CHAPITRE I
DBS EXBBC1CBS QUI COBVIESSEST ACX EBEASTS DABS L’AGE LE PLUS TEBDBB.
Je dois avertir dès le commencement que souvent les avis que je donne ici et dans la suite pour un sexe sont également utiles è l’autre : il sera aisé d’en faire le discernement et l’application.
0 I. A quel âge oo peut commencer a faire étudier les enfants.
Un auteur bien sensé, dont je fais grand usage dans mes livres, et qui a donné d excellentes règles sur l’éducation de la jeunesse (c'est Quintilien) , eiamine une question fort agitée dès son lemp-, et qui partageait les sentiments, savoir à quel âge il faut commencer
à faire étudier les enfants. Quelques-uns pensaient qu'on ne devait point les appliquer è l'étude avant l'âge de sept ans1 *, pane qu'avant re temps ils n’ont ni l'esprit assez ouvert pour profiler des leçons qu'on leur donnerait ni le corps assez robuste pour soutenir un travail sérieuz.
Quintilien pense d'une manière différente, et il appuie son sentiment de l’autorité de Chrysippe, célèbre philosophe stoïcien, qui avait traité à lond la malière de l'éducation Ce philosophe donnait à la vérité trois ans auz nourrices; mais il voulait que dès lors elles s’appliquassent â former les mœurs des enfants, et à réprimer en cm les premières sait lies des passions qui commencent déjà à se faire sentir dans cel âge tendre, et qui croissent avec eus insensiblement, si l'on n'a soin de les étouffer dans leur naissance. Or * , dit Quintilien, si cet âge est susceptible de soins par rapport auz moeurs , pourquoi ne le serat-il pas au*si par rapport â l'élude? Que peuvent-ils faire de mieux depuis qu'ils sont en élat de parler? car il faut bien qu'ils fassent quelque chose. Je sais bien (c’est toujours le même auteur qui parle) que, dans tout le temps dont il s'agit , ces enfants ne pourront pas autant avancer qu'ils le feront dans la suite en une seule année. Mais pourquoi mépriser ce petit gain 3, et ne pas mettre â profit cette avance, quelque médiocre qu'elle soit ? Car cette année qu'on aura ainsi gagnée sur l'enfance accroîtra è celles qui suivent, et, somme totale faite, mellra l'enfant en étal d’apprendre plus de choses qu'il n'aurait fait sans cela. Il faut donc tâcher de ne pas perdre ces premières années, d'aulant plus que les commencements de l’élude ne demandent presque que de la mémoire, et l’on sait que les enfants n’en manquent pas.
1 « Quidam lilleric insliluendoj, qui minores sepiem « annis rasent, non putavcrunl, quôd ilia prima «tas et « fntdlertum disciplinarum caperc, et laborcm pati non « possll. » (Qiititil. lib. i, cap. 1.)
1 « Corautrm non perlineat ad liüeraa «tas , qux ad a mores jam perlmet?»
3 « Cur hoc, quantulumrumquc est , lucrum fiislidla- « mus?... Hoc per siugulos an nos proroguturn, in surn- « nnm profiat ; et, qu«ntum in infuntiâ prssumptum est u temporis, adoieacenliœ acquirilur. »
le trouve encore un antre avantage dans celte pratique; c'est de plier de bonne heure l'esprit des enfants, de les accoutumer è une sorte de règle, de les rendre plus dociles et plus soumis, 1 1 d'empêcher une dissipation aussi contraire souvent è la santé du corps qu'à l'avancement de l’esprit.
J'en puis ajouter un troisième, qui n’est pas moins considérable. La Providence a mis dans les enfants tiné grande curiosité pour tout ce qui est nouveau, une facilité merveilleuse à apprendre une infinité de choses dont ils entendent parler, un penchant naturel à imiter les grandes personnes , et â se mouler sur leurs exemples et sur leurs discours. En différant la culture de ces jeunes esprits , on renonce à toutes ces heureuses préparations que la nature leur a données en naissant. Et, comme la nature ne peut être oisive, on les oblige à tourner vers te mal ces premières dispositions destinées à faciliter le bien.
Quintilien n'ignorait pas qu'on pouvait lui objecter l’extrême faiblesse des enfants dans les années dont il s’agit, et le danger qu'il y a d’user , par des efforts prématurés , des organes encore tendres et délicats, qu'une contention un peu forte peut déranger pour toujours. Je n'ai pas1, dit-il, si peu de connaissance de la faible complexion des enfants, que je prétende qu'on doive dès lors les presser vivement, et exiger d'eux une fofle application. Il veut que ce soit un jeu, et non une étude ; un amusement, et non un travail sérieux. Qu peut leur raconter des histoires agréables , mais courtes et détachées; leur faire de petites questions qui soient a leur portée, et dont on leur fournisse la réponse par la manière adroite dont on les interroge ; leur laisser le plaisir de croire que c’est de leur propre fonds qu'ils l ont tirée, afin de leur inspirer le désir d'apprendre; les louer de temps en temps, mais avec sobriété et sagesse, pour leur donner de l'émulation , sans trop coller leur amour-propre ; répondre à leurs questions, cl toujours avec justesse et selon la vérité ;
1 « Nec sum a <lci> a latum imprudens , ut inslandum • lenens prolinti* acerbe putem, exlgendamuue plénum « operara.... Lnaua bic lit. El rogelur, et laudelur, et « noununquam scisae se gaudeat. »
refuser quelquefoisdc les laisser étudier quand ils le demandent, pour augmenter leur nrdeur par cet innocent artifice ; n'employer jamais dans tel âge 14 contrainte ni la violence, et encore moins la punition , pour les faire travailler. Car la grande application des gouvernantes, et des maîtres qui leur succèdent, est d’éviter que les enfants , qui ne peuvent pas encore aimer l’élude, n’en conçoivent de l’aversion par l’amertume qu’ils y trouvent dans ces premières années.
