II. Béfleiions générales sur ce qu'on appelle
le bvn yoüt.
Le goût , tel que nous le considérons ici , c’est-à-dire par rapport à la lecture des auteurs et à la composition , est un discernement délicat , vif, net et précis , de toute la beauté, la vérité et la justesse des pensées et des expressions qui entrent dans un discours. Il distingue ce qu’il y a de conforme aux plus exactes bienséances , de propre à chaque caractère , de convenable aui différentes circonstances. Et pendant qu'il remarque, par un sentiment fin et exquis, les grâces, les tours, les manières, les expressions les plus capables de plaire, il aperçoit aussi tous les défauts qui produisent un effet contraire , et il démêle en quoi précisément consistent ces défauls , et jusqu'où ils s’écartent des règles sévères de l'art et des vraies beautés de la nature.
Cette heureuse qualité, que l’on sent mieux qu'on ne peut la définir, est moins l'effet du génie que du jugement , et d'une espèce de raison naturelle perfectionnée par l’étude. Elle sert dans In composition à guider l'esprit et à le régler. Elle fait usage de l'imagination , mais sans s’y livrer , et en demeure toujours maîtresse. Elle consulte en tout la nature , la suit pas à pas, et en est une fidèle expression. Sobre et retenue au milieu de l’abondance et des richesses , elle dispense avec mesure et avec sagesse les beautés et les grâces du discours. Elle ne se laisse jamais éblouir par le faux , quelque brillant qu'il soit. Elle est également blessée du trop et du trop peu. Elle sait s’arrêter précisément où il faut, et retranche sans regret et sans pitié tout ce qui est au delà du beau et du parfait C’est le défaut de cette qualité qui fait le vice de tous les styles corrompus; de l'endure, du faux brillant , des pointes : lors , dit Quintilicn , que le génie est dcslituè de jugement et qu'il se laisse tromper par l'apparence du beau : 1 quoties ingenium judicio caret, et specie boni [altitur.
t « Recideret omne quod ultra perfeclum Iraheretur. a (llou. lib. J, Sat. 10.) « Quidquideal ultra vlrliuem. a (Qiism. lib. 8, cap. 3.)
a Lib. 8. cap. 3.
Ce goût , simple et unique dans son principe, se varie et se multiplie en une infinité de manières; de sorte pourtant que, sous mille formes différentes, en prose ou en vers, dans un style étendu ou serré, sublime ou simple, enjoué ou sérieux , il est toujours le même, et porle partout un certain caractère de vrai el de naturel qui se fait d'abord seutir à quiconque a du discernement On ne peut pas dire que le style de Térence . de Phèdre, de Salluste, de César, de Cicéron, de Tite-Live, de Virgile, d'Horace, soit le même. Ils ont tous néanmoins * , s'il est permis de parler ainsi , une certaine teinture d’esprit qui leur est commune , et qui , dons cette diversité de génie et de style , les rapproche et les réunit , et met une différence sensible entre eus cl les autres écrivains qui ne sont pas marqués au coin de la. bonne. antiquité.
J'ai dit que ce discernement était une espèce de raison naturelle perfectionnée par l'étude. En effet , tous les hommes apportent avec eux en naissant les premiers principes du goût , aussi bien que ceux de la rhétorique el de la logique. La preuve en est * qu’un bon orateur est presque toujours infailliblement approuvé du peuple , el qu’il n’y a sur ce point , comme le remarque Cicéron, aucune différence de sentiment et de goût entre les ignorants et les savants.
Il en est ainsi de la musique et de la peinture. Un coneert dont toutes les parties sont bien composées et bien exécutées , tant pour les instruments que pour les voix , plaît généralement. Qu’il y survienne quelque diseur-
* * Quod seniilur latente judicao, velut pilalo. » (Qu .vi il. Iib. 6, cap. 3 )
* « Sua cuiquc prupo»lla Ici, suu.i décor est... Ilabct « tanu'ii ornait eioqueotla allquid commune. • (Qlihiil. lib. 10, cap. Ü.)
« Nec refert quod Inter te specie différant, quuni ge- « nere conciliant... Omne» eaïudeiu sanilaleai eloqucu- « lia ferunt : ut , si omnium pariter librot in manum « sumpseris , scia», quamvU in divertis ingeniis, cite « quamdam judtcii ac voluniaii» similiiudinem et cogna- « lionein. » ( Dialog . de Orat. cap 25.)
