Les descriptions que j’ai rapportées jus
< Quint, tlb. 8, cap. S.
* Daapréaux.
qu'ici sont courtes, et ne peignent qu'un simple objet. Il y en a de plus longues et de plus détaillées, qui ressemblent à ces tableaui où l’on représente plusieurs personnages, dont toutes les attitudes frappent et se font remarquer. Telle est celte description d'un repas de débauche, qui était dans une harangue de Cicéron qui n’est pas parvenue josqu’à nous : Videbar mihi videre altos mirantes , alto s autem exe unies , partim ex vino vacillantes, parlim hestemâ potalione osntanles. Versabatur inter hos Galltus unguentis oblitus, redimitus coronis. Humus erat immunda, lutulenta vino, coronis languidulis et tpinis cooperta piscium. Quintilien, qui nous a conservé ce beau morceau , nous en fait sentir la beauté et le prix par un seul mot , mais plein de vivacité, et qui dit tout ; Quid plus videret, qui intrassell 11 fait lui-même une excellente description d'une ville prise d'assaut et pillée, qui mérite bien d’être lue. On en trouve beaucoup de pareilles dans Cicéron, qui n’ècbapperonl pas à l'exactitude d‘uu bou mettre. Nos auteurs français, soit poètes, soit orateurs, en peuvent fournir aussi un grand nombre.
Josabet, dans Alhalie, décrit merveilleusement la manière dont elle sauva Joas du carnage.
Hélaa 1 l’éut horrible où le ctet me l'offrit Revient à tout moment effrayer mon esprit.
De princes égorgé* ta chambre était remplie :
Un poignard à ta main, l'implacable Aitutie An carnage animait aea barbares soldats.
Et poursuivait te cours de ses assassinat*.
Joas laissé pour mort frappa soudain ma vue :
Je me ligure encor sa nourrice éperdue.
Qui devant les bourreaux s'éuil Jetée en vain,
Et, faible, le tenait renversé sur son sein.
Je le pris tout sanglant En baignant soo visage, lies pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser,
De ses bras innocenta je me sentis presser1.
La peinture que fait M. Fléchier des hôpitaux peut servir de modèle dans ce genre : c'est dans l’oraison funèbre de la reine, a Voyons-la dans ces hôpitaux où elle prali-
i Racine.
< quait ses miséricordes publiques; dans ces
< lieux où se ramassent toutes les infirmités u et tous les accidents de la vie humaine ;
« où les gémissements et les plaintes de ceux u qui souffrent remplissent l'ime d’une Irisa lesse importune ; où l’odeur qui s'exhale
• de tant de corps languissants porte dans le a cœur de ceux qui les servent le dégoût et a la défaillance; où l’on voit la douleur et la a pauvreté exercer à l'envi leur funeste erao pire; et où l’image de la misère et de la
• mort entre presque par tous les sens -. c'est « lè que, s’élevant au-dessus des craintes et « des délicatesses de la nature pour satisfaire a à sa charité au péril de sa santé même, on a la vit toutes les semaines essuyer les larmes a de celui-ci, pourvoir aux besoins de celui- « là ; procurer aux uns des remèdes et des o adoucissements à leurs maux , aux autres
• des consolations de l'esprit et des secours o pour la conscience. »
Ces endroits sont fort propres è former le goût des jeunes gens. On doit les avertir que le moyen le plus sûr de réussir dans ces sortes de descriptions, est de consulter la nature ', de la bien étudier, et de la prendre pour guide, en sorte que chacun sente en soimême la vérité de ce qu'on dit, et trouve dans son propre fonds les sentiments qui sont exprimés dans le discours. Pour cela , il faut se représenter vivement toutes les circonstances de la chose qu’on veut décrire’ , et se la rendre présente à soi-même par la force de l’imagination, comme si l’on en était réellement témoin, et qu’on la vit de ses propres yeux. Et pourquoi3, dit Quintilien, l’imagination eu cette rencontre ne ferait-elle
* « Na lu ram iniueamur, hanc sequamur. Omni* elo- « quenila clrca oppra vite est : ad se refert quisque qu» « audit; et kl faclllimè acciplunl animi , quod cogno- « scunt. » (Quint. Ilb. 8. cap. 3.)
* « Per quas(f«»T«art#ç) imagines rernin absèblinm a lia representatur anftno. ut ëas cerner* oculis ac pr*- « sentes babere vldeainur. Has quisquls benè conceperll. a Is erit affeciibus potenllisitnus. Hune quidam dicaflt « cOfecvrafftsirov, qui slbl res, voces, ictus . seeondùm « verum, optimè flnget.w (Id. Ilb. 6, cap. I.)
* « Nam si inter otia animorum, et spesinanes. et ve- « lut somnia quædara vigilanlium, ita hos bæ de quibus « loquimur iroaglnrs prosequunlur. ut peregrinari, navi- « gare, præliari, populos ailoqui, diviUarum quas non
«*€f* 283 rf*»
pas en faveur de l’orateur ce qu’elle fait è l’égard des personnes passionnées; d'un avare , par exemple, ou d’un ambiliem qui, dans ces espèces de songes et de douces rêveries où ils se forment mille projets chimériques de fortune ou de richesses, se livrent tellement à l'objet de leur passion, et eu sont si fortement occupés, qu’ils croient effectivement le voir, le posséder, et en être les maîtres?
Il fournit lui-même un modèle de celle manière de faire une description , que je rapporterai tout entier, parce qu’il montre au» jeunes gens comment ils doivent s'y prendre pour bien composer. Ut homineni occiaum querar, non omnia, quœin re pncsenli accidisse credibile est, in oculis habebo ? Non percussor ille subilut erumpel? non exparescet circurnven lus? exclamabit, vel rogabil, vel fugiet? non ferientem, non concidentem videbo? non animo sanguis, et pallor, et gemilus, extretnus de nique exspirantis hiatus insidet '? Cet endroit parait copié d’après Cicéron , qui décrit ainsi une pareille action : Nonne i obis heec, qu<r audistis, cernere oculis videmini, judices ? Non ilium miserum ignarum casûs sui, redeun tem à cœnâ videtis? non positas imidias? non impetum repentinum? Non versatur ante oculos vobis in ccede Glauciâ? Non adest iste Roscius? non suis manibusincurru collocat Automedontem ilium, sui sceleris acerbissimi nefariœque Victoria nuncium *?
Images.
Les derniers mots de la description que je riens de citer m'avertissent d’indiquer ici au» jeunes gens une des sources les plus ordinaires des beautés du discours , qui consiste à donner, pour ainsi dire, du corps cl de la réalité aux choses dont on parle , et à les peindre par des traits visibles qui frappent les sens , qui remuent l’imagination, et qui montrent un objet sensible. Celte manière a quelque rapport è la flgure précédente, qui est l'bypoty-
« habemus usum vidcamur disponere; nec cogi lare, sed « facere : hoc anlmt vitium ad uttlilalena non ironsfere- « mus?» (Id. ibld.)
1 Quint, lib. 6. cap. 3.
* Pro Ro*c. À mer. n. U8.
pose , si elle n'en fait pas partie. Non suis manibus in curru collocat Automedontem ilium? Ces mots , suis manibus , produisent ici l’effet dont je parle , et présentent è l’esprit une image. Il en est de même de ces deux vers , que j’ai déjà cités :
Uo poignrad a la main, l'implacable Albalie Au carnage animait >cs barbares soldats...
