‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 129 sur 298 · Elirait de ta harangue d'Eschinr · texte numérisé non relu

Elirait de ta harangue d'Eschinr

Eschine, après avoir exposé dans le commencement de l’eiorde les désordres qu’on g introduits dans la république, et qui en troublent le bon ordre, continue ainsi :

« Dans une telle situation, et dans de pa-

1 « Ad hoc judlciom concurpus dlcllur è lois Grecià « ricio» esw Qutd poim sut tam \jscndum, sut lam ao- « dicndiim full , guam Himmomm oratorum In gravira alinS c.tUfl. acc nrata et ifitmictitis intenta conteoUo? a Cic. de Opt. yen. Orai. a. 22.)

reils désordres, dont vous vous apercevez vous-méme, l’unique moyen, si je ne me trompe, de sauver le débris du gouvernement, c’est de laisser le champ libre aux accusations contre les infracteurs de vos lois : que si vous le fermez, ou si vous souffrez que d’aulres In ferment, je vous prédis qu’imperceptiblement et dans peu vous tomberez sous une domination tyrannique. Car, messieurs, vous le savez, les hommes ne distinguent que trois espèces de gouvernement : la monarchie, l’oligarchie, et la démocratie. Quant aux deux premières, elles ne se gouvernent qu’au gré de qui règne dans l'une ou dans l'autre; au lieu que les lois établies régnent seules dans l’Etal populaire. Qu'aucun du vous n’ignore donc, mais qu’au contraire chacun sache avec une entière certitude que le jour qu'il monte nu tribunal pour discuter une accusation sur le violement des lois, ce même jour il va prononcer sur sa propre indépendance. Aussi le législateur, convaincu qu’un Etat libre ne peut se maintenir qu'autanl que la majesté des lois y domine, prescrit avant toutes choses aux juges celle formule de serment: Je jugerai selon les lois. Il faut doue que ce souvenir, profondément gravé dans vos esprits, vous inspire une juste horreur pour quiconque ose par de téméraires décrets les transgresser; et que, loin de vous figurer jamais une pareille transgression comme une faute légère, vous la regardiez toujours comme un forfait énorme et capital. Ne permettez donc point que sur un tel principe personne vous ébranle... Mais ainsi qu’a l'armée chacun de vous rougirait de quitter le poste où l'aurait placé le général, que pareillement chacun de vous rougisse aujourd’hui d'abandonner dans le sein de la république le poste où la loi vous place. Quel poste? Celui de protecteurs du gouvernement. »

Cette comparaison, fort belle et fort noble par elle-même, a ici une grâce particulière , en ce qu'elle présente comme deux faces. Car, au même temps qu’elle intéresse lesjuges, elle pique vivement la poltronnerie de 1 Démoslhène, contre qui elle renferme un

trait d’autant plus délicat et plus malin, qu'il parait plus éloigné de toute affectation. On sait qu'à la bataille de Chéronée cet orateur avait abandonné son poste et pris la fuite. Celte judicieuse observation est de M. de Tourreil.

« Faut -il en votre personne ( il s'adresse à Démosthène) couronner l'auteur des calamités publiques, ou l'exterminer? En effet, quelles révolutions imprévues, quelles catastrophes inopinées n’avons-nous pss vues arriver de notre temps!... Le roi de Perse, ce roi qui s’ouvrit un passage au travers du mont Athos, qui enchaîna l'Hellespont, qui manda impérieusement aux Grecs qu'ils eussent à le reconnaître pour souverain de la terre et de la mer, qui dans ses dépêches osait se qualifier le maître du monde depuis le couchant jusqu’à l’aurore, combat aujourd'hui. non pour dominer sur le reste des humains, mais pour sauver sa propre personne. Ne voyons-nous pas et revêtus de la gloire dont brillait autrefois ce roi puissaut, et du titre de chefs des Grecs contre lui, ceux-là même qui signalèrent leur zèle à secourir le temple de Delphes? Quanlà Thèbcs, qui confine avec l’Allique, ne l’avons-nous pas vue en un seul jour disparaître du sein de la Grèce?... Quant aux malheureux Lacédémoniens, pour avoir d'abord touché légèrement au pillage du temple, eux qui s’arrogeaient jadis la prééminence dans la Grèce, ne vont-ils pas maintenant envoyer à la cour d’Alexandre des ambassadeurs trainer le nom d’otages à sa suite, et, devenus un spectacle de misère, fléchir les genoux devant le monarque , se mettre à sa discrétion eux et leur patrie, et subir la loi telle qu’un vainqueur, et un vainqueur qu’ils ont attaqué les premiers, voudra leur prescrire? Athènes elle-même, le commun asile des Grecs; Athènes, autrefois peuplée d’ambassadeurs qui venaient en foule réclamer sa protection toute-puissante, n’est-elle pas réduite à combattre aujourd'hui , non pour la prééminence sur les Grecs, mais pour la conservation de ses foyers? Tels sont les malheurs où nous a plongés Démoslhènc, depuis qu’il s’est mêlé du gouvernement...

a 0 vous, de tous les mortels le moins propre à vous distinguer par de grandes et mé-

morables actions, mais en même temps le plus propre à vous signaler par de téméraires discours, oserez-vous bien, à la vue de cette auguste assemblée. soutenir qu’en vous on doive payer d’une couronne l’auteur de la désolation publique! Et cet homme, s’il l’ose, le souffrirez-vous, messieurs? et la mémoire de ces grands hommes qui sont morts en combattant pour la patrie mourra-t-elle avec eux? Ah ! de grâce, pour quelques moments transportez-vous, en idée, du tribunal au théâtre, et imaginez-vous voir le héraut qui s’avance, et qui proclame la couronne décernée à Démosthène. Sur quoi croyez-vous que les proches de ces citoyens qui donnèrent leur sang pour vous, doivent plus verser de larmes , ou sur les tragiques aventures des héros qu’ensuite l’on représentera, ou sur l’énorme ingratitude d’Athènes?... Ne rouvrez pas les plaies profondes et incurables des malheureux Thébnins, par lui fugitifs, et recueillis par vous dans Athènes... Mais, puisque voua n’avez point assisté en personne à leur catastrophe, tâchez au moins de vous en former une image , et figurez-vous une ville prise , des murailles rasées, des maisons réduites en cendre, des mères et des enfants traînés en esclavage, de vieux hommes et de vieilles femmes réduits sur la fin de leur vie à servir, fondant en larmes, implorant votre injustice; éclatant en reproches, non contre les exécuteurs, mais contre les auteurs de la barbare vengeance qu’ils ont éprouvée; vous demandant avec instance que, loin de couronner en aucune façon le destructeur de la Grèce, vous vous gardiez de la malédiction et de la fatalité inséparablement attachées à sa personne...

« Vous donc, messieurs, lorsqu'à la lin de sa harangue il invitera les confidents et les complices de sa lâche perfidie à se rangerautour de lui, vous, de voire côté, messieurs , figurez-vous voir autour de cette tribune où je parle les anciens bienfaiteurs de la république rangés en ordre de bataille pour repousser cette troupe audacieuse. Imaginezvous entendre Solon, qui par tant d’excellentes lois prit soin de munir le gouvernement populaire, philosophe, ce législateur incomparable, vous conjurer avec une douceur et 1 Péroraison.

One modestie dignes de gon caractère, que vous gardiez bien d'estimer plus les phrases de Dèmosthène que vos serments et vos lois. Imaginez-vous entendre Aristide, qui sut avec tant d’ordre et de justesse répartir les contributions imposées aux Grecs pour la cause commune ; ce sage dispensateur, lequel en mourant ne transmit à ses filles d'autre succession que la reconnaissance publique qui les dota; imaginez-vous, dis-je, l'entendre déplorer amèrement l'milrageuse façon dnnl nous foulons oui pieds la justice, et vous adresser la parole en ces termes : Eh quoi ! parce qu'Arllimius de Zèlie, cet Asiatique qui passait par Athènes, où il jouissait même du droit d’hospitalité, avait apporté de l'or des Mèdes dans la Grèce, vos pères se portèrent presque a l’cnvojerau dernier supplice, et du moins le bannirent, non de la seule enceinte de leur ville, mais de toute l'étendue des terres de leur obéissance : et vous, à Démoslliène, qui véritablement n'a pas apporté ici de l’or des Mèdes. mais qui de toutes parts a touché tant d'or pour vous trahir, et qui maintenant jouit encore du fruit de ses forfaits ; vous, dis-je, vous ne rougirez point d'adjuger à Dèmosthène une couronne d’or? Pensez-vous que Thémislocle elles héros qui moururent aui batailles de Marathon et de Platée, pensez-vous que les tombeaux même de vos ancêtres n'éclatent point en gémissements, si vous couronnez un homme qui , de son propre 8veu, n'a cessé de conspirer avec les barbares à la ruine des Grecs?

«Pour moi, 6 terre ! 6 soleil I fl vertu! et vous, sources du juste discernement, lumières naturelles et acquises, par où nous démêlons le bien d’avec le mal, je vous en atteste, j'ai de mon mieux secouru l’Etal, et de mun mieux plaidé sa cause. J'aurais souhaité que mon discours eût pu répondre à la grandeur et à l’importance de l'affaire. Du moins je puis me flatter d'avoir rempli mon ministère selon mes forces, si je n’ai pu le faire selon mes désirs. Vous, messieurs, et sur les raisons que vous venez d'entendre, et sur celles que suppléera votre sagesse, prononcez en faveur de la patrie un jugement tel que l’exacte justice le prescrit et que l'utilité publique le demande. >

lit. Extraits de U harangue de Dèmosthène pour Ctéslpbon.

« Je commence par prier tous les dieux et toutes les déesses ensemble ', que dans cette cause, messieurs, ils vous inspirent pour moi une bienveillance proportionnée au zèle constant que j’ai toujours eu pour la république en général, et pour chacun de vous en particulier. Ensuite, ce qui vous importe souverainement, à vous, à votre conscience, è votre honneur, je le demande aussi à ces mêmes dieux : savoir, que sur la manière dont vous devez m’entendre, ils vous fixent dans la résolution de consulter , non pas mon accusateur (car vous ne le pourriez sans une partialité injuste), mais vos lois et votre serment dont la formule entre autres termes, tous dictés par Injustice, renferme ceux-ci : Ecoulez également les deux parties. Ce qui vous impose l’oblignlion, non-seulement d’apporter au tribunal un esprit et un cœur neutres, mais encore de permettre * qu’à son choix et qu'à son gré chacune des deux parties puisse librement arranger scs raisons et ses preuves.

« Or, messieurs, entre plusieurs désavantages que j’ai dans cette cause , deux surtout, et deux bien terribles . rendent ma condition beaucoup plus mauvaise que la sienne. L'tin, que lui et moi nous courons un risque fort inégal. Car maintenant je risque bien plus à déchoir de votre bienveillance, que lui à succomber dans l’accusation, puisqu’il y va pour moi de. .. mais je ne veux pas que dès l'entrée de mon discours il m'échappe un seul mot qui présage rien de sinistre : lui, au contraire, il m'attaque de galté de cœur et sans nécessité. L’autre désavantage, c’est que tout homme naturellement écoule avec plaisir quiconque accuse et invective, tandis qu’il n’entend qu’avec indignation quiconque se glorifie et se vante. Lui donc, il a pour sa part ce qui plaît universellement; au lieu que ce qui révolte presque tout le monde me reste seul en partage. Que si d'un côté la crainte d’encotirir l’indignation attachée au récit de nos propres louanges me réduit à taire mes actions,

1 Exortie.

3 Eschine avait prétendu prescrire à Dèmosthène l'ordre qu'il devait garder dam sou plaidoyer.

-Dinitberi hy C^fifio

je paraîtrai ne pouvoir ni réfuter qui m’impute des crimes, ni justifier qui me décerne des récompenses : d’autre part, si je viens à traiter les services que j’ai rendus dans mon administration, je me verrai contraint i parler souvent de moi. Je vais donc, dans ce violent état, essayer de me comporter avec toute la modération possible ; mais ce qu'exigera de moi la nécessité de me défendre ne doit en bonne justice s'imputer qu’à l’agresseur, qui me l’a volontairement imposée....

« Cependant , malgré ces faits incontestables, et comme certifiés par l’organe de la vérité elle-même, Eschine a tellement renoncé à toute pudeur, que , non content de me déclarer l’auteur d’une telle pais, il ose me taxer encore d’avoir empêché que la république ne la concertai avec l'assemblée générale des Grecs. Mais vous , 0... ( de quel nom doit-on justement vous qualifier?) vous, lorsqu'on votre présence je rompais les accords de celte harmonie, lorsqu'à vos yeux je dépouillais la république des avantages de cette confédération, dont aujourd’hui vous exaltez l'importance avec les derniers efforts de votre voix de théâtre', laissâtes-vous échapper contre moi le moindre signe d’indignation 7 montâtes vous dans la tribune? eûtes-vous soin de dénoncer, de développer une seule fois ces crimes dont il vous plaît maintenant de me charger? Or certainement , si , pour exclure les Grecs de toute participation à la paix, j'avais pu m’oublier au point de me vendre à Philippe , le parti qui vous restait à prendre, c'était , non de vous taire , mais de crier, de protester, de révéler mes prévarications à ceux qui m’entendent. Cependant jamais vous n’agites de la sorte , ni jamais personne qui vive De vous ouït articuler un seul mot qui tendit à cette fin....

• Que si, sans nulle exception, Philippe ne cessait de ravir à tous les peuples honneur, prérogatives, liberté, ou plutôt d’uboiir autant de républiques qu’il fut en son pouvoir, vous , messieurs , par votre déférence i mes conseils, n'embrassâtes-vous pas le parti sans contredit le plus glorieux? Dites-nous, Eschine, comment devait se comporter Athènes

1 Eschine avait été comédien.

â la vue de Philippe mettant loul en œuvre pour établir son empire et sa tyrannie, sur les Grecs? Ou moi qui remplissais la fonction de ministre , quels conseils et quels décrets devais-je proposer, surtout dans Athènes (car la circonstance du lieu mérite une attention particulière ? moi, dis-je, qui dans mon âme savais que de lout temps jusqu’au jour que je montai la première lois dans la tribune, nia patrie avait perpétuellement combattu pour la prééminence , pour l’honneur et pour la gloire , et que, par une noble émulation , elle seule avait sacrifié plus d’hommes el d’argent à l’avantage commun des Grecs, que nul au- Ire des Grecs n'eu sacrifia jamais è ses avantages pailiculiers ; mol, qui d’ailleurs voyais ce même Philippe avec qui nous disputions de la souveraineté et de l'empire, qui le voyais, quoique couvert de blessures , œil crevé , clavicule rompue , main et jambe estropiées , résolu pourtant à se précipiter encore nu milieu des hasards, et prêt â livrer à la fortune telle autre partie de son corps quelle voudrait, pourvu qu’avec ce qui lui resterait il pût vivre dans la gloire et dans l'honneur. Or certainement nul homme n'oserait dire qu'à un barbare élevé dans Pella, lieu alors vil et obscur, appartenait d’avoir l'âme assez haute pour désirer et pour cnlreprendr ■ de subjuguer les Grecs; mais qu’à vous, tout Athéniens que vous êtes, qu’à vous , auxquels chaque jour, suit vos orateurs dans la tribune , soit sur la scène vos acteurs, retracent la vertu de vos ancêtres, il convenait de pousser la bassesse d’âme et la lAchelè jusqu’à abandonner el livrer volontairement à Philippe la liberté de la Grèce. Non , encore une fois, homme qui vive n’aurail le front d’avancer une proposition si étrange.

