la Sicile contre Syracuse, pour rendre les magistrats odieux et pour décrier le gouvernement. Dans une assemblée publique qui s’y tint pour délibérer sur l’étal présent des affaires, comme personne n’osait ouvrir la bouche de peur de s’attirer la disgrâce de ceux qui étaient en place, Denys SC leva, et, prenant la parole , il accusa hautement les magistrats de trahison , et fnt d’avis qu’on les déposât sur-le-champ, sans attendre que le temps de leur administration fût expiré. Us le traitèrent de séditieux et de perturbateur du repos public ; et, comme tel ils le condamnèrent, selon les lois, à une amende. Il fallait la payer avant de pouvoir reprendre la parole, et Denys n’était pas en état de le faire. Philiste, l’un des plus riches citoyens ( c’est lui qui avait écrit l’histoire de Sicile , qui n’est pas parvenue jusqu’à nous ) , la paya argent comptant , et l’exhorta à continuer de donner des avis sur les affaires présentes avec toute la liberté qui convient à un citoyen zélé pour sa patrie.
Denys reprit donc son discours avec plus de force encore qu’auparavanl. Il s’était exercé de longue main au talent de la parole, qu’il regardait avec raison comme un instrument nécessaire dans un gouvernement républicain, surtout par rapport aux vues qu’il avait de gagner le peuple, et de le faire entrer dans ses
• L’amphons conlcDali t p«a près SS pinte». Cent ampborei font par conaiiqucnt 2 800 pinte» , c'eit-ànlirc envlmn dix muids , mesure de Varia. = Gentatnnbore» valent ISOOlitre». E. B.
• An. M. Î5S8; a». J. C. W8. - Dtod. p»s lOC-212.
vgle
inlértls. 11 commença par décrire d’une manière YÎve cl louchante le malheur d'Agrigente, ville alliée el voisine : la trisle nécessité où ses habitants, faute de secours, avaient été réduits d’en sortir de nuit furtivement ; les cris et les pleurs des enfants, des vieillards, des malades, qu’ils avaient été forcés d'abandonnér à la merci d’un ennemi féroce et impitoyable ; le meurtre cruel de tous ceux qui avaient été laissés dans la ville, que le barbare vainqueur avait été arracher des temples et des autels des dieux , faible asile contre l’impiété et la fureur puniques. Il imputait tous ces maux ù la trahison des chefs, qui, au lieu de marcher vers Agrigcnte, s’étaient retirés avec leurs troupes ; à la lenteur criminelle des magistrats , qui s’étaient laissé corrompre par l’argent des Carthaginois ; k la fierté des grands el des riches, qui ne songeaient qu’à établir leur puissance sur les ruines de la liberté publique. Il représentait Syracuse divisée comme en deux corps, dont l’un, en honneur el en considération, envahissait toutes les dignités el absorbait tous les biens ; l’autre, obscur, méprisé, foulé aux pieds, portail le triste joug d’une honteuse servitude, comme si c’étaient des esclaves, et non des citoyens.
Il finit son discours en concluant que le remède à tant de maux était de mettre en place des hommes tirés du peuple , dévoués à ses intérêts, el qui, ne pouvant se rendre terribles par leur autorité ni par leurs richesses, seraient uniquement occupés du bien public, el travailleraient sérieusement à rétablir la liberté dans Syracuse.
Ce discours fut écouté avec un plaisir infini, comme tous ceux qui flattent dans les inférieurs le penchant qu’ils ont à se plaindre du gouvernement, el fut suivi d'un applaudissement général du peuple, qui se livre toujours aveuglément à ceux qui savent le tromper ' sous le prétexte spécieux de favoriser ses intérêts. 'Tous les magistrats sont déposés sur-lechamp ; on en substitue d’autres en leur place, el Denys est mis à la tête de ces derniers.
Ce n’élail là que le premier pas vers la tyrannie : il ne s’y arrêta point. L’heureux succès de son entreprise lui donna un nouveau courage et le remplit de confiance. Il songea à supplanter aussi les chefs de l’armée , el à
s’en faire donner le commandement. Le des- .sein était hardi et périlleux ; il s’y prit adroitement ; et, avant que de les attaquer à visage découvert, il dressa de loin contre eux ses batteries, en les décriant dans l’esprit du peuple par le moyen do ses émissaires, el travaillant à les lui rendre suspects. Il faisait semer des bruits sourds parmi la populace, que ces chefs entretenaient des intelligences secrétes avec les ennemis ; qu’on voyait aller cl venir souvent de part el d’autre des courriers déguisés; qu’il SC tramait sans doute entre eux quelque complot. Il afTcclait de son célé de ne point voir ces chefs, de ne point s'ouvrir à eux sur les affaires publiques, et de ne leur rien communiquer de ses desseins, comme s’il eût appréhendé de se rendre suspect lui-méme s’il avait eu avec eux quelque union et quelque commerce. Les gens sensés el prudents n’avaient pas de peine à découvrir où tendaient tous CCS souterrains, et ils ne s’en taisaient pas : mais le peuple, prévenu en sa faveur, ne cessait de l’admirer et de louer son lèlc, el le regardait comme le protecteur el l’unique défenseur de ses droits el de sa liberté.
Une autre machine, qu’il Ht jouer à propos, lui fut d’un grand secours, et avança extrêmement scs affaires. Il y avait un grand nombre d’exilés répandus dans la Sicile , que la faction des grands de Syracuse avait fait sortir de la ville en diOérents temps el sons divers prétextes. 11 comprit quel renfort ce serait pour lui qu’une troupe nombreuse de tels citoyens, que la reconnaissance pour leur bienfaiteur. In haine ancienne contre ceux qui les avaient fait exiler, l’espérance de rétablir leurs affaires et de s’enrichir des dépouilles de leurs ennemis, rendraient très-propres à l’exécution de scs desseins, el attacheraient pour toujours à sa personne el à ses intérêts. Il travailla donc sérieusement à leur retour. On parlait de mettre sur pied de nombreuses troupes pour s’opposer aux conquêtes des Carthaginois. Le peuple voyait avec peine la dépense où monteraient ces nouvelles levées. Denys profita de celle favorable conjoncture et de cette heureuse disposition des esprits. 11 représenta qu’il était ridicule de faire venir à grands frais de l’Italie cl du Péloponnèse des troupes étrangères, pendant que la patrie en pouvait fournir gratuite-
nient de plus excellentes : qu’il y avait un grand nombre du Syracusains épars dans toute la Sicile , qui , malgré le mauvais trailemcnl qu’ils avaient rc(u, avaient toujours retenu le cœur de citoyens sous la qualité et le nom d’exilés ; qui conservaient pour leur patrie une tendre affection et une fidélité inviolable ; et qui avaient mieux aimé errer de côlé et d’autre dans la Sicile , sans établissement et sans secours, que de prendre parti dans l’armée des ennemis , quelque avantageuses que fussent les offres qu’on leur faisait. Ce discours de Dev nys fit sur l’esprit du peuple toute l’impression qu’il pouvait souhaiter. Scs collègues, qui sentaient bien où il voulait aller, n’osérent le contredire, prévoyant bien que leur opposition non-seulement serait inutile, mais qu’elle ne servirait qu’à irriter le peuple contre eux , et à augmenter encore le crédit de Denys , à qui seul elle laisserait tout l'honneur du rappel des exilés. Leur retour fut donc ordonné : et tous, sans perdre de temps, revinrent à Syracuse.
Dans le même temps U vint une députallon de Gèle*, ville sujette et dépendante de Syracuse, pour demander qu’on fortifiât la garnison. Denys s’y transporta aussitôt avec deux mille fantassins et quatre cents chevaux. Il trouva la ville dans une grande émeute. Elle était partagée en deux factions, l’une du peuple, l’autre des riches et des puissants. Ceuxci. ayant été accusés dans les formes, furent condamnés à mort dans l’assemblée, et leurs biens confisqués au profit du public. Ce qui revint de cette confiscation servit à payer ce qui était dû depuis longtemps à l'ancienne garnison commandée par Dexippe, Lacédémonien; et Denys promit à ceux qu’il avait amenés de Syracuse le double de la paye que la ville leur avait promise. Ce furent autant de nouvelles créatures qu’il s’attacha. Les habitants de Gèle le comblèrent de marques d’honneur. cl députèrent à Syracuse pour remercier la ville de l’important service qu’elle leur avait rendu en leur envoyant Denys. Ayant tenté inutilement de faire entrer Dexippe dans ses vues, il retourna à Syracuse avec son corps de troupes, après avoir promis aux habitants ,
1 Dlo l. Sir, 13, f 01,
qui firent tous leurs efforts pour le retenir, qu’il reviendrait bientôt avec un secours plus considérable.
Il arriva justement à Syracuse dans le temps que le peuple sortait du théâtre'. Tous coururent en foule vers Denys, et lui demandèrent avec empressement ce qu'il avait appris des Carthaginois. Il répondit d’un air triste et affligé que la ville nourrissait dans son sein d’autres ennemis bien plus dangereux et plus à craindre : que, pendant qu’à Carthage on faisait des préparatifs extraordinaires pour venir attaquer Syracuse, ceux qui étaient chargés du commandement, au lieu de réveiller le zélé et l’attention des citoyens, et de mettre tout en mouvement à l’approche d’un si formidable ennemi, endormaient la ville en l’amusant par de vains spectacles , et laissaient manquer du nécessaire les troupes, dont ils détournaient la paye à leur profit particulier par un brigandage qui était la ruine des affaires publiques : qu’il avait toujours bien senti quelle pouvait être la cause d'une telle conduite ; que maintenant ce n’était plus sur du simples conjectures, mais sur des preuves trop certaines, qu’étaient fondées ses plaintes : qu’Imilcon.chefdcsCarlhaginois, lui avait envoyé un officier, sous prétexte de traiter du rachat des prisonniers, mais en effet pour l’exhorter à ne pas examiner de si prés la conduite de ses collègues, cl, s’il ne voulait point entrer dans leurs vues en faveur de Carthage , du moins à ne pas s’y opposer : que, pour lui, il venait renoncer au commandement et abdiquer sa dignité, pour ne point donner lieu à des soupçons fâcheux contre lui, comme s’il était de concert et d’intelligence avec les traîtres qui vendaient la république.
Ce bruit s’élanl répandu parmi les troupes cl dans toute la ville, chacun se relire chez soi plein d'inquiétudeet d’alarme. Le lendemain on convoque l’assemblée. Denys renouvelle ses plaintes contre les commandants. Elles sont reçues avec un applaudissement général.
Quelques-uns dans l’assemblée s’écrient qu’il fautlenommerdèsà présent généralissime avec un pouvoir absolu , et ne pas attendre, pour en venir à un remède si nécessaire , que les
• Dkxl.Sic. 13. SOL
ennemis soient ans portes de Syracuse : que la grandeur de la guerre dont ils ôtaient méiiarôs demandait un tel ilief ; que c’ôtait ainsi qu'iiutrofois Gélon , nommé généralissime, avait défait près d'Uimère l'armée des Carthaginois, composée de trois cent mille hommes; que, pourccqui regardait l’accusation intentée contre les traitres, on l’examinerait dans une autre assemblée ; mais que l'affaire présente ne souffrait point de délai. Elle n’en souffrit point en effet; et le peuple, qui, lorsqu’il est une fois prévénu , se laisse entraîner à son penchant sans rien examiner , nomma sur-lechamp Denys pour généralissime avec on pouvoir absolu. Dans celle assemblée même , il fit ordonner une double paye pour les soldats, taisant entendre que l’étal s’en dédommagerait avantageusement par les conquêtes qui en seraient le fruit. Quand tout cela fut conclu et l’assemblée finie, les Syracusains, examinant de sang-froid tout ce qui venait de se passer, en furent extrêmement surpris , comme si eux-mêmes n’en avaient pas été les auteurs ; et ils comprirent, mais trop lard , qu’en voulant assurer leur liberté, ils s’étaient donné un maître.