Ce trait, un poignard à la main, en fait toute la vivacité. Il y a une infinité de manières de peindre ainsi les objets qu’on décrit : j’en rapporterai plusieurs exemples, dont le lecteur fera l’application à la règle que j'ai indiquée.
Tendit ad vos virgo vestalis manus supplices easdem, quas pro vobis diis immortalibus tendere consuevit... Prospicite ne ignis ille aternus, noclurnis Fonteia laboribusvigiliisque servalus, sacerdolis Vestœ lacrymis exstinctus esse dicatur'.
Ihvc magnitud •> maleficii facit ut, nisi penè manifestum parricidium proferatur, credibile non sit... Penè dicam respersas manus sanguine paterno judices videant oportet, si tantum facinus, tam immaue, lam acerbum, crediluri sint ’.
« Quel peuple n’a pas ressenti les effets de « sa valeur? et quel endroit de nos frona lières n’a pas servi de théâtre à sa gloire? » a Dans le tumulte des armées , il s’cnlrea tenait des douces et secrètes espérances de a sa solitude. D’une main il foudroyait les a Amalécites. et il levait déjà l’autre pour a attirer sur lui les bénédictions célestes. » n Elle lui a montré à lever ses mains pures b et innocentes vers le ciel. »
a Avant que d'entrer dans les charges , il a voulut en connaître les devoirs. Le premier a tribunal où il monta fut celui de sa eona science , pour y sonder le fond de ses ina tentions. »
a Quand il rétablissait le culte de Dieu a dans ses conquêtes , et que , marchant sur a ces remparts qu’il venait de foudroyer, il a allait lui offrir pour premier hommage , àu
> Pro St Font. n. 37. j$.
v Pro Rose. Amer. u. OS.
« pied de ses autels renouvelés, les lauriers « qu’il avait cueillis... »
« Je ne crains pas de mêler scs louanges « au sacrifice qu'on offre pour elle, et je a prends sur l’autel tout l'encens que je brûle b sur son tombeau. »
a Qu’est-il besoin de lever le voile qu’elle a a jeté sur ses actions. »
a II s’appliqua à découvrir la vérité au tra- « vers des voiles du mensonge et de l’imposa ture , dont les cupidités humaines la coua vrcnl '. »
a Est-ce dans la cour, est-ce dans les ara mécs, est-ce sous le casque et sous la cuia rasse que s’apprennent de telles vérités * ? » a Vous croyez donc que les déplaisirs et • les plus mortelles douleurs ne se cachent a pas sous la pourpre, ou qu’un royaume est a un remède universel h tous les maux? » a II me semble que je vois encore tomber a cette fleur. » On parle de la mort d’un prince enfant.
a Quand tout cédait h Louis, et que nous a crûmes voir revenir le temps des miracles a où les murailles tombaient au bruit des e trompettes, tous les peuples jetaient les a yeux sur la reine , et croyaient voir partir a de son oratoire la foudre qui accablait tant a de villes '. »
a Sous un air serein et tranquille (il s’aa git de Louis XIV), il formait ces foudres « dont le bruit a retenti par tout le monde, a et ceux qui sont encore sur le point d’éa dater *.
Pour comble de prospéras.
Il espère (fimptë) revivre en se postérité:
El d'enfants à sa table une riante troupe Semble boire avec lui ta Joie a pleine coupe 1 * * 4.
Avant que de finir cet article, je dois avertir, en général *, que l’usage des figures de-
1 Fléchier.
s llascaron.
* Bossuet.
4 Pélisson.
1 Racine.
* a Cn& in re maiitnè utllis , ut quotidien! el semper a codent modo format! eermonls fastidium levet, et tioa a à vulsart dlcendj généré defendat. Quo ai quia parcè.
mande beaucoup de discernement et de prudence. Elles servent comme de sel et d’assaisonnement au discours pour relever le style , pour éviter une façon de parler vulgaire el commune , pour prévenir le dégoût que eau serait une ennuyeuse uniformité; et dès lors elles doivent être employées avec mesure cl discrétion. Car, si l’usage en devient trop fréquent , elles perdent cette grttce même de la variété qui fait leur principal mérite; et plus elles sont brillantes, plus elles choquent el lassent par une affectation vicieuse , qui marque qu’elles ne sont point naturelles , mais recherchées avec trop de soin , et comme amenées par force.
11 n’est pas nécessaire de faire observer qu'il y a des figures qui sont devenues si communes et si tiiviales, quelles ont perdu toute leur grâce , surtout lorsqu’elles sont très-longues. AftSérum est exturbari fartunis omnibus : miserius est injurid. Acerbum est... acerbius. Calamitosum est... calamitosius. Funestum est... funestius. Indignum est... indiynius. Luctuosum est... luctuosius. Uorribile est... horribilius '. L’auditeur prévient la réponse , et est fatigué par cette espèce de refrain , qui est toujours sur le même ton. Il en est de même de celte autre figure , qui est encore plus ennuyeuse : Qui surit qui fartera sapé ruperunt ? Carthaginienses. Qui sunl qui in ltalid crudele bellum gesserunl? Carlhaginienus. Qui sunl *, etc.?
0 VI. De* précaution* oratoire*.
Je donne ici ce nom à de certains ménagements que l’orateur doit prendre pour ne point blesser la délicatesse de ceux devant qui ou de qui il parle , à des tours étudiés et artificieux dont il se sert pour dire de certaines
« et quant rca poacel , uletiir , velul adspérso quodam « condimento, Jurundlor erit. At qu! nimiùm affectait verit, (p<am Illatn grattant variétatif arnlltet. . Nam et m sécrétas, et extra vulgarem ufum posittr, ideéqoe ntaglt « nobilex, ut novtiate auretn excitant, Ita copia ralliai : a nec le obvia* fuisse dicenli, sed conquisitas. et ex onta ni bus latebria extradai , eongesiasqua déclarant. > (Quikt. Ilb. p. cap. 3.
1 Pro Quint, n. 35.
• Comlf. Ilb. *.
«*##> snr, <§»«»
choses qui autrement paraîtraient dures et choquantes. J'appelle tout cela précautions oratoires, parce qu'en tout cela il y a un art et une adresse propres certainement à la rhétorique , qui méritent bien qu’on y rende les jeunes gens attentifs. Quelques eiemples rendront la chose plus sensible.
Chrysogonus , affranchi de Sylla , avait tant de crédit auprès de son maître , tout-puissant alors dans la république, qu'aucun avocat n’osa plaider contre lui en faveur de Roscius. Il n’y eut que Cicéron qui eut le courage . tout jeune qu’il était, de se charger d’une cau«c si délicate. Il a grand soin, dans toute la suite de son plaidoyer *, d’avertir en plusieurs endroits que Sylla n’avait eu aucune connaissance de toutes les injustices de son affranchi ; qu’on s’élait fort appliqué à les lui cacher ; qu'on avait fermé tout accès auprès de lui à ceui qui auraient pu lui en donner avis; qu’enfin il n’était pas étonnant que Sylla1 * * * * * * *, chargé seul du soin de rétablir et de gouverner la république, eût ignoré ou négligé plusieurs choses, puisqu’il en échappait beaucoup à la connaissance et à l’attention de Jupiter même dans le gouvernement de l’univers. On sent bien que de (elles précautions étaient absolument nécessaires.
