‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 13 sur 61 · BERD MAITRE DK LA VILLE DE PÉTRA , QUI PARAIS- SAIT IMPRERABLB · texte numérisé non relu

BERD MAITRE DK LA VILLE DE PÉTRA , QUI PARAIS- SAIT IMPRERABLB

Alexandre ', insatiable de victoires et de conquêtes, allait toujours en avant, cherchant de nouveaux peuples qu’il pût dompter. Après avoir recruté sa cavalerie, qui avait beaucoup souffert dans les longues et périlleuses martches qu’il avait faites, il s’avança jusqu’à i’Iaxarte *.

• Arrian. lb.3. |W« 118. ItS; et llb. 4 . pag. 150-100. — Q. Corl. lib. 7. cap. 0-11.

a Qulnic-t'.urce rl Arrien rappellenl ta ranol'i ; mais Ils se trompent. Le Tarais rst bien plus à l'occident . cl se décharge , non paa dana la mer CaspicDne, mais dans le

Près de là, des barbares, descendant tout à coup de leurs montagnes, vinrent attaquer brusquement les troupes d’Alexandre ; et, ayant emmené avec eux un grand nombre de prisonniers, ils regagnèrent leurs retraites, où ils étaient vingt mille hommes, qui combattaient avec des arcs et des frondes. Le roi alla en personne les assiéger; et, étant des premiers à l’attaque, il fut blessé d’une flèche à l’os de la jambe, et le fer demeura dans la plaie. Les Macédoniens, également alBigés et alarmés, l’emportèrent aussitôt, mais non pas si secrètement qu’ils en pussent dérober la connaissance aux barbares, qui, du haut de la montagne, voyaient tout ce qui se pas.sait en bas. Ils envoyèrent donc le lendemain des ambassadeurs au roi, qui les lit entrer sur-le-champ, et, ôtant le bandage et l’appareil de sa plaie, leur nt voir sa jambe sans leur témoigner la grandeur de son mal. Ils l’assurèrent qu’ayant appris sa blessure, ils n’en avaient paa reçu moins de déplaisir que les Macédoniens mêmes; et que, s’ils eussent pu découvrir celui qui avait fait le coup, ils le lui auraient mis entre les mains : qu’il n’appartenait qu’à des impies de faire la guerre aux dieux : qu’au reste, vaincus par son incomparable valeur, ils se rendaient à lui, eux et tous les peuples qui les suivaient. Le roi , leur ayant donné sa foi, et retiré scs prisonniers, les reçut en son obéissance.

Après il leva le camp, et, s’étant fait mettre sur un brancard, il y eut une grande dispute entre les gens de pied et de cheval à qui le porterait, chacun prétendant de part et d’autre que cet honneur leur appartenait. On ne put les concilier qu’en ordonnant qu’ils le porteraient tour à tour.

De là il se rendit le quatrième jour à Maracandc, ville très-considérable, capitale de la Sogdiane, dont il se rendit maître, et y laissa une bonne garnison ; après quoi il brûla et ravagea tout le plat pays.

Il lui arriva alors une ambassade des Abiens Scythes, qui, depuis la mort dcCynis, étaient toujours demeurés libres et indépendants : ils venaient se soumettre à Alexandre. Ils étaient estimés les plus justes de tous les bai^ bares. Jamais ils ne faisaient la guerre que

Pont-Euiio ; et c'est ce que nous appelons aujourd’hui lo Von.

pour se défendre ; et la liberté , dont ils usaient avec modération , avait entre eux égalé les plus petits aux plus grands. L'amour delà pauvreté cl de la justice faisait leur propre caractère , et les mettait en état de se passer et de rois et de l is. Le r ;i leur fit un bon accueil , et les reçut s'iussa proleclion. Il envoya un des princiiinuv de sa cour pour reconnaître leur pays, et même ces autres Scythes qui habitent audessus du Bosphore Cimmérien.

