HI
r^us«i , les Macédoniens , alarmés du péril qu’il avait couru et tonte l’armée en sa personne, ordonnèrent, conformément aux coutumes de leur pays,que le roi n'irait plus à la chasseà pied, et sans avoir quelques-uns des grands et de ses officiers avec lui. Ils savaient qu’un roi n’est point à lui, mais i ses peuples ; qu’il doit se ménager pour eux , et réserver son courage pour d’autres périls ; et que la gloire de passer pour habile k tuer des bétes, peu digne d’un grand prince, ne doit point être achetée si cher.
De là il revint à Maracande , où il apaisa quelques mouvements qui s’étaient élevés dans le pays. Artabaze l’ayant prié de le décharger du gouvernement de cette province à cause de son grand âge , il en pourvut Clitus. C’était un vieil officier de Philippe , et qui s’était signalé en beaucoup de rencontres. Ce fut lui qui , à la bataille du Granique, comme Alexandre combattait la tète nue, et que Rosace avait déjà le bras levé pour le frapper par derrière , couvrit le roi de son bouclier , et abattit la main du barbare. Sa sœur Uellanice avait nourri Alexandre, qui ne l’aimait pas moins que sa propre mère. Comme, pour toutes ces raisoas , il considérait fort Clitus , il lui confia une des provinces les plus importantes de son empire , avec ordre de partir dès le lendemain.
Avant son départ , il fut convié le soir à un festin, où le roi après avoir beaucoup bu, se mit à célébrer ses propres exploits , sans garder aucune mesure dans les louanges qu'il se donnait à hii-mème, jusqu’à se rendre insupportable à ceux mêmes qui savaient qu'il disait la vérité. Les plus âgés néanmoins se turent , jusqu’à ce qu'ayant commencé à rabaisser les actions guerrières de Philippe, il se vanta « que a la fameuse victoire de Cbéronée était son « ouvrage, et que la gloire de cette célèbre • journée lui avait été ravie par la malignité et « la jalousie de sou père : qu’en la séditiim * O survenue entre les Macédoniens et les Grecs < soudoyés , Philippe , aflinibli de la blessure « qu’il avait reçue dans ce tumulte, s’était
■ ■ In quo r«i , quiiin mallo incilolSMl rocro, tmmidi- « cal csUmaior lui . celebrarc qns genont CffipU ; grirls « elltm coruin tarlbui qui leaUebaol >era memoriri. > iQ. COBT.)
• Il R'eit point porM >H1e«ri de celle sédIHon.
« couché par terre , et ii avait point trouvé de a meilleur expédient pour sc sauver que de « faire le mort : qn'alors il l’avait couvert de « son bouclier, et tué de sa main ceux qui « voulaient se jeter sur lui ; mais que son père « n’ava'it jamais pu sc résoudre à l’avouer 0 franchement, comme ayant regret de dc- « voir la vie à son fils ; qu’en la guerre contre « les Illyriens , il avait tout fait lui sent , Phi- « lippe ne s’y étant point trouvé, et n'ayant « rien su de la défaite des ennemis que par «t ses lettres : que ceux-là étaient dignes de « louange , non pas qui s’allaient faire initier « aux mystères ‘ des Samolhraces lorsqu’il « fallait mettre à feu et à sang toute l’Asie ,
O mais qui , par la grandeur de leurs exploits,
< avaient surpassé la créance des hommes. «
Ces discours, et d’autres pareils, faisaient
beaucoup de plaisir à la jeunesse , mais blessaient vivement ceux qui étaient plus âgés , surtout à cause de Philippe , sons lequel ils avaient longtemps porté les armes. CKtus, qui était aussi échauffé par le vin , se tournant vers ceux qui étaient au-dessous de lui à table , leur rapporta un passage d’Euripide*, de telle sorte que le roi pouvait plutét ouTr le son de sa voix que les paroles. Le sens de ce passage était, « que les Grecs avaient eu grand fort d’ordona ner qu’aux inscriptions des trophées on met-
< trait seulement le nom des rois, parce que
< c'était dérober à de vaillants hommes la ( gloire qu’Qs avaient acquise au prix de leur
< sang’. B Le roi , se doutant bien qu’il lui était échappé quelque chose de désobligeant, demanda à ceux qui étaient les plus proches ce qu’il avait dit. Comme personne ne répondait , Clitus , haussant la voix peu à peu , se mit à raconter les actions et les guerres de Philippe dans la Grèce, les préférant à tout ce qui se faisait alors ; ce qui excita une grande dispute entre les jeunes gens et les vieux. Quelque peine que le roi sentit intérieurement, il dissimula d’abord en se faisant violence , et
• Le< générani , mnt qua <>• PBUIr poo> lori expMii>ons. iTBleot coQlomeUe le blrc Inliierdaiia coiniytlSret, el d'oUHr de< ucrifices «u dieux qui y préddaicni. Apparemmenl que Pblllppe •vait obaervd ceua cérémonie , qui peut-éire avait retardé quelque enlrepctie.
* Dani AudromaquetT. eat-eOT].
X « Aiieoo eulm Mngnine partam glorlaro lelerelpi. a
it
punit écouter patiemment tout ce que disait Clitus à son désavantage, li semblait même même qu’il aurait encore retenu son emportement , si Clitus en fut demeuré là. Mais celuici, poussant toujours riusolence plus loin, comme s’il eût pris à tâche d’irriter le roi et de lui insulter, en vint jusqu’à prendre ouvertement la défense de Parménion, et jusqu’à soutenir que la ruine de Thébes n’était rien en comparaison de la victoire de Philippe sur les Athéniens , et que les vieux capitaines macédoniens , quoiqu’ils eussent été quelquefois malheureux , valaient beaucoup mieux que ceux qui avaient la témérité de les décrier.
Alexandre lui ayant dit, sur cela, qu’il plaidait sa propre cause en appelant la lâcheté un malheur, Clitus se lève , et, les yeux bouffis de vin et de colère, « C’est pourtant cette <i main , lui dit-il en étendant le bras , qui a VOUS sauva la vie à la bataille du Granique : < c’est par le sang et les blessures de ces Matt cédoniens taxés de lâcheté, que vous éh» « devenu si grand ; mais la lin tragique de a Pnrroénion nous apprend quelle récompense Cl eux et moi nous devons attendre de nos série vices. » Ce dernier reproche piqna jusqu’au vif Alexandre; il se retint pourtant encore, et se contenta d’ordonner à Clitus de sortir de sa table, alla raison, dit Clitus en se levant, de a ne vouloir point souffrir à sa table des homa mes libres, qui ne savent dire que la vérité. Il « fera bien de passer sa vie avec des barbares a et des esclaves , qui adoreront volontiers sa a ceinture persienne et sa robe blanche. i> Le roi ne fut plus maître de sa colère , et, s’étant jeté sur la javeline de l’un de ses gardes, il en aurait percé sur-le-champ Clitus, si d'un cété les courtisans nel’avaient retenu, et si del’autre les amis de Clitus ne l’avaient poussé arec grande peine hors de la salle. Mais il y rentra incontinent par une autre porte en chantant avec insolence des vers injurieux au prince , qui , le voyant près de lui , le perça de sa javeline , et le renversa mort par terre en lui disant ces paroi» : Va - t'en maintenant trouver Philippt, Parmétùon et Allale.
La colère du roi étant comme éteinte tout à coup dans le sang de CHtns , son crime alors se montra à lui avec toute son énormité et toute sa noirceur. U avait tué un homme qui , à la
vérité, avait abusé de sa patience, mais qui jusque-là avait été un fidèle serviteur, et qui, bien que ce prince eût honte de l’avouer, lui avait sauvé la vie. Il venait de faire l’oflire abominable de bourreau eu punissant par un meurtre horrible des paroles indiscrètes , qui pouvaient être imputées au vin.Cumraent oserait-il paraitre devant la sœur do Clitus , sa nourrice, et lui présenter une main souillée du sang de son frère? Ne pouvant soutenir ces tristes réflexions , il se jette sur le corps de sou ami, en arrache la javeline, et s'en serait percé lui-méroe ,si les gardes, étant promptement accourus, ne lui eussent saisi les mains, cl ne l’eussent emporté par force dans sa chambre.
' 11 passa toute la nuit et le jour suivant à fondre en larmes. Après qu’il eut épuisé tontes ses forces à gémir et à se lamenter, il demeura sans voix, edendu par terre , poussant seulement de temps en temps de profonds soupirs. Ses amis, qui craignaient les suites de ce silence, entrèrent par forcc'dans sa chambre. Il ne fit pas grande attention à ce que tous les autres lui dirent pour le consoler : mais , le devin Aristandre l’ayant fait souvenir d’un songe où il avait cm voir Clitus en robe noire assis à sa table, et lui ayant fait entendre que tout ce qui venait d’arriver était réglé de toute éternité par le destin, et par conséquent inévitable, il pamt un peu soulagé. A ce devin succédèrent deux philosophes, Callisthène et Anaxarque. Le premier l’aborda doucement , et essaya de se rendre maître de sa douleur en s’insinuant peu à peu dans son esprit, en léchant de le rappeler à Ini-mème par des réflexions solides et tirées du fond de la philosophie, et évitant avec soin tout ce qui pouvait renouveler son affliction et aigrir une plaie encore toute saignante, et qui demandait d’étre traitée avec une extrême délicatesse. Anaxarque ne garda pas tant de mesure. Il se mit à crier dès l’entrée : C*uoi’/ est-ce !à cet Alexandre sur gui toute la terre a les yeux ouverts? Hé! le voilà étendu sur le plancher, fondant ' en larmes comme un cil esclave! Ignore-t-il donc qu’il est la loi suprême de ses sujets, et qu’il n’a vaincu que pour être seigneur et mailre, et nullement pour se soumellre à une vaine opinion? Le roi avait résolu de se lais-
Siïü «U*»
ser mourir. Scs ama eurent bien de la peine à te faire consentir à prendre de lu nourriture. Les .Macédoniens déelarùruut, par un décret, que Clitus avait été tué avec justice. Le philosophe Anaxarque avait donné lieu à ce décret eu soutenaut que la volonté des princes est la lui souveraine du l’état. Faibles ressources contre tes cris d'une couKience justement alarmée , que tes Qatteries et tes faux raisonnements ne sont point capables de faire taire !
La faute de Clitus était grande, et ne peut s'excuser. Il était, à la vérité, de sou devoir de ne prendre aucune part h des discours qui tendaient à nétrir la gloire de Philippe, son bienfaiteur, et de mar<|uer son improbation par un morne et modc'ste silence. 11 pouvait même peut-être rendre i son mérite un témoignage iavorabte, pourvu que ce fût avec retenue et sagesse. Si une telle modération avait mal réussi , il aurait été é plaindre, mais il ne se serait pas rendu criminel. Mais en venir à des reproches injurieux et sanglants, c'est ignorer ce qui est dû à la personne sacrée des rois, par rapport auxquels , malgré les injustices et les viotences qu'ils pourraient commettre, nonsenlement toute parole de mépris et d'insulte est interdite, mais encore toute parole peu respectueuse et peu mesurée, parce qu'ils tiennent h notre égard la place de Uieu même.
Il faut pourtant avouer que la circonstance du repas dimiuu<! beaucoup ou du moins couvre un peu la bnite du Clitus. Quand un prince appelle un sujet à sa table, qu'il l'associe à sa débauche , que lui-même l’excite A boire , il semble que 1e prince oublie qu’il est te maître, et qu'il consent que les conviés l'oublient aussi ; qu’il autorise en quelque sorte les libertés, k>s fimiliarités, les saillies que te vin inspire orilinairement : et, s’il trouve mauvais qu'un suiet s’égale ll lui , il doit s’eu prendre A luimême, qui, 1e premier, s'est égalé te sujet. Lue faute commise dans ces circonstances est toujours faute ; mais elle ne mérite pas d'être lavée dans te sang du coupable.
Qnel(|u’un compare au foudre ' la colère, quand elle se trouve unie ù la puissance. En effet, quel ravage alors ne causc-b-clte point !
I < Fulincn nt uhl cain babllal irtcunilM. »
(Poil. Sva.)
Que sera-ce donc si l’on y joint encore l’ivresse? On le voit dans Alexandre. Quel malheur pour ce prince de n'avoir pas travaillé de bonne heure A vaincre ces deux défauts , et même d’y avoir été fortifié par l'exemple de l’un de ses gouverneurs ' ! car on prétend qu'ils furent une suite de son éducation. Quoi de plus bas, et de plus indigne d'un roi, que l’excès du vin? Quoi de plus funeste et de jilus meurtrier que l’emporU-mont de la colère? Alexandre vainqueur de tant de peuples • succomba A CCS deux vices, qui ternirent toute la gloire de scs belles actions. C’est, dit Sénèque, qu’il avait plus travaillé à vaincre les autres qu'à se vaincre soi-môme, ne sachant pas que te plus grand et le plus glorieux de tous les empires est celui que l’on prend sur scs passions.
Alexandre, après avoir séjourné dix jours à Maracandc pour reprendre scs esprits et rassurer sa contenance, passa dans la Xénippe, qui est une province frontière de la Sejihie , où s’étalent retirés quelques rebelles, qu’il soumit, et A qui il pardonna. De là il vint avec son armée au Boc-Choriène, dont Sysimëthrc était gouverneur. L’accès en paraissait impraticable. II vint pourtant à bout d’en approcher, après avoir souffert des peines infinies , et par l’eutrcreisc d’Oxyartc, prince de la même nation, quis’etait attaché à Alexandre, il engagea Sysimèthre à se rendre. Le roi lui laissa te gouvernement de cette place, et lui fit espérer de grands avantages, s’il demeurait fidèle.
11 avait rilsolu d’attaquer les Dahes, parce qu’il savait que Spilaraène, 1c chef des rebelles, s’y était retiré, ^u bonheur ordinaire lui en épargna la peine. La femme de ce barbare nu pouvant plus soutenir la vie errante et malheureuse que son mari lui faisait mener , et l’ayant pressé inutilement A plusieurs reprises de se rendre au vainqueur, clic l’égorgea peu daiitla nuit, et, toute couverte de saug, elh
I « ?(ec mlDÙs error eorsm noc«t moiibus : fi qaidem m Lconidaf. Aleundrl p«dAgoguf . uià BAb^ionio l>io- « gen« iTfditur. quibiudAm euro flliU iinbuil. qu« robu»*-
« lum quoqueetiam rouirnum regem ab UUinsUtuUoDO
« pueriii iunt prosecula. (Qi’üviit. tib. 1, cap. 1)
■ « Tictor tôt regum atqac populorura ir» «uccubull; Id « etiim egeral » ut omnia ptitUu haberet in potesUte • « quainaOeftus...linperare »iUi, maximum im|)criunieat.n (Sa?(. £>1*/. 113.)
