III. Observations particulières sur cet ouvrage
1 Mon dessein, dans cet ouvrage, n’esl pas de donner un nouveau plan d’études ni de proposer de nouvelles règles et une nouvelle méthode d'instruire la jeunesse, mais seulement de marquer ce qui s'observe sur ce sujet dans l'université de Paris s, ce que j’y ai vu pratiquer par mes maîtres, et ce que j’ai léché moi-méme d’y observer ensuivant leurs traces. Ainsi, à l'exception d'un très-petit nombre d’articles, où je pourrai hasarder quelques vues particulières, par eiemplc sur la nécessité d'apprendre la langue française par principes, et de donner plus de temps 6 l’histoire, je ne ferai dans tout le reste que rapporter fidèlement tout ce qui s'exécute depuis longtemps dans les collèges de l’Université. Je prie le lecteur de vouloir bien prendre en ce sens tout ce qu’il trouvera dans cet ouvrage sous le nom d’observations cl de préceptes, quoique je paraisse partout dire ce qu’il faut faire, et non ce qui se fait actuellement, n’ayant pu, pour I ordre et la clarté, m’exprimer autrement.
Je dois aussi dès le commencement déclarer que mon intention n’est point d’instruire les professeurs , surtout ceux qui ont de l’âge et de l’expérience. C'est d'eux que je voudrais tirer des lumières sur la manière
1 Quinlil. I. 6 cap. 5.
* C'esi pour cria que j'avais d'abord intitulé cet ouvrage, Traité dit étudis classique/ , parce qu’il me semblait que ce titre convenait mieux au dessein quej'avals d’exposer ce qui se pratique dans les classes : mais p usieurs de mes amis ont cru que je devais le changer,
Cl J'ai suivi leur conseil.
d’enseigner; et j’en ai consulté plusieurs dont les avis m'ont beaucoup servi. Mais peut-être que cet ouvrage pourra être de quelque utilité pour de jeunes maîtres qui n'ont point encore d'usage, pour de jeunes gens studieux qui ont de l'esprit et de la bonne volonté, mais qui, n’ayant pas trouvé d'abord de bons guides et de bons conducteurs , ont besoin qu'on leur montre la route qu'ils doivent tenir pour se conduire eux-mémes dans leurs études, et pour se mettre en état de conduire les autres.
Une de mes principales vues dans les observations que j’ai faites sur ce sujet, surtout dans celles qui regardent la rhétorique, a été de Axer, s’il se pouvait, par ces remarques. le bon goût qui régne depuis longtemps dans l’Université, et qui s’y est conservé comme par tradition et de vive voii, en passant des maîtres aux disciples.
l’our ne point parler au hasard et ne rien avancer qui ne soit fondé en raison, je commence ordinairement, sur chaque matière que je traite, par établir des règles et des principes, que je tire des plus habiles maîtres de l’art , et surtout de Cicéron et de Quintiiien. J'applique ensuite leurs préceptes è des exemples tirés des bons auteurs, tant latins que français.
Je cite beaucoup de passages latins des deux ailleurs que je viens de nommer, qlii sont mes principaux guides, et je me flatte qu’on ne m’en saura pas mauvais gré. Ce sont pour l’ordinaire des endroits choisis, éclatants et qui sont comme la fleur de la plus pure latinité et des modèles excellents de la plus saine éloquence. Ces passages me semblent par eui-mêmes très-propres A former le goût, ce qui est ma principale vue. J'ai fait aussi grand usage de Sénèque, qui est riche en pensées solides et en belles expressions, quoique son style, par beaucoup d'autres endroits, soit fort défectueux.
On aurait pu ne point citer tous ces passages, fondre seulement leurs pensée» dans l’ouvrage, qui aurait été ainsi plus uniforme cl plus original, et cacher soigneusement toutes les traces de ces vols. Je n'ignore pas que c’est IA l’usage qu’on doit faire de la lecture. Un auteur, semblable en cela au*
abeilles 1 , qui composent leur miel du suc qu’elles onl su adroitement cueillir sur diverses fleurs, doit tourner en sa propre substance les pensées et (es beautés qu'il trouve dans les anciens; il doit, par l’usage qu’il en fait cl par le tour qu’il leur donne , se les rendre si propres, qu'elles deviennent son bien, et (ju’encore qu'on découvre d’où elles sont tirées, elles paraissent avoir comme changé de nature en passant par ses mains. Mais, comme il s'agit Ici de donner des préceptes d'éloquence et des régies du bon goût, j’ai cru que je devais citer mes auteurs et produire mes garants dont le nom seul peut donner du poids à mes réflations.
