DI L'ÉDCCATIO* DES VILLES
M. de Fénélon, archevêque de Cambrai , commence l’excelleut livre qu’il a composé sur cette matière par se plaindre que l’éducation des filles est presque généralement négligée; et celte plainte n’a que trop de fondement. Quoiqu'on fasse beaucoup de fautes • dans celle des garçons, on est pourtant assez communément persuadé qu’elle est d’une grande importance pour le bien public. Le long temps que l’on destine a leurs études , les maîtres qu'on leur donne, les dépenses que
» eicltandum ni logenium, m et vieille giudut, et vlcu « doteat. Cavpndum imprlral* ne oderit aiudta ; ne ama- ■ rllud® eorum, procepla In tntanlli, ultra rudes annea o Iranien, » (8. ttiaaon. Ilb. si, epiit. 15 ad Lœlam.)
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l'on fait dans celle vue, sont aulanl de preuves qu'on a sur ce sujet d'assez justes idées. Mais, sous prétexte qu’il ne Faut pas que les filles soient savantes, et que la curiosité les rend vaines et précieuses, on ne se met pa» beaucoup en peine de les instruire, comme 9i l'ignorance était l'apanage de leur scie. C’est une erreur grossière , et extrêmement préjudiciable à l'étal, que de négliger ainsi l'éducation des filles.
On doit s'y proposer une double fin , aussi bien que dans celte des garçons, qui est de former te rœur et de cultiver l’esprit. Je commencerai par la première partie, qui est la plus importante, mais que je traiterai Fort succinctement. parce que les avis que je donnerai dans la suite sur ce sujet par rapport aux garçons conviennent également aux filles.
ARTICLC i.
Nécessité et manière de former les mœurs des filles dès la plus tendre enfance.
Saint Jérôme, en écrivant à Læla, dame d’une grande qualité, sur l'éducation de sa fille, et à d'autres mères chrétiennes, dit d'excellentes choses sur celte matière. J’en ferai usage, aussi bien que du livre de M. de Fénélon.
J'avertis dès le commencement les mères et les gouvernantes, que je considère ici et quelles doivent considérer avec moi les filles comme sorties tout récemment des fonts baptismaux, comme y ayant fait des vœux solennels en présence de Jésus Christ, dont les parents, les maîtres et les maîtresses sont rendus dépositaires ; comme y ayant renoncé à toutes les pompes et à toutes les vanités du siècle; et comme devant par conséquent être élevées dans des principes conformes aux engagements qu’elles y ont pris, non pour quelques années seulement, mais pour toute leur vie. Je ne crois pas qu’on trouve cet avertissement déraisonnable ; et cependant il suffit seul pour établir toutes les règles d'une bonne éducation.
Comme les prémices de toutes choses sont dues spécialement à Dieu, les premières pensées et les premières paroles d'un enfant doi-
vent être consacrées par ta piété. La joie d’une mère chrétienne 1 , telle que sainte Paulc, doit être d'entendre sa fille, d'une voix faible et d’une langue bégayante , prononcer le doux nom de Jésus-Christ , & qui elle a été vouée dans le baptême.
Cette consécration demande qu'une fille devenue le temple du Seigneur, n’entende et ne dise jamais rien qui ne respire la crainte de Dieu; que les paroles contraires à l'honnêteté soient pour elle un langage étranger et inconnu, auquel elle ne comprenne rien ; qu’elle ignore absolument les chansons mondaines que ses lèvres encore tendres commencent au contraire à chanter les divins cantiques de David.
Dès que l'âge permettra d’exercer sa mémoire3, qu'on lui fasse apprendre par coeur quelques versets choisis de l'ancien ou du nouveau Testament, qu'elle récitera régulièrement à sa mère, et qui seront comme sa lâche de chaque jour, et comme un bouquet composé de fleurs cueillies dans les saintes Ecritures, qu’elle lui offrira tous les matins.