J)igiîizî^by
alla elle-mèmé' porter sa tête an roi. Un tel spectacle lui Ot horreur, et il la chassa honteusement de son camp.
Alesandre.aprèsavoirtiré sonarméedes garnisons où elle avait hiverné durant trois mois, prit la roule d’une contrée appelée Gabaze. Il issuya en chemin un orage effroyable. Des éclairs qui se succédaient de moment en moment sans relâche éblouissaient les yeux et abattaient le courage des soldats : il tonuait presque sans cesse, et ils voyaient à chaque instant la -foudre tomber devant eux, n’osant ni marcher ni s'arrêter, quand tout à coup il vint une grosse pluie, mêlée de grêle, et qui ressemblait à un torrent; et la force du froid , fort grand dans ce pays, gelait l’eau de cette ])luie à mesure qu'elle tombait à terre. L'armée eut influiment à souffrir. Le roi, seul invincible à tant de maux , allait et venait autour des soldats, les consolait , les encourageait, et, leur montrant la fumée qui sortait de quelques cabanes éloignées, les exhortait à s’y transporter le plus promptement qu’ils jtourraient. Ayant fait couper un grand nombre d’arbres , et les aj'ant entassés en monceaux de cêté et d'autre, il fit -faire des feux en plusieurs endroits ; et c’est ce qui sauva l’armée. 11 y périt plus de mille hommes. Le roi fil rendre aux officiers et aux soldats tout ce qu'ils avaient perdu pendant ce fâcheux orage.
Quand ils furent en état de marcher, il passa dans le pays des Saces, qu’il parcourut et ravagea. Bientôt après, Oxyarte le reçut chex lui , et lui fit un festin superbe , où il déploya toute la magnificence des barbares. Il avait une fille appelée Roxane , qui joignait è une rare beauté des enjouements pleins de grâces et d'esprit. Alexandre ne put résister à scs charmes, et l’épousa , couvrant sa passion du jirétexte spécieux d’unir les deux nations par des Uens qui rendraient leur bonne intelligence plus ferme en confondant leurs intérêts et ne laissant plus de différence entre les vaincus et les vainqueurs. Ce mariage déplut extrêmement aux Macédoniens, et révolta les principaux de sa cour, qui ne pouvaient voir sans peine qu’il eût pris pour son beau-père un de ses esclaves : mais ', depuis la mort de
• • Sed , pott CHU cadem libcruu mblttâ , rolta, qui « nuxlmd nrvlt, atwDÜetnnlur. » ((j. Ccut.J
Clitus, toute liberté de parler étant Imnnie, ils applaudissaient des yeux et du visage, qui s’accommodent merveilleusement A la flatterie et à une complaisance servile.
Au reste, ayant résolu d’aller aux Indes , et de là sur l’Océan, il commanda, pour ne rien laisser derrière lui qui pût traverser ses desseins , que de toutes les provinces on choisft trente mille hommes dans la jeunesse, et qu’on les ui amenât armés , pour lui servir d’otages aussi bien que de soldats. Cependant il envoya Cratère contre quelques révoltés, dont il vint aisément A bout. Polysperchon réduisit aussi sous le joug une contrée nommée Bubacènt ; de sorte que , tout étant paisible , Alexandre ne songeait plus qu’à la guerre des Indes. Ce pays était estimé le plus riche de tout l’univers, non-seulement en or, mais en perles et en pierreries , dont les habitants se parent avec plus de luxe que de grâce. On disail que les boucliers des soldats étaient d’or ei <1 ivoire ; et le roi, qui se voyait au-dessus de tout , ne voulant céder en rien à qui que ce fût, fit garnir les boucliers de ses soldats de lames d’argent, fil mettre des brides dorées, aux chevaux , fit endiellir d'or et d’argent les coi-' rasses, et se prépara â marcher pour celte entreprise a«ip âx-vingt mille hommes équipés de la sorte.
Tout étant prêt pour le départ , il crut qn’il était temps de faire éclore le dessein qu’il avait formé depuis longtemps de se faire rendre les honneurs divins ; et il ne songea plus qu’aux moyens de mettre ce projet â exécution. 11 voulait que non-seulement on l'aiqielât , mais qu’on le crût fils de Jupiter, comme s’il eût pu commander aux esprits aussi bien qu’aux langues ; et que les Macédauleus se prosternassent en terre pour l’adorer â la &çon des Perses. Dans uoe si folle prétention \ il ne manquait point de flatteurs, peste ordinaire des cours, et plus â craindre pour les princes que les armes de leurs ennemis. Il est vrai que les Macédoniens ne prirent point de part â cette lâche adulation, aucun d’eux n’ayant voulu se relâcher en rien des coutumes de sou pays. Tout le mal venait de quelques Grecs,
( c Non doerat una concupiMenU peroiclota adotaifo. c perpecuara maiuro regum . quoriun opes s«piùs aasen*
■ lalio . qiviin hoMls evertit. » O- Ci'nT.)
dont les iiKEUrs corrompues déshonoraient la I certain tempérament , entre une lâche comprofession qu’ils faisaient d’enseigner les scien- plaisance et une roideur iiinexiblc. Aristote
ces et la verlu. Rebut méprisable de la Grèce, ils avaient néanmoins plus de crédit auprès du roi , que ni les princes de son sang , ni ses généraux d’armée. C’étaient ces sortes de gens qui le plaçaient dans le ciel, et qui publiaient partout qu’Hercule, Bacchus, Castor et Pollui céderaient la place à ce nouveau dieu.
Il ordonna donc mie fête , et lit un festin avec une pompe incroyable , où il convia les plus grands seigneurs de sa cour , tant Macédoniens que Grecs, et les plus qualiCés d’entre les Perses. Il se mit à table avec eux ; et après y avoir demeuré quelque temps , il se retira. Alors Cléon , l’un de ses flatteurs , prit la parole , et s’étendit fort sur les louanges du nii : tout cela était concerté. Il fit un long dénombrement des obligations qu’on lui avait, qu’ils pouvaient, disait-il, reconnaître et payer à peu de frais et avec deux grains d’encens seulement , en le reconnaissant pour Dieu , puisque aussi bien ils le croyaient tel. 11 cita l’exemple des Perses. Il Gt remarquer qu’Uercule même et Bacchus n’avaient été faits dieux qu’après avoir surmonté l’envie de ceux qui vivaient de leur temps. Que si les autres faisaient dilGculté de rendre celte justice au mérite d’Alexandre , il était résolu de commencer, et de l’adorer, s’il rentrait dans la salle ; mais qu’il fallait que tons fissent leur devoir , et principalement ceux qui faisaient profession de sagesse, lesquels devaient donner aux autres l’exemple de la vénération qui était due à un si grand roi.
On voyait bien que ces paroles s’adressaient â Callisthène '. C’était un parent d’Aristote, qui l’avait donné â Alexandre son élève, pour l’accompagner dans la guerre de Perse. Sa sagesse et sa gravité le taisaient regarder comme la personne la plus propre â lui donner des conseils capables de l’emp^her de tomber dans les excès où son sang bouillant et sa jeunesse le portaient : mais on l’accusait de n’avoir point les manières douces et insinuantes de la cour, et de ne connaître point certain milieu*,
* IMoff. Loert. In Aristot. Ilb. 5. pag. 303.
* • Inlcr abrupum contumacUm et déforme oh«e(|ulum * pergere UerambHk>f»e ac prricolia vtcuuin. » (Tac. Annai. lib. 4, Cap« 20 >
avait tenté inutilement d’ado'ucir son humeur, et, prévoyant les suites que pouvait avoir celle liberté brusque de dire son scniiment , il lui répétait souvent ce vers d’Homère :
Ta Itberté, mon Sla, abrogera tei J«nra *.
Sa prédiction ne fut que trop vraie.
Ce philosophe, dans l’occasion dont if s’agit, voyant que tout le monde gardait le silence , et que chacun avait les yeux tournés sur lui , tint un discours où il me semble qu’on ne trouve rien d’outré. Mais il arrive souvent , quand on se trouve obligé par son devoir de contredire et de combattre lé goût du prince, que le zèle le plus mesuré et le plus respectueux est traité d’insolence et de rébellion. « Si le roi , dit-il , eût été présent au discours a que tu viens de faire , aucun de nous ne « serait en peine de te répondre: car lui-mèrae n te l’aurait interdit, et n’aurait pas souffert a que tu le portasses à prendre les contumes « des barbares , en rendant odieuses sa per- « sonne et sa gloire par une si indigne flatlc- « rie. Mais, puisqu’il est absent , je te répon- « drai pour lui. J’estime Alexandre digne de a tous les honneurs qu’un mortel peut rece- « voir : mais il y a de la différence entre le « culte des dieux et celui des hommes. Le a premier comprend les temples, les autels,
« les prières , et les sacriBces ; le second se a borne â de simples louanges et à des hom- « mages de respect. Nous saluons ceux-ci , et « tenons â gloire de leur rendre soumission ,
« obéissance , Bdélité ; mais nous adorons les « autres , nous leur consacrons des fêtes , et a chantons à leur gloire des hymnes et des a cantiques. Le culte même des dieux est a différent â proportion de leur grandeur, et a les liommagcs qu’on rend â Castor et à Pola lux ne sont pas semblables à ceux qui sont a dus à Mercure et à Jupiter. Il ne faut donc a pas , en confoudant tout , ni rabaisser les a dieux à la condition des mortels , ni élever a un mortel à la condition d’un dieu. Alexan-
' Sii fioi Tiaof l’asiai , oV i'/oftitis-
« dre cnlrerail dans une juste indignation , si a l’on rendait è un autre les hommages qui « ne sont dus qu’à sa personne sacrée : dcTonv « nous moins craindre celle des diens, si nous « communiquons leurs honneurs à des mor- « tels? Notre prince est fort au-dessus des « autres , je le sais ; c’est le plus grand des « rois et le plus glorieux des conquérants : « mais c’est un homme , cl non un dieu. Pour « avoir ce titre , il faut qu’il ail dépouillé ce « qu'il a de mortel; et nous avons bien intérêt « de souhaiter que cela n’arrive que le plus « lard qu’il se pourra. Les Grecs n’ont adoré « Hercule qu’aprèssa mort, et lorsque l’oracle « l’a commandé. On nous cite l’exemple des « Perses : mais depuis quand les vaincus font- « ils la loi aux vainqueurs? A-t-on oublié « qu’Alcxandre a passé l’Hcllespont pour as- « sujettir l’Asie à la Grèce , et non pas la « Grèce à l’Asie ? »
Le profond silence avec lequel Callisthène fut écouté marquait assez ce qu’on pensait. Le roi . caché derrière une tapisserie , avait tout entendu. Il Gtdire à Cléon que, sans insister davantage, il se contentât qu’à son retour les Perses se prosternassent selon leur coutume. Bientét après il rentra , feignant d’avoir été occupé à quelque affaire d’importance. Aussitôt les Perses se mirent à l’adorer. Polysperchon , qui était auprès de lui, voyant qu’un d’cntreeux,à force de s’incliner, touchait du mentou contre terre, lui dit en se moquant qu'il frappât encore plus fort. Le roi , piqué ! de celle raillerie , le fit mettre en prison , et rompit l’assemblée. Il lui pardonna pourtant dans la suite: il n’en fut pasainsi de Callisthène.
Pour s’en délivrer , il lui supposa un crime dont il était bien éloigné. Hcrmolafls , l’un de ces jeunes officiers qui accompagnaient partout le roi , avait, pour un roécontement particulier , formé une conspiration contre lui. Lllc fut heureusement découverte dans le moment même où elle devait être mise à exécution. Les coupables furent arrêtés , mis à la question , et exécutés. Aucun n’avait chargé Callisthène. Il avait été lié assez particulièreinenl avec HcrmobQs : c'en fut assez. On le jeta dans un cachot , on le mil dans les fors , un lui fit souffrir les plus rudes supplices pour le contraindre de s'avouer coupable. Il protesta
toujours de son innocence , et expira dans les tourments.
Si l’on en croit Justin', Lysimaque, disci|)le et ami intime de Callisthène, lui voyant souffrir de longues et cruelles douleurs , pour abréger son supplice lui donna du poison. Alexandre en fut tellement irrité , qu’il le fit exposer lui-même à un lion furieux : mais Lysimaque, également robuste et intrépide, ayant enfance sa main enveloppée d’un linge dans la gucide du lion , lui arracha la langue , et le tua suele-champ. Le roi , après une telle preuve de courage, changeant sa colère en admiration, lui rendit son estime et son amitié. Quhitc- Curce* traite cette histoire de fable , et elle en a bien l'air.
Quoi qu’il en soit , rien n’a tant déshonoré la mémoire d’Alexandre que la mort injuste et cruelle de Callisthène. C’était un homme vraiment philosophe par la solidité de son esprit, par l’étendue de ses connaissances, par la pureté de ses maximes, par la rigidité de sa vie , par la régularité de ses moeurs , et surtout par une haine déclarée de toute dissimulation et de toute flatterie. Il n’était pas né pour la cour, où il faut avoir nn esprit souple , pliant, accommodant, qnciqncfnis même fourbe et perfide , mais au moins dissimulé et flatteur. 11 se trouvait rarement à la table du roi , quoiqu’il y fût fréquemment invité ; et quand il gagnait sur lui de s’y rendre , son air triste cl taciturne était une improbation ouverte de tout ce qui s’y disait et de tout ce qui s’y passait, .àvec cette humeur un peu trop sauvage, ç’auraitété un trésor inestimable pour nn prince qui aurait aimé la vérité: car, parmi tant de milliers d’hommes qui environnaient Alexandre et qui lui faisaient la cour , il était le seul qui eût le courage dé la lui dire. Mais où trouve-t-on des princes qui connaissent le prix d’un tel trésor et qui sachent en faire usage? La vérité perce bien rarement ces nuages que forment l’autorité des grands et la flatterie de leurs courtisans. Aussi, par ce terrible exemple , Alexandre mit tous les gens de bien hors d’état de lui représenter ses véritables intérêts. Depuis ce moment, on n’entciidit
* Justin. Uh. 15. cap. 3:.
