‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 120 sur 298 · Autre pensée d» Sénéqae sur ta rareté des vrais amis · texte numérisé non relu

Autre pensée d» Sénéqae sur ta rareté des vrais amis

Ou trouve dans le même endroit une autre pensée au sujet desarnis, qui est fort belle*, Sénèque parle de cette fuule de personnes qui foui leur couraux grands seigneurs. Ai quemcumque islorum v cuerù5, dit— il, quorum sa-

1 « Surgc tandem, cerotfbz. a

* « SI aligna contempsissel. . . si non omnia sua amAssel; « si rerum pondéra minutlssimls sententils non fregis- « sel, eonsensu pollùs erudiioemn qusm puerorum amore « comproharelur. a (Qcint. Ilb. 10, cap. 1.)

- Senrc . de ltenef. I fi, cap. 34.

1 Si vous allez cbez quelqu'un de ces grands seigneurs chez qui toute la ville aborde pour leur faire la cour, sachez que, bien qoe vous trouviez les rues assiégées et tes chemins bouchés par une roule innombrable de personnes qui vont et qui retournent, cependant vous venez dans un lieu templl d'hommes et vide d'amis. C'est dans le cœur qu'il faut chercher l'ami, et non dans Vsmlcbambre. C'est là où 11 faut le recevoir et le retenir, et l'y mettre comme en dépôt et en sûreté. »

lutatio urbem concutit , scilo, etiamsi aniinadverleris obsessos ingenti frequentidricos, et commeantium in utramque partent catervfi itinera compressa . tamen ventre le in locum hominibus plénum, amicis vacuum. In perfore amicus. non inatrio queeritur, UtA recipiendus est , illir relinrndus , et t"n sentit* recondendus. On ne peut nier qu'il n'y ait Une grande beauté et une grande vivacité dattS celte pensée et dans ce tour , rentre te in locum hominibus plénum , amicis vacuum.

Après tout ce qui a été dit du fracas que cause dans la ville ce concours incroyable de citoyens qui s'empressent d'allerchcz les grands, et qui remplissent leur maison, cette opposition est fort belle, in locum hominibus plénum, amicis vacuum : foule de courli-ans , solitude d’amis. Mais que signifie te qui suit? In peclore amicus , non in atrio queeritur.

« il faut chercher l'ami dans le cœur, cl non a dans l'antichambre. » J'y Vois une antithèse, mais je n’y découvre rien de plus ; et j’avoue que je n'ai pu en comprendre le sens.

Le P. Bouhours n’a pas manqué de nous apprendre quel jugement il fallait porter de cet auleur. « De tous les écrivains ingénieux, a dit-il, celui qui sait le moins réduire ses « pensées A In mesure que demande le bon « sens, c’est Sénèque, il veut toujours plaire ; « et il a si peur qu’une pensée belle d’elle- « même ne frappe pas, qu’il la propose dans « tous les jours où die peut êlrc vue, et qu’il a la pare de toutes les couleurs qui peuvent « la rendre 8gréablc; de sorte qu’on peut « dire de lui ce que son père disait d’un orao leur de leur temps : En répétant la même « pensée1, et la tournant de plusieurs laçons, h îl la gAle : n'étant pas content d'avoir bleu « dit une chose une lois , il fait en sorte qu'il a ne l'ail pas bien dite. » Il cite un mot du cardinal Palnvicin, qui sent bien le style italien , mais qui a (ht sens. « Sénèque , dit ce o cardinal, parfume scs pensées avec un am- « bre et une civette qui A la longue donnent n dans la tête : elles plaisent au commcnce- « ment , et lassent Tort dans la suite. »

I fl I label boc Mondons viilnm. sententils suis repoli teniio corrumpit : dum non est conlenlus umm rrm « semel bené dlcerc, etficil ne benè dlzcrit. » foisfroeiri- 5, Ilb. 3-)

Un aulre auteur fort célèbre porte le même jugement de Senèque’, et donne en peu de mots d'excellentes règles sur les pensées.

« Il y a. dit-il , deux sortes de beautés dans « l’éloquence, auxquelles il faut lâcher de « rendre les enfants sensibles. L’une consiste « dans les pensées belles et solides, mais ex- « traordinaireset surprenantes. Lucain , Sè- « nèque et Tacite sont remplis de ces sortes o de beautés. L’autre , au contraire, ne con- « sisle nullement dans les pensées rares, mais a dans un certain air naturel . dans une sim- « plicilé facile , élégante et délicate . qui ne « bande point l'esprit, qui ne lui présente que « des images communes, mais vives et agréa-

• blés, et qui sait si bien le suivre dans ses « mouvements, qu’elle ne manque jamais de n lui proposer sur chaque sujet les objets « dont il .peut être louché , et d’exprimer « toutes les passions et les mouvements que « les choses qu'elle représente doivent y pro- « duire. Cette beauté est celle de Térencc et « de Virgile. Et l’on voit pur lâ qu'elle est a encore plus dilTicile que l’autre, puisqu’il « n'y a point d’auteurs dont on ait moins ap- « proche que de ces deux-là.

« Si l'on ne sait mêler cette beauté natu- « relie et simplp arec celle des grandes pen- « sées, on est en danger d’écrire cl de parler « d'autant plus mal, que l'on s'étudiera da- « vantage à bien écrire et à bien parler , cl

• plus on aura d’esprit, plus on tombera dans « un genre vicieux ; car c’est ce qui fait qu'on a se jette dans le style des pointes, qui est un « très-mauvais caractère. Quand même les « pensées seraient solides et belles eu elle»— « mêmes, néanmoins elles lassent et accablent « l’esprit, si elles sont eu grand nombre, et si « on les emploie en des sujets qui ne les deo mandent point. Sénèque, qui est admirable « étant considéré par parties , lasse l’esprit o quand on le lit tout de suite; ut je crois « que , si Quintilien a dit de lui avec raison « qu’il est rempli de défauts agréables, abunu dal duleibus l'itiis, on en pourrait dire avec a autant de raison qu'il est rempli de beautés « désagréables par leur multitude et par ce

1 M. Nicolle, duos i'Êdoc. a 'un Prince, 2- port., n. 39 et 40.

« dessin qu’il paraît avoireu de ne rien dire « simplement, et de tourner tout en forme « de pointe. Il n’y a point de défaut -qu’il « faille plus faire sentir aux enfants , lors- « qu'ils sont un peu avancés, que celui-là, « parce qu’il n’y en a point qui fasse plus périt dre le fruit des éludes en ce qui regarde le « langage de l’éloquence, n

Cela n'empêche pas ' que la lecture de Sénèque ne puisse être fort utile aux jeunes gens, quand ils commenceront à avoir le goût et le jugement formés par celle de Cicéron. Sénèque est un esprit original, propre à donner de l’esprit aux autres cl à leur faciliter l’invention. On peut tirer du traité de la Clémence , et de celui du la Brièveté de la vie, beaucoup d'endroits qui accoutumeront les jeunes gens à trouver d eux -mêmes des pensées. Celte lecture leur servira aussi à faire le discernement du bon et du mauvais; mais le maître doit les conduire dans celte étude, et ne les pas abandonner à eux-mêmes , de peur qu'ils ne prennent pour vertus les vices mêmes de Sénèque, d’autant plus dangereux pour eux, qu’ils ont plus de conformité au caractère de leur âge , et que d’ailleurs , comme nous l’avons déjà remarqué, ils sont mêlés de charmes capables de séduire les plus clairvoyants.

g lit. Da choix des mots.