Qu’elle n'ait aucune liaison avec des enfants d’un sexe différent, et qu'on ne lui donne pour la servir que des filles d'un caractère sage et d'un esprit réglé et sûr. La science du monde peut leur être utile jusqu'à un certain point: mais qu'elles se donnent bien de garde d'en communiquer à leur élève l'air contagieux et les maximes pernicieuses. Car dans cet Age il faut bien peu de chose pour nuire à la pureté et à l'innocence d'un enfant: c'est une fleur tendre et délicate, que le moindre souffle empesté peut corrompre et faire périr en un moment.
Saint Jérôme recommande fortement qu'on
< «Porvula adbue lingua balbutient Chrlili alléluia « resonabal. « (8. limon. ad Ltttam.)
a Non debeo tllenlio pr« terire, quatilo (S. l'aula) cxtil- « Uvcrfl gsodlo. qudd Paulin! , ntptcni luam, audieral a tu cunis cl crepltoculli balüolieiile lingui alléluia caq-, « lare, a [Ad Eutloch.)
s h Sic erutllenda eu anima , quœ future est tetnplum « Dei. N'ihil aliud disrat audire, nibtl toqul, niai quod ad a timorent Dei pertlneL Turpia verba non Intelllgat : a eau lien rnundi ignorer Adhuc tenera lingua psalmia « dulribus imbuatur. a [Ad Jjrlam.)
* n Heddat tibi pensum quotidié de scripturaruni fiori- « bus carptutn.» ( Ibid. J
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n'accoutume point tes créatures innocentes aut airs mondains, et ' qu’on ne les fasse point boire dans la coupe empoisonnée de Babylone ; qu'on ne leur inspire point du goût pour les frivoles ornements du siècle ; qu'on ne gîte et qu'on ne déshonore point leur visage par le fard et le rouge.
Ce n'est pas qu'il veuille qu'on tienne une jeune 011c dans un état entièrement opposé It celui du monde pour l’habillement et les manières, ni qu’on lui refuse les ornements qui conviennent à son âge et 6 sa condilion. Ce refus ne servirait qu à irriter ses désirs et ù les rendre plus violents *. Elle verra les autres mien» parées qu’elle, et leur portera envie. Le sexe aime naturellement la parure. Une mère sage accordera A celle pente naturelle tout ce qui ne sera point contraire aui règles de la modestie chrétienne. Sa vue sera, en lui permettant l’usage de ces ornements , de lui en inspirer peu à peu le mépris et le dégoût ; et elle aura soin de faire en sorte que des personnes respectées dans le monde louent en présence de sa fille celles qui seront vêtues plus modestement.
Il en sera ainsi dans tout le reste. Une fille, dit M. de Cambrai , qui n’a été détachée du monde qu'à force de l'ignorer, et en qui In vertu n'a pas encore jeté de profondes racines, est bientôt tentée de croire qu'on lui a caché ce qu'il y a de plus mervcilleui. Il vaut beaucoup mieux qu'elle s'accoutume peu à peu au monde, auprès d'une mère pieuse et discrète, qui ne lui en montre que ce qu'il lui convient d'en voir, qui lui en découvre les défauts dans l'occasion, et qui lui donne l’exemple de n'en user qu'avec modération pour le seul besoin.
Le choix d'une gouvernante est l'afTaire In
1 « Provide ne blbol de aureo calice Babylonls. » ( Ad
bandent . }
a Cave oe ouïes ejus perfores : ne cerussl et pnrpnm rtsao coniecrata Cbrislo ora deplngas : nec rollum auro m et margartlls premas : nec caput gemrats oneres : nec « capllltuu Irru Tes. et et aiiqutd de gehennte Ignibus aus- ■ piverts, v [Ad IjiUim )
* « St ipsa non babueril, habentrs alias non videbit? a fùroxaepov genus femlneum est... Quln potins hoa bendo sâlietur : et cernât laudari alias, qu* ista non a habeaol : rneliusque est ut sallala contrrnnat. quant non si babendo haberc desidercl. a { Ad bandent. )
TKAlTà DES BT.