* Q. Curl. lib. 8. cdip. t. •
plus dans scs roiiKÎls aucune parole libre ; ceui mémos qui avaient le plus de lèlc pour le bien publie et pour sa personne se crurent dispensés de le détromper. La flatterie, seule désormais écoulée, prit sur lui un ascendant qui acheva de le corrompre , et le punit justement d'avoir sacrifié à la folle ambitlou de se faire adorer par les peuples , le plus homme de bien qu'il eût è sa suite.
Je le répète avec Sénèque: la mort de Callisthène est ponr Alexandre un reproche éternel ' et un crime ineffaçable , dont nulle belle qualilé, nulle action guerrière, quelque éclatante qu'elle puisse être, ne peut couvrir la honte. Si l'on dit d'Alexandre : Il a tué des milliers de Perses, il a détrûné et lait périr le plus puis.sant des rois de la terre , il a subjugué des provinces et des peuples sans nombre, U a pénétré jusqu'à l'Océan , et porté les bornes de son empire depuis le fond de la Thracc jusqu'aux cxtrémiti^ de l’Orient , Oui , dit Sénèque en ré|H)ndant à chacun de ces faits, mafi il a tue' Callitihme , et la grandeur de ce crime étouffe celles de toutes ces actions.
t XV. — AiIIAKDIB FAST FOCR lEÜ ISDES. DlCIFS- SIOS SCB CE FAV8. Il ATTAQUE ET PEESU FLU91EUIS VILLESQrlFAEAIMAIEVTlUFERSAtLBS, ET COURT RIS- QUE SOUVRET DE RA VIE. Il FASSE LE FLEUVE l.VDUS, FUU L'HvOASFE, et REEFORTE CSE CliLkRRB VIC- TOIRE coRTRS Porcs, qu'il rétarlit uaes son
BOVAUHR.
Alexandre* , pour arrêter les murmures qui s’élevaient dans son armée , prit la route des Indes; et il avait lui-méme besoin d’action et de mouvement, perdant toujours dans le rci>os quelque chose de la gloire qu’il acquérait dans les combats. Un excès de vanité et de folie le
* « Hoc est ÀlcxAndii crlmcn cternum, quod nalla vir-
• tus , nulla bellorum follrius redimrt. Nam qiiotiens quU 9 ctiient, OfddU Penarum mulla niilHa . optiODetur, Kt
■ Caltiflbeneni. Quotteos dkluoi erU . OccklU Darium .
■ pesiM quem looc magnum regnum erat ; opponctur , Kt
• Calllstbeoeia. Quoliens «Jlctum cril . Omoia Oceaoo le- « nus vieil F ipsum quoriuc teola\it no>is ctassibus . cl im-
• perium exanguloTbrarlæ usqiic ad OricDtis terminus « protnlit ; dicetur, Sed CaMistbencm ocddil. Ooiniê llcet « anltqua dueitm regumque exompla iransiei il. ci his qua « fecUnlbilUunm^nanierÜ, quaui scclus Calllsibcais. u (Sb.'v. Aol Qu^st. lib. 6, cap.
* Q. Curt. Ub. 8. cap. 9.
porta à entreprendre cette expédition , projet très-inutile en lui-mème et très-dangereux ponr les suites. Il avait lu dans les vieilles fables des Grecs que Baccluis et Hercule, tous deux fils de Jupiter comme lui , avaient pénétré jusque-là. Il ne voulut pas en faire moins qu’enx ; et il ne manquait pas de flatteurs qui entretenaient celte vision et cette extravagance.
Voilà ce qui fait la gloire et le mérite de ces prétendus héros, et ce que bien des gens encore , éblouis par un laux éclat , admirent dans Alexandre : une folle envie de courir lu monde de troubler le repos des peuples qui ne lui do valent rien , de traiter comme ennemi quiconque refusait de le reconnaître pour maître , de ravager et d'exterminer tous ceux qui osaient défendre leur liberté, leurs biens, leurs vies , contre un injuste agresseur qui venait du bout du monde les attaquer gratuitement. Ajoutez à celte injustice criante le dessein imprudent cl insensé de subjuguer , avec grande peine et de grands dangers , iM-aucuup plus de peuples qu’il n'en pouvait tenir dans l’obéissance, et la triste nécessité de se voir continuellement obligé à les soumettre de nouveau et à les punir de leur révolte. C'est un abrégé de ce que la conquête des Indes va exposer à nos yeux , après que j'aurai dit un mot de la situation , des mœurs et de quelques raretés du pays.
Ptoléméc divise l'Indc en deux parties : l’Inde en deçà du Gange, et l’Inde au delà du Gange. Alexandre n’a point passé au delà de la première, et il n’a pas même été jusqu’au Gange. Cette première partie est renfermée entre deux grands fleuves: l'Inde, qui lui donne son nom, et le Gange. Le môme Ptoléméc lui donne pour bornes , du côté de l’occident , le pays de Paropamise, l’Arachosie cl la Gédrosie, qui font partie ou sont voisines du royaume de Perse ; du côté du septentrion , le mont ImaOs , qui appartient à la grande Tartaric; du célé de l'orient, le Gange; du côté du midi, l'Océan ou la mer de l’Inde.
Tous les Indiens sont libres, dit Arricn *, et il n’y a' point d'esclaves parmi eux, non plus que parmi les Lacédémoniens. Toute la diHé-
< Arrian. de Indic. pag.
Digiiizea oy xjuugle
SCO
rence qu’il y a , c’est que oeui-^ se servent d’esclaves étrangers , et que les Indiens n’en ont point du tout. Ils ne dressent point de monuments aux morts, et croient que la réputation des grands hommes leur tient lieu de tombeau.
On peut les diviser en sept classes. La première et la plus honorable , quoique la moins nombreuse, est des brachmanes, qui sont comme les dépositaires de la religion. J’aurai lieu d’en parler dans la suite.
La seconde, et la plus grande, est celle des laboureurs. Ils sont extrêmement considérés. Leur unique occupation est de travailler à la culture des champs, et ils n’en sont jamais distraits pour porteries armes et pour servir dans les armées. En temps de guerre , c’est une loi inviolable de ne toucher jamais ni aux ouvriers de la campagne ni à leurs terres.
La troisième est des pasteurs , qui paissent les troupeaux de gros et de menu bétail, sans venir aux villages ni aux villes. Ils mènent une vie errante sur les montagnes, et s’exercent beaucoup h la chasse.
La quatrième, des marchands et des artisans, parmi lesquels sont compris les pilotes et les matelots. Ces trois derniers ordres paient tribut au prince ; et il n’y a d’exempts que ceux qui travaillent à faire des armes, lesquels reçoivent des gages publics au lieu de rien payer.
La cinquième, des soldats. Ils n’ont aucun soin que de faire le guerre. On leur fournit tout ce qui est nécessaire ; et, durant la paix même, ils ont abondamment de quoi s’entretenir. Leur vie, en tout temps, est libre et dégagée de tous soins.
Le sixième ordre est des surveillants ( tinmôiroi) , qui ont i'œil sur les actions des autres, et qui examinent tout ce qui se passe, soit dans les villes, soit dans les campagnes, pour en faire leur rapport au prince. Le caractère de ces officiers ou magistrats est l’exactitude, la sincérité, la probité, l’amour du bien public. Il n’est point encore arrivé, dit l’historien, qu’aucun de ces magistrats ait été jamais accusé de mensonge. Heureuse nation , si cela était ainsi I Mais cette remarque prouve au moins que la vérité et la justice y étaient
bien en honneur, et que la fourberie et la mauvaise foi y étaient détcstéc*s.
Enfin la septième classe est de ceux qui sont employés dans des conseils publics, et qui partagent avec le prince les soins du gouvernement. On tire de cette classe les magistrats, les intendants , les gouverneurs dj provinces, les généraux et tons les officiers d’armée tant sur terre que sur mer, les intendants des flnances , les receveurs et tous ceux qui sont chargés des deniers publics.
Ces différents ordres de l’état ne se confondent point par les mariages ; et il n’est point permis, par exemple, à un ouvrier de prendre une femme dans la classd des laboureurs, et ainsi du reste. On ne peut pas non plus exercer en même temps deux professions , ni passer de l’une à l’autre. Il est aisé de voir combien ce réglement devait contribuer à perfectionner tous les arts cl tous les métiers , chacun ajoutant sa propre industrie et ses nouvelles réflexions à celles de scs ancêtres, qui lui étaient transmises de main en main par une tradition non interrompue.
Il y aurait sur ces coutumes des Indes beaucoup de remarques à faire , que la suite de mon histoire m’oblige d’omettre. Je prie seulement le lecteur d’observer que, dans tout gouvernement sage, dans tout état bien policé, la culture des terres et la nourriture des troupeaux, deux sources assurées de richesses et d’abondance, ont toujours fait un des premiers soins du ministère public ; et que négliger l’une ou l’autre de ces parties , c’est manquer & une des plus importantes maximes de la politique.
J’admire aussi beaucoup cet usage d’établir des surveillants, soit qu’ils soient connus pour tels ou non, qui se transportent sur les lieux pour y éclairer la conduitedes gouverneurs, des intendants, des juges ; unique moyen d’empêcher les rapines et les violences , auxquelles une autorité sans homes, jointe à l’éloignement de la cour, donne souvent lieu ; unique moyen en même temps , pour le prince , de prendre connaissance de ses états, sans quoi il ne lui est pas possible de bien conduire les peuples que la Providence lui a confiés, dont le soin le regarde personnellement , et dont ceux qui travaillent sous lui peuvent aussi peu
le ilispcDscr qu’il» peuvent usuq>cr »a place.
Il est reinnrqiiable que, dans l'Inde , depuis le mois de juin jusqu'aui mois de septembre et d't>clobre, les pluies sont très-ordinaires et Irès-viülentes, ce qui rend le passage des rivièles beaucoup plus difficile , et cause de fréquentes inondations. On peut juger par là combien, pendant toute cette saison , les armées d'Aleiandre, qui étaient alors en campagne, avaient à souflrir.
Avant que de quitter ce qui regarde en général le pays des Indes, je dirai un mot des éléphants , qui s’y trouvent en plus grand nombre que partout ailleurs. L’éléphant est le plus gros et le plus puissant de tous les animaux terrestres. On en a vu quelques-uns hauts de treize ou quinze pieds. La femelle le porte un an entier. Il vit quelquefois cent ou six-vingts ans, et beaucoup plus si l’on en croit les anciens. Son nez, qu’on appelle sa trompe, prol>a$cit , est long et creux comme une grosse trompette, et lui sert de main *, qui lui rend des services infinis avec une agilité et une force qui ne se conçoivent point. Cet animal ', malgré la pesanteur énorme de son corps , est d’une docilité et d’une industrie qui approchent de l’intelligence humaine. Il est susceptible d’attache, d’alTection, de reconna’issance, jusqu'à sécher de tristesse quand il a perdu son gouverneur, et quelquefois même jusqu’à se donner la mort à lui-mème lorsque, dans des mofpents de fureur, il l’a tué ou maltraité. Il n’y a rien qu’on ne lui fasse apprendre. Arrien , qui n'est pas un témoin suspect , dit en avoir vu un qui dansait avec deux cymbales attachées à ses jambes , qu’il frappait l’une après l’autre en cadence avec sa trompe, pendant que les autres dansaient en rond autour de lui, observant tous le nombre et la mesure avec une justesse étonnante.
Il décrit assez au long la manière dont on les prend. Les Indiens enferment un grand espace d’un fossé large environ de vingt pieds, et haut de quinze, et n’y laissent qu’une ouverture pour entrer, qui est un pont, que l’on
• «Maniii data ek-pkanUi , qala iiropler magniludinnn « rorporla dintcile» adilus h.ibcnl ad pastam. » (Cic. de Hat. »«>r.lib.2,n. Ii3.)
• • ElcpIlaulQ bclluarum nulta provblcnüor. At Agora « que vavlior ?»(Ed. Ibid. lib. 1, D. 97.)
couvre de gazon, afin que ces bétes, qui sont très-subtiles, ne s’en défient point. La terre qu’on lire du fossé sert à le relever de part et d’autre, et fait comme un mur, dans lequel , au bord qui est en dehors, on ménage quelque petite chambre , où l’on se cache pour épier ce» animaux , n’y laissant que très-peu d’ouverture. Dans cet enclos on met trois ou quatre femelles apprivoisées. Dès que les éléphants les ont aperçues ou senties, ils accourent et tournent tant, qu’ils y entrent ; et alors on romp le pont, et l’on court aux villages voisins pour appeler du secours. Après qu’on lésa matés pendant quelques jours par la faim et par la soif, on entre dans l’enclos sur des éléphants apprivoisés, avec lesquels on les attaque. Comme ils sont extrêmement aOTaiblis, ils ne résistent pas longtemps. Les ayant terrassés, on monte dessus , après leur avoir fait une grande plaie autour du cou dans laquelle on m<d une corde, afin que, s’il veulent remuer, la douleur les arrête. Ainsi domptés, ils se laissent conduire avec b's autres dans les maisons, où un les nourrit d’herbe et de blé vert, et où on les apprivoise peu à peu à force de coups et par la faim, jusqu’à ce qu’ils deviennent dociles à la voix de leurs maîtres et entendent parfaitement leur langage.
Tout le monde sait l’usage qu’on faisait autrefois des éléphants dans les combats. Mais souvent ils faisaient plus de dégât dans leur propre armée que dans celle des ennemis. Ce sont leurs dents, ou plutét leurs défenses, qui nous fournissent rivuire. Il est temps de retourner à Alexandre.
Ce prince ' étant entré dans les Indes*, tous le» petits rois de ces contrées vinrent au-devant de lui se ranger sous son obéissance. Ils disaient qu’il était le troisième fils de Jupiter *, qui était venu en leur pays ; qu’ils n’avaient connu Bocchus ni Hercule que par la renom-
• Q. Cnrt. Nb. 8, cap. *-H. — ArrUn. lib. 4 , pag. 18î- «K;elllb.S, pag. - Plul. In .Çlci. pag. 807-
090. — Diod. lib. n . pag. SAT-bjO. — Jnalln. lib. li, cap. 7 , 8.
a Qnhilc-Curca sappose qae plwleara régloiu an deçà de l'Iadna, malf voiainet de ce Beuve, apparlenaienl à l'Iode, el en hlaalenl partir.