Cicéron, dans le plaidoyer intitulé : Vivin atio in Verrem, est obligé de montrer qu’il est plus digne que Cêcilius de plaider contre Verrès. Une telle cause ’ , pour ne point choquer, devait être maniée avec beaucoup d’adresse et d’habileté ; car les louanges qu’on se donne à soi-même sont toujours odieuses, surtout quand elles roulent sur l’esprit et sur l’éloquence. Cicéron, après avoir prouvé que Cêcilius n'a aucune des qualités nécessaires pour soutenir un plaidoyer si important, n’a garde de se les attribuer à lui-même : une vanité si grossière aurait révolté tous les esprits. Il dit * seulement qu’il a travaillé toute
1 Pro Rose. Amer. a. 21 et 22, 25, 91, 110, 127.
* u IntelUgo qui ni scopuloso dtfGcilique In loco verser.
■ Nam quuni omnis arrogaotia odiosa est, lum ilia inge-
« oli alque rloquenlûe niullU molclisslma. » (N. 30.)
s a Portasse dices : Quidt Krgobaec la tesuntonmiat
a t’Ueam quidem essentl Verumtamen ul esse postent
a maguo studio mlhti puerlUà etl élaborai™, a (N. 40.)
sa vie pour les acquérir, et que si, malgré un long travail , il n’a pu en venir & bout, il n’est pas étonnant que Cêcilius, qui n’a jamais eu aucune idée de cette noble profession, eu soit absolument incapable.
En plaidant pour Flaccus, il avait à réfuter le témoignage de plusieurs Grecs qui avaient déposé contre sa partie. Pour le faire avec plus de succès, il entreprend de décrier la nation même, comme peu délicate sur ce qui regarde la bonne foi et la sincérité. Il ne commence pas brusquement par un reproche si dur; il met d’abord comme à l'écart beaucoup d’Iionnêles gens qui n’ont point pris de part à l’aveugle passion de quelques-uns de leurs compalrioles. Il donne ensuite de grandes louanges à la nation en général , dont il relève extrêmement le génie, l’habileté, la politesse, le goût pour les arts, et le merveilleux talent pour l’éloquence; mais il ajoute que cette liai ion ne s’est jamais piquée d’exactitude et de sincérité dans les témoignages. Verumtamen hoc dico de loto genere Graro~ rum : tribuo illis litteras; do mullarum artium disciplinam; non adimo sermonis leporem , ingeniorum acumen , dicendi copiant ; denique eliam, si qua sibi alia sumunt, non repugno : testimoniorum religionem et fidem nunquam ista natio coluit, toliusque hujusce rei quœ sit vis, quie auctorilas, quod pondus, ignorant
On sait que Cicéron excellait surtout è émouvoir les passions, et que, par les discours tendres et touchants qu’il mettait dans la bouche de ses parties, en finissant ses plaidoyers , il faisait souvent couler les larmes des yeux de tous ceux qui l’écoutaient. I.a grandeur d’Ame et la noble fierté dont se piquait Milon Otait à son avocat cette ressource si puissante. Mais Cicéron 9 sut tirer avantage de son courage même, pour lui gagner la faveur des juges; et il prit sur lui le caractère et le personnage de suppliant , qu’il ne pouvait donner à sa partie.
Le respect inviolable que les enfants doi-
1 Pro Flacco, n. 9.
* « trgo cl ille captavit ex illi præstanlià satml f«vo- « rem, et In loeum lacrjmarum ejas Ipte snceeasii. a IQcuit. 11b. 9, cap.l.)
vent à leurs pères et mères , lors même qu'ils en sont traités avec dureté et avec injustice, rend très-difficiles certaines conjonctures où ils sont obligés de parler contre eus ; et c’est dans ces occasions où la bonne rhétorique fournit des tours et des ménagements qui , sans rien faire perdre des avantages de la cause, savent rendre à l'autorité paternelle tout ce qui lui est drt. Il faut alors qu'on sente 1 * qu’il n’y a qu’une nécessité indispensable qui arrache de la bouche des enfants des plaintes que le coeur voudrait supprimer, et qu’au travers même de ces plaintes on entrevoie un fond non-seulement de respect, mais d’amour et de tendresse. On peut voir un bel exemple de ce précepte dans le plaidoyer pour Cluentius, que sa mère avait traité avec une cruauté inouïe *,
La règle que je viens de toucher regarde tout inférieur qui a des prétentions légitimes à faire valoir contre un supérieur qu’il doit respecter et honorer.
Il y a des occasions où des raisons d’intérêt ou de bienséance ne nous permettent pas de nous eipliquer en termes clairs et précis, et où 3 cependant nous voulons Taire entendre au juge ce que nous n’osons lui dire ouvertement. Un fils, par exemple, ne peut gagner son procès sans découvrir un crime dont son père est coupable. Il faut *, dit Quinlilien , que les choses mêmes conduisent insensiblement le juge à deviner ce qu’on ne veut pas lui dire; que, tout autre motif étant écarté, il soit comme forcé è voir l’unique qui reste, mais que le respect pour un père empêche de découvrir. Et pour lors il faut que le discours du dis, suspendu, entrecoupé, et interrompu
1 « Uocllbs commune rr ni edi uni est, si in loti aciione u «qualiler appareil, non honor modo, seil etiam carila* :
« prælercA causa ait nobis jusla sic dtccudl. neque Id « modérant tantum taclamus , sed etiam neccssarià, » (Quint- lib. 11, cap. 1.)
* « ln quo per quamdam auspictonem, quod non dl- « eimua. acclpl rolumus » (Idem, lib- W. cap. 2.)
t « Res IpMe perducaot judirem ad suspfcionem, et a amoliamur cetera, ut hoc solum supersit : in quo « mullùm etiam affectui juvant, et Interrupta ailentlo « dictio. et cuuctalionea. Sic enim fiet, ut judea qufcr.l « lllud nescio quld, quod Ipae forlassè non crederet, al a audiret : cl et, quod à se Invenlum Minimal, credat. a (Ibid.)
de temps en temps comme par un silence forcé cl par de vifs sentiments de tendresse, fasse connaître la violence qu’il se fait pour ne pas laisser échapper des paroles que la force de la vérité semble vouloir arracher de sa bouche. Par lé le juge est porté à chercher ce je ne sais quoi qu’il ne croirait peut-être pas, si on le lui avait découvert . mais dont il est pleinement convaincu, parce qu’il croit l’avoir trouvé de lui-même.
Il y a aussi des personnes d’un caractère si respectable , cl d’une réputation si universelle, que leur nom seul est un poids qui accable leurs adversaires. Tel était Caton à l’égard de Muréna ; et l’on ne peut trop faire remarquer aux jeunes gens l’art merveilleux avec lequel Cicéron * , sans toucher à la personne même de Caton , qui devait être pour lui comme sacrée , et qui certainement était inaccessible et invulnérable è la censure la plus maligne, sut pourtant lui ôter une partie de son autorité et de son crédit par le portrait qu'il fit de la secte des stoïciens , qu’il tourna en ridicule avec tant d’esprit et d’agrément, que Coton lui-même ne put s’empêcher d’en rire.