plus importante que puisse avoir une mère. Elle doit l'avoir longtemps demandée à Dieu par des prières humbles et ferventes, et l'avoir méritée par des intentions pures et par un désir sincère de procurer à sa fille une éducation véritablement chrétienne. Je ne m’étendrai point ici sur cette matière : on peut consulter ce qui sera dit dans la suite sur le choix , sur les qualités et sur les devoirs d'urt précepteur.
Le moins qu’on puisse exiger d’une gouvernante, c'est qu'elle ait le sens droit, un esprit docile, une humeur traitable cl une véritable crainte de Dieu. Une mère éclairée et prudente suppléera facilement au reste. Elle s'appliquera dans des conversations aisées et familières à la former par ses avis, qu’elle accompagnera toujours d'une douceur et d'une bonté qui les fassent passer jusqu’au cœur : car, sans cela, les avis les plus sages ne feront que révolter l'amour-propre, et trouveront tous les accès fermés.
Un des premiers soins d’une mère est de s'instruire d'abord elle-même à fond de tout ce qui est nécessaire pour bien élever des enfants. Elle trouvera ce secours dans le livre que M. de Fènélon n composé sur l’éducation dés filles , qui est fort court et fort intelligible. Elle en doit faire une étude particulière qui aille jusqu'à le lui rendre familier, et le faire lire plusieurs fois à la gouvernante. Ce n'est pas encore assex. Prenez, dit M de Fénélon lui-même à une mère qui l'avait consulté sur ce sujet, prenez la peine de lire ce livre avec elle. Donnez-lui la liberté de vous arrêter sur tout ce qu’elle n'entend pas, et dont elle ne se sent pas persuadée. Ensuite , meltez-la dans la pratique ; et à mesure que vous verrez qu'elle perd de vue, en parlant à l’enfant , les régies de ce .livre qu’elle était convenue de suivre, failes-le lui remarquer doucement en secret.
Celle applicalion, continue M. de Cambrai, vous sera d'abord pénible; mais songez qu'en qualité de mère c'est là votre devoir essentiel. D'ailleurs vous n’aurez pas longtemps de grandes difficultés I i-dessus ; car cette gouvernante, si elle est sensée et de bonne volonté, en apprendra plus en un mois par sa pratique et par vos avis que par de longs
raisonnements. Bientôt elle marchera d'ellemémc dans le droit chemin. Vous aurez encore cet avantage pour vous décharger, qu’elle trouvera tout laits dans ce petit ouvrage les principaux discours qu’il faut tenir aux enfants sur les plus importantes maximes, en sorte qu'elle n’aura presque qu'à les suivre. Ainsi elle aura devant ses yeux un recueil des conversations qu’elle doit avoir avec l’enfant sur les choses les plus dillieiles à lui faire entendre. C'est une espèce d'éducation pratique qui la conduira comme par la main.
A ce livre de M. de Fénelon ii faut joindre l’adinirahle préface du Catéchisme historique de M. l'abbé Fleury, qui renferme ce que l’on peut désirer de plus solide et de plus sensé sur la manière d'instruire les enfants et de leur enseigner la religion.
Voilà ce qui doit faire l'étude des mères, des gouvernantes , des religieuses chargées de l'instruction des filles , et , je puis ajouter, des précepteurs à qui l'on confie le soin des jeunes enfants. Si l’on s'appliquait sincèrement et de bonne foi à mettre en pratique les excellents avis renfermés dans ces deux ouvrages, il n'y aurait pas lieu de se plaindre, comme on le fait si souvent , du peu de succès de l’éducation des jeunes personnes de l'un cl de l'autre sexe.