Denys sentit bien de quelle importance il était de prévenir le repentir du peuple. 11 ne lui restait plus qu'un pas à faire pour arriver a la tyrannie, qui était de se Ciire donner des gardes, et il le fit d’une manière habile et ru sée. Il proposa à tous les citoyens qui étaient au-dessous de quarante ans et en fige de porter les armes desc rendre, avec des v ivres pour trente jours, à la ville de Léonle. Les Syracusains en étaient alors les maîtres, et ils y tenaient garnison. Cette place était remplie de soldats fugitifs cl étrangers, gens fort propres pour l’exécution de scs desseins. Il se doutait bien que la plupart des Syracusains ne le suivraient pas. Il partit; et, étant arrivé de nuit, il campa dans les champs prés de la ville. Peu de temps après , on entendit un grand bruit dans tout le camp ; des gens apostés par Oenys avaient excité ce tumulte. Il supposa qu’on lui avait tendu des embûches, et qu’on avait voulu l’assassiner. Plein de trouble et d’alarme, il SC réfugie dans la citadelle de la ville des Léonlins, et y passe le reste de la nuit, après y avoir allumé beaucoup de feux , cl y
avoir fait venir ceux des soldats qui lui étaient le plus affidés. A la pointe du jour, toute la j multitude s’assemble. Il expose , encore saisi de crainte , le danger qu’il a couru, et demande qu’on lui permette de choisir à son gré six cents gardes pour mettre sa personne en sûreté. Pisislrate lui en avait donné l’exemple longtemps auparavant, et avait employé le même artifice quand il se fil tyran d’Athènes. Sa demande parait fort raisonnable, et lui est accordée. Il choisit sur-le-champ mille gardes, les arme de pied en cap, les équipe magnifiquement , cl leur fait de grandes promesses.
Il s’attache aussi d’une manière particulière les soldats étrangers , en leur parlant avec bonté et familiarité. Il fait plusieurs cliangcments dans les troupes pour s’assurer des officiers, et renvoie Dexippe à Lacédémone, parce qu'il s’en défiait. Il fait venir en même temps de Gèle une grande partie de la garnison que lui-méme y avait envoyée, et rassemble de tous côtés les fugitifs, les exilés, les gens chargés de dettes et de crimes , digne cortège d’un tyran.
Avec une telle escorte, il se rend à Syracuse, et y répand la terreur. Les citoyens n’étaient plus en étal de s’opposer à son entreprise , ni de lui disputerson autorité. La ville était pleine de soldats étrangers, et se voyait près d’être attaquée par les Carthaginois. Pour s’affermir encore davantage dans la tyrannie, il épouse la fille d’IIerroocratc, le plus puissant citoyen de Syracuse, et qui avait le plus contribué & la défaite des Athéniens ; et il donne sa sœur en mariage à Polyxcne, beau-frère d’Hermocratc. Ayant ensuite convoqué l’assemblée, il se défildc Daphnée et de Démarque, qui s’étaient opposés le plus vivement à son usurpation. C’est ainsi que Denys , de simple greffier & Syracuse cl de bourgeois du dernier rang, se rendit maître et tyran de la plus grande et de la plus opulente ville de la Sicile.
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PoCR ABRfeTEII LES B&TOLTES, IL SOBGE A ATTAQUER LES CARTUACinOIS. IL TRAVAILLE AOX PRÉPARATIFS DE CETTE GUERRE AVEC UR SOIR ET CR SUCCÈS MER~
TEiLLEüx. Voyage de Platon a Syracuse; sa liaison INTIME AVEC DiON.
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lecommenccment'.LesCaKhaginoisayflntas- que Syracuse demeurerait soumise & Denys; siégé Gèle, il marcha au secours de cette ville; ce qui confirma tous les soupçons qu’on avait et, après quelques actions contre l'ennemi, qui conçus contre lui. Tout ceci arriva l'année de réussirent mal, il entra dans la place. Il y agit la mort de Darius Nolhus faiblement ; et tout le service qu'il rendit oui Ce fut pour lorsqu’il sacrifia A son repos et habitants fut de les faire sortir de nuit, et de A sa sûreté tout ce qui lui pouvait faire omles accompagner pour favoriser leur fuite. On brage. Il savait qu’aprés avoir dépouillé les le soupçonna d’agir de concert avec les enne- Syracusains de tout ce qu’ils avaient de plus mis ; d’autant plus qu’ils ne le poursuivirent cher, il ne pouvait manquer d'en être eUrêpoint, et qu’il y eut peu de ses soldats étran- mement haï ; et la crainte des malheurs qu’il gers de Inès. Tout ce qui était resté d'habi- devait en attendre croissait dans l’usurpateur A tnnts A Gèle fut égorgé. Ceux de ('.amariné , proportion de leur haine. Il regardait tous scs dans la crainte d’un pareil traitement, se re- nouveaux sujets comme autant d’ennemis ; et tirèrent avec tous les effets qu’ils purent em- il croyait ne pouvoir se précautionner contre porter. Ce spectacle de vieillards, de femmes, les dangers qui l’environnaient de toutes parts, de jeunes filles, de tendres enfants, dont on et qui le suivaient partout, qu’en exterminanl hâtait la marche au delà de leurs forces, toucha les uns pour inlimider les autres. 11 ne voyait de compassion les troupes de Denys, et les ir- pas qu’en ajoutant la cruauté des supplices A rita contre ce tyran. Celles qu’il avait fait ve- l'oppression publique, il ne faisait que multinir de l’Ilalié se retirèrent dans leur pays. Les plier scs ennemis, et les engager, après la cavaliers de Syracuse, ayant tcnlé inutilement perte de leur liberté , A sauver au moins leur de le tuer dans le chemin, parce qu’il était tou- vieen attentant A la sienne, jours environné de ses étrangers, prirent les Denys, qui prévoyait que les Syracusains ne devants, et, étant entrés duns Syracuse, mar- manqueraient pas*, pour se rétablir dans la lichèrentdruitau palais dulyran,qu’ilspillèrent, berté, de profiler du repos.que leur laissait la et firent essuyer A sa femme toutes sortes de paix récemment conclue avec les Carthaginois, mauvais traitements, dont elle mourut. Denys, n’oublia rien non plus de son côté pour affermir qui avait prévu leurs desseins, les suivit de sa domination. Il s’appliqua A fortifier la parr près avec cent cavaliers seulement et quatre tie delà ville appelée l’//c, que sa situation avancenls fantassins, et, ayant fait près de vingt lageuse rendait déjà très-forte, et qui pouvait lieues* par une marche forcée, arriva vers le être gardée par une médiocre garnison. Il milieu de la nuit A la porte de l’Achradinc . l’environna de bons murs, flanqués, d’espace qu’il trouva fermée. Il y mit le feu, et s’ouvrit en espace, de plusieurs tours fort hautes, et la un passage. Les plus riches des citoyens accou- sépara ainsi du reste de la ville. Il y bâtit une rurcnl montés A cheval pour lui disputer l’en- forte citadelle pour lui servir de retraite et d’atrée;mais ils furenlenveloppès par lessoldats, sile en cas d’accident , et y fit construire un et presque tous tués. Denys, étant entré dans grand nombre de boutiques cl de galeries cala ville, égorgea tout ce qu’il trouva A sa ren- pables de contenir une multitude considérable contre , pilla les maisons de ses ennemis, en d'habitants.
tua un grand nombre, et en fil sortir plusieurs Pour ce qui regarde les (erres, il choisit les de Syracuse. Le lendemain matin , toutes les meilleures, qu’il donna A ses créatures et aux troupes de Denys arrivèrent. Les malheureux officiers qif il avait mis en place ; et distribua fugitifs de Gèle et de Camarine, ayant en hor- le reste A proportion égale entre les citoyens reur le tyran, se retirèrent chez les Léontins. et les étrangers, mettant au nombre des pre^ Imilcon ayant envoyé un héraut A Syracuse, miers les esclaves qui avaient été affranchis. Il conclut le traité dont il a été parlé dans l’his- partagea de la même sorte les maisons, réscrtuire des Carthaginois ‘.Une des conditions fut vant celles de l’ Ile pour les citoyens qui lui
étaient le plus affidés et pour ses élrangecs.
• An. M. 3000 ; >v. J. C.
• DKmI. pag. «8-211.
• nioü. ntl. 13, pag. £17-231.
* QiMtrc ceotsftUde*. — 16 à lieues. E. B. 9 Tom. 1 (pag. 90(le celteédii
Apés iToir pris tontes ces précautions pour sa propre sOrelë, U songea à sobjuger plusieurs peuples de la Sicile, qui étaient encore libres , et qui avaient donné du secours aui CarUiagi- Dois. Il commença par le siège d'Herbésine. Les Syracusains qu’il avait menés avec lui, se voyant les armes à la main, crurent devoir s’en servir pour se rétablir en liberté. Comme ils s’attroupaient et concertaient ensemble.un des premiers officiers . qui leur parla durement , fut tué sur-le-champ ; et ce meurtre fut comme le signal de la révolte. Ils firent venir aussitôt d'Etna les cavaliers qui s'y étaient retirés au commencement de la révolution. Denys , alarmé de ce mouvement , laissa le siège , et marcha promptement vers Syracuse pour la contenir dans l'obéissance. Les révoltés l’y suivirent de près ; et, s’étant emparés d’Épipde, ils lui fermèrent par ce moyen toute issue dans la campagne. Ayant fait venir du secours de leurs alliés par terre et par mer, ils mettent la tête du tyran à prix, et promettent le droit de bourgeoisie aux étrangers qui l’abandonneront. Il en passa un grand nombre de leur côté , qu’ils traitèrent fort humainement. Ils font avancer leurs machines, et battent fortement les murs de l’ile, sans donner i Uenys le temps de respirer.
Ce tyran, réduit aux abois , abandonné par le plus grand nombre des étrangers, se voyant sans issue du côté de la campagne, assemble ses amis pour délibérer avec eux, plutôt sur le genre de mort qu’il doit choisir pour terminer glorieusement sa carrière, que sur les moyens de se sauver. On s’applique à lui relever le courage. Les avis se partagent ; mais enfin celui de Philiste prévaut, qui était qu’il ne fallait point absolument renoncer i la tyrannie. Denys, pour gagner du temps, députe vers les révoltés , et demande qu’on lui permette de sortir de la ville avec les siens ; ce qui lui fut accordé, et on convint de lui donner cinq vaisseaux pour emmener ses gens et pour emporter ses effets. Il avait cependant envoyé sous main vers les Campaniens, qui étaient en garnison dans les places des Carthaginois, et leur avait fait offrir des sommes considérables pour le venir tirer du danger où il était.
Dans l’intervalle de ces pourparlers, les Sjracusains , qui croyaient l'affaire terminée cl
le tyran perdu, avaient désarmé une partie d(» troupes, et le reste agissait fort nonchalamment. L’arrivée des Campaniens au nombre de douze cents chevaux surprit et alarma infiniment la ville. Après avoir battu ceux qui s’opposaient à leur passage, ils percent jusqu’il Denys. Trois cents autres soldats arrivent en même temps à son secours. Alors la faco des choses change entièrement. La terreur et le découragement passent du côté des Syracusains. Denys, ayant fait une sortie, les pousse vivement jusque dans la partie de la ville appelée Néapolit. Le carnage ne fut pas considérable, parce que Denys avait défendu de tuer les fuyards. Il fit ensevelir les morts, et fit dire ô ceux qui s’étaient retirés à Etna qu'ils pouvaient revenir en toute sûreté, promettant d’oublier absolument le passé. Plusieurs revinrent, d’autres ne crurent pas devoir se fier à la parole du tyran. Il récompensa avantageusement les Campaniens, et les renvoya.
Les Lacédémoniens firent abrs, par rapport & Syracuse ' ,une démarche bien indigne de la réputation de Sparte. Ils venaient de ruiner lu * liberté é Athènes : ils se déclaraient ouvertement, dans toutes les villes de leur dépendance, contre le gouvernement populaire. Ils députèrent un de leurs citoyens à Syracuse, en apparence pour témoigner la part qu’ils prenaient au malheur de la ville, et pour lui offrir du secours, mais en effet pour fortifier Denys dans la résolution de se maintenir dans la tyrannie, espérant que ce prince, devennu fort puissant, pourrait leur être d’un grand secours.
Ce qui venait de se passer à Syracuse* avait appris à Denys ce qu’il devait attendre , à l’avenir, de scs sujets. Pendant que les habitants de la ville étaient occupés au dehors à la moisson des blés, il visite leurs maisons, et en enlève toutes les armes. Ensuite il environne la citadelle d’un second mur, équipe un grand nombre de vaisseaux, arme beaucoup d’étrangers, et prend toutes les mesures possibles pour se précautionner contre la mauvaise volonté des Syracusains.
Après avoir pourvu à sa sûreté au dedans, il songea ù pousser ses conquêtes au dehors '. Pur
' Diod. pag. 2ti.
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tù it ne SC proposait pas simplement d’accrot- Irc son domaine et ses revenus ; il cherchait encore davantage à rendre ses sujets distraits sur la perte de leur liberté, en tournant leur attention contre un ancien ennemi , lonjours odieux, et en les occupent de projets éclatants, d’expéditions militaires, d'exploits glorieux, et de l'espérance de riches dépouilles. Il comptait aussi par ce moyen s'attirer l'atTection des troupes, et mériter l'estime des peuples par la grandeur et le succès de ses entreprises.