On a vu, dans tous les exemples que j’ai cités jusqu’ici, combien le choix des mots sert à mettre les pensées et les preuves dans leur jour, cl à en faire sentir la beauté et la force. Ce sont en effet les expressions qui dorment aux choses une nouvelle grâce, et qui leur prêtent ce vif coloris si propre à faire de riches peintures et des tableaux parlants ; de sorte que, par le changement, et quelquefois par le dérangement seul des expressions, presque toute la beauté du discours disparaît et s’évanouit.

il semble que le principal usage que l’homme devrait faire de sa raison serait de n’é(re attentif qu'aux choses mêmes qu’oo

1 « Vcrùmtlc quoqoejam robustis, et Kverfore genore « fltit Grmatii, legeudus, vel ideô quô-I exercere poteft v ul> loque judicium. » (QciST. Mb. 10, cap. I.)

loi dit, sans sc mottre on peine de la manière dont elles lui sont présentées. Cependant nous éprouvons tous les jours le contraire ; et c'est peut-être une des suites de la corruption et de la dégradation de notre nature, qui fait qoe, plongés dans les sens, nous ne sommes presque touchés que de ce qui les- frappe et les remue, et que souvent nous ne jugeons des pensées, aussi bien que des hommes, que par le vêtement et la parure.

Ce n’est pas que je regarde comme un défaut en soi-même de préférer ce qui est orné et embelli à ce qui ne l'est pas. Nous portons en nous uu attrait, non-seulement pour le bon et le vrai, mais aussi pour le beau ; et cet attrait, ce sentiment nous vient de l’auteur même de la nature, qui n’y a presque rien offert à nos yeui qui ne soit gracieux et aimable. Le désordre consiste en ce que l'on est plus louché de l'ornement que de la vérité, ou même de ce qu'on est uniquement touché des embellissements, sans faire attention au* choses mêmes. Mais il est dans l'ordre, et c’est le premier dessein du Créateur, que la beauté et l'agrément extérieur servent à faire » aloir et b faire aimer ce qui d'ailleurs est bon et vrai.

C est donc une nécessité absolue i l’orateur de donner un soin particulier à l’élocution', qui le met en état de produire ses pensées au dehors, sans quoi tous ses autres talents , quelque grands qu'ils fussent, deviendraient inutiles. Il faut que cette partie soit bien essentielle à l’éloquence, puisqu'elle lui a donné son nom. Aussi voyous-nous * que c’est elle qui décide principalement du mérite des "orateurs, qui fait la différence des styles, d’où dépend pour l’ordinaire le succès d’un discours, et qui est, à proprement parler, ce que nous enseigne l’art; car le reste dépend plus du génie et de la nature.

1 « Eloqul, hoc est omnia quw mrote concrpcrls pro-

* mère, atque <nl audientes perferre : sine quosupervacua

■ «uni priora, et similia gladio condito, atque inlra va-

* glnaro suant hcreutl. » (QoiifT. in Pro<rm. lib. 8.}

* « Hoc maiiroé docetur : hoc nultu* nisi arte ai-

■ sequl pot est : hoc maxlmè orator oratore præstantior;

« boc généra Ipsa dicendi alla allia pollora ; ut appareal « In hoc et vitium et virtutem esse dicendi. » Quint. in Provm. lib. 8. )

Il n élé parlé ailleurs de la propriété et de la clarté des mois; il s'agit maintenant de leur élégance et de leur force. C’est une chose merveilleuse comment des mois qui sont entre les mains de tout le monde, et qui par eux-mêmes n'ont aucune beauté particulière, maniés avec art et appliqués à certains usages, acquiérent tout d'un coup un éclat qui les rend tout autres. Ædificarey quand il signifie bâtir une maison , est un mot fort simple. Quand le poêle l’emploie pour exprimer ces parures à différents étages dont les daines ornaient leurs tètes,

Toi promil ordinibus, loi adhuc compagibus allura

Ædidcat caput1 !

c'est comme un diamant qui brille d’une vive lumière. M. Despréaux n bien su profiter de la pensée et de l’expression de Juvénal :

Kl qu’une main savante avec tant d'artifice,

Bâtit de ses cheveux l'élégant édifice.

On peut dire que les mots ne valent que ce qu’on les fait valoir, el que c’est l’art de l’ouvrier qui y donne le prix. Comme ils sont destinés pour exprimer les pensées, c’est d’elles qu’ils doivent naître; car les bonnes * expressions sont ordinairement attachées aux choses mêmes, el les suivent comme l’ombre suit le corps. C’est une erreur de croire qu’il faille toujours les chercher hors de son sujet, comme si elles se dérobaient à nous et qu’il

* Juvenal. Salir. 7, r. 500.

* « Res et senlcntiæ vl suA verba parlent, quæ sempe r a salis ornaia mihi quid#i vider! soient, si ejusmodi « sunt ulea res ipsa peperisse videatur. » (Cic. de Orat. I. 2. n. 146.)

« Rerum copia verborum copiant gignit. » (ld. Ibid, lib. 3. n. 125.)

« Quum de rebus grandioribus dieas, ips« res verba <i rapiunt.u (M. de Fin. lib. 3, n. 10.)

v Verba erunt in officio... sic ut semper senslbus in- « berere videanlur , atque ut umbra corpus sequi. » (Quint. In Proeem. lib. 8.)

« Plerumquc optima rebus cobcreut, et cerountur suo a lumioe. Al nos quarimus ilia, tanquam lateaot sein- « per.seque subducant.... Oplima sunt minimè accer- « sita el simplicibus atque ab IpsA verttale profeclis si- « milia m (ld. Ibid.)

fallût leur faire une espèce de violence pour les employer. Les plus naturelles sont les meilleures. Je suppose comme je l’ai déjà dit ailleurs, qu'on a étudié à fond la langue dans laquelle on écrit, que par une lecture exacte et sérieuse des bons auteurs an s’esl fuît un amas de riches expressions, mais surtout qu'on S'est rempli l'esprit de toutes les connaissances nécessaires à l'orateur : pouf lors la diction ne coûte presque rien. Quaiuj on compose, il en est des mots comme des domestiques dans une maison bien réglée; iis u'attcndenl pas qu’on les appelle, ils se présentent d’eux-mémes, et sont toujours prêts au besoin. Il ne s'agit que d’en faire le choix, cl de savoir les employer chacun dans leur place.

Ce choix coûte d'abord plus de temps et de peine, parce qu'alors il faut examiner, peser, lomparer ; mais dans la suite il devient si facile et si naturel, que les mots s'offrent d'euxmêmes ’, et naissent sous la plume presque sans qu’on y pense. Un soin scrupuleux et exact est bon pour les commencements*, mais il doit diminuer et disparaître à mesure qtl'on avance. Cependant il y a des orateurs qui, jdtqours mécontents d'eui-mètucs, etiu-

t u Qui tatloneni loquriutl prlimmi cognovcril tuni « Icetlohc tnulfê cl idnne.l ropiosam sibt vert orum su- « pcMeciilctn ronipaiérll .. ci res cum nomlnllms nuit « occurrcul. Su tl opus est studio pra-cedeule, ci acquisiiA « facullalç et quasi reposilâ. m {Qcimt. in Prwtm. I. 8 )

« Onerandum comptciidurnque peclus mmimarum rc- « rnm et plurlmaruin ruavltaie , coplA , varlctatc. » CCic de O rat. Ilb, 3. o. 121.)

» Celerilalem débit con»uctudo. Paulatim, res fariliùs « sc osiendrni, verba respondcbunl, cornposilio seque- « lin : cuncta «Unique. ut in familiA bonè Insiliuiâ, in « oftlcto emm. . rie ut non requbita rrsponderf, sed ut •• stmpet sensibu* inhif rere wftantar.» (Qoi*t. lib. 10, cap 3. et Ilb. 8, in Proœm.i

* « Verba ornui.i. quæ suul eu jusque generis, maximè « iiioslria, sub acumen slyli subeant et succédant ne- « cesse est. j» (Cic. de (Jrat. lib- 1, n. 151.)