S'il m'était permis de me joindre à ces deux grands hommes, sans me comparer à eux pour le mérite ui pour la réputation, j'ajouterais qu’on pourra peut-être trouver dans le septième livre de cet ouvrage , où je traite du gouvernement intérieur des classes et du Collège, quelques réflexions utiles aux personnes chargées de l’éducation , soit des filles , soit des garçons.
Je ne puis mieux finir ce premier article , qui concerne les mœurs , que par une réflexion importante que me fournit M. de Fénélon : je ne ferai que le copier.
Le plus grand obstacle à la bonne éducation des filles, est l'irrégularité de la conduite des parents. Tout le reste est inutile , s’ils ne veulent concourir eux-mêmes dans ce travail. Le' fondement de tout est qu'ils ne donnent
> a Te bxbf.vt magtslram ; (a rudlt mire lur inlbatlâ. Kthil iu le et la paire iuo videal,quod ai recerit, peccet.
à leurs enfants que des maximes droites et des exemples édifiants. C'est ce qu’on ne peut espérer que d'un très-petit nombre de familles. Souvent une mèie qui passe sa vie au jeu, à la comédie et dans des conversations indécentes, se plaint d'un Ion grave qu'elle ne peut pas trouver une gouvernante capable d’élever ses filles. Mais qu'esl-ce que peut la meilleure éducation sur des filles à la vue d’une telle mère ? Souvent encore on voit des parents qui, comme dit saint Augustin, mènent eux-mêmes leurs enfants aux spectacles publics et à d’autres divertissements , qui ne peuvent manquer de les dégoûter de la vie sérieuse cl occupée dans laquelle ces parents mêmes les veulent engager. Ainsi ils mêlent le poison avec l'aliment salutaire. Ils ne parlent que de sagesse, mais ils accoutument l'imagination volage des enfants aux violents ébranlements des représenlaiions passionnées et de la musique ; après quoi ils ne peuvent plus s'appliquer. Ils leur donnent le goût des passions , et leur font trouver fades les plaisirs innocents. Après cela ils veulent encore que l’é.lucation réussisse , et ils la regardent comme triste et austère si elle ne souffre ce mélange du bien et du mal.
Il est temps de passer à la seconde partie de ce petit traité.
ABTICIB 11.
De* études qui peuvent convenir aux jeunes ailes.
Ce que j'ai dit qu’on pouvait faire apprendre aux enfants jusqu'à l'Age de six ou sep ans est, à peu de chose près, commun à ceux de l'un et de l’autre sexe. Il s'agit maintenant d'examiner quelles sortes d'études peuvent convenir aux filles dans un Age plus avancé.
8 I. L'élude de ta tangue latine conYteat-elle aux II Iles?
La première question qui se présente à l’esprit est de savoir si l’on doit permettre aux filles d’apprendre la langue latiuc. On ne peut
Jdrmento, vos parentes Virginia, magis casa eirmplis doceri posie, quant vot e, a (S. Ucuos. «fini. ai Letom.)
douter que parmi elles il n'y en ait beaucoup aussi capables de celte étude que les garçons: le sexe jvar lui-même ne met point de différence dans les esprits. On a vu des femmes réussir dans les sciences autant que les hommes. Pour ne point parler de beaucoup d’autres, madame Darier, qui a illustré notre siècle, ne le cédait en rien à la vaste érudition de son mari; et, d'un consentement général, l'emportait beaucoup sur lui pour la finesse du goût et la délicatesse du style.
Mais ce n’est point sur ce principe que la question dont il s'agit doit être décidée. Le monde n’est point gouverné nu hasard. Les différents états qui le partagent ne sont point abandonnés à notre caprice. Il y a une providence qui règle les conditions, et qui assigne à chacun ses devoirs. Parmi les hommes , plusieurs sont destinés à des emplois qui demandent une certaine étendue de connaissances pour en bien remplir les fonctions. Et comme les langues grecque et latine ouvrent l'entrée è toutes les sciences et en sont comme la clef , voilà pourquoi on les fait apprendre à ceux des jeunes gens que l'on prévoit devoir être un jour appelés aux emplois où ces connaissances sont nécessaires.