Denys ne manquait ni de courage ni de ruse, et if avait toutes les qualités d'un grand capitaine. II prit donc , soit par force , soit par trahisson, Naxe, Cataiie, Léonte, et quelques autres villes', toutes voisines de Syracuse, et qui par cette raison étaient à sa bienséance. Il traita les unes avec bonté et clémence pour s’attirer l’estime et la conliancc des peuples, abandonna les autres au pillage pour jeter la [erreur dans le pays. Les habitants de Léonte furent transportés à Syracuse.
Ces conquêtes alarmèrent les villes voisines ', qui se voyaient menacées du même malheur, llhége , située en Italie sur le bord du détroit qui sépare la Sicile de l’Italie, songea à le prévenir. Elle nt entrer dans sa ligue les exilés de Syracuse, qui étaieut en assez grand nombre, et engagea les Messéniens, situés à l’autre cOté du détroit, é I aider d'un puissant secours. On avait levé une armée assez considérable , qui se préparait é marcher contre le tyran : mais la discorde qui se mit parmi les troupes til avorter cette entreprise ; elle se termina par un traité d’union et de paix, que Denys conclut avec les deux villes.
Il roulait depuis longtemps dans sa tête un grand dessein *, qui était d'abattre, s’il le pouvait. dans la Sicile la paissance des Carthaginois, qui mettait un grand ob.slocle A la sienne, parce que ses sujets ou ses alliés mécontents trouvaient toujours un asile ouvert et une retiaile assurée dans les villes qui étaient de la dépendance de ce peuple. La conjoncture de la peste, qui venait de ravager Carthage, et qui en avait extrêmement diminué les forces, lui parut une occasion favorable pour l'exécution
* Etna . Enna.
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de son dessein. Mais, en homme de tète, il crut que la grandeur des préparatifs devait répondre A celle de l'entreprise pour en assurer le succès; et il s’y prit d'une manière qui fait voir l’étendue de ses vues et sa rare capacité. Il y donna donc Ions ses soins et toute son application, persuadé que la guerre qu'il allait commencer avec une nation des plus puissantes qui fussent alors, pourrait éire de longue durée, et qu'elle anmil des suites considérables.
Il commença par faire venir A Syracuse', tant des villes qui lui étaient soumises en Sicile que de la Grèce et de l'Italie, un grand nombre d'artisans et d'ouvriers de toute sorte, qu’il invita A ce voyage par l'atlrail du gain et de la récompense, moyen sûr d'avoir dans chaque genre ce qu'il y a de plus habiles gens. Il 6t fabriquer une multilude infinie de toutes sortes d'armes, épées, javelots, lances, pertuisanes, casques, cuirasses, boucliers, le tout selon l'usage et la coutume de chacune ‘ des nations A qui ces armes étaient destinées. Il fit construire aussi un grand nombre de galères A trois et A cinq rangs de rames, dont l'invention était toute récente, sans compter les barques el les aulres batiments nécessaires pour le transport des vivres et des troupes.
Toute la ville, devenue un atelier général, retentissait du bruit des travailleurs. Non-seulement les vestibules cl les environs des temples, les portiques, les lieux d'exercices, les places publiques, mois encore toutes les maisons des particuliers qui avaient quelque étendue, étaient remplis d'ouvriers. Denys y avait établi un ordre merveilleux. Chaque espèce d'artisans, divisée par rues et par quartiers, avait ses inspecteurs et ses surveillants, dont la présence et les conseils avançaient et perfectionnaient le travail. I.e prince luiméme était toujours au milieu des ouvriers, les excitant et les animant par des louanges et des récompenses proportionnées A leur mérite. Selon que chacun d'eux se distinguait par son habileté et son industrie, il savait aussi les distinguer par dilTérenles marques d'honneur; jusquc-IA qu’il en faisait manger quelques-uns A sa table, et affectait de s’entretenir lâmiliérement avec eux comme avec des amis. On a
• An. SI. 300.>; ov. J. G. 30»
raison de dire que c'est l’honneur qui nourrit les arts et que tous les hommes, de quelque condition qu’ils soient, peuvent y <‘trc rendus sensibles. Un prince qui saurait mettre en mouvement les deux grands ressorts et les deux puissants mobiles de l’esprit humain, l’intt'rft et la gloire, en y apportant les précautions nécessaires, ferait fleurir en peu de temps dans son royaume tous les arts et toutes les sciences, cl le remplirait à peu de frais d’hommes excellents en tout genre. C’est ce qui arriva pour lors A Syracuse, où un homme seul, hivbile dans l’art do gouvernement, alluma parmi les ouvriers une ardeur et une émulation qui ne se peuvent exprimer.
Denys s’appliqua surtout à la marine. Il savait que c’était Corinthe qui avait inventé l’art de construire des galères à trois et A cinq rangs de rames : il crut devoir procurer A Syracuse, colonie de Corinthe, la gloire d’avoir perfectionné cette invention; et il en vint A bout. Les bois, pour la construction des galères, furent tirés, partie de l’Italie, d'où on les voilnrail sur des chariots josqn’A la mer, et de IA A Syracuse dans des vaisseaux; partie du moni Etna, très-fertile pour lors en pins et en sapins. On vit en pen de temps paraître tout A coup cl comme sortir de terre une flotte de deux cetits galères ; et il en fil radouber plus de cent autres qu’on avait dèjA auparavant. Il fll construire de nouveau, dans l’enceinte du grand port, cent soixante loges, qui pouvaient la plupart contenir chacune deux vaisseaux, et en nt réparer cent cinquante anciennes.
lui vue de tant de galères bâties si promptement, cl équipées avec tant de magniflcence, faisait croire que c’était l’ouvrage de la Sicile entière, qui avait réuni loules ses forces et employé tous ses revenus pour fournir A tant de frais. D’un autre côté, quand on jetait les yeux sur la multitude incroyable d’armes qui venaient d’étre fabriquées, on était tenté de croire que cet unique soin avait occupé entièrement Denys, et avait dû épuiser ses trésors. On comptait cent quarante mille boucliers, autant de casques et d’èpécs, plus do quatorie mille cuirasses travaillées avec tout
• € Hooos >111 arles , omnengue inremlonlar ad iludU ■ glorlc. » (Cic. rurc. QtueU. Ilb. 1 , n. 4.)
l’art et toute la délicatcsscpossible. Ellesélaienl destinées pour les cavaliers, pour les tribuns et les centurions de l’inlanterie, et pour les troupes étrangères qui gardaient le prince, i Les dards, les traits, les javelots étaient sans nombre; et les machines de guerre répondaient A tout cet appareil.
La moitié de la flolle devait avoir pour sa chiourme des citoyens; et l’autre moitié, des étrangers. Denys ne songea A la levée des tronpes que quand tous les préparatifs dont nous venons de parler furent en état. Syracuse et les autres villes de sa dépendance lui en fournirent une parlic : ii lui en vint aussi beaucoup de la Grèce, et surtout de la Laconie. La paye considérable qu’il offrait Ht qu’on venait de tous cétés s’enrôler en foule.
U n’omit aucune des précautions nécessaires pour faire réussir son entreprise, dont il connaissait toute l’importance et sentait toute la dilDculté. Bien instruit que tout dépend du zèle et de l’affection des troupes pour leur général. Il s’appliqua avant tout A gagner les cœurs, tant de ses propres sujets que des autres habitants de la Sicile, et II y réussit merveilleusement. Il avait changé entièrement de façon d’agir depuis un certain temps. La bonté, la douceur, la clémence, la pente A faire du bien, les manières gracieuses et insinuantes A l’égard de tout le monde.-mvaienl pris la place de cet air hautain et impérieux et de cette inhumanité qui ravaient rendu si odieu'. On ne le reconnaissait plus, cl ce n’étail plus le même homme.
Pendant qu’il pressait les préparatifs de la guerre, et qu’il s’appliquait A s’attirer l’affection de ses sujets, il songea A gagner aussi l’nmitiè de deux puissantes villes, Khège et Messine, qui pouvaient mettre obstacle A ses grands projets par une puissante diversion. lai ligue qu’avaient formée contre lui, quelque temps auparavant, ces deux villes, quoiqu’elle n’eût point eu de suite, lui donnait de l’inquiétude. Il songea donc A s’assurer de l’amitié de l’une cl de l’autre. Il gratifia les habilanls de Messine d’un nombre considérable de terres qui étaient dans leur voisinage cl A leur bienséance. Pour donner A ceux de Rhège des marques de son estime et de sa considération pour eux, il leur envoya des ambassadeurs.
ogle
qu’il chargea de leur demander pour lui une fille de leur ville en mariage; car il avait perdusapremière femme dans l'émeule populaire dont il a èl6 parité ci-devant.
, üenys, sachant que rien n'aflerinit tant un ' trOne que la vue d'un héritier, qui peul entrer dans les mêmes desseins, qni a les mêmes in- ' têrêts, qui peut saivre le même plan et garder J les mêmes maximes de gouvernemenl, profila de cet intervalle de tranquillité dont il jouissait pour contracter un double mariage, afin d'avoir un successeur à qui il ppt transmettre b souveraineté, qui iui avait coûté tant de travaux et de périls à acquérir.
Ceux deBhége',û qui Denys s’élait d'abord adressé, ayant tenu conseil et longtemps délibéré sur la demande qu’il leur faisait, la conclusion fut de ne point accepter l'alliance avec un tyran ; et, pour toute réponse, ils lui firent dire qu’ils n’avaient que la fille du bourreau à lui donner. La raillerie était unglantc. Nous verrons dans la suite que ce bon mot coûta cher k la ville.
Les Locriens û qui Denys envoya les mêmes députés, ne se montrèrent pas si difficiles ni si délicats, et lui donnèrent pour épouse, Doride, fille d’un de leurs plus illustres citoyens. Il la fit venir de Locres dans une galère à cinq rangs .de rames, qui était d'une magnificence extraordinaire, et où l’or et l’argent brillaient de toutes parts. Il épousa en même temps Arislomaque, fille d’Hipparinus, le plus considérable et le plus puissant citoyen de Syracuse, et sœur de Dion, dont il sera beaucoup parlé dans la suite : il la fit venir dans son palais sur un char attelé de quatre chevaux blancs; c’était une marque d’honneur très-singulière. Les noces de l’une et de l’autre furent célébrées le même jour avec une joie universelle de toute la ville, et accompagnées de festins et de présents d’une magnificence incroyable.
Ce fut contre les mœurs et contre la coutume universelle et immémoriale de tous les peuples de l’Occident qu’il épousa deux femmes en même temps, usant en cela, comme dans le reste, de la liberté que prend la tyrannie de se mettre au-dessus de toutes les lois.
> üioil. lib. H.pag. 3t7.
* Plul in Uiun. pag. tiüU.
Denys parut aimer également ces deux femmes, sans donner de préférence ù l’une sur l’autre, pour leur ôter tout lieu de jalousie et de discorde. Le peuple de Syracuse prétendait que celle de son pays fût préférée i l’étrangère : mais celle-ci eut le bonheur de donner la première un fils à son mari, ce qui lui aida U'aucoup à se souU'iiir contre les cabales cl les brigues des Syracusains. Arislomoque fut Inngleinps sans devenir grosse, quoique Denys souliailât avec tant de passion d’en avoir des enfants, qu’il fit mourir la mère de sa Locrienne, l’accusant d’empêcher Aristomaque, par des maléfices et par des sortilèges, de concevoir.
Aristomaqne avait un frère; c’était le célèbre Dion,quifut fort bien auprès du prince. 11 dut son crédit d'abord à la prulcclion de sa sœur : mais dans la suite, ayant donné des preuves de son grand sens, son propre mérite le fil fort aimer et considérer du tyran. Outre toutes les autres marques que ce prince lui donna de si confiance, il ordonna à ses trésoriers de lui fournir sans autre ordre tout l’argent qu’il demanderait, pourvu qu’ils vinssent lui dire le jour même, ce qu’ils lui auraient donné.
Dion avait nalurellemenl beaucoup de noblesse, d’élévation et de grandeur d’Ame. Une heureuse rencontre servit à nourrir en lui eltl fortifier encore ses sentiments. Une espèce de hasard, ou plutôt, dit Plutarque, une providence particulière, qui jetait de loin les fondements de la liberté de Syracuse, y avait amené Platon, le plus célèbre des philosophes. Dion devint son . ami et son disciple, et il profita bien de ses leçons : car, quoique élevé dans une cour où tout respirait le luxe et les délices, et où l’on faisait consister le souverain bien dans la volupté cl dans la magnificence, il n'cul pas plutôt entendu les discours de ce nouveau maître, et goûté de celle philosophie qui mène A la vertu, qu’il seulil son Ame enflammée d’amour pour elle. Platon, dans une de scs lettres, lui rend ce glorieux témoignage, que jamais il n’avait trouvé de jeune homme sur qui scs discours eussent fait tant d’impression, elqpi eût saisi avec tant de vivacité tous ses principes.