> Ce» noms grec» dca dieux pouvaîenl-ib dire coonus des Indiens?
Dl'. ïëiolc
■née , mais que pour lui ils avaient le bonheur de le voir et de jouir de sa présence. Le roi , les ayant reçus fort humainement, leur commanda de l'accompagner et de lui servir de guides. Comme personne no se présentait plus, il envoya Kpliestion et Pcrdiccas avec une partie de ses troupes pour réduire ceux qui refuseraient d’obéir. Il leur ordonna aussi d’aller jusqu'à rindus, et de préparer des bateaux pour faire passer ce neuve à l’armée. Mais , voyant qu’il fallait traverser plusieurs rivières, il lit construire cm bateaux de sorte qu’on pouvait les démonter et charger les pièces sur lies chariots, et après les rassembler. Puis, ayant commandé à Cratère de le suivre avec la phalange , il prit les devants avec sa cavalerie et des soldats armés à la légère; et, après un léger combat, il chassa et délit ceux qui avaient osé venir à sa rencontre, et les poursuivit jusqu’à la ville prochaine, où ils se retirèrent. Lorsque Cratère fut arrivé , le roi , pour donner d’abord de la terreur à ces peuples, qui n’avaient point encore éprouvé les armes des Macédoniens, ordonna qu’on mit le feu aux forlincations de cette place, qu’il assiégea dans les formes , et qu’on fît tout passer au fil de l’épée. Mais , comme il faisait le tour des murailles à cheval , il fut hlessé d’un coup de llèche, ce qui ne l’empècha pas de la prendre; et l’on y lit main-basse sur tous les soldats et les habitants, sans épargner même les maisons.
Après avoir dompté ce peuple, qui avait peu de nom, il marcha vers la ville de Nyse. 11 campa assez près de ses murs, derrière une forêt qui en dérobait la vue. Cepenriant il se leva la nuit un si grand froid, qu’ils n’en avaient point encore senti de pareil ; mais heureusement le remède était s(>us leur main. Ils coupèrent un grand nombre d’arbres, et allumèrent beaucoup de feux ; ce qui soulagea extrêmement l’armée. Les assieds ayant tenté une sortie qui leur réussit fort mal, la division SC mit dans la ville , les uns étant d’avis de se rendre, et les autres de tenir bon. Le roi, en ayant été informé, se conlOTita de les bloquer, sans leur faire autre mal ; jusqu’à ce que, lassés de la longueur du siège, ils se rendirent à discrétion. On les traita avec, bonté. Ils disaient que leur ville avait été bâtie par Bacchus. 'Toute l’armée , pendant dix jours , célébra des
jeux et nt des réjouissances sur cette montagne en riioimeur du dieu qui y était honoré.
Il vint de là à une contrée ' nommée Dédalt. que les habitants avaient abandonnée, s’étant enfuis sur des montagucs inaccessibles, comme avaient fait aussi ceux d’Acadère , où il entra ensuite. C’est ce qui l’obligea de changer Tordre de la guerre, et de disperser ses troupes en divers lieux , de sorte que les ennemis furent tous défaits à la fois; rien ne résista , et ceux qui eurent la hardiesse d’attendre les Macédoniens fiirent tous taillés en pièces. Ptolémée prit plusieurs petites ville d’emblée: Alexandre cm|x)rta les grandes , et , après avoir rejoint toutes ses forces , passa la rivière de Choaspe *, et laissa Cœnus au siège d’une ville riche et peuplée, que ceux du pays appellent Bazica.
Après il tira vers Mazagues, dont le roi, nommé Assacane , était mort depuis peu , et sa mère Cléophe commandait dans la province et dans la ville. Il y avait trente mille hommes de pied dedans , et la nature et Tart l’avaient fortifiée comme à Tenvi ; car , du côté qu’elle regardait l’orient, elle était ceinte d’un fleuve très-rapide, dont les rives étaient hautes et coupées; et, vers l’occident et le midi, c’étaient de grands rochers escarpés , au pied desquels s’ouvraient des cavernes qui par succession de temps s’étaient creusées en abîmes , et à l’endroit où elles manquaient il y avait un fossé d’un travail immense et d’une profondeur effroyable. Pendant qu’Alexandre faisait le tour de la ville pour en examiner les fortifications, il reçut un coup de llèche au gras de la jambe. Il ne fil qu’arracher le fer, et, sans bander seulement la plaie , monta à cheval , et continua de visiter les dehors de la place. Mais , comme il portait la jambe pendante , et que , le sang s’élanl figé , la douleur s’augmentait , on rapporte qu’il dit: Tous jurent que je suis fils (le Ju])iter^, mais ma blessure nu; crie et me fait sentir que je suis homme. Toutefois il ne se retira point qu’il n’eùt tout vu et donné tous les ordres nécessaires. Les uns donc, abat-
> An. M. 3f>77 : «V. J. C. 327.
• Ce fleuve rsl du Cboaspc qui arrose ia vHI«
de Susc.
* « Onine» jurant me Jovis esse filium , sed TQlnin boc a bomincm esse lue clamai, » (Se;*. Hpitt- 60 )
. :.Il
Uiient les nuisons qui étaient hors de lu ville , et se servaient des matériaux pour combler ces gouffres ; les autres y jetaient des troncs d’arbres et de gros amas de pierres : et tous y travaillaient avec tant d’ardeur, qu’en neuf jours l’ouvTagc fut achevé, et l’on y planta les tours.
Le roi , sans attendre que sa blessure fût guérie, visita le travail, et, après avoir loué ses soldats de leur diligence, (Il avancer les machines, d’où l’on tira quantité de traits contre ceux qui défendaient les murailles. Mais ce qui effrayait davantagt? les barbares, c’était cc-s tours d’une hauteur démesurée, qu’ils voyaient se mouvoir, ce leur semblait, d’eiles-mfimes. Ils croyaictit qu’elles étaient conduites par les dieux , et que ces béliers qui abattaient les murs, et ces javelots lancés par des machines qui étaient nouvelles pour eux, ne pouvaient être l’effet d’une force humaine ; de sorte que, désespérant de pouvoir défendre la ville, ils se retirèrent dans la citadelle. Mais ne s’y trouvant pas plus en sûreté, ils envoyèrent des ambassadeurs pour se rendre. La reine ensuite sortit, et vint trouver Alexandre avec une grande suite de dames qui lui apportaient du vin en sacrilice dans des coupes. Le roi la reçut avec beaucoup de bonté, et la rétablit dans scs étals.
De li Polysperchon fut envoyé avec une armée contre la ville d’Ore, dont il se rendit maître sans peine. La plupart des habitants du pays s’étalent retirés sur le rocher d’Aorne. On tenait qu’IIercule l’avait assiégé, et qu’un tremblement de terre l’avait contraint d’en lever le siège. Ce roc n’a pas, comme beaucoup d’autres, de petites pentes aisées pour y monter; mais il s’élève en forme de butte, et, étant fort large par le bas, va toujours en s’étrécissant jusqu’au haut, et se termine en pointe. Le fleuve Indus, dont la source n’est pas éloignée de cet endroit, passe au pied, ayant s<îS rives droites et élevées ; et de l'autre cillé il y a de grandes fondrières, qu’il fallait se ré-soudre i remplir si l’on voulait prendre la place. Il se trouvait heureusement tout près de là une forêt; le roi la fit abattre avec ordre de ne prendre que les troncs des arbres, qu’on ébranchait pour les porter plus aisément : lui-même jeta dans ces gouffres le premier tronc d’arbre. A cette vue, toute l’armée poussa un cri
d’allégresse; et, tout le monde travaillant avec une ardeur incroyable, l’ouvrage fut achevé en sept jours. Aussitôt il fit commencer l’attaque. On ne fut pas d’avis que le roi s’y hasardât, le péril étant trop évident. Mais la trompette n’eut pas plutôt sonné, que ce prince, qui n’était pas maître de son courage, ordonna à SOS gardes de le suivre, et fut le premier à grimi>er sur la roche : pour lors elle ne panit plus inaccessible, i-t tout le monde l’y suivit. Jamais péril ne fut plus grand ; mais ils étaient tous déterminés à vaincre ou à périr. Plusieurs tombaient des rochers dans la rivière , qui les engloutissait dans ses gouffres. Les barbares roulaient de grosses piem*s sur ceux qui étaient les plus avancés à monter, lesquels, ayant déjà bien de la peine à se tenir dans des lieux si glissants , tombaient dans des précipices où ils étaient entièrement brisés. Rien n’était plus affreux que ce spectacle. Le roi , vivement afliigé de la perte de tant et de si braves soldats, fit sonner la retraite. Cependant , quoiqu’il eût perdu toute espérance de prendre la place, et qu’il eût résolu d’en lever le siège, il fit mine de vouloir encore le continuer, et il fit avancer les tours et les autres machines. Les Indiens, comme pour lui insulter, se mirent à faire grande chère durant deux jours et deux nuits, faisant ndentir tout le roc et tout le voisinage du bruit de leurs tambours et de leurs cymbales. Mais la troisième nuit on ne les entendit pins, et l’on fut tout étonné de voir le roc éclairé partout de flambeaux. Le roi apprit qu’ils les avaient allumés pour favoriser leur fuite, et seconduire plus aisément dans ces précipices pendant l’obscurité de lu nuit. Toute l’armée aussitôt jeta par son ordre de grands cris, qui retnplirentlcs fuyards d’une telle épouvante, que plusieurs, croyant voir l’ennemi, se précipitèrent du haut des rochers, et périrent misérablement. Alexandre, devenu maître du roc par un boidieuT inouï et qui tenait du prodige, en rendit grâces aux dieux , et leur offrit des sacrifices.
n tira delà vers Ecbolime, qu’il prit; et. après seize jours de marche, il arriva au fleuve Indus, où il trouva qu’Éphestion avait préparé tout ce qui était nécessaire pour le pas.sage, selon l’ordre qu'il lui en avait donné. Le roi
uigiiizod by GciOgle
du pays, appelé Omphis, dont le père était mort quelque temps auparavant, avait envoyé vers Alexandre pour savoir de lui s'il lui plaisait qu’il prit le diadème. Quoiqu'il en eût eu permission , il attendit, pour le prendre, qu'il fût arrivé. Alors il alla au-devant de hii avec toute son armée : et, quand Alexandre fut proche, il poussa son cheval, et s’avança seul vers lui ; le roi en Qt autant. L’Indien lui dit par un truchement, « qu’il était venu au-de- « vaut de lui avec son armée pour lui remetil tre toutes ses forces entre les mains ; qu’il « livrait sa personne et son royaume à un « prince qu’il savait ne combattre que pour la • gloire, et ne craindre rien tant que le repro- « che de perfidie. • Le roi, fort satisfait de la franchise du barbare, lui présenta la main, et lui rendit ses états. Il fit présent à Alexandre de cinquante-six éléphants , et de beaucoup d’autres bétes d’une grandeur merveilleuse. Comme Alexandre lui demanda de quoi il avait plus besoin dans son royaume, de laboureurs ou de soldats, il répondit qu’ayant la guerre contre deux rois il avait plus besoin de soldats que de laboureurs. Ces deux rois étaient Abisare et Porus; mais Porus était le plus puissant, et tous deux régnaient au delà de l’Hydaspe. Omphis prit le diadème, et se fil appeler Taiile, qui était le nom ordinaire des rois du pays. Il fit de magnifiques présents à Alexandre , qui ne se laissa pas vaincre en générosité.
Le lendemain , les ambassadeurs d’ Abisare étant venus trouver le roi, lui remirent, suivant leur pouvoir , tous les états de leur maître ; et, après que la foi eut été prise et donnée départ et d’autre, ils s’en retournèrent.
Alexandre , s’attendant que Porus , étonné du bruit de sa renommée, ne manquerait pas de se soumettre, lui Ht dire, comme si ce prince eût été son vassal, qu'il eût à lui payer tribut, et à venir au-devant de lui à l’entrée de son royaume. Porus répondit froidement qu’il l’irait recevoir sur sa frontière, mais que ce serait lesarmes à la main. 11 arriva à Alexandre, dans ce temps-là même, un renfort de trente éléphants , qui lui fut d’un grand secours. Il donna la conduite de tous les éléphants à Taxilc, et s’avança jusqu'aux bords de l’Hydaspe. Poruss’élail campé sur l’autre rive pour lui eu disputer le passage, et avait mis à la télé
de ses troupes quatre-vingt-cinq éléphants d’une prodigieuse grandeur, et derrière eux trois cents chariots, soutenus par trente'mille hommes de pied : il n’avait tout au plus que six à sept mille chevaux. Ce prince était monté sur un éléphant bien plus grand que tous les autres , et lui-méme excédait la stature ordinaue des hommes; de sorte qu'avec ses armes éclatantes d’or et d’argent il paraissait terrible et majestueux tout ensemble. La grandeur de son courage répondait à celle de sa taille : il était sage et prudent autant qu’on le peut être parmi des peuples grossiers.
Les Macédoniens ne craignaient pas seulement l’ennemi , mais le fleuve qu’il leur fallait traverser. Il était large de quatre stades [quatre cents toises), et tellement profond partout, qu’il paraissait comme une mer, et n’était guéable nulle part. Sa largeur ne lui était riea de son impétuosité, car il roulait avec autant de violence qu’il eût pu faire dans un canal bien étroit ; et ses flots bruyants et écumeux , qui se rompaient en plusieurs endroits, montraient qu’il était plein de pierres et de roches. Mais rien n’était si affreux que la face du rivage , tout couvert d’hommes , de chevaux et d’éléphants. Ces hideuses bétes étaient là plantées comme des tours , et on les irritait à dessein , afin que par leurs cris effroyables elles vinssent à jeter plus de terreur dans l’àme des ennemis. Tout cela ne put étonner des courages qui étaient à toute épreuve , et qu’une suite non interrompue de prospérités remplissait d’assurance ; mais ils ne croyaient pas , avec leurs faibles barques, pouvoir surmonter la rapidité de l’eau , ni aborder sûrement.