Il avait choisi un lieu propre à bâtir une ville sur riaxarte, pour tenir en bride, tant ceux qu'il avait déjà domptés, que les autres dont il se voulait rendre maître. Mais ce dessein fut retardé par la révolte des Sogdiens , suivie bientdt de celle de la Bactriane. Alexandre manda Spitamène, qui lui avait livré Bessus, Incroyant fort propre à remettre ce peuple dans l'obéissance: mais c'était lui qui avait le plus contribué à ce soulèvement. Le roi, étrangement surpris de cette perfidie , songea à en tirer vengeance d’une manière éclatante. Il alla en personne former le siège de Cyropolis. C'était la dernière ville de l'empire des Perses, bâtie par le grand Cyrus dont elle portait le nom. Il envoya en même temps Cratère, avec deux autres de ses officiers généraux , assiéger la ville des Méma- | céniens. On députa à ceux-ci cinquante cavaliers , pour les exhorter à avoir recours à laclémencc d’Alexandre. Ils furent d’abord assez bien reçus; mais, la nuit, ils furent tous égorgés. Alexandre avait résolu d’épargner Cyropolis en faveur de Cyrus ; car entre ceux qui ont régné sur ces peuples il n’y en avait point qu’il admirât davantage que ce roi et Sèmiramis, comme ayant surpas.sé tous les autres en grandeur de courage et en actions héroïques. Il lit donc offrir des conditions très-favorables aux assiégés , qu’une opiniâtreté aveugle leur fit rejeter , même avec hauteur et insolence. Ayant pris la ville d'assaut , il l'abandonna au pillage , et la rasa jusqu'aux fondements. De là il passa à l'autre ville , assiégée par Cratère. Jamais place ne sc défendit mieux. Alexandre y perdit ses meilleurs soldats , et lui-mème fut en grand danger de sa personne-, car il reçut un coup de pierre à la lètc , dont il tomba évanoui , ayant entièrement perdu connais.sance. En effet , l'armée le pleura comme mort. Mais ce prince, que nul danger, nul contre-lemps

ne pouvait abattre , pressa encore pins vhr&ment le siège , sans attendre que sa blessure fût guérie, la colère fournissant une nouvelle llammcà son ardeur naturelle. Ayant donc fait saper le mur, il fit une grande brèche par où il entra dans la place , qui fut mise à feu et à sang, et ruinée de fond en comble. Plusieurs autres villes éprouvèrent le même sort. C'était ici une troisième révolte de la part des peuples de la Sogdiane , que le double pardon qu'Alexandrc leur avait accordé ne put faire revenir à la raison. Ils perdirent plus de six-vingt mille hommes dans ces différents sièges. Alexandre envoya après cela Ménédèmc avec trois mille hommes de pied et huit cents chevaux à Maracandc, d'où Spitamène avait chassé la garnison macédonienne et s'y était renfermé.

Pour lui, il revint camper sur l'Iaxarte, où il ferma de murs tout l'espace que son armée avait occupé , et y bâtit une ville de soixante stades' de tour, qu'il nomma encore Alexandrie, car il en avait déjà bâti plusieurs autres. Il y fit travailler avec tant de diligence , qu’en moins de vingt jours les remparts furent élevés et les maisons construites. Aussi y eut-il grande émulation entre les soldats, à qui aurait le premier fourni sa bkhe. carchacun avait la sienne; et , pour peupler sa nouvelle ville , il racheta tout ce qu’il put trouver de prisonniers, y établit plusieurs Macédoniens qui n’étaient plus en état de servir, et y admit aussi plusieurs des gens du pays qui s’offrirent pour l’habiter.

Mais le roi des Scythes , qui sont au delà de l'Iaxarte, voyant que cette ville bâtie sur le fleuve était un joug qu’on lui imposait , envoya de nombreuses troupes pour la démolir , et chasser bien loin de là celles des Macédoniens. Alexandre, qui n’avait pas eu dessein d'attaquer les Scythes, voyant qu'ils faisaient des courses à sa vue avec beaucoup d’insolence, se trouva fort embarrassé, d’autant plus que dans le même temps il apprit que le corps de troupes qu’il avait envoyé contre Maracandc avait été taillé en pièces presque entièrement. Tant d’obstacles réunis ensemble auraient rebuté tout autre : les Sogdiens révolté“s , les Bactriens de même , les Scythes qui le venaient harceler, l’état où il se trouvait,

< Trois lieon.aisSoitame suées, ou2lieiKirtdemi.E.B.