Comme Dion était jeune et sans expérience, voyant la facilité avec laquelle Platon l’avait
fait changer d’inclinalion cl de goût, et l’avait porté à aimer les choses homiélcs et vertueuses, il eut la simplicité de croire que les mêmes raisons feraient le même effet sur l'âme de Denjs ; et dans celle vue il n’cul point de repos qu'il n’eût porté le tyran à l’entendre, et û avoir quelque convcrs,ition avec lui. Denys y consentit. Mais la tyrannie avait jeté de trop profondes racines dans son esprit pour en pouvoir être arrachée. C'était comme une forte teinture qui avait pénétré jusqu’au fond de l’âme, et qu’il n'était plus poss'ible d’effacer.
Quoique le séjour de Platon * à la cour n’eût été d’aucun fruit par rapport au tyran, celui-ci ne laissa pas de continuer toujours 6 donner à Dion les mêmes marques de son estime et de sa confiance, jusque-Ut qu’il su|>portait sans se lâcher la liberté avec laquelle il lui parlait. Denys raillanl un jour sur la manière de gouverner deGélon, ancien roi de Syracuse, et disant par une allusion à son nom qu’il avait été la risée * de la Sicile, tous les courtisans se mirent 6 admirer et à faire valoir la finesse et la gentillesse de cette plaisanterie, toute fade et toute plate qu’elle était, comme le sont presque tous les jeux de mots. Dion prit la chose sérieusement, et osa lui représenter qu’il avait tort de parler ainsi d’un prince qui par sa conduite sage et équitable avait donné le modèle d’un parfait gouvernement, et avait fait goûter aux Syracusains la puissance monarchi<]uc. Vous régnez, lui ditil, ei l'on le fied vous à cause de Gélon;mais, à cause de tous, Ton ne se fiera plus à personne. C'étail beaucoup pour un tyran qu’on pût lui parler ainsi impunément.
I III. Denys fait uéclaiiüi la clkbre aux Car>
TUAGiNois. Divers stciifes uECLTiEai'ERitR. Sviu-
CLSB RÉDLITB A L CX1 RC.VITÉ . LT BIENTOT APltLS
dèlitrIck. Nouvlai’x molvement^ CONTRE Den\s.
Défaite d'Imilcon . pois ue Maçon- Funeste sori
l»B LA VILLE DE HuÉGB.
Denys, voyant scs grands préparatifs ache-
‘ Tïiv oyx «vu>rK tÂf cv rr/ÀJ»
OiVROfroiov ovaav x«î OvffixTrAVTOv.
ôi ovTaf gTt 3ii Twv ^i^r.ffTeüV ÙTKÙa.^^jù.i/ia'jtu Xôyuv. (Plut, in Vvral. |wg. T?X)
* Plut. (Mg.96D.
* !'{>&>( signifie rûéo.
vés ', et qu’il était en état d’entrer en actions , s’ouvrit publiquement de son dessein aux Syracusains, afin de les intéresser davantage au succès de celle entreprise , et leur dit qu’il songeait b déclarer la guerre aux Carlhagineis. Il représenta qu’ils étaient Ips ennemi» perpétuels, déclarés des Grecs, et en particulier de tous ceux qui habitaient dans la Sicile: que la peste qui venait de désoler Carthage était une occasion favorable dont il fallait profiter : que les peuples asservis sous de si durs maîtres n’attendaient qu’un signal pour se déclarer : qu’il serait glorieux à Syracuse de faire entrer dans la possession de la liberté h‘s villes grecques qui gémissaient depuis longtemps sous le joug des barbares : qu'au teste,, en déclarant la guerre présentement aux Carthaginois, ils ne feraient que la prévenir de quoique temps, puisque, aussitôt que ces peuples auraient réparé leurs^ pertes, ils ne manqueraient pas de venir les attaquée avec toutes leurs forces.
Les avis ne furent point partagés. La haine ancienne et naturelle contre les barbares, lodépit et le ressentiment de ce qu’ils avaient donné un maître à Syracuse, l’espérance qu’ayant les armes en main ils pourraient trouver quelque occasion de recouvrer leur liberté, réunirent tous les suCffages : la guerre fut résolue d’un commun consentement, et elle commença dans le moment même. Il y avait à Syracuse, tant dans la ville que dans le port , un grand nombre de Carthaginois qui , sous la bonne foi des traités cl de la paix, y exerçaient le trafic, et s’y croyaient en sûreté. La populace , autorisée par le prince, courut, au sortir de l’assemblée, dans leurs maisons et sue leurs vaisseaux, pilla tous leurs biens, et enleva tous leurs effets. Il essuyèrent le même Irailemcnl dans toute la Sicile ; et l’on ajouta au pillage des biens le meurtre et le carnage , comme en repré.saille de toutes les cruautés que les barbares avaient exercées contre les vaincus , et pour leur montrer â quoi ils devaieiil s’attendre s’ils continuaient de faire la guerre avec la même inhumanité.
Après celle sanglante exécution, Denys envoya un héraut à Carthage’, chargé d’une Ici-
( Dio<i. Itb. Il . pAg. 272-27V
* An. M. 3a)7;av,J.C. 3OT.
IjC par laquelle il signinail aux Carlhaginois que Syracuse leur déclarait la guerre s’ils ne reliraient leurs garnisons de toutes les villes grecques qu'ils occupaient dans la Sicile. La lecture de cette lettre, qu'on fil d'abord dans le sénat, puis dans l'assemblée du peuple, causa une grande alarme , surtout à cause de l’état pitoyable où la peste avait réduit la ville. Cependant ils ne perdirent point courage, et se préparèrent è une vigoureuse défense. On fit de nouvelles levées avec une diligence extrême , et Imilcon parlil surMe-champ pour se mettre à la télé de l'armée earlliaginoise qui était en Sicile.
Denys, de son côté, ne perdit pas de temps. Tl se mil en marche avec son armée, qui grossissait de jour en jour par les nouvelles troupes qui lui venaient de tous célés. Elle se trouva monter ù quatre-vingt mille hommes de pied et trois mille chevaux. La flotte était composée de prés de deux cents galères, et de cinq cents barques chargées de vivres et de machines de guerre. Il commença la campagne par le siège de Motya , place forte des Carthaginois, située près du mont Éryx dans une petite lie, éloignée du continent un peu plus d'un quart de lieue *, et qui y tenait par une langue de terre, que les assiégés coupèrent aussitôt pour empêcher les approches des ennemis de ce côté-là.
Denys , ayant laissé le soin du siège à Leptine, qui commandait la flotte, alla avec ses troupes de terre attaquer les places alliées aux Carthaginois. Alarmés à la vue d'une armée si nombreuse, elles se rendirent toutes, à l’exception de cinq , qui étaient Ancyre , Solos, Palerme*, Ségesle et Entclla. Il assiégea les deux dernières.
Imilcon cependant, pour faire une diversion, détacha de sa flotte dix galères, qu'il fil partir de nuit pour aller surprendre et attaquer les vaisseaux qui étaient restés dans le port de Syracuse. Le commandant chargé de cette expédition entra de nuit dans le port sans trouver de résistance; et, après avoir brisé une grande partie des vaisseaux qui s’y rencontrèrent, il se relira, bien content de l'heureux succès de son entreprise.
t Six xtaties ou 1 080 mctrci. E. B.
s PufH>rmus.
Denys , après avoir fait le dégât dans les terres ennemies, ramena toutes scs troupes devant Motya; et, ayant mis en œuvre un nombre infini de travailleurs pour faire des levées, il rétablit la langue de terre, et fit avancer par là scs machines. I.'attaque de la place fut des plus vives, et la résistance ne le fut pas moins. Après qu'on fut entré dans la ville par les brèches, les assiégés se défendirent encore longtemps avec un courage incroyable, et il fallut les poursuivre et les forcer de maison en maison. Le soldat irrité d'une défen.sc si opiniâtre, égorgea tout ce qui se présentait devant lui : femmes, enfants, vieillards, rien ne fut épargné, sinon ceux qui se réfugièrent dans les temples. La ville fut livrée au pillage, Denys étant bien aise de s’attacher les troupes par l’attrait et l’espérance du gain.
Les Carthaginois firent un rlfort extraordinaire, l'année suivante, cl mirent sur pied une armée de trois cent mille hommes d’infanterie, et de quatre mille chevaux, sans compter les chariots armés en guerre qui montaient à quatre cents. I.a flotte, commandée par Magon, était composée de quatre cents galères et de plus de six cents barques chargées des vivres et des machines. Imilcon avait donné scs ordres aux rapilaines des vaisseaux dans des lettres cachetées, qu’ils ne devaient ouvrir qu'aprés être sortis du port. Il avait pris cette précaution pour tenir ses desseins plus secrets et empêcher les espions d'en donner avis en Sicile. Le rendex-vous était à Palerme. La flotte y arriva sans avoir fait beaucoup de perte dans le trajet. Imilcon prit Éryx par trahison, et bientôt après força Motya de se rendre. Messine lui parut une place importante, parce qu’elle pouvait favoriser le trajet des troupes d'Ilaiie en Sicile, et traverser le passage de celles qui venaient du Péloponnèse. Il s’en rendit maître après une longue cl vigoureuse résistance ; et , quelque temps après, il la rasa entièrement.
Denys, se voyant beaucoup inférieur en nombre aux ennemis, s’était retiré à Syracuse. Presque tous les peuples de Sicile, qui le haïssaient anciennement , et qui ne s'étaient réconciliés avec lui qu’exlérieuremcnt et forcés par la crainte, profilant de celte occasion, quittèrent son parti, et embrassèrent celui des
Carthaginois. Le tyran leva de nouvelles troupes, et aceorda la liberté aux esclaves pour les faire servir sur les vaisseaux. Son armée montait ii trente mille hommes d’infanterie et trois mille chevaux, et sa flotte à cent quatrevingts galères, lise mit en campagne avec ces forces, et s’éloigna de Syracuse d’environ huit lieues. Imilcon avançait toujours avec ses troupes de terre , et sa flotte le suivait côtoyant les rivages. Quand il fut arrivé à Nuxe , il ne put pas continuer sa route sur te. bord de lu mer, et fut obligé du prendre un long circuit autour du mont Etna, dont un incendie récent avait couvert de cendres et de flammes toute la contrée voisine. 11 ordonna é sa floltc de l’attendre à Catane. Denys, qui en fut averti, crut que c’était un temps favorable pour l’altaqucr pendant qu’elle serait éloignée des troupes de terre ; au lieu que les siennes, rangées sur le rivage, serait en état d’animer et de soutenir sa flotte. Le projet était sagcmenl concerté , mais le succès n’y répondit pas. Leptine , son amiral, s’étant avancé inconsidérément avec Ireide galères contre l’avis de Denys , qui lui avait recommandé surtout de ne point séparer ses forces, en coula d’abord i fond plusieurs de celle des ennemis : mais, se voyant enveloppé par le grand nombre , il fut obligé de prendre la fuite. Le reste de la flotte en lit autant, et elle fut vivement poursuivie par les Carthaginois. Magon remplit plusieurs barques de soldats, avec ordre defainv main-basse sur ceux qui tflehaient de se sauver 4 la nage vers j le bord. L’armée de terre qui y était placée les voyait périr misérablement, sans pouvoir leur donner aucun secours. Iji perle fut grande du côté des Siciliens. 11 y eut plus de cent galères prises ou brisées, et il y périt viivgl mille hommes, tant dans le combat que dans la fuite.
Les Siciliens, qui craignaient de se renfermer dans Syracuse , où ils ne manqueraient pas d’étre bieidôt assiégés, pressaient Denys de les mener contre Imilcon , qu’une enlreprise si hardie pourrait déconcerter , outre qu’on trouverait ses troupes extrêmement fatiguées j>ar la marche forcée qu’elles auraient faite. Cette proposition lui plut assez d’abord ; mais , ayant fait réflexion que Magon , qui commandait la flotte ennemie , pourrait bien cependant s’avancer vers Syracuse, et s’en
rendre maître , il jugea plus à propos d’y retourner ; ce qui lui fit perdre beaucoup de ses troupes, qui se débandèrent de côté et d’autre. Imilcon, après une marche de deux journées , arriva 4 Catuue, et y demeura quelques jours pour faire reposer son armée, et pour radouber les vaisseaux de sa flotte qu’une tempête violente avait fort maltraités.