Ce fleuve était rempli de petites Iles , où les Indiens et les Mac^oniens passaient à la nage , avec leurs armes sur la tête ; et il s’y faisait tous les jours de légères escarmouches à la vue des deux rois , qui étaient bien aises de s’essayer , et de pressentir par ces petits combats ce qu’ils devaient espérer de la bataille générale. Il y avait deux jeunes ofliciers dans l’armée d’Alexandre, Egésimaque et Nicanor, également pleins de hardiesse , et à qui le bonheur constant de leur parti faisait mépriser tous les périls. Ils |irircnt avec eux les plus déterminés de la jeunesse, et, n’ayant que leurs javelots pour toutes armes , passèrent ù
la nage dans une Ne où étaient les ennemis ; et là , sans avoir presque rien pour eux que leur audace , iis en tuèrent un grand nombre. Après un coup si hasardeux , ils pouvaient se retirer glorieusement , si la témérité , quand elle est heureuse , pouvait garder quelque mesure. Mais , comme ils attendaient avec mépris et une sorte d'insulte ceux qui venaient au secours de leurs compagnons, ils furent enveloppés d'une troupe qui avait passé à la nage dans l'Ile sans qu’ils s’en aperçussent , et accablés des dards qu’elle leur tirait de loin. ^Ccux qui tentèrent de se sauver à la nage furent emportés par les vagues du fleuve , ou engloutis dans ses gouffres. Ce succès enfla merveilleusement lecceur de Porus, qui voyait tout de la rive.
Alexandre était fort embarrassé. Voyant que , pour passer l’Hydaspc , la force ouverte ne pouvait rien , il appela à son secours l’adresse et la ruse. Il fit tenter , la nuit , divers lieux par sa cavalerie , et jeter des cris comme s'il eût eu envie de passer , tout étant prêt pour cet effet. Porus y accourait anssitêt avec ses éléphants ; mais Alexandre demeurait en bataille sur le bord. Cela étant arrivé plusieurs fois , et Porus voyant que ce n’était qu’un vain bruit et de vaines menaces, il ne s’ébranla plus pour tous ces mouvements, et se contenta d’envoyer des coureurs par tout le rivage. Alexandre, délivré de la crainte de l’avoir sur les bras avec toute son armée dans un passage de nuit , songea sérieusement à passer le fleuve.
Il y avait dans cette rivière , assez loin du camp d’Alexandre , une Ile plus grande que les autres, qui était couverte de bois, et ainsi très-propre à couvrir et à cacher son dessein. Il résolut de tenter par là le passage vers l’autre bord ; mais , pour en dérober la connaissance aux ennemis, et pour leur faire prendre le change , il laissa dans son camp Cratère et une grande partie de l’armée , avec ordre de faire grand bruit dans le temps qu'on lui marquerait , pour donner l’alarme aux Indiens, et leur fidre croire qu’il sc préparait à pas.ser ; ce qu'il ne ferait pas lorsqu'il verrait Porus décampé avec tous scs éléphants , soit pour sc retirer , soit pour venir à la rencontre des Macédoniens qui tenteraient le passage. Entre
le camp et l’Ile, il avait mis Méléagre et Gorgias avec la cavalerie et l’infanterie étrangères , et leur avait commandé de passer par troupes lorsqu’ils le verraient attaché au combat.
Après avoir donné ses ordres , il prit le reste de son armée , tant infanterie que cavalerie : et, s’éloignant du bord pourn’étre pas aperçu , il marcha la nuit vers l’Ile où il avait résolu de passer ; et , pour tromper encore plus sûrement les ennemis, Alexandre fit dresser sa lente dans le camp où il avait laissé Cratère , qui était vis-à-vis de celui de Porus. Ses gardes du corps étaient rangés à fentour avec tout l’appareil qui a coutume d’environner la majesté d’un grand roi. Il fit aussi prendre la robe royale à Attalc , qui était de son âge , et lui ressemblait assez de la taille et du visage, surtout à le voir dans la distance d’un rivage à l’autre , pour faire croire que le roi était en personne sur ce rivage , et qu’il ne songeait point à tenter ailleurs le passage. Il était près néanmoins d’entrer dans l’tle dont nous avons parlé , et il y passa en effet dans des barques, avec le reste de ses forces , l’ennemi étant occupé à faire tète à Cratère. Il survint tout à coup un furieux orage , qui semblait d’abord devoir retarder l’exécution de son projet, mais qui y devint favorable , par un effet du rare bonheur de ce prince , en faveur duquel les obstacles mêmes se changeaient en moyens et en secours. Cet orage fut suivi d'une pluie très-violente , avec des vents impétueux , des éclairs et des tonnerres , de sorte qu’on ne pouvait ni s’entrevoir ni s'entendre. Tout autre qu’ Alexandre aurait renoncé à l’entreprise ; mais le péril même ranimait. D’ailleurs le bruit, le tumulte , l’obscurité , couvraient son passage. 11 donna donc le signal pour embarquer ses troupes , et lui-même le premier fit partir la barque qui le portail. On prétend que ce fut alors qu’il dit : O AtMnims, croiriez-voui qut je puise m’expour à de ri grandi dangers pour mériter vos louanges t En effet, rien ne pouvait plus contribuer à éterniser son nom que d’avoir pour historiens des hommes tels que Thucydide et Xénophon et il s’intéressait de telle sorte à ce qu’on dirait de lui après
* LuciâD. de Conserîb. hU(. p«g- 601.
su mort, qu'il soubaitait de pouvoir revenir au monde pour autant de hunps qu’il lui en faudrait alin de savoir quelle impression aurait faite sur les esprits la lecture de son histoire.
Ils ne trouvèrent presque personne à leur descente, parce que Porus était tout occupé de Cratère , et croyait n'avoir à défendre le passage que contre lui ; ce gèuéral pour lors , selon l'ordre qu'il en avait reçu , fàisaut grand bruit , et paraissant vouloir passer le (leuve. Tous les bateaux donc vinrent à bord, excepté un seul , que les Ilots brisèrent contre un rocher. Dès qu' Alexandre eut pris terre, il rangea sa petite armée en bataille. Il avait six mille hommes de piinl et cinq mille chevaux. Il se mit à la tète de la cavalerie ; et ayant donné ordre à l'infanterie de le suivre le plus promptement qu'elle pourrait , il prit les devants. Il comptait que, si les Indiens venaieutà lui avec toutes leurs forces, il l'emporterait influiment sur eux par le moyen de sa cavalerie, et qu’en tout cas il lui serait facile de traîner le combat en longueur jusqu'à ce que son infanterie fût arrivée; ou que, si les ennemis, alarmés par la nouvelle de son passage, prenaient la fuite, il serait en état de les poursuivre et d'en faire un grand carnage.
Porus, averti du passage d'Alexandre, avait envoyé contre lui un détaclieracut commandé par l'un de scs fds, qui menait avec lui deux mille chevaux et six-vingts chariots. Alexandre crut d'abord que c’était l’avant-garde de l’armée ennemie , et que tout le reste suivait. Mais, ayant appris que ce n'était qu’un détachement , il tomba brusquenmiit sur eux. Le flis de Porus demeura sur la place avec quatre cents chevaux , et tous les chariots furent pris. Chacun de ces chariots portait six homme deux qui avaient des boucliers, deux archers disposés des deux cétés, et deux qui conduisaient le chariot , mais qui ne laissaient pas de combattre lorsqu’on en venait aux mains, ayant quantité de dards qu'ils lançaieid contre les ennemis. Mais tout cet équipage fiit de peu de service ce jour-là , parce (pie hi pluie, qui était tombée en abondance, avait tellement détrempé la terre, que les chevaux avaient peine à se soutenir; et les chariots, pesants comme ils étaient, demeuraient la plupart enfoncés dans la boue.
Porus, ayant reçu la nouvelle de la mort de son fils , de la déroute de son détachement et de l'approche d’Alexandre, douta s’il devait l’attendre au lieu où il était, à cau.se que Cratère, avec le reste de l’armée macédonienne, faisait mine de vouloir passer le fleuve. Mais euün il résolut d’aller à la rencontre d’Alexandre , qu’il supposait avec raison mener avec lui les principales forces de son armée. Il laissa seulement quelques éléphants dans son camp , pour amuser ceux qui étaient à l’autre bord , cl partit avec trente miHe hommes de pied et quatre mille chevaux , sans compter trois cents chariots et deux cents éléphants. Quand il fut arrivé en un lieu ferme et sablonneux , où ses chevaux et ses chariots pouvaient tourner aisément, il rangea son armée en bataille pour y attendre l'ennemi. 11 mit en tète et sur une première ligne les éléphants à cent pieds de distance l'un de l’autre, pour servir comme de rempart à son infanterie qu’il rangea derrière. Il crut que la cavalerie ennemie n’oserait s’engager dans ces intervalles , à cause de la frayeur qu’auraient leurs chevaux de ces éléphants; et l’infanterie encore moins, voyant celle des ennemis derrière les éléphants, et courant risque d’ètrc écrasée par ces animaux. Il avait mis quelque infanterie sur la même ligne des éléphants, pour couvrir leur droite et leur gauche ; et cette infanterie était couverte elle-même par ses deux ailes de cavalerie, devant lesquelles étaient rangés les chariots. Voilà l’ordre de bataille de l’armée de Porus.
Lorsque .Alexandre fut en présence , il fit halte pour attendre son infanterie, qui lit diligence et arriva peu de temps après. Pour lui donner le loisir de reprendre haleine , et ne pas la mener contre l’ennemi encore toute fatiguée de la marche, il lit faire divers mouvements à sa cavalerie, qui gagnèrent du temps. •Alors, tout étant prêt, et l'infanterie assez reposée , Alexandre lit donner le signal. Il ne jugea pas à propos de commencer l’attaque par le corps de bataille des ennemis , où étaient rangé-s l’infanterie et les éléphants, par la même, raison que Porus avait eue de les ranger de la sorte. Mais , comme il était plus fort en cavalerie, il prit la meilleure partie de la sienne; et, marchant contre l’aile gauche, il
envoya Ctentis avec son régiment de cavalerie et celai de Démétrius pour l'attaquer en même temps , et le chargea de prendre cette cavalerie de la gauche |iar derrière , pondant que lui il la chargerait de front et en flanc. Séleucus, Antigène et Tauron.qui commandaient l’infanterie, eurent ordre de ne faire aucun mouvement avant qu’Alexandre , par aa cavalerie , eût mis le désordre dans celle des ennemis et dans leur infanterie.
Quand il fut à la portée du trait , il envoya mille archers à cheval pour faire leur décharge sur la cavalerie de l’aile gauche de Porus , afin de la mettre en désordre , pendant que lui il l’attaquerait par le flonc avant qu'elle eût le temps de se rallier. Les Indicus , ayant réuni et resserré leurs e.scadrons, s'avancèrent contre Alexandre. Dans ce moment même, Ccenus les prit en queue, conformément à l’ordre qu'il en avait reçu ; de sorte que les Indiens furent obligés de faire face de tous eûtes pour se défendre contre les mille archers , contre Alexandre et contre Cœnus. Alexandre , pour profiler du trouble où les avait jetés ce mouvement subit, chargea vivement ceux qui lui lui étaient opposés , qui , ne pouvant soutenir une attaque si brusque et si violente , turent bientôt rompus , et se retirèrent à l’abri des éléphants comme d’un rempart assuré. Ceux qui conduisaient ces éléphants les firent avancer contre la cavalerie ennemie. Mais, dans ce moment-là même, la phalange macédonienoe , s’ébranlant tout à codp , environna ces bêtes , et à coups de piques attaqua leurs conducteurs et les éléphants mêmes. Ce combat -n'était en rien semblable aux précédents : car les éléptants , venant fondre sur les bataillons, rompaient les plus épais , sans que rien pût arrêter leur fureur; et la cavalerie indienne, voyant l’infanterie macédonienne arrêtée par les éléphants, revint à la charge. Mais celle d’Alexandre , qui était et plus forte et plus ex périmentée , la rompit une seconde fois , et l’obligea encore de se retirer vers les éléphants. Alors la cavalerie macédonienne , se trouvant toute rassemblée en un corps, portait l’épouvanlc et le désordre partout où elle donnait. Les éléphants , percés do coups , et ayant la plupart perdu leurs conducteurs, ne gardaient plus l’ordre accoutumé , et , comme forcenés
de douleur , ne distinguaient plus amis et ennemis , et s'emportaient de côté et d'autre , renversant tout ce qui se rencontrait devant eux. I,es Macédoniens, qui avaient laissé exprès plus d’intervalle entre leurs bataillons , leur faisaient place lorsqu’ils les voyaient veuir , ou perçaient à coups de dards ceux que la crainte et le tumulte obligeaient de tourner en arriére. Alexandre, après avoir environné les ennemis avec sa cavalerie , fit signe à l’infanleric de se presser pour faire un dernier effort et pour tomber sur eux de tout son poids ; ce qu’elle exécuta avec un grand succès. Ainsi la plupart de la cavalerie indienne fut taillée en pièces ; et une partie de leur infanterie , qui ne fut pas moins maltraitée , se voyant pressée de tous eôtés , prit enfin la fuite. Cratère , qui était demeuré dans le camp avec le reste de l’armée, voyant Alexandre aux mains avec Porus, passa le fleuve, et, tombant avec ses troupes toutes fraîches sur les fuyards , ne fit pas un moindre carnage des ennemis dans la retraite, qu’il s’en était fait dans le combat.
Les Indiens y perdirent vingt mille hommes de pied et trois mille chevaux , sans compter les chariots, qui furent tous brisés, et les éléphants, qui furent tous tués on pris. Les deux fils de Porus y périrent, avec Spitace, gouverneur de la province, tous les colonels de cavalerie et d’infanterie , et les conduideurs des chariots et des éléphants. Alexandre ne perdit que quatre-vingt soldats des six mille qui se trouvèrent à la première attaque , dix archers à cheval , vingt cavaliers de ses compagnies royales , et deux cents des antres.
