‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 150 sur 298 · AEI1CLE L · texte numérisé non relu

AEI1CLE L

Histoire de Joseph

Comme celte histoire est fort longue et fort connue, je serai obligé d'en omettre ou

d'en abréger plusieurs cirronslances, quoique très-intéressantes, pour ne point (rop allonger ce récit.

1. Joseph vendu per les frères; conduit en E|ypte cbei Putiphar ; mit en prison. (Cm. c. 37, 39 el 40.)

Jacob avait douze enfants, dont Joseph el Benjamin étaient les plus jeunes ; il avait eu ces deux derniers de Bachel. L’amour particulier que Jacob témoignait i Joseph , la liberté que celui-ci prit d'accuser devant lui ses frères d'un crime que l’Ecriture ne nomme point, et le récit qu'il leur fit de songes qui marquaient sa future grandeur, excitèrent leur jalousie el leur haine.

Un jour qu'ils le virent venir à eux dans la campagne où ils paissaient leurs troupeaux, ils se dirent l'un à l'autre ; Voici notre songeur qui vient; allons, tuons-le, et le jetons dans une vieille citerne ; après cela, on verra â quoi lui auront servi ses songes. Sur la remontrance de Ruben , ils se contentèrent de le jeter dans la citerne, après lui avoir ôté sa robe. Bientôt même ils l’en retirèrent pour le vendre à des marchands ismaélites qui allaient en Egypte , à qui en effet ils le vendirent vingt pièces d’argent. Après cela, ils prirent sa robe, et, l'ayant trempée dans le sang d'un chevreau, ils l'envoyèrent à Jacob, cl lui firent dire ; Voici une robe que nous avons trouvée ; voyez si ce n’est pas celle de votre fils. Il la reconnut, et dit : C'est la robe de mon fils; une bête cruelle l'a dévoré ; une bête a dévoré Joseph. Il déchira ses vêtements; et, s’étant couvert d'un cilice, il pleura son fils fort longtemps.

Les Ismaélites emmenèrent Joseph en Égypte, où ils le vendirent à un des premiers officiers de la cour de Pharaon , nommé Putiphar. Le Seigneur, dit l’Ecriture, il ail avec Joseph, el tout lui réussissait heureusement. Son maître, qui voyait bien que Dieu était avec lui, le prit en affection. Il le fit intendant de sa maison , et il se reposa absolument sur lui du soin de toutes ses affaires. Aussi Dieu bénit la maison de Putiphar, el il multiplia ses biens de tous côtés, à cause de Joseph.

Il y avait déjà longtemps qu’il était dans

cette maison, lorsque sa maîtresse, l'ayant regardé avec un mauvais désir, le sollicita, en l’absence de son mari, à commettre le crime. Mais Joseph en eut horreur, et lui dit : Comment serais-je assex malheureux pour abuser de la confiance que mon maître a en moi, et pour pécher contre mon Dieu? Elle continua ainsi pendant plusieurs jours à le solliciter, sans pouvoir rien obtenir. Enfin, un jour que Joseph était seul, elle le prit par le manteau, et le pressait de consentir â son mauvais désir. Alors Joseph, lui laissant le manteau entre les mains, 9’enfuit. Celle femme, outrée de dépit, jeta un grand cri ; el, ayant appelé les gens de sa maison , elle leur dit que Joseph avait voulu lui faire violence, et qu’il avait pris la fuite aussitôt qu’il l'avait entendue crier. Lorsque son mari fut de retour, elle lui persuada la même chose, en lui montrant le manteau comme une preuve de ce qu'elle disait. Putiphar, trop crédule aux paroles de sa femme, entra dans une grande colère, et le fit enfermer dans la prison où étaient ceux que le roi faisait arrêter. Mais le Seigneur fut avec Joseph; il en eut compassion, et il lui fil trouver grâce devant le gouverneur.

Pendant que Joseph était en prison, deux des grands officiers de la cour de Pharaon, savoir, le grand échanson et le grand panetier, y furent conduits par ordre du roi. Le gouverneur en confia le soin à Joseph, comme de tous les autres prisonniers. Quelque temps après , ils eurent tous deux dans la même nuit un songe qui les jeta dans de grandes inquiétudes. Joseph leur en donna l'explication. Il prédit à l’échanson que dans trois jours il serait rétabli dans l’exercice de sa charge ; et au grand panelier , que dans trois jours Pharaon le ferait attacher à une croix, où sa chair serait déchirée par les oiseaux. Les choses arrivèrent comme il l’avait dit. Le grand panetier fut mis à mort, et l'autre rétabli. Joseph avait prié l’échanson de se souvenir de lui, el d’obtenir du roi son élargissement ; car j’ai été enlevé , dit-il , par fraude et par violence du pays des Hébreux, et j'ai été renfermé dans celle prison sans être coupable. Mais cet officier, étant rentré en faveur, ne pensa plus â son interprète.