« Attaqucz-moi , Eschine, sur les avis que je donnai, mais abstenez-vous de me calomnier sur ce qui arriva. Car c’est au gré de l’intelligence suprême que lout so dénoue et se termine : au lieu que c’est par la nature des avis mêmes qu’on doit juger de l'intention de celui qui les donne. Si donc par l'événement Philippe a vaincu, ne m’en failes pas un crime, puisque c’était Dieu qui disposait de ta victoire, et non moi. Mais qu'avec une droiture, qu'avec une vigilance, qu’avec une activité

infatigable cl supérieure fi mes forces , je ne cherchai pas, je ne mis pas en œuvre tous les moyens où la prudence humaine peut atteindre, el que je n’iospirai pas des résolutions et nobles , et dignes d'Athènes , et nécessaires , montrez le-moi , el alors donnez carrière è vos accusations. Que si un coup de fondre ou de tempête survenu vous terrassa, messieurs, et non-seulement vous , mais tous les autres Grecs ensemble, que faire à cela ? Faut -il tom ber sur l’innocent ? Si le propriétaire d'un vaisseau l'avait équipé de toutes les choses nécessaires, et prémuni pleinement contre les hasards de la mer, et qu’cnsuile il survint une tourmente qui en rnmpll el brisât les agrès , l’accuserai ton en ce cas d’avoir été la cause du naufrage? Mais je ne gouvernais pas le vaisseau, dirait-il. Moi non plus, je rie commandais pas l'armée , je ne disposais pas de la fortune ; au contraire , c'était la fortune qui disposait de tout.

« Or, puisqu'il appuie si fort sur les événements, Je ne'crainspas d’avancer une espèce de paradoxe. Que nul de vous , au nom de Jupiter et des autres dieux, ne s'effarouche de l'hyperbole apparente; mais qu’il examine équitablement ce que je vais dire. Car, si par une lumière plus qu'humaine tous les Athéniens avaient démêlé les événements futurs, et que tous les eussent prévus , et que vous , Eschiue , qui ne léchâtes pas un seul mot, vous les eussiez prédits et certifiés avec votre voix de tonnerre , Athènes , même en ce cas, ne devait point se départir d'un tel procédé , pour peu qu'elle respectât sa gloire , ou ses ancêtres, ou les jugements de la postérité : car maintenant, Athènes parait au plus avoir échoué ; genre de malheur commun à tous les mortels, lorsqu'il plaît ainsi au souverain Être. Mais une république qui se jugeait alors digne de la prééminence sur tous les autres Grecs ne pouvait se désister d'un pareil droit sans encourir le juste reproche de les avoir tous livrés à Philippe ; puisqu'en cas que sans coup férir elle eût abandonné une prérogative qu’au prix de tout danger sans réserve nos ancêtres avaient achetée, de quelle honte, vous Eschine, n'auriez-vous pas été couvert? car à coup sûr cette honte n'eût pu retomber ni sur la république, ni sur moi. De quel œil.

grand Dieu , soutiendrions-nous la vue de celte multitude innombrable d’hommes qui viennent de toutes paris é Athènes , si par notre faute les affaires avaient dépéri nu point où on les voit; si l'on eût élu Philippe pour le chef el pour l'arbitre de la Grèce entière; si nous avions souffert que d’autres sans nous eussent hasardé le combat pour détourner un tel malheur; surtout nous disant citoyens d’une ville qui de tout temps oima mieux affronter de glorieux hasarda que dejouir d’une honteuse sûreté! Car quel est le Grec, quel est le barbare qui ne sache que b’s Thébains, et devant eux encore les En. édémoniens parvenus au plus haut degré de puissance, et enfin le roi de Perse, auraient accordé volontiers à In république non-seulement la possession de ses propres Etats, mais encore tout ce qu'elle aurait voulu, pourvu qu'elle eût pu se résoudre â recevoir la loi, et souffrir qu'un autre dominât sur les Grecs? mais par des Athéniens, ainsi qu'il y parut, lel sentiment ne pouvait s'admcllre. ni comme héréditaire, ni comme supportable, ni comme naturel.

Et depuis qu'Athènes existe , personne n'a jamais pu l'induire è plier lâchement sous des puissances à la vérité supérieures , mais tyranniques, ni è s’acquérir par de serviles complaisances une indigna sûreté. Au contraire, dans une possession immémoriale de combattre pour la principaulè, pour l'honneur et pour la gloire , elle a persévéré dans tous les temps à braver les plus grands périls.... Si donc je tentais d'insinuer que mes conseils vous déterminèrent à penser en dignes dis de vos prédécesseurs, je ne sache personne qui ne pût légitimement me taxer d’arrogance. Mais je déclare ici que, si vous prîtes de semblables résolutions , la gloire vous en appartient; et je reconnais que longtemps avant moi la république pensail avec celte magnanimité. Je ne me vante uniquement que d'avoir aussi coopéré pour ma part à tout ce qui se fit alors dans le ministère.

« Au reste , messieurs , il faut que le citoyen naturellement vertueux 1 (car en parlant de moi je me restreins à ce terme pour moins irrriler l'envie) possède ces deux qualités ,

1 Péroraison.

savoir : dons les exercices de l’nulorilé , un courage ferme et inébranlable , pour maintenir la république en sa prééminence ; et de plus dans chaque conjoncture et dans chaque action particulière, un zèle à toute épreuve. Car ces sentiments ' dépendent de nous, et la nature nous les donne : mais pour le pouvoir et la force, ils nous viennent d’ailleurs. Or ce zèle, vous trouverez absolument qu'il ne se démentit jamais en moi; jugez-en par les œuvres : ni lorsque l’on demandait ma tête , ni lorsque l'on me traduisait au tribunal des Amphictyons, ni lorsque l'on s'efforcait de m’ébranler par des menaces , ni lorsque l’on tentait de m’amorcer par des promesses , ni lorsqu’on lâchait sur moi ces hommes maudits comme autant de bêtes féroces , jamais en aucune façon je ne me suis départi de mon zèle pour vous. Pour ce qui regarde le gouvernement, dès que je commençai à y avoir part , je suivis la droite et juste voie de conserver les prérogatives, les forces, la gloire de ma patrie , de les accroître, eide me consacrer entièrement à ce soin. Aussi, lorsque d’autres puissances prospèrent, on ne me voit point me promener avec un visage content et serein dans la place publique , étendre une main caressante, et d’une voix de congratulation annoncer la bonne nouvelle à gens que je crois qui ta manderont en Macédoine; ni au récit des évènements heureux pour Athènes on ne me voit point trembler, gémir, baisser les yeux vers la terre, à l'exemple de ces impies qui diffament la république; comme si par de telles manoeuvres ils ne se diffamaient pas eux-mêmes. Ils ont ‘toujours l’œil au dehors; et Iorsqu’ds voient quelque potentat profiter de nos malheurs, ils font valoir ses prospérités , et publient qu’on doit mettre tout en œuvre pour éterniser ses succès.

« Dieux immortels , qu’aucun de vous n'exauce de semblables vœux; mais rectifiez plutôt l’esprit et le cœur de ces hommes pervers : que si leur malice invétérée est incurable , poursuivez-les sur terre et sur tner , et cxterminez-les totalement. Quant à nous autres, détournez au plus tôt de dessus nos têtes

‘ C'est ainsique penuiem les stoïciens.

TaArrfc nas St.

les malheurs qui nous menacent, et accordeznous une pleine sûreté. »

Succès des deui harangue,

Eschine succomba, et paya de l’exil une accusation témérairement intentée. Il alla s’établir â Rhodes, et ouvrit là une école d’éloquence dont la gloire se soutint pendant plusieurs siècles. Il commença ses leçons par lire à ses auditeurs les deux harangues qui avaient causé son bannissement. On donna de grands éloges à la sienne ; mais quand ce vint à celle de Démoslhène, les batlemenls de mains et les acclamations redoublèrent '.Et ce fut alors qu’il dit ce mot , si louable dans la bouche d’un ennemi et d’un rival : Eh ! que seraitce donc si vous l'avics entendu lui -même ?

En rapportant , comme je viens de faire, quelques endroits des harangues d’Escliine et de Démoslhène, je n'ai pas prétendu qu’ils fussent suffisants pour donner une juste idée de ces deux grands orateurs. Ce qui fait la partie la plus essentielle de l’éloquence, et qui en est comme l’âme , manque nécessairement à des extraits détachés du corps de l’ouvrage entier. On n’y voit point le dessein , le plan , l’économie , la suite du discours; la force, la liaison , l'arrangement des preuves ; cet art merveilleux par lequel l’orateur sait tantôt s'insinuer avec douceur dans les esprits, tantôt y entrer comme par violence , et s’en rendre absolument le mattre. D’ailleurs il n’y a point de traduction qui puisse rendre cette pureté, ci lie élégance, cette finesse, cette délitalesse de l'atticisme, dont la seule langue grecque est susceptible , et que Démoslhène avait portées au souverain degré de perfection. Mon dessein n’a été, en copiant ces extraits , que de mettre les lecteurs qui n’ont point étudié la langue grecque en étal de pouvoir se former quelque idée du style de ces deux orateurs. Les jugements avantageux qu'en ont portés dans tous les temps les plus habiles écrituios serviront encore davantage à faire connaître leur caractère, et pourront peut-être inspirer le désir de voir de plus près et de connaître par soi -même des hommes d’un si rare mérite, et dont

< Y «1er. Mu. lib. 8, cap. 10.

lu

on dit tant de merveille!!. 51. de Tourreil en a ramassé plusieurs; j'en rap[iorlerai ici une partie.

J5 Ut Jugement (1rs anciens sur Démoslhène.

Quintilieu, estimateur non moins éclairé qil'équitable , en parle en ces termes 1 :

« Une foule d’orateurs vint ensuite *, Dêmostliènc A leur tête , le modèle 3 auquel doit nécessairement s’assujettir quiconque aspire A la véritable éloquence. Son style a tant de force; il est si serré, si nerveux 1 ; tout s’y trouve dans une telle justesse et dans une précision si exacte . qu’il n’y a rien de trop ni de trop peu. Eschine est plus étendu et plus diffus. Il parait plus grand parce qu’il est moins ramas, é; il a plus d'embonpoint et moins de nerf.

« Ce qui caractérise l’éloquence de Démoslliène, c’est la violence des mouvements, le choix des paroles, et la beauté de l’ordonnnnee, qui, soutenue jusqu’au bout, et jusqu'au bout accompagnée de forcée! de douceur, attache et tive continuellement l’esprit desjuges5. Eschine véritablement n’a pas tant d’énergie; mais néanmoins il se signale par la diction , que tantôt il orne des plus nobles et des plus magnifiques figures , et que tantôt il assaisonne des traits les plas vifs et les plus piquants. L’art et lu travail ne s’y font point sentir. Une facilité heureuse, que la nature seule peut donner, règne partout. Il est bril-

’Llb 10, cap. i.

' « Scqnilur ormorum Ingeni manu! ., quurum longé « prinreps Demoslhene*. un penè Ici orandl fuit. Tanla « vUInco. lom dénia oinnia, (la qalbntdmn nervis in- « lente «uni. um nibil olioium, li ilicrnd! modus. ut nec « qnod (trait In eo, me quoi! redondel, inveniaj. Planter « Æichlne», el nugls fu«ui. el grandlori ilmllli. ,,„o tnl- « nu« Slrtctt» eu. Camli lamcn plus hatwl. lacrrlomm « minus. »

* Quintilicn n’a par usé dire absolument que Ira Ccriut de Démoslhène fussent la règle de l'éloquence : Il , adouci cette pensée : Pené tex orundi fuit .

* Tam dénia omnia. i ta qutbuidam nar vil intenta sunt. « Il rat si serré, si nenwn.a Je ne sais s! la métaphore Ici est Urée des nerfs ds corps ou d un arc dont la corde c.lrémcment tendue ’eurcii pousse Ici traite aree une force et une impétuosité citroordlnaircs.

.’’ Dan - (I Halicarns.se, dans le litre Intitulé Tûv À C/KMWV KotOt,-. cap 5.

lanl el solide : il étend et il amplifie, mais souvent il serre et presse ; en sorte que son style, qui au premier coup d’œil ne parait que coulant et doux , se trouve , lorsqu’on vient à le regarder de plus près, énergique et véhément ; en quoi le seul Démoslhène le surpasse; de façon que sans contredit Eschine tient le second rang entre les orateurs. »

« Je me souviens \ dit Cicéron, d’avoir préféré Démoslhène A tous les orateurs. II remplit i’idée que j’ai de l’éloquence. Il atteint A ce degré de perfection que j’imagine, tnaia que je ne trouve qu’en lui seul. Ou n’a jamais vu dans aucun orateur ni plus de grandeur et de force , ni plus d art cl de finessse, ni plus de sagesse el de sobriété dans les ornements.... Il excelle dans luus les genres de l’éloquence 5 .... Pas une des qualités qui constituent l’orateur ne lui manque : il est parfait. Tout ce que la pénétration d’esprit , tout ce que le raffinement, tout ce que l'artifice, pour ainsi dire, el la ruse peuvent fournir sur un sujet, il le trouve et il sait le mettre en œuvre avec une justesse, une précision, une netteté, qui ne laissent rien A désirer. Faut-il de l'éléralioii , de la grandeur, de la véhémence , il efface luus les autres par la sublimité des pensées el par la magnificence des expressions. Il prime incontestablement : nul ne l’égale. Hypéride, Eschine, Lycurgue, Dinarque, Démaile, n’ont que le mérite d’en avoir le | lusapprochè. »

« Cette harangue * (dit-il ailleurs, en parlant de la cause pour Ctésiphon ) répond de

* « Recor^or me longé omnibus unum anteferre Demo- « slhcnem, qui »lm acrommodârll ad eam quam sentiam <> cloquenüam, non ad eam quam in aliquo ipse cogno- « verim. Hocnec gravlor eistitll quisqusm, neceallidlor, « nec lemperalior... L'nus eminel inter cunncs in omni « genere dicendi. » (Cic. Orat. n. 23 et 104.)

* « Plané quidem perferium, et coi nilnl admodùm « desit, Demos Uieuem farilé dixeris. N hd acutè invenirl « potuil in eia causis quas srrlpslt nibil <ut Ha dicam)

« subdolé, nihil versuié, quori ille non vident : nibil sub- « Hitler dici. nibil pressé nibil cnudealè, quo fieri possit « aliquid liinatius : nihil conlra grande, nibil indtatum,

« nihil ornalum vel verhorum gravilate , vel s«nten- • liarum, quo quidquam esset elatlus : etc. » (Ibid, in Brut. n. 36.)

