Education de Cyriiï
Cyrus était fils deCambyse, roi de Perse ', et de Mandane, tille d’Aslyage, roi des Mèdes. Il était bien fait de corps9 , et encore plus estimable par les qualités de l’esprit ; plein de douceur et d’humanité , de désir d'apprendre, d'ardeurpour la gloire. Il ne fut jamais effrayé d'aucun péril , ni rebuté d'aucun travail, quand il s'agissait d’acquérir de l'honneur. Il fut élevé selon la coutume des Perses , qui pour lors était excellente.
Le bien public, l'utilité commune était le principe et le but de toutes leurs lois. L'éducation desenfants était regardée comme le devoir le plus important et la partie la plus essentielle du gouvernement. On ne s'en reposait pas sur l’attention des pères et des mères, qu'une aveugle et molle tendresse rend souvent incapables de ce soin ; l'Etat s'en chargeait, lis étaient élevés en commun d’une manière uniforme. Tout y était réglé : le lieu et la durée des exercices , le temps des repas , la qualité du boire et du manger , le nombre des maîtres, les différentes sortesdechàliments. Toute leur nourriture , aussi bien pour les enfants que pour les jeunes gens , était du pain , du
1 Cyrop. lib. I.
1 Eïâfif a(V *ii)XiFTOc, Si fAecvÇgwyrSravoc, E«i fü-uiuthiernrtc, /«< ftùnunms.
cresson et de l'eau : car on voulait de bonne heure les accoutumer à la tempérance et h la sobriété: et d’ailleurs cette sorte de nourriture simple et frugale , sans aucun mélangé de sauces ni de ragoftts, leur fortifiait le corps, et leur | réparait un fonds de santé capable de soutenir les plus dures fatigues de la guerre jusque dans l'âge le plus avancé, comme on le remarque de Cyrus' , qui dans la vieillesse se trouva aussi fort et aussi robuste qu'il l'al'avait été dans ses premières années. Ils allaient aui écoles pour y apprendre la justice, comme ailleurs on y va pour y apprendre les lettres: et le crime qu’on y punissait le plus sévèrement était l'ingratitude.
La vue des Perses dans tous ces sages èla blissements était d'aller au-devant du mal, persuadés qu’il vaut bien mieux s’appliquer à prévenir les fautes qu’à les punir; et. au lieu que dans les autres Etats on se contente d’établir des punitions contre les méchants , ils léchaient de faire en sorte que parmi eux il n’y eût point de méchants.
On était dans la classe des enfants jusqu’à seize ou dix-sept ans: après cela on entrait dans celle des jeunes gens. C'est alors qu’on les tenait de plus court , parce que cet Age en a plus de besoin. Ils étaient dix années dans cette classe. Pendant ce temps ils passaient toutes les nuits dans les corps de garde, tant pour la sûreté de la ville que pour les accoutumera la fatigue. Pendant lé jour ils venaient recevoir les ordres de leurs gouverneurs , accompagnaient le roi lorsqu’il allait à la chasse, ou se perfectionnaient dans les exercices.
La troisième classe était composée des hommes faits, et ils y demeuraient vingt-cinq ans. C'est de là qu'on tirait tous les officiers qui devaient commander dans les troupes et remplir les différents postes de l’Etat , les charges , les dignités. Enfin ils passaient dans la dernière classe, où l’on choisissait les plus sages et les plus expérimentés pour former le conseil public.
Par là tous les citoyens pouvaient aspirer aux premières charges de l'Etat; mais aucun n'y pouvait arriver qu'après avoir passé par
1 « Cyrus non fuit tinbrrilltor tu tenectute, quam In • juvemute. * ,Ctc. de Se «cl. n. 30.)
ces différentes classes, et s’en être rendu capable par tous ces eiercices.
Cyrus fut élevé de la sorte jusqu'à l’Age de douze ans , et surpassa toujours ses égaux , soit par la facilité à apprendre, soit par le courage ou par l'adresse à exécuter tout ce qu'il entreprenait. Alors sa mère Mandane le mena en Mé.lie chez Astyage , son grand-père , à qui tout le bien qu'il entendait dire de ce jeune prince avait donné uuegrandeenvie de le voir.