■inmom.

Dtmandt. Que faut-il penser de la conduite de Dieu sur Joseph, à qui sa vertu n’attire que de mauvais traitements , soit de la part de ses frères, qui le haïssent et le traitent avec la dernière cruauté; soit du côté de la femme de Putiphar, sa maîtresse, qui le calomnie impunément, et le fait renfermer dans un cachot comme un scélérat?

Réponte. Dieu, par celte conduite, a voulu nous donner d'importonles instructions.

1" Son dessein est de détromper les hommes de la fausse idée qu’ils ont de la Providence , et de ia fausse idée qu'ils ont de la vertu. Ils croient que Dieu néglige le soin des choses humaines, lorsque ceus qui le craignent sont dans l’oppression et dans la misère. Ils croient que la vertu doit toujours rendre heureux en celle vie ceux qui en ont une sincère. L’Ecriture détruit ces faux préjugés par l’exemple de Joseph , sur qui les yeux de Dieu sont très-attentifs , et qui est néanmoins haï par ses frères, vendu, exilé, calomnié, mis en prison; qui a conservé une vertu très-pure , sans en être plus heureux pendant plusieurs années; et qui n’est même tombé dans la captivité et dans le danger de perdre la vie, que parce qu’il est demeuré fidèle à ses devoirs. Il est vrai que Dieu rompit dans la suite ses liens , et l’éleva à une suprême autorité. Mais Joseph était préparé à souffrir l'oppression jusqu 'à la fin de sa vie. Il consentait à mourir dans la prison, si Dieu le voulait ; et il n’eâl pas été moins précieux à ses yeux , ni moins sùr des biens éternels qu'il espérait de sa miséricorde, quand il cftl paru en être abandonné jusqu'au dernier moment.

D. Parait-il effectivement que Dieu ait pris un soin particulier de Joseph pendant ses disgrâces?

H. L’Ecriture ’ semble avoir pris à lâche de nous faire remarquer la protection de Dieu sur son serviteur , en nous avertissant qu’il fut toujours avec lui*, et que par celte

< Geo. c. 3».

TRAITÉ DES ET

raison tout lui réussissait heureusement ; qu'il lui fil trouver grâce devant son maître , qui reconnut que le Seigneur était avec Joseph, et qu’il le favorisait et le bénissait en toutes ses actions1; qu’il inspira à Putiphar de lui donner, tout jeune qu’il était , l'autorité sur toute sa muison *; que, pour attacher le maître à son serviteur par une affection plus durable et plus forte, le Seigneur bénit la maison de l’Egyplien à cause de Joseph, et multiplia ses biens tant è la ville qu’à la campagne, en sorte que son maître n’avait d'autre soin que de se mettre à table et de manger * ; que, quand Joseph fut mis en prison, le Seigneur en eut compassion, et qu'il lui fit trouver grâce aussi devant le gouverneur de la prison •; qu'il lui inspira de remettre à Joseph le soin de tous ceux qui y étaient renfermés, sans prendre connaissance de quoi que ce fût, et de lui tout confier, en sorte qu’il ne se taisait rien sans son ordre 5 : qu'enfin le Seigneur le fit réussir en toutes choses *.

D. Malgré toutes ces faveurs, la prison n’élail-elle pas un séjour bien triste pour Joseph?

R. Lorsqu’il fut mis en prison, tout paraissait l'avoir abandonné: mais Dieu élait descendu avec lui dans l’obscure retraite où on l'avait enfermé, Fuit autem Dominut cum Joseph 1 : et l'Ecriture ne craint point de dire que la sagesse éternelle se rendit comme prisonnière avec lui : lime descendit cum illo in foveam, et in vinculis non dereliquit ilium *. Elle adoucissait ses longues nuits, passées à soutTrir et à veiller. Elle éclairait ces ténèbres que la lumière du soleil ne pouvait percer. Elle ôtait à la solitude et à la captivité, dont les lectures et l’occupation ne pouvaient diminuer ni suspendre le sentiment, ce poids terrible de l’ennui qui renverse les plus fermes. Enfin, elle faisait couler dans son cœur une paix dont la source élait invisible et intarissable. Lorsque Joseph fut associé au trône de Pharaon, il n’est point dit que la sagesse y monta avec lui, comme il est dit qu'elle des-

'V.3. — « v. 4. - 1 V. 5.—* y.2i.-« y. va. -

’ Gea.39.91.