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ne pouvant ni se tenir sur ses pieds , ni monter à cheval , ni parler à ses troupes , ni donner ordre à rien. Pour comble de chagrin, son armée paraissait déterminée à ne point tenter le passage du fleuve à la vue des ennemis rangés sur l’autre bord. Le roi passa la nuit dans de grandes inquiétudes ; mais son courage le rendait supérieur à tout. On lui avait annoncé des auspices malheureux ; il força le devin à en substituer de favorables. Au point du jour, il prend sa cuirasse , et se vient montrer à ses soldats, qui ne l’avaient point vu encore depuis sa dernière blessure. Ils avaient tant de vénération pour leur roi, que sa présence seule dissipa d’abord toutes leurs craintes , de sorte qu’ils versaient des larmes de joie , et venaient tous lui rendre leurs respects, et le presser de leur faire voir l’ennemi , contre lequel ils avaient auparavant refusé d’aller. Ils travaillèrent aux radeaux avec tant d’ardeur, qu’en trois jours il y en eut douze mille de faits; on prépara aussi un grand nombre de peaux pour le même effet.

Comme tout était prêt pour passer , il arriva des ambassadeurs des Scythes, au nombre de vingt, selon la coutume de leur pays, qui traversèrent le camp è cheval, demandant à juirler au roi. I.e roi , les ayant fait entrer dans sa lente, les pria de s’asseoir; et ils furent longtemps à le regarder fixement sans dire mot, surpris apparemment, eux qui jugeaient les hommes è la mine et à la taille , de ne pas trouver que la sienne répondit à sa grande renommée. Le plus ancien de la troupe porta la parole. Le di.scours que Quinte-Curce lui met dans la bouche est un peu long , mais fort curieux. J’en rapporterai une partie.

« Si les dieux t’avaient donné un corps pro- O portionné à Ion ambition, tout f univers « serait trop petit pour toi. D’une main tu « toucherais l’orient , et de l’autre l’occident ; « et non content do cela , tu voudrais suivre O le soleil et savoir où il se cache. Tel que tu « es, tu ne laisses pas d’aspirer où lu ne sau-

■ rais atteindre. De l’Europe tu passes dans « l’Asie ; et quand tu auras subjugué tout le « genre humain , lu feras la guerre aux ri- « vières, aux forêts et aux bêtes sauvages. « Ne sais-tu pas que les grands arbres sont

■ longtemps à croître , et qu’il ne faut qu’une

U heure pour les arracher ; que le lion sert a quelquefois de pâture aux plus petits oi- R seaux; que le fer, malgré sa dureté, est V consumé par la rouille , qu’enfln il n’est rien « de si fort que les choses les plus faibles ne H puissent détruire?

« Qu’avons-nous à démêler avec toi? Ja- R mais nous n’avons mis le pied dans ton pays. U N’est-il pas permis à ceux qui vivent dans U les bois d’ignorer qui tu es et d’où tu viens ? « Nous ne voulons ni obéir ni commander à R personne. Et alin que tu saches quelles R gens ce sont que les Scythes , nous avons « reçu du ciel , comme un riche présent , un R joug de bœufs, un soc de charrue, une R flèche , un javelot et une coupe : c’est du R quoi nous nous servons et avec nos amis et R contre nos ennemis. A nos amis , nous leur « donnons du blé provenu du travail de nos R bœufs; avec eux nous offrons du vin aux R dieux dans la coupc; et pour nos ennemis , R nous les combattons de loin à coups de flè- R ches , cl de près avec le javelot. C’est avec R quoi nous avons autrefois dompte les peu- R pies les plus belliqueux ' , vaincu les rois les R plus puissants , ravagé toute l’Asie , et nous R nous sommes ouvert le chemin jusque dans R l’Égypte.

