‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 128 sur 298 · Extraits db Dèmostuexe · texte numérisé non relu

Extraits db Dèmostuexe

De la première Philippique.

M. de Tourreil met cette première Philippique à la tète de toutes les autres harangues.

Démosthène anime les Athéniens par l’espérance d’un meilleur succès pour l’avenir dans la guerre contre Philippe, si, à l'exemple de ce prince, ils veulent s'appliquer sérieusement au soin de leurs affaires.

o Si vous êtes résolus, messieurs, d’imiter Philippe, ce que jusqu'ici vous n’avez pas fait : si chacun veut s’employer de bonne foi pour le bien public; les riches en conlribuant de leurs biens , les jeunes en prenant les armes. enlin , pour tout dire en peu de mois, si vous voulez ne vous attendre qu’à vousmême, et renoncer à cette paresse qui vous lie les mains, en vous entretenant de l'espérance de quelque secours étranger , avec l’aide des dieux vous réparerez bientôt vos fautes et vos pertes, et vous tirerez vengeance de votre ennemi. Car, messieurs , ne vous imaginez pas que cet homme soit un dieu qui jouisse d’une félicité lixe et immuable. Il est craint, haï, envié, et par ceux-là même qui paraissent les plus dévoués à ses intérêts. En effet , l'on doit présumer qu’ils sont remués par les mêmes passions que le reste des hommes. Mais tous ces sentiments demeurent maintenant comme étouffés et engourdis, parce que votre lenteur et votre nonchalance ne leur donnent point lieu d'éclater : et c'est à quoi il faut que vous remédiiez.

« Car, voyez, messieurs, où vous en êtes réduits, et à quel point d'insolence cet homme est monté. Il ne vous laisse pas le choix de l’action ou du repos. Il use de menaces ; il parle, dit-on, d’un ton fier et arrogant. Il ne ae contente plus de ses premières conquêtes ; il y eu ajoute tous les jours de nouvelles: et

pendant que vous temporisez et que vous demeurez tranquilles, il vous enveloppe et vous investit de toutes parts.

• En quel temps donc, messieurs, en quel temps agirez-vous comme vous le devez?

Quel événement attendez-vous? quelle nécessité faut-il qui survienne pour vous y contraindre? Eh! l'état où nous sommes n'en est-il pas une? Car, pour moi , je ne connais point de nécessité plus pressante pour des hommes libres qu’une situation d’affaires pleine de honte, et d’ignominie. Ne voulezvous jamais faire autre chose qu'aller par la ville vous demander les uns aux autres : Que dit-on de nouveau? Eh quoi! y a-t-il rien de plus nouveau que de voir un homme de Macédoine >e rendre maître des Athéniens cl faire la loi à toute la Grèce? Philippe est-il mort? dit l’un. Non , il n’est que malade, répond l'autre. Mort ou malade, que vous importe, messieurs? puisque, s'il n'était plus, vous vous feriez bientôt un autre Philippe par voire mauvaise conduite : car il est bien plus redevable de sou agrandissement à votre négligence qu'à sa valeur. »

De la scioode Oljnlliiennc.

Celte Olyutienne est ordinairement la troisième.

Démosthène compare l'état présent des Athéniens avec la gloire de leurs aucèlres.

« Nos ancêtres, que leurs orateurs ne flattaient point et n'aimaient pas comme les vôtres vous aiment, commandèrent , l'espace de soixante-cinq ans, à toute la Grèce, du consentement unanime delà nation; amassèrent dans le trésor public plus de dix mille talents; exercèrent sur le roi de Macédoine la domination qu’il sied aux Grecs d'exercer sur un barbare; dressèrent de nombreux et de magnifiques trophées pour des victoires qu'en personne ils avaient remportées sur terre et sur mer : enfin, seuls de tous les hommes, ils transmirent par leurs exploits aux races futures une gloire supérieures aux traits de l'envie. Tels ils furent sur ce qui concernait la Grèce. Examinez maintenant quelle était dans Athènes leur vie soit publique, soit privée. Leurs magistratu-

res nous onl pourvu de beaux édifices, et ont décoré nos temples de tant et de si riches ornements , qu'à l'avenir nul homme ne pourra jamais enchérir sur leur magnificence. Pour ce qui regarde leur conduite particulière, ils vivaient ai modestement , et persévéraient avec tant de constance dans l’ancienne simplicité de nos moeurs, que, si, par hasard, quelqu'un de nous connaît la maison qu'habitait ou Aristide , ouMiltiade, ou quelque autre de leurs illustres contemporains , il voit qu'en rien la moindre splendeur ne la distingue de la maison voisine. Car ils croyaient que dans la conduite dé l’Etal ils devaient se proposer l’agrandissement, non de leur famille, mais de leur patrie. C’est ainsi que, par une fidèle attention au bien général des Grecs, par une piété exemplaire envers les dieux , par une égalité modeste avec leurs concitoyens, ils parvinrent, et avec raison, nu comble de la félicité. Voilà quel fut l'étal de vos aïeux sous de si digues chefs. Quel est aujourd'hui le vôtre sous ce» orateurs doucereux qui vous gouvernent? lui ressemble-t-il, • et en approchc-t-il le moins du monde? Je ne veux point appuyer surec parallèle , quoique ce sujet m’ouvre un vaste champ...