• Sap. 10, 13,14.

rendit avec lui en prison Kilo l'accompagna sans doute dons le second état ; mais le premier était plus cher 6 Joseph, et il doit l’élre à quiconque a de la foi.

D. Quelle autre instruction Dieu a-l-il voulu nous donner dans la conduite qu'il a gardée à l’égard de Joseph?

fl. 11 a voulu, eu second lieu, nous apprendre comment sa providence conduit toutes Choses à l'exécution de ses desseins, et comment elle y fait servir les obstacles même que les hommes s’efforcent d’y apporter.

Le dessein de Dieu était d’élever Joseph & un point de grandeur et de puissance où ses frères seraient réduits A se prosterner humblement devant lui. Les frères de Joseph s’y opposent, mais il n’y a, dit l'Ecriture1, ni sagesse, ni prudence, ni conseil contre le Seigneur. Ce qu’ils font pour humilier Joseph est le premier degré par lequel Dieu le conduit à l'élévation et a la gloire ; et l’horrible calomnie de son impudique maîtresse, qui mettait, ce semble, le comble A tous scs malheurs, est ce qui le fera presque monter sur le trône.

C'est ce que Joseph lui-méme fit remarquer A ses frères dans la suite, en leur disant que ce n’était pas eux qui l'avaient fait venir en Egypte, mais que c'était Dieu qui l’y avait envoyé : Aon vestro consilio , sed Dei rolunlate hue missuj sum*. Cette parole est un grand sujet de consolation pour ceux qui ont de la foi. Tout ce qu’on entreprendra contre eux deviendra un moyen pour assurer leur bonheur et leur salut. Les desseins secrets, les haines déclarées, la captivité, la calomnie, les feront arriver au terme que la grâce leur a marqué. Après cela l'envie et l’injustice seront confondues; et, lorsqu’elles auront porté Joseph sur le trône, elles paraîtront tremblantes devant lui.

D. Quels moyens Joseph emploie-t-il pour combattre la tentation qui lui est suscitée par sa maîtresse?

fl. Nous trouvons dans sa conduite un execllent modèle de ce que nous devons faire quand nous sommes tentés. Joseph se défend d'abord par le souvenir de Dieu et de son de-

« Prov. 21, 30.

> Geo. 45, 8.

voir. Comment . dit-il à cette femme hardie cl sans pudeur , pourrais-je commettre une telle action, ayant Dieu pour témoin et pour juge? C’est A ses yeux que nous deviendrions criminels vous et moi. C'est lui qui me commande de vous désobéir en cette occasion. Comment pourrais-je éviter ses regards, ou corrompre sa justice, ou me mettre A couvert de son indignation ' ? Quomodù ergo postum hoc malum 4 facere, et peccare t'n Deum meutn ? Lorsque la tentation est devenue si forte, qu’il a tout A craindre de sa faiblesse, il prend la fuite, quitte tout, et s'expose è tout, plutôt que de demeurer dans l'occasion prochaine d'offenser Dieu.

D N’y a-t-il point encore d’autre réflexion A faire sur les malheurs et les disgrâces de Joseph?

fl. Quelque durs et quelque injustes que fussent les traitements que Joseph eut à souffrir, jamais il ne lui échappa une seule parole de murmure. 11 ne s'abandonna point au découragement dans sa servitude, mais il se donna tout entier ou service de son maître. Dans le grand loisir qu’ont les prisonniers, et malgré le penchant naturel qu'ont les hommes A parler de leurs aventures, il n'avait point fait le récit des siennes. Quand il est forcé de s'en ouvrir A l'échanso», il le fait avec une modération et une charité qu'on ne peut assex admirer. J'ai été enlevé par fraude et par violence, dit-il, du pays des Hébreux, et j'ai été renfermé dans celte prison sans être coupable. Il ne nomme ni ses frères , qui l'ont vendu; ni sa maîtresse, qui l’a calomnié. Il dit seulement qu il a été enlevé et fait esclave, quoiqu'il fût libre ; et condamné A une dure prison, quoiqu'il fût innocent. L’n autre, moins humble et moins prudent que lui, aurait raconté sa vie, et insisté sur les circonstances qui lui auraient fait le plus d'honneur. S’il en eût usé ainsi, le Saint-Esprit aurait laissé dans les ténèbres une vertu qui n'aurait pu les souffrir, et qui aurait voulu se consoler de ses malheurs par la vaine satisfaction de se faire admirer ; au lieu qu'il a pris soin d'apprendre A tous les siècles ce que Joseph n'a pas voulu

• Gen 39, 9.

