Première» campagnes et conquêtes de Cyrus
Astyage, roi des Mèdes, étant mort, Cyaxare son fils, frère de la mère de Cyrus, lui succéda*. A peine fut-il monté sur le trône, qu’il eut une rude guerre à soutenir. Il apprit que le roi des Assyriens armait puissamment contre lui ,el qu’il avait déjà engagé dans sa querelle plusieurs princes , entre autres Cré-
> Lib 1, Épist. 1. «1 Quint, fr*)r
5 Cjtop. ilb. 1, etc. .
sus, roi de Lydie. Aussitôt il dépêcha vers Cambyse pour lui demander du secours , et chargea ses députés défaire en sorte que Cyrus eût le commandement de l’armée qu’on lui enverrait. Ils n’eurent pas de peine à l’obtenir. Ce jeune prince était alors dans l’ordre des hommes faits, après avoir passé dix années dans la seconde classe. La joie fut universelle quand on sut que Cyrus marcherait à la tête de l’armée. Elle était de trente mille hommes d’infanterie seulement; car les Perses n’avaient point encore de cavalerie. Dans ce nombre u’élaicnl point compris mille jeunes oificiers , l’élite de la nation , tous attachés à Cyrus d’une manière particulière.
11 partit sans perdre de temps : mais ce ne fut qu’après avoir invoqué les dieux; car sa grande maxime, et il la tenait de son père, était qu’on ne detail jamais former aucune entreprise , soit grande , soit petite , sans consulter les dieux. Cambyse lui avait souvent représenté que la prudence des hommes est fort courte , leurs vues fort bornées ; qu’ils ne peuvent pénétrer dans l’avenir , et que souvent ce qu’ds croient devoir tourner à leur avantage devient la cause de leur ruine : au lieu que les dieux , étant éternels , savent tout, l’avenir comme le passé , et inspirent à ceux qu’ils aiment ce qu’il est à propos d’entreprendre1 ; protection qu’ils né doivent à personne , et qu’ils n’accordent qu’à ceux qui les invoquent et les consultent.
Cambyse voulut accompagner son fils jusqu’aux frontières de la Perse. Dons le chemin il lui donna d’excellentes instructions sur les devoirs d’un général d’armée. J’ai déjà remarqué ailleurs que Cyrus, qui croyait n’ignorer rien de tout ce qui regarde le métier de la guerre après les longues leçons qu’il en avait reçues desmatlres les plus habiles qui fussent de son temps, reconnut pourlors qu’il ignorait absolument tout ce qu’il y a de plus essentiel dans l'art militaire , mais qu’il en fut parfaitement instruit dans cet enlrelieu familier , qui mérite bien d’être lu avec soin et d’être sérieusement médité par quiconque est des-
• On attribuait à la divine Providence tout succès, même celui de la cbaase. Venatio nabis htec, amies, dit Cjrua, votent* Deo prospéra fatura tsl. {Cyrop. I. ï.)
liné à la profession des armes. le n’en rapporterai qu’un seul Irait, par lequel on pourra juger des autres.
Il s’agissait de savoir comment on pouvait rendre les soldats soumis et obéissants. Le moyen m'en parait bien facile et bien sûr, dit Cyrus : il ne faut que louer et récompenser ceui qui obéissent, punir et noter d'infamie ceüi qui refusent de le faire. Cela est bot) , reprit Cnmbysc , pour se faire obéir par force ; mais l’important est de se faire obéir volontairement. Or le moyen le plus sûr d'y réussir, c’est de bien convaincre ceux à qui l'on commande qu’on sait mieux ce qui leur est utile qu'eux-mêmes ; car tous les hommes obéissent sans peine à ceux dont ils ont celte opinion. C’est deceprincipcque part la soumission aveugle des malades pour le médecin , des voyageurs pour un guide , de ceux qui sont dans un vaisseau pour le pilote. Leur obéissance n’est fondée que sur la persuasion où ils sont que le médecin , le guide , le pilote , sont plus habiles et plus prudents qu’eux. Mais que faut-il faire, demanda Cyrus è son père, pour paraître plus habile et plus prudent que les autres? 11 faut , reprit Cambyse, l'être effectivement ; et . pour l'être , il faut se bien appliquer à sa profession , en étudier sérieusement toutes les régies, consulter avec soin et avec docilité les plus habiles maîtres , ne rien négliger de ce qui peut faire réussir nos entreprises , et surtout implorer le secours des dieux , qui seuls donnent la prudence et le succès.
Quand Cyrus fut arrivé en Médic près de Cyaxare , la première chose qu'il Dt , après les compliments ordinaires , fut de s’informer de la qualité et du nombre des troupes de part et d'autre. Il se trouva , par le dénombrement qu’on en fit, que l'armée des ennemis montait à soixante mille chevaux et à deux cent mille hommesde pied ; et que par conséquent il s’en fallait plus des deux tiers que les Mèdes et les Perses joints ensemble n’eussent autant de cavalerie qu'eux, et qu’à peine avaient-ils la moitié d’infanterie. Une si grande inégalité jetaCyaxarc dans un grand embarras et une grande crainte. Il n'imaginait point d’autre expédient que de faire venir de nouvelles troupes de Perse , en plus grand nom-
bre encore que les premières. Mais, outre que le remède aurait été fort lent, il paraissait impraticable. Cyrus sur-le-champ proposa un moyen plus sûr et plus court : ce fut de faire changer d’armes aux Perses; et , au lieu que la plupart ne se servaient presque que de l’arc et du javelot, et ne combattaient par conséquent que de loin, genre de combat où le grand nombre l’emporte facilement sur le petit, Il fut d'avis de les armer de telle sorte qu’ils pussent tout d'un coup combattre de près et en venir aux mains avec les ennemis , et rendre ainsi inutile la multitude de leurs troupes. On goûta fort cel avis , et il fui exécuté sur-le-chamj).
Un jour que Cyrus faisait la revue de son armée , il lui vint un courrier de la part de Cyaxare l’avertir qu'il lui était arrivé des ambassadeurs du roi des Indes , e( qu'il le priait de le venir Irouver promptement. Pour ce sujet, dit-il, je vous apporte un riche vêtement; car il souhaite que vous paraissiez superbement vêtu devant tes Indiens , afin de faire honneur h la nation. Cyrus ne perdit point de temps : it partit sur-le-champ avec ses troupes pour aller trouver le roi, sans avoir d’autre habit que le sien1, qui était fort simple, à la manière des Perses. Et comme Cyaxare en parut d’abord un peu mécontent: Vous aurais-je fait plus d’honneur, reprit Cyrus, si je m’étais habillé de pourpre, Si je m’étais chargé de bracelets et de chaînes d’or, et qu’avec tout cela j’eusse tardé plus longtemps à. venir, que je ne vous en fais maintenant par la sueur de mon visage et par ma diligence . en montrant è tout le monde avec quelle promptitude on exécute vos ordres?
La grande attention de Cyrus était de s’attacher les troupes , de gagner le cœur des officiers, de se faire aimer cl estimer des soldats. Pour cela il les traitait tous avec boulé et douceur, se rendait populaire et affable, .les invitait souvent a manger avec lui, surtout ceux qui se distinguaient parmi leurs égaux. Il ne faisait aucun cas de l’argent que pour le donner. 11 distribuait avec largesse des présents chacun selon sou mérite et sa condition ; à l’un
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expression ! PrrticÀ vnfo Ouiutur , *matu alrtfieartrtimo contaminât».
c’était un bouclier ; A l'aulre une épée , on quelque chose de pareil. C'était pBrcettegrandeur d'ème, celle générosité, et ce penchant A faire du bien, qu'il croyait qu’un général devait se distinguer, et non par le luxe de la table , ou par la magnificence des habits et des équipages , et encore moins par la hauteur et la fierté.
Voyant toutes ses troupes pleines d'ardeur et de bonne volonté , il proposai Cyaxare de les mener contre I ennemi. On se mit donc en marche , après avoir offert des sacrifices aux dieux Quand les armées furent a la vue l’une de l’autre , on se prépara au combat. Les Assyriens s'étaient campés en rase campagne : Cyrus , au contraire , s’était couvert de quelques villages et de quelques petites collines. On fut de part et d’autre quelques jours à se regarder. Enfin, les Assyriens étant sortis les premiers de leur camp en fort grand nombre, Cyrus fit avancer ses troupes. Avant qu’elles fussent A la portée du trait, il donna le mot du guet, qui fut : Jupiter tecourable et protecteur. Ilfilenlonnerrhymneordinaire en l’honneur de Castor et Pollux ; et les soldats, pleins d’une religieuse ardeur (StoesCic). y répondirent A haute voix. Ce n’était dans toute l’armée de Cyrus qu’allégresse' , qu'émulalion , que courage , qu’exhortations mutuelles , que prudence , qu’obéissance ; ce qui jetait une étrange frayeur dans le cœur des ennemis. Car, dit ici l'historien , on a remarqué qu’en ces occasions ceux qui craignent plus les dieux ont le moins de peur des hommes. Du côté des Assyriens , les archers , les frondeurs , et ceux qui lançaient des javelots, firent leur décharge avant que l'ennemi fût A portée. Mois les Perses , animés par la présence et l'exemple de Cyrus, en vinrent tout d'un coup aux mains et enfoncèrent les premiers bataillons. Les Assyriens ne purent soutenir un choc si rude , et prirent tous la fuite. La cavalerie des Médes s’ébranla en même temps pour attaquer celle des ennemis, qui fut aussi bientôt mise en déroule. Ils fu-
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renl vivement poursuivis jusque dans leur camp. Il s'en fit un effroyable carnage , et le roi des Assyriens y perdit la vie. Cyrus ne se crut pas en état de les forcer dans leurs retranchements , et il fit sonner la retraite.
Cependant les Assyriens , après la mort de leur roi et la perle des plus braves gens de l'armée , étaient dans une étrange consternation. Crésus et tous les autres alliés perdirent aussi toute espérance. Ainsi ils ne pensèrent plus qu'à se sauver à la faveur de la nuit.
Cyrus l'avait bien prévu , et il se préparait A les poursuivre vivement. Mais il avait besoin pour cela de cavalerie ; et . comme on l'a déjA remarqué, les Perses n'en avaient point. Il alla donc trouver Cyaxare , et lui proposa son dessein. Cyaxare l’improuva fort, et lui représenta le danger qu'il y avait de pousser A bout des ennemis si puissants, à qui l’on inspirerait peut-être do courage en les réduisant au désespoir ; qu’il était de la sagesse d’user modérément de la fortune , et de ne pas perdre le fruit de la victoire par trop de vivacité ; que d’ailleurs il ne voulait pas contraindre les Mèdes ni les empêcher de prendre un repos qu'ils avaient si justement mérité. Cyrus se réduisit A lui demander la permission d’emmener ceux qui voudraient bien le suivre : A quoi Cyaxare consentit sans peine ; et il ne songeu plus qu'à passer le temps en festins et en joie avec les officiers , et A jouir de la victoire qu'il venait de remporter.
