‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 125 sur 298 · Faire parler lei choses inanimées · texte numérisé non relu

Faire parler lei choses inanimées

Cicéron , dans l'une desentilinaires, introduit la patrie, et la fait parler tantôt h Catilina, tantôt b lui-même *. Appius, dans le beau discours qu'il fait au sujet de la continuation du siège de Veles, introduit de même la république , qui représente auz soldats que , puisqu'elle les paie pour toute l'année , ils lui doivent le service pour toute l'année. An si ad calculos eum Respublica rocet, non mérita dicat : Annua œra habes , anmiam operam ede ? An lu trquum rentes mililiâ terne stri soliilum letlipendium acciperc ’?

3. Les discours mis dans la bouche mêmedes personnes font tout un autre effet que si l’on se contentait de les rapporter par unjsimple récit; et ils sont merveilleux pour exciter ou l’indignation , ou la compassion.

C’est par celle figure que Cicéron, dans le dernier de ses plaidoyers contre Verrès, peint la cruelle avarice d'un geôlier qui mettait 1 prix les larmes et la douleur des pères et des mères , qui leur faisait acheter chèrement la triste consulation de voir et d’embrasser leurs enfants, et qui exigeait d'eux de l'argent pour faire mourir d’un seul coup ces malheureuses victimes de la cruauté de Verrès. Aderat janitor carceris, carniftx prœloris , mors terrorque sociorum el civium , lielor Sextius , oui ex orom gemitu doloreque certa merces comparabatur. Ut adeat, tantum dabit : ut tibi cibum intrù ferre liceat , tantum Mémo reçut abat. Quid.ut uno ictu tecuris afferam mortem filio tuo, quid dabis ? ne diù crucietur? ne scepiùs feriatur?ne eum sensu dotons atiquà aul cruciatu tpirilus auferatur? Eliam ob banc causam pecunia lictori dabatur. O magnum alque inlolerandum dolorem! 6 gravem aeerbamque fortunaml Nonvitam liberûm, ted mortis celeritalem pretio redimere cogebantur *.

< Bouucr.

• 1 Cuit. «. 18 cl ».

» TU. Llv. Iib. 5, n. «.

• 7 VerrlD. 117, 118.

Milon n’élail pas d’un caractère qui lui permit de descendre à de basses supplications. Cicéron lui met dans la bouche un discours plein de grandeur el de noblesse, el en même temps extrêmement tendre et touchant. Falennt, inquit, valeant cives mei. Sint incolumes. sint flore mes. sim beati. Stet hac urbs prirdara. mihique patria consuma. quoquo modo mérita de me erit. Tranqmllâ republicâ cives mei (quoniam mihi cum illis non licet) , sine me ipsi, ted per me tamen perfruantur. Ego cedam atque abibo1 , etc. L’effet de celte figure* est de rendre comme présentes les personnes que l’on fait parler, et de faire qu’on s'imagine les voir et les entendre elles-mêmes.

V. L’orateur va encore plus loin, il ouvre quelquefois les tombeaux, et en fait sortir les morts pour faire des exhortations ou des réprimandes aux vivants. On n deux beaux exemples de celle Ogtire dans le plaidoyer de Cicéron pour Cœlius *. On peut les consulter.

D’autres fois, il adresse son discours aux morts. » Grande reine , je satisfais à vos plus « tendres désirs quand je célèbre ce monar- « que; et ce cretirqui n’a jamais vécu que « pour lui se réveille, tout cendre qu’il est, et « devient sensible, même sous ce drap mor- « lunire, au nom d’un époux si cher*. »

Ces sortes de fictions *, pour plaire, demandent, comme l’a observé Quinlilien .d’être soutenues d’une grande force d’éloquence. Car les choses extraordinaires . incroyables, et qui sont comme hors de la nature, n’ont point un effet médiocre. Il faut nécessairement ou qu’elles fussent une forte impression, parce qu’elles vont au delà du vrai; ou quelles soient regardées comme des puérilités, parce qu’elles sont fausses.

■ Pro Milone, n. 93.

1 « Non andire Judex vldetnr aliéna mata drflcniri. 8 aed sensurn ac rofem anrlboi acclpfre miterorum, « quorum «tara muiua adapoetua lacrymal mont. » (Qoint. Itb. 6, cap. 1.)

» Pro Cal. n. 33-3*.

‘ Bunuel.