1 « Ea profeclô oratio in eam fondant, que est insila « (n me n u bus uosiris, indudl sic potesl, ut major cio- « quentla non queralur. » (Cic. Orat. n. 133.)

telle sorle à l'idée que j'ai dans l'esprit de la parfaite éloquence , qu'on ne peut rien désirer de plus achevé. »

Avant que de passer au caractère de l’éloquence de Cicéron , je crois devoir ajouter ici quelqaes réflexions sur celle de Démosthène.

Il faudrait , ce me semble, renoncer au bon sens et à la droite raison pour révoquer en doute le mérite supérieur de l’orateur grec après le succès incroyable qu'il a eu de son temps , et les éloges magnifiques que les plus habiles connaisseurs lui ont donnés comme à l’envi.

Il parlait devant le peuple le plus poli qui fût jamais le plus délicat, le plus difficile à contenter en matière d'éloquence ; si sensible aux beautés et aux grâces du discours, et à la pureté du langage , que ses orateurs n’osaient hasarder devant lui aucune expression douteuse , extraordinaire, ou qui pût, en quelque manière que ce fût , blesser des oreilles si fines et si épurées. D’ailleurs il vivait dans un siècle ou le goût do beau, du vrai , du simple, régnait souverainement : siècle heureux, qui produisit en même temps une foule d’orateurs ', dont chacun aurait pu être regardé comme un modèle achevé, si Démoslhène, par une force de génie et une supériorité de mérite extraordinaires , ne les avait tous effacés.

Toute la postérité lui a accordé la justice que son siècle même ne lui avait pas refusée. Mais le jugement seul qu'en a porté Cicéron devrait fixer celui de tout homme sensé et raisonnable. Ce n’est point un stupide admirateur qui se livre sans examen à d’aveugles préjugés. Quelque excellent que lui parût Déraostliène en tout genre, il avoue néanmoins qu'il

1 « Albeniensium Hmper fufl pruilrns siucrrumque « juiiiclum , nïlul ut postent nisl Inrorruplum ludlre « et rlegaus Eorum religion, quum servira orator,

« milium verbum insolent, milium odidsum ponere au- « debal... Ad Atlicoramaurealereteaet religiotat qui te accommodant , ii sunt eilstimandi aUlctS dlctre. * (Cic Vrai, n 25 et 27.)

■ « Sequitur oratorum ingens nianus, quum decem sl- « mul Atbenia a' las una lulerlt : quorum loogé princeps « Demoitbenet, « pesé lei orandl foil. » (Qcinr. I. tO, cap. 1.)

ne le satisfaisait pas en tout ', et qu’il lui laissait encore quelque chose à dé-irer.lanl il était délicat sur ce point, et lant l'idée qu’il s'était formée d'un orateur parfait était élevée et sublime. Il ne laisse pas pourtant de donner ses harangues , et surtout celle pour Ctésiphon , qui était son chef-d'œuvre, comme le modèle le plus accompli que l’on puisse se proposer.

Qu'y a-t-il doue dans ces harangues de si admirable, cl qui ait pu enlever si universellement et si unanimement les suffrages de tous les siècles? Démoslhène e>t— il un orateur qui s'amuse simplement h flatter l'oreille par le son et l'harmonie des périodes, ou qui fa -se illusion à l'esprit par un style fleuri el des pensées brillantes? Crie telle éloquence peut bien dans le moment même éblouir et charmer; mais l'impression qu’elle .fait n'est pas de longue durée. Ce qu'on admire dans Démoslhène , c'est le plan , la suite, l'économie du discours : c'est la force des preuves, la sosolidilé du raisonnement, la grandeur et In noblesse des sentiments et du style , la vivacité des tours et des figures : enfin , un art merveilleux de mettre dans tout leur jour et de faire paraître dans loule leur force les matières qu'il traite ; en quoi *, selon Quiulilieu, consiste principalement la solide éloquence , qui ne se contente pas de représenter les choses telles qu elles sont réellement et en ellesmêmes , mais qui y ajoulc par la véhémence du discours des traits vifs et animés, seuls capables de loucher et d’emouvoir les auditeurs. Mais ce qui caractérise encore plus que tout cela Démoslhène , et en quoi il n'a point eu d’imitateur, est un oubli si parfait de luimême, une exactitude si scrupuleuse à ne faire jamais parade d'esprit, un soin si perpétuel de

1 « Usque eu difficiles ac morosi suaius, al nobif non « latisfaciat ipse De moslhenes : qui , qu.? niquant unu»

« eminet Infer omnes in omnl generc dicemli, Mnien non somper implct aures meas; ila sunt avide r| en - ** pare», et »emper aliquit! immeututii inûnituinque «Icsi- « derant. * (Cic. Orat. n. 101.)

1 ■ In boc cloquenu* vis est ut judicem non ad id lan- ■ liirn impcllat. in quod ipse a rri natuiâ ducereiur :

« sed nul qui non e»l, aul majorent quam est, facial af>

« feclum. lla*e est ilia qu«e Oitvwcrcff vocatur, rebus in*

« dignis, asperi». invldiosi» adden» vim oraiio : qu vir- « tute præter alios plurlmùm Drmoslbcne* valuii. w (Quint. lib. 6, cap. i.)

ne rendre l'auditeur attentif qu’à la cause, et point du tout à l'orateur, que jamais il ne lui échappe une expression, un tour, une pensée qui n'ait pour but simplement que de plaire et de briller. Celte retenue, celte sobriété, dans un aussi beau génie qu’était Démoslhéne, dans des matières si susceptibles de grâce et d'élégance, met le comble à son mérile, et est au-dessus de tonies les louanges. La traduction de 11. de Tourreil, quoique très-exacte pour l’ordinaire , n'a pas toujours pu conserver ce caractère inimitable, et elle a quelquefois prêté au teste des ornements qui ne s’y trouvent pas.

On ne me saura pas mauvais gré si , pour appuyer ce que je viens de dire du style de Démoslhéne , je rapporte ici ce qu'en ont pensé deux illustres, modernes , dont les témoignages ne doivent pas être d'un moindre poids que ceux des anciens.

Le premier est 'de M. de Fénélon, archevêque de Cambrai , dans ses Dialogues sur l'Eloquence , livre très-propre à former le goût par les sages et judicieuses réflexions dont il est rempli. Voici comme il y parle de Dèmosthéne en le comparant à Isocrate :

« On ne voit dans celui-ci que des discours fleuris et efféminés, que des périodes faites avec un travail infini pour amuser l’oreille, pendant que Démoslhéne émeut , échauffe et entraîne les cœuis. Il est trop vivement touché des intérêts de sa patrie, pour s’amuser à tous les jeux d’esprit d'Isocrate. C’est un raisonnement serré et pressant : ce sont des sentiments généreux d’une âme qui ne conçoit rien que de grand : c’est un discours qui croit et qui se fortifie à chaque parole par des raisons nouvelles : c’est un enchaînement de figures hardies et touchantes. Vous ne sauriez le lire sans voir qu'il porte la république dans le fond de son cœur; c'est la nature qui parle elle-même dans ses transports. L’art y est -si achevé , qu’il n’y parait point. Rien n’égala jamais sa rapidité et sa véhémence. »

Je citerai bientôt un autre endroit de M. de Fénélon, encore plus beau, où il compare Démosthène à Cicéron.

Mon second témoin est M.dc Tourreil, qui avait èludiéassez longtemps Dèmosthéne pour en bien connaître le caractère.

« Je conviens, dit-il, qu’Eschine n’a pas cet air de droiture, ce style impétueux, ce ton de vérité suprême qui entraîne l’esprit par le poids de la conviction : talent qui tire Démosthène de pair, et dont il use d’une façon singulière. Vous calme-t-il ou vous agite-l-il, vous ne sentez rien qui vous dérange : vous pensez obéir à la nature. Vous persuade-t-il ou vous dissuade-t-il, vous ne sentez rien qui vous violente . vous croyez obéir à la raison : car il parle toujours comme la raison et comme la nature. Il n’a proprement que leur style. C’est à ce coin qu’il marque tout ce qu’il dit. Il écarte jusqu'à l'ombre du superflu. Point d’ornements recherchés: point de fleurs. Il n'aime que le jfeu et la lumière. Il veut, non des armes brillantes, mais des armes sûres. Voilà, si je ne me trompe, ce qui fonde celle véhémence viclorieuse qui domptait les Athéniens , cl qui place Dèmosthéne au-dessus de tout ce qu’il y eut jamais d'orateurs. »

« Une énergie qui lui est propre le caractérise et le tire de pair (dit le même auteur dans un autre endroit'. Son discours est un tissu d inductions, de conséquences et de démonstrations, formé par le sens commun. Son raisonnement, dont la force augmente toujours , monte par degrés et avec précipitation jusqu’où il veut le pousser... Il attaque à découvert, il prose et réduit enfin à ne pouvoir plus reculer. Mais en cet étal l’auditeur , loin d’avoir honte de sa défaite, sent le plaisir de se rendre à la raison. Isocrate, disait Philippe, s'escrime acte le fleuret, Dèmosthéne se bat avec l’épée... Un voit un liomme qui n’a d’autres ennemis que ceux de l’Etat, ni d’autre passion que l'amour de l’ordre et de la justice: un homme qui ne prétend pas éblouir, mais éclairer; qui ne cherche pas à plaire, mais à servir. Point d’orncinciits, qui ne naissent de son sujet : point de fieurs , s’il ne les rencontre sur son chemin. On dirait qu’il n’aspire qu’à se faire entendre , et que sans dessein il se fait admirer. Non qu’il n’ait des grâces , mais il n’en a que d’austères , que de compatibles avec la candeur et la franchise

dont il faisait profession. La vérité cher lui n'est point fardée : il ne l'efréinine point sous prétexte de l'embellir... Nulle sorte d'ostentation; nul retour sur lui-même. Il ne se montre, ni ne se regarde. Il regarde, il montre uniquement ,sa cause ; et sa cause , c’est toujours ou le salut ou l’avantage de sa patrie. »

S IV. De l'éloquence de Cicéron, comparée avec celle de Démoslhèoe.

Il se peut faire que deux orateurs quoique très-différents pour le style et pour le caractère, soient néanmoins également parfaits, en sorte qu'il serait difficile de décider auquel des deux on aimerait mieux ressembler. Peutêtre cette règle, que Cicéron nous fournil , pourra nous servir dans le jugement que nous aurons à porter de lui et de Dêraoslhène.

Tous deux excellaient dans les trois genres d’écrire , comme y doit exceller tout homme véritablement éloquent. Ils savaient , selon la diversité des matières, diversifier leur style : tantôt simples et subtils * dans les petites causes, dans les récits, dans les preuves ; tantôt tempérés cl ornés lorsqu'il fallait plaire; tantôt élevés et sublimes quand la grandeur des affaires le demandait. C’est Cicéron qui fait celle remarque5; et il en cite des exemples pour Dèmosthènc et pour lui-même.

Ou trouve dans Quintilien un beau parallèle de ces deux orateurs.

«I.es qualités1 * * 4, dit-il, qui regardent le fond de l'éloquence leur étaient communes : le dessein, l’ordre, l'économie du discours, la divi—

1 a In bis oratoribus illnd animadverlemlum est. pour u eue summOL qui inler scsunl diuimiles... Ita disiimL a Ica craol inter se, staluere ul lamen non postes ulrius « te malles stmiltorem. » Oc . Brut. n. SOI et 218.)

1 « Je me sers ici de ce mot. quoique dans notre langue il porte une autre Idée que le svbtiUe des Latins.

Lé traducteur a rendu ainsi cet endroit : L'un est toujours subtil dans ta dispute, etc. Je ne crois pas qu'il g'igiue ici de subtilité : ta métaphore , ce me semble , est Urée d'une épée.

> In Oral. n. 102, 103. et UO. lit.

i « Horum ego vlrtules plerasque arbitror simlles : con* « sillutn. ordinem ; divldcndi, preparandi. probandi ra- « tlonem; omma dcntque quoi sont lovenUonls. a (Qci.vt. Ilb. 10, cap. 1.)

sion , la manière de préparer les esprits, de prouver ; en un mot , tout ce qui est de l’invention. »

« Quant au style • , il y a quelque différence. L'un est plus précis, l'autre plus abondant. L’un serre de plus près son adversaire ; l'autre, pour le combattre, se donne plus de champ. L'un songe toujours à le percer, pour ainsi dire, par la vivacité de son style; l’autre souvent l’accable aussi par le poids du discours. Il n’y a rien à retrancher h l’un, rien A ajouter à l’autre. On voit en Démo-thene plus de soin et d’étude , en Cicéron plus de naturel et de génie.

« Pour ce qui est de la manière de railler et d’exciter la commisération * . deux choses infiniment puissantes, Cicéron l’emporte sans contredit.

> Mais il lui cède d’un autre côté', en ce que Dèmosthènc a été avant lui , et que l’orateur romain , tout grand qu’il est , doit une partie de son mérite A l’Alhénien : rnr il me parait que Cicéron , ayant tourné toutes ses pensées vers les Grecs pour se former sur leur modèle, a composé son caractère de la force de Démosthène, de l’abondance de Platon, et de la douceur d’Isocrate. Et non-seulement il a exlrait par son application ce qu’il y avait de meilleur dans ees grands originaux; mais la plupart de ces mêmes perfections, ou, pour mieux dire , toutes, il les a comme enfantées de lui-méme par l’heureuse fécondité de son divin génie. Car, pour me servir d’une

* « In eloqucnrlo est aliqua dirersitas. Densior illc, « blc coplosior. Illc coocludit aslrictiùs , hic laliùs pu- « gnat. Ille acumlnc semper, blc freqncnter et pondéré. « 1111 nihil detrahi polest, huic nibil adjicl. Cure plus in « illo. in hoc nnlur.T. »

* « Sallbus cerlé et commiseratione (qui duo pturimùm « aff-ctus valent) vincimus. »

* « Cedendum verô in hoc quidem , quod et ille prlor « Fuit, et ex magnà parle Ciceronem, quanlus est, fecit. « Nam mibl videlur Marcus Tullius, quum se tolum ad

* imltationcm Græcorum contulisset, elfinxisse vlm De- « moslhcnis, copiant Platonis, jucundilatem IsocratI». « Nec verô quod In quoque optimum fuit sludio conse- « cutus est tantùm, sed plmimas vel poilus omnes ex se a Ipso virtute* extulit immortalls ingenli bcaiissimi

* ubcrlate. Non enim plu? las fut ail Plndarus) aquas col- « ligit . sed vivo gurgile exundat, dono quodam Provi- « dentic genitos, In quo lolas vires suas clwquentia ex- « perirelur. »

«pression de Pindare . il ne ramnsse pas les eaui du ciel pour remédier à sa sécheresse iinlurelle; mais il trouve dans son propre fonds une sourre d’eau vive qui coule sans cesse à gros bouillons : et vous diriez que les dieux l'ont accordé n In terre, afin que l’éloquence fil l’essai de toutes ses forces en la personne de ce grand homme.