Presque tous les Médes suivirent Cyrus , qui se mil en marche pour poursuivre les ennemis. Il rencontra en chemin des courriers qui venaient de la part desHyrcaniens qui servaient dans l’armée ennemie, lui déclarer que, dès qu'il paraîtrait, ils se rendraient A lui ; et en effet ils le firent. 11 ne perdit point de temps ; et, ayant marché toute la nuit, il arriva près des Assyriens. Crésus avait fait partir ses f mmes durant la nuit pour prendre le frais, car c’était en été , et il les suivait avec quelque cavalerie. La désolation fut extrême parmi les Assyriens quand ils virent l'ennemi si près d’eux : plusieurs furent tués dans la fuite; tous ceux qui étaient demeurés dans le camp se rendirent : la victoire fut complète et le butin immense. Cyrus se réserva tous les chevaui qui se trouvèrent dans le camp, son-
Diqitaod tey-Goûgle
geanl dès lors à former parmi les Perses un corps de cavalerie , ce qui leur avait manqué jusque-là. Il fil mettre à part pour Cyaxare , tout ce qu'il y avait déplus précieux. Quand les Mèdes et les Hyrcaniens furent revenus de la poursuite des ennemis . il leur fit prendre le repas qui leur avait été préparé, en les avertissant d'envoyer seulement du pain aux Perses, qni avaient d’ailleurs, soit pour les ragoûts , soit pour la boisson , tout ce qui leur était nécessaire. Leur ragoût était la faim, et leur boisson l'eau de la rivière. C’était la manière de vivre à laquelle iis étaient accoutumés dès leur enfance.
La nuit même que Cyrus était parti pour aller à la poursuite des ennemis, Cyaxare l’avait passée dans la joie et dans les festins, et s’était enivré avec ses principaux officiers. Le lendemain , à son réveil, il fut étrangement étonné de se voir presque seul. Plein de colère et de fureur, il dépêcha sur-le-champ un courrier à l’armée , avec ordre de faire de violents reproches à Cyrus , et de faire revenir tous les Mèdes sans aucun délai. Cyrus ne s'effraya point d'un commandement si injuste. Il lui écrivit une lettre respectueuse , mais pleine d'une généreuse liberté, où il justifiait sa conduite, et le faisait ressouvenir de la permission qu’il lui avait donnée d'emmener tous ceux des Mèdes qui voudraient bien le suivre. Il envoya en même temps en Perse pour faire venir de nouvelles troupes , dans le dessein qu'il avait de pousser plus loin ses conquêtes.
Parmi les prisonniers de guerre qu’on avait faits il se trouva une jeune princesse d’une rare beauté, qu'on avait réservée pour Cyrus. Elle se nommait Panthée, et était femme d'Abrndjtc, roi de la Susiane. Sur le récil qu'on fit à Cyrus de sa beauté, il refusa de la voir, dans la crainte, disait-il, qu’un tel objet ne l’attachât plus qu'il ne voudrait , et ne le détournât des grands desseins qu’il avait formés. Araspe. jeune seigneur de Médie. qui l'avait en garde , ne se défiait pas tant de sa faiblesse , et prétendait qu’on est toujours maître de soi-méme. Cyrus lui donna de sages avis , en lui confiant de nouveau le soin de cette princesse. Ne craignez rien , reprit Araspe , je suis sûr de moi , et je vous réponds
TIA1TÉ DIS é.T.
sur ma vie que je ne ferai rien de contraire à mon devoir. Cependantsa passion pourcelle jeune princesse s’alluma peu à peu , jusqu'à un tel point, que, la trouvant invinciblement opposée à ses désirs , il était près de lui faire violence. La princesse enfin en donna avis à Cyrus, qui chargea aussitôt Artabaze d'aller trouver Araspe de sa pari. Cet officier lui parla avec la dernière dureté , et lui reprocha sa faute d’une manière propre à le jeter dans le désespoir. Araspe, outré de douleur , ne put retenir ses larmes, et demeura interdit de honte et de crainte. Quelques jours après , Cyrus le manda. Il vint tout tremblant. Cyrus le prit à part ; et , au lieu des violents reproches auxquels il s’attendait, il lui parla avec la dernière douceur , reconnaissant que lui-même avait eu tort de l'avoir imprudemment enfermé avec un ennemi si redoutable. Une bonté si inespérée rendit la vie à ce jeune seigneur. La confusion , la joie , la reconnaissance, firent couler de ses yeux une abondance de larmes. Ah! je me connais maintenant, dit-il, et j’éprouve sensiblement que j'ai deux âmes , l'une qui me porte au bien, l'autre qui m'entraîne vers le mal. La première l'emporte quand vous venez à mon secours et que vous me parlez; je cède à l'autre et je suis vaincu quand je suis seul. Il répara avantageusement sa faute, et rendit un service considérable à Cyrus en se retirant comme espion chez les Assyriens , sous prétexte d’un prétendu mécontentement.
Cependant Cyrus se préparait à avancer dans le pays ennemi. Aucun des Mèdes ne voulut le quitter ni retourner sans lui vers Cyaxare , dont ils craignaient la colère et la cruauté. L’armée se mit en marche. Le bon tiaitement que Cyrus avait fait aux prisonniers deguerre.eu les renvoyant libresrhacun dans leur pays . avait répandu partout le bruit de sa clémence. Beaucoup de peuples se rendirent à lui , el grossirent le nombre de ses troupes. S'étant approché de Babyione , il fit faire au roi des Assyriens un défi de terminer leur querelle par un combat singulier. Son défi ne fut pas accepté; mais .pour mettre ses alliés en sûreté pendant son absence , il fit avec lui une espèce de trêve et de traité , par lequel ou convint de part et d’autre de ne point
su
faire en loul temps el en toute rencontre , de piété et de religion , s’il est permis de se servir de ces termes à l'égard d’un prince qui ignorait le vrai Dieu.
Voilà ce que les jeunes gens doivent étudier dans Cyrus; et l’on ne manque pas de legr faire observer què c'est sur ce modèle que se forma un des plus grands capitaines qu’ait ortés fa république romaine, je veux dire cipion l’Africain le second, qui avait toujours en main les livres admirables de la Cyropédie : Quos quidem libros non sine causA nosler ille Africanus de manibus ponrre non solebat. Nutlum est enim prœlermissum in his officium diligenlis el modérait imperii'.
Continuation de ta guerre. Prise de Babilone. Nouvelles conquêtes. Mort de Cyrus.
Dans le conseil qui se tint en présence de Cyaxare*, il fut résolu de continuer la guerre. On travailla aux préparatifs avec une ardeur infatigable. L’armée des ennemis était encore plus nombreuse qu’elle ne l’avait été dans la première campagne . et l’Egypte seule leur avait fourni plus de six-vingf mille hommes. Leur rendez-vous était à Thymbrée , ville de Lydie. Cyrus, après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que son armée ne manquât de rien, et après être descendu dans un détail surprenant, que Xénophou rapporte fort au long , songea à se mettre en marche. Cyaxare ne le suivit point, et demeura avec la troisième partie desMèdesseulement, pour ne pas laisser son pays entièrement dégarni.
Abradate, roi de la Susiane, se préparant à prendre son armure, Panlhée, sa femme, lui vint présenter un casque, des brassards el des bracelets, tout cela d’or massif, avec une cotte d’armes de sa hauteur, plissèe par en bas , et un grand panache de couleur de pourpre. Elle avait fait la plupart de ces ouvrages elle-même à l’insu de son mari, pour lui ménager le plaisir de la surprise. Quelque tendresse qu'elle eût pour lui , elle l’exhorta à mourir plutôt les armes à la main
1 Cic. Eptal. 1, ad Quint, frai.
» Cjrop. I. 6, etc.
que de ne pas se signaler d’une manière digqp de leur naissance , et digne de l’idée qu'elle avait lâché de donner de lui à Cyrus. Nous lui avons, dit-elle, des obligations infinies. J’ai été sa prisonnière, et, comme telle, destinée pour lui ; mais je ne me suis point trouvée enclave entre ses mains, ni ne me suis point vue libre à des conditions honteuses. Il m’a gardée comme il aurait gardé la femme de son propre frère; et je lui ai bien promis que vous sauriez reconnaître une telle grâce : ne l’oubliez point. O Jupiter! s’écria Abradate en levant les yeux vers le ciel, fais que je paraisse aujourd'hui digne mari de Panlhée, et digne ami d’un si généneux bienfaiteur! Cela dit, il monta sur son char! Panlhée, ne pouvant plus l’embrasser , voulut encore baiser le char où il était, et le suivit quelque temps à pied; après quoi elle se retira.’
Quand les armées furent en présence, tout se prépara au combat. Après les prières publiques et générales , Cyrus fil des libations en particulier , cl pria encore de nouveau le dieu dé ses pères dé vouloir être son guide et de venir à son secours. Ayant entendu un coup de tonnerre: Nous le suivons, souverain Jupiter', s’écria-t-il ; et à l’instant même il s'avança vers les ennemis. Comme' le front de leur bataille surpassait de beaucoup celle des Perses, ils firent ferme dans le milieu, tandis que les deux ailes s'avancèrent en se courbant à droite cl à gauche , dans le dessein d’envelopper l'armée de Cyrus , el de l’assaillir en même temps par plusieurs endroits. Il s’y attendait, et n’en fut pas surpris. Il parcourut tous les rangs pour animer ses troupes; et lui, qui en toute occasion était si modeste el si éloigné de tout air de vanité , au moment du combat parlait d'un ton ferme el décisil. Suivez-moi, leur disait il, à une victoire assurée ; les dieux sont pour nous. Après avoir donné tous les ordres nécessaires , et fait entonner par toute l’armée l’hymne du combat, il donna le signal,
Cyrus commença par attaquer l’aile des ennemis qui s’était avancée sur le’ flanc droit do son armée; el, l’ayant prise elle-même en
' Il aval! effectivement pour guide un dieu, mal) an dieu bien different de Jupiter.
Anne, la mit en désordre. On en fit autant de l'autre rôtê , où l’on fit d'abord avancer l'escadron des chameaux. La cavalerie eniiemiejne l'attendit |>as; et, de si loin que les ihevaux l'apure; rent, ils se renversèrent les uns sur les autres; et plusieurs, se cabrant, jetèrent par terre ceux qui les montaient. Les chariots armés de faux achevèrent d'y mettre la confusion. Cependant, Abradale, qui commandait les chariots placés a la tète de l'armée , les fil avancer à toute bride. Ceux des ennemis ne purent soutenir un choc si rude , et furent mis en déroule. Abradatc les ayant percés , vint aux bataillons des Egyptiens ; mais , son char s’étant malheureusement renversé, il fut tué avec les siens, après avoir fait des efforts extraordiuairesde courage. Lecombat fut violent de ce côté là , et les Perses furent contraints de reculer jusqu'à leurs machines. Là les Égyptiens se trouvèrent fort incommodés des flèches qu’on leur lirait de ces tours rou Unies: et les bataillons de l'arrière-garde des Perses , s’avançant l’épèe à la main , empêchèrent les gens de trait de passer plus avant, et les contraigniient de retourner à la i barge. Alors on ne vit plusquedes ruisseaux de sang couler de tous côtés. Sur ces entrefaites Cyrus ai rive, après avoir mis en fuite tout ce qui s’était présenté devant lui. Il vit avec douleur que les Perses avaient .àché pied : et jugeant bien que les Égyptiens ne cesseraient de gagner toujours le terrain , il résolut deles aller prendre par derrière; et, en un instant ayant passé avec sa troupe à la queue de leurs bataillons, il les chargea rudement. La cavalerie surviut en même temps et poussa vivement les ennemis. Les Égyptiens , attaqués de tous côtés, faisaient face partout , et se défendaient avec un courage merveilleux. A la fin Cyrus, admirant leur valeur et oyant peine à laisser périr de si braves gens , leur fil offrir des conditions honnêtes, leur représentant que tous leurs alliés les avaient abandonnés. Ils les acceptèrent , et servirent depuis dans ses troupes avec une fidélité inviolable.