Je ne me suis pas fait une loi de traduire toujours littéralement ces passages, et je me contente souvent d'en exprimer le sens dons mes remarques. La nouvelle traduction de Quintilien m'a été d'un grand secours. Je l’ai employée, sans m’y asservir, et j'ai pris la liberté d’y faire quelques changements, aussi bien que dans la plupart des autres dont j’ai fait usage. Celle d'Homère, faite par madame Dacier, m'a aussi beaucoup servi. J'ai pourtant quelquefois préféré la traduction que M. Boivin a faite de quelques livres de ce poète ; elle fait désirer que tout le reste soit achevé de la même main. La Manière de bien penser du P. Bouhours m'a fourni de solides réflexions sur ce qui regarde les pensées : ce livre est très-propre à former le goilt, et peut beaucoup aider les maîtres qui le liront avec attention et avec quelque précaution. J'ai puisé dans les savants écrits qui ont paru de notre temps sur les livres saints une partie de ce que j'ai dit sur l’éloquence sacrée. En un mot, tout ce qu'il y a de meilleur dans cet ouvrage n'est point de moi ; cl que m’importe d'où il soit, pourvu qu'il se trouve utile à la
1 a Apes debemus ImIUrf , que veganlur, el flores ad • met faclenduni idoneos carpuut : et que collegerunl, tu « buuc saporem mislurS quâdam et proprietate spIrltOs « sut matant... Nos quoque basapes debemus imltarl, et a quccumquc el divers! lecllone congessltnus trpartre;
« deindé, adbibltl logent) nostri curft et fini Unir, In < unum saporeru varia Ilia llbamenla confunderc : ut, a etiamsi apparuerlt undè sumptum ail, allud lamen esse a qusm uoiié sumptum est , appareat. » [ Susse. Epitl. »*•)
jeunesse, ce qui est le seul but que j’ai dû me proposer ?
Je n'ai garde de me faire honneur des richesses d’autrui -, il y aurait en cela quelque chose de plus que de l’imprudence'. Je souhaiterais seulement qu elles pussent couvrir ma pauvreté , cl que celte foule de beaulés étrangères qui ornent mon ouvrage fît oublier, ou du moins excuser les défauts qui me sont personnels.
Il pourra venir dans l’esprit de quelques personnes que cet ouvrage, qui est principalement destiné pour l'université, et qui traite des études qui s’y font, aurait dû être composé en latin; et cette pensée paraît fort raisonnable et fort naturelle.
Il aurait peut-être été de mon intérêt de pr ndre ce parti ; et j’aurais pu mieux réussir en écrivant dans une langue é l'étude de laquelle j'ai employé une partie de ma vie, et dont j'ai beaucoup plus d’usage que de la langue française. Je ne rougis point de faire cet aveu, afin qu’on soit plus disposé à me pardonner bien des faules qui me seront échappées dons un genre d’écrire qui est presque nouveau pour moi. Depuis que j’ai achevé les trois premiers livres , qui regardent la grammaire , la poésie el la rhétorique , j'ai lu un ouvrage composé en latin sur le même sujet, qui aurait pu me détourner de faire le mien dans la même langue, ne pouvant pas me flatter d'atteindre h la beauté du style qui y régne. C’est le livre du P. Jouvency, jésuite, qui a longtemps enseigné la rhétorique à (’aris avec beaucoup de réputation et de succès. Il a pour titre : De ralione discendi et docendi. Ce livre est écrit avec une pureté et une élégance, avec une solidité de jugement et de rélletions, avec un goût de piété, qut ne laissent rien à désirer, sinon que l’ouvrage fût plus long et que les matières y fussent plus approfondies : mais ce n’était pas le dessein de l’auteur.
Plusieurs raisons m’ont déterminé à ne point écrire en latin. Premièrement, il me parait que cela aurait été directement contraire au but que je me suis proposé, qui est
1 a Ext benlgnum, et plénum iogcnol podorti, fusil « per quoi protecerls. » (C. Pus. la prit tel.)
d’instruire des jeunes gens qui ne sont pas encore fort habiles, et qui n'ont pas assez de connaissance de la langue laline pour l’entendre aussi facilement que celle de leur pays. J'ai dû, ce me semble, au défaut des autres attraits qui manqueront & cet ouvrage, leur en faire trouver quelqu’un dans la facilité qu’ils auront è le lire; et, n'ayant pu y répandre des fieu rs, en ecarter au moins les épines.
D'ailleurs j'ai cru devoir ne me pas borner à former des hommes éloquents en latin , mais porter mes vues plus loin avec l’Université, en songeant principalement à ceux qui doivent un jour faire usage de l'éloquence et des belleslettres dans la langue française ; cl c’est ce qui m’a déterminé à ajouter à mon ouvrage des exemples tirés des auteurs français. Enfin il m’a paru avantageux de mettre tous les pères, et les mères même, è portée de lire ce traité sur les études, et de connaitre par ce moyen ce qu’il est nécessaire qu'on apprenne h leurs enfants.
Mais je dois les avertir qu’ils auraient tort de s'attendre è trouver d’abord dans un maître toute l'étendue des connaissances par lesquelles je marque qu'on doit cultiver l’esprit des
jeunes gens, belles-lettres, philosophie, histoire sacrée et profane, géographie, chronologie, et beaucoup d’autres choses de ce genre. Où trouve-t-on de tels maîtres? Je serais bien injuste et bien déraisonnable d’exiger d'eux ce que je reconnais n'avoir pas moi-même, et dont j’étais encore bien plus éloigné quand j’entrai dans la profession. Il suffit d’y porter quelque fonds d’esprit, de la docilité, du désir d’apprendre, et quelque teinture des principes de toutes ces connaissances. Et mon dessein est d'en répandre assez dans cet ouvrage pour mettre un jeune maître en étal d’en donner quelque idée n ses disciples.
Il ne me reste, en finissant cet avant-propos, qu’à prier Dieu ', dans la main de qui |n«us sommes nous et nos discours, de vouloir bénir mes bonnes intentions , et de rendre cet ouvrage utile à la jeunesse, dont l’instruction m est toujours chère, et me parait faire encore partie de ma vocation et de mon devoir dans le tranquille loisir que la divine Providence m'a procuré.
• Sap. 7-18
TRAITÉ DES ÉTUDES
OU