Je sais que quelques personnes de mérite ont pensé autrement qucQuintilien, et je suis bien éloigné de les condamner. Le savant M. Le Fèvre de Saumnr ne parla à son (Ils ni de grec ni de latin avant qu’il eût atteint dit ans : et cependant, à la lin de sa qualonième année, qui est le temps où il mourut, il avait lu et entendait parfaitement plusieurs auteurs tant grecs que latins. M. Le Fèvre lui-méme n’avait commencé l’étude de ces langues qu’4 doute ans. Ces exemples sont rares, et ce n’est point sans de solides raisons que la coutume contraire a prévalu.
Il s’agli maintenant d’examiner 4 quelles sortes d’étude oli peül appliquer les enfanls depuis environ trois ans jusqu’4 six ou sept, qui est le temps où ils entrent pour l’ordinaire ad collège.
g II. De la lecture et de I écriture.
Il semble que le premier des soins d’une gouvernante ou d’un mallre auprès des en fants est de leur apprendre à lire. On leur procure par la une grande avance, la lecture étant un moyen de les occuper, de les rendre curieux , et de jeter agréablement dans leur esprit une multitude d’idées plus justes, plus utiles, plus capables de les former, que toutes celles qui leur viendraient en abandonnant leur enfance au hasard , ou à la petitesse des vues de ceux qui les environnent.
Mais je dois avertir qu’il y aurait un extrême danger 4 leur faire d’abord de la lecture un travail sérieux , et 4 leur montrer le moindre chagrin lorsqu’ils n’y réussissent pas bien. Peut-être est-ce là une des causes du dégoût que plusieurs enfants contractent dés
lors, et qu’ils conservent toute leur vie, pour tout ce qui s’appelle élude et science. La vue d’un livre les remplit de tristesse . parce qu’elle réveille en eux un souvenir confus des reproches et des larmes qui se joignaient toujours 4 leurs premières lectures.
Il faut 1 donc faire en sorte que la lecture ne soit pour eux qu’un jeu et un amusement, et cela n’est pas si difficile qu’on le pense. Au lieu de leur présenter dès le commencement un livre, où tout est pour eux inintelligible , il serait , ce semble , beaucoup mieux de ne leur montrer que quelques lettres séparées , qu’ils apprendront peu à peu à nommer et 4 assembler. On peut écrire proprement ces lettres sur différentes cartes, afin qu’ils puissent les manier, cl les accoutumer 4 jeter ces cartes sur une table en nommant la lettre qui se présente. Quintilien approuve * fort une coutume qui se pratiquait de son temps pour animer les enfants 4 apprendre, et qui revient assez 4 ce que je viens de dire : c’était de leur donner des figures de lettres d’ivoire, ou quelque autre chose de semblable qu’ils soient bien aises de toucher, de regarder, de nommer. Saint Jérôme, dans sa belle ieltre 4 Læta', lui donne le même conseil; et l’on voit bien que dans tout cet endroit il n’a presque fait que copier Quintilien , quoiqu’il ne le nomme point.
Il y a des maîtres qui se servent de deux boules de bols (l’ivoire conviendrait encore mieux), dont ils font tailler la première è cinq facettes, sur chacune desquelles ils écrivent une voyelle. Ils font tailler la seconde 4 dix-lmit facettes , sur chacune desquelles est une consonne. L’enfant jette l’une ou l’autre de ces deux boules, et s'accoutume a nommer la lettre qui parait en haut. Puis , les jetant
■ • A inet qutxfcogHur dilrrrr, ul non opu« >11, sed « drlrclatlo; non nécessitas, sed volnnlasm S. Ilitaos. fut Gautltnt.)
* n Non eietndo anlem Id quod notum est. Irrllandte n ad diseendnm Inhnllc gratis, eburneas ellam lltlera- « ruin formas In lllsoni offerre ; vel, si qutd atind. quo • magls Ilia nias gaudeat. invcnlrl polest, quod Iraclare, « iutucrl, nominare jucundum ail. a ( Qcist. Ilb. i, cap. 1.)
5 « Fianl el litterœ vel buie® , vel eburnee , el suis « nominibus appellent ur ; ludat in els, et lusus Ipie era • « ditio sit. »
l'une cl l’autre ensemble , il s’accoulumc de même à assembler la consonne el la voyelle qui paraissent chacune de leur côté. Comme cet exercice est une espèce de jeu pour un enfant , il s'y plaît , et apprend aisément , et pour l'ordinaire assez promptement, à distinguer toutes les lettres et A les réunir. On peut imaginer d’autres moyens aussi facileset aussi agréables.
On a proposé depuis peu au public une nouvelle manière d'apprendre aux enfants A lire, qu'on appelle le bureau typographique: c'est M. du Mas qui en est l’auteur. A ce mol de nouveauté , il est assez ordinaire et assez naturel qu'on entre en défiance, et qu'on se tienne sur ses gardes ; disposition qui me paraît fort sage et fort raisonnable, quand elle nous porte A examiner de bonne foi et sans prévention ce qu'on nous propose de nou veau. Mais il n’y aurait rien de plus opposé A l’équité et A la droite raison que de rejeter et de condamner une invention précisément parce qu’elle est nouvelle. On doit , au contraire, savoir bon gré A un auteur, quand même il ne réussirait pas parfaitement . d'avoir proposé an public ses vues et ses pensées : c’est uniquement par ce moyen que les arts et les sciences se peifedionnent. Il faut donc, pour juger sainement de la nouvelle méthode de lire dont il s’agit , l’examiner avec un esprit impartial et libre de tout préjugé.