Après la bataille perdue, Crésus s'enfuit en diligence avec ses troupes à Sardes , où Cyrus le suivit dès le h ndemain , et se rendit maître de la ville vans y trouver aucune résistance.
l)e la il marcha dioil vers Babylone, et
subjugua en passant la grande Phrygie et la Cappadoce. Quand il fut arrivé devant cette ville , et qu’il en eut examiné avec soin la situation, les murailles, les fortifications , chacun jugea qu’il était impossible de s’en rendre malire par la force. Il parut donc se déterminer au dessein de la prendre par famine. Pour cela il fil creuser tout autour de la ville des fossés fort larges et fort profonds , pour empêcher, disait-il , qu ■ rien ne pût y entrer ou en sortir. Ceux de la ville ne pouvaient s’empêcher de rire du dessein qu’il avait pris de les assiéger; et, comme ils se voyaient des vivres pour plus de vingt ans, ils se moquaient de toute la peine qu'il se donnait. Tous ces travaux étant achevés, Cyrusappril que bientôt on devait célébrer une grande solennité , dans laquelle tous les Babyloniens passaient la nuit entière à boire et à faire la débauche. Celte fête étant arrivée, et la nuit commençant de bonne heure, il fitouvrir l'embouchure de la tranchée qui aboutissait au neuve, et à l’instant même l’eau entra avec impétuosité dans ce nouveau canal ; et , laissant à sec son ancien lit , ouvrit à Cyrus un passage libre dans la ville. Ses troupes y entrèrent donc sans trouver aucun obstacle. Elles pénétrèrent jusque dans le palais, où le roi fut tué. Dès la pointe du jour la citadelle se rendit sur les nouvelles de la prisa de la ville et de la mort du roi. Cyrus fit publier dans tous les qua'rtiers que ceux qui voudraient avoir la vie sauve demeurassent dans leurs maisons et lui envoyassent leurs armes : ce qui fut fait sur-lechamp. Voilà ce que coûta à ce prince la prise de la ville la plus riche et la plus forte qui fût alors dans l’univers.
Cyrus commença par remercier les dieux de l’heureux succès qu’ils venaient de lui accorder : il assembla les principaux officiers , dont il loua publiquement le couragfe, la sagesse , le zèle et l'attachement pour sa personne, et distribua des récompenses dans toute l’armée. Il leur remontra ensuite que l’unique moyen de conserver ce qu’ils avaient acqu.s, était de persévérer dans leur ancienne vertu ; que le fruit de la victoire n’était pas de s’abandonner aux délices et à l’oisiveiè; qu’aprè> avoir vaincu les ennemis par ta force des armes, il serait honteux de se laisser vaincre
parles aüraitsdela volupté; qu’en fin, pour conserver leur ancienne gloire, il fallait maintenir à Babylone , parmi les Perses , la même discipline qui était observée dans leur pays , et peur cela donner leurs principaux soins à la bonne éducation des enfants. Par là, dit-il, nous deviendrons nous-mêmes plus vertueux de jour en jour, eu nous efforçant de leur donner de bons exemples ; et il sera bien difficile qu'ils se corrompent , lorsque parmi nous ils ne verront et n’enteudront rien qui ne les porte à la vertu , et qu’ils seront continuellement dans une pratique d’exercices louables et honnêles.
Cyrus confia à différentes personnes , selon les talents qu’il leur connaissait, différentes parties et différents soins du gouvernement ; mais il se réserva à lui seul celui de former des généraux , des gouverneurs de provinces . des ministres , des ambassadeurs , persuadé que c’était proprement le devoir et l’occupation d’un roi , et que de là dépendait sa gloire, le succès de toutes les affaires, le repos et le bonheur de l’empire. Il établit un ordre merveilleux pour la guerre, pour les finances, pour la police. Il avait dans toutes les provinces des personnes d’une probilé reconnue, qui lui rendaient compte de tout ce qui s’y passait : on les appelait les yeux et les or< illeu du prince. Il était attentif à honorer et à récompenser tous ceux qui se distinguaient par leur mérite, et qui excellaient en quelque chose que ce fût. Il préférait infiniment la clémence au courage guerrier , parce que celui-ci entraîne souvent la ruine et la désolation des peuples , au lieu que l’autre est toujours bienfaisant et salutaire. Il savait que les lois peuvent beaucoup contribuer au règlement des mœurs; mais, selon lui, le prince devait être par son exemple une loi vivante ; et il ne croyait pas qu’il fût digne de commander aux autres , s’il n’avait plus de lumière et de vertu que ses sujets. La libéralité lui paraissait une vertu véritablement royale ; mais il faisait encore plus de cas dr la bonté , de l’affabilité, de l’bumanité , qualités propres à gagner les cœurs et à se faire aimer des peuples , ce qui est proprement régner ; outre que d’aimer plus que les autres à donner, quand on est infiniment plus riche qu’eux, est uue chose
moins surprenante que de descendre en quel que sorte du trône pour s’égaler à ses sujets. Mais ce qu’il préférait à tout était le culte des dieux et le respect pour la religion , persuadé que quiconque était sincèrement religieux et craignant Dieu , était en même temps bon et fidèle serviteur des rois , et inviolablemenl attaché à leur personne et au bien de l'Etal.
Quand Cyrus crut avoirsulïi-amment donné ordre aux affaires de Babylone, il songea à faire un voyage en Perse. Il pas-a par la Médiepour y saluer Cyaxare à qui i fil de grands présents, cl lui marqua qu’il trouverait à Babylone un palais magnifique tout préparé quand il voudrait y aller, et qu’il devait regarder cette ville comme lui appartenant en propre. Cyaxare, qui n’avait point d’enfant mâle , lui offrit sa fille en mariage et la Mcdie pour dol. Il fut fort sensible à une offre si avaiiiageusc, mais il ne crut pas devoir l’accepter avant que d'avoir eu le consentement de son père et de sa mère, laissant pour tous les siècles un rare exemple de la respectueuse soumission et de l’entière dépendance que doivent montrer en pareille occasion , à l’égard de père et de mère, tous les enfants, quelque Age qu’ils puissent avoir, et à quelque degré de puissance et de grandeur qu’ils soient parvenus. Cyrus épousa donc cette princesse à son retour de Perse , et la mena avec lui à Babylone, où il avait établi le siège de son empire.
Il y assembla ses troupes. On dit qu'il s’y Irouva six-vingt mille chevaux , deux mille ( bariola armés de faux ,el six cent mille hommes de pied. Il se mit en campagne avec cette nombreuse armée, et subjugua toutes les nations qui sont depuis la Syrie jusqu'à la mer des Indes : après quoi il tourna vers l'Egypte, et la rangea pareillement sous sa domination.
Il établit sa demeure au milieu de tous ces pays, passant ordinairement sept mois à Babylone pendant l’hiver, parce que le climat y est chaud ; trois mois à Soi- pendant le printemps, et deux mois à Ecbaiane durant les grandes chaleurs de l’été.
Plusieurs années s’étant ainsi écoulées .Cyrus vint en Perse pourla septième fois depuis l’élabli-semcot de sa monarchie. Cambyse et Mandane étaient morts il y avait déjà loug-
temps , cl lui-même était fort vieux. Sentant approcher sa fin. il assembla ses enfants et les grands de l’empire ; cl après avoir remercié les dieuxde toutes les faveurs qu'ilslui avaient accordées pendant sa vie , et leur avoir demandé une pareille protection pour ses enfants . pour ses amis et pour sa patrie , il déclara Cambyse , son fils aîné, son successeur , et laissa à l'autre plusieurs gouvernements fort considérables. Il leur donna 6 l'un et à l'autre d'excellents avis , en leur faisant entendre que le plus ferme appui des trônes était le respect pour lesdieux, la bonne intelligence eulre les frères, et le soin de se faire et de se conserver de fidèles amis. Il mourut, également regretté de tous les peuples.
réflexions.
J'en ferai deux, dont l'une regardera le caractère et lesqualités particulières deCyrus; l'autre , la vérité de son histoire écrite par Xériophon.
Première réflexion.
On peut regarder Cyrus comme le conquérant le plus sage et le héros le plus accompli dont il soit parlé dans l'histoire profane. Aucune des qualités qui forment les grands hommes ne lui manquait: sagesse, modération , courage , grandeur d’âme , noblesse de sentiments . merveilleuse dextérité pour manier les esprits et gagner les cœurs, profonde connaissance de toutes les parties de l’art militaire, vaste étendue d’esprit , soutenue d'une prudente fermeté pour former cl pour exécuter de grands projets.
Mais ce qu'il y avait en lui de plus grand et de plus véritablement royal , c'est l'intime çonviclion où i) était que tous ses soins et toute son attention devaient tendre â rendre les peuples heureux ; et que ce n'était point par l'éclat des richesses', par le faste des équi-
1 Ey,,, ui* oipat âsi» ri» âpy/.v-r* twv «pyoysvwv îrwpiait», tri rw iroiurïVffTïpo» Srtirvriv. rai T '/(*>» l?3o; fy.tv ypvffta-J, ài/à rw npavoiir Tl rai yùairoÿltv {Cyrop I. 1.)
« Ac mihlquidcm vblenlur bue omnia esse reterenda
pages , par le luxe et les dépenses de la table, qu'un roi devait se distinguer de ses sujets, mais par la supériorité de mérite en tout genre et surtout pas une application infatigable il veiller à leurs intérêts et à leur procurer lu repos et l'abondance. En effet , c'est le fondement et comme la base de l’état des princes de n’êlre pas à eux. C'est le caractère même de leur grandeur d'être consacrés au bien public.
Il en est d’eux comme de la lumière , qui n est pincée dans un lieu éminent que pour se répandre partout. Ce serait leur faire injure que de les renfermer dans les bornes étroites d'un intérêt personnel. Ils rentreraient dans l’obscurité d'une condition privée, s’ils avaient des vues moins étendues que tous leurs Etats, lis sont â tous, parce que toulleur est confié.
Ce fut par le concours de toutes ces vertus que Cyrus vint h bout de fonder en assez peu de temps un empire qui embrassait presque toutes les parties du monde ; qu'il jouit paisiblement , pendant plusieurs années , du fruit de ses conquêtes ; qu’il sut se faire tellement estimer et aimer, non-seulement par ses sujets naturels , mais par toutes les nations qu'il avait conquises , qu'après sa mort il fut généralement regretté comme le père commun de tous les peuples.