Porus , après avoir fait dans le combat tout devoir de soldat et de capitaine , et montré un murage intrépide, voyant toute sa cavalerie défaite avec la plupart ^ son infanterie, ne fit pas comme le grand roi Darius , qui , dans un pareil désastre, fut le premier à prendre la fuite. Il demeura sur le champ de bataille tant qu’il y resta sur pied un bataillon ou un escadron. Enfin, blessé à l’épaule, il se retira sur son éléphant , se faisant assex remarquer à sa taille et à sa valeur. Alexandre l’ayant reconnu à ses glorieuses marques, et désirant de le sauver, envoya après, lui Taxile , parce qu’il était du même pays. Celui-ci , s’approchant le plus près qu’il pût sans courir le risque d’être
blessé, lui cria de s’arrêter pour ouïr ce qu’il venait lui dire de la part d’Alexandre. Porus , s’étant retourné, et ayant reconnu Taxile, son ancien ennemi, Qtioi ! s’écria-t-il, n'eit-eepas Taxile que f entends, ce traître à sa patrie et à son royaume ? et il allait le percer de son dard, s’il ne se fût promptement retiré. Alexandre , sans perdre pour cela l’envie de sauver un si brave prinoe, lui envoya d’autres officiers , parmi lesquels était un de ses anciens amis , nommé Mirai, qui l’exhorta vivement à venir trouver un vainqueur digne de lui. Il y consentit, non sans peine, et se mit en marche. Alexandre, qui en avait été averti, s’avança au-devant de lui pour le recevoir avec quelques-uns de sa suite. Quand il fut proche, Alexandre s’arrêta pour contempler sa taille et sa bonne mine ; car il avait plas de cinq coudées ‘ de haut. Il ne paraissait point abattu de sa disgrêce , mais s’approchait avec une contenance assurée , comme un brave et vaillant guerrier que son courage à défendre ses états doit faire estimer du vaillant prince qui l'a vaincu. Alexandre prit le premier la parole, et , avec un air noble et gracieux , lui demanda comment il voulait qu’on le traitât : En roi, lui répondit Porus. Mais, ajouta Alexandre, ne demandez-vous rien davantage î Non, répliqua Porus ; (ou< est compris dans ce seul mot. Alexandre , touché de cette grandeur d’ftme, dont il semble que le malheur de ce prince relevait encore l’^lat, ne se contenta pas de lui laisser son royannie ; il y ajouta d’autres provinces, et le combla de toutes les marques possibles d’honneur, d’estime et d’amitié. Porus hii demeura fidèle jusqu’à la mort. On ne sait ici lequel on doit le plus admirer, on le vainqueur, ou le vaincu.
Alexandre bâtit une ville à l’endroit où la bataille s’était donnée, et une autre où il avait passé le lleuve. Il appela l’une Nicie , à cause de sa victoire, et l’autre Buciphalie , en l’honneur de son cheval , qui y mourut. Après avoir rendu les derniers devoirs aux soldats qui étaient morts dans la bataille , il célébra des jeux, et fit des sacrifices d’actions de grâces à l’endroit où il avait passé l’Uydaspe.
•Sept plcùs <1 ilemi. Cinq roudSt» atitUqim valent a, aSrcol. ou 0 pledill pouccadaParii. E. B.
Ce prince ne savait pas 6 qui il était redevable de ses victoires. On est étonné de la rapidité des conquêtes d'Alexandre , de la facilité avec laquelle il surmonte les plus grands obstacles et force les villes les plus imprenables, du bonheur constant et inouï qui le tire des dangers où sa témérité l’engage, et où il aurait dû cent fois périr. Pour développer cette espèce de mystère d’événements singuliers, et dont plusieurs sont contre toutes les règles ordinaires , il faut remonter à une cause supérieure , inconnue aux historiens profanes et à Alexandre lui-même. Il était , comme Cyrus , le ministre et l’instrument de l’arbitre absolu des empires, qui les forme et les détruit selon son bon plaisir. Il avait reçu la même mission pour, renverser l’empire des Perses et de l’Orient, que Cyrus, pour abattre celui deBabylone. Ils avaient tous deux le même conducteur dans leurs entreprises, le même garant du succès, le même protecteur et la même sauvegarde contre tous les dangers, jusqu’à ce qu’ils eussent rempli leurs fonctions et achevé leur ministère. On peut appliquer à Alexandre ce que Dieu dit de Cyrus dans Isaïe Je l’ai pris par la main pour lui assujettir les nations , pour mettre les rois en fuite , pour ouvrir devant lui toutes les portes sans qu'aucune lui soit fermie. Je marcherai devant vous; j'humilierai les grands de la terre ;je romprai les portes d'airain , et je briserai les gonds de fer. Je vota donnerai les trisors cachis , et les richesses secrètes et inconnues... Je vous ai mis les armes d la main , et vous ne m'avez point connu. Voilà la véritable et l’unique cause des succès incroyables de ce conquérant, de son courage intrépide, de l’alTectkm de ses troupes , du pressentiment de son bonheur, et de son assurance pour l’avenir, qui étonnait ses plus hardis officiers.
• I>ti. is.t-s.
i XVI. — AlB1A!«DIB S'AVAIfCB DANA LES InDK«. Di- ABBISION SDB L14 BBAClillANBl. Cs HINCB BONfit A PRNiCTBBR JUBOU AUGaNGB. Ilb'EXCITB DN MDRMURB GÉNiBAL DANS L'aRMKR : SUE LES BEMONTRANCBS QD‘oN lui fait, il BBNONCB a CB DKSSEIN. BT SB CONTENTE D'ÀLLBB JUSQC'A L'OC^AN. IL DOIIPTR TOUT GB on SB BBNCONTMB SUE SON PASSAGE. 1L COURT UN RISQUE BITRBMB AD SIÈGE DB LA VJLLB DBS OlTDBAQUES. EnPIN IL ARRIVB A L'OcÉAN ; APRàâ QUOI IL SB PRÉPARE A BETODRNBR EN EDROPB.
Alexandre', après la célèbre victoire qu’il avait remportée sur Porus , s’avança dans le pays des Indes , où il assujettit à son empire beaucoup de peuples et beaucoup de villes. Il se regardait comme un conquérant de profession et par état: et il se portait tous les jours à de nouveaux exploits avec tant d’ardeur et de vivacité, qu’il semblait se croire chargé d'une commission personnelle cl d’un devoir particulier de forcer toutes les villes , de ravager toutes les provinces, d’exterminer tous les peuples qui refuseraient son joug , et qu’il se serait reproché comme une faute s’il edt laissé un seul coin de la terre sans y porter le trouble et la désolation. 11 passa l’Acésine, puis l'Mydraote, deux fleuves très-considérables. 11 apprit que plusieurs Indiens libres avaient conspiré ensemble pour la défense de leur liberté , et entre autre les Cathéens , qui étaient les plus vaillants et ceux qui entendaient le mieux la guerre, et qu’ils s'étaient , campés prés d’une ville forte nommée 5angate. Il marcha contre eux , les défit dans une bataille rangée, prit la ville, et la rasa jusqu’aux fondements.
Un jour, comme il passait à la tète de son armée', des philosophes, appelés dans la langue du pays brachmanet, s'entretenaient ensemble en se promenant dans une prairie. Dès qu’ils l’aperçurent, ils se mirent tous à frapper la terre du pied. Alexandre , étonné de ce mouvement extraordinaire, en voulut savoir la cause. Ils répondirent, en lui montrant la terre avec la main , a que per- « sonne ne possédait de cet élément que ce « qu’il en pouvait occuper : qu’il n’était dif-
< An. H. aen ; av. J. C. an. -Q. Cun. Ilb. ». cap. t. * Arriao. llb. 7 . pag. 275» 276 ; kl. in Indic pag. 32t. ^Slrab. lib. 15» pag. 715-717. - Plu(. In Alex. jwig. 701. — Q. Curt. Hb. 8 , cap. 9.
a férent du reste des hommes qu’en ce qu'il O était plus remuant et plus ambitieux , et O courait toutes les terres et les mers pour a faire du mal aux autres et pour s’en faire « à lui-mème ; mais qu’enfin il mourrait sans O occuper plus d’espace qu’il ne lui eu fallait n pour sa sépulture. » Il ne leur sut point mauvais gré de cette réponse ; mais il était emporté par le torrent de la gloire, et faisait le contraire de ce qu’il approuvait.
Ces brachmanes, dit Arrien, sout fort respectés dans le pays. Ils ne paient aucun tribut au prince. Us l’aident de leurs conseils , et lui rendent les mêmes services que les mages au roi de Perse. Us s’emploient aux sacriflees publics ;et, si l’on veut sacrifier en particulier, il faut qu'il y en ait quelqu’un d’eux présent, sans quoi les Indiens sont persuadés que le sacrifice ne serait pas agréable aux dieux. Us s’appliquent particulièrement à l’inspection des astres, exercent seuls l’art de deviner, et prédisent principalement le changement des temps et des saisons. Celui qui a manqué trois fois dans ses prédictions est interdit pour toujours et condamné au silence.
Leurs sentiments , selon Strabon , ne sont pas fort différents de ceux des Grecs. Us croient que le monde a commencé ; qu’il finira ; que sa figure est ronde ; que le Dieu qui l’a créé et qui le gouverne le rempUj de sa majesté ; que l’eau a été le commencement de toutes choses. Pour l'immortalité des âmes, et les peines des coupables dans les enfers, ils suivent la même doctrine que Platon, y mêlant , aussi bien que lui , quelques fables pour exprimer ces peines. Plusieurs d’entre eux vivent tout nus , ce qui leur a fait donner par les Grecs le nom de gymnotophisles. On raconte de la dureté de leur vie et de leur patience des choses incroyables. Il n’ont point d’autre nourriture ni d’autre boisson que des légumes et de l’eau. Comme ils admettent la métempsycose, et qu’ils croient que les âmes passent du corps des hommes dans celui des bêtes, ils s’abstiennent de manger de la chair des animaux. On croit que c’est des brachmanes que Pythagorc a emprunté ce dogme.
Us passent de» journées entières toujours debout, le visage tourné vers le soleil, et cela dans la saison de l’année la plu» brûlante. Per-
.gle
snadéji qu'il y a dn la houle d’altcnare la mort quand on se sent accablé par l'àge ou par la maladie, ils font gloire de prévenir leur dernière heure et de se faire brûler tout vifs. Aussi ils ne rendent aucun honneur aux personnes qui ne meurent que de vieillesse ; et croient souiller leur bûcher, et le feu qui doit les réduire en cendres, s’ils n’y entrent tout en vie. D’autres, plus sensés et plus humains que les premiers, vivent dans les villes et dans le commerce du monde , et , loin d’attacher une idée de vertu et de courage à une mort volontaire, regardent comme une faiblesse de ne pouvoir attendre en paix le dernier moment, et comme un crime d’oser prévenir l’ordre des dieux.
Cicéron a admiré dans les Tusculanes la patience invincible, non-seulement des sages de l’Inde, mais aussi des femmes ' du même pays, qui disputaient à l’envi à qui mourrait après la mort de leur mari commun. Ce privilège était réservé û celle que le mari avait le plus aimée pendant sa vie ; et il lui était adjugé par la sentence d’arbitres nommés pour ce sujet, qui ne prononçaient qu’aprés un mûr examen, et sur les preuves alléguées de part et d’autre. Celle qui avait été préférée courait à la mort et montait sur le bûcher avec une constance et une joie inconcevable , pendant qu’on voyait celles qui lui survivaient se retirer pénétrées de douleur et baignées de larmes. j
Porphyre fait une description* de ces philo- 1 sophes, assez semblable en plusieurs choses à ce que je viens d’en rapporter. Selon lui, les brachmanes vivent d’herbes, de légumes et de fruits. Ils s’abstiennent de tontes sortes d’animaux , et n’en peuvent toucher aucun sans se rendre immondes. Ils passent la plus grande partie du jour et de la nuit à chanter des hymnesen l’honneur de leurs dieux. Ils prientet jeûnent continuellement. La plupart d’entre eux vivent seuls et dans la solitude, n’étant point mariés, et ne possédant aucun bien. Il n’y a
* Mulieres io Indu, quum est cujusque carum vfr mortuus. Id certamem judictumqua veultuit, quam pturiroùln lllc ililcierli : plurra enlm slogulis tolcni case nupis. Qu» est \ Icii il , ea l»la , proscquinlibui suis , iinà cum viro in roguni iminnllur ; ilia vicia, mœsia discedil. » (Cic. Tuic,
Quætt. iib. 6, II. 78.)
s ne .\tnlinrnlij| animal.
rien qu’ils souhaitent tant que la mon ; ei m considèrent cette vie comme une chose onéreuse, attendant avec impatience que leur âme se sépare de leur corps.
Ces philosophes subsistent encore dans les Indes, sous le nom de bramintA ou bramc$ , et conservent en beaucoup de choses la tradition et les dogmes des anciens brachmanes.
Alexandre, passant près d’une ville oû demeuraient plusieurs de ces brachmanes, aurait fort désiré de s’entretenir avec eux, et, s’il se pouvait , d’en attacher quelqu’un à sa suite. Sachant que ces philosophes ne sortaient point pour faire des visites, mais qu’il fallait se transporter chez eux pour les voir, il ne jugea pas qu’il fût de sa dignité d’aller les trouver, ni de la justice aussi de les forcer è faire quelque chose contre leurs lois et leurs coutumes. Onésicritc, qui était lui-méme grand philosophe, et qui avait été disciple de Diogène le cynique, fut député vers eux. Il en trouva une quinzaine non loin de la ville, qui depuis le matin jusqu’au soir se tenaient nus dans la même situation et dans la même posture oû ils s’étaient mis d’abord , et qui , vers le soir, rentraient dans la ville. Ayant abordé Calanus, il lui exposa le sujet de sa députation. Celui-ci, à la vue de ses habits et de ses souliers , ne put s’empêcher de rire. Puis il lui raconta « qu’anciennement la terre était « couverte d’orge et de froment, comme elle « l’était maintenant de poussière : qu’outre « l’eau, on voyait couler dans les fleuves le a lait, le miel , l’huile elle vin : que les crimes « des hommes avaient changé cet heureux R état ; et que , pour punir leur ingratitude , R Jupiter les avait condamnés à un long et R pénible travail : que, touché de leur repen- R tir, il Icsavait rétablis dans la première abon- R dance, mais que les choses prenaient le R train de retourner dans l’ancien désordre, > Ce récit montre clairement que cea philosophes avaient quelque idée de la félicité du premier homme, et du travail auquel son crime l’avait assujetti.