11 pril, après cela , le chemin de Syracuse’, et fit entrer sa flotte dans le port en vainqueur. Plus de deux cents galères, ornées des dépouilles ennemies, s'avançaient avec une contenance majestueuse, la chiourme faisant une espèce de concert par l’ordre uniforme et réglé avec lequel les rames étaient mises en mouvement. Elles étaient suivies d’un nombre infini de petits batiments ; de sorte que le port , quelque vaste qu’il fût , pouvait 4 peine les contenir, et que toute la mer était couverte de voiles. D’un autre côté parut en même temps l’armée de terre, composée, comme on l’a déjà dit, de trois cent mille hommes de pied , et de quatre mille cheveaux. Imilcon plaça sa tente dans le temple de Jupiter ; et l’armée campa aux environs, 4 un peu plus d’une demi-lieue de la ville*. On juge aisément quelle alarme et quelle frayeur un tel spectacle jeta dans Syracuse. Le général carthaginois fit avancer ses troupes vers les murs pour présenter la bataille aux Syracusains ; et en même temps, ayant fait un détachement de cent galères , il s’empara des deux ports * qui restaient. Comme il vit que personne ne remuait, il se retira, content pour lors de l'aveu que les ennemis faisaient de leur faiblesse. Pendant trente jours, il fit le dègôt dans le pays, coupant tous les arbres et ravageant tout. Il se rendit maître du faubourg d’Achradine , et pilla les temples de Gérés et de Proserpiue. Prévoyant que le siège pourrait être de longue durée, il se retranche dans son camp , et l’en- V ironne de bons murs, après avoir démoli pour cet effet tous les tombeaux, et entre autres celui de Gélon et de Démaréle sa femme ; qui était d’une grande magnificence. Il construisit trois forts 4 quelque distance l'un de l’autre : le premier, 4 Plemmyre ; le second , vers le
V Diod. pas. 285-296.
* lK)uxe »liules.
* Le |>e(U |M)rt esl celui de Trogile.
ogie
milieu du port ; cl le dernier, attenant le temple de Jupiter, pour y mettre le vin et le bit; en sûreté. Il envoie aussi un (;rand nombre de petits bûtimenls en lurdaigne et en Afrique pour en amener des vivres.
Dans le même temps arrive Polyiéne , que Denys , son beau-frére , avait envoyé dés le commeueement en Italie et m Grèce pour y amasser du secours , amenant avec lui une flotte de trente vaisseaux commandée par l’haracide, Lacédémonien. Ce renfort . venu fort à propos, ranima les Syracusains. Ayant aperçu en mer un bûlimenl chargé de vivres pour les ennemis, ils détachent cinq galères, et l’enlèvent. Les Carthaginois les poursuivent avec quarante vaisseaux : eux de leur côté font avancer toute leur flotte, et, ayoni engagé le combat, se rendent maîtres de la galère amimie, en maltraitent et en prennent vingt-quatre, poursuivent les autres jusqu'au lieu où toute la flotte étaR retirée, et leur présente une seconde fois le combat , que les Carthaginois , cflrayés de l'échec qu’ils venaient de recevoir, n’osent accepter.
Les Syracusains, flers dtine victoire si inespérée , retournent k la ville , emmenant avec eux les galères qu’ils avaient prises, et y rentrent comme en triomphe. Enflés par cet heureux succès, qui ne pouvait être attribué qu’à leur courage (car Denys était alors absent , et était allé avec un petit détachement de la flotte chercher des vivres, accompagné de Leptine), ils s'animent les uns les autres, et, se voyant les armes à la main, ils se reprochent mutuellement leur làchelé; cl , pleins d’ardeur, ils s’écrient que le temps est venu de secouer le joug honteux de la servitude et de se rétablir dans leur ancienne liberté.
Pendant qu'attroupés ensemble pa r pelotons, ils tenaient de pareils discours, le tyran arrive ; cl, ayant convoqué l’assemblée, il félicite les Syracusains sur la victoire qu’ils venaient de remporter, et leur promet de terminer bientôt la guerre, de leur rendre la paix, et de les délivrer de leurs ennemis. Il était prés de renvoyer l’assemblée, lorsque Théodore, l’un des plus illustres citoyens , homme de télé et de main, prit la parole, et usa se déclarer ouvertement en faveur de la liberté. « On nous « parle, dit-il, de nousrcndrela paix, de termi-
« ner la guerre, de nous délivrer de nos ena nemis. Que signilie ce langage dans la bou- « che de Denys? Est-ce donc une paix que « l’état de servitude où l’on nous réduit? Y « a-t-il pour nous un ennemi plus à craitidrc « que le tyran qui opprime notre liberté, ou « une guerre plus cruelle que celle qu'il nous « fait depuis plusieurs années? Qu’lniilcon « remporte sur nous la victoire ; content de « nous imposer quelques tributs, il nous lais- « Sera vivre selon nos lois. Mais le tyran qui « nous asservit n’en reconnaît point d'autres U que son avarice, sa cmaolé, son ambition. « Les temples des dieux pillés par ses mains « sacrilèges, nos biens livrés en proie et nos « terres abandonnées à ses satellites, nos per-
< sonnes exposées tous les jours aux plus durs « et aux plus honteux traitements, le sang de « tant de citoyens répandu au milieu de la
< ville même et .sous nos yeux ; voilà le fruit « de son régne, et la paix qu'il nous procure. « Est-ce pour maintenir notre liberté, qu'il a
< coiistruit celte citadelle; qu'il l’a environnée « de si fortes murailles et de si hautes tours; « qu’il a appelé à sa garde celle troupe d'é- « trangers et de barbares qui nous insultent a impunément? Jusques à quand, Syracua sains, souffrirons-nous ces indignités , plus a insupportables à des gens de cœur que la « mort même? Hardis et intrépides contre les « ennemis du dehors, serons-nous toujours « lâches et tremblants en présence du tyran? « La Providence, qui nous a remis nos armes « entre les mains , nous montre l’usage que « nous en devons faire. Sparte et les autres « villes alliées, qui se font gloire d’élre libres « et indépendantes, nous regarderaient com- « me indignes de porter le nom de Grecs si « nous avions d'autres sentiments qu’elle. Fai- « sons voir que nous n'avons point dégénéré « de nos ancêtres. Si Denys consent à se reti- « rer, ouvrons-lui les portes, et qu’il emporte K d’ici tout ce qu’il lui plaira. Mais, s’il périt siste dans la tyrannie, qu’il sente ce que peut « dans des hommes de courage l’amour de la « liberté. »
Après ce discours, tous les Syracusains, suspendus entre la crainte et l’esi^rance, avaient les yeux tournés sur les alliés, et principalement sur ceux de Sparte. Alors Pharacide, qui
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ruimnanüail leur Huile, moula sur la Iribnne aux harangues. On s’altcndail qu'un ciloyen (le Sparle se dèclarerail en faveur de la liberlè. il fll tout le conlrairc, et dil que sa république l'avail envoyé pour secourir les Syracusains et Denys contre les Carthaginois, et non pour faire la guerre à Denys et détruire son auto^ rité. Cette réponse consterna les Syracusains. Iji garde du tyran arriva en même temps , et rassemblée HnU. Denys, depuis ce temps-lé , sentant plus que jamais ce qu'il avait à craindre, s'appliqua i gagner le peuple et à s'attacher les citoyens, faisant des présents aux uns, invitant les autres i venir manger avec lui, et affectant de les traiter en toute occasion avec bonté et familiarité.
Ce Alt apparemment vers ce tcmps-là ' que Poiyiène, Iwau-frére de Denys. dont il avait épousé la sœur nommée Tliesta, s'élanl déclaré sans doute contre hii dans la con.spirationdc SyracHse.s'enfuit de Sicile pour mettre sa vie en sArelé, et pour ne |ioinl tomber entre les mains du tyran. Denys fil venir sa sœur cher lui, et lui fil de grandes plaintes de ce qu'ayant su lafiiite que son mari méditait, elle ne l'en avait pas averti. Elle lui répondit sans s'étonner et sans marquer la moindre crainte : « Vous ai-je donc paru une femme s si lèche et d’un cœur si bas , que , si j'avais n su la fuite de mon mari, je n eusse pas fait « tous mes efforts pour en être la compagne et <1 pour partager avec lui ses dangers et ses a malheurs'? Je ne l'ai pas su; et je me se- < rais trouvée bien plus heureuse d'étre appe- V lée partout la femme de Polyxéne banm', <« que d'étre appelée ici la sœur du tyran. >> Denys ne put refuser son admiration à une réponse si pleine de courage : et tous les Syracusains furent si charmés de la vertu de celte dame, qu'aprës que la tyrannie fut détruite, ils lui conservèrent pendant sa vie les mêmes honneurs, le même équipage et le même train de reine qu'elle avait auparavant; et qu'après sa mort tout le peuple accompagna son corps au tombeau, et honora ses funérailles par un concours extraordinaire.
Du célé des Carthaginois, la lace des affaires changea tout d'un coup. Ils avaient fait une
• Plut, la Dloo. pig. 966.
faute irréparable de ne pas attaquer Syracuse en arrivant, et de ne pas profiler 'de l'alarme que la vue de leur armée et de leur flotte, également formidables, y avait répandue. Ici la peste, qui Ait regardée comme une punition du ciel pour les temples qu'ils avaient pillés et les tombeaux qu'ils avaient démolis , ravagea en peu de temps leur armée. J'en ai marqué les étranges symptômes dans l'histoire des Carthaginois '. Pour surcroît de malheur., les Syracusains, avertis du triste étal où ils se trouvaient , les attaquèrent en même temps par terre et par mer dès avant le jour. La surprise, la frayeur, l'empressement même avec lequel ils se hâtaient de se mettre en état de défense, jetaientparmi eux le trouble et ta confusion. Us ne savaient de quel côté il fallait porter du secours , tout étant également en danger. Beaucoup de vaisseaux furent coiriég à fond, d'autres presque entièrement briséa, un plus grand nombre encore conaumés par les flammes. Les vieillards, les femmes, le.s enfants accouraient en foule sur les murs pour être témoins de cet affreux spectacle, et tendaient les mains vers le ciel, rendantgrloesaux dieux de l'éclatante protection qu'ils donnaient à leur ville. Le carnage fut horrible, et dans le camp, et hors du camp, et sur les vai»scaux. La nuit seule y mit fin.
Imilcon, réduit au désespoir, fil offrir sous main trois cent mille écus * à Denys pour qu'il lui pernUl d'emmener denuil ce qui lui restait de troupes et de vaisseaux. Le tyran, qui était bien aise de laisser aux Carthaginois quelque ressource pour tenir toujours ses sujets dans la crainte, lui accorda cette permission, mais seulement pour les citoyens de Carthage. 11 IMirlil donc de nuit, quatre jours après, avec quarante vaisseaux remplis de Carthaginois seulement, cl laissa tout le reste de ses troupes. Les Corinthiens, avertis par le bruit et le mouvement des galèrcis qu’imilcon prenait hi fuite, en donnèrent avis à Denys, qui fil semblant de n'eu avoir rien appris, et ordonna sur-le-champ qu'on les poursuivit. Mais, comme ils virent que l'exécution de ses ordres traînait en longueur, ils allèrent eux-mémes à la poursuite des ennemis, et coulèrent ù fond
* Tom. 1 {pag.OOdecoltcéüU.l
* Trois cents lalcnU ou 1 1j6 000 Or. E. D.
quelques -uns des vaisseaux de l’arrif regarde.
Uenys alors fil sortir ses troupes. Mais, avant leur arrivée, les Sirilien.s qui étaient au service des Carthaginois s’étaient retirés, prenant chacun la route de leur pays, Denys, ayant mis des gardes ù tous les pas.sages, marcha droit'au camp des ennemis, quoiqu'il fût encore nuit. Les barbares, qui se voyaient cruellement abandonnés et trahis par Imilcon et les Siciliens, perdent courage et s'enfuient. Les uns tombent entre les mains des soldats qu’on avait placés aux issues ; les autres, mettant bas les armes, demandent quartier. Il n’y eut que les Ibériens qui envoyèrent un héraut h Denys pour capituler, et il les incorpora dans scs gardes. Tout le reste fut fait prisonnier.
Tel fut le sort des Carliiaginois, qui montre, dit l'historien ', que l'humiliation suit de prés l’orgueil, et que ceux à qui leur puissance enlle trop le coeur sont bientôt forcés à reconnaître leur faiblesse. Ces flers vainqueurs, maîtres de presque toute la Sicile, qui comptaient déjà Syracuse à eux, et qui étaient d’abord entrés comme en triomphe dans le grand port, insultant aux Syracusains, en sortent maintenant de nuit couverts de honte, traînant avec eux les tristes débris et les restes malheureux de leur flotte et de leur armée, et réduits à craindre pour leur propre patrie. Imilcon, qui n’avait respecté ni l’asile sacré des temples, ni la sainteté inviolable des tombeaux, aprésavoir laissé dans le pays ennemi cent cinquante mille hommes sans sépulture, va périr misérablement dans Carthage, vengeant sur lui-mérac par sa mort le mépris qu’il a fait et des dieux et des hommes.