Nous ne devons pas être étonnés que Cyrus ait été si accompli en tout genre , nous qui savons que c'est Dieu lui-même qui l'avait formé pour être l’instrumenlet l'exécuteur des desseins de miséricorde qu'il avait sur son peuple , et pour donner au monde ,en sa personne , un modèle parfait dé la manière dont les primes doivent gouverner lis peuples, et du véritable u&nge qu'ils doivent faire de la souveraine puissance.
Quand je dis que Dieu a formé lui-mêmece prince . je n’entends pas que ç'ait été par un miracle sensible, ni qu'il l’ait tout d'un coup rendu tel que nous l'admirons dans ce que l'Iiisloirc nous en apprend. Dieu lui avait donné un heureux naturel en mettant dans son esprit les semences de toutes les plus grandes
a ah lis qui præsunt alils. ut li qui eorum in imperlo « erunt, sint quam bcalisslmi. » (Ctc. Itb. 1, Episl. 1, ad c hiint. frai.)
qualités, et dans son cœur des dispositions aux plus rares vérins. Il eut soin qu'on cutti» Ot cet heureux naturel par une excellente éducation , et qu'on le préparai ainsi aux grands desseins qu'il avait sur lui. Comme il esl la lumière des esprits, il dissipait tousses doutes , lui suggérait les expédients les plus convenables , le rendait attentif aux meilleurs conseils, élendait ses vttès, et les rendait plus nettes et plus distinctes. Ainsi Dieu présida à toutes ses entreprises1, le conduisit comme par la main dans (ouïes ses conquêtes, lui ouvrit les portes des villes , fit tomber devant lui les remparts les plus forts , et humilia en sa présence les princes les plus puissants de ht terre.
t*our mieux sentir le mérite de Cyrus , il ne faut que le comparer A un autre roi de Perse , je veux dire à Xerxés, son pelit-fils, qui , poussé par un motif absurde de vengeance, entreprit de subjuguer la Grèce. On voit autour du lui tout ce qu'il y a de plus grand et de plus éclatant selon les hommes , le plus vaste empire qui fût alors sur la terre, des richesses immenses , des armées de terre et de mer dont le nombre parait incroyable. Tbul cela est autour de lui , mais non en lui, et n'ajoute rien è scs qualités naturelles. Mais, j>ar un aveuglement trop ordinaire oui grands et aux princes , né dans l'abondance de tous lès biens avec une puissance sans bornes, dans line gluirc qui ne lui avait rien coûté, il s'était accoutumé à juger de ses talents et de son mérite personnel parlesdehorsdesa place et de son rang. Il méprise les sages conseils d’Ar taboue, son oncle, eide Démarate, pour n'écouler que les flatteurs de sa vanité. Il mesure le succès de ses entreprises sur l'étendue de son pouvoir. La soumission setvile de tant de peuples ne piqueplussonambilion; et, devenudèdaigneux pour une obéissance trop prompte et trop facile , il se plaît A exercer sa domination sur les éléments, à percer les montagnes, et A les
1 « Rire dieu Dominos rhrlsto meo tyro, cujuiappre- « hendl deitrram, al suhjiciam ante facicm cjus gcnles, « et dorsa regum vertam, et aperlam rorarn eo januns; « et portæ non claudenlur. Ego anlc te ibo, et gloriosos a terr® huralllabd; portés èreés conteram, et vecles a ferreos confringara. » (liai. 15, i, 2.)
rendre navigables, A chAlier la mer pour avoir rompu son pont , A captiver ses flots par des chaînes qu'il y fnil jeter. Plein d’une vanité puérile et d’un orgueil ridicule, i! se regarde comme le mniire de la nature et des éléments; il croit qu'aucun peuple n'osera al tendre son arrivée; il compte avec une présomptueuse et folle assurance sur les millions d'hommes et de vaisseaux qu'il traîne après lui- Mais, quand, après la bataille de Sala mine, il vil les tristes restes et les honteux débris de ses troupes innombrables répandues dans toute la Grèce , il reconnut quelle différence il y avait entreune arméeet une foule d'hommes: Stratusque per lotam patsim Graciant Xerxes intellexit , quantum ab exercitu turba di star et'.
Je ne puis m’empècher d'appliquer ici deux vcrsd’Horace , qui semblent faits pour le double événement dont je viens de parler :
Vil consill expert mole mil suA :
Vim lenipcrntam dl quoquo prorebunt In inajui1.
En effet, est- il possible de mieux définir l’armée de Xerxés que par ces mots. Vis consili expert, une puissance desliluée de conseil et de prudence; ou d'en mieux exprimer le succès que par ces autres termes, mole ruilsua, qui marquent que cet énorme colosse tomba par son propre poids et par sa propre grandeur ? nu lieu, dit Horace, que les dieux se plaisent A élever une puissance fondée sur la justice et guidée par la raison , telle que fut celle de Cyrus : Vim tem”eralam di quoque provehunt In majus.
Seconde réflexion.
Une des régies que j'ai proposées pour conduire et former les jeunes gens dans l'étude des historiens , a été d’y chercher , avant tout et surtout, la vérité, et de s’accoutumer de bonne heure A en connaître et A en discerner les caractères. C’est Ici le lieu naturel de faire l’application de cette régie. Hérodote et Xé-
1 Sencc. a, de Benef. cep*
* Lib. 3, Od. \
nophon, qui 'conviennent parfaitement dan» ce que je considère comme l’essentiel el le fond de l’histoire de Cyrus , je veux dire son eipédition contre Baby Inné el ses antres conquêtes, suivent des routes toutes différentes dans le récit qu’ils font de plusieurs faits trèsimportants, tels que sont, par exemple, la naissance de ce prince el l’établissement de l’empire des Perses.
On ne doit pas laisser ignorer aux jeunes gens ces différences. Hérodote, et après lui Justin, racontent qu'Astyage, roi des Mèdes, sur un songe effrayant qu’il eut, donna sa fille Mandane en maringe à un homme de Perse , d’une naissance et d’une condition obscures , nommé Cambysc. Un fils étant né de ce mariage , le roi chargea Harpagus , l’un de ses principaux officiers, de le faire mourir. Celuici le donna é un des bergers du roi pour l’exposer dans une forêt; mais l’enfant, ayant été sauvé miraculeusement et nourri en secret par la femme du berger, fut dans la suite reconnu par son grand-père, qui se contenta de le reléguer dans le fond de la Perse , et fit tomber toute sa colère sur le malheureux Harpagus, è qui il donna son propre fils à manger dans un festin. Le jeune Cyrus, plusieurs années après, averti par Harpagus de ce qu’il était , et animé par ses conseils et ses remontrances , leva une armée en Perse , marcha contre Astynge, le défit dans un combat, et fit ainsi passer l’empire des Mèdes aux Perses.
Le même Hérodote fait mourir Cyrus d’une manière peu digne d’un si grand conquérant.
Ce prince, selon lui, ayant porté la guerre contre les Scythes et les ayant attaqués dans un premier combat, fil semblant de prendre la fuite , après avoir laissé dans la campagne une grande quantité de vin et de viandes. Les Scythes ne manquèrent pas de se jeter dessus. Cyrus revint contre eux , el , les ayant trouvés tous endormis et enivrés . les défit sans peine, et fil un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouva le fils de la reine, nommée Tomyris, qui commandait ellemême son armée. Ce jeune prince, que Cyrus avait refusé de rendre è sa mère , étant revenu de son ivresse el ne pouvant soufTrir ! de se voir captif, se donna la mort. Tomyris, 1
animée par le désir de la vengeance, présenta un second combat aux Perses ; et, les ayant attirés à son tour dans des embûches par une fuite simulée, en tua plus de deux rent mille avec leur roi Cyrus. Puis, ayant fait couper la télé de Cyrus , elle ,1a mit dans une outre pleine de sang, en lui insultant par ces paroles : « Cruel que lu es , rassasie-loi après ta o mort du sang dont tu as eu soif pendant ta « vie, el dont tu as toujours été insatiable. » Salia te, inquil , sanguine quem sitistis , cujusque insatiabUis semper fuisti '.
Il s’agit de savoir lequel des deux historiens , qui rapportent la même histoire d’une manière si différente, est le plus digne de foi. Des jeunes gens même, conduits par les interrogations d’un habile maître , peuvent aisément prendre leur parti. L. récit que fait Hérodote des premiers commencements de Cyrus a bien plus l’air d’une fable que d’une histoire. Pour ce qui regarde sa mort, quelle apparence qu'un prince si expérimenté dans la guerre, et plus recommandable encore par sa prudence que par son courage, eût donné ainsi tête baissée dans des embûches qu’une femme lui aurait préparées? Ce que le même historien rapporte du brusque emportement et de la puérile vengeance de Cyrus contre un fleuve où l'un de ses chevaux sacrés s’était noyé , et qu’il fil couper sur-le-champ , par son année, en trois cent soixante canaux , combat directement l’idée qu’on a de ce prince , dont le caractère était la douceur et la modération * D’ailleurs est-il vraisemblable que Cyrus , marchant à la conquête de Babylone \ perdit ainsi un temps qui lui était si précieux, consumât l'ardeur de ses troupes dans un travail si inutile , et manquai l'occa-
1 Justin, lib. 1, cap. 8-
* Cicéron remarque que, pendant (ont son gouvernement, il ne lui échappa jamais une parole de tolère et d'emportement : cujus tutnmo tn imperio nemo un~ quam verbum ullum as per tus audivit. » ( Epist , 2, ad Quint, frair.)
* « Quum Babylonem oppugnaturus festinarel ad belr lum, cujus maiima momenta In occasionibua sunt... « bue omnem translulit betli apparalum... Penli itaque « et tempus , magna in magnis rebus Jactura ; et miU- « lum ardor, quem inutili» labor fregil-, et occaslo aggre- « diendi imparatos, dum Jlle bellum indiclum hosti cum « fluraine gerit. » (Se*, de Ira, lib 3, cap. 21.)
sion de surprendre les Babyloniens , en s’a- [ musant à faire la guerre à un fleure au lieu de la porter contre les ennemis?
Mais ce qui décide sans réplique en faveur de Xénophon , est la conformité de son récit avec l’Ecriture sainte , où l'on voit que , bien loin que Cyrus eût élevé l’empire des Perses sur la ruine de celui des Mèdes, comme le marque Hérodote , ces deui peuples de concert attaquèrent Babyione, et joignirent leurs forces pour abattre cette redoutable puissance.
D'où peut donc venir une si grande différence entre ces deux historiens ? Hérodote nous l’explique. Dans l’endroit même où il rapporte la naissance de Cyrus. et dans celui où il parle de sa mort, il avertit que dès lors il y avait différentes manières de raconter ces deux grands événements. Hérodote a suivi celle qui était plus de son goût; et l’on voit qu’il aimait les choses extraordinaires et merveilleuses , et qu’il y ajoutait foi très-facilement. Xénophon était plus sérieux et moins crédule; et il nous avertit, dès le commencement de son histoire, qu’il s’élail informé avec grand soin de la naissance de Cyrus, de son caractère, et de sou éducation.