Il n’en est pas ainsi des femmes. Elles ne Sont point destinées à instruire les peuples, à gouverner les états , à faire la guerre , à rendre la justice, à plaider des causes , à exercer la médecine. Leur partage est renfermé dans l’intérieur de la maison, et se borne à des fonctions non moins utiles, mais moins laborieuses, et plus conformes à la douceur de leur caractère, à la délicatesse de leurcomplexion, et à leur inclination naturelle. Il faut bien que ce partage de fonctions entre les hommes et les femmes soit fondé dans la nature, puisqu'il est le même dans tous les temps et dans tous les pays. Il est vrai que l’histoire nous montre des femmes qui ont eicellè dans le métier de la guerre, dans le gouvernement des états , dans l’étude des sciences : mais ces exemples sont rares, et ne doivent être regardés que comme des exceptions , qui , loin de détruire la régie générale , ne servent qu'à la confirmer.
On peut donc conclure de tout ce que je viens de dire, que l'étude de la langue latine,
généralement parlant, ne convient point aux personnes du sexe.
Mais il y a des ras particuliers où non-seulement elle peut être permise à de jeunes filles , mais où elle leur devient en quelque sorte nécessaire, ou du moins où elle leur serait d'un grand secours pour toute leur vie. Je parle de celles qui se destinent à l'état religieux, et qui, par leur profession même, seront obligées à chanter ou à réciter l’office de l'église en latin. Ne serait-ce pas pour elles une grande consolation d'entendre ce qu’elles chantent, de se joindre aux sentiments du prophète-roi , aussi bien qu’à ses paroles , et de ne pas faire à son égard la simple fonction d un écho qui répète des mots sans y rien comprendre? Ne semble-t-il pas que c’est à ces saintes vierges , qui sont les anges de la terre, non-seulement parleur pureté , mais par l’honneur qu’elles ont d’être occupées continuellement à chanter les louanges du Seigneur, que c’est à elles, dis-je, que David adresse ces paroles d’un psaume : Chaulez , chantez des psaumes à noire Dieu ; chaulez des psaumes à noire roi.... ; mais chantcz-les avec goût et avec intelligence '. Comme s’il leur disait: Les psaumes que prononce votre bouche sont la moindre partie du tribut que vous devez à votre Dieu. L’esprit doit en avoir l'intelligence, et le cœur les sentiments. Serait-ce une pratique blâmable dans les maisons religieuses, d’apprendre la langue latine aux novices et aux jeunes professes pour les mettre en état d'entendre au moins le Bréviaire et l'Ecriture sainte? Il y en a qui pourraient porter cette élude plus loin (et l’on en a plusieurs exemples), et qui pourraient arriver jusqu'à l’intelligence des saints pères. Celte étude, qui ne tendrait qu’à éclairer, qu'à nourrir , qu'à fortifier la piété , doit elle être interdite à une religieuse?
Il y a une route particulière pour les jeunes filles qui songeraient ainsi à apprendre le latin; et on doit la leur abréger le plus qu'il est possible. La composition des thèmes doit être absolument retranchée , et l’on doit tout réduire à l’intelligence et à l’explication du latin. Pour cela, les principes sont absolu-
• Psallite lapienlcr. L'bébreu porte, imelligtnler.
ment nécessaires- Ils sont comme les fondemeuls de celle connaissance ; et l'on sait ce que c'esl que de bâtir sans fondement. J’avoue que ce travail n’est point agréable, et qu'il satisfait peu l'esprit. I.a légèreté de l’Age et la vivacité d'un caractère actif et prompt ont peine à s’y assujettir. Mais, sans cela, on n’ira jamais à pas sûr dans l’intelligence du latin; on sera toujours incertain, lloltant, hésitant : au lieu qu’un travail de quelques mois, soutenu avec courage et persévérance, pour se rendre ferme et inébranlable dans l'élude des déclinaisons et des conjugaisons , épargnerait pour le reste du temps presque toute peine et tout dégoût; et ces premières épines qui se présentent d'abord , étant une fois arrachées, ne laisseraient plus que? le soin ou plutôt le plaisir de cueillir des fleurs et de se nourrir de fruits agréables. Je marqu rai dans la suite de cet ouvrage la manière dont il faut s’y prendre pour enseigner utilement ces premiers principes.
