‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 137 sur 298 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SB L’iLOQCBnCR D8 L'ÉCRITCltH SAINTE.

Lorsque je me propose ici de faire quelques réflexions sur l’éloquence des livres sacrés, je suis bien éloigné de vouloir qu’on les confonde avec ceux des auteurs profanes, en n’y faisant remarquer aux jeunes gens que ce qui flatte l’oreille et l’esprit, el ce qui peut les former au bon goût. Le but que Dieu s’est proposé en parlant aux hommes dans scs Ecritures n’a pas été sans doute de nourrir leur orgueil et leur curiosité, ni d’en faire des orateurs et des savants, mais de les rendre meilleurs. Son dessein, dansées livres sacrés, n’est pas de plaire à notre imagination , ou de nous apprendre à remuer celle des antres, mais de nous purifier et de nous convertir, et de nous rappeler du dehors, où nos sens nous conduisent, à notre cœur, où la grâce nous éclaire et nous instruit.

Il est vrai que la sagesse divine mèno à sa tuile tous les biens , et qu’elle a dans sa main

toutes les qualités que le siècle respecte et qu’il ne peut recevoir que d’elle. Et comment ne serait-elle pas éloquente, elle’ qui ouvre la bouche des muets, et qui rend éloquentes les langues des petits enfants? Qui a fait la bouche de l’homme ' ? (dit-elle ailleurs en répondant & Moïse, qui croyait manquer du talent de la parole quia formé le muet et le sourd . ctlui qui voit el celui qui est aveugle’/ A" est-ce pas moi ?

Mais cette divine sagesse , pour se rendre plus accessible et plus intelligible, a bien voulu se rabaisser jusqu’à notre langage, prendre notre ton, balbutier, pour ainsi dire, avec les enfants. De là vient que le caractère dominant des Ecritures , el qui s’y fait sentir presque partout, i st la simplicité.

Cela est encore plus sensible dans les Ecritures du nouveau Testament, et saint Paul nous en découvre une raison bien sublime. D’abord le dessein du Créateur avait été d’attirer les hommes à sa connaissance, par l’usage de leur raison, et par la considération de la sagesse de ses ouvrages. Dans ce premier plan et dans cette première manière d’enseigner, tout était grand et magnifique, tout répondait et à la majesté du Dieu qui parlait, et à la grandeur de celui qui était instruit. Le péché a renversé cet ordre, et a fait prendre une voie tout opposée. Dieu voyant que le monde avec la sagesse humaine ne l'avait point connu dans les ouvrages de la sagesse divine, il lui a plu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient en lui s. Or, une partie de cette folie consiste dans la simplicité de la parole et de la doctrine évangélique. Dieu a voulu mettre au décri la vanité do l’éloquence , de la science et de l’esprit des philosophes , et rendre méprisables le faste et l’enflure de l’orgueil humain, en faisant écrire les livres saints, seuls destinés à convertir les hommes, d’un style tout diffèrent de celui des auteurs païens: au

1 tt Sapientla aprruttos mulorum. el lingual Int, ni- « titrai feclt dfeerlas. »Sap. 10, 21.)

9 « Obseero, Domine : non «uni eloqnens ab beri et « nudiu* leriius... Qui* fecit o« horainis? aut quis fa- « bricatoa est mulum ctsurdum. vldenkm cl cxcura?

« Nonne egot » (Exotl. 4, 10 et 11.)

9 1 Cor. lf 81.

lien que ceux-ci ne paraissent presque occupas que du soin de relever leurs discours par des ornements , les auteurs sacrés ne songent jamais & faire parallre de l'esprit dans leurs écrits . pour ne point ravir à la croix de Jésus- Clirisl l'honneur de la conversion du monde en le donnant ou à l’agrément de l’éloquence, où * la force du raisonnement humain.

Si donc , malgré cette simplicité , qui est le vrai caractère des Ecritures, on y trouve des endroits si beaux et si éclatants, il est très-remarquable que celte beauté et cet éclat ne viennent point d’une élocution recherchée et étudiée , mais du fond même des choses qu’on y traite, qui sont par elles mêmes si grandes et si élevées qu’elles entraînent nécessairement la magnificence du style.