Il ne faut pas conclure de ce que je viens de dire qu’Hérodole ne soit croyable en rien, parce qu il se trompe quelquefois ; la règle serait fausse et contraire à l’équité . comme il y aurait de la témérité aussi à croire en tout un auteur , parce qu’il dirait quelquefois ce qui est vrai. La vérité et le mensonge peuvent se trouver ensemble ; mais l'habileté et la prudence du lecteur consistent à savoir les démêler , à les reconnaître à certains traits qui leur sont propres, et à en faire le triage et la séparation. Et c’est à ce discernement du vrai et du faux qu’il faut accoutumer de bonne heure les jeunes gens.
lacoso MOBCBAC Tilt DE l’hVTOIBB SBECQCB.
De la grandeur et de l'empire d1 Athènes.
Mon dessein, dans ce second morceau d’histoire , est de donner quelque idée de l’empire que les Athéniens ont eu pendant plusieurs années sur la Grèce, et d’exposdr par quels
degrés et par quels moyens Athènes parvint h une si haute élévation. Les chefs qui . dans l’espace du temps dont nous parlons, contribuèrent le plus à établir et à maintenir la grandeur et la puissance de cette république par des qualités toutes différentes , furent Thémistocle , Aristide. Cimon, Périclès.
En efTet , Thémistocle jeta les fondements de cette nouvelle puissance par un seul conseil, en tournant toutes les forces et toutes les vues des Athéniens vers la mer. Cimon mit ces forces navales en usage par ses expéditions maritimes qui mirent l’empire des Perses à deux doigts de sa perle. Aristide fournil aux dépenses de la guerre par la sage économie avec laquelle il administra les deniers publics. Enfin Périclès maintint et augmenta par sa prudence ce que les autres avaient acquis, en mêlant les doux exercices de la paix aux tumultueuses expé lilions de la guerre. Ainsi ce qui fit l’élévation des Athéniens fut l’heureux concours et le mélange de la politique de Thémistocle. de l’activité de Cimon, du désintéressement d’Aristide, et de la sagesse de Périclès: en sorte que , si l’une de ces causes eût manqué , Athènes ne serait pas parvenue au commandement.
L’heureux succès de la bataille de Marathon , où Thémistocle s’était trouvé , commença d’allumer dans son coeur celle ardeur pour la gloire qui le suivit toujours, et qui le porta quelquefois trop loin. Les trophées de Miltiade, disait-il , ne lui laissaient de repos ni jour ni nuit. Il songea dès lors à illustrer son nom et sa patrie par quelque grande entreprise , et & la rendre supérieure à Lacédémone, qui depuis longtemps dominait sur toute la Grèce. Dans cette vue, il crut devoir tourner toutes les forces d’Athènes du côté de la mer, voyant bien que , faible par terre comme elle était, elle n’avait que ce seul moyen de se rendre nécessaire aux alliés et formidable aux ennemis. Couvrant donc son dessein du prétexte plausible de la guerre contre les Eginéles , il Gt construire une flotte de cent vaisseaux, qui, peu de temps après , contribua beaucoup au salut de la Grèce.
L'attachement inviolable d’ Aristide à la justice l’obligea, en plusieurs occasions, de
s'opposer à Thémislocle , qui ne se piquait pas de déliralesse sur ce point, et qui par ses intrigues et ses cabales vint à bout de le faire exiler. Dans celle sorte de Jugement les citoyens donnaient leurs suffrages en écrivant le nom du particulier sur une coquille appelée eil grec d'où est venu le nom
il' ostracisme. Ici un paysan qui ne savait pas écrire et qui ne cohnaissàit pas Aristide, s’adressa h lui-méme pour le prier de mettre le nom d’Aristide sur sa coquille. Cét homme vous a-t-il fait qdclque mai, lui dit Aristide, pour le condamner ainsi? Non, répliqua l'autre, je né le tonnais pas même; mais je suis fatigué et blessé de l'entendre partout appeler le Juste. Aristide, sans répondre une seule parole, prit tranquillement la coquille, y écrivit son nom , et la lui rendit. Il partit pour SOn ciil en priant les dieux de ne pas permettre qu’il arrivât è sa patrie aucun accident qui le fit regretter. Le giand Camille , en un cas tout semblablé, n'imita point sa générosité, et fit une prière toute cortlraire: In exilium abill, precalus ab dits immorlalibus, si Innoxio sibi ea injuria fierel. primo quoque tempore desiderium sul civilati mgralœ facerent J'examinerai dans la suite ce qü’on doit penser de l'ostracisme. Aristide fut bientôt rappelé.
Ce fut l'expédition de Xerxès contre la Grèce qui hâta son retour. Tous les alliés réunirent leurs forces pour repousser l'ennemi commun. On sentit pour lors tout le prix de la sage prévoyance de Thémislocle , Qui , sous un autre nrêtexte , avait fait bâtir cent galères. On doubla ce nombre â l'arrivée de Xerxès. Quand il fut question de nommer un généralissime pour commander la flotte, les Athéniens, qui eux seuls en avaient fourni les deux tiers, prétendirent que cet honneur leur appartenait, et rien n’étail plus juste que leur prétention. Cependant tous les suffrages des alliés se réunireht en faveur d'Eurvbiade , Lacédémonien. Thémislocle, tjuoique jeune et fort avide de gloire, crut que dans celte occasion il devait oublier ses propres intérêts pour le bien commun de la patrie; et, ayant fait entendre aux Athéniens
que, pourvu qu’ils se conduisissent en gens de courage, bientôt tous les Grecs leur déféreraient d’eux-mèmes le commandement . it leur persuada de céder aussi bien que lui aux Lacédémoniens J'ai rapporté ailleurs 1 avec quelle modération el quelle prudence ce jeune Athénien se conduisit el dons le conseil de guerre, et dans la journée de Salamine , dont il eut tout l'honneur, quoiqu'il n’eût pas commandé en chef.
Depuis cette glorieuse bataille, la réputation et le crédit des Athéniens étaient beaucoup augmentés Ils n’en devinrent point plus fiers, cl ils ne songèrent à accroître leur puissance que par les voies de l'honneur cl de la justice. Mardonius, qui était resté en Grèce avec un corps d’armée de trois cent mille hommes, leur Bt, de la part de son maître, des offres très-avantageuses pour lès détacher du reste des alliés. Il leur promettait de rétablir entièrement leur ville, qui avait été brûlée , de leur fournir de grandes sommes d’argent, et de leur donner le commandement sur toute la Grèce. Les Lacédémoniens , effrayés de cette nouvelle , avaient envoyé des députés â Athènes pour en détourner l'effet, et s’offraient de rec evoir et de nourrir chei eux leurs femmes, leurs enfants et leurs vieillards , cl de leur fournir tout ce qui leur serait nécessaire. Aristide était pour lors en charge. Il répondit qu'il pardonnait au< barbares, qui n’estimaient que l'or et l'argent, d'avoir espéré de pouvoir corrompre leur Bdélité par de magnifiques promesses; mais qu’ils ne pouvaient Voir sans sùrprise el sans indignation que les Lacédémoniens , n’envisageant que la pnuvreté èl la misère présente des Athéniens , el oubliant leur courage et leur grandeur d'âme , vinssent les exhorter à combattre généreti-ement pour le salut commun de la Grèce par la vue de quelques récompenses et de quelques nourritures qu’ils leur offraient ; qu'ils déclarassent à leur république que (ont l'or du monde n'était pas capable de tenter les Athéniens , ni de leur faire abandonner la défense de la liberté commune : qu'ils étaient sehsibles , comme ils le devaient , aux offres obligeantes de Lacédê-
v.tlb. 6. a. 31
1 Disc. prélim. 1. 1, p. 44.
mone; mais qu'ils fcraienl en sorte de n'être à charge à aucun de leurs alliés. Puis, se tournant vers les députés de Mtirdonius et leur montrant de sa main le soleil: « Sachez, leur « dit- il, que, tant que cet astre continuera sa « course, les Athéniensserontmortelsennemis « des Perses, et qu'ils ne cesseront de venger € sur eus le ravage de leurs terrés et l'iriren- « die de leurs maisons et de leurs temples. »
Cependant Thèmistocle ne perdait point de vue le grand projet qu'il avait formé de supplanter les Lacédémoniens en substituant les Athéniens à leur place; et, peu délicat sur le choix des moyens, il trouvait bonne et légitime toute voie qui pouvait le conduire à ce but. Un jour, en pleine assemblée, il déclara qu'il avait un dessein important, mais qu'il ne pouvait le communiquer au peuple, parce que pour le faire réussir il avait besoin d'un profond secret ; et il demanda qu'on lui nommât quelqu'un avec qui il pût s’en etpliquer. Tous nommérentArlstidc.et s’en rapportèrent entièrement â son avis. Thèmistocle l'ayant tiré à part, lui dit qu'il songeait à brûler la flotte des Grecs , qui était dans un port voisin , moyennant quoi Athènes deviendrait certainement maîtresse de toute la Grèce. Aristide retourna à l’assemblée , et déclara simplement que rien ne pouvait élre plus utile que le projet de Thèmistocle . mais qu'en même temps rien n était plus injuste. Tout le peuple, d'une commuée voir, défehdit a Thèmistocle de passer outre.
Ou voit par lé que ce fut avec raison qu'on accorda & Aristide, de son vivant même, le surnom de Juste; surnom, dit Plutarque, infiniment préférable A tous c eux que les conquérants recherchent avec tant d’ardeur, et qui approche en quelque sorte l'homme de la Divinité. Un jour que l’oh prononçait sur le théâtre un vers d'Eschyle , oit ce poêle, en parlant d'Amphiaraüs, dit qu’il cherchait non à paraître juste, mais à titre; tout le peuple jeta aussitôt les yeux sur Aristide , ei lui appliqua cet éloge si magnifique.
L’armée des Perses reçut un terrible échec daus la fameuse bataille de Platée. A peine Arlabaze , de trois cent mille hommes qu'il avait, en put il sauver quarante mille. Pâusanias, l'un des rois de Sparte , commandait
l’8rmêe des Grecs. Il fit paraître pour lors beaucoup d'équité et de modération, comme oh lé peut voir par deux traits qu’en rapporte Hérodote, qui sont très -particuliers.