« Qui est-ce en effet 1 * * * qui peut inslruire avec plus d'exactitude, et toucher avec plus de véhémence? Et quel orateur a jamais eu plus de charmes? jusque-là que ce qu’il vous arrache , vous croyez le lui accorder , et que les juges , emportés par sa violence comme par un torrent , s’imaginent suivre leur mouvement piopre quand ils sont entraînés. D’ail leurs il parle avec tant de raison et de poids, que vous avez honte d'être de sentiment contraire. Ce n’est pas le zélé d’un avocat que vous trouverez en lui, mais la foi d’un témoin et d’un juge. El toutes ces choses , dont une seule coûterait des pcii.es inGnies à un autre, coulent en lui naturellement et comme d’ellesniémes : en sorte que sa manière d’écrire, si belle et si inimitable , a néanmoins un air si aisé et si naturel , qu'il semble qu'elle liait rien coûté à cet heureux génie.

« C’est pourquoi ce n’est pas sans fondement que les gens de son temps ont dit qu'il exerçait une espèce d'empire au barreau 5 : comme c'est avec justice que ceux qui sont venus depuis l’ont tellement estimé , que le nom de Cicéron est moins aujourd’hui le nom d’un homme que celui de l’éloquence même. Ayons donc les yeux continuellement

1 m N.im quia itoccre dl igrnl uv. movivrc vrhrRientiûv

u potvstt Cui unis uuqu.nn jucundnas v finit ! ut ipu

” Ilia qu« eilorquel, impelrtirr euai ireitas : et quuni

fl Iranvvtmmi vi lud judicrin ferai, tanicn lits non ropl r vtdtalur, sol wqui. Jam lu omnibus quai dicit unla r aucloriui inrst . ul dlsscmiir pudeal ; nec sdvocall « sludlum. st‘d ieslls aut judicis .îfferal [idem, Quuni inr terlm h art: omrila, qu* vis tingula quisquam imeolisr simdruiA consequi pusscl, fluunt illaborata; el ilia, u quà nihil pulcbriusauililu est, oralio pr» se ter! lamen u (elicissiqiam fadlilatetii. o

* r Quure non irumcnlù ab bominibus u- latis JU.T rer gnaie In judifln dietus est : apud posteras vero id conr scculus. ul iiiccrojim non buminis . sed eloquenne r tioiiien babealur. llunp Ighur spcctemusi hoc proposlo tum ftobis ait cicmplwa. Ille se profecisse sciai, cui r Citera valdè ptaccbil. »

sur lui ï qu’il soit notre modèle ; et tenonsnous sûrs d'avoir beaucoup profité, quand nous aurons pris de l’amour el du goût pour Cicéron, c

Quinlilien n’ose décider entre ces deux grands orateurs , quoique pourtant il semble laisser entrevoir quelque prédilection et un penchant secret pour Cicéron.

Le P. Rapin , dans la comparaison qu'il en n faite, garde la même retenue. Il faudrait copier tout son traité , si je voulais ici rapporter tout ce qu'il dit de beau sur ce sujet. Quelques courts extraits suffiront pour faire connaître la différence qu’il trouve entre ces deux orateurs.

« Outre cette solidité (dit-il en parlant de Cicéron) , qui renfermait tant de sens et de prudence, il avait un certain agrément, et comme une fleur d’esprit qui lui donnait l'art d'embellir tout ce qu'il disait; el il ne passait rien par l’imagination de cet orateur, à quoi il ne donnât le tour le plus beau et les couleurs les plus agréables du’ monde. Tout ce qu’il traitait, jusqu'aux matières les plus sombres de In dialectique, tout ce que la physique a de plus sec, ce que la jurisprudence a de plus épineux, el ce qu’il y avait de plus embarrassé dans les affaires; tout cela, dis- je, prenait en son discours cet enjouement d’esprit et toutes ces grâces qui lui étaient si naturelles : car il faut avouer que jamais personne n’a eu le talent de parler si judicieusement ni si agréablement de toutes choses. »

n Démosthène , dit- il ailleurs, découvre dans chaque raison qui se présente à son esprit tout cc qu’il y a de réel el de solide, et a l’art de l'exposer dans toute sa force. Cicéron, outre cc solide qui ne lui échappe pas, voit tout cc qu'il y a d'agréable et d'engageant, et il en suit la (race sans s’y mèpiendre.... Ainsi, pour distinguer les caractères de ces deux orateurs par leur véritable différence , il me semble qu’on peut dire que Démostltène, par l’impétuosité de son tempérament, par la force de ses raisonnements , et par la véhémence de sa prononciation , était plus pressant que Cicéron : de même que Cicéron, par ses manières tendres el délicates , par ses

mouvements doux , pénétrants . passionnés , et par toutes ses grâces naturelles , était plus touchant que Démosthène. I.e Grec frappait l’esprit par la force de son expression , et par l'ardeur et la violence de sa déclamation : le Romain allait au coeur par de certains charmes et de certains agréments imperceptibles qui lui étaient naturels . et auxquels il avait joint tout l’artifice dont l’éloquence peut être capable. L’un éblouissait l’esprit par l'éclat de ses lumières , et jetait le trouble dans l’àme, qui n'était gagnée que par l'entendement ; et le génie insinuant de l’autre pénétrait par des douceurs et des complaisances jusque dans le fond du cœur. Il avait l’art d’entrer dans les intérêts, dans les inclinations , dans les passions et dans les sentiments de tous ceux qui l’écoutaient, a

M. de Fénélon, plus hardi que les deux témoins que je viens de citer, se déclare nettement pour Démosthène. Cependant ce n'est pas un écrivain qu'on puisse soupçonner d'être ennemi des grâces . des fleurs et de l’élégance du discours. Voici comme il s'en explique dans sa Lettre sur l’Éloquence :

« Je ne crains pas de dire qnc Démosthène me paraît supérieur â Cicéron. Je proteste qne personne n’admire Cicéron plus que je fais. Il embellit tout ce qu’il touche. Il fait honneur à la parole. Il fait des mots ce qu'un autre n’en saurait faire. Il a je ne sais combien de sortes d’esprits. Il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l’être , contre Catilina, contre Verrès, contre Antoine; mais on remarque quelque parure dans son discours. L'art y est merveilleux , mais on l’entrevoit. L’orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas, et ne se laisse pas oublier. Démosthèiie parait sortir de soi et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau ; il le fait sans y penser. Il est audessus de l’admiration. Il se sert de la paio e, comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie. C'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer, parce qu’on est saisi. On pense aux choses qu’il dit, et non â ses paroles. On le perd de vue. On n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux

orateurs ; mais j'avoue que je suis moins touché de l'nrt infini et de la magnifique éloquence de Cicéron, que de là rapide simplicité de Démosthène. »

On ne peut rien de plus sensé ni de pins judicieux que ce que dit ici M. de Fénélon; et plus on approfondit son sentiment, plus ou reconnaît qu’il est fondé dans le bon sens , dans la droite raison , et dans tes règles les plus exactes de la bonne rhétorique. Mais, pour préférer les harangues de Démosthène à celles de Cicéron , il me semble qu’il faudrait presque avoir autant de solidité , de force et d’élévalion d’esprit , qu'il en a fallu à Démosthène pour les composer. Soit ancienne prévention pour un auteur que nous avons dans les mains dès notre plus tendre enfance, soit habitude et accoutumance è un style qui est plus dans nos manières et plus & notre portée, nous ne pouvons gagner sur nous de préférer la sévère auslérilé de Démosthène à l’insinuante douceur de Cicéron: et lions aimons mieux suivre notre penchant et notre goût pour un écrivain en quelque sorte ami cl familier, que de nous déclarer, sur la bonne foi d’autrui, je dirai presque pour un inconnu cl pour un étranger.

Cicéron connai-sait bien tout le prix de l’éloquence de Démoslbène ; il en sentait bien toute U force et toute la beauté. Mais, persuadé que l’orateur, sans s’écarter des bonnes règles , peut jusqu'à un certain point former son style sur le goût de ceux qui l'écoutent (on comprend assez que je ne parle pas ici d’un goût dépravé et corrompu) , il ne crut pas que son siècle fût susceptible d’une si rigide exactitude', cl il jugea â propos d'accorder quelque chose aux oreilles et â la délicatesse de ses auditeurs , qui demandaient dans les discours plus d’élégance et plus de grâce. Ainsi , quoiqu’il ne perdit jamais de

• «r Quapiopier nr illis quldem nimiùm repugno, qui a ilandum puiaul nonnihil esse temporihas nique auri- « bus nlltdius altquid atque afleclalius pusluiapitlius... « Atque id Iccissc M. Tullium video, ut, quum omnia « ulilitaii . lum parlrm qnatudani deleclailont daret : « quum et tpnam se rem agere dteerel ( âge bat autem « maxime^ lltlgaiorls. Nam hoc ipso prodernt, quèd pla- « celai » (Quint, lib. 1*2, cap. 10.)

vue l’utilité de la cauie qu'il plaidait , il donnait pourtant quelque choie à l'agrément : et en cela même il prétendait bien travailler pour l'intérêt de sa patrie ; et il y travaillait en effet, puisqu'un des plus sûrs moyens de persuader est de plaire.

Le conseil donc le plus sage que l’on puisse donner aux jeunes gens qui se destinent nu barreau, est de prendre pour modèle du style qu'ils y doivent suivre le fond solide de Démosthène, orné et embelli par les grâces de Cicéron; auxquelles', si nous en croyons Quintilien , il n'y a rien 6 ajouter, si ce n'est peut-être, dit-il, de faire entrer un peu plus de pensées dans le discours. Il parle sans doute de celles qui étoient fort en usage alors, et par lesquelles, comme par un trait vif et éclatant, on terminait presque toutes les périodes. Cicéron en hasarde quelquefois, mais rarement ; et il fut le premier* chez les Romains qui leur donna du cours. On sent bien que ce que dit ici Quintilien n'est qu'une permission et une condescendance que semble lui arracher malgré lui le mauvais goût de son siècle, où \ comme le remarque l’auteur du dialogue sur les Orateurs , l'auditeur se croyait comme en droit d'eiiger un style orné et fleuri , et où le juge , s’il n’était invité et en quelque sorte corrompu par l’amorce du plaisir, et par le brillant des pensées et des descriptions, ne daignait pas même écouler l’avocat.

« Mais *, ajoute Quintilien , qu’on ne prê- « tende pas abuser de ma complaisance, ni la « pousser plus loin. J'accorde ou siècle où

> i Ad cujus voluputex nlbil equldrra, quoi! addi pox- « lit, Invente, niai ui sensu* nos quldem dlcxmui plu-

• res. »(Qoist. tlb. <2, cip. 10.)

* k Cicero prfmus excoluit oralionem... locosquc lælta- « res aUentavtt, et quasdam semeniias Invente a (Dial, de Oral. n. 22.)

* « Andltor assuevlt jam exigere tasllllam et pulchrilu- « dinem orationts... Judex ipse, niât... ant cotore senten- « ttarum, oui nllore et enltn deseriptlonum tovitatus et « eorruptnx est, arersatur dicentem. » (Ibid. n. 20.)

* « Sed me hacicnù* cedentem nrmo Insequalur ultra.

• Dn temporl. ne crasso loga six , non serlca; ne'Joton- « sum capul. non In gradus atque annulos tolum com-

• ptum ; quuni in co qui se non ad luxuriant ac tibtdt- « nem referai , codent specioalora qttoque Slot, que a bonasUora. a (Qmax. tlb. 12, cap. 10.)

«MX*

« nous sommes que la robe dont on se sert e ne soit pas d'une étoffe grossière, mais non « pas quelle soit de soie ; que les cheveux « soient proprement faits et bien entrete- « nus, mais non frisés par étages et par « boucles : la parure la plus honnête étant a aussi la plus belle , quand on ne porte pas a le désir de plaire jusqu'au dérèglement cl a à l'excès, a

g V. De ce qui a fait dégénérer l’éloquence à Athcocx et à Borne.

Ce fut pour ne s'être pas tenue dans de justes bornes et dans une sage sobriété d’ornements que l'éloquence dégénéra et â Athènes et à Rome.

A Athènes , on peut dire que le beau siècle de l'éloquence fut celui de Démosthènes , où parut tout à la fois cette foule d'excellents orateurs', dont le caractère commun fut une beauté naturelle et sans fard. Ils n’avaient pas tous le même génie ni le même style; mais ils étaient tous réunis dans le même goût du vrai et du simple , et ce goût dura toujours tant qu’on s’attacha à les imiter. Mais après leur mort le souvenir s'en étanl peu à peu obscurci , et enfin entièrement effacé, un nouveau genre d'éloquence plus douce et plus relâchée prit la place de l'ancienne.

Démétrius le Phalèrien, qui avait pu voir et entendre Démosthène, suivit une autre route que lui. Il donna entièrement dans le genre orné et fleuri. Il crut devoir égayer l'éloquence , et la tirer de cet air sombre et austère qui, selon lui, la rendait trop sérieuse. Il y jeta beaucoup plus de pensées; il y répandit des fleurs; et, pour me servir d'une ex-

■ « lire cm cffudlt bine eoplxm : et, ot oplnlo me» a fert, succus llle ei MDguis Incorraplui usque ad hanc « atalem oralorum fait, in qui naturalis inessel, dod fu- « catus nilor. » (Oc. in Bruto, n 30.)

• Demosthenes, Hyperides, Lycurgus, Æschlnes, Dits narchus. aliique compares, etii inter se pares non foe- « runt, lamen santomnes in eodem reritatis imitandas « goncre versaii. Quorum quarodiù mansit imllalio, tam- « diù genus illad dicendi Hadlatnque viilt. Posteaquam, « e&linctis bis, omnls coram memoria senstm obsearata « est et evanail, alla quedam dicendi molliora ac remis- « siora généra viguerunl. > (Idem , de Ont. lib 2 » a n. 91, 96.)

pression de Quintilien , au lieu de ce vêtement majestueux . mais modeste , qu'elle avait eu sous Dèmosthéne, il lui donna une robe toute brillante et bigarrée de diverses couleurs 1 * , peu séante à la vérité pour la poussière du barreau , mais plus capable d’attirer les yeux et d'éblouir.

Aussi * , comme Cicéron le remarque, plus propre pour des actions de pompe et de cérémonie que pour les combats du barreau, il préférait la douceur à la force, songeait plus à charmer les esprits qu’à les vaincre , se contentait d'y laisser le souvenir agréable d'un discours coulant et harmonieux , sans vouloir, comme Périclés, y laisser aussi des aiguillons perçants, mêlés avec les attraits du plaisir.