» « Xunquarn de bono oratore, nul non bono. doctis « tiommibus curn populo dmeusio fuit. « (Cic. In Brut. n. 185)
dance , quelque cacophonie, elle révolte ceux même qui ignorent absolument ce que c’est que musique. Ils ne savent pas ce que les choque , mais ils sentent qui leurs ureilles sont blessées. C’est que la nature leur a donné du goût el du sentiment pour l'harmonie. De même un beau tableau charme el enlève un spectateur qui n’a aucune idée de peinture. Demondez-lui ce qui lui plaîl, et pourquoi cela lui plaît . il ne pourra pas aisément en rendrecompte ni en dire les véritables raisons; mais le sentiment fait à peu près en lui ce que l’art et l'usage font dans les connaisseurs.
Il en faut dire autant du goût dont rions parlons ici. Presque tous les hommes en ont en eux-mêmes les premiers principes, quoique dans la plupart ils soient peu développés faule d’instruction ou de réflexion, et qu'ils soient même étouffés ou corrompus par une éducation vicieuse, par de mauvaises coutumes, par les préventions dominantes du siècle el du pays.
Quelque dépravé néanmoins que soit le goût, il ne périt pas entièrement : il eu reste toujours dans les hommes des points fixes , gravés au fond de leur espril, dans lesquels ils conviennent et se réunissent. Quand ces semences secrètes sont cultivées avec quelque soin , elles peuvent être conduites a une perfection plus distincte el plus démélée. Et s'il arrive que ces premières notions soient réveillées par quelque lumière dont l'éclat rende les esprits attentifs aux régies immuables du vrai el du beau , qui en découvre les suiles naturelles el les conséquences nécessaires , el qui leur serve en même temps de modèle pour en faciliter l'application , on voit ordinairement les plus sensés se détromper avec joie de leurs vieilles erreurs , corriger la fausseté de leurs anciens jugements, revenir a ce qu’un goût épuré et sûr a de plus juste , de plus délicat et de plus fin , cl y entraîner peu à peu tous les autres.
On peut s’en convaincre par le succès de certains grands orateurs , ou de quelques auteurs fameux , qui , par leurs talents nalurels, savent rappeler ces idées primitives , et faire revivre ces semences cachées dans l’esprit de tous les hommes. En peu de temps ils réunissent en leur faveur les suffrages de ceux qui
font le plus usage de leur raison , et bientôt ils enlèvent les applaudissements des personnes de tout fige et de toute condition, des ignorants aussi bien que des savants. Il serait facile de marquer parmi nous la date du bon goilt, qui y règne dans tous les arts, aussi bien que dans les beUes-lellrcs et dans les sciences ; et , en remontant dans chaque genre jusqu'à la source, on verrait qu’un petit nombre d'heureux génies a procuré cette gloire et cet avantage à la nation.
Ceux même qui , dans des siècles plus cultivés, sont sans études et sans belles-lettres, ne laissent pas de prendre une teinture du bon goût dominant , qui se mêle sans qu’ils s'en aperçoivent dans leurs conversations, dans leurs lettres, dans leurs manières. Il y a peu de nos guerriers aujourd’hui qui n’écrivissent plus correctement et plus élégamment que Ville- Hardoin, cl les autres officiers qui vivnient dans un siècle encore grossier cl barbare.
On doit conclure de tout ce que je viens de dire , que l'on peut donner des régies et des préceptes sur ce discernement ; et je ne sais pourquoi Quintilicn , qui en fait avec raison un si grand cas , prétend que celle qualité ne peut non plus s’acquérir par l’art que le goût et l’odorat : 1 non magit arte tradilur , quàm guslus aut odor ; à moins qu’il ne veuille dire qu’il y a des esprits si grossiers , et tellement éloignés de ce discernement , qu’on pourrait croire que c’est en effet la nature seule qui le donne.
Je ne crois pas même que celle pensée de Quintilien soit vraie par rapport a l’exemple dont il se sert , du moins pour ce qui regarde le goût. Il ne faut qu’examiner ce qui arrive è de certaines nations qu’une longue habitude attache fortement à des ragoûts bizarres et fort extraordinaires. Elles s’accordent sans peine à louer des liqueurs exquises , des viandes délicates , des mets apprêtés avec art par une main habile. Elles apprennent bientôt à discerner les finesses de l’assaisonnement , quand un maitre savant en ce genre les y rend attentives, et à les préférer à la grossièreté barbare de leur ancienne nourri-
ture. Quand je parle ainsi , ce n’est pas que je trouve ces nations fort à plaindre d’être privées d'une intelligence et d’une habileté qui nous est devenue si funeste. Mais on peut juger par là de la ressemblance qui se trouve entre le goût par rapport aux sens et au corps, et le goût par rapport à l'esprit; et combien le premier est propre à peindre les caractères du second.