Il semble que M. de Fénélon ne bornait pas cette étude simplement au» jeunes filles qui songeraient à entrer en religion. « Je « 11e voudrais faire apprendre le latin , dit-il a en général , qu'aux filles d’un jugement a ferme et d’une conduite modeste : qui sau- « raient ne prendre celte étude que pour ce a qu’elle vaut: qui renonceraient ii la vaine a curiosité: qui cacheraient ce qu’elles a ua raient appris, et qui n’y chercheraient que « leur édification. » J’en connais quelquesunes de ce caractère, élevées avec un soin infini dans des familles chrétiennes où tout respire la religion ; qui sont destinées pour le monde , mais sans en avoir le goût et les maximes; qui joignent à une piété éclairée un esprit très-solide et capable de toutes les sciences. On leur a fait apprendre le latin ; et elles y ont fait un tel progrès, qu’elles sont parvenues à enlcndre parfaitement et sans peine les lettres de saint Jérôme, de saint Paulin, de saint Cyprien, et à en faire des traductions avec une justesse et une élégance qui feraient honneur aux plus habiles maîtres. On ne les a point renfermées dans l’étude seule du latin. On leur a fait apprendre tout ce qui convient à des filles qui doivent être dans le monde, et qui deviendront des mères
de famille. Quand les qualités et les dispositions dont je viens de parler se rencontrent dans de jeunes filles, les pères et les mères ne doivent point, ce me semble, s’opposer au désir qu’elles auraient d’apprendre la langue latine.
Il y a encore d’autres personnes du sexe & qui il peut être permis d’apprendre le latin ; des vierges et des veuves chrétiennes qui, vivant dans le monde mais en étant séparées d'esprit et de cœur, ont entièrement renoncé à ses dangereux plaisirs. Pourquoi leur interdirait-on cette consolation et celte joie', qui est la seule qu'elles se soient réservée, surtout la rapportant principalement à la piété, et cherchant dans celle élude un moyen de réciter les psaumes avec plus d'attention et de ferveur, et de mieux entendre les saintes Ecritures ? N'ont elles pas d’illustres exemples pour justifier leur conduite ? Sainte Marcelle, sainte Paule, sainte Eustoquie, c’est-à-dire ce qu’il y avait de plus grand à Rome pour la nuisance, pour les richesses, pour les dignités. Elles ne laissaient aucun repos à saint Jérôme, qui leur tenait lieu de maître dans l'élude des saints livres; et il nous marque lui-mémc qu’il avait expliqué à sainte Paule, et à sainte Eustoquie sa fille', l'ancien et le nouveau Testament tout entiers , et que leur zèle avait été jusqu’à apprendre i'hèbrcu pour se rendre plus habiles dans l'intelligence des saints livres. Mais ce qui fait le plus parfait éloge de cette ardeur pour l'étude , c’est qu’elle ne servit qu’à sanctifier ces illustres dames romaines , et à augmenter en elles la piété et l’humilité ; de sorte quelles se dépouillèrent de tout pour suivre dans une entière pauvreté un Dieu fait pauvre et anéanti pour elles.
En supposant, comme je le fais, que l'étude de la langue latine ne convient point au commun des filles, à quoi faut-il donc les appliquer quand elles sont dans unàgeplus avancé. C’est ce que je vais exposer d’une manière succincte.