R Mais toi qui te vantes de venir pour exler- R terminer les voleurs , tu es toi-môme le plus R grand voleur de la terre. Tu as pillé et sac R cagé toutes les nations que tu as vaincues; R tu as pris la Lydie, envahi la Syrie, la l'erse, R la Badriane ; lu songes à pénétrer jusqu’aux R Indes, et tu viens ici pour nous enlever nos R troui>caux. Tout ce que lu as ne sert qu’à R te faire désirer plus ardemment ce que tu R n’as pas. Ne vois-tu point combien il y a R que les Baclricns l’arrêtent? Pendant que R lu domptes ceux-ci , les Sogdiens se révol- R tenl , et lu vidoire n’est pour loi qu’une se- R mcncc de guerre.

R Passe seulement l’Iaxarte, et lu verras R l’étendue de nos plaines. Tu as beau suivre

* Ceci doit s'enlenrlre de la Tameutc IrrupUon des Sc]T‘> tbos , qui s'avancèrent jusque dans l'Egypte, et demeurèrent maîtres de la haute Asie penttunl vingt-huit ans. Voyez le tome premier, dans l'histoire des Assyriens. Je ne me suis point Ici attaché au texte de Quinte-Curce , qui soutTre de grandes diOlcullés.

Ditj l y

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« les Seythes, je le dt'do de les nUeindre. Notre « pauvreté sera Imijniirs plus agile que tou « armée chargée des dépouilles de tant de iia- « tions : et quand tu nous croiras bien loin , a lu nous verras tout d'un coup tomber « sur ton camp, car c'est avec la même vi- « tesse que nous poursuivons et que nous a fuyons nos ennemis. J'apprends que les a Grecs font passer en proverbe et en raila lerie les solitudes des Scythes. Oui, nous a aimons mieux nos déserts que vos grandes a villes et vos fertiles campagnes. Crois-moi , a la fortune est glissante ; tiens-la bien , de a peur qu’elle ne t’échappe. Mets un frein a À ton bonheur, si tu veux en demeurer a maître.

a Si tu es un dieu , tu dois faire du bien aux a mortels , et non pas leur ravir ce qu’ils ont ; a si tu n’es qu’un homme , songe toujours à a ce que tu es. Ceux que tu laisseras en paix a seront véritablement tes amis , parce que a les plus fermes amitiés sont entre les pera sonnes égales; et ceux-IA sont estimés égaux, a qui n’ont point éprouvé leurs forces l’un a contre l’autre. Mais ne t’imagine pas que a ceux que tu auras vaincus puissent t’aimer ; a il n’y a jamais d’amitié entre le maître et a l’esclave , et une paix forcée est bientôt suie vie de la guerre.

a Au reste, ne pense pas que les Scythes , a pour contracter une alliance, fassent aucun a serment '. Ils n’ont point d'autre serinent a que de garder la foi sans la jurer. De telles a précautions conviennent aux Grecs, qui sia gnent leurs traités, et appellent les dieux à a témoins. Pour nous, nous ne nous croyons a religieux qu’aulant que nous avons de bonne a foi. Qui n’a pas de honte de manquer de a parole aux hommes ne craint point de trnnia per les dieux : et de quoi te serviraient des a amis à qui tu ne te fierais point? Considère a que nous veillerons pour toi é la garde et de a l’Europe et de l’Asie. Nous nous étendons a ju.squ’à la Thracc ; et la Thracc , à ce que O l'on dit, confine h la Macédoine. Il ne s’en U faut que la largeur de l’iaxarte que nous ne

* € lartndo grallitn Scylhai ianc)rcnecredider1i:cfr' « Icodo Bdem joranl. Grccorom lila cautio eiU qni acia « fODtignanl et dcos Invocant: oos rcUgionrm in Ipia fiüe m DO\imui. Qui non revcrciilur homine», fallani deos.»

a touchions à la Bactriane. Ainsi nous soma mes tes voisins des deux côtés. Vois lequel a tu aimes le mieux, de nous avoir pour amis i> ou pour ennemis. »