Le bon goût dont nous parlons ici, qui est celui de la littérature, ne se borne pas è ce qu'oti appelle sciences : il influe comme imperceptiblement sur les autres arts, tels que sont l'architecture, la peinture, la sculpture, la musique. C'est un même discernement qui introduit partout la même élégance, la même symétrie, le même ordre dans la disposition des parties ; qui rend attentif è une noble simplicité, aux beautés naturelles, au choix judicieux des ornements. Au contraire, la dépravation du goût dans les arts a toujours été un indice et une suite de celle de la littérature. Les ornements chargés, confus, grossiers des anciens édifices gothiques , et placés pour l'ordinaire sans choix , contre les bonnes règles, et hors des belles proportions, étaient l'image des écrits des auteurs du même siècle.
Le bon goût de la littérature se communique même aux mœurs publiques et è la manière de vivre. L’habitude de consulter les règles primitives sur une matière conduit naturellement à en faire de même sur d'autres, l’uul Emile , si habile et si entendu en tout genre, ayant donné, après la conquête de la Macédoine, une grande fêle à toute la Grèce , et ayant remarqué qu’on en trouvait l'ordonnance infiniment plus élégante et plus belle qu'on ue l'attendait d'un homme de guerre , répondit qu'on avait tort de s’en étonner, a que le même génie qui apprend à bien « ranger une armée en bataille apprend aussi u à bien ordonner une fête. »
Mais , par un renversement tout à fait étrange, et cependant ordinaire, et qui est une grande preuve de la faiblesse ou plutôt de la corruption de l’esprit humain , cette délicatesse même, celte élégance que le bon goût de la littérature et de l'éloquence a coutume d'introduire dans l’usage de la vie , pour
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lcsbâtimenls, par exemple, el pour les rcpns, venant peu à pou à dégénérer en excès et en luxe , introduit à son tour le mauvais goût dans la littérature et dans l'éloquence. C’est ce que Séuéquc nous développe d’une manière fort ingénieuse dans une de scs lettres , où il semble s’étre peint lui-méme sans s’en apercevoir.
Un de ses amis lui avait demandé ' d’où pouvait venir le changement qu'on voyait quelquefois arriver dans l’éloquence , et qui entraînait presque tous les esprit» dans certains défauts , comme d'affecter des figures hardies et outrées, des métaphores hasardées sans mesure et sans retenue , des pensées si courtes et si brusques , qu’elles laissent plutôt à deviner ce qu'elles veulent dire qu'elles ne le disent
Sénèque répond à celle question par un proverbe usité cher les Grecs: Telle est la vie, telles sont les paroles : Ta lis hominibus fuit ratio , qualis vita. Comme un particulier se peint dans son discours 3 * * * * , ainsi le style dominant est quelquefois une image des mœurs publiques. Le cœur entraîne l’esprit 3, el lui communique ses vices aussi bien que ses vertus. Lorsque, dans les meubles , dans les bâtiments , dans les repas, on se fait un mérite de se distinguer des autres par de nouveaux raffinements et par une recherche étudiée de tout ce. qui est hors de l'usage cpmmun, le même goût se communique à l'éloquence, el y porte aussi la nouveauté et le désordre. L'esprit * , accoutumé à ne plus suivre de règles dans les mœurs, n’en suit plus dans le style. Ou ne veut plus rien que
1 u Quart quibusdara temporibas provenerit corrupti « genrris oralio, quiets; et quomodd In qundam vida « iuclinalio ingenlorum facta sic. quarc alias sensus ana dates et fidein fgressl placuerint, alfas abrupts senti lentln et suspiciosn, in quibusplus Inieiligendum est h quant audiendum * quare allqua atlas fuerlt , quat a translationia jure uteretur inverecundè? » (Sesec. Epist tt».)