Après ce premier entretien, Onésicrite s’adressa â Mandonis ; c’était le plus ancien et comme le supérieur de la troupe. Ce brachmane dit r qu’il trouvait Alexandre admirable R de s’occuper ainsi du désir de la sagesse au
« milieu des soins du gouvernement : qu'il <■ était le premier qui eût réuni en lui les deux <i qualités de conquérant et de philosophe ' ; a qu'il serait à souhaiter que celte dernière se « trouvât dans ceux qui pourraient inspirer la O sagesse par leurs lumières, et la comman- « der par leur autorité. » Il ajouta qu’il ne comprenait point quelle raison avait pu porter Alexandre à faire un si long et pénible voyage, ni ce qu’il venait chercher dans un pays si éloigné.
Onësicrile les pressa l'un et l'autre de quitter la vie dure qu’ils menaient, et de venir se joindre b la snilc d’Alexandre, en qui ils trouveraient un maître généreux et bienfaisant , qui les comblerait de toutes sortes de biens et il'honncurs. Alors Handanis, prenant un ton fier et de philosophe, répondit, « qu’il n’avait < que faire d’Alexandre, et qu’il était fils de « Jupiter aussi bien que lui : qu’il était sans a besoin, sans désir et sans crainte : que, tant a qu’il vivrait , la terre loi fournirait ce qui « était nécessaire pour sa nourriture, et que la « mort le délivrerait d’un compagnon fâcheux « et incommode (il entendait son corps], et le « mettrait en pleine liberté. » Calanus se montra plus traitable; et, malgré l’opposition et naémc la défense de son supérieur, qui lui reprochait sa Ucheté , de pouvoir se r^udre à servir un autre maître que Dieu, il suivit Onésicrite, et se rendit à la coui^’ Alexandre , qui le reçut avec de grandes délInstralioDS de joie.
On voit, par un Irait que l’histoire nous a conservé de lui, que ces peuples, pour mieux exprimer leurs pensées , employaient souvent des paraboles et des similitudes. Un jour qu’il s’entretenait avec Alexandre sur les maximes d’une sage politique et d’un bon gouvernement , il exposa aux yeux de ce prince une image sensible et un emblème naturel de son empire. 11 jeta b terre un grand cuir de bœuf flirt sec et fort retiré, et mit le pied sur un des bouts. Ce cnir, pressé par un tout, baissa, et tous les autres bouts s’élevèrent. En faisant ninsi le tour du cuir, et pressant sur toutes les extrémités, il lui fit voir que, pendant qu’il baissait d’nn côté, U s’élevait de tous les au-
* Môvov ’/àjt Î3« aÙTÔv iv oir^iç fiioffofo'.vra.
très, jusqu’b ce que, s'élant mi> au milieu, il tint le cuir en étal, et également abaissé partout. Par celte image, il voulait lui démontrer qu’il devait résider au centre de scs états , et n’entreprendre pas de si grands voyages. Nous verrons bientôt quelle fut la fin do ce philosophe.
Alexandre ' , résolu do faire toujours la guerre tant qu’il trouverait de nouveaux peuples, et de les regarder comme ennemis tant qu’ils ne lui seraient pas soumis, songeait b passer l’Hyphasc. Il apprit qu’au delà de ce fleuve il y avait pour onze journées de déserts, et qu’après on trouvait le Uange , le plus grand de tous les fleuves des Indes; que plus avant habitaient les Uangariens et les Prasiens, dont le roi se préparait à défendre l’entrée de scs états avec vingt mille chevaux , et deux cent mille hommes de pied, fortifiés encore de deux mille chariots, et, ce qui donnait plus de terreur, de trois mille éléphants. Ce bruit s’étant répandu dans l’armée, y jeta la consternation , et y excita un murmure universel. Les Macédoniens, qui, après avoir traversé tant de pays et vieilli sous les armes , tournaient sans cesse leurs yeux et leurs désirs vers la douce patrie, se plaignirent hautement qu’ Alexandre entassait tous les jours guerre sur guerre et danger sur danger. Us venaient tout récemment de souffrir d’affreuses fatigues, ayant essuyé des pluies mêlées d’orage et de tonnerre, qui avaient duré plus de deux mois. Les nos déploraient leur misère en des termes qui excitaient la compassion ; d’autres, plus insolents, criaient tout haut qu’ils n’iraient pas plus loin.
Alexandre, ayant appris ce tumulte, et su qu’il se faisait de secrètes assemblées dans son camp, pour en prévenir les suites, fit venir les officiers dans sa tente, et leur ordonna d’assembler les troupes, auxquelles il parla de la sorte ; « Je n’ignore pas , soldats, que les In- « diens ont publié beaucoup de choses b de»- « sein de nous eflrayer; mais ces discours et « ces artifices ne sont pas nouveaux pour vous. « C’est ainsi que les Perses nous parlaient des a défilés de la Cilicie, des vastes campagnes
< Q. Curt. Ilb. 9, c«p. 1-9. - ArrUn. Ilb. 5. p*g. ÏM- 2S1 cl Hb. S. pa*. 235-ïse. — Plut. In Alex. pig. SSO^TOl. - Dlod. Mb. 17, pag. 559. 570. - Jiuün. Ub. 12, cap. 9 ellO
« de la Mésopotamie, des fleuves du Tigre et « de l’Euphrate, comme d'autant de difflcultés « insurmontables. Votre courage les a pour- « tant surmontées. Vous repentez-vous de « m'avoir suivi jusqu’ici? Si vos glorieux tra- « vaux vous ont acquis un nombre inflni de « provinces, si vous avez étendu vos conqué- M tes au delà de l’iaiarte et du Caucase, si « vous voyez couler les fleuves des Indes ou « milieu de votre empire, pourquoi redoutez- « vous de passer l’Hypbasc, et de planter vos « trophées sur ses bords comme sur ceux de « l’Hydaspe? Quoi! serait-ce donc ce nombre « d’éléphants, qu’on exagère visiblement, qui « vous effraierait de la sorte ? Mais n’avez-vous « pas éprouvé qu’ils sont plus pernicieux à « leurs propres maîtres qu’aux ennemis?On a cherche à vous intimider par une idée tera rible d’armées innombrables. Le sont-elles « plus que celles de Darius? Vous vous avisez a bien tard de compter les légions de vos ene nemis, après que vos victoires ont fait de a l’Asie un grand désert. C’était quand nous a passions THellespont qu'il fallait considérer a le petit nombre de nos troupes. Maintenant a les Scythes font partie de notre armée, les a Bactriens, les Sogdiens et les Dahes sont a avec nous, et combattent pour notre gloire, a Ce n’est pas pourtant que je compte sur ces a barbares. Je ne me repose que sur vous, a je n’euvisage que vos bras victorieux, et voa tre courage seul est pour moi un garant sûr a du succès de mes entreprises. Tandis que je a vous aurai à mes côtés dans les combats, je a n’aurai pas besoin de compter ni mes troua pes, ni celles des ennemis , pourvu seulca ment que je vous voie cette confiance et cette a allégresse que vous m’avez toujours mona trées jusqu’ici. Il ne s'agit pas seulement de a notre gloire, mais de notre salut. Nous ne a pouvons maintenant prendre le parti de a la retraite, sans parattre fuir devant nos ena nemis ; et dès là noos nous rendons mépria sables, et eux terribles, car voua savez que a dans la guerre la réputation fait tout. Je a pourrais user d’autorité, mais je n’emploie U que des prières. N’abandonnez point, je vous a en conjure, je ne dis pas votre maître et votre a roi , mais votre nourrisson et votre compaa gnon d’armes. Ne brisez point dans mes
a mains cette palme si glorieuse, qui va m’éa galcr à Hercule et à Bacchus, à moins que a l’envie ne m’arrache celte gloire. » Comme les soldats ne disaient mot, tenant la tète baissée contre terre, a Je parle à des sourds, cona tinua-t-il. Personne ne m’écoule et ne daia gne me répondre. Ah ! je sois abandonné , a je suis vendu , on me livre aux ennemis ; a mais , dussé-je être seul , je passerai outre, a Les Scythes et les Bactriens, plus fidèles que a vous , me suivront partout où je les mènea rai. Allez donc en votre pays, et vanteza vous, lâches déserteurs de votre roi, de l’aa voir abandonné. Pour moi, je trouverai ici a ou la victoire dont vous désespérez, ou une a glorieuse mort, qui désormais doit faire l’ua nique objet de mes voeux. »
Quelque vif et quelque touchant que fût le discours d’Alexandre, il ne put jamais tirer une parole de la bouche des soldats. Gardant un morne et opiniâtre silence, ils attendaient que leurs commandants et les principaux officiers lui remontrassent qu’ils ne manquaient pas d’affection , mais qu’étant tout percés de coups et épuisés de travaux ils ne pouvaient plus servir. Aucun d'eux n’osait prendre sur lui de parler en leur faveur. L’exemple de Clitus et celui de Callisthène étaient encore tout récents. Ces officiers avaient cent fois exposé leur vie pour le prince dans les combats, mais ils n’avaient pas le courage de hasarder leur fortune-'en lui disant la vérité. Ainsi, et soldats et officiers , ils demeuraient tout interdits , sans oser lever les yeux , lorsqu’il s’excita tout à coup un murmure , qui , croissant peu à peu, éclata en des gémissements et des pleurs si extraordinaires , que le roi lui-méme , ayant changé sa colère en compassion, ne put s’empêcher de pleurer.
Enfin , comme toute l’assemblée fondait en larmes et gardait un profond silence , Coenus s’enhardit et s’approcha du trône, témoignant qn'il voulait parler. Et quand les soldats virent qu’il ôtait son casque , car c’était la coutume de roter pour parler au roi , ils le prièrent de plaider la cause de l’armée ; et voici comme il s’expliqua: « Non, seigneur, nous < ne sommes point changés à votre égard: a aux dieux ne plaise qu’un pareil malheur « nous arrive! Nous avons et nous aurons
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> toujours le même zèle , le même allaclit'- € ment, la même fidélité. Nous sommes prfls « à vous suivre au péril de nos vies , et de « marcher partout où il vous plaira de nous « conduire. Mais, s'il est permis à vos soldats a de vous exposer leurs sentiments avec sina cérité et sans déguisement, ils vous supa plient de vouloir bien écouter leurs plaintes a respectueuses, qu’une dernière extrémité a leur arrache de la bouche. La grandeur de a vos exploits , seigneur , a vaincu non-scua lement vos ennemis , mais vos soldats même, a Nous avons fait tout ce que les hommes poua valent faire. Nous avons traversé les terres a et les mers. Nous voici bientôt arrivés au a bout du monde ; et vous songez à en coua quérir un autre en allant chercher de noua velles Indes , inconnues même aux Indiens, a Cette pensée peut être digne de votre coua rage ; mais elle passe le nôtre , et nos forces a encore plus. Voyez ces visages hâves et ces a corps tout couverts de plaies et de cicatrices, a Vous savez combien nous étions à votre déa part : vous voyez ce qui vous reste. Ce peu qui a a échappé à tant de périls et de fatigues n'a a plus ni le courage ni la force de vous suivre, a Ils désirent tous de revoir leurs parents et a leur patrie pour y jouir en paix du fruit de a leurs travaux et de vos victoires. Pardona nez-leur ce désir, qui est naturel à tous les a hommes. Il vous sera glorieux , seigneur , a d'avoir mis è votre fortune dea^ bornes que a votre modération seule pouvait lui impo- « ser , et de vous être laissé vaincre vous-même a après avoir vaincu tous vos ennemis. »
11 n’eut pas sitôt achevé de parler , qu'on entendit de tous côtés des cris et des voix confuses et mêlées de pleurs , qui appelaient le roi leur uigneur et leur père. Ensuite tous les autres oDiciers , principalement ceux à qui l’âge donnait plus d’autorité et une plus honuête excuse , lui firent la même supplication. Ij: roi ne se rendit pas encore. Il en coûte beaucoup à un prince quand il faut paraître céder. Il s’enferma dans sa tente pendant deux jours sans parler à personne , non pas même à ses amis les plus familiers, pour voir s’il ne se ferait point quoique changement dans l’armée , comm.c il arrive souvent en ces rencontres. Mais , voyant les soldats obstinés dans leur ré-
solution , il fit publier qu’on se préparât au retour. Les troupes reçurent cette nouvelle avec une joie incroyable. Jamais Ale.xandre ne parut plus grand ni plus glorieux que dans cette journée , où il voulut bien , en faveur de ses sujets , sacrifier quelque chose de sa gloire et de sa grandeur. Tout le camp retentissait de louanges et de bénédictions qu’on lui donnait de s’être laissé vaincre è ses soldats, lui qui était invincible à tous les autres. Nul triomphe n’approche de ces acclamations et de ces applaudissements qui partent du cœur, et qui en sont une vive et sincère effusion ; et il est fâcheux que les princes n’y soient pas assez sensibles.
Alexandre ' n’avait employé que trois ou quatre mois tout au plus pour la conquête du pays entre ITndus et l’Hyphase , appelé encore actuellement le Penyab, c’est-à-dire les cinq eaux , à cause des cinq rivières qui l’arrosent. .Avant que de partir, il fit dresser douze autels, pour servir de trophées et d’actions de grâces de ses victoires.
Ces témoignages’dc reconnaissance à l’égard des dieux furent accompagnés de traits d’une vanité poussée jusqu’à un excès qu’on a peine à croire. Les autels qu’il dressa en leur honneur étaient hauts de .soixante-quinze pieds. Il fit tracer un camp qui avait plus du tri|)le de circuit qu’auparavant, et l’environna de fossés qui avaient cinquante pieds de profondeur sur dix de largeur. Il ordonna aux fantassins de dresser et de laisser chacun dans leurs tentes deux lits de sept pieds et demi de long , et aux cavaliers de faire pour les chevaux des auges une fois plus grandes qu’à l’ordinaire. Tout le reste était à proportion. La vue d’Alexandre , dans ces ordres pleins d’une vaine extravagance, était de laisser à la postérité des monuments de sa grandeur héroïque et plus qu’humaine, et de faire croire que lui et les siens étaient au-dessns des autres mortels. '
Alexandre ’ repassa l’Hydraote , et laissa à Porus tout ce qu’il avait conquis jusqu’à l’Hyphase. Il réconcilia aussi ce prince avec Taxile, et affermit la paix entre eux par une alliance qui
• An.M.3678;av.J.C.m
• Diod. Ilb. 17. pag. S63.