Voilà ce que dit le barbare. Le roi lui ré-pondit en deux mots, i/u i7 userait de sa [orlune et de leur conseil : de sa fortune, en continuant d'y avoir confiance ; de leur conseil, en n entreprenant rien témérairement. Quand il eut renvoyé les ambassadeurs, il mit son armée sur les radeaux qui étaient tout prêts. Il plaça sur le devant ceux qui portaient des boucliers, et les fit mettre à genoux pour être moins exposés aux coups de fièches. Derrière eux étaient ceux qui dressaient des machines pour lancer des traits et des pierres, couverts des deux côtés de soldats armés de toutes pièces. Les autres qui étaient après les machines, avaient leurs boucliers joints sur leurs tètes en forme de tortues , desquels ils défendaient les matelots armés de corselets. Le même ordre était gardé aux autres radeaux qui portaient les gens de cheval.

Le trajet coûta beaucoup de peine aux troupes. Tout était capable de les rebuter, le trouble et la confusion inévitables dans une telle entreprise, la rapidité du fieuve qui entraînait tout, la vue d’une armée nombreuse rangée en bataille sur le bord opposé ; mais la présence d’Alexandre , qui était le premier à essuyer les plus grands dangers, les leur faisait oublier pour eux-mêmes, et ne leur laissait de crainte que pour lui. Sitôt que les Macédoniens commencèrent à approcher du bord, ceux qui portaient des boucliers se levèrent tous ensemble, et, lançant leurs javelots de pied ferme, ils ne tiraient aucun coup qui ne portât. Quand ilsvirentque les ennemis, accablé-s de cette grêle de traits, commençaient à s’ébranler et tournaient leurs chevaux en arrière, ils sautèrent à terre avec une légèreté incroyable, et, s’encourageant les uns les autres, les attaquèrent vivement. Dans ce désordre , les gens de cheval, qui avaient leurs chevaux tout bridés, donnent contre les ennemis et achèvent de les rompre. Le roi ne pouvait faire entendre sa voix qui était fort faible, mais son exemple parlait. Ce ne fut qu’un cri d’allégresse et de victoire de la part des Macédoniens, qui se jelèrent tous avec fureur contre

les barbares. Ceux-ci ne purent soutenir un si rude choc , et s’enfuirent à toute bride , car ce n'était que de la cavalerie. Quelque faible que fût le roi, il les poussa viveinenl pendant un assez long espace, jusqu'à ce que, les forces lui manquant, il fut contraint, de s'arrêter. Après avoir commandé qu’on les poursuivit tant que le jour durerait, il SC retira dans son camp pour se reposer et pour y attendre ses troupes. Les Macédoniens avaient déjà passé les bornes de Bacchus, qui étaient marquées par de grosses pierres rangées près à près, et par de grands arbres dont les troncs étaient couverts de lierre. Mais l'ardeur de la poursuite les emporta encore plus loin , et ils ne revinrent au camp que sur le minuit , après avoir tué grand nombre des ennemis, et fait encore plus de prisonniers, avec un butin de dix-huit cents chevaux qu’ils chassaient devant eux. De leur côté, il y demeura soixante cavaliers, et cent fantassins à peu près ; et il y en eut mille de blessés. Alexandre renvoya aux Scythes tous leurs prisonniers sans rançon, pour leur montrer que ce n'était point animosité, mais désir de gloire, qui lui avait mis tes armes à la main contre un si vaillant peuple.

I.e bruit de cette victi'ire, et encore plus la » leinence du roi à l'égard des vaincus, relevèrent f xtrèmimient sa réjiutation. On avait toujours cru que les Scythes étaient invincibles ; a;‘rés leur défaite, on avoua qu'il n’y avait point de nation qui ne dût céder aux Macédoniens. Les Saces , notion puissante , envoyèrent une ambassade à Alexandre pour se soumettre et lui demander son amitié. Les Scythes euxmèmes lui firent faire des excuses par leurs ambassadeurs, rejetant la faute de ce qui était arrivé sur quelques particuliers, et témoignant qu’ils étaient prêts à faire tout ce qu’il plairait an prince de leur ordotincr.