Le bureau typographique est une table beaucoup pins longue que large, sur laquelle on place une sorte de tablette qui a trois ou quatre étages de petites loges , où l’on trouve les différents sons de la langue exprimés par des caractères simples ou composés sur autant de cartes. Chacune de ces logettes indique par un litre les lettres qui y sont renfermées. L’enfant range sur la table les sons des mots qu’on lui demande, en les tirant de leurs loges, comme fait un imprimeur en tirant des cassetins les différentes lettres dont il compose ses mots ; et c’est ce qui a fait donner A ce bureau l’épithète de typographique.
Celle manière d’apprendre A lire, outre plusieurs autres avantages, en a un qui me paraît fort considérable ; c’est d’être amusante et agréable, cl de n’avoir point l’air d’étude.
Rien n’est plus fatigant ni plus ennuyeux dans l’enfance que la contention de l’esprit et le repos du corps. Ici l’enfa.it n’a point l’esprit fatigué ; il ne cherche point avec peine dans sa mémoire , parce que la distinction et le litre des loges le frappent sensiblement. U n’est point contraint A un repos qui l’attriste en le tenant toujours collé A l’endroit où on le fait lire. Les yeux, les mains, les pieds, tout le corps est en action. L’enfant cherche ses lettres, il les tire, il les arrange, il les renverse, il les sépare, et les remet dans leurs loges. Ce mouvement est fort de son goût, et convient extrêmement au caractère vif et remuant de cet Age.
On cite un grand nombre d’enfants de trois et quatre ans sur qui l’on a fait une heureuse épreuve de cette méthode, et j’en ai été témoin. Ce que je sais encore par moi-même, c’est qu’elle a fort réussi A l’égard d’un enfant de qualité A qui je m’intéresse, en lui ôtant un dégoût horrible qu’il avait pour toute application et pour toute étude, où il n’allait presque jamais qu’en pleurant; au lieu que maintenant le bureau fait sa joie, el ne lui coûte des larmes que quand il s’en voit privé.
Un autre avantage qu'a celte méthode, c'est que le même maître peut exercer A la fois plusieurs enfants au même bureau (ce qui peut allumer entre eux une utile émulation), et qu’un enfant peut aussi s’y exercer ou y jouer tout seul, sans le secours du maître.
De quelque méthode que l’on se serve pour apprendre A lire ( car elles ont toutes leur utilité, et l'ancienne peut réussir et réussit en effet dans un grand nombre d’enfants quand ils sont bien enseignés), l’on demande s’il faut commencer la lecture par le français ou par le latin.
Il me semble qu'il n’y a aucun danger A commencer d'abord par le latin, parce que dans celte langue tout se prononce uniformément, et que le son répond toujours A l'expression des caractères qui se présentent A la vue, ce qui facilite beaucoup la lecture; au lieu que dans le français il y a quantité de lettres qu'on n’exprime point par le son, ou qu'on prononce tantôt d’une façon, tantôt d’une autre. Mais, comme la lecture du latin ne présente A l’enfant que des sons vides de
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sens, et que l’ennui doit naturellement accompagner un exercice où il ne comprend rien, on ne saurait trop tôt l’amener au français, afin que le sens l'aide à lire et l’habitue à penser.
Je crois pourtant qu’il y a ici une distinction à faire. Des personnes instruites à fond par une longue expérience de tout ce qui regarde les écoles, et que j’ai consultées sur cette matière, sont persuadées que, dans les écoles des pauvres et dans celles de la campagne, il est nécessaire de commencer par la leclurcdu français, et j’entre fort dans leur sentiment. Car, outre que les enfants apprennent à lire plus volontiers quand ils entendent ce qu’ils lisent, et que l’on sait par expérience que, lorsqu'ils savent lire le français, ils peuvent lire le latin, une raison beaucoup plus forte justifie cet usage. On voit communément, soit à la ville, soit à la campagne, que les pères et mères relirenl leurs enfants des écoles aussitôt qu’ils peuvent en tirer quelques services. De là il arrive souvent, quand on commence par le latin, que les enfants sortent des écoles avant qu'ils sachent lire en français, et qu’ils sont privés pour toute leur vie de l'avantage qu’ils tireraient pour leur salut de la lecture des livres de piété.
Quand un enfant commence à lire dans le français, il faut lui expliquer clairement et succinctement tous les mots qui sont nouveaux pour lui (et ils le sont presque tous dans un âge si tendre ) , et choisir pour sa lecture ceux qui lui sont le plus familiers, et qui entrent le plus ordinairement dans l'usage. Jour, nuit, soleil, lune, étoiles; pain, eau, fontaine, rivière, habit, linge, etc. On lui explique tous ces mots, et d’autres semblables, d'une manière agréable.