D’ailleurs il en est de la manière dont la sagesse divine a parlé aux hommes par les Ecritures, comme de celle dont elle a conversé avec eus par l'Incarnation, et dont elle a opéré leur salut. Elle était voilée , à la vérité, et obscurcie par les dehors rebutants de 1’entanre „ du silence , de la pauvreté , des contradictions, des humiliations, des souffrances; m..is au travers de tous ces voiles elle laissait toujours échapper des traits’et des rayons de majesté cl de puissance, qui annonçaient clairement sa divinité. Ce double caractère de simplicité et de grandeur éclate aussi partout dans les livrés sacrés ; et quand un examine avec attention et ce que cette sagesse a souffert pour notre salut , et ce quelle a fait écrire pour noire instruction , on reconnaît également dans l'un et dans l’autre le Verbe élernel , par qui tout a été fuit , In principio erat Verbum, voilé la source de sa grandeur; mais qui s'est fait chair pour nous, et Verbum caro factum est , voila la cause de ses faiblesses.

Il était nécessaire de prendre ces précautions et d’établir ces principes, avant que d'entreprendre de faire remarquer dans les Ecritures ce qui regarde l'éloquence ; car sans cela , en faisant trop valoir ces sortes de beautés, on exposerait les jeunes gens au péril de respecter moins les endroits de l’Ecriture où elle est plus accessible aux petits, quoique dans ces endroits-là même elle soit aussi divine que dans les autres , et qu’elle y cache souvent de plus grandes profondeurs;

ISAITfc n«< (T.

ou ou les exposerait b un outre danger non moins à craindre, qui est de négliger les choses mêmes que nous dit la sagesse , et de u’étre attentifs qu’à la manière dont elle les dit, et ainsi d’estimer moins les avis salutaires qu’elle nous donne que les traits d’éloquence qui lui échappent ; or, c’est lui faire injure, que d’admirer sa suite et son cortège, et de ne la pas regarder ; ou d’être -plus louché des présents qu’elle fait souvent il scs ennemis , que des grâces qu’elle réserve pour ses enfants et ses disciples.

Je parcourrai différentes malières, mais sans y garder un ordre bien exact. J’ai déjà averti ailleurs que la plupart des réflexions que l’on trouvera ici sur l’Ecriture sainte ne sont pas de moi , et la beauté du style le fera assez remarquer.

$ I. simplifia* dfséfiillirri imM-t irmf-.

Ibi crucifucerunteum1. « Là ils eruciGèront Jésus Christ. »

Plus on fait attention au caractère inimitable des évangélistes, plu» on y reconnaît la conduite d’un autre esprit que relui de l'homme. Ils se contentent de dire en un mol . que leur madré fut crucifié , sans marquer ni étonnement , ni compassion , ni reconnaissance. Qui parlerait ainsi d’un ami qui aurait donné sa vie pour lui? Quel fils rapporterait d’une manière si courte et si simple comment son père l’aurait exempté du dernier supplice en le souffrant à sa place? Mais c'est en cela que le doigt de Dieu. est évident; et moins l’homme parait dans une conduite si peu humaine, plus l’opération de Dieu est manifeste.

Les prophètes décrivent les souffrances de Jésus-Christ d'une manière vive, louchante, palhéiique9. Ils sont pleins de sentiments et de réflexions. Mais les évangélistes les racontent d’une manière simple, sans mouvements, sans réflexions , sans rien permettre à leur admiration et à leur reconnaissance, sans paraître avoir aucun dessein de changer leurs lecteurs en disciples de Jésus-Christ. Il n’élait

1 Luc. », 33.

* David. P». 21 fl «i. — lui. r 50 fl 53. - J»r«m. c. 11.’ etc.