* « isla querendi, judicandi, eomparandi anxietas, « dum dlsclmu* adbibrndà est, non quum dlelmus... Qui- •• butlnni tarot n nu II us Rnis cslurtiniandl est, et cum « aingulis pené syllabls commorandi : qui. etiamquum « optima sint repoli qusrunt, atfquid quod si l ningl» «i amiqtium. reinoitini, WbpiriAffitn.. inCteduü quidam, « et de tnpenlo suo pevsiitrt1 nlerlii, qûl difigenthim pu- « fini fliêfie stbi ScfiWAd! rtifiicuitattni. » ((Jui.it. Ib Promit., Ilb. 8.)

génieux à se tourmenter, rejettent toutes le» expressions qui se présentent d'abord è eux, quelque bonnes qu’elles soient, pour en chercher de plus belles , de plus éclatantes . de plus extraordinaires, et qui perdent le temps à se donner ainsi à eux-mêmes la torture en disputant avec chaque mot, et presque avec chaque syllabe. Travail infructueux' , délicatesse mal entendue, qui n'aboutit qii’à éteindre le feu de l’imagination cl à rendre l’orateur malheureux ! L'art de bien parler ne serait pas fort estimable, s'il coûlait loujours tant de peine, et s'il fallait être condamné toute sa vie à l'ennuyeuse occupation de chercher, de peser, d'ajuster des mots. L'orateur, s'il est digne de ce nom, possédera tous les Iré'ors de l'éloquence, et les maniera en maître qui dispose de son bien comme ij lui plaît.

On Irouvera, dans l'article où j’ai traité (le l’élégance et de la délicatesse du latin, plusieurs exemples qui regardent le choix des mots. Je me contenterai d’en ajouter encore ici un petit nombre.

Appius, pour exhorter les Bomàins à continuer le siège de Vetes pendant l'hiver, se sert d'une comparaison tirée de la chasse, cl il dit que le plaisir qu’on y trouve fait oublier les plus rude» fatigues et entraîne les hommes, malgré la rigueur des saisons, dans les lieux les plu- âpres et les plus escarpés. Obsecro vos. venandi studiutn ac vo/uptas /tontines per vives aepruinas in montes sylvasque rapit : belli necessitalibus eampatientiam non adhibebimus, quant vel lusus ac voluptas elicere solet *? Quelle force n’a point celle expression rapit! ponr la bien sentir, il ne faut que la comparer avec une aulre expression que Sénèque emploie dans une pensée à peu près semblable. Il s'agit des marchands

' « Abominant)* hæc infeUelUi eral, que et fur, uni « dicendi réfrénai , cl calorem cogitation!* exünguil « morâ et difQdrnUA. » (Qcixt. in Protrm. 8 )

« Neque cnirt1» tls somma dtrendi est admiralione dt- « gna, si Infeiix usqnead altimum solllrlludo persequllur, « ac oratorem macerat et roqult, a grê verba verteutem, a et perpendendl* roagmrntandisque els inlabesccnleip. « NKidus ille, et soblimis, et locui>les, crlcuniflucntibui « undiqué cloquenti* copils imperat. b (Qciar. lib. ($) cap. 10.)

* Liv. lib. 5, n. 5.

à qui l'ardeur insatiable du gain fait entreprendre de longs et dangereux voyages par terre et par mer. Alium mercandi prœctps cupiditas circa omîtes terras, omnia maria, spe lucri ducit Ce n>ot ducit a trop de lenteur pour une passion aussi violente que l'avarice, praceps cupiditas.

Salluste décrit l'acharnement des soldats contre les vaincus, et en apporte la raison. Igitur hi milites, poslquam vicloriam adepti surit , nikil reliqui victis fecire. Quippe secundœ res sapienlium animas fatigant : ne illi, corruplis moi ibns , Victoria temperarenl. Je ne m'arrête qu'à cette expression, fatigant. Est-il possible de marquer d'une maniéré plus courte et plus vive les rudes épreuves que les plus gens de bien ont à essuyer dans la prospérité? Elle les attaque, elle les poursuit sans relttche , elle leur livre une guerre continuelle, elle ne leur donne ni trêve ni repos quelle ne leur ait enlevé leur vertu; et si elle ne peut venir à bout de les vaincre; par la force, elle semble espérer qu’au moins ils rendront les armes de fatigue et de lassitude. Secundœ res sapienlium animas fatigant.

Celte expression m’en rappelle une autre de Tacite qui n’est pas moins énergique. An quum Tiberius, post tantam rerum experientiam. ci dominatianis conrulsus et mutulus sit , C. Casarem *, etc, M. d’Ablancourt traduit ainsi ce passage : » Si Tibère .après une « longue expérience, s’était laissé corrom- « pre à «a fortune, que deviendrait Cali- « guia, etc.? » Celte traduction énerve toute la force de la pensée , qui consiste dans ces deux mots, convulsas, et or dominatianis. Convellere signifie arracher, déraciner, enlever avec force , faire sortir de sa place par violence. Il y a dans l'autorité souveraine un faste, un orgueil, une hauteur, qui attaquent les meilleurs princes avec tant de violence, qu’ils ne peuvent y résister : en sorte qu'arrachés à eux-mêmes, et à leurs bonnes inclinations, ils sont bientôt changés en d'autres hommes, fi dominalionis convulsas et mutât us.

1 lie Brevit vit*, cap. a.

- Aon. lis. 6, cap. VS.

Le même Tacite , dans ses histoires, parle de la prospérité dans le même sens que Salluste, mais sous une autre idée. Fortunam adhuc tantum adversam tulisti. Secundo:

res acrioribus stimuUs animos explorant : quia miseriœ loleranlur, felicitate eorrum pimur. Fidem, libertatem, amicitiain. prwcipua humani animi boita, tu quidem eddem conslanlià relinebis , sed alii per obsequium imminuent. Irrumpetadulatio.blanditiœ prssimum veri affrctûs renenum , sua cuique utililas 1 . Cet endroit est tiré du dUcours que Galba fit à Pison en l'adoptant et l'associant à l'empire. Voici comme M. d'Abhmcourt le traduit ; u La fortune jusqu'ici t’a été con- « traire, maintenant clic >c change. Prends « garde, de pouvoir aussi bien supporter scs a faveurs que ses injures. Car U prospérité a a des aiguillons bien plus puissants que l’ad- « versilé , parce que nous cédons aux uns , « et que nous résistons aux autres. Quand lu « conserverais ta vertu, ceux qui appruthe- « rout de toi perdront U leur. La flatterie a prendra la place de la vérité, l'intérêt celle « de l'affection . dont il est le poison et le « venin. » |l y aurait bien des choses à dire sur cetlc traduction; mais ce n’est pas de quoi il s'agit ici. Je remarque seulement qu’elle n'a point couservé la beauté du celte expression : Jrrumpet adtilutio. Elle signifie que, quelque mesure, quelque précaution que prenne Pison pour (armer tuut accès à la flatterie , elle saura bien , malgré toutes les barrières qu'on lui opposera , s'ouvrir une entrée, et comme forcer les passages pour arriver jusqu'à lui. Le français ne présente point cette idée : La flatterie prendre la place de la vérité.

Pline le naturaliste ptliibue la ruine ut la décadence des moeurs aux dépense* énormes que fit Scaurus pendant qu’il était édile. Il exprime merveilleusement celte pensée p u un seul mol, qui est tout à fait énergique. Cujus uescio un mdililas maxime prastraveril mores J. < Son édililé acheva d'abattre et « de renverser les mœurs. »

Il ne faut qu'ouvrir nos bons aulgurs frais—

1 Hlslor. Itb. I, cap. 15.

< LU). 3C, cap. 1S.