Quand il joint les mots ensemble, on lui donne à lire des phrases courtes, qui renferment quelque histoire ou quelque chose de curieux. Caïn lu a son frère Abel par envie de sa vertu. On explique ce qu'étaient Caïn et Abel ; ce que c’est que l’envie ; pourquoi Caïn portait envie à son frère. Tous les hommes étant devenus méchants, Dieu les fit périr par le déluge. On marque que le déluge est une grande inondation qui couvrit d'eau toute la terre. Noé, qui nul était juste, se
sauva avec sa famille par le moyen de l'arche. Ou dit que l’arche était un grand vaisseau long et carré, cl couvert en forme de coffre. On en montre l’image telle qu’on la trouve dans le Catéchisme historique de M. l’abbé Fleury : car les images plaisent infiniment aux enfants. Dieu, pour éprouver la foi et l'obéissance d’ Abraham, lui ordonna de lui immoler son fils Isaac; mais il l’arrêta, comme il était prés de l'égorger. On lui montre 1 image, et on lui eu explique toutes les parties, dont il ne manque pas lui-même de demander l’explication. Les petits d'une poule se retirent sous ses ailes quand ils craignent quelque danger. On explique tous les lermes qui sont nouveaux. Le berger arec ses chiensgarde son troupeau, et le défend contre les loups. Il serait à souhaiter qu’on eût beaucoup d’images pareilles, faites exprès pour les enfants qui les instruiraient en les amusant, et qu’il y eût aussi des livres composés pour eux, où l’on Irouvât en gros caractères des mots, des phrases, et de petites histoires qui leur convinssent.
Un maître habile et attentif, en expliquant les histoires que j’ai d’abord rapportées, glisse un pelit mot pour inspirer l’horreur du vice, l’amour de la vertu, l’obéissance que I on doit aux ordres de Dieu.
Le meilleur avis qu’on puisse donner aux personnes chargées d’apprendre à lire aux enfants, c’est de consulter ceux qui ont étudié cette matière, et qui ont ojoutè à leurs réflexions une longue expérience. Pour moi, si je me trouvais en pareil cas, j’avoue que je serais fort embarrassé, el je ne trouverais point d’aulre moyen de me tirer de cet embarras que de prendre conseil de personnes habiles et expérimentées en ce genre.
On a introduit à Paris depuis plusieurs années, dans la plupart des écoles des pauvres, une méthode qui est fort utile aux écoliers, et qui épargne beaucoup de peine aux maîtres. L’école est divisée en plusieurs classes. J’en prends ici une seulement, savoir celle des enfants qui joignent déjà les syllabes ; il faut juger des autres à proportion. Je suppose que le sujet de la lecture est Üixil Dominus Domino meo : Sede à dextris meis. Chaque enfant prononce une syllabe, comme Di ; son
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émule, qui est vis-à-vis de lui, continue la suivante, xit ; et ainsi du re-te. Toute la classe est attentive: car le maître, sans avertir, passe tout d’un coup du commencement d'un banc au milieu, ou à la fin, et il faut continuer sans interruption. Si un écolier manque dans quelque syllabe, le maître donne sur la table un coup de baguette sans parler, et l’émule est obligé de répéter comme il faut la syllabe qui a été mal prononcée. Si celui-ci manque aussi, le suivant, sur un second coup de baguette, recommence la même syllabe, jusqu’à ce qu’elle ait été prononcée correctement. J’ai vu avec un singulier plaisir, il y a plus de trente ans, cette méthode pratiquée heureusement à Orléans, où elle a pris naissance par les soins et l’industrie de M. Garot, qui présidait aux écoles de cette ville. L’école que je visitai était de plus de cent écoliers, et il y régnait un profond silence. Un maître chargé d’une nouvelle école ne ferait-il pas sagement de visiter celles qui réussissent le mieux, et de les prendre pour modèles? J’en dis autant à proportion des personnes que l’on met auprès des enfants pour leur donner les premières instructions.
L’éi riture doit suivre d’assez près la lecture. M. Le Fèvre, que j'ai déjà cité, ne veut pas qu’à cet âge on se mette fort en peine de ta beauté du caractère. Pourvu qu’un enfant ait la main légère, il est content, et n’en demande pas davantage. Il croit même que , quand dès lors on peint fort bien, ce qui ne se peut faire que par une application lente et froide, ce n'est pas une bonne marque pour l'esprit. Il aime mieux dans les enfants du feu et de la vivacité, qui ne leur permet pas de s'astreindre scrupuleusement à l'exactitude des règles. D'ailleurs, pour les conduire à la perfection de l'écriture, il (but y mettre tous les jours un temps considérable, qui peut être employé plus utilement, il suffit donc qu’un Jeune homme écrive légèrement et d’une manière lisible. Lorsqu’il sera arrivé à sa quinzième ou seizième année, il en fera plus en quatre mois pour la beauté de la main qu’il n'en aurait fait en quatre années consécutives dan- un âge moins avancé.
Quintilien, en homme sensé, et qui veut qu’on mette tout à profit dans l’éducation des
jeunes gens, recommande fortement aux maîtres qui apprennent à écrire 1 de ne leur pas donner à copier des exemples dont les mots soient mis nu hasard et dépourvus de sens, mais d'avoir soin que ces exemples renferment quelque maxime utile et qui porte à la vertu. Car, ajoule-l-il, ce qu’on apprend dans ces tendres années, se gravant profondément dans la mémoire, nous suit jusqu’à la vieillesse, et influe sur la conduite de la vie. Il me suffit d’avertir que c’est un païen qui parle ainsi.
Quand j'ai dit que la lecture était le premier exercice de l'enfance, je n’ai pas prétendu exclure toute instruction avant que l’enfant fût en étal de lire. Il y en a qui n’arrivent que lentement à celte petite science, et il n’est pas convenable de perdre tout le temps qui la précède. On peut le leur faire mettre à profit en leur racontant de vive voix et leur répétant à beaucoup de reprises les mêmes choses qu’ils apprendront quelques années après dans les livres, quand ils sauront y lire : comme quelques réponses du Catéchisme historique, quelques yers des fables de La Fontaine, et d’autres choses pareilles; le tout par forme de divertissement, et sans que jamais qn les gronde de les apprendre avec peine et de les mal réciter.