1 k Quemadniodùm uniuicujusque actio dicenti similis « est, sic genus dicendi aliquandô imiutur pubiieos mo- « res. s
3 « Si disciplina civltati* laboravit, el se in delicias de
• dit, arguntcnlum est luiurin publics oralionis lascl-
u trie... Non potest alias esse ingenio. alius anlino color.»
3 u Quum assurvlt animus fas'ldlre quat ci moreaunl,
« et tilt pro lordldta tolili nuit; ciiam in oraUont quod
de nouveau, de brillant, d’extraordinaire, de hasardé. On ne s’attache qu’à des pensées minces el puériles, ou hardies et outrées jusqu'à l'excès. On oITecle un style peigné et fleuri, et une élocution éclatante, qui n'a que du son, el rien de plus.
El ce qui répand ces sortes de défauts 1 * est ordinairement l'exemple d’un homme seul qui s'est fait de la réputation, qui est devenu à la mode, qui s'est rendu maître des esprits, et qui donne le ton aux autres. On se fait honneur de le suivre; on l’étudie, on le copie, et son style devient la règle et le modèle du goût public.
Comme donc dans une ville 9 le luxe des tables et des habits est une remarque que les mœurs y sont peu réglées, ainsi la licence du slyie, quand elle est publique et générale, monlre que les esprits sont dépravés el corrompus.
Pour remédier au mal 3, pour réformer dans le style les expressions el les pensées, il Tant purifier la source d'où elles partent. C’est l'esprit qu'il faut guérir. Quand il est sain et vigoureux, l’éloquence l’est aussi : mais elle est faible et languissante quand l'esprit l’est devenu, cl qu'il s’est laissé affaiblir el énerver par la volupté et par les délices. En un mot, c’est lui qui est le maître, qui commande et qui donne le mouvement à tout; et tout le ieste suit ses impressions.
Ii fait remarquer ailleurs qu’un style trop
« novum est quxrit... Modo id, quod nuper increbuit, a pro cultu bal, dur audai Irantlalio ac frequeus... Non « tanlùm in grncrc scnlentlarum > ilium est, si aut pu- « ailla: iunl cl puériles, aut Iniprobn, et plus ausnquam « salvo pudore licet : aed ai Qoridx sunt, el niniis dulcea, a si ill vaiiom excunl et aine elTcctu, nibtl anipliùs quam a sonant. »
t a lise villa unus aliquls inducit, aub quo lune cioa quentin est : raser! tmilanlur, el allerl tradunl. »
3 a Quomodù conviviurum tusuria, quomodô veslium, a ngrx elvitalls indicia aunl : sic oralionis llccnlla , si a modo frequeus est, oatendit animoa quoque, a quibus a verba eieunt, procidiaae. a
3 a Oralio nuili molesta est, niai animus iabat. Ideo a ilte curelur. Ab illo sensus, ab illo verba eaeunt... llto a sano ac valente. oralio quoque robusia, for Us, virills a est; si llle procubull. el entera aequuntur ruinant... Bex a nos ter est ammus. Hoc incoiuml entera maueut In a offieio, parent, et obtempérant... Quum verô cesait voa luptaU. artes quoque ejtts aclutquemirceal, elomnlii a « languido Duidoque connus ait. s
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étudié et trop recherché est la marque d’un petit génie Il veut qu'un orateur, surtout quand il traite des matières graves et sérieuses, soit moins attentif nui mots et à l'arrangement qu'aux ehoses et nui pensées. Quand vous voyez un discours travaillé et poli avec tant de soin et d’inquiétude, vous pouvez conclure, dit-il, qu'il part d'un esprit médiocre, et occupé de petites choses, l'n écrivain qui a l’esprit grand et élevé ne s'arrête point à de telles minuties. Il pense et parle avec plus de noblesse et de grandeur, et l'on voit dans tout ce qu’il dit un certain air aisée) naturel, qui marque un homme riche de son propre fonds, et qui ne cherche point à le paraître. Ensuite it compare cette sorte d'éloquence fleurie et fardée è des jeunes gens bien frisés et poudrés cl qui sont toujours devant le miroir et & la toilette : InirOd et comd nitidos, de capsula lotos. On ne peut rien attendre de grand et de solide de tels caractères. Il en est de même des orateurs. Le discours est comme le visage de l'esprit : s’il est peigné, ajusté, farde, c'est un signe qu'il y a quelque chose de gâté dans l’esprit, et qu'il n’est pas sain. Une telle parure où il y a tant d’art et d'étude n'est point un ornement digne de l'éloquence : non est ornamenlum virile, eoncinnilas.