Après la victoire de Platée, un des premiers citoyens d'Egyrie l’exhorta à venger sur le cadavre de Mardonius la mort de tant de braves Sparliates qui avaient péri aux Thermopyles, et la manière indigne dont Xerxès et Mardonius lui-même nvaient traité son oncle Léonide en faisant attacher son corps à une potence. « Quel conseil me donnes-tu , lui « dit-il, d'imiter dans les barbares une con- <1 doite que nous détestons! Si c’est à ce prix « qu'on achète l'estime des Eginètes, je me o contente de plaire sux Lacédémoniens, qui o n’accordent ta leur qu’à la vertu et nu mé- « rite. Pour Léonide et ses compagnons, ils « se tiennent sans doute assez Vengés par le a sang de tant de milliers de Perses qui ont « été tués dans le combat. »
Le second trait n'est pas moins remarquable. Pausanias, qui avait trouvé un butin immense dans le camp des ennemis. Dt préparer dans une même Salie deux repas d’une espèce bien différente. Dans l'un on voyait étalée toute la magnificence des Perses : des lits superbes, des tapis d'un très-grand prix , des vases d’or et d'argent sans nombre, une prodigieuse variété de mets apprêtés avec toute la délicatesse possible, des vins et des liqueurs de toutes sortes. L’autre repas u'avail rien que de simple, â la manière de Sparte , c’està-dire apparemment du pain, de l'eau, et tout au plus du brouet noir. Alors Pausanias 1 , s'adressant aux officiers grecs qu'il avait mandés exprès, et leur montrant ces deux tables si différemment servies : n Voyez, leur dit-il , « la folie du chef des Mèdes, qui , accoutumé « à de tels repas , a cru pouvoir nous dompo 1er, nous qui menons une vie si dure. »
L’avantage que venaient de t'emporter leS Grecs les mil eh état d'envoyer nue flotte poiiV délivrer les Alliés qui étaient encore sous le
1 ivSptç vif , twv Si ifvixtt tyù ifiictç ffvvrfjVL yov, povlôpivoç vptv ro'jSt ToO SJàa&tv r,-/f uôvof rnv «ypaffvwiv ittfeti * Si TBtSvà* l/wv, n)9l
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pouvoir des Perses. Elle était commandée par Pnusanias , Lacédémonien. Aristide el Cimon y commandaient pour les Athéniens. Ede fit d’abord voile vers l'Ile de Chypre, puis vers Byzance, qu'elle prit; et partout les alliés furent rétablis dans leur liberté. Mais ils tombèrent bientôt dans une nouvelle espèce de servitude. Pansanias , dont l'orgueil selail beaucoup accru depuis les victoires qu’il avait remportées, quitta les manières el les mœurs de son pays , prit l'habillement et la fierté des Perses, et imita leur somptuosité el leur magnificence. Il traitait les alliés avec une dureté insupportable, ne parlait aui officiers qu'avec hauteur el menaces.se faisait rendre des honneutg extraordinaires, el par celte conduite rendait odieux à tous leurs alliés le gouvernement des Lacédémoniens. Les manières douces, honnêtes et prévenantes d'Aristide et de Cimon , l'humanité et la justice qui paraissaient dans toutes leurs actions ,
1 intention qu'iis avaient a n'offenser personne et a faire du bien à tout le monde , tout cela contribuait à faire setdir encore davantage la difiérence des caractères et a augmenter le mécontentement. Enfin ce mécontentement éclata , et tous les alliés passèrent sous le commandement des Athéniens et se mirent sous leur protection. Ainsi, dit Plutarque, Aristide, en opposant b la dureté et à la hauteur de Pausanias beaucoup de douteur et d'humatdlè , et inspirant à Cimon , son collègue, les mêmes sentiments, détacha des Lacédémoniens, insensiblement el sans qu'ils s'en aperçussent , l'esprit des alliés , et leur enleva enfin le commandement , non de vive force en employant des armées et des flottes, et encore moins en usant de ruse et de perfidie, mais en rendant aimable , par une conduite sage et douce , le gouvernement des Athéniens.
Les Lacédémoniens , dans celte occasion, firent paraître une grandeur d'âme et une modération qu’on ne peut assez admirer. Car, sapercevant que la irop grande autorité retirait leurs capitaines fiers et insolents , ils renoncèrent de bon cœur à la supériorité qu'ils avaient eue jusque-!à sur les autres Grecs, el cessèrent d'envoyer de leurs chefs pour avoir le comuiatiderneul des armées , aimant mieux
avoir des citoyens sages «, modestes , et parfaitement soumis â la discipline et aux lois du pays, que de conserver la prééminence sur tous les autres Grecs.
Jusque-là les villes et les peuples de la Grèce avaient bien contribué de quelques sommes d'argent pour subvenir aux frais de la guerre contre les barbares; mais celte répartition avait toujours causé de grands mécontentements , parce qu'elle ne se faisait pas avec assez d’égalité. On jugea h propos, sous le nouveau gouvernement, d'établir un nouvel ordre pour les finances, el de Axer une taxe qui serait réglée sur le revenu de chaque ville el de chaque peuple, afin que. les charges de l'Etat étant également réparties sur tous les membres qui le composaient , personne n'eût sujet de se plaindre. Il s’agissait de trouver un homme capable de s’acquitter dignement d une fonction si importante pour le bien public, si délicate et si pleine de dangers el d’inconvénients. Tous les alliés jetèrent les yeux sur Aristide ; ils lui donnèrent un plein pouvoir , et s'en rapportée enl entièrement i sa prudence et è sa justice pour imposer à chacun sa taxe. On u’eut pas l.eu de se repeutir d'un tel choix. Il administra les finances avec la fidélité et le désintéressement d’un homme qui regardecomme un crime capital de toucher au bien d autrui , avec l’ailentioii et l’activité d’un père de famille qui gouverne sou propre revenu , avec la réserve et la religion d’une personne qui respecte les deniers publics comme sacrés. Enfin , chose très-difficile et très-rare, il vint à bout de se faire aimer dans un emploi où c’est beaucoup que de oe se pas rendre odieux. C'est le glorieux témoignage que Sénèque rend è une personne chargée è peu près d’un pareil emploi , et le plus bel éloge que l'on puisse faire d’un surintendant ou contrôleur général des finances. Je rapporterai ses paroles mêmes en latin, u'ayanl pu rendre dans notre langue , comme je l’aurais souhaité , l'énergique et élégante brièveté de Sénèque : Tu quutem orbii lerrarum ratione- admi-
t Mâ/Àev eipoûpivoi swy^ovovvTav t/t tv xat toîç
T,0l9 IV ippîVSVTVC TOVf 7TO/ LT«; , à T..C t'//«ôo; i^u,
7r, v «ira ffxr. ( Plut, ta Vità Arist.)
nuiras (am abttinenter quàm aliénai, lam diligenter quàm tuai , tam religiotè quàm publicai. In officio amorem consequeris , in quofidiumvitare difficile r»t\ C’est h la lettre ce que fit Aristide, Il montra tant d’èqoilé et de sagesse dans l’exercice de ce ministère, que personne nese plaignit ; et dans la suitcon regarda toujours ce temps comme le siècle d’or, c’est- à-dire comme le bon et l'heureux temps de la Grèce. En effet la taxe, qu’il avait fixée à quatre cent soixante talents , fut portée par Périclès à six cents, et bientôt après jusqu’à treize cents talents; non que les frais de ta guerre montassent plus haut , mats parce qu’on faisait beaucoup de dépenses inutiles en distributions manuelles au peuple d’Athènes, en célébrations de jeux et de fêles , en constructions de temples et d’édifices publics , et que d’ailleurs les mains de ceux qui touchaient les deniers publics n’étaient pas toujours si pures et si nettes que celles d'Aristide.
Car il est remarquable que ce grand homme sortit d’un ministère où l’on a coutume de s'enrichir, encore plus pauvre qu’il n’y était entré ; de sorte qu’a près sa mort on ne trouva point chez lui de quoi faire les frais de ses funérailles. Le peuple s’eu chargea , ainsi que du soin de nourrir et de marier ses filles. Aristide avait embrassé cet état *, si vitaux yeux de la plupart des hommes, et s’y était toujours maintenu par goût et par estime; et, loin de rougir de sa pauvreté, il n’en tirait pas moins de gloire que de tous ses trophées et de toutes les victoires qu’il avait remportées. Plutarque en cite une preuve que je ne puis m’empécher de rapporter ici.
Callias. très-proche parent d’Aristide cl le plus opulent citoyen d’Athènes , fut appelé en jugement. Son accusateur , insisiant peu sur le fond de la cause , lui faisait surtout un crime de ce que , riche comme il était , il n’avait pas de houle de voir Aristide , sa femme et ses enfants dans l’indigence, et de les laisser manquer du nécessaire. Caillas , voyant que ces reproches faisaient beaucoup d'impression sur
i Sel), lib- de Brev. Vit*, cap. 18.
* AÙTÔf ivipstvi et) Trivia , xai -rèv àirô toû 7TIVT f ctvac âôÇav oûiiv évrov ayaitüv Tr,; àirà Ta» rpairatwv
SuTCAeei. cPlot.)
l’esprit des juges , somma Aristide de venir déclarer devant eux s’il n’était pas vrai qu’il lui avait présenté de grosses sommes d’argent et l’avait pressé avec instance de vouloir les accepter , et s’il ne les avait pas toujours constamment refusées en lui répondant qu’il pouvait se vanter à meilleur titre de sa pauvreté que lui de son opulence, que l’on pouvait trouver assez de gens qui usaient bien ou mal de leurs richesses , mais qu’il n’était pas aisé d’en rencontrer un seul qui portât la pauvreté avec courage et générosité , et qu’il n’y avait que ceux qui étaient pauvres malgré eut qui pussent rougir de l’être. Aristide avoua que tout ce que son parent venait de dire était vrai; et il n’y eut personne dans l’assemblée qui n’en sortit avec cette pensée et ce sentiment intérieur, qu'il eût mieux aimé être pauvre comme Aristide que riche comme Callias. Aussi Platon , en parcourant ceux qui ont été les plus renommés à Athènes , ne fait cas que d’Aristide. Caries autres, dit-il, comme Thémistocle’, Cimon, Périclès, ont, à la vérité , embelli la ville de portiques , de bâtiments superbes ; l’ont remplie d'or et d'argent , et d’autres pareilles superfluités et curiosités : mais celui-ci a laissé le modèle d’un gouvernement parfait, en ne se proposant pour but, dans toutes ses actions, que de rendre ses citoyens plus vertueux.
Cimon avait aussi de grandes qualités 1 , qui servirent beaucoup à établir ou à affermir la puissance des Athéniens. Outre les sommes d’argent auxquelles chacun des alliés était taxé, ils devaient encore fournir un certain nombre d'hommes et de vaisseaux. Plusieurs d’entre eux qui, depuis la retraite de Xerxès, ne respiraient plus que le repos et ne songeaient plus qu’à cultiver leurs terres , pour $e délivrer des fatigues et des dangers de la guerre, aimaient mieux fournir de l’argent que des hommes , et laissaient aux Athéniens le soin de remplir de soldats et de rameurs les vaisseaux qu'ils étaient obligés de douuer. D'abord
1 0tutarox\ia uiv ’/ào, xai Ki.uwva, xai II lotx'/ix , arowv, xai zpnpÙTUv, xai f'wupia( Troélr.f tpirXü Jai tuv ttômv- lipiarstSnv Si ao/tTiùaaaàai nfôç àoirriv. (Plut in VitaAriit.)
> Plut. In VUS Ctmonls.
on les chagrina fort, et on voulait les réduire à l'exécution littérale du traité. Cimon garda une conduite tout opposée. Il les laissa jouir tranquillement delà paix, sentant bien que les allies, de braves guerriers qu’ils étaient auparavant , ne seraient plus propres qu’au labourage et au Irafic , pendant que les Athéniens, qui auraient toujours la rame ou li s armes it la main . s’aguerriraient de plus en plus, et deviendraient de jour en jour plus puissants. Cela ne manqua pas d’arriver; et ce furent ces peuples mêmes qui , à leurs propres frais et dépens , se donnèrent des maîtres, et, de compagnons et d'alliés qu'il' étaient, devinrent, en quelque sorte, sujets et tributaires des Athéniens.