Y eut-il jamais une affaire plus délicate et plus difficile à manier que celle dont Cicéron sc chargea en osant se déclarer contre la loi agraire? On appelait ainsi la loi qui ordonnait des distributions de terre pour ceux d’entre le peuple qui étaient les plus pauvres. Celte loi avait dans tous les temps servi d’appét et d’amorce aux tribuns pour gagner la populace et pour se l’atiacher. Elle paraissait en effet lui être très favorable, en lui procurant un repos tranquille et une retraite assurée. Cependant Ci* êron entreprend de la faire rejeter par le peuple même, qui venait de le nommer consul avec une distinction qui était sans exemple. S’il eût commencé par se déclarer ouvertement contre cette loi, il aurait trouvé toutes les oreilles cl tous les cœurs fermés, et le peuple se serait généralement révolté contre lui. Il était trop habile et connaissait trop
1 a Quàm molli autem articalo tractavlt Catonem,
« cuJuj naluram summé admiratus, non ipsius tillo, sed « stoicæ seelæ, quibusdam in rebus faclam duriorem vi- « dcrl volebal! » (Qui.it. lib. 11, cap. 1.)
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les hommes pour en oser ainsi. C'est une chose admirable de voir pendant combien de temps il lient l’esprit de ses auditeurs en suspens, sans leur laisser entrevoir en aucune manière le parti qu’il avait pris, ni le sentiment qu’il voulait leur inspirer. Il emploie d'abord tous les traits de son éloquence pour témoigner au peuple la vive reconnaissance dont il était pénétré pour le bienfait signalé qu'il venait d’en recevoir. Il en relève avec soin toutes les circonstances , qui lui étaient si honorables. Il marque ensuite les devoirs et les obligations que lui impose un consentement si unanime du peuple à lui donner le consulat. Il déclare que, lui étant redevable de tout ce qu’il est , il prétend bien , et dans l’eiercice de sa charge et pendant toute sa vie, être populaire. Mais il avertit que ce mol a besoin d’explication : et après en avoir démêlé les différents sens; après avoir découvert les secrétes intrigues des tribuns , qui couvraient de ce spécieux nom leurs desseins ambitieux; après avoir loué hautement les Grecques, télés défenseurs de la loi agraire, et dont la mémoire, par celle raison , était si chère au peuple romain; après s’être ainsi insinué peu à peu et par degrés dans l’esprit de ses auditeurs , et s'en être enfin rendu maître absolu, il n’ose pas encore cependant attaquer ouvertement la loi dont il s'agissait ; mais il se contente de protester qu’en cas que le peuple, après l’avoir entendu, ne reconnaisse pas que celte loi, sous un dehors flatteur, donne en effet atteinte & son repos et à sa liberté, il se joindra à lui et se rendra i son sentiment. C'est ici un modèle parfait de ce qu’on appelle dans l’école, exorde par insinuation ; et il me semble qu’un seul endroit comme celui-ci est bien capable de former l'esprit des jeunes gens, et de leur apprendre la manière adroite et respectueuse avec laquelle ils doivent combattre le sentiment de ceux à qui la reconnaissance et la soumission ne leur permettent pas de résister directement. Il eut à Rome tout l’effet qu’on en devait attendre; et le peuple, détrompé par l’éloquent discours de son consul , rejeta luimême la loi.
L’endroit de la harangue de Cicéron pour Ligarius, où l’on examine ce qu'il fallait pen-
ser du parti de Pompée, demandait d’être traité avec une extrême délicatesse. Tubéron avait taxé de crime la conduite de ceux qui avaient porté les armes contre César. Cicéron relève et condamne la dureté de celle expression ; et , après avoir rapporté les différents noms qu’on donnait i la démarche de ceux qui s’étaient déclarés pour Pompée; erreur, crainte, cupidité, passion, prévention, entêtement, témérité : u Pour moi, dit-il, si « l’on me demande quel est le propre et véri- « table nom que l'on doit donner à notre mal-
• heur, il me semble que c’est une fatale in- « fluence qui a aveuglé les hommes, et les a « entraînés comme malgré eux; en sorte « qu'on ne doit pas s’étonner que la volonté « insurmontable des dieux l'ait emporté sur les conseils des hommes. » Ac mihi quidem, si proprium et verum nomen noslri malt quaralur, fatalis quœdam cal ami tas incidiste videtur, et improvidas hominum mentes occu~ pavisse : ut nemo mirari debeat , humana consilia divinà nécessitais este superata '.Il n'y avait rien dans celle définition d'injurieux pour le parti de Pompée; et, loin de devoir choquer César, elle était très-flatteuse pour lui.
Nos écrivains, quand ils ont eu h parler des dernières guerres civiles qui troublèrent la France , semblent avoir eu en vue l'endroit de Cicéron que je viens de rapporter; mais ils ont bien enchéri sur leur modèle.
• Hélas 1 malheureuse France I pour être
• défaite de cet ennemi , ne t'en restait-il pas « assez d’autres sans tourner tes mains contre « toi-même? Quelle fatale influence te porta « à répandre tant de sang ?... Que ne peut- « on effacer ces tristes aimées de la suite de « l’histoire, et les dérober à la connaissance
• de nos neveux '. Mais , puisqu’il est imposai sible de passer sur des choses que tant de « sang répandu a trop vivement marquées, « montrons-les du moins avec l’artifice de ce « peintre qui, pour cacher la difformité d'un « visage, inventa l’art du profil. Dérobons il « notre vue ce défaut de lumière, et celle nuit « funeste qui , formée dans la confusion des « affaires publiques par tant de divers inté-
i Pro Llftir. n, 11.
izec
• réls , fi( égarer ccui même qui cherchaient
• ie bon chemin. 1 »
« Souvenez-vous , messieurs , de ce temps
• de désordre et de trouble où l'esprit lénè- « breux de discorde confondait le droit avec
• la passion , le devoir avec l'intérêt, la bonne
• cause avec la mauvaise ; où les astres les « plus brillant souffrirent presque tous quel- « que éclipse , et les plus lldèles sujets su vi- « reul entraînés malgré eux par le torrent des « parlis, comme ces pilotes qui , se trouvant « surpris de l'orage en pleine mer, sont con- « Iraints de quitter la roule qu'ils veulent te-
• nir.el de s’abandonner pour un temps au a gré des vents et de la tempête. Telle est la « justice de Dieu; telle est l'inlirmilé natu- « relie des hommes. Mais le sage revient aisé- « meut ê soi ; et il y a dans la politique, comme « dans la religion , une espèce de pénitence <1 plus glorieuse que l'innocence même, qui « répare avantageusement un peu de fragilité « par des vertus extraordinaires et par une « ferveur continuelle *. »
• Que dirai-je donc? Dieu permit aux « vents et à la mer de gronder et de s’émou- •< voir, et la tempête s'éleva. Un air empoi-
• sonné de factions et de révoltes gagna le
• coeur de l'Ktal , et su répandit dans les par- « lies les plus éloignées. Les passions que nos « péchés avaient allumées rompirent les di- « gués de la justice et de la raison; et les « plus sages même , entraînés par le malheur « des engagements et des conjonctures contre « leur propre inclination , se trouvèrent, sans
• y penser, hors des bornes de leur devoir \ »
g VU. Des passions.
Je serais extrêmement long si j'entreprenais de toucher, même légèrement, tout ce qui regarde celte matière, l'une des plus importantes qui soient dans la rhétorique. On sait que les passions sont comme l'Ame du discours ; que c’est ce qui lui donne une impétuosité et une véhémence qui emportent et
* Mascaron, Or. funèbre de M. de Turenne.
* Flèchier, Or- funèbre de M. de Turenne.