Il ne parait pas 3 * *, par le portrait que le même Cicéron en fait dans un autre endroit, et par le jugement qu'il en porte, qu’il y eût encore rien dans son style d’outré et d’excessif; puisqu'il dit qu’on aurait pu l’estimer et l’approuver 1 , si on ne l'avait pas comparé avec la force et la majesté du style nuble et sublime 3. Cependant il fut le premier qui Ht dégénérer l'éloquence 6; cl peut-être que les déclamations, dont l'usage fut introduit de son temps dans les écoles, si lui-même n’en fut pas l’inventeur, contribuèrent beaucoup à cette funeste décadence , comme il est certain qu’elles le firent aussi dans la suite chez les Romains.

1 « Memlncrimui yersicolorem illam, qui Demrulus « Pbalereus dlcebatar uct. testent non brnc ad forensem « puiverem facere. » Ql'istii. tib. 10, cap. I.)

1 « Phalerouf lucccssit et» icnihut adolescent ; erudl- « lissimus llle quittera borum omniutn , aed non tam « arrut» tnstitulua quant palcalrS. lloque delectabal ma- « s1* Athénien»», quant inDaramabat. Proceaaeiat entra « in soient et puiverem, non ut é militari taberoaculo. « sed ut é Tbeopbrtsti, doctissimi bontinis. umbrarutil- « Hk primus intteslt oratkaem, et eam inollcrn tenerame que reddidil : et su.it Ls. steut fuit, videri nialuit, quant « gratis, sed suevitaie rS qui peifunderet aniraos, non « qui pe rfr ingeret ; et tantum ut memorlam eoneinnitalls « sua; non (quemsdroodùm de Pericle scripsil Eupnlis) a eum deieetalione aculeos etiara reliaqueret in anlmis « eorum à qutbusessel auditas. atCic. la Brut. a 37,38.)

> Oral. n. 91, M

1 « El nisi corom crit comparants llle fortior. per se « hic. quem dico, probabilur. a Cic. Oral. a. 95 )

» Quint. I. S, cap. 4.

* e Primui InclinliK cloquai liant dicilur. • (Qouit. Ub. 10, cap. 1.)

Mais les choses n’en demeurèrent pas dans cet état. Quand l’éloquence, sortie du Pirée ', eut commencé à respirer un autre air que celui d'Alhènes, elle perdit bientôt cette santé et cet embonpoint quelle y avait toujours conservé; et, gâtée par les manières étrangères, elle désapprit en quelque sorte à parler, et devint entièrement méconnaissable. C'est ainsi que, pur degrés, du beau et du parfait elle tomba dans le médiocre , et que du médiocre elle se précipita bientôt dans toutes sortes d’excès et de défauts.

J’ai déjà fait observer ailleurs, en parlant de Sénèque , que l'éloquence latine a eu le même sort.

Les mêmes raisons nous doivent peut-être faire craindre pour nous le même malheur; d’aulant plus que ce changement ne s'est introduit chei l’un et l’autre peuple que par le désir excessif qu’on a eu d’ajouter à l’éloquence plus d'ornement et de parure. Car je ne sais par quelle fatalité il est toujours arrivé que le bon goût, dès qu'il est parvenu à un certain point de maturité et de perfection, a presque aussitôt dégénéré, ët par des déclins imperceptibles , mais quelquefois assez prompts, est descendu du plus haut comble au plus bas degré, J’ezcepte pourtant la poésie grecque, qui depuis Homère jusqu'à Théocrile et ses contemporains, c’est-à-dire pendant six ou sept siècles , a toujours conservé en tout genre la même pureté et la mémo élégance.

Nous pouvons dire . pour la gloire de la nation, que , depuis près d’un siècle, le goût, par rapport aux belles-lettres, a été exquis parmi nous, et qu'il l’est encore. Mais il est remarquable que ces illustres écrivains qui ont fait tant d'honneur à la France, et dont chacun en son genre peut être considéré comme original, se sont tous fait un devoir de regarder les anciens comme leurs maîtres, et que les ouvrages qui ont en le plus de réputation parmi nous, et qui, selon tou-

* « Ut seroel i Piriro cloquent la rvfcta eut. omnes pe- « ragravil tabulas, atque ita peregrlnata loià Aaiâ eu « ut se «ternis oblinerei moribus : omnemque Illam sa? « lubritatem Allie» diction!» cl quasi sanitalrm perdes « rel, ac loqui peoè dcdisceret. (Cic. In BriUo, o.5i.)

les les apparences , passeront jusqu'à la postérité la plus reculée, sont lous marqués au coin de la bonne antiquité. Ce doit donc être là aussi notre régie, et nous devons craindre de nous écarler de la perfection à mesure que nous nous écarlerons du goût des anciens.

Pour revenir à mon sujet et finir cet article , le modèle le plus sûr que les jeunes gens destinés au bnrreau puissent se proposer, est, comme je l'ai déjà dit, le style de Démoslhène, adouci et orné par celui de Cicéron; en sorte que les grâces du dernier tempèrent l’austérité de l’autre, et que la précision et la vivacité de Démosthéne 1 corrigent la trop grande abondance et la manière d’écrire peutêtre un peu trop lâche qu'on a reprochée à Cicéron.

Une éloquence plus ornée, telle, par exemple, qu’est celle de M. Fléchier, ne convient point pour des plaidoyers. Je ne lis jamais le portrait que fait Cicéron d’un orateur de son temps, nommé Callidius, sans y reconnaître presque en tout les principaux caractères de M. Fléchier; et la réflciion qu’il y ajnule me paraît convenir extrêmement à la matière que je traite®. « Ce n’est point, dit-il, un orn- « leur du commun , mais d’un mérite rare et « singulier. Ses pensées sont nobles et cx- « quises, et il sait les revêtir d’expressions <i fines et délicates. Il fait du discours tout « ce qu’il lui plaît; il sait lui donner telle « forme qu’il veut; jamais orateur n’en fut « plus maitre que lui , et ne le mania avec « tant d’art. Rien de plus pur, rien de plus « coulant que son langage. Chaque mot est o en son lieu , et comme irtistement enchâssé

1 Dialog. de Oral. n. 18

* « Scd de M. Callldlo di camus aliquid, qui non fuit a orator unus é niulli# ; poliùs inlrr multos propè sin- « gularl* fuit : ils recondila* riquisllnsqiic serilrniiu* « mollis et prlluceos vesüebnl n ratio Nihil mm tenerum « quant illius rompre hensio verborum : nihil 1.101 fleii- « bile : nihil quoi! magis ipslus arbilrio flngcniur. ut « nullius oratori* squé in poterie fuerii. Qu* primum « ita pura erat. ut nihil liquidius : lia libéré fluebai, ul « nusquam adh*rescerel. N'ullum niai loco po»iium, et « tanquam in veimiculaio cmblemaie , ut ail Lucllius, « itrucium ve rhum videre». Nec verô ullum aul durum, n aut insolens, aul humile. aul lit ton si us dueium Ac u non propria verba rerum, srd plcraque tralala : aie « tamen ut ea non irruisse in alieiiutn locum, sed tmiui- « gràsse in suum dice res. Nec vero harc soluta, occ dif-

« où il doit. Il n’en admet point de dur, d’i- 0 nusité, de bas, ou qui puisse déranger le a discours. La métaphore cher lui est frê- « quente, mais si naturelle, qu’elle parait < n’avoir point usurpé la place d’un autre « mol . mais être entrée dans la sienne. Tout « cela est accompagné d’un nombre, d’une « cadence, qnia une merveilleuse variété, et « 11e montre aucune affectation. Les plus bel- « les figures y sont employées à propos et y « jettent on grand éclat. L'ordre et le plan de « l’ouvrage sont pleins d’art et de justesse; « et partout régne un style doux , Iranquille, « et d’un goût exquis. En un mol, si l’élo- <c qtience consistait dans l’agrément, il n’y <• aurait rien au-dessus de cet oraleur. Des a trois parties qui In composent , il a les deux «r premières dans un souverain degré, je veux a dire celles qui tendent à instruire et à plaire; « mais la troisième, qui est la plus importante, a et qui consiste à loucher et à émouvoir les « esprits, lui manque absolument, a On ne peut certainement ne pas faire un grand cas d’une éloquence de ce genre : mais de quel prix doit-elle paraître en comparaison du grand et du sublime qui fait le caractère de celle de Démosthéne ! Cette dernière ressemble à ces beaux et magnifiques bâtiments couslruits dans le goût de l’ancienne architecture, qui n'admettait que des ornements simples, dont le premier coup d'œil, et encore bien plus le plan, l’économie, et la distribution des parties , ont quelque chose de grand, de noble et de majestueux , qui frappe ei saisit les connaisseurs. L’autre pourrait être comparée à ces maisons bâties dans un goût d’élégance et de délicatesse, où l’art et l’opu-

m flup ntia, scd adstricta nutneris, non aperii nec eodem « modo srmpcr, scd varié dissimulanterquc concluais. « Erant nule 111 et verborum et sententiarum lumina.... « quibus lanquam insiguibus In oruaiu dlsilngucbatur « omnis oratio... Arcedrhal ordo rerum plenu- ariis, to* « lumquc dircmli plandum et sanum genus. Quôd si est n optimum ‘imiter dircre. nihil est quod mrlius hoc « quærenduin putes. Sed, quum a nobis pauto ante dic- « ctum sii, tria vider! esse quæ orator eflicere drhrrel, a ut doceret. ul dcleclaret, uimovcrei: duo summè lea nuit, ut et rem llitistrarel dUsrrendo. et animos corum « qui audirenl drniukeret volupiate : aberat lertta ilia a laus qui permovere; aique încilarel animos, quam plua rimùm pohere daim us. » ( Cic. in Bruto , n. 271 , 276, 976.)

lence ont amassé tout ce qu'il y a de plus brillant et de plus riche, où l'or et le marbre se montrent de toutes parts . et où les yeui ne sauraient tomber sur aucun endroit qui ne leur présente quelque chose de rare et d’eiquis.

Il est un troisième genre d'éloquence, encore inférieur, ce me semble, au second, et qui pourrait insensiblement nous conduire è quelque chose de pis : c’est celui où régnent ces jeux d’esprit, ces pensées brillantes, ces espèces de pointes, qui deviennent assez à la mode. Elles sont soutenues, dans quelquesuns de nos écrivains, par la solidité des choses, par la force du raisonnement, par l’ordre et la suite du discours, et par une beauté de génie qui leur est naturelle. Mais, comme ces dernières qualités sont rares, il est è craindre que leurs imitateurs ne prennent de leur style que ce qu’il y a de moins estimable, comme tirent ceux de Sénèque, qui n’ayant copié que ses défauts, se trouvèrent autant au-dessous de leur modèle que Sénèque lui— même était au-dessous des anciens.

Le barreau a toujours été ennemi de ce style éblouissant et plein d’une afTeclation vicieuse, et il l’est encore aujourd'hui plus que jamais. Les graves discours de ces judicieux magistrats qui , chaque année , en prescrivant aux avocats les règles de la vraie éloquence, leur en tracent en même li mps de parfaits modèles , sont de fortes barrières contre le mauvais goût , et ne conliibuent pas peu è perpétuer dans le barreau celte heureuse tradition de bon goût, aussi bien que de bons sentiments, qui s'y conserve depuis si longtemps.

g VI- Courtes réactions sur la manière de taire des rapports.

Avant que de finir cet article , j’aurais encore à traiter une matière dont plusieurs des jeunes gens qui étudient auront un jour besoin d’être instruits : c’est de. marquer le style dont il convient de se servir en faisant un

1 a Amabant eum magls, quant imilabantur; tanlùm- - que ab lllo dcilocbanl. quantum illr abantiquif dGsccn- I « deral. » (tyuilli. lib. 10, rap. i.)

rapport. Cette partie est d’un usage bien plus fréquent, et a beaucoup plus d’étendue que n'en a aujourd'hui l’éloquence du barreau , puisqu’elle embrasse tous les emplois de la robe, et qu'elle a lieu dans toutes les cours souveraines ou subalternes, dans loules les compagnies, dans tous les bureaux et toutes les commissions. Le succès de res sortes d’actions attire autant de gloire qu'aucnn plaidoyer, et il est d'un aussi grand secours pour la défense de la justice et de l'innocence. Je ne puis traiter ici celte matière que très-légèrement , cl je rte ferai qu’en indiquer les principes sans les approfondir.

Je sais que chaque compagnie, chaque juridiction a ses usages particuliers pour la manière de rapporter le procès: mais le fond est le même pour toutes, et le style qu'on y emploie doit partout être le même. Il y a une sorte d'éloquence propre à ce genre de discours , qui consiste, si je ne me trompe, à parler avec clarté et avec élégance.

Le but que sé propose un rapporteur est d’instruire les juges ses confrère* de l'affaire sur laquelle ils ont à prononcer avec lui. Il est chargé au nom de tous d'en faire l'examen. Il devient dans celte occasion , pour ainsi dire, l'œil de la compagnie. Il lui prèle et lui communique scs lumières et ses connaissances. Or, pour le faire avec succès , il faut que la distribution méthodique de la matière qu’il entreprend de traiter, et l’ordre qu'il mettra dans les faits et dans les preuves, y répandent une si grande neltelé. que tous puissent sans peine et sans effort entendre l’affaire qu'on leur rapporte. Tout doit contribuer à cette clarté , les pensées, les expressions, les tours , et même la manière de prononcer , qui doit être distincte, tranquille , et sans agitation.

J’ai dit qu’à la netteté il fallait joindre quelque agrément , parce que souvent . pour instruire , il faut plaire. Les juges sont hommes comme les autres; et quoique la vérité et la justice les intéressent par elles- même*, il est bon de les y attacher encore plus fortement pBr quelque attrait et quelque appât. Les affaires. obscures pour l’ordinaire et épineuses, causent de l’ennui et du dégoût, si celui qui i fait le rapport n’a soin de l’assaisonner d’un 1 sel fin cl délicat, qui , sans chercher è parai-

tre, se fasse sentir, et qui, par une certaine pointe ü'agr^ment et de grâce , réveille et pique l'attention des auditeurs.

Les mouvements, qui font ailleurs la plus grande force de l’éloquence , sont ici absolument interdits. Le rapporteur ne parle pas c mime avocat , mais comme juge. En cette qualité il lient quelque chose de la loi , qui , tranquille et paisible, se contente de montrer la règle et le devoir : cl comme il lui est commandé d'étre lui-méme sans passions , il ne lui est pas permis non plus de songer à exciter celles des autres.

Cette manière de s'exprimer , qui n’est soutenue ni par le brillant des pensées et des expressions , ri par la hardiesse des Ggures , ni par le pathétique des mouvements , mais qui a un air aisé , simple , naturel , est la seule qui convienne aux rapports, et elle n'est pas si facile qu’on se l'imagine.