1 Epist. ad. Euvloch. I. 8, epiat. 8.
S II. Lecture. Écriture. Arithmétique.
Je suppose que dans les années précédentes les jeunes filles ont appris à bien lire et & bien écrire; c’est une partie de l’éducation des filles, qui est trop négligée. Il est honteux, dit M. de Cambrai, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit et de la politesse ne savoir pas bien prononcer ce qu’elles lisent : ou elles hésitent, ou elles chaînent en lisaul; au lieu qu’il faut prononcer d’un tnn simple et naturel, mais ferme et uni. Elles manquent encore plus grossièrement pour l’orthographe. On ne doit pas leur faire un crime de celle ignorance presque générale dans leur sexe, et qui, par cette raison, semble ne le pas déshonorer. Mais pourquoi ne tâcherait-on pas de bonne heure à prévenir ce reproche en leur apprenant à écrire correctement? Ce soin ne demande pas un grand travail. Une légère connaissance de la grammaire française pour distinguer les différentes parties du discours, pour savoir décliner et conjuguer, pour connaître les diverses manières de ponctuer, voilà à quoi se borne, par rapport aux filles, la science qui leur est nécessaire pour ce point. Ces règles se trouvent dans toutes les grammaires françaises. Un maître habile en fera le choix, et en très-peu de leçons mettra une jeune fille en état d’écrire très-correctement.
Il sera bon que les jeunes filles apprennent les quatre opérations de l’arithmétique qui leur seront fort utiles, et même nécessaires, pour remplir des devoirs dont je parlerai dans la suite.
U lit. Lecture des poètes. Musique. Pause.
La lecture des comédies et des tragédies, même de celles qui paraissent n’avoir rien de contraire à la modestie et aux bonnes mœurs, peut être fort dangereuse pour cet âge. Car, outre que celte lecture conduit presque infailliblement au désir de les voir représenter par des acteurs qui y ajoutent de l'âme et de la vie, l'imagination vive des jeunes personnes saisit avidement tout ce qui flatte les sens et
qui est favorable à la cupidité; et presque tout la réveille dans ces sortes de poésies. Tout ce qui peut faire sentir l'amour, dit M. de Cambrai, plus il est adouci et enveloppé, plus il me parait dangereux. Les deux tragédies sacrées de Racine, Eslher et Alhalie , n'ont point ce danger pour les filles, et on peut leur en faire apprendre des endroits choisis.
La musique, aussi bien que la poésie , demande de grandes précautions. Les plus sages législateurs du paganisme ont cru que rien n'était plus pernicieux à une république bien policée que d'y laisser introduire une musique efféminée. Des mères chrétiennes, pour peu qu elles soient instruites, doivent comprendre jusqu’où elles sont obligées de porter la délicatesse sur ce point.
Premièrement, soit dans la maison pateruelle, soit dans les couvents, on ne doit pas appliquer si lût les jeunes filles à apprendre à chanter et à jouer des instruments. Une expérience presque universelle montre que l'étude de la musique les dissipe cxtiaordinairement, et leur inspire du dégoût et de l'aversion pour toutes les autres occupations, qui sont néanmoins infiniment plus importantes et plus essentielles à cet Age.
En second lieu, une mère chrétienne ne doit jamais permettre qu'on mette entre les mains de sa tille ces sortes de pièces de musique qui ne respirent qu’un air mondain, et ne contiennent que des maximes autichréliennes, où il semble qu’on a pris à tâche de rétablir le paganisme avec toutes ses divinités; où l'amour, l'ambition, la vengeance, en un mot, où toutes les passions régnent et sont mises en honneur. N'esl-ce pas rétracter ouvertement les vœux de son baptême que d'approuver et de permettre cet usage, qui y est si directement contraire? Est-il raisonnable que l'autorité des mattres de musique, souvent peu religieux, l'emporte sur celle des saints pères, qui sont nos maîtres pour la religion? Croit-on n'avoir point de reproche à se faire d'obliger de saintes religieuses, dont la demeure retentit continuellement des cantiques du Seigneur, à souffrir qu'on enseigne en leur pré>ence à de jeunes filles confiées à leurs soins des cantiques qui semblent composés à dessein de contredire ouvertement
l’Evangile? Des motets, cl il y en a d’excellents; les choeurs d'Esther et d 'Athalie. quelques cantiques que l'on peut choisir ailleurs, ne sufliraieiil-ils pas? Et quand il y manquerait quelque chose pour ce goOl fin et délicat en matière de musique, le dédommagement par rapport aux mœurs ne doit-il être compté pour rien ?