Il n’y eut jamais de capitaine grec qui rabaissât la fierté ni la puissance du grand roi de Perse comme le St Cimon ’. Après que les barbares eurent été chassés de la Grèce , il ne leur laissa pas le temps de respirer, mais il les poursuivit vivement avec une flotte de plus de deux cents voiles , leur enleva leurs plus fortes places, et leur débaucha tous leurs alliés; en sorte qu’il ne demeura pas un homme de guerre pour le roi de Perse dans toute l’Asie, depuis le pays d’Ionie jusqu’en Pamphylie. Poussant toujours sa pointe, il eut la hardiesse d’aller attaquer la flotte ennemie, quoique beaucoup plus nombreuse que la sienne. Elle était à l'embouchure du fleuve Eurymédon. Il la défit entièrement, et prit plus de deux cents vaisseaux , sans compter ceux qui furent coulés â fond. Les Perses étaient sortis de leurs vaisseaux pour aller joindre leur armée de terre, qui était près de lâ et cOtoyait les rivages. Cimon, profilant de l’ardeur de ses soldats, que ce premier succès avait extrêmement animés , les fit aussi descendre de leurs vaisseaux, les mena droit contre les barbares , qui les attendirent de pied ferme, et soutinrent le premier choc avec beaucoup de valeur. Mais enfin , obligés de plier, ils prirent la fuite. Le carnage fut grand ; on Ut un nombre infini de prisonniers et un butin immense. Cimon, ayant dans un seul jour remporté deux victoires qui égalaient la gloire des deux journées de Salamine
1 Plat. In Y 114 Clmonls.
et de Platée , si elles ne la surpassaient pas , alla, pour y mettre le comble, au-devant d’un renfort de quatre-vingts vaisseaux phéniciens qui venaient pour joindre la flotte des Perses, et ne savaient rien de ce qui s’était passé. Ils furent tous pris ou coulés â fond , et presque tous les soldats tués ou noyés. Cet exploit d'armes dompta tellement l’orgueil du roi de Perse , qu’il fit ce trnité de paix qui est si célèbre dans les anciennes histoires , par lequel il promit que désormais ses armées de terre n’approcheraient point plus près de la mer de Grèce que de quatre cents stades , qui font à peu près vingt lieues, et que ses galères ni autres vaisseaux de guerre ne pourraient avancer au delà des fies Chélidoniennes et Cyanêes.
Cimon , plein de gloire , revint à Athènes , et employa une partie des dépouilles à fortifier le port et à embellir la ville. Pendant son absence ‘, Pêriclès s’était rendu fort puissant auprès du peuple. Il n’était pas naturellement populaire; mais il l’était devenu par politique pour écarter les soupçons qu’on aurait pu avoir qu’il songeât à la tyrannie, et auS'i pour contre-balancer l’autorité elle crédilde Cimon, qui était soutenu par la faction des riches et des puissants. Pêriclès avait eu une excellente éducation, et avait été instruit et formé par les plus habiles philosophes de son temps. Anaxagore, qui passait pour avoir attribué le premier les événements humains et le gouvernement du monde , non à une aveugle fortune ni à une fatale nécessité, mais à une intelligence* supérieure qui réglait et conduisait tout avec sagesse , l’instruisit à fond de cette partie de la philosophie qui regarde les choses naturelles, et qui , pour cela , est appelée physique. Celte étude lui donna une force et une élévation d’esprit extraordinaires, et, au lieu des basses et timides superstitions qu’engendre I ignorance, lui inspira, dit Plutarque , une piété solide à l’égard des dieux , accompagnée d’une fermeté d’âme assurée et d'une tranquille espérance des biens qu’on doit attendre d’eux. Il fit usage de cette
I Plut. In VUS Perlcl.
* C'est poorcele qu'Anaxagorc fut nommé b’oûr, c'està-dire, Inulligenci.
science dans la guerre même. Car , dans le temps que la flolle des Athéniens se préparait à partir pour aller contre le Pélopnnêse , une éclipse de soleil étant survenue , et voyant le pilote de la galère qu'il montait tout effrayé parcelle subite obscurité , il lui jeta son manteau sur les ycui , et lui fit entendre qu'une pareille cause l'empêchait de voir le soleil. Il s'était aussi furl eiercé dans l’éloquence , qu’il regardait comme un instrument nécessaire ti quiconque voulait conduire et manier le peuple. Les poètes * disaient de lui qu’il foudroyait, qu’il tonnait, qu’il menait toute la Grèce en mouvement , tant il excellait dans le talent de la parole. Il n’était pas moins prudent et réservé dans ses discours que fort et véhément; et l’on remarque qu’il ne parla jamais en public sans avoir prié les dieux de ue pas permettre qu’il lui échappai aucune expression qui ne fût propre a son sujet. Eupolis disait de lui que la déesse de la persuasion résidait sur ses lèvres. Et , comme un jour ou demandait à Thucydide3, son adversaire et son rival , qui de lui ou de Périclès luttait le mieux : Quand je l’ai renversé par terre en luttant, répliqua l-il , il assure le contraire avec tant de force, qu’il persuade en effet à tous les assistants, contre le témoignage de leurs propres veux, qu’il n’est point tombé.
Tel était l’adversaire avec qui Cimon fut obligé d en venir souvent aux mains au retour de ses glorieuses campagnes *. Mais , comme Périclès , par ses manières flatteuses et par la force de son éloqueuce , s’était rendu maître du peuple, il l’emporta enfin sur Cimon, et le fil condamner à l'exil par l’ostracisme. Au bout de cinq ans il en fut rappelé à cause du mauvais état des affaires d’Athènes par rapport aux Lacédémoniens; et Périclès, sacrifiant sa jalousie au bien public , ne rougit point d’écrire et de porter lui-même le décret du rappel de sou adversaire. Dès qu’il fut revenu , il rétablit la paix , et réconcilia les deux peuples. Et, pour ûler aux Athéniens, enflés par l’heureux succès de tant de victoires , l’en-
1 a Ab Aristophane poêla folgurare, tonare, permute eere Graciant dictes est. » (Oral. n. 29.)
* Ce n’est pss rhisiorieo.
* Fiat. In VUS Cimonls.
vie et l’occasion d’attaquer leurs voisins et leurs alliés , il jugea nécessaire de les mener au loin contre l’ennemi commun, cherchant par cette voie d’honneur b aguerrir en même temps et à enrichir ses citoyens. Il mit dpop en mer une Hotte de deux cents vaisseau*.
Il en envoya soixante contre l’Egypfc , et ai|a avec le reste contre l’ile de Cypre. Il batlfi la flotte ennemie; et, dans le temps qu’d méditait la perte entière de l’empire des Perses, jl fut blessé au siège d’une ville qu’il attaquait en Cypre, et mourut de sa blessure. Il avait sagement averti les Athéniens de se retirer en bon ordre en cachant sa mort : ce qui fut exécuté; et ils retournèrent chex eux eu toute sûreté , sous la conduite encore gt sous les auspices de Cimon , quoique mort depuis plus de trente jours. Depuis ce temps-la les Grecs ne Grent plus rien de considérable contre les barbares : la divisioq se mil parmi eux ; iis donnèrent à l’ennemi commun le temps de respirer, pf fis se détruisirent eux-mémes par leurs propres forces.
Cimon fut généralement regretté1 *, et la suite fit encore mieux connaître quelle perle U Grèce avait faite eu sa personne. Il était riche et opulent ; mais, dit P|utgiquea, en citant les propres parole? de Gorgias, il ppssédait de grands biens pour en user ; et il en usait pour se faire aimer et honorer *. L’histoire raconte de lui , au sujet de sa libéralité, des choses qui à peine nou - paraissent croyables , tant elles sont éloignées de nos majors. Il voulait que ses vergers et ses jardins fussent ouverts en tout temps aux citoyens , afin qu’ils pussent y prendre les fruits qui leur conviendraient. Il avait , tous les jours , une table servie frugalement, mais où fi y avait à manger pour beaucoup de personnes , et tous les pauvres bourgeois de la ville y étaient reçus. Il se faisait toujours suivre de quelques domestiques, qui avaient ordre de glisser secrètement quelques pièces d'argent dans la (nain des pauvres qu’on rencontrait, et de dopner des habits à ceux qui en manquaient souvent
■ Plat. In VU* Cimcmli.
3 4r, al TGV Kipaiva rà /pêpa Ta XTÂaéai pfv tuf Xfûzo, xptcQoti ôi w; Tl/XÛTO.
| > Corn. .Ncp. et Fiat, tu Vilji ClmonU.
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aussi il pourvut à la sépulture de ceui qui étaient morts sans avoir de quoi se faire inhumer. Et il ne faisait point tout cela pour se rendre puissant parmi le peuple , et pour acheter ses suffrages; car nous avons déjà remarqué qu'il s'était déclaré pour la faction contraire, c'est-à-dire des riches et des nobles. Il n’est pas étonnant qu'un homme de ce caractère ail été si fort honoré pendant sa vie et si regretté après sa mort.
Depuis ce temps-là , et surtout après que Thucydide, beau-père deCimon , eut été banni par l'ostracisme , personne ne balançant plus l’autorité de Périclès, il eut un souverain pouvoir à Athènes , disposant seul des finances , des troupes , des vaisseaux et du maniement de toutes les affaires publiques. Il commença alors à changer de conduite, ne cédant plus , comme auparavant, aux caprices et aux fantaisies du peuple , mais substituant aux manières Irop molles et trop complaisantes qu'il avait eues jusque - là un gouvernement plus ferme et plus indépendant , sans pourtant se départir jamais en rien de la droite raison et de l'auiour du bien public. Il engageai! souvent, par remontrances et par raisons, le peuple à faire volontairement ce qu il proposait; mais quelquefois aussi, par une salutaire contrainte , il le menait malgré lui à ce qui était le meilleur , imitant en cela la conduite d'un sage médecin qui , dans le cours d’une longue maladie , accorde de temps en temps quelque chose au goût du malade , mais souvent ordonne des remèdes qui le travaillent et le tourmentent pour le guérir. Se trouvant donc chargé seul du gouvernement d'une populace devenue extrêmement Bère , comme il avait une grande habileté et une dextérité merveilleuse à manier les esprits, il employait, selon les différentes conjonctures , tantôt la crainte pour réprimer la fierté que lui inspiraient les heureux succès, tantôt l’espérance pour ranimer son courage abattu par l'adversité ; montrant que ta rhétorique , comme dit Platon , n'est autre chose que l'art de manier et de maîtriser les esprits et les cœurs ; et que le plus sùr moyen pour y réussir est de savoir faire usage des passions , soit douces , soit violentes , dont le succès est presque toujours immanquable.