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çais pour y trouver une foule de belles expressions , tantôt vives et énergiques , tantôt brillantes et pleines d'agréments.

« Cet homme Machabée ) 1 que Dieu ovait « mis autour d'Israël comme un mur d'airain « où se brisèrent tant de fois toutes les forces « de l’Asie , après avoir défait de nombreu-

• ses armées.... venait tous les ans, comme a le moindre des Israélites , réparer avec ses « mains triomphantes les ruines du sanc- « tuaire. a

• On l'a vu ( M. de Turenne ) , dans la face meuse bataille des Dunes , arracher les ar- « mes des moins des soldats étrangers qu’une « férocité naturelle acharnait sur les vain-

• eus. a

a II attacha par des nœuds de respect et « d'amitié ceux qu’on ne relient ordinairet ment que par la crainte des supplices. ... « Par quelle invisible chaîne entraînait- il o ainsi les volontés? a

« Combien de fois essaya t-il d'une main « impuissante d'arracher le bandeau fatal qui ■ fermait ses yeux a la vérité ! a

On a pu remarquer, dans plusieurs des exemples que je viens de citer, que les épithètes contribuent beaucoup à l'élégance et é la force du discours. Elles produisent surtout cet effet , selon la remarque de Quintilien , lorsqu'elles sont figurées et métaphoriques. Ditcamus spet effrenatas et anirmsm in futura eminentem velut in vincvlis habere.... Vide quanlùm rerum per unam gulam transilurarum permisceat luxuria , terrarum mari tque va slalrix Le même Sénèque , dans un admirable éloge qn'tl fait de la femme d’un gouverneur de province, parte ainsi: Loquax et ingeniosa m contumelias prafec • torum prmineia, m qui eliam qui vila ve~ runt culpam, non effugerunt infamiam , relut untcum eanctitatii exemplum tuepexil *. Cicéron dit quelque chose de pareil de son frère *. Qua quum honesta tint in hit privatis notlris quotidianisque ralionibus , in tanto imperio , tam depravatis moribut , tam

• M tféchier.

v Senec. de trima- animt. Idem, Epiât. 95.

• De Comot. ad llclv. c- 17

• Epiât. 1, ad Quint, frai. lib. 1.

corruptrice provinciâ, divina v ideantur nece tse ett.

Sans les épithètes \ le discount languit et parait presque sans Ame et sans vie. Il ne faut pourtant pas trop les multiplier. Car, pour me servir de la comparaison de Quinlilien , il en est des épithètes dans le discours comme des valets dans l’armée , qui la surchargeraient extrêmement . et ne serviraient qu'à l'embarrasser, si chaque soldat avait le sien; parce qu’alors on doublerait le nombre sans doubler les forces.

8 IV. De l'arrangement des mots

On ne peut disconvenir que l'arrangement des mots ne contribue beaucoup à l.t beauté, et quelquefois même à la force du discours. Il y a dans l'homme un goût naturel * qui le rend sensible au nombre et à la cadence; et pour introduire dans les langues celte espèce d'harmonie et de concert , il n’a fallu que consulter la nature , qu’étudier le' génie de ces langues , que sonder et interroger, pour ainsi dire, les oreilles *, que Cicéron appelle avec raison un juge fier et dédaigneux. En effet , quelque belle que soit une pensée en elle-même, si les mots qui l’expriment sont mal arrangés, la délicatesse de l'oreille en est choquée. Une composition dure et rude la blesse *, ou lieu qu'elle est agréablement

1 « Titlâ rit ratio hujuiec virtutii, ut aine appodtii a rtuda ail. et Incompta oralio. Ne onerelur lameu motet tia. Nam fil lunga et Impedlta, ut... eam judlersaimtlem « agmini totidem llxaa habenli. quel militer quuque : ta a quo et numéros est duplex, ner duptum vlrtum. » {Quint, lib. 8. cep. a.)

a a NaturA dueimur ad modoa. a (ld. lib. 9. cap. I.)

• Aures. vei animas aurium nunflo naluraicm quama dam to sc contloct tocum omnium mensioncm . Anie madverstim est, rAdem saturé admonente, esse quoia dam certoa cursus conclusionesque verborum s Lie. Orat. n. 177, 178.)

> a Graves senlrnür ineouditls verbls elala? offrnduel a sures, quarum est judiclum superblssimum. a {Ibid. D. 150.)

a Aurium sensus raslldloilailmus. » (ld. ad 1/ereun.

lib. A. n. 32.)

v a ttaqueet longiora etbreviera judlcat. et perftrla a ac modérais semper «spécial. Mutile aenUI qoxdam. a et quasi decurtata, qutbas truquant debilo fraudrtur : a producUon Alla, et quasi ImmodertUtu escurrentia;

flattée de celle qui est douce et coulante. Si le nombre esl mal soutenu , et que la chute en soit trop prompte, elle sent qu'il y manque quelque chose, et n'est point satisfaite. Si au contraire il a quelque chose de traînant et de superflu , elle le rejette et ne le peut souffrir. En un mol, il n’y a qu'un discours plein et nombreux qui puisse la contenter.

Une preuve que ce goût est nnturel \ c’est qu’il est commun au savant et A l'ignorant; avec cette différence néanmoins, que le premier en connaît les raisons*, et que l'autre n'en juge que par le sentiment. Aussi Cicéron ne comprend-il pas qu’on puisse être homme*, et ne pas sentir le nombre et l'harmonie du discours : et il n’en juge pas tant par ce qu’il éprouvait lui-méme que par ce qui arrivait souvent A tout un peuple, qui, charmé par des chutes nombreuses de périodes , témoignait son co terne • enl et son goût par des acclamations publiques et générales.

il est donc très-important que les jeunes gens soient formés de bonne heure à discerner dans les auteurs cet arrangement. Il faut leur faire admirer comment les mots sont dans la main de l’orateur comme une cire molle et flexible 4, qu’il manie et qu’il tourne comme il veut, et à laquelle il fait prendre

« que nwgls etlam uperoantur sures. » ,Cit. Orat. a. 177. t"8.>

. Optlmè de Itlt (romposlÜODe, judicent sures, qua et * pieu» -entiunt : et parum explete desiderenl, et frsgo- „ sis nfeoduntur, et letilbux muicenlur. et coutortis ei- « citautur, et slebilie probant, clauda deprcbendunl, rer dundanlia et Dtmta fasltdiunl. a < Quist. iib. 9. c. 4.)

t a Unum est et simplex auiium Judiciutn, et proini- « scuè ae commuuiter slultls ac sapteulibus à naturA r datum a Clc. pro Font. u. 12.)

• r Doetl ratlouem componeodf inteltigunt, IndocU r voluptatein. » (Qcwt. lib. 9. cap. 4.)

s a Quod qui non senllunt, quas sures habeent, eut r quid in bis bominis simite ail, nfselû. Mea? quldetn , « etc... Quid dtco measl Condones s rpè esclatnarc vtd1, ■ quum apte verbe ceefdissent. » (Clc. Orat. n. 168. )

4 r Nlbtl est tem tenerum, neque quod larn facile ser qualur qnôcumqne ducas, quàm orallo... Ea nos (verbe) a quum jeeeulie sustulimus é medio, sieut moliissimam r ceram ad nostrum srbitrfum formamus ei Qnginiua. r Ilaque tum graves sumus, tum subtilea, tum medium h qulddam lenemus : aie lustltutam noatram sentenlfam a sequilur nrattonls genua a (De Orat. I. 3. n 176, 177.) r Rébus iceotsmodeiuta composttlo, ut aj perla esperos

toutes les formes qu'il loi platt : comment, pnr la différente structure qu’il leur donne, le discours tantôt marche avec une gravité majestueuse, ou coule avec une prompte et légère rapidité ; tantôt charme et enlèvel'atiditenr par une douce harmonie, ou le pénètre d’horretir et de saisissement par une cadence dure et Apre, selon la différence des sujets qu’il traite. On leur fera observer que cet arrangement a nne vertu merveilleuse, nonseulement pour plaire, mais encore pour faire impression sur les esprits. Car1, comme le remarque Quintilien. il n’est guère possible qu’une chose aille au cœur, quand elle commence par choquer l’oreille, qui en est comme le vestibule et l’entrée. Au contraire, l’homme écoute volontiers ce qui lui plaît* , et il est conduit par le plaisir à croire cequ’on lui dit.