J'appliquerais volontiers à l’éloquence du rapporteur ce que Cicéron dit de celle de Scaurus , laquelle n’était pas propre â la vivacité de la plaidoirie , mais convenait extrêmement à la gravité d’un sénateur, qui avait plus de solidité et de dignité que d’éclat et de pompe , et où l’on remarquait, avec une prudence consommée, un fonds merveilleux de bonne foi , qui eolralnait la créance. Car ici la réputation d'un juge fait partie de son éloquence , et l’idée qu’on a de sa probité donne beaucoup de poids et d'autorité è son discours In Scauri oralione, sapienlis hominis et recti, gravitas sumina et naluralis qucedam inerat auctoritas : non ut causai» soi ut lestimonium dicere pulares, quant pro reo diceret. Hoc dicendi genus ad palrocinia mediocriter aptum videbatur; ad sénatorial n vert) scntentiam, cujus t rat ille princcps , vel maxime : significabal en im non prudentiam lo/ùm, sed,quod maxime rem continebai , fidem.

Ainsi l'on voit que , pour réussir dans les r apports, il faut s'attacher à bien étudier le premier genre d'éloquence, qui est le simple, en bien prendre le caractère et le goût, et s'en proposer les plus parfaits modèles: être trèsréservé et très-sobre è faire usage du second

< Brut d. 111 et 114.

genre , qui est l'orné et le tempéré ; n’en emprunter que quelques traits et quelques agréments avec ufte sage circonspection , dans des occasions rares : mais s'interdire tréssévèrement le troixième style , qui est le sublime.

Ce que l'on pratique au collège, en rhétorique surtout et en philosophie , peut servir beaucoup aux jeunes gens pour les former à la manière de bien faire un rapport. Après qu'on a expliqué une harangue de Cicéron , on les oblige d'en rendre compte , d'en exposer toutes les parties , d'en distinguer les différentes preuves , et d’en marquer le fort ou le faible. De même en philosophie on accoutume les écoliers , après qu'on a vu avec eux quelques traités, comme de Descartes ou du E. Malbranche, h en faire l’analyse; à réduire des raisonnements , souvent fort abstraits et fort étendus, â quelque chose de précis et de net; à mettre les dillicultés et les objections dans tout leur jour , et à y joindre les solutions qu’on en apporte. J’ai vu de jeunes conseillers avouer que de tous les exercices du collège c'était celui qui leur avait été le plus utile , cl dont ils faisaient le plus d'usage en rapportant des procès.

Par quali moyens les jeunes gens peuvent se préparer

è la plaidoirie.

Dèmosthène et Cicéron, étant parvenus a la perfection de l'éloquence, sont fort propres à indiquer aux jeunes gens la route qu'ils doivent tenir pour y arriver aussi. Je vais donc rapporter en abrégé ce que l’histoire nous apprend de leurs premières années , de leur éducation, des différents exercices par lesquels ils se sont préparés è la plaidoirie, et de ce qui a fait leur principal mérite et établi leur réputation. Ainsi ces deux grands orateurs serviront en même temps de modèles et de guides aux jeunes gens. Je ne prétends pas néanmoins qu’ils doivent ou qu'ils puissent les imiter en tout : mais, quand i's ne feraient que les suivre de loin, ils avanceraient beaucoup.

Démoslhcne.

Démosthène * , ayant perdu son père dès l'âge de sept ans, et étant tombé entre les moins de tuteurs intéressés et avares , qui ne songeaient qu’à profiter de son bien , ne fut pas élevé avec autant de soin que le demandait un naturel aussi excellent que le sien; outre que la faiblesse de sa romplexion et la délicatesse de sa santé, jointes à l'excessive tendresse d’une mère qui l’aimait uniquement , ne permettaient pas à ses mattres de le presser beaucoup pour l’élnde.

Leur ayant un jour entendu parler d'une cause célèbre qui devait se plaider, et qui faisait beaucoup de bruit dans la ville, il les pressa vivement de vouloir le mener avec eux au barreau, afin qu'il pût assister à celle fameuse plaidoirie. L’orateur, qui s’appelait CallUlrate, fut écouté avec une grande attention; et ayant eu un succès extraordinaire, il fut reconduit chez lui en cérémonie au milieu d'une foule de citoyens illustres qui s’empressaient â l’cnvi de lui témoigner leur contentement. Le jeune homme fut extraordinairement touché des honneurs qu'il vit rendre â l'orateur, et encore plus du souverain pouvoir qu'a l'éloquence sur les esprits, dont elle dispose en maîtresse absolue. Il en sentit luiméme l’effet; et ne pouvant résister à ses charmes, il s’y livra entièrement dès ce jour, et renonça à toute autre élude cl & tout autre plaisir.

L’école d’Isocrate *, d’où sortirent tant de grands orateurs, était pour lors, à Athènes, la plus renommée. Mais soit que la sordide avarice des tuteurs de Démosthène ne lui permit pas de profite/ des leçons d'un maître qui les faisait paver fort cher soit que l'éloquence douce et paisible d'Isocrate ne fût point dès lors de son goût, il étudia sous Isée ' , dont le caractère était la force et la

1 Plut. In vit. Demoith.

< • I sorrates... rujus à ludo, lanqunm n equo Irojano, • Innumeri principes eiieiant. • (Cic de Oral, lib î, n. #».)

* Ois mines, c'est-à-dire cinq cents livres.

* Sermo

Promptui, et lasso lorrentior...

(Juras.)

véhémence. Il trouva pourtant le moyen d'avoir les préceptes de la rhétorique que le premier enseignait. Platon fut, à proprement parler, celui qui contribua le plus à former Démosthène ' ; et il est aisé de reconnaître dans les écrits du disciple le style noble et sublime du maître.

Le premier essai qu'il fit de son éloquence fut contre ses tuteurs, qu’il obligea de lui restituer une partie de son bien. Animé par cet heureux succès, il sc hasarda de parler devant le peuple. Il y réussit tout à fait mal. Il avait une voix faible, la langue embarrassée, et uno fort courte haleine ; cl cependant ses périodes étaient si longues, qu’il était souvent obligé de les interrompre pour respirer. Il fut donc sifllé de tout l'auditoire, et s'en retourna entièrement découragé , et résolu de renoncer pour toujours à un emploi dont il sc croyait incapable, lin de scs auditeurs ,'qni , nu travers de ses défauts, avait aperçu en lui un excellent fonds de génie et une éloquence assez approchante de celle de Périclès , lui fit reprendre courage par les vives remontrâm es qu’il lui fit, et par les salutaires avis qu’d lui donna.

Il parut donc une seconde fois devant le peuple, et n’en fut pas mieux reçu. Comme il s'en retournait la tête baissée et plein de confusion , un des plus excellents acteurs de ce temps, qui était son ami, nommé Salyrus , le rencontra; cl ayant appris de lui-méme la cause de son chagrin, il lui fit entendre que le mal n’était point sans remède, et que tout n'était point si désespéré qu'il le croyait. Il lui demanda seulement de réciter devant lui quelques vers d'Euripide ou de Sophocle; ce qu’il fit sur-le-champ. Salyrus, les ayant répétés après lui, leur donna toute une autre grâce par le ton , le geste et la vivacité avec lesquels il les prononça, en sorte que Dômosthène lui-même les trouva tout différents. Il sentit bien ce qui lui manquait et il s'appliqua à l'acquérir.

Les efforts qu’il fit pour corriger le défaut

i « lllud Jiisjurandcm per c«hïs in Marnlhnoc ac a Saltmlne propugnatorc* reip. uUl mnnifesto dont • pnecep tarera ejui i’Utoneni fulut. » (Qcntm. I. ta, ( cep. 10 )

naturel qu’il avait dans la langue , et pour se perfectionner dans la prononciation, dont son ' ami lui avait fait connaître le prix, paraissent presque incroyables , et font bien voir qu’un ; travail opiniâtre surmonte tout '. 'Il bégayait à un point qu’il ne pouvait exprimer certaines lettres, entre autres celle qui commence le nom de l’art qu’il étudiait : et il avait l’halcine si courte , qu’il ne pouvait suffire A prononcer une période entière sans s'arrêter. Il vint à bout de vaincre tous ces obstacles en mettant dans sa bouche de petits cailloux , et prononçant ainsi plusieurs vers de suite , à haute voix , sans s'interrompre , et cela même en marchant et en montant par des endroits fort roides et fort escarpés : en sorte que dans la suite nulle lettre ne l’arrêta , et que les plus longues périodes n’êpui-aicnt plus son haleine. Il lit plus 9 : .il allait sur les bords de la mer, et, dans le temps que les Ilots étaient le plus violemment agités, il prononçait des harangues pour s’apprivoiser, par le bruit confus des flots, aux émeutes du peuple et aux cris tumultueux des assemblées. Il avait chez lui un grand miroir, qui ’ était son maître pour l'action , et devant le- j quel il déclamait avant que de parler en public. 11 fut bien payé de toutes ses peines, puisque ce fut par ce moyen qu'il porta l’art de déclamer au plus haut degré de perfection où il puisse aller.

Son application à l'étude n'était pas moin-

1 « Orilor Imltoiur Ilium, cul sine dublo somma vis « dicendi concctliuir. Atheniensfm Demosthentm , in « quo tantum Mudium fuisse tantu*que labor dirltur, ul ] « priinùm impedimenta iiatura* diligentii industt iâque j a superaret : qu unique fin b.tlbus essel, ul rjus ip>ius i « ariis, eui Muderel . primant littéral» non possel dia cere , pcrfecil meditanrio ul nemo planiù* eo lorutus ! u putaretur Deindc quum splritus ejus esset angUblior, u tantum contineinlA animà in dicendo est assecutus, j « ul unA coniiiiuailoiie verborum (ld quoil srrlpia ejus « déclarant) bina el confemiones vocis et remissions a conlinerenlur. Qui ellam (ul mrrnori® prodilum est)

« conjeclli in os calculis. summA voce versus multos uno a spiritu pronunliare consuesecbat : neque id comiM'iis a lu loco, sed Inamhulan* ati|uc 8<>*rensu ingredieas ar- * duo » (Cic. de Oral, lib 1. n 260, 2H1.)

* Cf Propler qua* idem ille tanins amator sccreti Den mosthenes. In littore, in quod se rnaiimo r.um sono n fluctua illideret, meditana conaueacebat concionum fre- « mitas non eipavescere. » (Qliktil. lib. 10, cap. 3.) |

dre pour tout le reste. Pour être plus éloigné du bruit el moins sujet aux distractions, ii se fit faire un cabinet souterrain, qui subsistait encore du temps de Plutarque, où il s’enfermait quelquefois des mois entiers , se faisant raser exprès la moitié de la lête pour se mettre hors d'état de sortir. C'êlail là qu’à la lueur d’une petite lampe il composait ces harangues admirables, dont ses envieux disaient qu'elles sentaient l’huile, pour marquer qu’elles étaient travaillées avec trop de soin. On voit bien, répliquait-il, que les vôtres ne vous ont pas coûté tant de peines. Il se levait extrêmement malin ,ct il avait coutume de dire qu’il était bien fâché quand un ouvrier l'avait devancé 1 dans le travail. On peut juger des efforts qu’il fit pour se perfectionner en tout genre , par la peine qu'il prit de copier de sa propre main jusqu'à huit fois l'histoire de Thucydide , pour se rendre son style plus familier.

Cicéron.

Cicéron apporta eu naissant an excellent noturel , el rien ne lui manqua du côté de l'éducation : en quoi il fut plus heureui que Détnoslhène. Son père en prit un soin particulier*, cl n’épargna rien pour cultiver son esprit. Il parait que le célèbre Crassus, dont il parle si souvent dans ses ouvrages , voulut bien lui— même régler le plan de ses éludes, et qu'il lui donna des maîtres capables d’entrer dans ses vues. Ce fut te poète Archias qui jeta dans son esprit encore tendre les premières semences du goût pour la belle littérature comme Cicéron lui-mème nous l’apprend dans l’éloquent discours qu'il fit pour la défense de son maître.

Jamais enfant n’eut plus d'ardeur pour l'é-

1 n Cui non Mint auditæ Demorlhenls sigillé? Qui do- «* letc se «icbat, si (|uaudô opi lirum snlclucanâ viclus a es*et industrie. a Cic. luit Quasi. lib. S, n. SI.)

* De Oral. Hb 2, n. g.

* « Quoad longiasimé potrat mens mta respleere spa- « lium pretenU U'iïipot II. et puerids memoriatn recora dari ultiniam , indè usque repclens. bunc video mibi a prinrlpcm el ad suseipleudani et ad tngrediendam ra- « tlonein burum Mudiurum exsiliisse. a (Cic. pr o Arch, n. 1.)

lu .'c que celui-ci. Il n'y avait alors que des Grecs qui enseignassent la jeunesse ; et ils le faisaient dans leur langue, ce qui est digne de remarque. Plolius fut le premier qui changea cette coutume , et qui lit ses leçons en latin. Il était de Gaule. Son école devint fort célèbre '. On y courut de toutes parts; et ceux qui avaient le plus de goût approuvaient fort sa manière. Cicéron brûlait du désir d'entendre un tel maître : mais ceux qui présidaient à son éducation , et qui réglaient ses études , ne le jugèrent pas à propos. C'est que cette manière d’enseigner, inouïeet inusitée ju-quelà , parut aux magistrats une nouveauté dangereuse; et les censeurs, dont Crassus était l'un, Tirent un décret pour l'interdire, sans en apporter d'autre raison sinon que celle coutume était contraire à l'usage établi par les ancêtres. Crassus , dans le troisième livre de l'orateur, ou plutôt Cicéron sous son nom *, tâche de justifier du mieux qu’il peut ce décret, qui avait fort blessé les personnes sensées; et il laisse entrevoir que ce n’était pas tant la nouvelle méthode en elle-même qui avait été condamnée , que la manière dont les maîtres s'y prenaient. En effet, cette méthode prit enfin le dessus *, et Ton en reconnut l’utilité et les avantages, comme nous l'apprenons de Suétone , qui nous a conservé et la lettre où Cicéron parle de I’Iotius. et le décret des censeurs , aussi bien que l'arrêt du sénat.

Cicéron cependant faisait de grands progrès sous ses maîtres*. Aussi avait-il un génie tel que Platon le désire . avide d'apprendre , propre pour toutes les sciences, et qui embrassait tout. La poésie fut une de scs premières passions , et Ton dit qu'il y réussissait assez. Dès ses premières années , il se dislin—

1 « Equidem memoriâ teneo , pueris nobU priratim « lallné docere ctrplsse Lut-lum Plotium qurmilani : ad « quem quuni fieret coucurjus, quù'l sludiOMüiinu! m quisqueupud puni c&ereerelur, dolrbom mibi idpm non « llrere. Continpbar autem doctUslrnurum hominum sucm toritate , qui exl.tlniab.nl greci. e.erettallonibus ali « mclfà. ingénia po.se » Clc epUt. apud SliKT. de clar it Hhetoribue)

> De Oral. I. 3, n «3-03,

a a PauMIm rl Ipsa ulill* hnnesMque apparuil : mul- « itque ram prc.ldit causé et glorlse appeilmunl. a (Seuioa. Ibid.)