Alexandre, délivré si heureusement du soin de cette importante guerre, tourna toutes scs pensées du côté de Maracandc , où le traître Spitamène s’était enfermé. Au premier bruit de l’approche d’Alexandre, il avait pris la fuite et s’était retiré dans la Bactriane. Le roi l’y suivit ; mais désespérant de l’atteindre, il retourna saccager la Sogdiane, qui est arrosée par le fleuve Polytimétc.

Entre les autres prisonniers sogdiens, il y eut trente jeunes hommes des plus grands seigneurs du pays, tous bien faits et de bonne mine, lesquels, ayant su qu’on les menait au supplice par le commandement d’Alexandre, se mirent à chanter des chants d’allégresse, à sauter et à danser, témoignant une joie excessive. Le roi, étonné de les voir aller à la mort si gaiment, se les fit amener, et leur demanda d’où leur venait ce transport de joie, voyant la mort devant leurs yeux. Ils répondirent que, si tout autre que lui les faisait mourir, iis s’aflligeraient ; mais qu’étant rendus à leurs ancêtres par l’ordonnance d’un si grand roi, vainqueur de toutes les nations, ils bénissaient une mort si glorieuse, et dont les plus vaillants hommes souhaiteraient de mourir. .Alexandre, admirant cette grandeur de courage, leur demanda s’ils voulaient bien qu’il leur donnât leur vie, à condition qu’ils ne seraient plus ses ennemis. Ils l’assurèrent qu’ils n’avaient jamais été ses ennemis ; qu'étant attaqués ils s’étaient défendus ; et que , si l’on fût venu à eux par la douceur et non par la v iolence, ils auraient tâché de ne se point laisser vaincre en politesse et en générosité. Le roi leur demanda encore quel gage ils donneraient de leur foi. «Point d’autre, répondirent- 0 ils, que cette même vie que nous recevons « de votre bonté, et que nous serons toujours « prêts à vous rendre quand vous nous la re- 0 demanderez. » Et ils lui tinrent parole. Quatre d’entre eux , qu’il mit au nombre de ses gardes, le disputèrent aux Macédoniens en zèle et en fidélité.

Le roi , après avoir laissé un petit corps de troupes dans la Sogdiane, passa à Bactre. Là, ayant assmnblé tous ses généraux , il fit amener Bessus en leur présence ; et, après lui avoir reproché sa perfidie, et lui avoir fait couper le nez et les oreilles , il l’envoya à Ecbatane pour y souffrir le dernier supplice sous les yeux de la mère de Darius. Plutarque nous a laissé la description de ce supplice. On fit courber, par force, des arbres l’un vers l’autre, et l'on attacha à chacun de ces arbres un des membres du corps de ce parricide. Ensuite , quand on leur eut laissé la liberté de retourner à leur état naturel , ils se redressèrent avec tant de violence qu’ils emportèrent chacun le membre

qui y était attaché, et l’écartelérent de la sorte. C'est encore aujourd'hui le même supplice qu'oD fait souCTrir aux criminels de lèse-majesté au premier chef, en les faisant tirer à quatre chevaux.

On dit qu’.^lexandrc abolit dans le pays des Bactriens une coutume inhumaine et barbare qui y régnait depuis longtemps ' : c'était de faire manger tout vivants par les chiens ceux à qui une vieillesse décrépite , ou une maladie mortelle , ne laissaient aucune espérance de pouvoir prolonger leur vie.

Il arriva dans ce temps-là à Alexandre, tant de la Macédoine que de la Grèce, des recrues assez considérables , qui montaient à plus de seize mille hommes. Avec un renfort aussi nombreux, il acheva de réduire et de soumettre tous ceux qui s'étaient soulevés. Pour les tenir en bride, il bâtit quelques places fortes dans la Margiane.

Tout était calme*. Il ne restait plus qu'une place appelée Petra Ojciana, le rocher d’Oxus , que tenait Arimaze, Sogdicn, avec trente mille hommes de guerre , et des munitions pour deux ans. Ce rocher , fort haut et escarpé de tous côtés, n’avait qu'un sentier taillé dans le roc par où l’on pouvait y monter. Le roi ayant reconnu la place ..hésita longtemps s'il ne devait pas passer outre ; mais, comme son caractère était de chercher en tout le merveilleux , et de tenter l’impossible, il se mit en tète de vaincre ici même la nature, qui semblait avoir fortifié ce rocher contre toute la puissance des hommes. Néanmoins , avant que de s'engager à ce siège , il Gt parler à ces barbares pour les engager à se rendre. Arimaze reçut avec hauteur cette proposition , et, outre plusieurs autres paroles d'insulte, il demanda si Alexandre, qui pouvait tout, pouvait aussi voler, et si la nature lui avait subitement donné des ailes.