Comme la qualité et la mesure des mots ne dépendent point de l'orateur, et qu’il les trouve pour ainsi dire lout taillés1, son habileté consiste A les mettre dans un tel ordre, et A les arranger ensemble de telle sorte, que leur concours et leur union, sans laisser aucun vide, ni causer aucune rudesse, rendent le discours doux, coulant, agréable. El il n’est point de mots, quelque durs qu’ils paraissent par eux-mêmes, qui, placés A propos par une main habile, ne puissent contribuer A l’harmonie du discours : comme *. dans un bAli— ment , les pierres les plus brutes et les plus irrégulières y trouvent leur place, lsorrale, à proprement parler, fut le premier chez les Grecs qui les rendit attentifs A celte grAce du

« cti.im numéros adhlberi oporteat, et cum dire nie a*què * audienlera exhoneseere. » Quint, lib. 9, cap. I. ;

« Idque ad omnem rationem , et aurium voluptatem, « et animorom mol uni muUtur et rerütor. » (Ibid.)

* «r Nihil inir.ire polcst in affectum, quod in aura velul « quodain veMtbulo stalirn offendit » Ibid.j

* « Volupiate ad fidem ducilur- » (Ibid.'

* « Colloraiioois est componere et slmere verba aie, o ut ne%o aipcr eorum concurana, neve hiuleus sii, sed « quodam modo eoagmentatua et levia. . U*c est i ollo- « calio. que junclam orationem efDril, quai coheren- « tem. que levem, que equabllller Quentcm » (Cic- de Orat Mb. 3. n <71. 172 )

* « Sicnl In structuré saxorum rudium etlam ipsa enor- « mitas invenit cui applicari. et in quo posait insistera. » (Quint, lib. 9, cap. 4.)

nombre et de la cadence; et nous verrons bientôt que Cicéron rendit le même service à la langue de son pays.

Les règles que Cicéron et Quintilien ont données sur cette matière, en marquant la nature des différents pieds qu’on doit employer dans le discours, peuvent servir a tu jeunes gens, pourvu qu'on en fasse un chois judicieux. Les observations de Sylvius, intitulées Progymnannala, qui sont à la fin de l'api a at de Cicéron, peuvent aussi leur être d’un grand usage. Mais le meilleur maître qu'ils puissent consulter et étudier, sur celte matière, est Cicéron lui-même. Ce fut lui qui le premier s'aperçut que la langue latine manquait d'une beauté que les anciens Romains avaient absolument ignorée ou négligée, et qui pouvait cependant en relever beaucoup le pria et l'eicellence. Comme il était extrêmement jaloux de l’honneur de sa patrie, il entreprit, en donnant au discours latin du son, de la cadence et de l'harmonie, d'égaler, s'il se pouvait, la langue de son pays à celle des Grecs, qui a de ce côté un merveilleux avantage. Il est étonnant de voir comment en peu d'années il amena sur ce point la langue latine è une souveraine perfection , qui n’est ordinairement le fruit que d'une longue expérience, et qui s’avance peu à peu par des accroissements fort lents C’est donc lui que les jeunes gens doivent se proposer pour modèle, en ceci comme dans tout le reste. Ils trouveront dans les historiens de belles pensées, et de riches expressions : mais ils ne doivent pas y chercher un arrangement de mots nombreux et périodiques. Le style de l'histoire1, qui doit être aisé, naturel, coulant, ne s’accommode point de ces cadences graves et mesurées que demande la maje-tê d’un discours oratoire.

Le moyen le plus facile et le plus sér de faire sentir aux jeunes gens la beauté de l’arrangement des mois, est de pratiquer ce que Cicéron lui- même a fait dans les livres de l'orateur en traitant cette matière : c’est-à-dire de choisir, dans les livres qu’on leurexplique, quelques endroits des plus nombreux et des

< « lllstorl®, quai currtre débet ac Terri , minus con- « veni uni I nier* Iilenlçs clausul*. (Qinrrr. lib 9. cap. 4.)

plus périodiques, et d’en déranger l’ordre et a structure'. Les mêmes pensées et les mêmes expressions demeureront, mais non pas la même grâce, ni la même force : et plus ces endroits brilleront par le sens et par la diction, plus ils deviendront choquants par ce dérangement, parce que la magnificence même des mois le rendra encore plus remarquable. Les oreilles des jeunes gens, formées de cette sorte par une lecture assidue de Cicéron, et accoutumées à la cadence douce et harmonieuse de ses périodes , deviendront Unes, délicates, définies à contenter; et, comme il le dit lui-même a, elles discerneront parfaitement une période pleine cl nombreuse. et elles sentiront aussi si quelque chose y manque ou est de trop.

Quoique le nombre doive être répandu dans lout le corps et le tissu de la période5, et que ce soit de celte union et de ce concert de toutes les parties que résulte l’harmonie dont nous parlons, cependant on convient que c’est à la Un surtout qu’il parait et se fait saillir. Les oreilles, entraînées dans le reste par la continuité des paroles eomme par un torrent, ne sont en êlat de bien juger des sons que lorsque le cours rapide du discours, s'arrêtant pour un moment, leur laisse une espèce d’enlre-repos. Aussi est-ce en eet endroit que l’admiration de l'auditeur, suspendue jusque-là par un plaisir enchanteur, éclate tout à coup par des cris et des applaudissements publics.

Le commencement demande aussi un soin

' « Quoi! ciii'pjr visum ertl vehementer, dukller, spe- « ciosè diclum, solvnl et turbel : aberft omets vis. jo- « cundlles, décor... Illud notasse salts brbeo, quo putes ebriora cl sensu et cloculione dissolvons, hor oralionritt * magls déforment fore : quia negtlgentia c -Itocattoeis « fpsd verborutn turc tiepicbcndilur. u (Qdist. l.g. c.4.)

* o Met quidem taures) et perlrcto compte oque serti borum atnbilu gaudciil, elrurla sentiunl, nec amant a rcdund.tnlla. (Clc. Oral. n. lùb.j Soin ontnî quidrm rorpore, toloque, ni lia dllerim. n trartu, nuracris tnseila est (eomposltlo). Hasts tamen « desidetatur in clausulll. et apparat. Aurai coqlfouam o vocrm scruta, duciequc vutut prono derurrantis ara- « Uonis aumine. tum magts judiranl, quum site itnpfj « lus stetit, et inluendi tempus dedit. Hase ait sedes i « orationis : hoc auditer exspccUL : bic laits ontnis dada - ; « mal. » cQciiit. lib. 0, cap. 4.)

partirnlier parce que l’oreille, y donnant une altenlion toute nouvelle, en remarque aisément les défauts.

C’est donc sur le commencement et sur la fin de la période que doit principalement rouler l’eiamen qu’on en fera faire aui jeunes gens : et il ne faut pas manquer de les rendre attentifs à la merveilleuse variété que Cicéron a répandue dans ses nombres pour éviter l'ennuyeuse uniformité des mêmes cadences, qui lassent et rebulent l’auditeur. J’en excepte pourtant cette chute devenue si triviale, esse videatur, dont on lui a justement reproché l'affectation, et par laquelle il termine un grand nombre de ses phrases. Elle se trouve plus de dis fois daus la seule harangue pro lege Manilià.