* Plut. In vil. Ctcer.

gua parmi ceux de son âge d'une manière si marquée, que les parents de ceux qui étudiaient avec lui, sur le récit merveilleux qu'on leur faisait du génie extraordinaire de cet enfant, venaient exprès dans les écoles pour en être témoins par eux-mêmes, et s'en retournaient charmés de ce qu’ils avaient vu et entendu. Il fallait que ce rare mérite fût accompagné de beaucoup de modestie, puisque scs compagnons étaient les premiers è le faire valoir, et qu'ils lui rendaient des honneurs qui allèrent jusqu’à exciter la jalou-ie de quelques-uns des parents.

A l’âge de seize ans , qui était le temps où Ton faisait prendre aux jeunes gens la robe virile , les études de Cicéron devinrent plus sérieuses. C'était alors la coutume à Rome qu'à Tàge dont nous parlons, le père, ou lo plus proche parent de celui que Ton destinait à la plaidoirie '.allât le | résenter à quelqu'un des plus célèbres orateurs du temps et le mit sous sa protection. Le jeune homme après cela s’attachait à lui d'une manière particu- 1 ère, allait régulièrement l’entendre quand il plaidait, le i onsultait sur ses études, et ne faisait rien sans prendre ses avis. Accoutumé ainsi de bonne heure à respirer l'air du barreau , qui est la meilleure école pour un jeune avocat, devenu disciple des plus grands maîtres, et formé sur les plus parfaits modèles, il était bientôt en état de les imiter.

Cicéron nous apprend lui-même qu’il suivit celle roule * , et qu’il se rendit l’auditeur assidu de ce qu'il y avait à Rome de plus habile.-avocats. Il dort liait dès lors chaque jour un

< « Ergo apud majore» noslros jurent! itlc. qui foro « et eloqueulix parabalur. imbu lu* jarn domcsticà di- « sciplinâ, re fer tus boni-etis studiis, deducebatur à pa- « tre, vd a ptopmqui* , ad euoi oralurem qui prindpem « lucum in civii.itc tenebat. Ilunc sectan, hune probea qui, bujus omnibus ditiiouibu* intéressé... Atquu lier- « eule sub fjusniodi pra-cepliuiubus juvenis ille de quo « loquimur, oi.ilorum di&cipuius, fort auditor, seciator « judiciorum, crudilus et assuefat tus alienks eiprrimeu- « lia... solu* si. lim et unus cuicumque cause par erat. » ( Uial.de Orat n. 31.?

* a Beliquos fréquenter audiens accrrimo studio tene- « bar, quolidiéque eiscribcns, et .egeos, et oowmeniaru, « oralorh tantum eicrcilalionibus cootenlu* non eram, iCiC. in Brulo, a. 30ô.)

» De Orat. 1. 1, n. 155.

temps considérable à la lecture et à la composition : cl il y a biendc l’apparence que ce qu’il fait dire à Crassus dans ses livres de l’Orateur était ce qu’ii avait lui-même pratiqué daqs sa jeunesse’; savoir, de traduire en latin les plus belles harangues des orateurs grecs, afin de mieux prendre leur style et leur génie.

Il ne se renferma pas dans la seule étude de l’éloquence : celle du droit lui parut une des plus nécessaires, et il y donna une singulière application *. Il apprit aussi à fond la philosophie dans toutes ses parties; et il témoigne 5, en plusieurs endroits de ses ouvrages, que cette étude lui servit infiniment plus pour devenir orateur, que celle de la rhétorique. Il cul pour maîtres en ce genre tout ce qu’il y avait alors de plus savants hommes.

Cicéron ne commença à plaider qu’à l’âge environ de vingt-six ans. Les troubles de la république l’avaient empêché de le faire plus tôt. Ses premiers essais furent des coups de maître !, et ils" ldi acquirent d’abord une réputation qui égala presque celle des plus anciens avocats. Son plaidoyer pour Itoscius d’Amérie, et surtout l’endroit de ce discours qui regarde le supplice des parricides, eut un sucrés extraordinaire, et lui attira de grands applaudissements : d’autant plus que personne n’avait osé se charger de cette affaire, à cause du crédit énorme de Chrysogonus, affranchi du dictateur Sylla, qui était alors tout-puis saut dans la république.

Celte joie si sensible d’une réputation naissante fut troublée par l’inquiétude que lui causa sa santé*. Il élaitd'une complcxion fort

‘ De Oral, lib- 1, n. 155.

* Brui. n. 306.

» U Lgofjieor, me oratorem , *1 modô sim, nul eliam • quicumque sim , non ex rbeiorum officiuis , ted ex « Academiæ spailis cxstilissc. j» (Orat. n.'lSJ.)

> Ibid, n 300 el 309.

6 « Piima causa publica pro Sexto Roicio dicta, tan- « lum comment! miouh babuit, ut non alla esset, qo» a non noslrodigna palrodnio videretur. » [Brut. ». 312.)

« Quantts ilia clamoribus adolescentuii diximus de a suppluïo parricidarum ? » ( Orat . n. 107.)

• « fcrai eo tempore in no bis surnma gracillias etfna flrmiia» corporU; procerum et tenue collum : qui hait bilusetqu* figura non procul abesse puiaior à vite « periculo, ai accedit labor. et laterum magna cootenllo. « Eoquc roagis lioceos, quibus eram carus, commov eb.it, « quôd omota sine rémission e, sine variété te, xi tumrol

délicate. Le travail du barreau, joint à s» manière d’écrire et de prononcer, fort vive et fort véhémente, fit craindre qu'il n’y succombât : et tous ses amis, aussi bien que les médecins, le condamnaient au silence et à la retraile. C’eût été pour lui une espèce de mort, que de renoncer absolument à la douce espérance d'une gloire aussi (laiteuse que celle que lui offrait le barreau. Il crut qu’il suffirait de modérer un peu la véhémence de son style et de sa prononciation , et qu'un voyage pourrait rétablir sa santé. Il partit donc pour l’Asie. Quelques-uns ont cru qu’une raison de politique rendit cette absence nécessaire , pour éviter les suites du ressentiment de Chrysogonus.

Il passa par Athènes, et s'y arrêta plus de six mois '. Plein d'ardeur comme il était pour l’élude, on juge aisément & quoi il employa ce (emps dans une ville qui était encore alors regardée comme le siège el le domicile de la plus fine littérature et de la plus solide philosophie. D'Athènes il alla en Asie*, où il consulta avec soin tout ce qu’il y rencontra d’habiles professeurs d'éloquence. Et non content des précieuses richesses qu’il y avait amassées, il passa à Rhodes pour y entendre le célèbre Molon. Déjà fort renommé parmi les avocats de Rome, il ne rougit point de prendre encore ses leçons et de devenir une seconde fois son disciple. Il n’eut pas lieu de s’en repenlir5. Cet habile maître, le rcma-

« vocis, et loi: us corporis cootentiooe dietbatn Itaque, « quum rne et ami ci et medici hortaronlur, ut causas « agere deslsterem , quodvis poliùs perieolum mihi « adrundum, quant à speratâ dicendi gloria discedendum « putavi. Sed quum censerem remUsione et moderaiione « vocis. et cormnutato généré dicendi, me et perirulum « vitare poste, et temperatiùs dicerc, ea causa mlhi in « Àslam proflclscendl fuit, a (Cic. in Brut. n. 313, 314.)

1 Brui. n. 315.

* Ibid. n. 315 et 316.

> « I* (Molo) dédit operam, ai modo Id consequi poluü, « ut nimls redundantes nos cl superfluenles juveniü a quidam dicendi impuoilate el licentil réprimerai, et « quasi extra ripas dimuentea coercerel. » (Oie. iu Brut. n. 316.)

o M. Tullius, quum jam claruin meruisset Inter pa- « tronos qui tùm erani uoroen... Appoüonio Molonl, « quem Roma* quoque audierat, Rhodi se rnrsùs for- « mandum ac Yelut recoquendum dédit. » (Qiuit. 1. 12» cap. 6.)

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niant de nouveau, pour ainsi dire, réforma dans son style ce qui y restait de vieieux, et vint à bout d'en retrancher cette abondance et cette superfluité eicessive, qui, semblable 6 un fleuve qui se déborde, ne connaissait ni borne ni mesure.

Après deux années d’absence1, Cicéron revint à Rome, non-seulement plus formé qu’auparavant, mais presque entièrement changé, Il avait pris un Ion de voix plus doux : son style était devenu plus châtié et moins étendu; son corps même s’était fortifié. Il y trouva deux orateurs 1 , qui s’y étaient fait une grande réputation, et qu’il aurait fort désiré d’égaler : savoir Colla, et Horlensius; mais le dernier surtout, qui était 6 peu prés de son âge, et dont la manière d’écrire avait plus de rapport â la sienne. Ce n’est pas une curiosité inutile aux jeunes gens qui se destinent au barreau, de voir ces deux grands orateurs en venir aux prises comme deux athlètes, et pousssés par une noble émulation, se disputer l’un a l’autre la victoire pendant un grand nombre d’années. Je rapporterai ici une partie de ce que Cicéron en dit.

Rien de ce qui fait les grands 1 * orateurs ne manquait â Horlensius, ni du côté de la nature, ni du côté de l’étude. Il avait un génie vif, une ardeur inconcevable pour le travail, une assez grande éteudue de science , une mémoire prodigieuse, et une manière de prononcer si accomplie, que les plus fameux acteurs du temps allaient exprès l'entendre pour se former par son exemple au geste et à la déclamation. Il brilla donc extrêmement dons le barreau, et s’y fit un grand nom.

1 a iu rerepi me biennio poil, non moilô exerritalior,

« >ed propé muuiui. Nam et contentlo nimia vocts re- « rident, et quasi deferbuerat orotio, lalcrihusqur rires » et corporis tnriliocrll habitua .tcrtaaeral. » (Cm. In Brut, n, 316.

* a Duolùm cirellebent oratorca, qui me imitanili cuit pidalr incitèrent. Colla et Horlenaina... Cum llorten- * sio mibi magie arbitrebar rem eaae; qudd et dlrrndi « ardore eratn proplor, et ætaïc eonjunclior. » ( Ibid, n 317.)

* a Nlhtl isti, neqoe-è nature, neqne â dortrinA de- « rtilt .. Eral Ingenio peracri, et rludio flagrant!, el doem trini eiimiA et memoriA eingqjarl. a (De Oral. Ilh. S, n. -Z», 230.

TRMTti UPS ET.

Mais après son consulat1, n’ayanl plus rien qui piquât son ombilion , et désirant mener une »ie, comme il le pensait, plus heureuse, ou au moins plus douce, dans l’abondance des grands biens qu’il avail amassés, Il commença à se négliger, et il diminua beaucoup de celle ardeur qu’il avail toujours eue pour le travail dès sa plus tendre jeunesse. La première, la seconde, la troisième année, apportèrent dans sa manière de plaider quelque changement, mais presque encore imperceptible, et dont les seulsconnaisseurs pouvaient s'apercevoir : comme il arrive à des lablenux dont le vif éclat diminue cl s'amorljl insensiblement. Ce déchet alla toujours en augmentant â mesure qu’il avançait en âge; et, son feu et sa vivacité l'abandonnant, il devenait tous les jours ds plus en plus méconnaissable.

Cicéron cependant5, redoublant ses ellorls, avançait à grands pas, et tâchait d’atteindre, cl même, s’il se pouvait, de devancer son rival dans celte noble carrière de la gloire, où il esl permis aux avocats de disputer In palme ù leurs meilleurs amis. Un nouveau genre d’éloquence, également plein d'agrément et de force, qu’il iolroiiui'it dans le barreau, attirail sur lui les yeux, cl le rendait l'objet de l'admiration publique. Il en fait lui-méme un excellent portrait, mais d’une manière One et délicate, en marquant ce qui manquait aux autres, et laissant par In cnlrctoir ce qu’on admirait en lui. Je rapporterai l’endroit entier, parce que les jeunes gens y pourront

1 « Port ronoitalum... Minimum tllud suum atudium » rendait, quo a pur: O ruerai ineenaua : atque in am- « niuni rerum abundamiA voluit bealiùs, ut ipae putabat. « remlasiù* ceriê vivero. l’rimus, el sccuudua innus. et « lcriius taulum quasi de ptciurac velerts colore detraxea rat, quantum non quhis unus ex populo, sed exlstf- « mator dodus et intelligent posset rogoosrere. Longiùa .« aulem procèdent, et in ccteris cloquenll» parlibus,

« liim imminiè in cclerilaie el coniinuaiione vrrborum « ndhæiescens, sui dissimilior vldcbatur fieri quoiidiè- » [Brut, n 320.)

1 a Nos aulem non dcsUtebamui , quura omni genere • excrciiaiionis. lum maxime stylo, nostrum iilud quod « erat augere. quantumeumquf* eraU . Nam quum propler « assiduilatem in causis'ei induxtriam, lum propler ex- « quisiiliis el mioiinè vulgare orationls genus, anime* o horriinum ad me direndi novilale converieram. n (Ibid. h.321 )

si

voir toutes les parties qui forment un grand orateur.

« Il n’y avait alors personne', dit-il, qui « eût fait une élude particulière des belles- « lettres, sans lesquelles il n'y a point de paro faite éloquence : personne qui eût étudié « à fond la philosophie , qui seule enseigne « en môme temps il bien vivre et à bien par- « 1er : personne qui eût appris le droit civil,

« connaissance absolument nécessaire à l’o- « râleur pour le mettre en état de bien plni—

« der les causes particulières , et de juger « sainement des affaires : personne qui poso sériât bien l’histoire romaine, ni qui sût o en faire usage dans scs plaidoyers : péril sonne qui, après avoir pressé vivement son « adversaire par la force et la subtilité des « arguments, put égayer l’esprit des juges « et comme les dérider par des railleries place nées à propos : personne qui connût l’art « de tirer une affaire des circonstances parti ticulières de la cause à une question com- « muncet générale : personne qui, par de « sages digressions, pût quelquefois sortir de « son sujet pour jeter de l’agrément dans sa o plaidoirie : personne enfin qui sût porter « tes jugés tantôt à la colère, tantôt à la com- « passion, et leur inspirer tels sentiments < qu’il lui plairait, en quoi pourtant consiste « le principal mérite de l'orateur, a

Le grand succès de Cicéron * réveilla Hor-

1 « Nihil de me dlcam ; dlcam de cæterl* , quorum « nemo erat qui vidcrelur exquislliiis quàm vulgus ho- « rninum sludulsse iilieris, quitus fons pcrfect* eloquen* u lis contioetur : nemo , qui ptiilosophiam coiupleius « es sel, malrem omnium benè, fociorum benèque dirioa rum: nemo, qui jus civile riidiclssrl, rem ad pn volas « causas, et ad oraloris prudenli.im , maximè neressa- « riam : nemo, qui memoriam rerum romanarum tene- « rel, ex qué, si quandô opus cssel ab inferis locuplc- « tissimos lestes excilaret : nemo, qui brevkler argulèque « incluso adversario, laxarel judicum anlmos, aiquc à « aeverilaie paulisper ad hilarilalem risumque traduce- « ret : nemo, qui dilatare possel, alquc à propriA ac de- « finitâ disputai looe homlnis ac lemporis ad comniu- « nem quirstionem univers! generis orationem traduce- « ret : nemo, qui delectandi graliA digrrdi parumper à « causé; nemo. qui ad iracundiam magnoperé judlccm, c nemo, qui ad flelum posset addurere ; nemo, qui ani- « mumeju* (quod unura estoraioriâ maxime proprium), « quocumque res poslulAret. impelieret. » (Brut, n.322.)