Je viens maintenant aux études auxquelles il convient de faire passer les enfants, quand ils sont un peu fermes dans la lecture.
S III. Élude du Catéchisme historique.
Je commence par le Catéchisme historique de M. l’abbé Fleury : je parle du premier, qui est fait pour les enfants. On ne peut faire trop de cas ni trop d'usage de cet excellent livre, ni trop admirer le goût exquis de ce pieux et savant auteur, qui, par esprit de religion et par charité pour les enfants, s’est appliqué particulièrement à étudier lotir génie et leur portée, à se rabaisser jusqu’à
s u II versus, qui ad Imitalfouem seribendl proponen m tur, non oliosas velim sentenlias habeant, se liooesium « allquld roonentes. Prosequilur hæc metnorla in senec- « lutrin, et tmpressa anime rudl usque ad mures prull- « ciel. » (Uuiütil. lib. i, cap. l.J
leur faiblesse, à prendre leur langage, et pour ainsi dire à bégayer avec eux. Voilà donc le premier livre qu’il faut mettre entre les mains des enfants, et qu’il faut leur apprendre, même avant qu’ils sachent lire, comme je l’ai déjà marqué.
J.es pères de famille, si chacun était bien instruite! soigneux d’instruire ses enfants et ses domestiques, devraient en être les premiers maîtres et les premiers catéchistes. Je lis avec un plaisir singulier ce que M. Fleury raconted’un de ses amis, dans le discours préliminaire de sou Catéchisme. « Je connais un « homme entre autres, dit-il, qui est passa-
• blcmcnt instruit de sa religion, sans avoir « jamais appris par cœur les catéchismes or- « dinaires, -ans avoir eu pendant l’enfance « d’autre maître que son père. Dès l’âge de
• trois nns, ce bon homme le prenait sur ses « genoux le soir après s’être retiré, lui coii- « lait familièrement, tantôt !c sacrifice d’A- « braham, tantôt l’histoire de Joseph, ou u quelque autre semblable : il les lui faisait « voir en même temps dans un livre de figu « res, et c’était un divertissement dans la fais mille de répéter ces histoires. A six ou sept « ans, quand cet enfant commença à savoir « un peu de latin, son père lui fa sait lire « l’Evangile et les livres les plus faciles de
• l'ancien Tesiumcut, avant soin de lui cx- « pliquer les difficultés. il lui est resté toute « sa vie un grand respect et une grande allée- « lion pour l’Ecriture sainte et pour tout ce a qui regarde la religion. » Voilà le fruit d’une éducation chrétienne; voilà le devoir des pères qui sont instruits, et qui ne sont pas trop occupés par leurs emplois. Telle était la pratique des premiers et des plus saints siècles de l’Eglise, où les enfants étaient bien instruits de la religion chrétienne par le soin des seuls parents, et sans le secours des catéchismes, n’y ayant pas CDCure pour lors de catéchistes publics et d’oflice pour la jeunesse.
Les mères ne peuvent s'excuser sur leurs grandes occupations; elles ont beaucoup de loisir. Le soin de l’éducation des enfants jusqu’à l’âge dont nous parlons roule principalement sur elles, et fait partie de ce petit empire domestique que la Providence leur a spé-
cialement assigné. Leur douceur naturelle, leurs manières insinuantes, si elles savaient y joindre une autorité douce, mais ferme, les mettent en étal d'instruire avec succès leurs enfants. Je connais plusieurs mères qui ont rempli parfaitement ce devoir; une entre autres qui n’a jamais laissé son enfant seul avec des domestiques, et qui l'a elle-même parfaitement instruit de tout ce qu'un enfant peut savoir jusqu’à l’âge de près de six ans, où elle l'a remis entre les mains d’un précepteur capable de tenir sa place et d'entrer dans ses vues.
J’ai dit que l’éducation des enfants roulait principalement sur les mères. Cela est encore plus vrai à la campagne qu’à la ville: parce que, pendant que les hommes sont occupés a de- travaux pénibles et nécessaires (et ils le sont pendant presque toute l'année), il n'y a que les femmes à qui il puisse rester quelque loisir. C’est ce qui marque l'étroite et l'indispensable obligation où sont les seigneurs de villages d’y établir des écoles de litles, et le soin particulier que les pasteurs doivent donner à cette partie de leur troupeau, qui seule fait toute la ressource et toute l'espérance d’un village. Car ces litles deviendront mères de famille; et si elles ont eu le bonheur d'être bien instruites dans leur jeunes-e, elles communiqueront le même avantage à leurs enfants.