Il y a un arrangement plus marqué et plus étudié, qui peut convenir aux discours d'appareil et de cérémonie, tels que sont ceux du genre démonstratif, où l’auditeur*, n’étant point sur ses gardes contre les surprises de l’art, ne craint point qu'on tende des pièges à sa religion. Car alors, bien loin d’ètre choqué de ces cadences mesurées et nombreuses, il sait gré à l’orateur de lui procurer par là un doux et innocent plaisir. Il n’en est pas ainsi quand il s’agit de matières graves et sérieuses, où l’on ne cherche qu’à instruire et qu’à toucher. La cadeitie pour lors doit avoir aussi quelque chose île grave et de sérieux; et il faut 1 que cette amorce’ du plaisir qu'on prépare aux auditeurs soit comme enveloppée et cachée sous la solidité des pensées et sous la beauté des expressions, dont ils soient tellement occupés, qu’ils paraissent

1 « Proatmam clausulis ditlgenliam postulant Initia : « nam et ad bæc iDtenttil audltor eil. » lycinif. lib 9 cap. ci

- « Quuio U est auditor, qui non vrrealur ne cotupo- « sitx oraMouia insidiis sua ûdes attelltelur, grat'am quoa que tnibet oralorl, voluptati aurium servienti. » Cic. Oral, n 208.1

* « Sic raioimé anlmadvertetur delectaltouis aucu- « pium, et quadrandx orstionis induslria : quæ tan-bit a cô magis, al cl verborum et «entenllarum ponderibus « utetnur. Nam qui audiuul, ha-c duo aniinadvcrlunt, a et jucunda stbt misent, vrrba dieo et sentcnüas : ea- « que dum aniiuts aUentis admirantes ciclpiunl, fuzll a cos et prxtervolal numerus; qui lamen st abc-sel , ilia « ipsa deleciareni. » Ibid, n. 107.]

ne pas faire d’attention au nombre et à l'arrangement.

Exniiri.es.

Il ne faut qu’ouvrir les ouvrages de Cicéron pour se convaiucre par scs propres yeux , ou plutôt par ses oreilles , de tout ce qui a été dit jusqu'ici.

Quoti si é portu solventibus, fi, qui juin in porlum ex alto invehuntur, pracipere summo studio soient et lempestatum rationem, et prœdonum et locorum; quoi! natura offert ut eis fut camus, qui eadctn pericula, quibus nos perfuncli sumus, ingredtuntur : quo tandem me ummo esse oportet, propè jam ex maynà jactalione terrain videntem, in eum, eut video maximas reipublictt tempeslaies esse subeundas ' ? Itien u’esl plus nombreux que cette période. Le dérangement de quelques mots la défigurerait étrangement.

Omnes urbanœ res, ont nia htfc nostra pretclara studio, et tuec forensis tous et industriel, latent in tutelâ ac prtesidio bcllicœ virluti». Simul alque increpuit suspicio tumullùs, artes illiconoslrœ conticescunt ^ Celle cadence finale , qui est un dieborée , est extrêmement nombreuse : et c’est par celle raison même que Cicéron croit qu’on ne doit pas l'employer trop souvent dans le discours, parce que l'affectation , même dans les meilleures ihoses, devient vicieuse. Animad verti, judices, omne m accusatoris oralionem in duas divisant esse partes 5. L'ordre naturel demandait qu’on mit, in duas partes divisam esse. Quelle différence ! Hectum erat, sed durum et incomplum, dit Quinlilieu en faisant remarquer cet arrangement.

Quant spem cogitationum et consitiurum meorum , quum graves cominunium temporum, lum varii nostri cas us fefellerunt. Nam qui locus quielis et tranquillitatis plenissimus fore videbatur, in eo maximai molrsliarum et turbulcnlissimœ tempestates exstiterunl *• La musique a-t-elle une barmouie plus

1 Pro Mur. , n. S.

1 l’ro Mur. n. *22.

* Pro Claent. n. 1. .

I k Lib. 1. de* Orat. n. 2

douce cl plus nombreuse que l'est celle de ces périodes?

i/œc centuripina navis irai incrtdibili céleri taie relie.... Evolârat jam i conspectu feri fugient quadriremis , quum eliam lune eœtcrer navet in suo loco moliebantur \ Tout contribue ici à la rapidité : le choix des mots, aussi bien que leur arrangement , et le choix des lettres mêmes , presque toutes liquides et coulantes : incredibili celeritale relit. Cette cadence du commencement, Evolârat jam , etc., est aussi prompte et légère que le vaisseau même; nu lieu que celle de la fin , composée d'un seul mot fort long et pesant , représente merveilleusement les eflbrts d'une flotte mal équipée , moliebantur.

Respire celeritatem rapidistimi temporis : cogita brevitatem hujus spatii , per quod citalitsimi currimus Ml estvisibleque Sénèque a voulu ici marquer la rapidité du temps par celle des mots et des lettres.

Servius agitai rem militarem : insectatur totam hanc legationem : assiduilatis, et operarum harum quotidianarum putal esse contulatum 5. On ne peut pas douter que Cicéron n'ait affecté de mettre ici trois génitifs pluriels assez longs et de même terminaison, qui partout ailleurs feraient un très-mauvais effet, pour rendre plus méprisable et plus dégoûtante la profession que son adversaire prenait à tâche de relever. Il parait avoir copié cet endroit d’après Térence. O faciem pulchram! Deleo omnes dehinc e.r animomulieret. Tcedet quotidianarum harum formarum *.

Le même orateur, voulant prouver que Mi- Ion n’était point parti de Rome dans le dessein d'attaquer Clodius, décrit ainsi son équipage : Quum hic insidiator, qui iter illud ad cœdem faciendam apparâsset, cum uxorc eeheretur in rhedâ, penulatus, vulgi magno mpedimento, ac muliebri et delicato ancilarum puerorumque comitatu. Qui, pour peu qu’il ait d'oreille, ne sent pas, à la simple lecture de cet endroit, que l’orateur a affecté d’employer ici de longs mots , composés de

■ Verrin. 7. a. 87.

• Epbt. 89.

» Pro Mar. o. »f.

> Euuuch. tel. g, K. 3.

plusieurs syllabes, et qu’il lésa exprès entassés les uns sur les autres , pour mieux peindre cet attirail de femmes et de valets plus propres & embarrasser qu'à servir dans un combat?

U anr seconde sorte a arrsngemeat.

L’arrangement dont j’ai parlé jusqu’ici n'a pour but, à parler proprement, que le plaisir de l'oreille . et se termine à rendre le discours plus nombreux. Il y en a un d’un autre genre, par lequel l’orateur cherche moins à donnera ses pensées de la grâce que de la force. Cet arrangement consiste à disposer de telle sorte certaines expressions, que le discours aille toujours en croissant, et que les dernières soient toujours les plus fortes, et ajoutent quelque chose à celles qui ont précédé. Quelquefois aussi l'on rejette à la fin certains mots qui ont une énergie particulière, et qui font la principale force d'une pensée ou d’une description, afin que, séparés, pour ainsi dire, des autres, et mis dans une plus grande évidence, ils produisent sur l’esprit tout leur effet. Celte sorte d'arrangement n'est pas moins remarquable que la première, et elle mérite toute l'atlention des maîtres. J'en apporterai deux ou trois exemples , tirés aussi de Cicéron , et j’y joindrai les réflexions de Quintilien, qui, seules, seraient capables de former le goût , et d’apprendre comment il faut entendre et expliquer les auteurs.