Qui ne croirait, en entendant parler ainsi Sénèque, qu'il était ennemi déclaré du mauvais goûi, et que personne n’était plus capable que lui de s’y opposer et de le prévenir ? El cependant ce fut lui, plus que tout autre, qui contribua à giller les esprits et h corrompre l'éloquence. J’aurai lieu d'en parler ailleurs, et je le ferai d’autant plus volontiers, qu’il semble que ce mauvais goût de pensées brillantes et d’une sorte de pointes, qui est proprement le caractère de Sénèque, veuille
1 o Nïrnis amiurn me te cires vetba et cumposlllo- « octn , mi Luciili , nnlo : h.il>eo majora qux cures « Quxre qui«J scribas. non qucmarlmoilum... C.ujustum- « que oraiionem videlii .•ollicilalam et politam , srito « aniinum quoque non miuù«csse pusillis occupatum. « Magnus ille remissiùs loquitur el vcuilùs : quæcum- « que dicil, plus habcnl fiducie quaxi cura;. Nusti corn* « plurcs juvencs. b.irbà et coma nitidos, de capsulà lotos : a nihil ab illis speraveris forte, nibll solidurn. Oratiovui- « lus anlmi rsl : si rrrunitonsa est, et furaln el manu- « facta, osleodi! ilium quoque non esse sinceruin, cl ha- « berealiquid fracti, » [Epitt. 115 )
prendre le dessus dans notre siècle. El je ne sais si ce ne serait point un indice et un présage «le la ruine dont l’éloquence est menacée parmi nous, el dont le luxe énorme qui règne plus que jamais el la décadence presque générale des mœurs sont peut-être aussi de funestes avant-coureurs.
Il ne faut quelquefois, comme le remarque Sénèque, et comme lui-même en est un exemple. Il ne faut qu'un seul homme, mais d'un grand nom, et qui, par de rares qualités, se sera acquis un grand crédit, pour introduire ce mouvais goût et ce style corrompu, On veut, par une secrète ambition, se distinguer de la foule des orateurs et des écrivains de son temps, et ouvrir une nouvelle carrière, où l’on inarche plutôt seul b la tète de nouveaux disciples qu't) la suite des anciens maîtres. On préfère la réputation de bel esprit 0 celle de bon esprit, le brillant au solide, le merveilleux au naturel el au vrai. On aime mieux parler à l'imagination qu'au jugement, éblouir la raison que la convaincre, surprendre son approbation que la mériter. Et pendant qu'un tel homme, par une espèce de prestige el par un doux enchantement, enlève l'admiration el les applaudissements des esprits superficiels, qui font la multitude, les autres écrivains, séduits parl’attraildela nouveauté el par l'espérance d'un pareil succès, se laissent insensiblement aller au torrent, et le fortifient en le suivant. Ainsi ce nouveau goût déplace sans effort l’ancien goût, quoique meilleur: il passe bientôt eu loi, el entraîne toute une nation.
C'est ce qui doit réveiller dans ITniversité l'attention des maîtres pour prévenir el empêcher, autant qu’il est en eux, la ruine du bon goût : el, chargés, comme ils le sont, de l’instruction publique de la jeunesse, ils doivent regarder ce soin comme une partie essentielle de leur devoir. Les coutumes, les mœurs les lois des anciens peuples ont changé; elles sont souvent opposées à notre caractère et à nos usages, et la connaissance peut nous en être moins nécessaire. Les faits sont passés sans retour ; les grands événements ont eu leur cours S8ns en faire attendre de semblables; les révolutions des états et des empires ont peut-être peu de rapport à notre situa-
lion présente et à nos besoins, et par là deviennent moins intéressantes. Mais le bon goût, qui est fondé sur des principes immuables, est le même pour tous les lemps; et c’est le principal fruit qu'on doive faire tirer aux jeunes gens de la lecture des anciens, qu'on a toujours regardés avec raison comme les maîtres, les dépositaires, les gardiens de la saine éloquence et du bon goût. Enfin, parmi tout ce qui peut conlribuer à la culture de l'esprit, on peut dire que celte parlie est la plus essentielle, et celle que l'on doit préférer à toutes les autres.