* 1 laque, quum jaro penè evanuissel Hortensias, et ego

lensiusde son assoupissement, surtoutqnand il le vit arrivé au consulat; craignant sans doute que celui qui l’avait égalé par les dignités, ne le surpassât par le mérite. Ils plaidèrent encore ensemble pendant douze ans, vivant dans nnc grande union, pleins d’estime l’un pour l’autre, et chacun mettant son collègue beaucoup au-dessus de lui— même. Mais le public donna sans balancer la préférence à Cicéron.

Celui-ci nous apprend ‘ pourquoi Iforlensius fui plus goûté dans sa jeunesse que dans un âge plus avancé. Il avait donné dans uo genre d’éloquence ornée et fleurie, ou régnait une heureuse richesse d'ciprcssions , une grande beauté et délicatesse de pensées, souvent néanmoins plus brillantes que solides ; une eiarlitude, une justesse, une élégance de composition , non communes. Ses discours, travaillés ainsi avec un soin et un art infini, et soutenus par un beau son de voiz . un geste très-agréable, et une déclamation parfaite, plurent extrêmement dans un jeune homme, et enlevèrent d’abord tous les suffrages Mais dans la suite, comme le poids des charges par où ii avait passé, et la matu-

a consul foetus essern, revocarc se ad Jnduslriara cœpiL: « ne, quum pires honore essemus, aliquà re superior v j- « derer. Sic duodecira post meurn coosulatum annosln a maxirois causis, quum ego mihi ilium, slbi me (Ile ante* # ferrel, conjunetissiroè versatl sumui. » ‘Brut, n 3*23., 1 « Si quærimus cur adolescent mégis florueril «U* « ccndo. quàm senior II or te nsi us, causas reperiemus ve- « rlssimas duas. Primùrn, quodgenus crat oralionisasia- « tlcum adolescent!» maglsconcessnm. quàm senecluli... a i laque llortensius hoc genere florena . claraorea faeie- « bat adolescens.. lEral in verborum splendore élégant, a composilionr aplus, facullale copiosus... vox caoora et h suavis : motus etgestus eliam plus arlis habebat qoâm « erat oratori salis.) ilabebat illud sludium crelrtarum « vvnustai unique sentontiarnm : in quibus erani qu*- « dam magis venuslx dulcesque senlenlue, quàm aut ne- « cessariæ, aul interdiiin utiles Et erat orallo quum lo- « dilata cl vibrans, lum eliam accurata et pobla... EUl « genus illud dicendi auciorilalis habebal pantin, laroen « aptum esseselatl videbalur. El certè. quôd ingeniiqu*- « dam forma lucebat... summam hoininum admirationeœ « excitabat. Sed quum jam honores, et ilia senior aucto- « rit ia gravius quiddam requireret, remaoebai idem, a dccebat idem. Quodque exercltaiioncm studiumquo de* « miserai, quod in c§ fuerat acerrimum, coueinoitae W* « crebrilasque senlcnliarura pristina manebat.sed ea ves- « ti lu ülo o rali unis, quo consueverat, ornala non erat, a (Ibid. n. 325, m, 327 et 330.)

rilè de l'âge, demandaient quelque chose de plus grave cl de plus sérieux, cette éloquence enjouée ne fut plus de saison, ("était toujours le mémo orateur et le même style, mais non le même succès. D'ailleurs, comme son ardeur pour le travail s’élait beaucoup ralentie, et qu'il ne se donnait plus la même peine qu'autrefpis pour composer, les pensées qui jusque-là avaient fait briller son discours, n'ayant plus leur ancienne parure, mais paraissant sous un air négligé, perdirent presque tout leur celai, et tirent perdre apssi à l’orateur une grande partie de sa réputation.

Réunions sur ce qui vient d’étre dit.

te simple récit que je viens de faire de la conduite qu'ont tenue les plus grands orateurs de l'Antiquité montre assez' aux jeunes gens qui se destinent au barreau la route qu'ils doivent suivre, s'ils veulent arriver au rtiême but.

1. Avant tout, ils doivent se former une grande idée de l’emploi qu'ils embrassent. Cor, quoiqu'il ne conduise plus aux premières places de l'Etal, comme cela était ilutrefois ordinaire A Athènes et à Rome, quelle considération n'altire-t-ll point encore à ceux qui s'y distinguent, soit pour la plaidoirie, soit pour la consultation ! Y a-t-il rien de plus flatteur *, pour un simple particulier, que de voir sa maiion fréquentée par les persdnnes les plus qualifiées, et par lest princes même, qui (dus, dans leurs doutes et dans leurs besoins, viennent à lui comme A un oracle faire hommage A sa

1 « Quic( ru praclarjus, quàtn lionoribus et rçlp. mu- * neribus prrfunrium tenons pour suo juré dice're idem. « quod epud Ennlum dicat «Ile Pjlhiu* Apolto lie eum « eiae, u ruts slbl, al non populi et regee, al omnea sol « cives consiiium expetant :

Suarum reruminrcri) : quos ego meA ope es lncertis cerlos. compoiesquc cons(tt pimilto, utnc res lemerè tractent lurbidus. a Est enlm sine dublo domus juriseonsultl lollas oraca- « lum rivllalls. s Clc. de Oral. lib. 1, o. MH-200. >

« lillwie tenta ingenlium npiira ae magna potenllar a volnpias, quam speclare homines veteret el panes, et a tollas urbls grallâ subnlvos, in aummS omnium rerum a abuodsnlia conüdenlcs id qood optimum sil sc non ba- « bere 1 a (iMat. île tirât, n 0.)

science el A scs rares talents, et reconnaître en lui une supérioritéde lumières et de prudence que toutes les richesses et toute In grandeur ne peuvent donner? Est-il un plus beau spectacle que de voir un nombreux auditoire attentif, immobile, el comme suspendu à la bouche d'un avocat, qui sait manier avec tant d’habileté la parole, commune, ce semble, A tous, qu'il rharme et enlève les esprits, el s'en rend absolument le maître? Mais, indépendamment de celle gloire, qni par soimème pourrait être uu motif assez frivole, quelle Solide joie pour un homme deibien de penser qu’il a reçu de Dieu un talent qui le rend l'asile des malheureux, le protecteur de la justice, et qui le met en état de défendre les biens, la vie et l’honneur de ses frères !

2. Dne suile naturelle de celle première réflexion est de se bien préparer à un emploi si important, et de suivre, nu moips de loin, le zèle et l'ardeur infatigable de Démosthène et de Cicéron. Je sais 1 qqc le fonds de génie est la première qualité et la plus nécessaire pour nn avocat : mais je sais aussi que le travail peut beaucoup. Il est comme une seconde néture ; et s'il ne donne pas l'esprit A qui en manque tout A (hit, au moins il le redresse, il le polit, il l’aiigmenlc, il le fait valoir : et cé n'est point sans raison que Cicéron insiste extrêmement sur cet article, et déclare qu'en matière d'éloquence tout dépend du Soin, du travail, de l'application, de la vigilance de l'orateur.

3. La connaissance des lois, des différentes coutumes, de la jurisprudence ancienne cl nouvelle, est proprement la science de l'avocat. Prétendre être en état de plaider sans ce secours, c'est vouloir élever un édifice sans avoir posé de fondement.

■ O Quum ad Invenlcndpm In diçcqdq tria jinl, acts- « men, ratio, djMglniia; non jwuujn oqulciom non ln- « genlo primas ronceclcrc : sed lamen ipsum Ingenium « dlMgentla cllam ci lard. lato in<i|a|... ijac praclpné « eolenda est nobis : bec setnper adblbcmlà : bWnlbtl a est quod non asKqnafur. . Rellqua surit lnrni«jaqcn- » Itonc anlml, cogllalionc, vigilant^, ussidutlulc.' tabprq: « comptectar non verbo, quo sa pe jam inj sumuï'. ililt- « genliâ . quà nui vl’rl'ule omnea vlriules rciiqii t co'ntle nemur. » (Cic. de Oral. Ilb. -2, n. «7, lis, iW)

«MÜ> 3U4

* 4. C'est le («lent de Is pnrolu qui fait l'oroleur. Elle esl comme l'instrument commun qui le met en état de faire usage de tout le reste. Il me semble qu’on ne s'y applique point assez. Soit paresse , soit confiance en soi-même , on croit que pour y exceller il suffit d’avoir de l'esprit. Cicéron ne pensait pas ainsi. Ce qu'il lit pour s'y rendre habile nous paraîtrait incroyable si lui-même ne l'attestait en plusieurs endroits. Il doit être en cela, comme en toute autre chose, le modèle des jeunes gens. Puiser la rhétorique dans les sources mêmes, consulter d'hnbiles maîtres, lire avec grand soin les anciens et les modernes, s'exercer beaucoup dans la composition et dans la traduction . et faire une étude particulière de sa langue , tels furent les exercices que Cicéron crut nécessaires pour devenir habile orateur.

5. Mais ce qui esl le plus négligé est l’action , la prononciation •: et cependant c’est ce qui contribue davantage au succès de la parole. Celle éloquence extérieure 1 , comme l’appelle Cicéron qui est à la portée de tous les auditeurs , parce qu’elle ne parle qu’aux sens, a quelque chose de si séduisant et de si capable d’éblouir, que souvent elle tient lieu de tout autre mérite’, et met un avocat médiocre au-dessus des plus habiles. Tout le monde sait la fameuse réponse de Démoslhène sur la qualité qu’il jugeait plus nécessaire è l’orateur, dont le défaut pouvait moinsse couvrir, et qui était plus capable de couvrir les autres. Aussi fit-il des efforts incroyables pour y réussir Cicéron l’imita en cela comme dans le reste ; et il s’y trouva en quelque sorte forcé par le désir d'atteindre son rival Hortensius, qui excellait de ce côté. L’exemple de l’un et de l’autre doit êtie une forte leçon pour les jeunes avocats.

i « Est artlo Quart rorporir quedam ctOQuentia. Nam « et infantes aclionir Oignitale, eloquentic svpèfructum « tuleium : et dirent, deformllalc agt-ndi, mulü infan- « tvrpulatl sunt » (Orat. n. 55, 56.) ■

a « Aetio In dteendo una dominants Sine hac summna « orator erse in nutneru nollo polert : méditions, bac ina rlruclir. simimos rtepè ruperarc. llulc primas detli.se tt Demnrlhenes dicitur. quuni rogaretur quid in dit-endo tt estel prtmura; bute secundas, bute tentas. » ; fie Onu. lit). 3, a. 213.)

6. Il manque aussi , ce me semble, à plusieurs avocats une certaine Oeur de belleslettres et d’érudition, qui orne néanmoins et enrichit infiniment l’esprit, et qui répand dans la composition une finesse , une délicatesse et des grâces qui ne se puisent point ailleurs. La lecture des anciens auteurs , et surtout des Grecs, est trop négligée. Combien Cicéron les avait-il étudiés! Orateurs, poêles, historiens, philosophes , tout lui était connu, tout lui servait, et les derniers encore plus que les autres. Les jeunes avocats devraient ne se livrer pas de ai bonne heure à la plaidoirie, et prendre dans les premières années du temps pour amasser ce fonds si nécessaire et si précieux de connaissances, auquel on ne revient point dans la suite. J'avoue que l’usage du barreau est lu meilleur maître pour eux, et le pluscapnbledeles former ; mais il ne doit pas consister d’abord à plaider souvent. On y enter* t assidûment les grands orateurs, on étudie leur génie, on observe leurs manières, on est attentif au jugement qu’en portent les connaisseurs, et l’on tâche ainsi de profiter également et de leurs perfections et de leurs défauts.

7. Quel est l’âge propre â entrer au barreau ,. et 4 y exercer la plaidoirie? C’est sur quoi l’on ne peut point établir de règle fixe; et le conseil que donne Quiutilien sur ce sujet est tout à fait sage. « Il faut , dit-il* , gara der un certain tempérament , et tenir un a certain milieu; en sorte qu’un jeune homme » n’aille pas s'exposer nu grand jour avant a que d’èire capable de le soutenir, ni faire « montre de ses études lorsqu’elles sont en- « core. pour ainsi dire, toutes crues : car par « lâ il s’accoutume è mépriser le travail; « l’impudence s'enracine en lui; et, ce qui a est un grand mal , la confiance et la har-

1 « Modus mih: videtur quidam tenendus, ut oeque « pra?properè distringatur Imrnalura front, et quldquld a est illud adbuc accrbum profenilur. .Nam tmiè et cou-. • tcraplu* operlt lnoa>ciiur , et fundamenia jaciunlur « impurfcnllc, cl ; quod ett ubique pcrnictoaisnioium) « pravenit vires fiducia. Nec rursùs riifferendum e>i ly- « roclnium lu senertulcm. Nam quolidiè radus creaclt, « majusque fit semper quod ausurl sumus : et don» débet beramus quandô ineipiendum ait, locipere jam lerurn « est. » (Quuyt. lib. 12, cap. 6.)

< diesse devancent les forces. Il ne fuut pas « aussi, d'un autre cAté. qu'il diiïère son ap- « prentissage à un Age trop avancé : car la « timidité augmente tous les jours; et A me- ■ sure qu'on diffère, on sent plus de peine à « se hasarder de parler en public. Ainsi , A a force de délibérer s'il est temps de cornai mencer, il se trouve qu'il n'en est plus a temps. »

8. Il serait fort A souhaiter que la coutume observée autrefois parmi les Romains eût lieu parmi nous, et que la maison des anciens avocats devint comme l'école de la jeunesse destinée au même emploi. Quoi en effet de plusdi gne d’un grand orateur que de terminer la glorieuse carrière du harrenu par une si utile et si honorable lum lion? On verra', dit Quinlilien, une troupe de jeunes gens studieux fréquenter sa maisuu, et le venir consulter comme un ora. le sur la vraie manière de bien parler. Il les formera, comme s'il était le père de l'éloquence; et, semb'able à un vieux pilote instruit par une longue expérience, les voyant prêts A surtir du port, il leur marquera lu route qu'ils doivent tenir et les écueils qu'ils doivent éviter.

AITICLE lit

Des mœurs de revotai.

J'ai cru ne devoir pas terminer ce petit traité, qui regarde l'éloquence du barreau, sans dire aus-i quelque chose des mœurs de l’avocat , et des principales qualités qui lui conviennent. Les jeunes gens trouveront celle maiière traitée avec toute l'étendue qu'elle mérite dans le douzième livre des Institutions de Quinlilien , qui est la partie de son ouvrage la plus travaillée et la plus utile.

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