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pas nature! que ries hommes éloignés de tant de siècles de celui du Messie fussent si touchés de ses souffrances. Il n'était pas naturel que des témoins oculaires de sa croix, et si zélés pour sa gloire, parlassent d’une manière si modérée du crime inouï commis contre sa personne. Le zèle des évangélistes cùl été suspect : celui des prophètes ne pouvait l'être. Mais si les évangélistes et les prophètes n'avaient été inspirés, les premiers eussent écrit d’une manière plus animée, et les seconds d’une manière indifférente. Les uns eussent marqué un dessein de persuader, et les autres une timidité et une hésitation dans leurs conjectures, qui n’eùt touché personne. Tous les prophètes sont ardents, zélés, pleins de respect et de vénération pour tous les mystères qu’ils annoncent : tous les évangélistes sont tranquilles; et avec un zèle égal à celui des prophètes, ils ont une modération admirable. Qui peut ne pas reconnaître la main qui a conduit les uns et les autres? et quelle preuve peut être plus sensible de la divinité des Ecritures, que de ne ressembler en rien à tout ce qu’écrivent les hommes? Mais en même temps combien un tel exemple, et il y en a une infinité d’autres pareils, doit-il nous apprendre à respecter l’auguste simplicité des livres saints, qui souvent cache les plus sublimes vérités et les plus profonds mystères!

C’est ainsi à peu près que l’Ecriture rapporte qu’Isaac fut mis par Abraham sur le bois qui lui devait servir de bûcher ’, et qu’il fut lié avant que d’étre immolé, sans nous dire un seul mol ni des dispositions de ce fils, ni du discours que son père lui tint; sans nous préparer i un tel sacrifice par quelques réflexions, et sans nous dire avec quels senti rnents le fils et le père s’y étaient soumis. L’historien Josèphe met dans la bouche d’Abraham un discours assez long, qui est fort beau et fort louchant : Moïse lui fait garder le silence, et le garde lui-même. C'est que l'un écrivait en homme, et par son propre esprit, cl que l’autre n’était que l’instrument et la plume de l’esprit de Dieu, qui lui dictait toutes ses paroles,

* Gen. c fct.

g IL Simplicité et grindear.

1. Au commencement Dieu créa le ciel et la terre 1 . Quel homme, ayant à parler de si grandes choses, eût commencé comme Moïse? Quelle majesté, et en même temps quelle simplicité ! îie sent-on pas que c’est Dieu luimême qui nous instruit d’une merveille qui ne l’étonne point, et an-dessus de laquelle il est? Un homme ordinaire aurait voulu s’efforcer de répondre par la magnificence de ses expressions à la grandeur de son sujet ; et il n’aurait montré que sa faiblesse. La sagesse éternelle, qui s’est jouée ’ en faisant le monde, en fait le récit sans s’émouvoir.

Les prophètes, dont le but est de nous faire admirer les merveilles de la création, en parlent d’un ton bien différent.

« Le seigneur 5 prend possession de son « empire : il s'est revêtu de gloire. LeSei— « gneur s’est revêtu de force; il s’est armé a de son pouvoir. *

Le saint roi, transporté en esprit à la première origine du monde, dépeint en termes magnifiques comment Dieu , qui jusque-lfc était demeuré inconnu, invisible, et caché dans le secret impénétrable de son être, s’est tout d’un coup manifesté par une foule de merveilles incompréhensibles.

Le Seigneur, dit-il, sort enfin de sa solitude. Il ne veut plus être seul heureux , seul juste, seul saint. Il veut régner par sa bonté et par ses largesses. Mais de quelle gloire ce roi immortel est-il revêtu ! quelles richesses vient-il d’étaler à nos yeux I de quelle source partent tant de lumières et tant de benutés! Où étaient cachés ces trésors et celle riche pompe qui sortent du sein des ténèbres? Quelle est la majesté même du Créateur, si celle qui l’environne imprime un tel respect! Que doit-ilètre, puisque ses ouvrages sont si magnifiques!

Le même prophète, dans un autre psaume, sortant d’une profonde méditation sur les ouvrages de Dieu , et pénétré d'admiration cl de

* Gen. 1,1.

* « Ludens In orbe termurn. » (l’rov. B, 31.)

* « IVorolnui regnavil : decorem indutus «t. loduo lus est Douiaai lonUudinem, et precinxii se. » (i*s. t». 1.)

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