* Fiècbier, Or. fuuèbre de M Le Teliier.
entraînent tout; et que l'orateur 1 exerce par la sur sesauditcurs un empire absolu, et leur inspire tels sentiments qu'il lui plaît, quelquefois en profilant adroitement de la pente et de la disposition favorable qu'il trouve dans les esprits, mais d'autres fois en surmontant toute leur résistance par la force victorieuse du discours, et les obligeant de se rendre comme malgré eux. César ne put s'en défendre lorsqu'il enlcudil le plaidoyer de Cicéron en faveur de Ligaiius, quoiqu’il se tint fort sur scs gardes contre son éloquence , étant sorti de chez lui três-déterininè a ne point pardonner à ce dernier.
Je me contente de renvoyer les jeunes gens è la lecture des péroraisons de Cicéron , et de les exhorter à y faire eux-mêmes l'application des excellents préceptes que Cicéron et Quintitien nous ont laissés sur ce sujet. Le plus important de. tous est que * , pour loucher les autres , il faut être touché soi-même ; et, pour l'être , il faut se bien pénétrer du sujet que I on traite , en être pleinement convaincu , en sentir toute la vérité et toute l’importance, se représenter fortement l'image des choses dont on veut se servir pour émouvoir les auditeurs, en faire des peintures vives et louchantes; et elles seront telles , si l'on a bien soin d’étudier la nature et de la prendre toujours pour guide. Car d’où vient qu'on voit des personnes ignorantes 3 s’exprimer si éloquemmeut
1 «TanUuii vim hibcl Ilia, qux reclè à bono port* dicta « e*l fit x anima al que omnium regina rerum oratio, « ut non modo itidmaolem engere, aut slantem incli- « Dire, teti etiam mheisantem et repugnanlem. ul im- « perator bonus ac forlis, capcic possil. »(Ctc. de Oral. lib. 8, n. 187.)
* «Suniina circa raovendos affectas in hoc poslla est,
« ut moveamur ipsi... Prlmum e*t ut apud nos valeant « ea que valere aputl judicem volumus, afficiamurque o anicqunm afficerc conemur... l’bi miseratione opus « erit, oobis ea de qu itus querimur, accidissc credamus, a nique id ammo nostro persuadeamus. Nos illi simus,
« quos gravia, indigna, tristia passos querantur. N’ec « a gain us rem quasi aliénant, sed assuma ni us par uni per a ilium dolorem. lia diceiuus, que in simili noslro casa a diciuri essemus. n (Qui.it. lib. G, cap. 2 )
3«Quid enim aliud est cause, ut lugentes ulique in « reccnti dolore diserisslmè quedam exciamare vldean- « lur, et Ira nonnunquàm Indoclis quoque eioquenlUm a facial, quam quod iilis inest vis mentis, et veillas ipaa « morura? » (Id Ibid.)
dans le premier mouvement de leur douleur oa de |CUr colère , sinon parce que ces sentiments ne sont point étudies ni contrefaits , mais puisés dans la vérité et dans la nature même?
Un Athénien vint trouver Démosthènc ' , cl le pria de vouloir plaider pour lui contre un citoyen de qui il disait avoir été fort outragé. Et comme il racontait ce prétendu mauvais traitement d'un Ion tranquille et froid, sans s’émouvoir , sans s’échauffer : Il n est rien de tout cela, dit Démoslhène ; vous n'avez point été maltraité comme vous le dites. Comment! répliqua l'autre en haussant la voix , et paraissant tout ému ; je n’ai point été maltraité? je n'ai point été outragé? A ce ton Démoslhène reconnut la vérité, et se chargea de la cause. Cicéron ’ rapporte quelque chose de pareil d'un orateur nommé Callidins, contre qui il plaidait. Quoi! lui dit-il , s'il était vrai qu’on en eût voulu à votre vie, comme vous le prétendez, auriez-vous parlé d'un tel attentat avec cet air de langueur et de nonchalance qui , bien loin de remuer vos auditeurs , n'était propre qu'à les endormir? Est-ce là le langage de la douleur et de l'in- j dignaiion, qui mettent dans la bouche des enfants même des plaintes vives et animées? Ces deux exemples nous montrent qu'il faut être touché soi-même si l'on veut toucher les outres, et ressentir en soi les mouvements qu'on veut leur inspirer. Si ois me flere , dolendum est Primùm ipsi tibi *.
La péroraison, à proprement parler * , est le lieu des passions. C'est là que l'orateur , pour achever d'abattre les esprits et pour enlever leur consentement, déploie sans ménagement , selon l'importance et la nature des affaires , tout ce que l’éloquence n de plus
1 Plut, il) vitâ Demosih.
* « Iloc ip'uui poral pro argumenta, què«l flic lam m>- « lutè egisscl, tam Imiter, tain osrttaater. Tu iMhuc, « M. Cnllitli. nlsl (Ingérés, sic agerctf... Ibi üolor ? ubi
n arrfor animi, qui eiiam iiifanlium Ingeniis rlteera
« voceset quercla» iolel?Nn!la perturbailo animi, nullo « corporis ... Ituque tanlum abfuil ui Inflammares nostios « animes : sornnum islo loco ▼!* tcmb .rus. » (In Bruto, n. 377-278.)
* Hornt-
* Quint, lib 0, cap. 1.
TU4ITÉ DES ÉT
fort . de plus tendre el de plus affectueux.
Quelquefois il n'attend pas à la fin du discours pour exciter ainsi les mouvements. Il les place après ehaque récit, quand la cause en a plusieurs ; on après chaque partie du récit, quand il est trop long; ou enfin après la preuve île rhaqite fait; et c’est ce qu’on appelle amplification, l.es Verrinesen fournissent beaucoup d'exemples.
L’orateur emploie aussi les mouvements dans les autres parties du discours, mais d’une manière pins courte 1 * * * * * , et avec beaucoup plus de retenue el de réserve. Om ne* ho* affeclus... aliie qttoque portes reripiunt, std breviores Et c’est ce qu’Antoinc observa avec tant de sucrés dans son beau plaidoyer pour Norbnntis : lit tu ilia omnia odio, invidid, miserieordiâ miscu'sli */ dit Snlpicius, après avoir parcouru el indiqué toute la suite et toutes les parties de ce discours.
« J'admire, dit Quinlilien \ ceux qui prêa tendent que dans le récit on ne doit point a exciter de passion. Si par là ils entendent « seulement qu'on ne doit pas s'y arrêter « longtemps , comme on le fait dans la péro- « raison, ils ont raison, car il faut y éviter le»
» longueurs. Mais je ne vois pns pourquoi, o en instruisant les juges , on ne songerait « point à les toucher; vu que, si l'on a pu « réussir dès lors à leur inspirer quelques a sentiments de colère ou de compassion, on « les trouvera bien mieux disposés à recevoir a et à goûter les preuves. C'e.-t ainsi que Ci* a céron en a usé en décrivant le supplice a d'un citoyen romain, et en rapportant dans a un antre endroit la ernautê que Verrès a exerça sur Philodamus'.» Quid ? Philodami Cttsum nonne per totam exposilionem inrendit invidia? (paroles qui montrent que cette narration entière est touchante et pathétique.) « En effet , d'attendre7 a la fin d un
I a Dagu-t mla turf tnilsrralio) proœmio. non coniua mfml.v- a Quixt. lib. i cap. 1.)
• Qutnl. lib. «. C»p. 1.
> etc. (If Or»t. lib. 2. n. 203.