Ce bon goût ne se borne pas aux belleslettres : il regarde aussi, comme on l'a déjà insinué, tous les arts, toutes les sciences, toutes les connaissances. Il consiste alors dans un certain discernement juste et exact, qui fait sentir ce qu’il y a dans chacune de ces sciences et de ces connaissances de plus rare, de plus beau, de plus utile, de plus essentiel, de plus convenable ou de plus nécessaire a ceux qui s’y appliquent; jusqu'où, par conséquent, il en faut porter l’élude, ce qu’on en doit écarter, ce qui mérite un travail particulier et une préférence sur tout le reste. On peut, faute de ce discernement, manquer à l’essentiel de sa profession sans qu’on s’en aperçoive ; et ce défaut n’est pas si rare qu’on le penserait. Un exemple tiré de la Cyropédie de Xénophon rendra la chose plus sensible.
Le jeune Cyrus, fils de Cambyse, roi des Perses, avait eu longtemps pour le former dans l’art militaire un maître, sans doute le plus habile et le plus estimé de son temps. Un jour Cambyse, s'entretenant avec son fils, le mit sur l’article de son maître, dont ce jeune prince avait une fort grande idée, et de qui il prétendait avoir appris généralement tout ce qui est nécessaire pour bien commander des troupes. Votre maître, lui dit Cambyse, vous a-t-il donné quelques leçons d'économie, c’est-à-dire de la manière dont il faut pourvoir aux besoins d'une armée, préparer des vivres, prévenir les maladies, songer à la santé des soldats , fortifier leurs corps par de fréquents exercices, exciter parmi eux l émulalion , savoir se faire obéir, se faire estimer, se faire aimer des troupes? Sur chacun de Taxer*, des Ct.
ces points , et sur beaucoup d’autres que le roi parcourut , Cyrus répondait qu’on ne lui en avait jamaisdit un mot, etque tout cela était nouveau pour lui. El que vous a-l-il donc montré? A faire des armes, répondit le jeune prince , à monter à cheval , à tirer de l’arc, lancer un javelot, dessiner un camp, tracer un plan de fortification , ranger des troupes en bataille , en faire la revue , les voir marcher , défiler , camper. Cambyse se mil à rire, et fit entendre à son fils qu’on ne lui avait rien enseigné de ce qu'il y a de plus essentiel pour un bon officier et pour un habile général , et dans une seule conversation , qui mériterait certainement d'être bien étudiée par les jeunes gens de qualité destinés à la guerre, il lui en apprit infiniment plus que n'avait fait pendant plusieurs années ce maître si renommé.
On peut en chaque profession tomber dans le même inconvénient , ou parce qu'on n’est point assez attentif au but essentiel qu’on doit se proposer dans l'étude qu'on fait , ou parce qu’on n’a pour guide que la coutume, et qu’on suit aveuglément les traces de ceux qui nous ont précédés. Rien n’est plus utile que la connaissance de i’histoire. Mais si l'on se contente de charger sa mémoire d'une multitude iuQiiie de faits qui seront peu curieux et peu intéressants, si l'on ne s'arrête qu’à des dates ou à des difficultés de chronologie ou de géographie, si l'on ne se met point en peine de connaître le génie, les mœurs, le caractère des grands hommes dont il est parlé, on aura beaucoup appris, et l'on saura peu de chose. Une rhétorique peut être fort étendue, entrer dans un grand détail de préceptes, définir fort exactement chaque trope et chaque figure, en bien marquer la différence , traiter fort au long de pareilles questions agitées autrefois très-vivement par les anciens rhéteurs, et ressembler avec cela à cette rhétorique dont parle Cicéron , qui n'était capable que d'apprendre à ne point parler ou & mal parler. Scripsit artem rhetoricam Citaitlhe$ , sed sic, ut, si quis obmulescere coucupieril, niltil aliud legcrc debcat On peut, dans la philosophie , employer un temps coin sidèrable a des disputes épineuses et abstrai-
1 etc. ü« Fia. lib. i, n. 7.
tes, apprendre même nne infinité de choses belles, rares, curieuses, et négliger l'essentiel de celte élude, qui esl de former le Jugement et de régler les mœurs, lîii un mol , la qualité la plus nécessaire, non-seulement pour l’art de parler et pour les sciences, mais pour toute la conduite de la vie, est ce goût , celle prudence , ce discernement qui apprend en chaque matière et en chaque occasion ce qu'il faut faire, et comment il faut le faire. lllud dicere salis habeo, nihil esse, non modo in orattdo, sed in omni vità, prias consilio '.