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leur était à tous deux également avantageuse De là il alla camper sur les bords de l’Acésine. I.cs grandes pluies ayant fait déborder ce fleuve, et les campagnes qui en étaient voisines se trouvant inondées, il fut obligé de transporter son camp sur les lieux les plus élevés. Ce fut là que Cœnus mourut de maladie. Il fut regretté généralement et du prince et de l’armée. Il n’y avait point de meilleur officier que lui. Il s’était distingué d’une manière particulière dans tous les combats. C’était un de ces hommes rares, zélés pour le bien public , qui agissent sans aucune vue d’inlérèf ou d’ambition , et qui aiment assez leur roi pour oser lui dire la vérité aux dépens de tout. Alexandre cependant préparait tout pour son départ.
Sa flotte était composée de huit cents vaisseaux, tant galères que barques, pour porter les troupes et les vivres. Quand tout fût prêt, l’armée s’embarqua , vers le coucher des pléiades , scion Aristobulc , c’est-à-dire vers la fin il’octobre. La Hotte arriva lo cinquième jour aux confluents de l’Hydaspe et de l’Acésine. Elle y souffrit beaucoup, parce que ces rivières se joignent avec tant de violence , qu’il s’y fait des tourmentes comme en pleine mer. Il entra enfin dans le pays des Oxydraques et des Mallicns, qui étaient les plus vaillants des peuples de ce pays. Ils étaient perpétuellement en guerre les uns contre les autres ; mais , l’intélét commun les ayant alors réunis, ils avaient assemblé dix mille chevaux et quatre-vingt mille hommes de pied , tous jeunes et vigoureux , avec neuf cents chariots. Alexandre les battit en plusieurs rencontres , prit sur eux quelques places , et en dernier lieu marclia contre la ville des Oxydraques , où la plupart s’étaient retirés. Il fait planter les échelles sans perdre de temps; et comme on tardait trop h son gré, il en arrache une à un soldat , monte le premier couvert de son bouclier, et arrive sur le haut du mur , suivi seulement de Peuceste et de Limnée. Les soldats, craignant pour sa personne, montent précipitamment pour l’aller soutenir; mais les échelles se brisent, et le roi demeure sans secours. Se voyant en butte il tous les coups qu’on tirait tant des tours que du rempart , par un effort de témérité plutôt
< Arr. in In I. pog, 3IU — Slraü. |ib. 15. [mg.
' que de bravoure, il saute dans la place remplie d’ennemis, ne pouvant raisonnablement atteir dre autre chose que d’ètre pris ou tuè avant que de se relever, sans avoir moyen de se di'fendre et de venger sa mort. Par bonheur il balança tellement son corps, qu’il tomba sur ' ses pieds ; et se trouvant debout , l’épée à la main , il écarta ceux qui étaient les plus proches, et tua même de sa main le chef dos ennemis qui s’avançait pour le percer. Par un second bonheur il se trouva tout près de là un gros arbre, sur le tronc duquel il s’appuya , recevant sur son bouclier tous les traits qu'on lui tirait de loin ; car personne n’osait approcher, tant la hardiesse de l’entreprise et le feu qui sortait de ses yeux avaient jeté d'épouvante parmi les ennemis. Enfin un Indien décocha Contre lui une flèche de trois pieds ( leurs flèches sont de cette longueur ) , qui , perçant sa cuirasse, lui entra bien avant dans le corps, un peu au-dessus du côté droit. Il en sortit une si grande abondance de sang , que les armes lui en tombèrent des mains, et il demeura comme mort*. Voilà donc ce grand conquérant, ce vainqueur des nations , près de périr , non à la tète de ses armées , ou au siège de quelque place considérable, mais dans le coin d’une ville obscure où sa témérité l’a poussé. Celui qui l’avait blessé accourut plein de joie pour le dépouiller; mais il ne sentit pas si tôt mettre la main sur lui, que, ranimé par le désir de la vengeance, il (appela scs esprits, et tâtant son ennemi au défaut des armes , il lui plongea le poignard dans le flanc. Quelques-uns de scs principaux officiers, Peuceste, Léonal, Timée, qui avaient gagné le haut du mur avec quelques soldats, arrivent dans le moment, et tentant l’impossible pour sauver leur maître , lui font un rempart de leurs corps, et souticnnci< tout l’effort des ennemis. C’est alors qu’il j eut un grand combat autour de sa personne. Cependant les soldats qui étaient montés avec ces officiers , ayant rompu les verroux d’une petite porte qui était entre deux tours , firent entrer les Macédoniens; et bientôt après la ville fut prise, et tout fût passé au fil de l’épée, sans distinction ni d’àge ni de sexe.
Le premier soin fut de transporter Alexaiw
< PIul. de Furlunâ Alex pag 3ii.
dre dans sa (ente. Quand il y fut arrivé , les chirurgiens ' coupèrent si adroitement le buis de la flèche qu’il avait dans le corps , qu’ils n’ébranlèrent point le fer; et, après l’avoir déshabillé , ils s’aperçurent que la flèche était barbelée*, et qu’on ne pouvait la tirer sans danger si on n’élargissait la plaie. Le roi soutint l’opération avec une fermeté inconcevable, sans qu’il fût besoin de le tenir. L’incision étant faite , et le fer hors de la plaie , il en sortit une si grande quantité de sang , que le rot en tomba en syncope. On le crut mort ; mais , le sang s’élant arrêté , il revint peu à peu , et reconnut ceux qui étaient auprès de lui. Tout le jour et toute la nuit d’après , l’armée fut sous les armes autour de sa tente ; et ils ne voulurent point sortir de là , qu’ib ne fussent assurés qu’il se portait mieux et qu’il commençait un peu à reposer.
Au bout de sept jours qu’il mil à se faire traiter, sa blessure n'étant pas encore fermée, comme il sut que le bruit de sa mort s'augmentait parmi les barbares, il flt Joindre deux vaisseaux ensemble et dresser sa tente au milieu et à la vue de tout le monde, afin de se montrer à ceux qui le croyaient mort, et de dissiper ainsi tous leurs projets et toutes leurs espérances. Il descendit ensuite par eau, s’avançant à quelque distance du reste de sa flotte, de peur que le bruit des rames ne lui ûtàt le repos qui lui était si nécessaire pour rétablir ses forces. Quand sa santé fut un peu affermie et qu’il se trouva en état de sortir, ses soldats des gardes lui apportèrent sa litière ; mais il se fit amener son cheval et monta dessus. Alors tout le rivage et les forêts voisines retentirent des cris de joie de l’armée, qui croyait en quelque sorte le voir sortir du tombeau. Lorsqu’il fut près de sa tente, il mit pied à terre et marcha , pendant quelque espace, environné d’une foule de soldats, dont les uns lui baisaient les mains , les autres embrassaient ses genoux , quelques-uns se contentaient de toucher à ses habits ou de le voir ; tous fondaient eu larmes, et , le comblant de
■ Usn'iUicDliMadislinguésdainMcrlns.
* Od appelle ainsi les flèches qui uni dos douis ou des pointes dans leur remirc , qui sont rerourlM'cs et rchroussees. Animadi ertunt hamoa tustse telo.
bénédictious, faisaient des vœux pour sa santé et pour sa vie.
Dans ce moment arrivèrent les députés des Mnlliens avec les principaux chefs des Oxydraques, jusqu’au nombre de cent cinquante, outre les gouverneurs des villes et de la province , qui lui apportaient des présents et lui venaient faire hommage , s’excusant sur l’amour de la liberté qui les avait retenus jusqu’alors. Ils lui dirent qu’ils étaient prêts à recevoirun satrape de sa main, à lui payer tribut, et à lui fournir des otages. Il demanda mille des principaux, dont il se pût aussi servir à la guerre .jusqu’à ce qu'il eut réduit tout le pays sous son obéissance. Ils lui donnèrent les mieux faits , avec cinq cents chariots qu’il ii’avait point exigés d’eux; ce qui le toucha tellement, qu’il leur remit leurs otages. Il leur laissa Philippe pour gouverneur.
Alexandre , à qui cette ambassade causa une grande joie , et qui sentait tous les jours .ses forces augmenter, goûtait avec d’autant plus de plaisir les fruits de la victoire et de la sauté, qu’il s’était vu tout prés de les perdre pour toujours. Les principaux de sa cour et scs plus intimes amis crurent devoir profiter de ce moment de sérénité pour répandre leur cœur en sa présence et lui exposer leur crainte. Ce fut Cratère qui porta la parole : « Nous commen- « çons, dit-il, seigneur, à vivre cl à respirer, « en vous voyant dans l’état où la bonté des I dieux vous a rétabli. Mais quelle a été notre <> alarme et notre douleur ! quels reproches I ne nous sommes-nous pas faits ù nous-mé- I mes d’avoir abandonné dans un tel péril O notre roi et notre père ! Il n’était pas en (t notre pouvoir de le suivre : mais nous ne « nous en sommes pas crus pour cela moins a coupables , et nous avons regardé comme un a crime de n’avoir pas fait pour vous l’imposa sible. Ah ! seigneur, épargnex-nous désora mais uue pareille affliction. Une méchante a bicoque méritc-t-elle d’être achetée au prix a d’une tête comme la vôtre ? Laissex-nous a CCS menus exploits et ces petits combats , cl a réservex votre personne pour des occasions a dignes d’elle. Nous frémissons encore d’hor- 0 reur quand nous pensons à ce qui s’est pas.siV a sous nos yeux. On a vu riicure que les plus a viles mains du monde allaient enlever les
« dépouilles du plus grand prince de la terre. 0 Pcrmellez-nous , seigneur, de yous le dire : « vous n'éles point 11 vous : vous nous appartt tenez : nous avons droit sur votre vie , dont 0 la nôtre dépend; et nous osonsvousconjurer, « en qualité de vos sujets et de vos enfants, de O ménager une vie si précieuse avec plus de
< soin , sinon pour vous , du moins pour les a vôtres et pour le bonheur de l’univers. »
Le roi fut sensiblement touché de ces témoignages de leur affection ; et , les ayant tous embrassés l’un après l’autre avec une tendresse e.viraordinairc, il leur répondit en ces termes ; « Je ne puis assez vous remercier tous tant « que vous êtes ici , qui êtes la fleur et l’élite « do mes citoyens et de mes amis , non-seu- « lement de ce qu’aujourd’hui vous préférez « mon salut au vôtre , mais encore de ce que , <i dès l’entrée de cette guerre, il n’y a sorte « de preuve que je n’aie reçue de votre zèle et « de votre affection ; et , si quelque chose est n capable de me faire désirer une plus longue a vie, c’est le plaisir de jouir plus longtemps 0 d’amis aussi précieux que vous. Mais soufa frezqueje vous dise que vous et moi nous s avons des pensées bien différentes. Vous « souhaitez de me posséder longtemps, et « toujours même , s’il se pouvait , et moi , ce a ii’cst pas sur l’ôgc , mais sur la gloire , que « je mesure ma durée. Je pouvais borner mon
< ambition aux limites de la Macédoine, et, « content du royaume de mes pères , attendre « au milieu des délices et dans le sein de l’oi- « siveté une honteuse vieillesse. J’avoue qu’à 0 compter mes victoires, et non mesann^s, 0 on doit trouver que j’ai beaucoup vécu ; mais « vous semble-t-il qu’après avoir fait un seul « empire de l’Europe et de l’Asie , vainqueur O des deux meilleures parties de l’univers dans « la dixième année de mon règne et la trena tième de mon âge, je doive m’arrêter au mi- « lieu d’une si belle carrière, et cesser de trau vailler pour la gloire, à laquelle je me suis 0 entièrement dévoué? Sachez que cette gloire 0 ennoblit tout , et qu’elle donne une vraie et « solide grandeur à ce qui parait le plus petit. « En quelque part que je combatte , je croirai « être sur le théâtre du monde et à la vue de a toute la terre. J’ai fait de grandes choses a jusqu'ici , je l’avoue : mais le pays où nous
• sommes me reproche qu’une femme en a n fait encore de plus grandes. Je parle de Sé- « miramis ; que de peuples soumis à son obéi»- > sance ! que de villes bâties ! que de super-
< bes et prodigieux ouvrages achevés ! quelle « honte pour moi de n’avoir pu encore ^aler (t sa gloire I Je la surpaserai bientôt , si vous
< secondez mon ardeur. Défendez-moi seu- « lement des sourdes menées et des trahi- « sons domestiques, qui font périr la plupart
< des princes ; je prends le reste sur moi , et n vous réponds de tous les événements de la « guerre. »
En tel discours fait connaître à fond le caractère d’Alexandre. Il n’avait aucune idée de la véritable gloire; il n’en connaissait ni le principe , ni la règle , ni la fln. Il la mettait où certainement elle n’était pas. L’erreur populaire faisait la sienne et l’entretenait. Il pensait que sa destination était de ne vivre que pour la gloire, et qu’il ne pouvait en acquérir que par des conquêtes sans mesure, sans justice, sans ordre. Dans ses impétueuses saillies pour une gloire mal entendue, il ne suivait ni la raison , ni la vertu , ni l’humanité ; et , comme si scs caprices ambitieux eussent dù être la règle de tous les autres hommes, il trouvait étrange que ses officiers , et même que scs soidats , n’entrassent pas dans ses vues , et ne se prêtassent que de mauvaise grâce à scs folles entreprises.
Alexandre, apres avoir tenu ce discours, congédia l’assemblée , et campa plusieurs jours dans ce même iicu. Il s’embarqua ensuite sur la rivière, et son armée le suivait par terre en côtoyant les bords. Il arriva chez les Sabraques, nation puissante entre tes Indiens. Ils avaient levé soixante mille hommes de pied et six mille chevaux , et y avaient joint cinq cents chariots ; mais l’arrivée d’Alexandre répandit la terreur dans tout le pays, et ils envoyèrent de» ambassadeurs pour se rendre. Après avoir bâti une ville, qu’il fit nommer encore Alexandrie, il entra dans les terres de Musican, prince fort riche, puis dans celles du roi Samus. C’est en assiégeant une des places de ce roi , que Ptolêmée fut dangereusement blessé , parce que les Indiens avaient empoisonné tous leurs traits et toutes leurs épées, de sorte que toutc's leurs blessuies