4 Bel). Hoc grande iceliu.

dire en secret et dans l’obscure caverne où il était enfermé.

i- Elévation de Joaepb. Premier voyage de K« frères en Égypte. Gen. t. 41 et 42.)

Deux ans se passèrent depuis que l'échanson eut été rétabli, après lesquels Pharaon eut deux songes en une même nuit. Dans l’un il rit sept vaches grasses qui sortaient du Nil, et qui furent dévorées par sept autres vaches maigres sorties après ellesdu même fleuve. Dans iesecondilvilseptépis pleins, qui furent aussi dévorés par sept autres épis fort maigres. Aucun des sages d'Egypte n’ayant pu expliquer ces songes, l’échanson se souvint de Joseph et en parla au roi, qui le Gt aussitôt sortir de prison et lui raconta ses songes. Joseph répondit que les sept vaches grasses et les sept épis pleins signiüaient sept années d'abondance ; et que les vaches cl les épis maigres marquaient sept années de stérilité et de- famine, qui viendraient ensuite. Il conseilla au roi d’établir un homme sage et habile qui eût soin, pendant les sept années d’abondance, de faire serrer une partie des grains dans des greniers publics, afin que l’Egypte y trouvât une ressource pendant la stérilité. Ce conseil plut à Pharaon, et il dit à Joseph : C'est vous-mème que j'établis aujourd'hui pour commander 6 toute l’Egypte: tout le monde vous obéira, et iln’yauraque moi au-dessus de vous. En même temps il ôta son anneau 1 de son doigt, et le mit au doigt de Joseph : il le Gt monter sur son second char, et Gt crier par un héraut que tout le monde fléchit le genou devant lui. Il changea aussi son nom, et lui en donna un qui signifiait Sauveur du Monde.

Les sept anuées d’abondance arrivèrent comme Joseph l’avait prédit. Pendant ce temps, il Gt mettre en réserve une grande quantité de blé dans les greniers du roi. La stérilité vint ensuite , et la famine était dans tous les pays : mais il y avait du blé en Egypte. Le peuple, pressé de la faim, demanda i Pharaon de quoi vivre. Il leur dit : Allez à Joseph , et faites tout ce qu’il vous

dira. Joseph donc , ouvrant tous les greniers , vendait du blé aux Egyptiens et aux autres peuples.

Jacob, l’ayant appris, commanda à scs enfants d’y aller. Us partirent au nombre de dix ; car Jacob avait retenu Benjamin auprès de lui, de peur qu’il ne lui arrivé! quelque accident dans le chemin. Etant arrivés en Egypte, ils parurent devant Joseph et l’adorèrent. Joseph les reconnut d’abord; et, en les voyant prosternés devant lui , il se souvint des songes qu’il avait eus autrefois : mais il ne se Gt point connaître h eux. Il leur parla même fort durement, et les traita d’espions qui venaient pour examiner le pays. Iis lui repartirent : Seigneur, nous sommes venus ici pour acheter du blé. Nous sommes douze frères, tous enfants d’un même homme, qui demeure dans le pays de Canaan. Le dernier de tous est demeuré avec notre père, et l’autre n’est plus au monde. Eh bien , reprit Joseph , je m’en vais éprouver si vous dites la vérité. Envoyez l’un de vous pour amener ici le plus jeune de vos frères ; cl cependant les autres demeureront en prison. Il se contenta néanmoins d’en retenir un seul. Pénétrés de frayeur et de regret , ils se disaient l’un i l’autre en leur langue : C’est avec justice que nous souffrons tout ceci , parce que nous avons péché contre notre frère. Nous le voyions accablé de douleur lorsqu'il nous priait d’avoir pitié de lui; mais nous ne voulûmes pas l’écouter. C est pour cela que ce malheur nous est arrivé. Ruben, l’un d’entre eux, leur disait : Ne vous le dis-je pas alors , de ne point commettre un si grand crime contre cet enfant? cependant vous ne m’écoutèles point. C’est son sang maintenant que Dieu vous redemande. Joseph, qui les entendait sans qu'ils le sussent, ne put retenir ses larmes. Il se retira pour un moment , et revint ensuite leur parler. Alors il Gt prendre Simèon, et le Gt lier devant eux : puis il commanda secrètement à ses oflkicrs de remettre leur argent dans leurs sacs. Ils partirent donc avec leurs ânes chargés de blé.