Cette réponse insolente piqua jusqu’au vit Alexandre. Il donna ordre qu'on lui choisit dans les troupes, parmi les montagnards, trois , cents jeunes hommes des plus dispos et des plus adroits qu’on pourrait trouver. Quand on les lui eut amenés , « Ç’a été avec vous , va-

> Suab. Ilb. Il . pag. 617.

> An.tl. 367S;av.J. C. 3S8.

« leureuse jeunesse, leur dit-il , que j’ai forcé a les places qu’on avait crues imprenables, que « j’ai franchi les montagnes toujours couver- « tes de neiges , traversé les rivières, et percé a les défilés de la Cilicie. Vous me connaissez, « et je vous connais. Ce roc que vous voyez n’a O qu’une issue , que les barbares gardent sans 0 songer au reste. Il n’y a ni guet ni sentinelle « que du côté qui regarde notre camp. Si vous a cherchez bien , il n’est pas que vous ne trou- 0 viez quelque sentier qui vous mènera au a haut du rocher. La nature n'a rien fait de si a inaccessible où la valeur ne puisse atteindre-, a et ce n’est que pour avoir entrepris ce a que jamais personne n’avait espéré, que a nous sommes maîtres de l’Asie. Gagnez ce a sommet ; et quand vous vous en serez saisis, a élevez un étendard blanc pour signal , et je a ne manquerai pas de vous ôter l'ennemi de a dessus les bras , et de l'attirer à moi en faia sant diversion. » Le roi accompagna cet ordre de magnifiques promesses ; mais la plus grande récompense pour eux était de lui plaire. Pleins d'ardeur , et s’imaginant déjà être au sommet , ils partent, après avoir fait provision de coins de fer pour ficher entre les pierres, de crampons et de grosses cordes.

Le roi fit le tour de la montague avec eux , et leur commanda de se mettre en marche à la seconde veille de la nuit ' par l'endroit qui semblait le moins difficile , priant les dieux de les conduire heureusement. Ils se pourvurent de vivres pour deux jours ; et , n’ayant que leurs épées et leurs javelines , ils commencèrent à monter, marchant quelque temps à pied ; puis, quand il fallut grimper, les uns s’accrochaient aux pierres qui avançaient, et se soulevaient eux-mèmes; les autres enfonçaient leurs crampons dans la neige qui était gelée, pour se soutenir dans les endroits glissants; d’autres enfin , plantant leurs coins avec force, en faisaient des échelles pour s’aider à monter. Ils passèrent ainsi tout le jour pendus à cette roche avec mille peines et mille dangers, ayant à lutter en même temps contre la neige , contre le froid , contre le vent. Néanmoins le plus fort restait à faire, et il leur semblait que le roc croissait toujours en hauteur à mesure qu’ils

< Surleincnroadtilitttm.

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arançaient. Mais ce qui les étonnait le pins , c'était le triste spectacle de quelques-uns de leurs compagnons qui tombaient dans les précipices , et dont le malheur leur apprenait ce qu'ils avaient à craindre. Ils continuèrent pourtant, et firent si bien, que, malgré toutes ces difficultés, ils gagnèrent le haut du roc. Mais ils étaient tous horriblement fatigués, et quelques-uns même ne pouvaient s'aider d'une partie de leurs membres. La nuit et le sommeil les prirent en même temps; et, se couchant de côté et d'autre dans les endroits qui étaient sans neige, ils dormirent jusqu'au jour. Enfin ils se réveillèrent de ce profond sommeil ; et , regardant de tous côtés pour découvrir en quel endroit un si grand nombre de gens se tenaient cachés, ils virent au-dessous d'eux de la fumée, qui leur apprit où se tenaient les ennemis. Ils élevèrent donc le signal comme on en était convenu; et , la troupe s'étant ralliée , il s'en trouva à dire trente-deux qui avaient péri en montant.