« Mais vous qui parlez, me répondra-t-on, si les choses vont mal au dehors, sachez qu’en récompense elles vont beaucoup mieux au dedans. Et quelles preuves peut-on en alléguer? Des créneaux reblanchis, des chemins réparés, des fontaines construites, et d’autres bagatelles semblables? Jetez, de grâce, les yeux sur les hommes à qui vous devez ces rares monuments de leur administration. Les uns onl passé de la ndsère à l'opulence , les autres de l'obscurité à la splendeur; quelques autres onl bâti des maisons particulières dont la magnificence insulte aux édifices publics; cl plus la fortune de l’Etat a descendu, plus la fortune de telles gens a monté. A quoi donc imputer ce total renversement? et pourquoi enfin cet ordre merveilleux qui régnait autrefois en tout se dément-il en tout de notre temps? Parce qu’en premier lieu le peuple, alors assez courageux pour remplir lui-même les fonctions militaires , tenait les magistrats dans sa dépendance , et disposait souverainement do toutes les grâces; et

que chaque citoyen s’estimait heureux de tenir du peuple et honneurs, et charges, et bienfaits. Mais en ce jour , au contraire , les magistrats dispensent les faveurs , et ils exercent un pouvoir despotique; tandis que vous, pauvre peuple, énervés et dénués, soit de finances, soit d’alliances, vous ne jouez plus que le personnage de valets et de canaille, faites seulement pour le nombre : trop contents de votre sort si vos magistrats ne vous retranchent ni les deux oboles pour le théâtre, ni la vile pâture dont ils vous régalent dans vos jours de réjouissance. El pour comble de lâcheté encore, vous prodiguez le litre de vos bienfaiteurs à des gens qui ne vous donnent que du vôtre, et qui, après vous avoir comme emprisonnés dans l’enceinte de vos murailles , ne vous amorcent et ne vous apprivoisent de la sorte que pour vous dresser au manège de la sujétion. »

De ta haraugue aur la Càeraoaeae-

Les pensionnaires que Philippe avait à Athènes ne cessaient de porter le peuple à la paix. Démosthène découvre leur artifice et leur trahison.

J’observerai seulement qu’aussitôl qu’on entame le discours sur Philippe 1 , quelqu’un de ce* mercenaires se lève et s’écrie : Qu'il est doux de vivre en paix! qu’il est dur d'avoir à nourrir une nombreuse armée! On en veut à nos finances : et Ils vous tiennent d’autres semblables propos, par lesquels ils ralentissent votre ardeur, et ménagent à Philippe le temps de faire à son aise ce qu'il veut... Ce n’est point à vous qu’il fàut persuader de vivre en paix ; à vous , dis-je, qui, pleins de cette persuasion , 'demeurez Ici les bras croisés; mais à cet homme qui ne respire que la guerre... D’ailleurs, Il faut regarder comme dur, non ce que nous aurons dépensé pour notre salut, mais ce que nous aurons à souffrir au cas que nous ne voulions pas y pourvoir. Quant à la dissipation de vos finances , on doit y remédier on proposant les moyens les plus propres è la prévenir , non en vous portant à l’abandon total de vos propres intérêts.

1 Vers la fin du discours,

*4*> «au «g*»

h Pour moi , je me sens rempli d'indignation, messieurs, lorsqu’au sujet de la déprédation de vos finances , qu'il ne lient qu’é vous de réprimer en punissant d'une façon eiemplaire les déprédateurs, quelques-uns de vous poussant les hauts cris, parce qu'il s’agit de leur intérêt particulier ; et qu'au sujet de Philippe, qui pille successivement la Grèce entière, et la pille à votre préjudice , ils ne profèrent pas un seul mot. D'où peut venir, messieurs, que, taudis qu'aux yeux de l’univers Philippe déploie ses étendards, qu'il exerce des violences, et qu'il envahit des places, nul de ces gens-lè ne s'avise une seule fois de dire que cet homme commet des injustices et des hostilités; et que, si l’on vous conseille de ne pas souffrir de pareils outrages, et d’arrêter le cours de semblables entreprises, ces mêmes gens crient aussitôt qu’on veut rallumer une guerre éteinte?