RÉfLEXIOS*.

D. Pourquoi Dieu laissa-t-il Joseph en pri-

1 Le Keeu du prince était e cet anneau.

son pcndanl plusieurs années sans paraître se souvenir de lui ?

R. Ce terme, si long quand on csl captif, était nécessaire pour affermir Josepli dans l’huniililé , dans la soumission aux ordres du Dieu , et dans la patience. Il nous eût attendris, si nous l’eussions vu dans les fers, et que nous eussions connu son innocence. Mais Dieu, qui avait pour lui une compassion infiniment plus indulgente et plus tendre, le laissait dans un état d'où nous aurions voulu le tirer. Il connaissait ce qui manquait b sa vertu; il savait combien devaient durer les remèdes nécessaires à sa santé; il découvrait dans l'avenir ses tentations et ses périls , et lui préparait dans les liens le secours et la force dont il aurait besoin dans son élévation. C’est ainsi qu'il en use pour les élus , dont il veut, avant tout, affermir la patience et l'humilité, et qu’il n’expose à la tentation qu'aprés les y avoir longtemps préparés.

i). Comment Pharaon se délermine-t-il si aisément à choisir pour premier ministre Joseph , et à revêtir de l’autorité souveraine un étranger et un inconnu?

R. C’est une grâce pour toute une nation, qu’une salutaire pensée inspirée à un prince. Lorsque Joseph parlait aux oreilles de Pharaon , Dieu l'instruisait en secret. Il le rendait attentif aux sages avis et è la rare prudence d’un étranger et d’un captif ; et il le délivrait de tous les préjugés qui empêchent si souvent les personnes constituées en dignité de se rendre dociles & la lumière, et d’avouer qu’on en peut avoir une supérieure i> la leur. Il lui faisait comprendre qu'une sagesse purement humaine exécuterait mal ce qui lui était conseillé par une sagesse divine , et qu’il chercherait inulilement un autre ministre que celui que Dieu avait choisi. Où pourrions-nous, dit ce prince sensé , trouver un homme comme celui-ci, qui fût aussi rempli qu'il l'est de t esprit de Dieu 1 ?

En parlant ainsi , il ruinait par le fondement toutes les erreurs d'une fausse politique, qui regarde la vertu et la religion comme peu propres au gouvernement des Elats, et qui se trouve perpétuellement gênée dans ses vues

< Gen. 41.38.

et ses projets par une exacte probité. IJn roi infidèle couvre d’une étemelle honte celle folle impiété. Il est persuadé que , plus on a l'esprit de Dieu , plus on est capable de conduire un royaume. Et la moindre attention suffit pour découvrir que la maxime opposée csl l’effet du renversement de l’esprit humain.

D. Que faut-il penser de la gloire de Joseph , élevé presque jusque sur le Irène?

R. Le Saint-Esprit nous apprend , dans un autre livre , que les calomnies dont on avait noirci la réputation de Joseph furent alors pleinement dissipées , et que la hontesiu mensonge retomba sur ceux qui en avaient été les auteurs. Mendaces ostendit qui maculaverunt ilium, et dédit illi clarilatem cetemam'. Ainsi toute la pompe dont il était environné était le triomphe de la vertu. C’était elle qui était montrée à tous les peuples. C'était elle qui était élevée sur un char magnifique, d'où elle apprenait aux justes de tous les siècles â ne tomber jamais dans le découragement , et è conserver une patience invincible. C'était devant elle que tout le monde fléchissait le genou ; et Joseph était le héraut qui y exhortait tous les hommes, dans le temps que le héraut qui marchait devant lui exigeait cette marque extérieure de respect pour le premier ministre de Pharaon.