Il trouva dans cette cour des mœurs bien différentes de celles de son pays. Le faste, le luxe. In magnificence, y régnaient partout. Il n’en fut point ébloui: et, sans rien critiquer ni condamner , il sut se maintenir dans les principes qu’il avait reçus dès son enfance. Il charmait son grand-père par des saillies pleines d’esprit et de vivacité, et gagnait tous les cœurs parses manières nobles et engageantes. J’en rapporterai un seul (raitqui pourra faire juger du reste.
Astyage, voulant faire perdre à son petitfils l’envie de retourner en son pays, fit préparer un repas somptueux, dans lequel tout “fut prodigué , soit pour la quantité , soit pour la qualité ou la délicatesse des mets. Cyrus regardait avec des yeux assez indifférents tout ce fastueux appareil. El comme Astyage en paraissait surpris : Les Perses, dit-il, au lieu de tant de détours et de circuits pour apaiser la faim , prennent un chemin bien plus court pour arriver au même but ; un peu de pain et de cresson les y conduisent. Son grandpère lui ayant permis de disposer à son gré de tous les mets qu'on avait servis , il les distribua sur-le-champ aux officiers du roi qui se trouvèrent présents : à l'un , parce qu'il lui apprenait à monter à cheval ; à l'autre, parce qu'il servait bien Astyage; à un autre , parce qu'il prenait grand soin de sa mère. Sacas , échanson d’ Astyage, fut le seul à qui il ne donna rien. Cet officier, outre sa charge d'échanson, avait celle d'introduire chez le roi ceux qui devaient être admis à son audience; et comme il ne lui était pas possible d'accorder celte faveur à Cyrus aussi souvent qu’il la demandait, il eut le malheur de déplaire à ce jeune prince, qui lui marqua . dans cette occasion, son ressentiment. Astyage témoignant quelque peiue qu'on eût fait cet affront à un
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officier ponr qui il avait une considération particulière , et qoi la méritait par l'adresse merveilleuse avec laquelle il lui servait a boire : t Ne faut-il que cela , mon papa , reprit Cy- « rus, pour mériter vos bonnes grâces? je les • aurai bientôt gagnées; car je me fais fort de ■ vous servir mieux que lui. » Aussitôt on équipe le petit Cyrus en échanson. Il s'avance gravement d'un air sérieux , la serviette sur l’épaule, et tenant la coupe délicatement de trois doigts 11 la présenta au roi avec une dextérité et une grâce qui charmèrent Astyageet Mandane. Quand cela fut fait, il se jeta au coude son grand-père, et eu le baisant il s’écria plein de joie ; « O Seras', pauvre Sa- « cas, te voilà perdu, j'aurai ta charge. » Astyage lui témoigna beaucoup d’amitié, a Je a suis très-conteot, mon fils, lui dit-il , on ne « peut pas mieux servir. Vous avez cependant a oublié une cérémonie qui est essentielle ; a c’est de faire l’essai, a En effet , l'échanson avait coutume de verser de la liqueur dans sa main gauche, et d’en goûter avant que de présenter la coupe au prince. « Ce n’est point du a tout par oubli , reprit Cyrus, que j’en ai a usé ainsi. — Et pourquoi donc? dit As- « tyage. — C’est que j’ai appréhendé que celte a liqueur ne fût du poison. — Du poison ! el a comment cela? — Oui , mon papa ; car il a n’y a pas longtemps que , dans un repas que a vous donniez aux grands seigneurs de voire a cour, je m’aperçus qu’apres qu'on eut un a peu budecelte liqueur, la tête tournas tous a les convives. Ou criait, on chantait, on a parlait à tort el à travers. Vous paraissiez « avoir oublié, vous, que vous étiez roi , et a eux qu’ils étaient vos sujets. Enfin . quand a vous vouliez vous mettre à danser, vous ne a pouviez pas vous soutenir. — Comment!
a reprit Astyagc , n’arrive-l-il pas la même a chose à voire père? — Jamais, répondit a Cyrus. — El quoi donc? — Quand il a bu a il cesse d’avoir soif, et voilà tout ce qui lui a en arrive. »
Sa mère Mandane étant sur le point de retourner en Perse , il se rendit avec joie aux instances réitérées que lui fit son grand-père de rester en Mèdie, afin , disait-il , que, ne
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sat hant pas encore bien monler à cheval , il eût le temps de se perfeclionnerdans celexerci ce, inconnu en Perse, oit la sécheresse et la situation du pays , coupé par des montagnes, ne permettaient pas de nourrir des chevaux.