1. Tu istis faucibut, isfis lateribus, islâ gladiatorià totius corporis jSrmtlate, tantum vint in Htppim nuptiis exhaustras , ut tibi necesse essel in populi romani conspect u vomere poslridié '. Quintilien pèse tous les mots de cette description. Quid fauces et latera, dit-il, ad ebrietatem ? Minime sunt otiosa. Nam respicientes ad hœc possumus astimare quantum ille «mi in Hippiat nuptiis exhauserit, quod ferre et coquere nonposset ülâ gladiatoriâ corporis firmitale.

On sent assez l'effet que produit l'arrangement de ces mots, faucibus, lateribus, gla~ diatoriâ totius corporis firmitale, qui vont toujours en croissant. On remarquerait peut-

» Ptilllp. », n. 63.

«*§!» 2C9 <$JM»

être moins la raison qui a porté Cicéron é rejeter â la fin ce mol postridiè, si Quintilien ne nous y rendait attentifs. Sapé est vehemtns aliquis seruus in verbo : quoi si in mediâ parte senlrntiœ Intel, trantiri intentione, et obscurari circumjacentibus solet, inclausulà positum amgnutur auditori et infiijitur, quale est illud Ciceronis : ut tibi necesse esset in conspeclu populi romani vomere postridiè. Transfer hoc ultimum, minus valebil. Nam totius ductûs hic est quasi mucro, ut per se fada vomendi nécessitait, jam nihil ultra exspeclantibus , hanc quoque adjiceret de for milatem, ut cibus teneri nonposset postridiè

Mais écoutons Cicéron , qui développe luiméme sa pensée , et nous fait loucher au doigt ce qui y esl renfermé. O rem non modo t'iju fadam, sed etiam auditul Si hoc tibi inter caenam in tuis immanibus illis poculis accidisset, quis non turpe duceret ? In catu rerô populi romani, negotium publicum gerens, magisler equitum, eut ruclare turpe esset, is romens frustis esculentis, emum redolentibus, gremium suum et tolum tribunal implevit *. Il est visible que les dernières expressions enchérissent toujours sur les premières. Singula incremenlumhabent. Per se déformé, vel non in catu vomere : in catu etiam non populi : populi etiam non romani : vel si nullum negotium agerel, vel si non publicum, vel si non magisler equitum. Sed alius dividerel hœc, et circa singulos gradus moraretur : hic in sublime etiam curril, et ad summum pervenit non nixu, sed impWu3. Voilà un beau modèle d’explication pour les maîtres.

Au reste, quelque belle que soit la description que fait ici l’orateur romain du vomissement d'Antoine, et quelque précaution qu’il prenne en avertissant d’abord de l’effet qu’elle doit produire, O rem non modo visa fadam, sed etiam auditul je ne crois pas que notre langue, délicate comme elle est sur les bienséances , pût souffrir ce détail de circonstances qui blessent et révoltent l’imagination; et elle n’emploierait jamais ces termes, vomere, tructare, frustis esculentis. C’est une occasion de

' Quint. I!t>. 9. cap. 4.

• Philip. 2. o. 63.

> Quint, lib. 8, cap. 4.

faire sentir aux jeunes gens la différence da génie des langues 1 , et l’avantage incontestable que la nôtre a en cela sur la grecque et sur la latine.

2. S te lit soleatus prtelor populi romani, cumpallio tunicdque lalari mulierculânixus in litlore *. Ce dernier mot, in littore, placé à la Un, ajoute une force infinie à la pensée de Cicéron. J’en rendrai ailleurs la raison , lorsque je lâcherai de développer la beauté de celte description, et je rapporterai l'admirable explication que fait Quintilien de cet endroit.

3. Aderat janilor carceris, carnifex prætoris, mors terrorque sociorum, et civium romanorum, lictor Sextius 3. Qui mettrait liclor Sextius au commencement gâterait tout : il faut que l’appareil terrible de ce bourreau marche avant lui. Qui dérangerait les membres de celte période Ôterait toute la beauté du discours , qui doit 4 , selon les règles de la rhétorique et du bon sens, aller toujours en croissant. Celte règle cependant cède ici à la délicatesse de l’oreille, qui aurait été blessée si l’on eût mis terror morsque sociorum, comme l’ordre naturel le demandait, mors étant plus fort que terror.

S V. Des ligures

On appelle figures de rhétorique certains tours et certaines façons de s'exprimer qui s'éloignent en quelque chose de la manière commune et simple de parler, et qu'on emploie pour donner plus de grâce ou plus de force au discours. Elles consistent ou dmis les mots, ou dans les pensées. Je renferme dans les premières ce que les rhéteurs appellent tropes, quoiqu'il puisse y avoir quelque différence.

Il esl bien important de faire remarquer aux jeunes gens, dans la lecture des auteurs,

> Peut-être ti coutume de s’exciter exprès au romlssemeut après te repas, fort ordinaire pour lors, rendaitelle ces expressions moins choquantes.

* Verrlo.7, o. 8ô.

> Ibid. 7, n. 117.

* a Crescere solet oratio verbis omnibus alliât alqu» • alliés insurgtolibu». a (Quni. lib. 8, cap. 4,

l'usage que la bonne éloquence sail faire des figure», le secours qu’elle en lire, non-seulement pour plaire , mais aussi pour persuader et pour toui ller; et comment sans elle le discours languit , tombe dans une espèce de monotonie, cl est presque comme un corps sans Urne. Quintilien nous en donne une juste idée par une comparaison qui est fort naturelle, line statue ' , dit-il , tout unie et toute d'une pièce depuis le haut jusqu'en bas, la tète droite sur les épaules, les bras pendants, les pieds joints, n’aurait aucune gréce, et paraîtrait immobile cl comme morte. Ce sont les différentes attitudes des pieds , des mains, du visage, de la tète, qui, variées en une infinité de manières, selon la diversité des sujets, communiquent aux ouvrages de l’art une espèce d'action et de mouvement, et leur donnent comme une ilmc et une vie.

Figurée de mots.

La métaphore * est une figure qui, b la place des mots propres qui manquent ou ne sont pas asseï énergiques, substitue des termes figurés , qu'elle emprunte d'ailleurs par une espèce d'échange. Ainsi l'on a appelé gemma le bourgeon de la vigne, parce qu’il n’y avait point de mot propre pour l’est primer : on a dit, incenius irà, inflammatui [urore, au lieu de dire iralus, furent, pour mieux peindre l'effet de ces passions. Par où

i « Ht, u corporlt tel minima groria est. Neqoc enirn u ad versa sil faciès, et demi&su brachia et juncli pedes, et « à sumtnis ad ima rigens opus. Fleiu* iile , et, ut sic « ctiu rim, motus, dal aclum qurnuiam eflkiis. Idcô nec « ad unum modura formatai matins, et in vullu mille a species... Quant quidem grattant et deleclationera affe- « runl llgur», qua-que in seusibus, quæque in vrrbis u sunt » vQiint. lib. 2, cap. 11.)

* « Tertius ille modus transferendi verbi Inté palet, « quem nécessitas genuit, inoplà cotrta pnrnô cl ongu- « stiis, posl aulcm dclerlai'O jucunditasque cclebravit. « Nam ut veslls frigoris dcpeUendi causft tepcria primo, « post adbiber) coepia est ad ornatum ctlam corporis et « dignitatem : sic verbi translaiio insliiuta est Inopiné a causé, fréquentais delertationis. - Erpo ha* translate tionrs quasi mutualioncs sunt, qiium quod non ha- « béas, aliundè sautas. Illæ paulô ’audaciores, que non « luopiam indien nt, sed oratiuni splendoris aliquid accer- « sunt. » (Cie. dt Orof. lib. 3, n. 155, 1W.)

l'on voit <jue ce qui n'avait d’abord été inventé que par nécessité , 6 cause du défaut et de la disette des mots propres , a contribué depuis à la beaulé et à l'ornement do discours : de même à peu près que les vêtements ont été employés dans le commencement pour couvrir le corps, et te défendre contre le froid, et ensuile ont servi è l’embellir et à l’orner. Toute métaphore doit donc trouver vide la place dont elle se saisit ', ou du moins, si elle en chasse un mot propre, avoir plus de force que ce mot auquel elle est substituée.