D. Les songes de Joseph , à l’égard de ses frères, furent-ils accomplis?

R. On le reconnatt clairement quand on les voit tous prosternés aux pieds de Joseph : Quumque adorassent eum fralres sut *. Voilà ce qu’ils avaient tant appréhendé, ne sachant pas l'intérêt qu'ils avaient è le reconnaître pour maître. Plus ils se sont efforcés de l'éloigner, et de s’en rendre indépendants , plus ils ont contribué à l’établir sur leurs têtes. Ils n'ont pas voulu l’adorer quand ils l’avaient dans leur famille; ils le vont chercher en Egypte pour se prosterner à ses pieds ; ils l’ont renoncé, et lui ont voulu ôter la vie, quand son père l’a envoyé vers eux ; ils sont contraints de paraître devant lui , après une espèce de résurrection , pleins de crainte et de tremblement : ils l’adorent après l’Egypte et

< Cap. 10-14.

« Gen. 41, 6.

les autres nations, dont ils suivent enfin l’eiemple, et ils ne craignent que d’en être rejetés , parce qu'ils le regardent comme le sauveur du monde; an lieu qu’ils avaient appréhendé de lui être soumis . parce qu’ils ne considéraient dans son élévation que leur propre abaissement.

D. Que nous apprennent les remords des frères de Joseph au sujet du traitement qu'ils lui avaient fait souffrir?

R. On voit dans les reproches qu’ils se font è eux-mêmes, et la force de la conscience, et le fruit de la sainte éducation donnée par Jacob * sa famille , qui n’a pas toujours été fidèle è la lumière , mais qui ne s’est point efforcée de l'éteindre , et qui a respecté la loi qui condamnait ses actions. Cest justement, se disent-ils l’un à l’autre, que nous souffrons tout eeci, parce que nous avons péché contre notre frire I.es hommes n’effareront jamais de leur cœur le sentiment que Dieu y a imprimé de sa présem e et de sa justice, fis ne réussiront jamais à se persuader que le crime n’est rien , ou qu’il n'a pas été vu , ou qu'il demeurera impuni. Ils seront quelquefois rassurés par la patience et par le silence de leur juge , ou par la multitude de leurs complices; mais, lorsque la vengeance commencera h éclater , ils seront les premiers h avouer qu’ils l’ont méritée , et leurs complices ne leur paraîtront que comme des témoins préparés pour les accuser et les confondre.

3. Second voyage des enfants de Jacob en Egyplc. Joseph reconnu par scs frères. ( Gen. c. 43, 41, 45 j

Lorsque les enfants de Jacob , au retour de leur voyage, lui eurent raconté tout ce qui leur était arrivé , l’emprisonnement de Simeon , et l'ordre exprès qu'ils avaient reçu de mener Benjamin en Egypte, celle triste nouvelle le perça de douleur, et renouvela celle que la perle de Joseph loi avait causée. Il refusa longtemps de laisser partir son cher Benjamin, qui, seul, faisait toute sa consolation; mais enfin, voyant que c’était une nè-

i Gen. H, SI.

cessité, et qu’autrement il le verrait périr de faim avec lui , il consentit à son départ sur les assurances réitérées que lui donnèrent ses autres enfants de le lui ramener. Ils partirent donc tous ensemble avec des présents pour Joseph , et le double de l'argent qu’ils avaient trouvé dans leurs sacs.

Etant arrivés en Egypte , ils se présentèrent devanl Joseph. Lorsqu’il les eut aperçus, et Benjimin avec. eux. il dit à son intendant : Faites entrer ces gens-là chez moi et préparez un festin, parce qu’ils mangeront à midi nvec moi. L’intendant exécuta l'ordre et les fit entrer. Eux, tout surpris d’un tel traitement, s'imaginaient qu'on allait leur faire un crime de l’argent qui s’était trouvé dans leurs sacs. Ils commencèrent donc par «e justifier auprès de l'intendant, disant qu’ils ne savaient pas comment cela était arrivé; et que. pour preuve de leur bonne foi , ils rapportaient cet argent. L'intendant les rassura en leur disant : Ne craignez rien , c'est votro Dieu et le Dieu de votre père qui vous a fait trouver de l'argent dans vos sacs; car, pour moi. j'ai reçu celui que vous avez donné. Aussitôt après, il leur amena Siméon , leur frère. On leur apporta de l’eau ; ils se lavèrent les pieds , et attendirent l’arrivée de Joseph.

Dés qu’il parut, ils se prosternèrent devant lui, et lui offrirent leurs présents. Joseph, après les avoir salués avec bonté , leur dit : Votre père , ce bon vieillard dont vous m’aviez parlé, vit-il encore? Comment se portet-il? Ils répondirent : Notre père, votre serviteur , est encore en vie , et il se porte bien. En même temps ils se prosternèrent de nouveau. Joseph, ayant aperçu Benjamin : Est-ce là, leur dit-il. votre jeune frère, dont vous m’aviez parlé? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous bénisse; et il se hâta de sortir, parce que la vue de son frère l'attendrissait si fort, qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelques moments après , il vint retrouver ses frères; et, ayant commandé qu’on servit à manger, il se mil à table avec eux. .