«Eh quoi! dirons- nous encore que vous conseiller de vous défendre, c’est allumer la guerre? Si cela est, il ne vous reste donc plus que l’esclavage. Car point d'autre milieu, si d’un côté nous ne voulons point repousser la violence, et que de l’autre l’ennemi ne veuille point uous donner de trêve. Or , le péril que nous courons est fort différent de celui que courent les autres Grecs : car Philippe ne veut pas simplement assetv.r Athènes, il veut l'anéantir; puisqu'il sait sûrement que vous ne voulez point vous apprivoiser avec la servitude, et que, quand vous vous le voudriez, vous ne le pourriez pas; car chez vous le commandement a tourné en habitude. Et de plus, à la première occasion dont il vous plaira de vous prévaloir, vous pourrez lui susciter plus de traverses que tous les autres hommes ensemble. Il faut donc poser comme un principe certain qu'il y va de notre ruine totale, et que vous ne pouvez trop délester ni flétrir les mercenaires qui se sont vendus à cet homme. Car il n’est pas possible , non il ne l’est pas , de vaincre vos ennemis étrangers, tant que vous ne châtierez point vos ennemis domestiques qui sont à ses gages : mais de nécessité, tant que vous heurterez contre ceux-ci comme contre autant d'écueils, vous n’agirez contre ceux-là qu’après coup. »

De U troisième Phltippique .

a Faites, je vous prie, cette réflexion. Vous jugez que le droit de tout dire appartient si fort à quiconque respire l’air d’Athènes , que vous souffrez qu'au milieu de vous les étrangers et les esclaves s'expliquent sans façon sur quelque matière que ce puisse être , en sorte que les domestiques |>arle lit ici plus librement que ne font les citoyens dans quelques autres républiques. Il n’y a que cette tribune d’où vous avez totalement banni la liberté de la parole. De là il arrive que dans vos assemblée* vous devenez extraordinairement fiers et difficiles. Vous voulez y être flattés, et n’entendre que des choses agréables. Et c’est cette délicatesse et celte lie t lé qui vous ont conduits sur le bord du précipice. Si donc aujourd’hui encore vous persistez dans celte disposition, je n'ai qu’a me taire. Mais si vous pouvez vous résoudre à souffrir qu'on vous expose sans flatterie ce qui convient à vos intérêts, me voilà prêt à parler. Car, malgré le train déplorable des affaires et leurs divers dépérissements par notre négligence, tout cela, pourvu qu'enfin vous vous déterminiez à vous acquitter de vos devoirs, peut encore se réparer...

» Au reste, vous le savez, tout ce que les Grecs eurent à souffrir ou des Lacédémoniens, ou de nous, au moins le souffraient-ils de gens qui étaient Grecs aussi bien qu’eux ; en sorte que l’on pouvait comparer nos fautes à celles d’un fils qui, né dans le sein d'une opulente famille, pécherait contre quelque régie de la bonne cl sage économie. Tel fils encourrait justement le reproche et l'accusation de dissipateur : mais qu'il envahit une succession étrangère, ou qu'il ne fût pas l’héritier légitime, c'est ce qu’on ne pourrait point avancer. Mais si un esclave, ou un enfant supposé, s'avisait d’engloutir et d'absorber des biens qui ne lui appartiendraient en raçon quelconque; juste ciel! l'énormité du cas ne révolterait-elle pas tout le monde? cl ne s’écrierait-on pas d’une commune voix qu'elle mériterait une punition exemplaire? Ce n'est pourtant point de cet oeil qu’on regarde Philippe et ses actions présentes, Philippe, qui non-seulement n'est point Grec,

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qui non-seulement ne tient box Grecs par aucun endroit, mais qui entre les barbares meme ne se distingue que par être sorti d'un lieu indigne qu'on le nomme: mais qui, misérable Macédonien par sa naissance, reçut le jour dans ce vil coin du monde où jusqu'à présent ne s’acheta jamais nu bon esclave. Que manque-t-il néanmoins à l'indignité avec laquelle il vous traite? n'est-clle pas montée au comble? Non content, etc. »

Les extraits qui vont suivre étant tirés des harangues d'Eschine et de Démoslhène sur la couroiine.il est nécessaire d'avoir quelque idée de ce qui en fait le sujet. Cicéron nous l'apprend dans l’avant-propos qu'il avait mis à la tête de ces deux harangues en les traduisant ; et c'est le seul morceau qui nous reste de cet excellent ouvrage.

On avnit commis à Démoslhène le soin de réparer les murs d’Athènes. Il s’acquitta noblement de celle commission, et généreusement y mit beaucoup du sien. Clésiphon à ce sujet lui décerna une couronne d'or, proposa qu'elle lui fût donnée en plein théâtre dans l’assemblée générale du peuple, et que le héraut déclarât qu on récompensait le zèle et la probité de cet orateur. Eschinc accusa Clésiphon d'avoir violé les lois par ce décret... « Une cause ' si extraordinaire excita « la eurio«ilé de toute la Grèce. On acrourut « de toutes parts, et l'on accourut avec rai- « son. Quel plus beau spectacle que de voir « aux mains deux orateurs, excellents chao cun en leur genre, formés par la nature, « perfectionnés par l’art, et. de plus, animés « par une inimitié personnelle? »

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