Pour revenir au Catéchisme historique, qui que ce soit qui se charge de l’enseigner aux enfants doit commencer par leur lire le récit historique qui précède les demandes ; ou, ce qui serait beaucoup mieux, le leur faire de vive voix. On pourrait , si cela ne les fatigue point, leur en faire une seconde lecture, pour les mettre plus en étal de le comprendre. On ne demande encore jusqu'ici que leurs oreilles, et un peu d’attention, que le maitre peut s'attirer par la manière gaie et agréable dont il leur lira ou leur fera ce récit. Après cela on passera aux demandes et aux réponses, qu'oit répétera chacune plusieurs lois, afin que l'enfant les entende parfaitement. On se contentera d’abord de lui faire apprendre les réponses, soit de vive voix s'il ne sait pas encore lire, soit par la lecture qu'il en fera lui-mémeen particulier. Ou lui fera ensuite
étudier tout de suite la première partie du I Catéchisme, qui est tout historique, et qui renferme vingt-neuf articles ou leçons. Ce sera là comme une première couche que l'on mettra dans l’esprit de l'enfant ; et l’on aura grand soin de lui faire considérer toules les ligures, à quoi il se portera avec joie, et de lui en expliquer toules les parties. J'ai vu avec admiration une jeune demoiselle de qualité, âgée de quatre ans seulement, et qui ne savait pas encore lire, à qui l’on avait appris le Catéchisme historique tout entier, sur lequel elle répondait sans hésiter , dans quelque endroit du livre qu'on la mil.
L'invention des figures est excellente. Les images sont très-propres à frapper l'imagination des entants et à Axer leur mémoire: c’est proprement l'écriture des ignorants. Il serait â souhaiter que ces figures fussent faites de bonne main, et par d'habiles graveurs. Elles en plairaient beaucoup plus , attacheraient davantage les veux, et par lâ feraient plus d’impression sur les esprits. Mais la dépense rendrait ces livres inaccessibles aux pauvres, et c’est pour eux qu'on doit principalement travailler. Serait-ce une libéralité indigne d’un prince, d’un grand seigneur, ou d'un homme extrêmement riche , que d'en faire lui-même la dépense , et de gratifier le public , sans distinction de riches et de pauvres , d’un don qui serait fort utile â tous , et qui ferait un honneur immortel au donateur?
Après qu’on aura parcouru de la sorte le Catéchisme historique, on le recommencera , en y joignant les demandes , et les lui faisant apprendre par coeur , parce qu’elles sont naturellement jointes aux réponses , et en contiennent souvent le précis.
Enfin, quand l’enfant saura bien les demandes et les réponses , cl qu’il y sera trèsferme , on lui fera apprendre par cœur le récit historique qui les précède. Mais , pour ce qui regarde ce récit, il ne faut point l'assujettir servilement à redire les mêmes mots qu’il aura appris. On ne doit point être fâché qu’d les change quelquefois, pourvu que ce soit sans changer le sens : car c’est une preuve assurée qu’il aura compris la chose, au lieu qu’il y a sujet d’en douter quand il dit les mêmes paroles.
Ces trois différentes répétitions, qui seront toujours accompagnées de quelques changements et de quelque addition , auront par ce moyen la grâce de la nouveauté, ne dégoûteront point les enfants, et se graveront profondément dans leur mémoire et dans leur esprit.
De cette première partie du Catéchisme, purement historique , on les fera passer dans la seconde, qui contient la doctrine chrétienne, et par conséquent des instructions plus sérieuses. On y observera les mêmes règles que dans la première.
Dans l’une et dans l'autre, l’habileté des gouvernantes et des maîtres consiste à ne pas borner leurs soins â exercer la mémoire d’un enfant en lui faisant réciter par cœur ce qu'il a appris, mais â commencer déjà à lui former le jugement, autant que son âge en est capable, en lui proposant de petites questions proportionnées à sa faiblesse, en dérangeant l’ordre des demandes , en lui faisant expliquer à lui-même ses réponses , et par mille autres moyens industrieux que l’afieclion et le xèle inspirent à un maître qui se fait un plaisir de son devoir.
Cet exercice du Catéchisme historique, qui ne remplira qu’une légère partie de la journée, réglé comme je l'ai marqué , et renouvelé de temps en temps par des répétitions réitérées plus d’une fois , occupera trois ou quatre années de l’enfance, et la conduira jusqu’à la sixième ou septième année , où commence root des études un peu plus sérieuses.
g IV. Les Fables de La Fontaioe.
En même temps qu’on occupera l’enfant à cet exercice , on lui fera apprendre par cœur quelques fables de La Fontaine , en choisissant d'abord les plus courtes et les plus agréables. On aura soin de lui expliquer clairement et brièvement tous les termes qu’il n’entend point; et après qu'on lui aura lu plusieurs fois ut e fable , et qu’on la lui aura fait répéter de mémoire , on l'accoutumera à en faire de lui-même un récit simple et naturel. On ne saurait croire combien cette pratique peut être utile à un enfant dans la suite. Pour la lui faciliter, le maître fera d’abord
lui-mèmecc récit , cl lui apprendra par son exemple comment il faut s’y prendre. Je n’ai pas besoin d’averlir qu'il faul commencer par exposer aux yeux de l'enfant l'image qui est en tête de la fable et qui en renferme le sujet et la lui faire bien comprendre : rien n’est plus divertissant pour lui.
Quand il en aura bien appris une par cœur, et qu’il ia saura parfaitement, on lui apprendra A la déclamer, en raccompagnant du ton et du geste convenables A la matière. Le maître pourra consulter ce qui sera dit dans la suite sur les règles de la prononciation. On l'accoutumera ainsi de bonne heure A exprimer comme il faut les voyelles et les consonnes , A en Taire sentir la force , A appuyer sur celles qui demandent qu’on s’y arrête, A ne point manger certaines syllabes, surtout les finales, A faire de certains repos selon la différence de la ponctuation, en un mot, A prononcer avec grâce, clarté et justesse. On doit être fort attentif à leur faire prendre un ton naturel, et À leur faire éviter une sorte de glapissement ordinaire aux enfants, qui les suit jusque dans les classes, et souvent dans un âge encore plus avancé.
$ V. La Géographie.