Je ne sais pas comment la coutume de faire apprendre à grands frais aux jeunes filles à chanter et à jouer des instruments est devenue si commune, et est regardée comme une partie essentielle de leur éducation. J 'entends dire que, dès quelles sont établies dans le monde, elles n’en font plus aucun u-age. Pourquoi donc y donner pendant la jeunesse un temps si considérable, qui pourrait être employé à des choses plus utiles, et non moins agréables, comme serait, entre autres, le dessin, qui peut beaucoup servir aux ouvrages dont les dames ont coutume de s’occuper?
La danse aussi fait ordinairement une des parties les plus essentielles de l’éducation des filles, et l’on y consacre sans peine beaucoup de temps et beaucoup d’argent. On ne s attend pas que j’entreprenne ici d'en faire l’éloge ou l'apologie. Je me borne à examiner simplement et sans prévention quel est, sur cet article, le devoir d'une mi re chrétienne et raisonnable. Comme il y a des éludes destinées à cultiver et à orner l'esprit, il y a aussi des exercices propre â former le corps; et l’on ne doit pas les négliger. Ils contribuent à régler la démarche, a donner un air aisé et naiurel, à inspirer une sorte d’honnétcté et de politesse extérieure qui n’est pas indifférente dans le commerce de la vie, et à faire éviter des dé fauls de grossiérelé et de rusticité qui sont choquants, et qui marquent peu d’éducation. Mais il suffit pour cela d’apprendre à de jeunes personnes à ne point s'abandonner à une molle nonchalanee, qui gâte et corrompt toute l’altitude du corps; â se tenir droites, à marcher d’un pas uni et ferme, è entrer décemment dans une chambre ou dans une compagnie, è se présenter de bonne grâce, à faire une révérence à propos; en un mol, à garder toutes les bienséances qui font partie de la science du monde, et auxquelles on ne peut manquer uns se rendre méprisable. Voila, ce me sem-
ble, è quoi naturellement doit tendre l’exercice dont je parle ; et j'ai vu avec joie des maîtres à danser de la première réputation se renfermer dans ces bornes pour satisfaire aux désirs de mères chrétiennes, qui joignent à une grande naissance une piété encore plus grande.
Il n’est pas nécessaire que je m’arrête ici à montrer combien tout ce qui est au delà de ce que je viens de marquer peut devenir dangereux pour de jeunes demoiselles, et combien les suites en peuvent être funestes, line dame un peu jalouse de sa réputation ne serait pas conletiie qu'on lui fil un mérite d’exceller dans le chant et dans la danse. C’est la remarque que fait Salluste ', en disant de Sempronia, dame de naissance, mais abso.ument décriée pour les mœurs, « qu'elle chantait et « dansait avec plus d'art et de grâce qu'it « ne convenait à une honnête femme ; psatn lere, sallare eUganliûs quàm necesse est « proba. »
8 IV. Etude oe l’histoire.
L’étude la plus propre à orner l’espri( des jeunes demoiselles, cl même è leur former le cœur, est celle de l'histoire. Elle leur ouvre un vaste champ, qui peut les occuper utilement et agréablement pendant plusieurs années. On trouvera dans la suite de cet ouvrage quelques réflexions plus étendues sur la manière dont il faut s'appliquer à eette élude.