Cette figure et une de celles qui donnent le plus de gréer , de force et de noblesse ao discours ; et l’on a pu remarquer , dans lous les passages que j'ai cités , que les expressions les plus exquises sont presque toutes métaphoriques, el qu’elles tirent ordinairement lout leur pris de celle figure. En effet elle a rcl avantage particulier *, comme le remarque Quintilien. de briller de sa propre lumière dans le discours le plus éclatant, et de s'y faire distinguer. En substituant le figuré au simple, elle enrichit en quelque sorte la langue d'une infinité d'expressions : elle jette une grande variété dans le disconrs : elle relève et ennoblit les choses les plus petites et les plus communes ; elle plaît exlrémcmenl par l'ingénieuse hardiesse qu'il y a d'aller au loin chercher des expressions étrangères s, à la place des naturelles qui sont sous la main : elle fait une agréable illusion b l'esprit en lui montrant une ebose, et lui en signifiant une autre : enfin , elle donne du corps , pour ainsi dire, aux choses les plus spirituelles, elles fait presque loucher au doigt et à l'œil parles

1 « Metaphora nul iicantcm occupare locum rWbsi « oui, si in alienum venil, plus valerc co quod cipeliit. j> (Qust. lib. 8, cap. 6.)

1 « lui jucunda atque nillda, ut In oratione quamHbH « clara, proprio tamen lumine eluccal. » (Id. ibid.)

5 « ln&uoruin teiboiuui maiima copia, tamen bond- « nos alieua multo mugit, si sunt raiione translata, de- « leelant. Id accidfrc credo, vel quôd ingenii spécimen « e>l quoiJihm iram-ilirc ante pedes posila, el alia longé « repelita sumere : vcl quod 1», qui audit, alI6 duciiut « rogitatione, neque (amen aberral. quæ maiima est de- « lectalio... vel quôd omois translalio, quæ quidem <> sumpta ratione est, ad sensus ipso* admoveiur , « maiimc oculorum, qui est sensus acerriraus.w (Cic. <U Oral. lib. 3, n. 159. 160.)

images sensibles qu'elle en trace à l'imagination.

Pour faire comprendre la force de la métaphore , il faut avoir grand soin de commencer toujours par l’explication du sens simple et naturel, sur lequel est fondé le sens figuré, et sans lequel ce dernier ne peut être bien entendu.

Le moyen le plus sûr aussi et le pins facile de faire sentir la beauté de la métaphore , et en général d'expliquer comme il faillies beaux endroits des auteurs , est de substituer le simple au figuré, et de dépouiller une phrase fort brillante de tous ses ornements, en la réduisant a une proposition toute simple. C'est la méthode que Cicéron lui- même a pratiquée : et quel meilleur modèle pouvons-nous suivre? Il veut expliquer la force et l’énergie d’une expression métaphorique qui se trouve dans ces vers d’uu ancien poêle :

Vive, Ulysses, dum licec :

Oculis peelremam lumen radialum râpe.

Voici comme il s'y prend : Non dixil cape, no» peU> ; habtrel enim moram sperantis diuliùs esse Mit victurum : sed râpe. Hoc verbum est ad id aplaium , quod anlé dixeral, m >i ucET. Horace emploie la même pensée 1 :

Dons prescnlis cape laelus horæ *.

lin habile interprète prétend qu'il faut lire rapt au lieu de cape, le doute qu’il ait raison; car il s’agit dans Horace d'un homme qui , libre de tout soin et de toute inquiétude, et se flattant de l'espérance d’une longue vie , jouit paisiblement des plaisirs que chaque jour lui présente , et le mot cape convient fort h une telle situation : au lieu que chez l'ancien poète on exhorte Ulysse A saisir le moment présent, de peur qu'il ne lui échappe et ne lui soit enlevé par une mort prompte et imprévue. Postremum lumen radialum râpe. Cicéron s'est servi d’un mot pareil, et non avec moins de grAce. Quo quisque est tolerlior et ingeniosior, hoc docet iracundiüs et laboriosiùs.

* De Oise lib. 3, a. 1G2.

> Od. 8, lib. 3. [Vert, penull.)

Quod enim ipse celeriler arripuil, id quum lardé pereipi ridet, ditcrucialur Mi sufllt d'avertir qu'il ne dit pas facile didicil , mais celeriler arripuil : on en sent bien la différence.

Quand la mélaphoreest continuée, et qu’clja ne consiste pas en un seul mot, on l'appeils am.it.obik. Equidem colleras tempestates et procédai in illit dunlaxat fluclibut concionum semper Miloni palan esse suOeundas.Ou pouvait dire simplement . Equidem mal la pericula in populi concionibus semper Miloni pulavi esse subeunda.

« Souvenez vous du commencement et des « suites de la guerre qui , n’étant d’abord a qu'une étincelle, embrase aujourd'hui toute l’Europe. »

« Jamais il ne s’éleva sur son front serein o aucun de ces nuages que forment le dégoût « ou la défiance. »

« Ses vertus le firent connaître au public , « et produisirent cette première fleur de ré- « putation 3 qui répand son odeur plus agréa- « lile que les parfums sûr tout le ‘reste d'une « belle vie. »

Il faut ‘ , quand on emploie cette figure , avoir soin de demeurer toujours dans la mêrtié similitude, et ne pas sauter brusquement d’ùnè image à une aulre, ni, par exemple, après avoir commencé parla tempête, fini? par l'îhccndie. On reproche ce défaut A Horace dans ce vers ;

Et raalè tornalos Incudi reddere versui *;

où il joint ensemble deux idées bien différentes, le tour et l'enclume. Mais quelques interprètes l'excuse»!. Je ne sais si l'on ne pourrait pas faireaussi justement le même rcproche à Cicéron dans ce passage du second livre de l’Orateur ; Vl quant in sole auibulem. eliamsi

1 Pro (Joint. Rose. n. 31.

* M. Fléchler.

* « Sfleüus est nomen bon um , quàtn ungnenta pre- » tiosa. » (Ecclet. 7, 2.)

4 a Id imprimis est custodiendum, ut quo ex genere « rœperi» translation!*, hoc (lésinas. Multl enim. quum « Inilium a lempeMatc suropseiunt, mcendioaul ruiuà a finlunl : qu* est imionsequentia rentrai favJ/nirua. » (Qnsi. lib. 8, cap. 6.)

* Art. Poet. v. 441.

ùb aliam càusam ambulem , fieri lamen naturù u< colorer : sic , quum istos libros ad Misenum studosiùs legerim , senlio orationem meam illorum] quasi cantu colorari'. Comment concilier ces deux derniers mots , cantu et colorari 1 et quel rapport rantus peut-il avoir avec un écrit?

La péuicBBASE ou circonlocution. Celte figure est quelquefois absolument necessaire, comme lorsque l’on parle de choses que la bienséance ne permet pasd’exprimer par leurs noms : Ad requisila ndturœ *. Souvent elle n’est employée que pour l’ornement ; et cela eslas'ei ordinaire aux poètes. Quelquefois on s’en sert pour exprimer plus noblement une chose qui sans cela paraîtrait basse , ou pour rouvrir ou adoucir la dureté de certaines propositions qui blesseraient, si elles étaient présentées nûiuenl et simplement.

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