Pendant cet intervalle de temps qu’il passa à la cour, il s’y fit infiniment estimer el aimer. Il était doux , affable, officieux, bienfaisant, libéral.. Si les jeu- esseigneurs avaient quelque grâce à demander au prince, c’était lui qui la sollicitait pour eux. Quand il y avait contre eux quelque sujet de plainte, il se rendait leur médiateur auprès du roi. Leurs affaires devenaient les siennes ; et il s’y prenait toujours si bien, qu'il obtenait tout ce qu’il voulait.
Cambyse ayant rappelé Cyrus pour lui faire achever son temps dans les exercices des Perses, il partit sur le-champ , pour ne donner par son retardement aucun lieu de plainte contre lui, ni à son père, ni à sa patrie. Ce fut alorsqu'on connu! combien il était tendrement aimé. A son départ tout le monde l’accompagna , ceux de son âge , les jeunes gens , les vieillards; Astyage même le conduisit à cheval assez loin ; el , quand il fallut se séparer , il n’y eut personne qui ne versât des larmes.
Ainsi Cyrus repassa en Perse, oû il demeura encore un an au nombre des enfants. Scs compagnons, après le séjour qu’il avait fuit dans une cour au-si voluptueuse et remplie de faste qu’était celle des Mèdes , s’attendaient à voir un grand changement dans scs moeurs. Mais, quand ils virent qu’il se contentait de leur table ordinaire, et que, s’il se rencontrait dans quelque festin , il était plus sobre et plus rc enu que les autres , ils le regardèrent avec une nouvelle admiration.
Il passa de cette première classe dans la seconde, qui est celle des jeunes gens, où il fil voir qu'il n'avait point son pareil en adresse, en patience, en obéissance.
aéVLaxioas.
Je n’entreprends point d’en faire sur le récit qui précède ; elles se présentent d’ellesmêmes en foule au lecteur, et ne peuvent échapper auz yeux même les moins perçants. On y voit combien une éducation mâle, ro-
buste, vigoureuse, est propre en même temps à fortifier le corps et à perfectionner l’esprit; et que ce n’est point pardes airs de grandeur, mais par des manières douces et honnêtes, que les jeunes gens de qualité peuvent serendre estimables et aimables. Je me contente de faire remarquer l’habileté de l’historien dans l'excellente leçon qu’il donne sur la sobriété. Il pouvait la faire d'une manière grave et sérieuse , et prendre le ton de philosophe ; rar Xénophon , tout guerrier qu’il était , n’était pas moins philosophe que Socrate son maître. Au Heu de cela il la met dans la bouche d’un enfant , et la déguise sous le voile d’une petite histoire , racontée dans l’original avec tout l’esprit cl toute la gentillesse possible. Je ne doute point qu’elle no soit entièrement de son invention ; et c’est en ce sens que je crois qu’il faut entendre ce que dit Cicéron de cet [admirable ouvrage’, que l’auteur n’a point prétendu;)’ suivre les lois rigoureuses de la vérité et de l’histoire , mais qu’il a voulu donner aux princes, dans la personnede Cyrus , un modèle parfait de la manière dont ils doivent gouverner les peuples. Cyrus ille à Xénophonie non ad finem historiée tcripltit, sed ad effigiem justi imperii. C’est-à-dire qu’il a ajouté au fond de l’histoire , trcs-vérilable en soi-même, comme j’aurai bientôt lieu de le faire remarquer, quelques circonstances particulières pour en relever la beauté et pour servir à l’instruction des hommes. Telle est , à ce que je pense , l’histoire du petit Cyrus devenu échanson; infiniment plus propre à montrer combien l'excès du vin déshonore les princes, que tous les préceptes des philosophes.