• Quint, lib. V. c»p. 2.
5 3 Yrrrin. n.17l.
• 3 Verrio. n. 178.
’ a Sérum e,t nlvocarf bis rtbul afleelum, quoi «rii- ! « rus narravcrla. »
« discours pour attirer la compassion sur des « t hoses qu’on aura racontées d'un œil sec , « c’est s'y prendre un peu tord, » Un récit de choses graves et touchantes serait (rés-imparfait , s'il n’était vif et passionné.
L'endroit du supplice de Gnrias 1 , dans la dernière Verrine, suffît seul pour justifier les règles qu’on vient d'établir. Cicét.on’, après avoir préparé au fait par une espèce d'exorde qui est fort animé ', et avoir raconté comment et pourquoi Gnvius fut amené è Messine devant Verrès*, vient 6 la description du supplice. Il insiste d'abord sur deux circonstances: sur ce qu’un citoyen romain o été frappé de verges au milieu de la place publique de Messine , et sur ce qu’il a été mis en croix. Ces circonstances sont racontées , non froidement et sans passion, mais d’une manière extrêmement vive et louchante: Cædebatur tir gis in medio furo Messanœ civil roman us, judicci , guum inltreà nu/fus gemitus, nulla rox alia illiui miseri inter dolorem crépi tunique plagarum audiebatur , ni iss heee : Ci vis romanus sum. //de le commémoration e civitalis outnia verbera depuhurum, crucialumque à corport dejecturum arbilrabatur. h non modo hoc non perfecil , ut r irgarum vint deprecarelvr , ted, quum implorant saepiùs usurparelque nomen ciritalil , mur , crur , inquam, infeliciet arumnos a, qui nvnquàm islam pottslalem viderai , comparabalur.
Ce récit, déjà fort pathétique par lui-même, est suivi de l’amplification dans laquelle Cicéron *, avec son éloquence ordinaire , fait sentir toute l'indignité de ce traitement. O nomen dulce tibertatis! Ojut eximium noslrw civitatii! etc.
Il rapporte une dernière circonstance du supplice , et reproche il Verrès d'avoir choisi exprès', pour faire mourir ce citoyen romain, un endroit d’où ce pauvre malheureux pouvait , du haut de la potence, envisager l'Italie en expirant : ut ille , qui se civem romanum
< 7 Verrln. n. «67, 171.
diceret , ex cruce Italiam cernert , ac domum suam prospicere posset. Cette pensée, fort touchante, quoique exprimée en deux lignes, est aussitôt après étendue et développée. Ilaliœ complétas ad eam rem ab isto electus est, ut ille, in dolore cruciatuque moriens, ptrangusiofreto divisa serritutis ac libertatis jura cognosceret: Italia autrui alumnum suum eætremo summoque supplicio affectum vident.
L’amplification ne manque pas de suivre', et elle met cette circonstance dans tout son jour. Facinus est vinciri civem romanum, etc.
Enfin Cicéron* termine tout cet endroit par une figure également hardie et pathétique, et par une dernière réflexion qui intéresse tous les citoyens , et qui semble tenir lieu d’épilogue , en disant que , s'il parlait dans une solitude, les rochers les plus durs seraient touchés du récit d'un traitement si indigne ; combien donc, è plus forte raison, doivent l'étre des sénateurs et des juges , qui par leur état et leur place sont les protecteurs des lois et les défenseurs de la liberté romaine? Si in aliquâ desertissimâ soliludine ad taxa etscopulos hœc conqueri et deplorare vellem , Ionien omnia muta alque inanima lanlâ et lam indigna rcrum atrocitate commoverentur, etc.
Voilà un modèle parfait de la manière dont une narration peut être passionnée, soit dans le récit même , soit par les réflexions qui le suivent.
Une espèce de hasard 3 fournit sur-le-champ à Crassus un trait d'éloquence très-vif et trèsvéhément. Cicéron nous l’a conservé dans le
i N. les.
■ « Quss tregœdias eglt Idem (Crasaua), quant euu In a e «dent causé cum funrrr efferretur enui Jaoia ! Proh w dit Immortales, quæ fuit Ida, quanta vis. quàm inexpec- « tala, quàm repenllna ! quum , ronjeells oeutia, «esta « ornai ttnmluentl, sumrné gravitate et celerilate verbo- « rum : Brute, quid sede»? Quid illam aoum pétri nuuliare « via luol quid tllia omnibus, quorum imagines duel vlh dhsî quid majonbus luis? quid L. Bruto, qui hune pu- « polumdomloatu reglo liberaviit quid le facéreT eut set. « cul gloriæ. eut vlriuU itudere? Patrimonione augendo, « etc. Tu iucem adspicere audes? lu bos intueri? tu tu « foro. lu lu urbe, tu ip eivlum esse eonspeeluî Tu illam n mortuam, lu imagines Ipsss non perborreacls? » Cic. rft Orat. lib. 2, n. 22%, 228.}
«Mî#> 2»*
second livre de l’Orateur. Pendant qu'il plaidait contre Brulos , le cmiVol d'une dame romaine , parente de ce dernier , passa dans la place publlqne, où l’on sait qu’était le barreau. Alors Interrompant son discours : « Quelle nouvelle voulez-vous, dit-il 6 Brutus,
« que celle morte aille porter à votre père? a Que souhaitez-vous qu'elle dise è rcs illas—
* 1res Bomnins dont on porte ici les images, a 6 vos ancêtres . è ce Brutus qui délivra le
* peuple de la domination des rois? A quoi i leur dira-t-elle que Vous vous appliquez ? a De quelle belle aclioti , de quelle verlu . de à quelle sorte de gloire leur apprendra-t-elle a que vous vous piquez ?» Et après avoir fait un long dénombrement de tous ses défauts : « Pouvez-vous encore, après cela , continuait t-ll , soutenir la lumière du jour, vous mon- « trer dans cette ville, vous présenter devant a vos citoyens? La vue même de cette morte, a et de ces images , qui semblent vous repro-
* ther tous Vos dérèglements , ne doil-cHe a pas vous remplir de crainte et d’horreur? »
Quelquefois ce n’est qu’un trait et un sentiment, jeté dans le discours, qui produit cet effet. Cicéron , dans le court récit qu’il fait en parlant pour Ligarius , pouvait , selon la remarque de Quinlilien , se contenter de dire: Tùm Ligarius nullo se implicari negotio passus est', .Mais II y joint une image qui rend ce récit et plus vraisemblable et plus touchant. Tùm Ligarius domum speclans, et ad suos redire cupiens , nullo se implicari negotio passus est *.
Virgile, en moins d'un vers, décrit d’une manière fort tendre la mort d'un jeune homme qui avait quitté Argos , lieu de sa naissance, pour s’attacher à Evandre :
El dolces moriens rerainiscltur Argos *.
Ce tendre regard d’un jeune homme mourant vers sa patrie qu'il ne reverra plus ' , et ce
1 o Ita quod exponebat , et ralioDe feelt eredlblle, et « affectas quoque implevlt » (Quint. lib. S, cap. 2.)
* Hro Lig. n. 3.
3 Æn lib. x, v. 782.
* « Quid? Non Idem poêla penitùs ultimi fat! cepil « imaginem? ut dlceret, Et dulcet moriens reminiteic tur Argot, (ld. Ibid.)
triste souvenir de ce qu’il avait de plus doux et de plus cher an monde, forment ch trois mots un tableau parfait, dulces... reminisrltur... moriens.