* * Magna quidam vta eloquentle deilderalur. Fai» a enlm el incredlbilla nalurt neccaaae esi au! magii tao- « reanl, quia supra vers tant; aul pro vanlf acclplaular, a quia aupra vera non «uni. a (Qcuri. lib. 9, cap. 1 1

L'iivpotvpose 1 esl une figure qui peint l'image des choses dont on parle , avec des couleurs si vives, qu'on s’imagine les voir de scs propres yeux, et non simplement en entendre le récit. Et c’est en quoi consiste principalement la force et le pouvoir de l’éloquence, qui ne domine point assez pleinement, et qui n’a pas tout le succès qu’elle doit avoir si elle frappe simplement les oreilles sans remuer l'imagination et sans aller jusqu’au cœur.

1. Ces images se font quelquefois en peu de mots, et ce ne sont pas les moins vives.

Virgile peint en un vers et demi la consternation de la mère d’Euryale au moment qu’elle apprit sa mort :

Misera- ealor ossa reitqnii :

Excusai manibus radii, molutaque pensa *.

Cicéron peint en deux lignes la colère, ou plutôt la fureur de Verrès. Ipse inftammatus scelere ac furore in forum venit. Ardebant oculi : loto ex ore crudelilas eminebat s.

Il fait ailleurs en aussi peu de mots un autre portrait de Verrès encore plus beau, quoiqu’il frappe moins d’abord : comme il esl de certains tableaux dont la beauté n’est aperçue que par les connaisseurs. Stelil soleatus prœlor populi romani cumpallio purpureo lunicâijue lalari, mulierculd nixus in littore *. Quiulitien développe d'une manière admirable toute la force et toute l’énergie renfermée dans cette courte description. J’en rapporterai les paroles mêmes, parce qu'elles peuvent servir de modèle aux maîtres pour entendre et pour expliquer les auteurs. An

i « YsroTÙiraiair dlcltor propose* queilam forma re- « mm Ira expressa rrtbis. ut reroi poliùs sidealur, quàm a avdtrt. a (ld. ibid.)

« Magna Tirtoa est. res, da qolbus loqnlmnr, clarè, a atqne ut cemi videanlur , rnuntiare. Pion enlm salir « efltcit, oeqoa, or débet, plené domfnatur oratio, si ui- « que ad aure* volet, alque ea atbt judex, de quibus co- « guoactl, narra ri crédit, non exprimi, et ocnlis mentis a ostendl. a tld. llp. 8, cap. 3.)

• Æn. Ilb. 9, v. 475.

a 7 Verrin. n. 180.

a Ibid. o. 85.

quisquam, dit-il, tam procul à concipiendii imaqinibus rerum abest , ut quum ilia in Verrem legit, slclit soleatus. etc., non solù m ipsum os inlutri videatur, et locum, cl habitum, sed quœdam cham ex iis. qua dicta non sunt, sibi ipse adstruat! Ego cerlè mihi cemere videor et vultum, et oculos, et déformés ulriusque blanditias, et corum qui aderanl tacitam adrersationem ac limidam verecundiam Qu’on change quelques mots dans la description de Cicéron, et qu’on en dérange d'autres en mettant stetit Verres in littore cum muliere colloquent, cet ex-

cellent tableau perdra une grande partie de sa vivacité et de ses couleurs. La principale beauté consiste à peindre un préteur du peuple romain dans l’attitude où le représente Cicéron , appuyé nonchalamment sur une femme. Ces deux mots, mulierculd nixus, sont une peinture parlante, qui présente aux yeux et à l’esprit tout ce que Quintilien y voit. In littore , réservé pour la fin , y ajoute le dernier trait, comme on l’a déjà remarqué ailleurs, et marque la licence effrénée de Verrès, qui , paraissant en cette indigne posture sur le rivago et aux yeux de tout le monde, semble braver insolemment la bienséance et l’honnêteté publique.

Nos poêles sont pleins de ces descriptions courtes et vives.

Son coursier, écornant xoqa ton maître intrépide,

Nage tout orgueilleux de la main qui le gu de '.

Et ailleurs :

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent ,

Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Mais rien n’est plus achevé que le portrait qui suit :

La Mollesse oppressée

Dans sa bouche à ce mol senl ta langue glacée ,

El. Ias»c de parler, succombant sous I effort ,

Soupire, étend les bras, ferme l’œil, el s’endort

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