On donnera aussi chaque jour un certain temps A la géographie. Elle sera pour eux un divertissement plutôt qu’une élude, si le maître sait l’assaisonner de petites histoires agréables et de faits curieux A l'occasion des pays et des villes dont on leur parlera. Ces histoires et ces faits se trouvent dans les livres de géographie: il en faut faire un triage , et ne choisir que ce qui pourra plaire à l’enfant.
Il y a plusieurs méthodes d’enseigner la géographie, qui la plupart sont fort bonnes, pourvu qu'on y soit fidèle , et qu'elles soient toujours accompagnées de l’inspection des cartes; car c'est ici une science des yeux. Parmi ces différentes méthodes, il me semble qu’on doit préférer celles qui, au lieu de supposer de l’esprit aux enfants , ou d'avoir besoin d’étre aidées par leur esprit, aident plutôt l’esprit des enfauls, cl les amusent pur un agréable exercice.
On commencera d'abord par exposer â leurs yeux la mappemonde , qui est la carte du monde entier ; ou plutôt le globe terrestre, beaucoup plus propre â leur donner une juste idée de la figure de la terre. On aura soin de leur faire entendre les termes de cet art , qui seront nécessaires , en les mettant A leur portée: continent, mer , f/e, presqu'île, golfe, détroit, etc.
On peut enseigner la géographie par des divisions exactes et par des détails savants ; mais celte méthode charge beaucoup la mémoire, et ne dédommage presque par aucun plaisir de l'ennui inséparable d’une longue die de noms propres.
Il serait, ce me semble, plus utile de conduire et de faire voyager l'enfant sur une carte, sans y remarquer autre chose que quelque particularité amusante, qui, étant liée avec la figure du pays, aide la mémoire à en conserver le nom et la situation.
Je suppose, par exemple, qu’on veuille faire connaître l’Asie A un jeune enfant qui sait les termes ordinaires. Je voudrais me contenter de lui en faire parcourir toutes les côtes en l’avertissant de ce que chaque pays a de remarquable.
L’Asie, lui dirai-je, commence où finit l'Afrique, qui y est jointe par l'isthme de Suez, que vous voyez entre la mer Méditerranée cl la mer Rouge. Cette mer est appelée Rouge, parce que c'étaàt proche de cette mer qu’habitaient les Idumécns descendus d'Esatl ou Edom, dont le nom signifie rouge, ou de poil roux.
L’Arabie, que celle mer baigne, se partage en trois: la Pélrée, la Déserte, et l’Heureuse.
La Pélrée est ici à l’extrémité , ou vers le fond de la mer Rouge. C'est IA que les Israélites demeurèrent durant quarante ans , après avoir passé à pied sec le lit de la mer Rouge qui s’était retirée. Remarquez-y le mont Sinal où Dieu donna aux Hébreux la loi comprise dans le Décalogue , et beaucoup d'autres règlements. L’Arabie Pélrée prend son nom de l'ancienne ville de Pélra, qui ne subsiste plus.
La Déserte prend son nom de scs vastes solitudes. On y trouve les villes de la Mecque, Médine, cl Elcalif. La .Mecque est fameuse par la naissance du faux prophète Mu-
Mahomet. On y a bâti une mosquée considérable, où tous les ans et de tous côtés se rend en caravanes un grand nombre de pèlerins. Médine est le lieu de sa sépulture. Le Catif ou Elcatif est situé sur le bord du golfe Persique. C'est là que se fait le commerce des perles , et qu’on tire des nacres , que les plongeurs vont arracher le long des rochers de l’Iie Baharen, qui est vis-à-vis. On explique à l'enfant ce que c'est que ces perles et ces nacres, et comment on les pêche, et ce que signifie ce mot plongeurs.
L'Arabie Heureuse porte ce nom parce qu’elle produit des plantes fort estimées. On y trouve le café, qui est la graine d'un petit fruit rouge comme un bigarreau. On y trouve le baume et l'encens, qui sont des résilies d’une agréable odeur, et qui découlent de l'écorce de deux arbrisseaux.
C'est dans ce golfe que se jettent le Tigre et l'Euphrate.
Ensuite on rencontre l'empire de Perse, dont les principales villes sont Ispahan. Tauris , Schiros ou Sehiras , et Bander Abassl. ispahan et Tauris ont des marchés ou places publiques si spacieuses, qu'on y met dix mille hommes en bataille. On voit à Sehiras les magnifiques ruines de l'ancienne Persépolis. Bander Abassi est le plus beau port de Perse. On y fait aujourd’hui le commerce que faisaient autrefois les Portugais dans la petite Ile d'Ormus , à l'entrée du golfe dont on les a chassés.
Assez près de là est la montagne de Chiampa , où l’on trouve des terres de différentes couleurs. L’éclat en est si vif, qu'on n’a jamais pu imiter la beauté de leurs toiles peintes, qui soufTrenl plusieurs savonnages sans rien perdre de leur vivacité.
En continuant ainsi à parcourir toutes les côtes, et en revenant sur les mêmes endroits, sans changer ce que l'on veut que le jeune homme appreune, il se fait un jeu de ces connaissances , qui l'amusent , et s'arrangent dans sa mémoire sans aucune contention.
On peut aussi, quand le jeune homme a déjà fait quelques progrès dans la géographie le faire voyager sur la carte. Le faire aller, par exemple, de Paris è Rome, en lui faisant passer la mer ; et le faire revenir de Rome &
Paris par terre, en lui faisant Iprendre une antre route. Ces petits changements le divertissent, et chemin faisant, on lui apprend mille curiosités dans tous les lieux qu’il parcourt.
g VI. La Grammaire française.