Ces endroits sont fort touchants, parce (jite les images qu’ils ezpriment réveillent un sentiment d’amour et de tendresse pour la patrie, que chacun porte dans son cœur; et Ils ont plus de rapport è cette sorte de mouvements dont il va être parlé.
Outre cette première 1 espèce de passions plus fortes et plus véhémentes, è laquelle les rhéteurs donnent le nom de ir«5»c ; il y en a une outre sorte qu’ils appellent * . qui consiste dans des sentiments plus doui, plus tendres, plus insinuants, mais qui n'eu sont pas pour cela moins touchants ni moins vifs ;
* « AfTcctus içitur hoi cnncltotoi, Ilios miles ilqiie « comportas esse diierunl : In allero vehementer com- « motos. In altero lenes : dn I jue hos ilnparere, ilios per- « suadere : hos ad perlurbmkonem. ilios ad bcnevolcn- « Uam prævalere.» (Quiist. lib. 6, cap. 3.)
1 Hôo; jd erlt. quod ante omnia boniialc contmcn- « dabitur : non solùm mite ac placidum, sed ptcrimn|tie « blandum, et hurnanum, et audlenübus am -tblle atqtie « Jucundum !n quo exp-irneiido somma virlui ea est, « ut Huere omnia ei naluii terum hominumque \ltlcan- « tur, qco mores diccndis ci oraiione pellucrnnl et quo- « dam modo agnosc.miur. Quod est sine dubio inter « conjunclas maximè prrsonns. quolies perTeriinus, igno- « scimus, satisf-icimus, monemus, prorul nb irA. procul « ab odio... Hoc omue bonum et content virum poseit. »» (ld. Ibid.)
<t Duo sunt, que benè tractata ab oratore admirabilem « éloquent ia m faciant : quorum allcritm est quod Greci <t ô&txov Tocant, ad naturam. et ad mores, et ad omnem «r vite consuetu'tiiiem accotnmodatum : alterum quod « tidem nominant, quo perturbanlur aniinl et
« concitantur.dn quo uno régnât oralio. Iltud superius « corne, jucundum. ad bchevolvnliam eonciliandain p.v « ratum : hoc Tehemen». loceosnm, incita tnm. quo catife a crtpiuntur ; quo l quum rapidé fcrtur, sustlneri nullo « pacio polest. » (Cic. de Orat. n. 128. J
« Non semper Torils oralio queritur. sed sepé placida, « summissa, Icois. que maxime commcndat rcos... Ilo- <i rum igflur eiprimere mores orationc, justes. integros. « religlosos, Umidos. perTerenles Injuriarurn . mlrtm. « quiddam valet : et hoc vel In principiis, vel In re n frit randâ, vel in perorando tant ara habet vira, si est suait vUerel cum sen>u Iractatuiu. ut «a»pè piu.s qu-irn causa n valeat. Tantum itotem efllcitur sensu quodam ac i.-itione u dlccndi, olquesl more* oratorfs eHlngat oralio. Gentre ■ eolro quodam sententlarom, et genere verborum, adhi- « bitA etiam actione leni facililatequt significandi. eTft- « citur ut probi, ul benè morati, ut boni viri esse vi Jean- ; « tur. » (ld Ibid. Orat. n. 183, 184.)
Dit
d by Googli
dont l'effet n’esl pas de renverser, d'entraîner , d’emporter tout comme de vive force , mais d'intéresser et d’attendrir en s’insinuant doucement jusqu'au fond du coeur. Ces passions ont lieu entre des personnes liées ensemble par quelque union étroite; entre un prince et des sujets , un père et des enfants, un tuteur et des pupilles , un bienfaiteur et ceux qui en ont reçu du bien. Elles consistent, pour ceux qui sont supérieurs et qu’on a offensés, dans un certain caractère de douceur, de bonté , d’humanité, de patience, qui est sans fiel et sans aigreur, qui sait souffrir l’injure et l’oublier, et qui ne peut résister aux prières et aux larmes; et, pour les autres, dans une facilité à reconnaître leurs fautes, à les avouer, à en marquer leur douleur, à s’humilier, à se soumettre, et à donner toutes les satisfactions qu’on peut désirer. Tout cela doit se faire d’une manière simple et naturelle , sans étude et sans affectation ; l’air, l’extérieur, le geste, le ton, le style, tout doit respirer je ne sais quoi de doux et de tendre qui parte du coeur, et qui aille droit au cœur. I.es moeurs de celui qui parle doivent se peindre dans son discours sans qu’il y pense. On sent bien que non-seulement pour l’éloquence, mais pour le commerce ordinaire de la vie, rien n’est plus aimable qu’un tel caractère ; et l’on ne peut trop porter les jeunes gens à s’y rendre attentifs, à l’étudier et à l’imiter.
On en trouve un bel exemple dans l’une des homélies de saint Jean Chrysostômc au peuple d’Antioche. Comme cet endroit est fort éloquent et fort capable de former le goût des jeunes gens, qu’il me soit permis de m’y étendre un peu plus que ne semble peutélre le demander la matière que je traite actuellement, et d’en faire une espèce d’analyse et d’abrégé.
L'empereur Théodose 1 avait envoyé des ofllciers et des troupes à Antioche pour punir cette ville rebelle d’une sédition , dans laquelle ou avait renversé les statues de l’empereur et de l’impératrice Flaccille sa femme , qui pour lurs était morte. Flavieu, évêque d'Antioche, malgré la rigueur de la saison,
1 Home.'. 20.
malgré son extrême vieillesse, et la maladie d'une sœur qu'il laissait mourante, partit surle-champ pour aller implorer la clémence du prince en faveur de sou peuple. Quand il fut arrivé dans le palais, et qu’il fut en présence du prince , dès qu’il l’aperçut , il s’arrêta de loin, baissant les yeux, versant des larmes, se couvrant le visage, demeurant muet, comme s’il eût été lui-même coupable. Voilà un exorde plein d’art, et un silence infiniment plus éloquent que toutes les paroles qu’il aurait pu employer. Aussi saint Chrysoslûme remarque-t-il que par cet extérieur lugubre et pathétique son dessein était de préparer une entrée à son discours, et de s’insinuer peu à peu dans le cœur du prince pour y faire succéder aux sentiments de colère et de vengeance dont il était plein ceux de douceur et de compassion dont sa cause avait besoin.