Denys, qui se déflait des étrangers qu'il avait auprès de lui, en écarta dix mille; et, sous prétexte de les récompenser, leur donna la ville des Léontins , qui en cfTet était une habitation très -commode , et un établissement très-avantageux. Il contia sa garde à d’autres étrangers •, et aux esclaves qu'il avait alTranchis. Il fit plusieurs tentatives dans la Sicile, et dans le pays voisin, surtout contre ceux de Ilhége. Les peuples d'Italie, se voyant en dan-
• Diod.SIc.
• Idrm. lib. It. pag. 30i-310.
ger, formèrent une puissante ligue pour arrêter scs conquêtes. Le succès fut assez égal de part et d’autre.
Ce fut à peu près dans ce temps-là que les Gaulois ', qui |)cu de mois auparavant avaient brûlé Rome, envoyèrent des députés à Denys pour faire alliance avec lui. Il était pour lors en Italie. La nouvelle qu’il reçut d’un grand armement des Carthaginois l’obligea de retourneren Sicile.
En effet, les Carthaginois, ayant mis sur pied une nombreuse armée sous la conduite de Magon, firent de nouveaux efforts, qui ne réussirent pas mieux que les premiers, et qui se terminèrent par un accommodement avec Denys.
11 attaqua de nouveau ceux de Rhégc*, et il y reçut d'abord un échec assez considérable. Mais, ayant remporté une grande victoire contre les Grecs d’Italie, dans laquelle il fit plus de dix raille prisonniers, il les renvoya tous, contre leur attente, libres et sans rançon, afin de détacher les peuples d’Italie des intérêts de ceux de Rhégc, et de dissiper une ligue puissante qui pouvait faircéchouersesdesseinscontrecetteville. Ainsi, ayant gagné parcette action de bonté et de générosité tous les habitants du pays, et d’ennemis qu'ils étaient les ayant rendus ses amis et ses alliés, il retourna contre Rhége. Il était fort animé contre cette, ville à cause du refus injurieux qu'elle avait fait de lui donner une épouse, et du la réponse insolente dont elle avait accompagné ce refus. Les assiégés, se voyant hors d’état de résister à la nombreuse armée de Denys, et n'espérant de sa part aucun quartier si la ville était prise d’assaut, parlèrent de capitulation. Il ne se rendit pas difficile. Il leur fit payer trois cent mille écus ', les obligea de lui livrer tous leurs vaisseaux, qui montaient au nombre de soixante et dix, et de lui remettre entre les mains cent otages : après quoi il leva le siège. Ce n’était pas par bonté et par clémence qu’il en usait ainsi, mais pour les perdre plus sûrement après les avoir affaiblis.
En effet, l’année suivante *, sous un faux
* Justin, iib. 20. cap. 5.
* An. M. 3615; av. I. C. 36». - Diod. Hb. 11. pog. 312,313.
* Trois cenU lalents.ss 1 156 000 fr. E. B.
« Diod. lib. ll.pag.317>320
Oigitt^cc^^Go
prétexte cl un reproche qu’il leur Dl d’avoir violé le traité, il les assiégea de nouveau avec toutes scs forces, après leur avoir renvoyé leurs otages. De part cl d’autre on fit des efforts extraordinaires. D'un côté le désir de la vengeance, de l'autre la crainte des plus cruels supplices, animaient les troupes. Celles de la ville avaient pour chef Phylon, homme brave et intrépide, que le danger rendait encore plus courageux. Il faisait de fréquentes cl de rudes sorties, dans l’une desquelles Denys reçut une blessure, dont il eut bien de la peine à se remettre. Le siège traînait en longueur, et avait déjà duré onze mois. Une cruelle famine réduisit la ville aux dernières extrémités. Le médimne ' de blé se vendait doux cent cinquante livres Après avoir consommé tout ce qui leur restait de chevaux cl de bétes de somme, ils furent réduits à se nourrir de cuirs et de peaux qu’ils faisaient bouillir, cl enfin à brouter l'herbe dans la campagne comme des bêles, ressource que Denys leur ôta bientôt, ayant fait manger par les chevaux tout ce qui restait de vert aux environs de la ville. Il fallut enfin céder à la nécessité. Us se rendirent à discrétion. Denys entra dans la ville, qu'il trouva pleine de cadavres. Ceux qui avaient survécu à la famine étaient moins des hommes que des squelettes. 11 fit plus de six mille prisonniers, qui furent conduits à Syracuse. Il renvoya libres ceux qui furent en étal de payer par tôle cinquante liv res et vendit les autres.
Denys fit tomber sur Phylon tout le poids de sa colère cl de sa vengeance. Il commença par faire précipiter son fils dans la mer. Le lendemain il fit attacher Phylon à l’exlrémilé des plus hautes machines, pour le donner en spectacle à toute l’armée ; cl. en cet étal, il lui fil dire que son fils avait été jeté dans la mer. « Il a été plus heureux que moi d’un jour, » répondit ce père infortuné. Knsuile il le promena dans toute la ville, le faisant battre à coups de verges, lui faisant essuyer mille outrages, et faisant crier par un héraut qu’on traitait ainsi ce perfide cl ce traître pour avoir
i Le mMimno v.'ibU sii boisseaux romains , et près de cinq dos uAUcs. =:=> Le mètliinnc > aut 52 litres. E. B.
• Cinq mines. =Onq mines alUfjnc-vvali’nl iTOTr. E. B.
» t ue mine, w ÜC fr K. B.
inspiré la rébellion à ceux de Rhége. « Ditcf « plutôt, s’écriait ce généreux défenseur de la U liberté, que la vue d’une mort prochaine K rendait encore plus intrépide ; dites que c’est a ainsi qu’on traite un fidèle citoyen pour I avoir refusé de livrer sa ville et sa patrie au a tyran. » Ce discours, ce spectacle tirait les larmes des yeux de tous les spectateurs , et même des soldats de Denys. 11 craignit que son prisonnier ne lui fôt enlevé avant qu’il eût assouvi sur lui sa vengeance, et sur-le-champ il le fit précipiter dans la mer.
g IV. — PASilON VIOLKNTB DE DeNTI POOl LA POÉStS.
RilFLEXIOriS St'R cr. GOCT du TTKAÜ. FLATTEEJES DBS
COCRTISAMS; GÊIVÈnECftB LIBBETÉ DE PuiLOXllKE.
Mobt de Dexts. Ses mauvaises qualités.
Dans un intervalle * que laissa à Denys son entreprise sur Rhége, ce prince, qui était avide de toute espèce de gloire, et qui se piquait de bel esprit, envoya à Olympie son frère Théaride pour y disputer en son nom le prix de la course des chariots, et celui de la poésie.
L’article que je commence à traiter ici, qui regarde le goftl, ou plutôt la passion de Denys pouf la poésie et les belles-lettres , étant un des traits qui le caractérisent le plus parliculiércmenl, et d’ailleurs se trouvant mélé de bien et de mal, demande, pour en juger équitablement, qu’on démêle ce que ce goût peut avoir de louable, et ce qui mérite aussi d’y être blAmé.-
J’en dis autant du caractère total de ce tyran , qui tempérait les vices de son ambition et de la tyrannie par beaucoup de grandes qualités qu’il n’est pas permis de dissimuler, la vérité de l’histoire demandant qu’on rende justice aux plus méchants, parce qu’ils ne sont pas méchants en tout. Nous avons vu en lui plusieurs traits dignes certainement de louange ; je ne parle ici que de ce qui regarde les mœurs: la douceur avec laquelle il souffrait la liberté du jeune Dion ; l’admiration qu’il témoigna de la réponse libre et généreuse que lui fit sa sœur Thesla à l’occasion de la fuite de son mari ; les manières gracieuses et populaires qu’il cul en plusieurs occasions pour les Syracusains ; la fiimiliarilé avec laquelle il conversait avec les
* Diwl. lih. ) pag. 318.
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moindres bourgeois , et même avec les ouvriers ; l’égalité qu'il gardait entre ses deux femmes, les égards et le respect qu’il avait pour elles : tout cela marque que Denjs avait plus d’équité, de modération, de bonté, de générosité, qu’on ne le pense ordinairement. Il n'est pas tyran comme Phalaris, comme Alexandre de Phére, comme Caligula , ou Néron , ou Caracalla.
Je reviens au gpût'de Denys pour lî poésie. Dans les intervalles que lui laissaient les affaires, il aimait à se délasser par le commerce des gens d’esprit, oLpar l’étude des arts et des sciences. En particulier il aimait à faire des vers, et s’exerçait à composer des poèmes , et surtout des tragédies. Jusque-lit cette pas.sion de Denys ne peut-elle pas être excusée par un endroit qui a certainement quelque cliose de louable : je veux dire par le goflt qu’il avait pour les belles-lettres, par l’estime qu’il témoignait des savants, par la pente qu’il avait h leur faire du bien, et par l’usagequ’il faisaitdc ses heures de loisir?Ne valait-il pas mieux qu’il les employât it exercer son esprit et i cultiver les sciences que de les employer à la bonne chère, à la danse, au spectacle, aux jeux , à des conversations frivoles, et à d’autres plaisirs encore plus pernicieux? C’est la réflexion sensée 'que fit Denys le jeune pendant qu’il était à Corinthe. Philippe de Macédoine, étant è table avec lui, se mit i parler tf un ton railleuret méprisant des odes et des tragédies que Denys, son père , avait laissées , et faisait semblant d’élre en peine en quel temps il avait pu trouver le loisir de les composer. Denys lui repartit brusquement et avec esprit ; Fous voi/d bien embarrasse. Il les composa aux Heures que vous et moi, et une infinité d'autres, qui nous en faisons tant accroire, passons à boire et à nous divertir.
Jules César et l’empereur Auguste ont cultivé la poésie et fait des tragédies ’. T.uculle avait songé à mettre en vers les mémoires de ses campagnes. On attribuait A Léiius et A Scipion, tous deux grands hommes de guerre, surtout le dernier, les comédies de Térence ; et ce bruit , répandu dans Rome, loin de nuire
< PiDMnTimoI.pag.2t3.
• Suel. in Ces. cap. 50; üi Aug. cap. 85. — Plut, io Lucuilo , pag. %9i.
A leur réputation , nu senit qu’A les faire encore estimer davantage.
Ces délassements, par eux-mémes, n’étaient donc point condamnables ; et le griftt pour la poésie, renfermé dans de justes bornes, ne méritait point d’étre blâmé. I.e ridicule de Denys n’était que dans ce. qu’il prétendait y exceller par-dessus tous les autres. Il ne pouvait souffrir en rien ni supérieur, ni concurrent. Parce qu’il avait seul la première autorité, il s’était aussi accoutumé A croire qu’il avait seul les premiers talents de l’esprit. En un mot, il était tyran en tout. Cet esprit de domination et d’empire, que lui donnait son rang, était une des causes de l’estime démesurée qu’il faisait de son propre mérite. Elle naissait aussi des applaudissements continuels de ses courtisans , et de ce concert uniforme de louanges de la part de tous ceux qui conspiraient A le tromper sur un article si flatteur. Et de quoi un grand, un ministre, un prince , toujours encensé ', toujours adoré, ne se croitil pas capable ? On sait que le cardinal de Richelieu, au milieu de ses grandes occupations, non-seulement composait des pièces de théâtre, mais qu’il se piquait aussi d’y exceller; et que sa jalousie sur ce point alla jusqu’A user d’autorité pour faire critiquer les pièces de ceux A qui le public , juge équitable et incorruptible sur ce point , donnait la préférence , sur lui.
Denys ne faisait pas réflexion qu’il y a des choses estimables en elles-mêmes, et qui font honneur aux particuliers, où il ne convient point A un prince de vouloir primer. J'ai déjà rapporté ailleurs la-leçon que Philippe, roi de Macédoine, fit A son flis Alexandre pour avoir marqué dans un repas trop d’habileté dans la musique. N’as-tu pas honte, lui dit-il, de chanter si bien? C’était une faute contre la bienséance de son rang. Si César et Auguste, en faisant des tragédies, s’étalent mis en tête d’égaler Sophocle, ou même de le surpasser, c’eût été pour eux un ridicule, et même une honte, que d’y primer. Pourquoi cela ? C’est qu’un prince, étant obligé par un devoir essentiel et indispensable do s’occuper sans ce.ssc
* Nihii est quod creOerc de se
Non poMU, qoum Uudatur diis »qiia potestas.
JgvE^fAt 4, V.7I).
dos vues générales du gouvernement, cl se trouvant elinrgé d’un détail infini d’aflàires particulières , qui retentissent toutes à lui comme nu centre, ne peut prendre les sciences que par délassement, et par de courts intervalles, qui ne lui donnent pas tout le loisir nécessaire pour y fxceller au-dessus de ceqx qui s’y donnent tout entiers, et qui en font leur unique étude. Ainsi, quand le public voit un prince qui affecte de primer en ces sortes de sciences, il est en droit de conclure qu’il néglige ses devoirs essentiels, et ce qu’il doit au bonlieurdc son peuple, pour se livrera une occupation qui consume inutilement son temps et l(>s forces de son esprit.