Après que Joseph eut mangé avec ses frères . il donna secrètement cet ordre à son intendant : Mettez du blé dans les sacs de ces gens-là , et l'argent de chacun d'eux à l’entrée de leurs sacs ; et mettez ma coupe d'argent

dans le sac du plus jeune. L'intendant fit ce qui lui était ordonné. Le lendemain matin , ils partirent avec leurs ânes chargés de blé; mais à peine étaient-ils sortis de la ville, que Joseph envoya son intendant après cm pour leur Taire des reproches de ce qu’ils avaient volé sa coupe. Ils Turent Tort surpris de se voir accusés d’une action si lâche, à laquelle ils n’avaient pas seulement pensé. Nous vous avons rapporté , dirent-ils, l'argent que nous avions trouvé à l’enlrée de nos sacs; comment se pourrait- il Taire que nous eussions dérobé dans la maison de votre maître de l’or ou de I argent? Que celui qui se trouvera coupable de ce vol meure , et nous demeurerons tous esclaves de votre maître. L’intendant les prit au mol. On les Touilla tous, en commentant par les plus âgés; et enfin la coupe Tut trouvée dans le sac de Benjamin.

Ils retournèrent â la ville Tort affligés , et allèrent se jeter aux pieds de Joseph. Après quelques reproches, il leur déclara que celui dans le sac duquel on avait trouvé la coupe demeurerait son esclave. Alors Juda, ayant demandé permission de parler, représenta à Joseph que, s’ils retournaient vers leur père sans ramener avec eux ce fils, qu’il aimait tendrement, ils le Teraient mourir de chagrin. C est moi, ajouta-t-il, qui ai répondu de lui à mon père : que ce soit moi , s’il vous plaît , qui demeure esclave en sa place; car je ne puis retourner sans lui , de peur d’être témoin de l’extrême affliction qui accablera notre père.

A ces paroles, Joseph ne put plus se retenir. Il commanda qu’on fit sortir tout le monde. Alors, les larmes lui tombant des yeui , il jeta un grand cri, et dit â ses Tréres : Je suis Joseph. Mon père vit-il encore? Aucun d’eux ne lui répondit , tant il* l iaient saisis d’étonnement. Il leur parla donc avec douceur, et leur dit : Approchez-vous de moi. Lorsqu’ils se furent approchés, il dit ; Je suis Joseph, votre frère, que vous avei vendu pour être emmené en Egypte. Ne craignez point , et ne vous affligez point de ce que vous m’avez traité ainsi ; car c’est Dieu qui m’a envoyé ici devant vous pour vous conserver la vie. Ce n’est point par votre conseil que cela est arrivé, mais par la volonté de Dieu. Allez

dire â mon père que Dieu m’a établi sur toute l’Egypte. Qu’il se hâte de venir. Il demeurera près de moi ; et je le nourrirai lui et toute sa famille , car il reste encore cinq années de famine. Vous voyez de vos yeux que c’est moi qui vous parle. Annoncez à mon père le haut rang où je suis élevé , et tout ce que vous avez vu dans l’Egypte. Hâtez-vous de mu l’amener. Après leur avoir parlé ainsi, il se jeta au cou de Benjamin , et l’embrassa en pleurant ; il embrassa de même tous ses autres frères , et après cela ils se rassurèrent pour lui parier.

Cette nouvelle se répandit aussitôt dans toute la cour. Pharaon en témoigna sa joie à Joseph, cl lui dit de faire venir au plus tôt toute sa famille en Egypte. Joseph fit partir ses frères avec des vivres pour le voyage, et des voitures pour transporter leur père, leurs femmes et leurs enfants. Lorsqu'ils furent arrivés clans le pays de Canaan , ils dirent à Jacob ; Voire fils Joseph est vivant , et il a autorité dans toute l'Egypte. A ces mots , Jacob se réveilla comme d’un profond sommeil, et il n’en voulait rien croire; mais enfin, ayant entendu le récit de tout ce qui s’était passé, et voyant les chariots et les autres choses que son fils lui envoyait , il dit : Je n’ai plus rien à souhaiter, puisque mon fils Joseph vit encore; j'irai, et je le verrai avant que de mourir. Il partit bientôt après avec toute sa famille, et arriva en Egypte. Après qu’il eut salué le roi, Joseph l’établit dans le pays de Gessen, le plus fertile de l'Egypte, où Jacob vécut encore dix-sept ans.