Il me reste à parler de la grammaire française, qui doit être apprise aux enfants dès qu'ils en seront capables, et ils le sont pour l’ordinaire de bonne heure. Il est honteux que nous ignorions notre propre langue: et, si nous vouions parler vrai, nous avouerons presque tous que nous ne l'avons jamais étudiée. Je ne m'arrêterai point ici aux réflexions que l’on peut faire sur ce sujet : je parlerai dans la suite assez au long de ce qui regarde cette élude. La prudence du maître peut seule, dans l'àge dont il s'agit, en régler et le temps et la manière. Il prendra dans une grammaire française ce qu'il jugera le plus nécessaire aux enfmls cl le plus à leur portée , réservant pour un autre temps ce qui lui paraîtra trop abstrait et trop difficile : car il est à souhaiter que l’on continue cet exercice pendant tout le cours des éludes.
Voilà à peu près ce que je crois qui doit occuper les enfants jusqu'à fige de six ans , auquel temps on pourra commencer A les mettre au latin, dont l’intelligence leur deviendra bien plus facile pRr l'étude qu’ils auront faite de la grammaire française ; car les principes de ces deux langues sont communs en bien des choses.
Il ne faut pas croire que ce que je propose ici soit au-dessus de la force des enfants. J'en ai entendu un tout récemment qui n’a que six ans répondre, dans une a«sez nombreuse assemblée, sur le Cathéchisme historique tout entier, dont il récitait A l’ouverture du livre tous les endroits qui se présentaient, tant le narré que les demandes et les réponses. Il rendit compte aussi de la plupart des termes de géographie, des quatre parties du monde en général , et de la France dans un assez grand détail. Il exposa avec beaucoup de netteté plusieurs règles de la grammaire française ; et c’est ce qui m'étonna le plus. Il déclama quelques fables de La Fontaine avec
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beaucoup de grâce; et il était prêt i répondre sur les principes du blason, mais le temps ne le permit pas.
Je sais bien qu’on n’en doit pas attendre autant de tous les enfants, et je n’ai cité cet exemple que pour montrer de quoi ils sont capables quand ils sont bien conduits. Lors même qu’on en rencontre du caractère de celui dont je parle, qui se portent d’eui mêmes au travail, et qui en font leur plaisir, ce qui est fort rare et fort heureux, on doit être extrêmement attentif à modérer leur ardeur, et à la renfermer dans de justes bornes. Rien n’est plus flatteur, cl pour des parents, et pour un maître, que de voir ainsi réussir un enfant dans un âge si peu avancé ; mais, je crois pouvoir le dire, rien en même temps n’est si dangereux. Car, si l’on se livre de part et d'autre à ce plaisir, et qu’on ne ménage pas avec assez de soin la santé d’un enfant, on court risque de la ruiner pour toujours par une attention trop suivie, qui épuise les esprits sans qu’on s’en aperçoive, et qui use insensiblement des libres et des organes qui sont alors d’une extrême délicatesse.
Ce danger est grand, mais il n’est pas ordinaire. On a bien plus souvent besoin d’inspirer de l’ardeur aux enfants que de la modérer; et c’est en cela que je fais consister la principale habileté d'un maître. Mais, pour faire aimer l’étude, il faut qu'il commence par se faire aimer lui-même ; et il y réussira infailliblement s’il agit toujours par raison, et jamais par humeur. Je traiterai celte matière fort au long quand j’exposerai les devoirs des parents et des maîtres dans l’éducation des enfants. Je me contente ici de les avertir qu’ils ne peuvent être trop altenlifsà jeter de l'émulation dans leur esprit. Les exercices, à l'âge dont je parle, doivent être plutôt un divertissement qu’une étude. Il faut les varier, les abréger, les interrompre quelquefois entièrement pour prévenir l’ennui et le dégoût ; proposer à l'enfant de petites récompenses ', ej choisir celles qui font le plus de plaisir à
1 « Syllibai j misât ad pra-rolum , et qulbtii Ilia atlas « déliai ri poletl. munimulta invitelnr- flabealeilD dis— « tendu sodas, quibus lovideat, qoarum laudibua mor- « deatur. Aon objurgaada est, il tardlor lit, tcd laudtbu
cet ôge : s’il est naturellement lent à apprendre. ne lui point faire de vifs reproches, et ne le point traiter durement, de peur qu’il ne se rebute, et qu'il ne porte dans un âge plus avancé la haine pour toute élude, dont il n’a senti que l’amertume dans son enfance, n’en pouvant pas comprendre encore l’utilité. Il faut, au contraire. I exciter, l’encourager, le louer même, pour peu qu’il réussisse; lui opposer quelque compagnon dont le succès et les louanges piquent son amour-propre, sur qui il >e rejouisse de l’avoir emporté, et par qui il soit fâché d’avoir été vaincu. Ce sont là d’innocents artifices dont saint Jérôme, en copiant Quintilien, conseille à une dame chrétienne d’user à l’égard de sa fille, qui n’avait alors que cinq ou six ans, et sur l'éducation de laquelle il lui donne d’admirables préceptes. Des mères chrétiennes exigent de nioi que j’en donne aussi quelques-uns sur le même sujet, et je ne puis me refuser à un désir si juste et si raisonnable. Je dois cette marque de reconnaissance aux témoignages d’estime que les dames même me donnent pour mon Traité des Etudes, dont j’étais bien éloigné de croire que la lecture pût leur causer quelque plaisir