Il faut pourtant rendre celte justice à Denys, qu’on ne lui a jamais reproché que la poésie fait rendu moins actif cl moins appliqué à ses grandes affaires, ni qu’elle lui en ait jamais fait négliger aucune.
J’ai déjà dit que ce prince * dans un intervalle de paix, avait envoyé h Olyrapie son frère Tliéaride pour y disputer en son nom le prix de la course des chariots, et celui de la poésie. Quand il fut arrivé dans l'assemblée, lu beauté, aussi bien que le nombre des chars, et la magnificence des riches pavillons brodés d’or et d’argent, attirèrent les yeux cl l'admiration de tous les spectateurs. Les oreilles ne furent pas moins charmées quand on commença à lire les poémesde Denys. Il avait choisi pour faire celte lecture des hommes d’une voix pleine, sonore, agréable qui se faisaient entendre au loin et distinctement, et qui savaient donner du poids et du nombre aux vers qu’ils récitaient. On fut donc enlevé d’abord; et celle heureuse pro- , noncialion, soutenue avec tant d'art et d’agrément, en imposa à tous les auditeurs. Mais le charme cessa bientôt, et l’esprit ne fut pas longtemps la dupe des oreilles. On sentit tout le ridicule des vers. On eut honte d’y avoir applaudi. Les louanges et les applaudissements se changèrent en risées et en brocards pleins d’insultes. Le mépris et l’indignation allèrent jusqu’à mellrc en ]iièces les riches pavillons de l)enys. Lysias, le célèbre orateur, qui était
• DiwI. Iil>. U , pag. 3IR.
» Ce» lecteur» s'apiielaient
venu aux jeux olympiques pour y disputer le prix de l’éloquence, qu’il avait déjà remporté plusieurs fois, entreprit de prouver par un savant discours qu’il était contre f honneur de la Grèce, amie et protectrice de la liberté, d’admettre à la célébration des jeux sacrés un tyran impie qui ne songeait qu’à réduire les Grc*cs en servitude. 11 ne parait pas qu’on fU alors cet affront à Denys ; mais l’événement lui en tint lieu. Ses charrois, étant entrés dans la lice, ou furent emportés par une aveugle impétuosité au delà des bornes, ou se brisèrent tous les uns contre les autres. Pour comble de malheurs, la galère qui ramenait ceux que Denys avait envoyés pour assister aux jeux fut battue d’une rude tempête, et eut bien de la peine à regagner Syracuse. Quand les pilotes y furent arrivés, ils répandirent dans toute la ville, par haine et par mépris pour le tyran, que c’étaient ces mauvais poèmes qui avaient attiré et aux lecteurs, et aux coureurs, et à la galère même, tant de fâcheux accidents. Un si malheureux succès ne découragea point Denys, et ne lui fil rien rabattre de la haute opinion qu’il avait de sa verve poétique. Les flatteurs, dont sa cour était pleine, ne manquèreat pas de lui faire entendre qu’un tel déchaînement contre ses poèmes ne pouvait être que l'effet de l’envie, qui s’attache toujoursà ce qu’il y a de plus excellent; et que tôt ou lard ses envieux mêmes, forcés par l’évidence, rendraient justice à son mérite, et reconnaîtraient sa supériorité au-dessus de tous les autres poètes.
L’entêtement de Denys sur cet article est inconcevable '. Il était certainement grand homme de guerre et excellent capitaine ; mais il se flattait d’être encore meilleur poète, ^ il comptait que scs vers lui faisaient plus d’honneur que toutes scs victoires. Entreprendre de le détromper d’une opinion si avantageuse, outre qu’il n’y avait nulle espérance d’y réussir, c’eût été lui faire mal sa cour. Aussi tous les savants, tous les poètes, qui mangeaient en grand nombre à sa table, quand il leur lisait scs poèmes, paraissaient au dehors extasiés d’admiration. Jamais, selon eux, on n’avait rien vu de pareil. Tout était grand, tout était noble dans sa poésie : tout y était royal, ou, pour mieux dire, tout y était divin.
■ Ulod. lib IS.pag. 331
Dans loutc la troupe il ne s'en trouva qu'un seul qui ne se laissa point entraîner à ce torrent de louanges cl de llatleries : c’élait Philoiènc. Il avait grande rt'pulalion, et ciccllait dans la poésie dithyrambique. On raconte de lui un trait dont I.a Fontaine a bien su faire usage. Étant i la table de Denys, et voyant qu'on avait servi un très-petit poisson pour lui, et un monstre pour le roi, il s'avisa d'approcher de son oreille le poisson fretin. Interrogé pourquoi cette momerie : « C'est, dit-il,
Il que je voulais savoir certaines nouvelles du Il temps de Nèrée; mais ce jeune hdtc de la Il mer n’a pu me répondre. Le vôtre est plus Il vieux : il saura sans doute ce que je de- « mande. »
Denys, un jour, ayant lu à ce Philoxéneune pièce de vers, et l'ayant pressé de lui en dire son sentiment, il lui parla arec une entière franchise, et lui dit librement tout ce qu'il pensait. Le prince, qui n’élail pas accoutumé à ce langage, en fut très-blessé, et, attribuant une telle audace à la jalousie, ordonna qu'on le conduisit dans les carrières ; c'était la prison publique. Toute la cour, affligée et alarmée, s'intéressa pour le généreux prisonnier, et obtint sa délivrance. Il fut élargi le lendemain, et rentra dans tes bonnes grâces du prince.
Dans le repas que Denys donna ce jour-lé aux mêmes convives, qui fut comme le sceau de la réconciliation, et dans lequel la joie et la galté régnèrent plus que jamais, après qu'on eut fait bonne chère et longuement, le prince ne manqua pas de foire entrer parmi les propos de table ses vers, qui en faisaient le sujet lu plus ordinaire. Il choisit surtout certains morceaux qu’il avait travaillés avec grand soin, qu’il regardait comme ses chefs-d’œuvre, et qu'il ne pouvait lire sans une sensible complaisance et sans une vraie satisfaction de luiméme. Mais, pour mettre le comble é sa joie, il avait besoin du suffrage et de l'approbation de Philoxéne, dont il faisait d'autant plus de cas qu’il n’avait pas coutume de les prodiguer ' comme les autres. Ce qui s’était pas^ la veille était une bonne leçon pour ce poète. Denys lui demanda donc ce qu’il pensait des vers qu’il venait de lire. Philoxéne ne se déconcerta jiuint, et, sans lui répondre un mot, se tour-
nant vers ses gardes qui étaient autour de la table, il dit d’un ton sérieux mêle de gatté. Qu'on me remène aux Carrières. Le prince sentit tout le sel et toute la Pmesse de celte ingénue plaisanterie ', et il ne sentit que cela. Ce qu’elle avait de spirituel émoussa la pointe d’une liberté qui, dans un autre temps, l'aurait piqué et offensé vivement. Ici il ne fil qu’en rire, et ne lui en sut |M>inl du tout mauvais gré.
Il n’en usa pas de même à l’occasion d’une mauvaise plaisanterie d'Antiphon', qui, aussi, était d'un genre bien différent, et portail d’un esprit violent et brutal. Le prince, dans une conversation, demanda quelle était la meilleure espèce d'airain. Chacun ayant dit son avis, Anliphon répondit que c'était celle dont on avait fait les statues d'Harmodius et d’Aristogiton ’. Ce bon mol, s'il fout l’appeler ainsi, lui coûta la vie.
Les amis de Philoxéne, craignant que sa trop grande liberté n’eût aussi pour lui des suites funestes, lui parlèrent sérieusement, et lui représentèrent que ceux qui ont é vivre avec les princes doivent parler leur langage; qu'ils veulent qu’on leur dise des choses agréables ; que quiconque ne sait point dissimuler n’est point propre é la cour ; que les gr.'lces et les libéralités dont Denys les comblait méritaient bien qu’on les aedictât par quelque complaisance; qu’en un mot, avec sa liberté véridique, il courait risque de perdre non-seulement sa fortune, mais la vio. Philoxéne leur dit qu’il profilerait de leur avis, et qn','i l’avenir il donnerait à ses réponses un tour qui, sans blesser la vérité, salisfi’rail le prince.
En effet, quelque temps après, Denys leur ayant lu une pièce qu’il avait compos<'!e sur un sujet fort triste cl fort lugubre, on il fallait exciter la compassion et faire couler les larmes des yenxdesaudileurs.ils’adressa cncorcàPhiloxène , et lui demanda ce qu'il pensait de ces vers. Celui-ci, pour lui répondre, se scrvitd'un
* Totî fiiv Sttt riv ïÿr^«7rïÀi«v Twv/é/wv utioiû^
Ato>vcrt9f , ivi'/y.s fr.v irceop/iffiav, roû
Tf,V i^^XvVOVTO».
* Plut, in Moral, pag. 78 et 83.
> Ils avaient enlrepri» de délivrer Aibénca de la tyrar.> nie de» Pisistrolidc».
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mol ' qui, dans la langue grecque, a deux sens: dans l’un, il signifle des choses lugubres, touchantes, propres à émouvoir la pitié et à inspirer des sentiments de compassion ;
' dans l'autre, il marque quelque chose de fort mauvais, de très-déreclucux, de pitoyable, de misérable, üenys, qui était plein d'estime pour ses vers, et qui ne croyait pas qu’on pût penser autrement que lui, prit ce mot dans le sens qui lui était favorable, et fut fort content de Philoïène : les autres ne s'y trompèrent pas, et l'enlcndircnl dans le vrai sens, mais sans s'expliquer.
Bien n'était capable de guérir sa folie par rapport à la versilication Il parait, par Diodore de Sicile , qu’ayant envoyé une seconde fois à Olympie des poèmes de sa façon, il y essuya les mêmes risées cl le même aiTront qu'auparavanl. Celle nouvelle, qu'on ne put lui cacher, le jeta dans une noire mélancolie qui ne le quittait point, et qui se changea bientôt en une espèce de fureur et de frénésie. A l’entendre, l'envie et la jalousie, toujours ennemiesdu vrai mérite, lui faisaient une cruelle ‘ guerre. Tout le monde conspirait contre lui pour ruiner sa réputation. Il accusait ses meilleurs amis d'élre entrés dans ce complot; il en fit mourir plusieurs sous de vains prétextes, en exila d’autres, parmi lesquels étaient Leptine son frère, et Phitiste , qui lui avait rendu de si grands services, et à qui il était redevable de sa puissance. Us se retirèrent à Thurium, en Italie, d’oü ils furent rappelés quelque lemiMt après , et rétablis dans tous leurs biens et dans leur ancienne faveur : Leptine même épousa la fille de Denys.
Pour le tirer de la mélancolie que lui causait le mauvais succès de ses vers il lui fallait de l’occupation : les guerres et les bêtiments qu'il entreprit lui un donnèrent. Il songea à établir de puissantes colonies dans la partie de l'Italie qui est située sur la mer Adriatique et qui regarde l'Epire, afin d’avoir une retraite assurée pour sa flotte quand il tournerait ses
' Ot'xT^â. >otrc mot pitfiÿablt répond on t|uclquc chose au grec. (Ic]i€nt!3nt des verspiloÿables ne stgtüncnl que de méchants vers. Pcut-èlre que , des vert qui font pitié, lenttrall mieui lequivixiue du grec.
* Uio'l. Uh. 15. iMig. 332.
3 rdg.330. 337.
forces de ce côté-là, et, dans cells vue, il fit alliance avec les lllyriens, et rétaldit Alcéte , roi dus Molosses, dans ses états. Son principal dessein était d'attaquer l'Épire, et de se rendre maître des trésors immenses amassés depuis plusieurs siècles dans le temple île Delphes. En attendant qu'il pût former celle entreprise, qui demandait de grands préparatifs, il sembla vouloir comme s'essayer dans une autre du même genre, mais d'une plus facile exécution. Ayant fait une irruption subite dans la Toscane, sous prétexte de donner la chasse aux pirates, il pilla un temple fort riche qui était dans le faubourg d'une ville de ce pays, nommée Agil- Ic, et on lira plus de quatre millions cinq cent mille livres', llavail besoin d’argent pour subvenir aux dépenses considérables qu'il faisait à Syracuse, tant pour fortifier le port el le mettre en état de contenir à l’aise deux cents galères , que pour environner toute la ville de bons murs, construire des temples magnifiques, cl bâtirun lieu d'exercices prés de la rivière d’Anape.