RéVLEXlODS.

O. Le moment où Joseph se fait connaître â ses frères est l’endroit de son histoire le plus touchant et le plus intéressant; mais il est précédé de circonstances bien étranges. Comment en effet concilier son indifférence et son oubli à l’égard de son père et de ses frères, qu’il laisse exposés aux suites funestes d’une cruelle famine , et l’extrême dureté qu’il exerce sur eux en les calomniant et les emprisonnant; comment, dis-je, concilier tout cela avec cette bonté et cette tendresse qu’il laisse entrevoir dans le temps même qu’il les traite si durement ?

«■*#> 450 fl»*»

Jf. C'est celle contradiction apparente qui doit nous avertir qu’il y a quelque mystère caché sous la surrace d’une action qui sans cela pourrait choquer la raison, et paraîtrait contraire aux sentiments que la nature a imprimés dans le cœur de tous les hommes.

Joseph , vendu par ses frères aux Egyptiens, regardé par Jacob comme mort , oublié par toute sa famille, honoré pendant cet intervalle et régnant en Egyple , est incontestablement la figure de Jésus-Christ livré aux gentils par les Juifs, renoncé généralement par sa nation , mis à mort par leur cruelle envie, reconnu etadorèpar les gentils comme leur sauveur et leur roi.

Dans le premier voyage que les enfants de Jacob firent en Egypte , il est dit que Joseph connut bien ses frères, mais qu’il ne fut point connu d'eux'. C’est l'état des Juifs : en refusant de se soumettre b Jésus-Christ, ils ont cessé de le voir, mais ils n’onl pu s’affranchir de son empire. Ils lisent les Ecritures, cl rencontrent partout leur Seigneur sans le connaître. Ils l’ont vu et ne l’ont pas reçu. Il leur a parlé en énigmes et en paraboles, parce qu’ils étaient indignes d’entendre des mystères qu’ils refusaient de croire; mais le voile ne demeurera pas toujours sur leur cœur.

Pendant le long intervalle que dure leur aveuglement, ils souffrent une cruelle famine, non de pain matériel , mais , comme l’avait prédit un prophète , de la parole de Dieu , dont l’intelligence leur est refusée. Slitlam famem in terram : non famem panis, neque silim aquœ. sed audiendi verbum Domini *. La terre de Canaan est condamnée à une entière stérilité. Le véritable pain de vie ne se trouve que dans l'Egypte. Pour vivre, il faut

> Geo. 42, a.

’ Arnos. 8, il.

nécessairement y aller ; et jusqu'à ce que Benjamin , le dernier des enfants de Jacob , figure des derniers Juifs, y paraisse en personne, la famine affligera toujours cette malheureuse nation.

Jusque-là Joseph paraîtra n’avoir que de la dureté pour ses frères. Il leur parlera comme à des inconnus, d'un ton propre à les inlimider et avec un visage sévère : Quasi ad aliénas duriùs loquebatur'. C’est ainsi que Jésus-Christ traite depuis longtemps un peuple ingrat et aveugle. Il paraît ne connaître plus ses frères selon la chair. Il semble avoir oublié les pères d’une postérité infidèle et sanguinaire.

Cependant Joseph se faisait violenco pour ne point laisser paraître sa tendresse. Il ne pouvait retenir scs larmes ; il était obligé de se détourner, de se cacher le visage . de sortir même de temps en temps pour essuyer scs pleurs. L’effort qu'il faisait pour les cacher était la figure de cette miséricorde secrète cachée dans le sein de Dieu , et réservée pour les moments marqués dnns son conseil éternel. Les promesses de Dieu s’accompliront sur Israël ; car scs dons sont sans repentir, et sa vérité sera immuable dans tous les siècles. Mais une juste sévérité suspend les effets d’une clémence que nos gémissements, unis à ceux du prophète , doivent hâter.

JJ, Joseph peut-il être regardé par d’autres circonstances de sa vie comme figure de Jésus- Christ?

II. Il y a peu de saints de l’Ancien-Testamenl en qui Dieu ait pris plaisir de marquer autant de traits de ressemblance avec son fds que dans Joseph. Le simple exposé en sera une preuve évidente.

1 Gen. 42, 7.

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