Le roi , également touché et du désir d’emporter la place , et du danger visible où ces hommes étaient exposés, fut tout le jour sur pied à regarder ce rocher, et ne se relira point pour se reposer que la nuit ne fût fermée. Le lendemain , dès le grand matin , il fut le premier qui aperçut le signal. Néanmoins il doutait encore si ses yeux ne le trompaient point, à cause de la fausse clarté que fait l'aube au point du jour ; mais la lumière, venant à croitre, le mit hors de doute. Ayant donc fait appeler Cophès, par lequel il avait d'abord sondé la volonté des barbares, il l'envoya pour la seconde fois les exhorter de prendre au moins à cette heure un meilleur parti ; et , s'ils s'opiniâtraient sur la bonté de la place, il avait ordre de leur faire voir à leur dos ceux qui tenaient le sommet du rocher. Cophès fit cequ’il put pour résoudre Arimaze à capituler , lui représentant qu'il gagnerait les bonnes grâces du roi s’il ne l'arrêtait pas davantage devant un roc au préjudice des grands desseins qui l'appelaient ailleurs. Arimaze lui parla en des termes encore plus fiers et plus insolents qu 'auparavant , et lui commanda de se retirer. Cophés, le prenant parla main, le pria de sortir avec lui hors la caverne; ce que le barbare lui ayant accordé, il lui montra les Macédoniens

logés sur sa tête, et, d’un ton railleur et insultant ; Vous voyez , leur dit-il , que les soldais d’Alexandre ont des ailes. On entendait cependant de tous côtés sonner les trompettes dans le camp des Macédoniens et toule l’armée pousser en l’air des cris d’allégresse et de victoire. Tout cela ensemble , quoique assez frivole par soi-même , jeta néanmoins, comme il arrive assez souvent, une telle alarme et un tel trouble parmi les barbares, que, sans faire rélleiion au petit nombre de ceux qui étaient montés, ils se crurent perdus. On rappela donc Cophès ; et on envoya avec lui trente des principaux pour remettre la place, à condition de sortir la vie sauve. Le roi , quoiqu’il eût tout à craindre, irrité de la fierté d’Arimaze, refusa de les recevoir à aucune composition. Une confiance aveugle et téméraire dans son bonheur, qui ne s’était jamais démenti, Ini ôtait toute vue du danger. Arimaze , de son côté , aveuglé par la crainte, et n’envisageant point de ressource, descendit avec ses parents et la principale noblesse du pays dans le camp d’Alexandre. Ce prince, qui n’était pas maître de sa colère, oubliant ce que la bonne foi et l'hu- [ manité exigeaient de lui dans cette occasion , les fit tous battre de verges , puis attacher en croix au pied même du rocher. La multitude, qui s’était rendue, fut donnée avec tout le butin aux habitants des nouvelles villes bâties en ces quartiers-lâ, cl Arfabaze laissé gouverneur du roc et de toute la province d'alentour.

S XIV. — XfniT DR Clitus. Diverses bxpéditioss d'Alexandre. Il entreprend de se faire adorer A LA MA5IÈKB DES PcilSBS. MÊCOHTEüTEMBIVT DBS Macéoomie:«s. Mobt du pbilosopub CalusthEnb.

Alexandre , ayant subjugué les Massagètes et les Dahes, entra dans la Bazarie *. C’est une province qui renferme . dans son étendue , beaucoup de grands parcs remplis de bêtes fauves. Le prince y prit le plaisir de la chasse, qui ne fut pas pour lui sans danger. Un lion d’une épouvantable grandeur vint droit à lui : il le tua d’un seul coup. Quoique ce combat lui eût

* Q. Cari. tib. 8, cap. 1-8. — ArriaD. lîb. I. p.ig. 1 i- 171. — Plut. IQ Alex. pag. 693-898. — Justin, lib lî. cap. 6 CI 7.

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