Il forma dans le même temps le dessein de chasser cniiéremeul de la Sicile ’ les Carthaginois. L'ne première victoire qu’il remporta le mil presque en état d’y réussir; mais la perte d’une seconde bataille, où son frère Leptine fut tué, ruina toutes ses espérances, et l’obligea de faire un traité )>ar lequel il cédait quelques places aux Carthaginois, et leur payait de grosses sommes pour dédommagement des frais de la guerre. Une nouvelle entreprise qu'il fil contre eux , quelques années après , pour profiter du ravage que la peste avait causé à Carthage, ne lui réussit pas mieux.
Une autre victoire d’un genre bien différent, mais qui ne lui tenait pas moins au cœur * , le dédommagea, ou du moins le consola des malheureux succès qu'il avait eus du côté des armes. Il avait fait représenter à Athènes une tragédie dans la célébré fête de Bacchus, pour y disputer le prix ; cl il fut déclaré v ainqueur. Ce succès chez les Athénien^ , qui étaient les meilleurs connaisseurs en ce genre, semble
• Quinze rptils lalenU. = Quinze ccnls laleiiU eubolques vaudr, -lient 5 77H INiO tr. K. B.
» IViud. lib. 1.S, |UI|Z. 33S-Sta. el USt. - HM. de» Car- Ih.vzin. tom. 1 [Itss. OU (le celte rd.].
V l)iod. |Mg. 3Bt , ;ISÛ.
Di.; : - . by Coojçle
marquer que la poésie de Denys n'éloirpas si mauvaise ni si pitoyable ; et il se peu! bien faire que l'aversion des Grecs pour tout ce qui venait d’un tyran inllua pour beaucoup dans l’improbation qu’on donna à scs vers aux jeux olympiques. Quoi qu’il en soit , Denys reçut celte nouvelle avec des transports de joie qui ne peuvent s’exprimer. On en rendit aux dieux de publiques actions de gréces , et à peine les temples suflircnt-ils au concours du ]>euple. Toute la ville fut en festins cl en réjouissances, et le prince régala tous ses amis avec une magniflcenceeilraordinaire. Content de lui-même au delà de ce qu’on peut dire, et se croyant au comble de la gloire , il faisait les honneurs de la table avec une gaîté et une aisance, et en même temps avec une grâce et une noblesse qui charmaient tout le monde. Il Invitait les convives à boire et à manger, encore plus par son exemple que par ses paroles ; et il poussa les choses si loin, qu’au sortir du repas il fut saisi de violeijtcs douleurs causées par une indigestion, dont on prévit bien dés lors les suites.
Denys avait eu trois enfants de sa femme Doris ‘ , et quatre de sa femme Aristomaque, dont il y avait deux filles , l’une appelée Sophrosyne, et l'autre nommée Arête. Sophrosine fut mariée à son fils aîné, le jeune Denys, qu’il avait eu de sa femme Locricnne; et Arête épousa son frère Théaride. Celui-ci étant venu à mourir. Dion épousa sa veuve Arête, qui était sa nièce.
Comme il parut que la maladie de Denys ne laissait aucune es^rance. Dion prit sur Ihi de lui parler des enfants qu’il avait eus d’Aristomaque, qui étaient ses beaux-frères et scs neveux, et de lui insinuer qu’il était juste de préférer les fils de sa femme Syracusaine à ceux de rétrangère. Mais les médecins , voulant faire leur cour au jeune Denys, fils de la Locrienne, destiné au trône, ne lui en laissèrent pas le temps ; car, le prince ayant demandé qu’on lui donnât un remède pour le faire dormir, ils lui en donnèrent un si tort, qu’ils assoupirent tous ses sens, et firent succéder la mort au sommeil sans aucun milieu. 11 avait régné trente-huit ans.
• Pl'jl. In Dion. pag. OtO.
Ce prince avait cerlaiiiemctil de grandes qualités du côté de la politique et de la science militaire ; et il en avait eu besoin pour s’élever, comme il l'avait fait, d’une basse condilion à un si haut rang. Après avoir conservé la souveraineté pendant trente-huit ans, il la remit tranquillement à celui de scs enfants qu'il lui plut de choisir; et il l’avait établie sur dus fondements si solides, que ce fils, malgré son peu de rapacité pour gouverner, la conserva pendant douze ans ; or tout cela ne se peut exécuter que parmi grand fondsde mérite. .Mais quelles qualités pcuvent'jamais couvrir les vices qui le rendirent l’objet de la haine de ses sujets : une ambition qui ne connaissait ni bornes, ni lois; une avarice qui n’épargnait pas les lieux les plus sacrés; une cruauté qui souvent n’épargnait pas ses plus proches; enfin une impiété ouverte et déclarée, qiù ne reconnaissait la Divinité que pour lui insulter?
Comme il rclournail à Syracuse ' avec un vent Irés-favorablc, après avoir pillé à l.ocres le temple de Proserpine ; Toi/fi-voiis, dit-il à ses amis avec un ris moqueur, comment les dieux immortels favorisent la navigation des sacrile:ges ?
Ayant besoin d’argent pour faire la guerre contre leaGartliaginois, il pilla un temple de Jupiter, et ôta ù ce dieu un manteau d’or massif. qui était un ornement que lui avait donné le tyran Hiéron , de scs prises sur les Carlbaginois. lien plaisanta même, disant qu’un manteau d’or était bien pesant en été, et bien froid en hiver ; et il lui en fit jeter sur les épaules un de laine, qui serait bon, disait-il, pour toutes les saisons.
Une autre fois il fit ôter à Esculape d’Épidaure sa barbe d’or, sous prétexte qu’il ne convenait pas au fils d'avoir de la barbe, puisque le père’ n’en avait point.
Il fil aussi eidcver de tous les temples les tables d’argent; et comme on y avait mis, suivant l’ancien usage de la Grèce, aux bo.ns dieux , il voulait , disait-il , profiler de leur bonté.
Pour ce qui est des petites Victoires, des coupes et des couronnes d’or que les statues tenaient à la main, il les emportait sans fa;cn,
* Cic, deNnl. Dcor. Itb. 15, n. 83, M
* On pclgiiait AfHiÜOD Mns barbe.
disant que ce n'^lail point les prendre , mais seulement les recevoir, et qu'il y avait do la folie, demandant sans cessedcs biens au\ dieui, de les refuser lorsqu’ils ôtendaient cuj-mémes la main pour nous donner. Ces d^’pouilles furent portées par son ordre au marché , et vendues il l'encan ; puis, en ayant louché l’argent, il Ql publier que tous ceux qui auraient chez eux des choses tirées des lieux saints, eussent é les restituer toutes, dans le temps prescrit, aux lemplesd’où elles venaient. C’est ainsi qu’à l’impiélé envers les dieux il ajouta l’injustice envers les hommes.
Les précautions étonnantes ' que Denys jugeait nécessaires pour mettre sa vie en sûreté nous marquent à quelles inquiétudes et à quelles frayeurs if était livré. Il était obligé de porter sous sa robe une cuirasse d airain. Il ne haranguait son peuple que du haut d’une tour, et croyait se rendre invulnérable en se rendant inaccessible. N’osant se fier à aucun de ses amis ni de ses proches, il se faisait garder par des étrangers et des esclaves, et sortait le plus rarement qu’il pouvait, la crainte l’obligeant de se condamner lui-même à une espèce de prison. Ces précautions extraordinaires regardent sans doute certains temps de son régne, où de fréquentes conspirations formées contre lui le rendaient plus timide et plus soupçonneux ; car, dans d’autres temps, nous avons vu qu’il conversait assez librement avec le peuple, et se rendait accessible jusqu’à la familiarité. Dans ces jours de nuages et de crainte, il croyait voir toutes les mains armées contre lui. Une parole échappée à son barbier *, qui se vanta, en plaisantant, de porter toutes les semaines le rasoir à la gorge du tyran, lui coûta la vie. Depuis ce temps-là, pour ne plus abandonner sa tête et sa vie à la main d’un barbier, H chargea scs filles, encore très-jeunes, de ce vil ministère; et, quand elles furent plus Agées, il leur Ata des mains les ciseaux et le rasoir, et leur apprit à lui brûler la barbe et les cheveux avec des coquilles de noix; et enfin il fut réduit à SC rendre lui-méme ce service , n’osant plus apparemment se fier à ses propres filles. Il n’aUait jamais de nuit dans la chambre de
* Cte. Tuscul. Quæ»C. Itb. 5, n. ST-CJ.
■ PlvV rf« C^rrul. p.ns. j06.
ses femmes sans avoir fuit fouiller partout auparavant avec grand soin'. Le lit était environné d’un fossé très-large et très-profond , avec un petit pont-levis qui en ouvrait le passage. Après avoir bien fermé et bien verrouillé les portes de sa chambre, il levait ce pont-levis, afin de pouvoir dormiren sûreté. Ni son frère, ni son fils môme, n’entraient dans sa chambre sans avoir changé d’habits’, et sans avoir été visités par les gardes. Est-ce régner, est-ce vivre , que de passer ainsi scs jours dans des frayeurs continuelles?
Au milieu de toute sa grandeur, dans lé sein des richesses cl des délices , pendant un régne de près de quarante ans , malgré ses largesses et scs profusions, il n’avait pu se faire un seul ami. 11 ne vivait qu’au milieu d’esclaves tremblants cl de lâches flaltcurs ; et il n’avait jamais goûté la douceur d’aimer et d’être aimé, ni les charmes d’une société sincère et d’une confiance réciproque. 11 l’avoua lui-méme ingénument en une occasion qui mérite d’être rapportée.
Damon et Pythas, tous deux élevés dans les principes de lo secte de Pythagore’ , et liés ensemble par les nœuds sacrés d’une étroite aroitiô , s’étaient juré l’un à l’autre une fidélité inviolable. Elle fut mise à une rude épreuve. L’un d’eux, condamné à mort par Denys lo tyran, demanda par grAcc qu’il lui fût permis de faire un voyage dans sa patrie pour y régler ses affaires, avec promesse de revenir dans un certain temps ; et l’autre s’offrit généreusement pour caution. Les courtisans, et Denys surtout , attendaient avec impatience quelle serait l’issue d’une aventure si extraordinaire et si délicate. Le jour marqué approchant , comme fine revenait point, chacun blâmait le zèle imprudent et téméraire de celui qui l’avait cautionné. Celui-ci, loin de témoigner aucune crainte ni aucune inquiétude, répondait, avec un visage tranquille et d’un ton affirmatif, qu’il était sûr que son ami reviendrait ; et en effet il arriva nu jour et à l’heure marqués. Le tyran , ravi en admiration d’une si rare fidélité, etattendri à la vue d’une si aimable
* Clc. Ofllc. lib. 2, n. 25.
* IMut. iii vUa Dion, pag. i)61.
» Cic. dcODk. IU>. 3. n. - Val. 5i*i. lib. 4, câp. 7.
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' union, lui acronla la vie, cl leur dematula par I grâce il’flrc admis en tiers dans leur amilié. ' Il marqua dans une autre occasion, avec une [ pareille ingt^nuilé ' , ce qu’il pensait lui-mOmc ' de son étal. Un de ses courtisans, nomm^ l)a- ' moclès, vantait tous les jours avec une espèce ' d'eitase scs ricliesscs, sa grandeur, le nombre ' de ses troupes , rétemluc de sa domination, la I magninccnce de ses palais, et l'abondance unii vcrselle de toutes sortes de biens et de plaisirs i où il vivait , ne cessant de répéter que jamais personne n’avait été plus heureux. « Puisque ' « vous pensez ainsi, lui dit un jour le tyran,
I O voulez - vous goûter vous - même de mon I « bonlieurclen faire épreuve?» L’offrcesl ac- I copiée avec joie. On place Damoclès sur un lit I d’or, couvert de lapis le plus richement brodés. Les buffets étaient remplis de vasesd’or cl I d’argent. Dt's esclaves d'une rare beauté , cl vêtus magnifiquement, fenvironnaicnl, attentifs pour le servir au moindre signal qu'il donnait. On n’avait point épargné les essences les plus exquises, ni les parfums les plus délicats. La table était servie à proportion. Damoclès nageait dans la joie, et sc regardait comme i’bomme du monde le plus heureux. Il aperçoit malheureusement, en levant les yeux , la pointe d'une épée suspendue sur sa tète, et qui ne tenait au plancher qu’avec un crin de clie- •val. Dans le moment même , une sueur froide le saisit ; tout disparaît 6 ses yeux ; il ne voit que l’épée, cl ne sent que son danger. Pénétré de frayeur, il demande qu'on le laisse aller, et déclare qu’il ne veut plus être heureux. Image bien naïve de la vie d’un tyran! Celui dont nous parlons avait régné , comme je l’ai déjà dit, pendant f espace de trente- huit ans.