L’empereur, le voyant en cet étal, ne lai Qt point de durs reproches, comme il avait lieu de s’y attendre. Il ne lui dit point : Quoi '. vous venez me demander grâce pour des rebelles, pour des ingrats, pour des gens indignes de vivre , et qui méritent les derniers supplices? Mais, prenant un tonde douceur, il lui fil un long dénombrement de tous les bienfaits dont il avait comblé la ville d'Antioche ; et à chacun de ces bienfaits il ajoute : a Est-ce donc là la reconnaissance que j’en « devais attendre? Quel sujet de plaintes ces « citoyens avaient-ils contre moi? quel mal « leur avais-je fait? Mais pourquoi porter leur « insolence jusque sur les morts? En avaient- « ils reçu quelque injure? Quelle tendresse « n'avais-je pas témoignée pour leur ville ! « Ne sait-on pas que je l'aimais plus que ma « patrie même, et que c'était pour moi la joie a la plus douce de penser que bientôt je se- « rais en étal d'y faire un voyage? »
Four lors, le saint évêque ne pouvant soutenir plus longtemps de si tendres reproches : i II est vrai (dit-il, en poussant de profonds a soupirs) , la bonté dont vous nous avez ho- < norés, seigneur, ne pouva.t aller plus loin • i et c’est ce qui augmente notre crime et noir tre douleur. De quelque manière que vous « nous traitiez, vous ne pouvez nous punir « comme nous le méritons. Hélasl l’état où « nous sommes est déjà pour nous une
Ü83 <*ta»
« cruelle punilion. Quoi ! loule ta terre saura « notre ingratitude !
a Si les barbares avaient renversé notre « ville, elle ne serait point sans ressource et « sans espérance, tant qu'elle vous aurait « pour protecteur; mais A qui maintenant « aura-t-elle recours depuis qu’elle s'est ren- « due indigne de votre protection?
a L’envie du démon, jaloux de son bonheur, « l'a précipitée dans cet abtme de maux « dont vous seul la pouvez tirer. J'ose le dire.
« seigneur, c'est votre affection même qui « nous les a attirées en excitant contre nous
• la jalousie de cet esprit malin. Mais, à « l’exemple de Dieu , vous pouvez tirer un « bien infini du mal qu'il a prétendu nous « faire.
« Votre clémence, dans celte occasion, vous « fera plus d’honneur que vo« victoires les « plus éclatantes. On a renversé vos statues : « si vous pardonnez ce crime, on vous en « élèvera d'autres, non de marbre ou d’ai- « rain, que le temps fait périr, mais qui suho sisteronl éternellement dans le cœur de « tous ceux qui entendront parler de celle « action.»
Il lui propose ensuite l'exemple de Constantin, qui, étant pressé par ses courtisans de sc venger de quelques séditieux qui avaient défiguré une de ses statues à coups de pierres , ne fit que passer la inain sur son visage, et leur répondit en souriant qu’il ne se sentait point blessé.
Il lui remet devant les yeux sa propre clémence, et le fait souvenir d'une de scs lois, dans laquelle, après avoir ordonné qu’on ouvrit les prisons et qu’on fit grâce aux criminels dans le temps de la solennité de Pâques, il avait ajouté celte parole mémorable ; Plût à Dieu que je pusie de mime ouvrir les tombeaux et rendre la vie aux morts! Ce temps est venu , seigneur ; vous le pouvez maintenant , etc.
Il intéresse l’honneur de la religion dans cette affaire : « Tous les Juifs et les païens,
• dit-il, ont les yeux ouverts sur vous, et at- « tendent l'arrêt que vous allez prononcer. « S'il nous est favorable, pleins d'admiration « ils s'écrieront : Certes , il fant que le Dieu
• des chrétiens soit bien puissant. Il met un
« frein à la colère de ceux qui ne reconnais- • sent point de maître sur la terre , et des « homn.es il sait en faires des anges. »
Après avoir répondu à l'objection qu'on pouvait lui faire sur les suites fâcheuses qu’il y avait à craindre si ce crime demeurait impuni; et avoir montré que Théo dose , par un exemple si rare de clémence, pouvait édifier toute la terre cl instruire tous les siècles à venir, il continue ainsi :
o II vous sera infiniment glorieux, «eio gneur, d’avoir accordé ce pardon â la u prière d'un ministre du Seigneur; et l'on « verra bien que. sans faire attention â l'in- « dignité de l’ambassadeur, vous n’aurez rcs- <■ pccté en lui que la puissance du mailre de a la part de qui il vient.
a Car ce n’est pas seulement au nom des a habitants d'Antioche que je parais ici ; j’y < viens de la part du souverain maître des « hommes et des ange* vous déclarer que , « si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, o le père céleste vous pardonnera les vôtres.
0 Souvenez-vous, grand prince, de ce jour
1 terrible ou vous paraîtrez devant le roi des « rois pour y rendre compte de vos actions. « Vous allez vous même prononcer votre jure gemcnl. Les autres ambassadeurs ont cou- « tume d’étaler devant les princes vers qui a on les envoie, des présents magnifiques ; u pour moi , je ne présente à votre majesté « que le saint livre des Évangiles; et j’ose « vous exhorter à imiter votre maître, qui « tous les jours ne cesse de faire du bien â « ceux qui l’outragent. »
Enfin, il conclut tout son discours en assurant le prim c que, s’il refu-c â cette ville infortunée la grâce qu elle lui demande, il n’y rentrera jamais , et ne considérera plus comme sa patrie une ville que le prince le plus doux qui soit sur la terre regarde avec indignation, et â qui il n'aura pu se résoudre de pardonner.
Théodose ne put résister è la force de ce discours. Il eut de la peine à retenir ses larmes; et, dissimulant autant qu'il pouvait son émotion, il dit ce peu de mots au patriarche • « Si Jésus-Christ, tout Dieu qu’il est , a bien « voulu pardonner aux hommes qui le sacrit fiaient, dois-je faire difllcullédc pardonner
« à mes sujets qui m'ont offensé , moi qui ne « suis qu’un homme mortel comme eus. et « serviteur du même maître? » Alors Flavien se pros ernaetlui souhaita toutes les prospérités qu'il méritait par l'action qu’il venait de faire. F.l comme ce prélat témoignait quelque envie de passer la fêle de Pâques à Antioche : « Ailes, mon père (lui dit Théodose en l'cm- « brassant), cl ne différez pas d'un moment « la consolation que voire peuple recevra par « votre retour, et par les assurances quovous u lui donnerez de la grâce que je lui accorde. « Je sais qu’il est encore dans la douleur et « dans la crainte. Parlez, et portez-lui pour la « fêle de Pâques l’abolition de son crime. « Priez Dieu qu’il bénisse mes armes, et soyez « assuré qu'aprês cette guerre j'irai moi- « même consoler la ville d’Antioche. »'
Le saint prélat partit sur-le-champ; et, pour avancer la joie de scs citoyens, il dépêcha un courrier plus prompt que lui, qui lira la ville de l’inquiétude cl de l'alarme où elle était.
Je prie encore, en finissant, qu'on me pardonne la longueur de cette espèce de digression. J'ai cru que l'eilrnil de celte éloquente homélie pouvait être aussi utile aux jeunes
gens qu'aucun endroit desauteurs profanes. Il y aurait beaucoup de rèflezions à faire, principalement sur deux caractères incompatibles en apparence, et qui se trouvent néanmoins réunis dans le discours de Flavien, l’humilité et l’abaissement d'un suppliant, la noblesse et la grandeur d’un évêque; mais qui sont tellement tempérées l'une par l’autre, qu'elles se prêtent toujours un mutuel secours. On le voit d’abord tremblant, suppliant, et comme abattu aux pieds de l'empereur. Puis, vers la fin du discours, il parait revêtu de tout l'éclat et do toute la majesté du maître dont il est le ministre. Il commande, il menace, il intimide : toujours grand cependant dans son abaissement, toujours humble dans son élévation. Mais je me contente de la réflezion qui est naturelle au sujet qui m’a donné lieu de rapporter celte histoire. Il me semble que ces deux discours de Flavien et de Thêodose peuvent être proposés comme un modèle excellent dans ce genre de passions douces et tendres. Je ne prétends pas par lâ en exclure les passions fortes et véhémentes qui y sont quelquefois mêlées : mais, si je ne me trompe, ce sont les premières qui y dominent.