Ce qui donnait un si grand crédit à Périclès parmi le peuple n'était pas seulement la force victorieuse de son éloquence , mais la grande idée qu'on avait de son mérite, de sa prudence, de son habileté dans les affaires , et surtout de son désintéressement ; car il était regardé comme un homme incapable ’ de se laisser corrompre par des présents et gouverner par l'avarice. En effet , s’étant vu longtemps seul maître de la république , ayant porté la grandeur d’Athènes au plus haut point où elle pût arriver , et amassé dans la ville des trésors immenses , il n’augmenta pas d'une seule dragme le bien que son père lui avait laissé. Il gouverna toujours son patrimoine avec économie, se faisant rendre un compte exact de l'emploi de ses revenus , et retranchant toute dépense folle et superflue; ce qui déplut beaucoup à sa femme et à ses enfants, qui auraient voulu plus d’éclat et de magnificence : mais il préféra à celte vaine et frivole gloire la solide joie d’aider un grand nombre de pauvres citoyens *.
Il n’était pas moins bon capitaine qu’excellent politique : les troupes avaient une pleine confiance en lui , et le suivaient avec une entière assurance. Sa grande maxime dans la guerre était de ne point hasarder un combat sans être presque assuré du succès , et de ménager le sang des citoyens. Il avait coutume de dire que , s’il ne lenait qu'à lui , ils seraient immortels ; que les arbres coupés et abattus revenaient en peu de temps , mais que les hommes morts étaient perdus pour toujours. Une victoire qui n'aurait été l'effet que d’une heureuse témérité lui paraissait peu digne de louange , quoique souvent elle fût fort admirée. Fortement attaché à cette maxime, il la suivit toujours avec une constance que rien ne put jamais ébranler ; ce qui parut surtout lorsque les Lacédémoniens Grenl une irruption dans l’Allique. Semblable, dit Plutarque, à un pilote qui , après avoir donné ordre à tout dans une tempête, méprise les prières et les larmes de l’équipage, Périclès ayant pris de sages mesures pour la sûreté de sa patrie, et
1 ArtwporàTou irtpiyttwe yivspîvov, xui xp ICTTOVOf .
2 B« r/jü* iroXlniç iriviirsav.
■o>.!yg> Ait I «$•>*»
étant résolu de ne point sortir de in ville pour aller à la rencontre des ennemis ' , demeura ferme et inébranlable dans sa résolution , quoique plusieurs de ses amis le conjurassent par les prières les plus pressantes . que ses ennemis cherchassent à le troubler par leurs menaces et leurs accusations , que la plupart le décriassent , par des chnnsons et des railleries, comme un homme sans cœur et un traître qui livrait sa patrie aux ennemis. Cette constance et cette grandeur d’âme est une qualité bien nécessaire pour quiconque est chargé du gouvernement des affaires.
Aussi toutes les expéditions militaires de Périclès , et elles furent en grand nombre , réussirent toujours parfaitement , et lui acquirent ti juste litre la réputation d'un général consommé dans l’art de la guerre.
Il ne s’en laissa pas éblouir, et ne suivit pas l’ardeur aveugle du peuple qui , enflé par tant d’heureux succès, et Ber de sa puissance qui s’accroissait de jour en jour, méditait de nouvelles conquêtes , formait de grands projets , songeait de nouveau à attaquer l’Egypte et a se soumettre les provinces maritimes de l'emprie des Perses. Plusieurs même dès lors commençaient à jeter les yeux sur la Sicile , cl à se livrer au malheureux et fatal désir d’y envoyer une flotte; désir qu'Alcibiade ralluma bientôt «près , cl qui causa la perte entière d'Athènes. Périclès employait tout son crédit et toute sa sagesse à réprimer ces fougueuses saillies et cette avidité inquiète. Il voulait qu’on se bornât à conser ver et à assurer les anciennes conquêtes, estimant que c’était beaucoup faire que de contenir et d'arrêter les Lacédémoniens qui regardaient d’un œil jaloux la grandeur et la puissance d'Athènes.
Celte grandeur n’éclatait pas seulement au dehors par les victoires remportées sur les ennemis , mais brillait encore plus au dedans parla magnificence des bâtiments et des ouvrages dont Périclès avait orné cl embelli la ville, qui jetait les étrangers dans l’admiration et le ravissement, et leur donnait une grande idée de la puissance des Athéniens.
C’est une chose étonnante de voir en com-
1 V/piiTO TOlV DtÔTSÔ ÎO'/tffpSÎf, pjBSVrijWV
rwv X*T«Çowvrwv x«è OUtfÿÇipaiVÔVT'OV.
TBA1TÉ DES ÉT
] bien peu de temps Turent achevés tant de divers outrages d’architecture , de sculpture, de gravure, de peinture, et comment néanmoins ils furent tout d’un coup portés au plus haut point de perfection ; car ordinairement les ouvrages achevés avec tant de facilité et de promptitude n’ont point une grâce solide et durable, ni l’exactitude régulière d’uric beauté parfaite, il n’y a que la longueur du temps, jointe à l’assiduité du travail , qui leur donne une force capable de les conserver et de les faire triompher des siècles. Et c’est ce qui rend plus admirables les ouvrages de Périclès, qui furent achevés si .rapidement , et qui ont pourtant duré si longtemps ; car chacun d’eux, dans le moment même qu’il fut achevé, avait une beauté qui sentait déjà son antique : et aujourd’hui encore, dit Plutarque, plus de cinq cents ans après , ilsont une certaine fraîcheur de jeunesse, comme s’ils ne venaient que de sortir des mains de l’ouvrier , tant ils conservent encore une fleur de grâce et de nouveauté qui empêche que le temps n’en amortisse l’éclat, comme si un esprit toujours rajeunissant et une âme exempte de vieillesse était répandue dans tous ces ouvrages.
Phidias , ce célèbre sculpteur , présidait à tout le travail et en avait l’intendance générale. Ce fut lui qui fit en particulier la statue d’or et d’ivoire de Pallas, si estimée dans l’antiquité par les connaisseurs. Il y avait parmi les ouvriers une ardeur et une émulation incroyable. Tous s’efforçaient à l’envi de se surpasser les uns 1rs autres, et d’immortaliser leur nom par des chefs-d’œuvre de l’art.
Ce qui faisait l’admiration de toute la terre excita la jalousie contre Périclès. Ses ennemis ne cessaient de crier dans les assemblées que le peuple se déshonorait en s’attribuant l’argent comptant de toute la Grèce , qu’il avait fait venir de Délos où il était en dépôt : que les alliés ne pouvaient regarder une telle entreprise que comme une tyrannie manifeste, en voyant que les deniers qu’ils avaient fournis par force pour la guerre étaient employés par les Athéniens à dorer et à embellir leur ville, ft faire des statues magnifiques, et à élever des temples qui coûtaient des millions. '
Périclès , au contraire , remontrait aux Athéniens qu’ils notaient pas obligés de ren-
dre compte à leurs alliés de l'argent qu'ils en avaient reçu : que c'était a.-sez qu'ils les dérendissent et qu'ils éloignassent les barbares, pendant que de leur côté ils ne fournissaient ni soldats, ni chevaux , ni navires; et qu'ils en étaient quittes pour quelques sommes d'argent, qui, dès qu’elles sont délivrées, n’apparlicnnent plus à ceux qui les oui données, mais sont h ceux qui les ont reçues , pourvu qu’ils exécutent les conditions dont ils sont convenus et pour lesquelles ils les oui touchées. Il ajoutait que , la ville étant suffisamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour la guerre, il était convenable d'employer le reste de ses richesses A des ouvrages qui , élant achevés, produiraient une gloire immortelle; ci qui , dans le temps qu’on y travaillai!, répandaient partout l’abondance et faisaient subsister un grand nombre de citoyens. Un jour même , comme les plaintes s'échaudaient , il s'offrit de prendre tous les frais sur lui , pourvu que les inscriptions publiques marquas-ent que lui seul avait fait cette dépense. A ces paroles le peuple , soit qu'il admirât sa magnanimité , ou que , piqué d'émulation , il ne voulût pas lui céder cette gloire , s'écria qu il pouvait prendre au trésor de quoi fournir à tous les frais nécessaires sans rien épargner.
Les ennemis de Périclès , n'osant pas encore l'attaquer directement , tirent appeler en jugement devant le peuple les personnes qui lui étaient le plus atlachées, Phidias, Aspasie, Anaxagore. Périclès , qui connaissait la légèreté et l’inconstance des Athéniens , craignit de succomber enfin aux complots et aux efforts de ses envieux. Pour conjurer donc eet orage, il alluma la guerre du Péloponnèse , qui depuis longtemps se préparait , persuadé que par ce moyen il dissiperait les plaintes qu'on avait faites contre lui, et qu’il apaiserait l'envie ; patee quetlans un danger si pressant, la ville ne manquerai! jamais de se jeter entre ses bras, cl de s'abandonner à sa conduite, tkcausc de sa nuissancecl de sa grande réputation,
RÉFLEXIONS
J’en ferai trois. La première regardera le caractère de ceux dont il a été parié dans ce
morceau d'histoire ; la seconde sera sur l’ostracisme ; et dans la dernière je dirai quelque chose de l'émulation qui régnait dans la Grèce, et surtout à Athènes , par rapport aux beauxarts.
I. Caractères de TbémUtocle, d' ArtrUde, de Cimon, ci de Périclè*.
On ne doit point , ce me semble , passer ce morceau d'histoire sans demander aux jeunes gens lequel de ces quatre illustres chefs ils trouvent le plus estimable , et quelles sont leurs qualités bonnes ou mauvaises qui ont fait plus d'impression sur eux, et sans leur faire remarquer les principaux Iraits qui caractérisent ces grands hommes.
Il y a dans Tliémistoele quelque chose qui frappe extrêmement ; et la seule bataille de Satamine, dont il eut tout l'honneur, lui donne droit de disputer de la gloire avec les plus grands hommes. Il y fil paraître un courage invincible . une connaissance parfaite de l’art militaire, une grandeur d'âme eilraordinai. : , accompagnés d'une sagesse et d'une modération qui en relèvent beaucoup le mérite , comme on le vit surtout lorsque , pour le bien commun , il porta les Athéniens à céder le commandement général de la flotte à ceux de Lacédémone , et lor.-que lui-mème souffrit avec une patience et un sang-froid qui étaient au-dessus de son âge le traitement injurieux d'Eurybiade.
Ce qu’il y a de plus admirable dans Thémistocle, et qui forme sou principal caractère , c’est une pénétration et une présence d'esprit â qui rien n’échappait. Après une courte et rapide délibération', il prenait sur-le-champ le meilleur parti. Il avait une extrême habileté pour discerner dans l'occasion ce qui était le plus convenable ; et il prévoyait par des conjectures presque sûres ce qui devait arriver. Le dessein qu'il forma , et qu'il exécuta , de tourner toutes les forces d'Athènes du rèté de la mer, marquait en lui un génie supérieur, capable des plus grandes vues, pénétrant dans l'avenir, et saisissant dans les affaires le point décisif. Il comprit qu’Albèues,
1 Coru. Nep. et Plut.
Geegle
ne possédant qn'un territoire stérile et peu étendu , n’avait que ce seul moyen pour s’enrichir et s'agrandir, et pour se rendre nécessaire aux alliés et formidable aux ennemis. On peut regarder ce projet comme la source et la cause de tous les grands événements qui Rendirent dans la suite la république d'Athènes si florissante.
Mais il faut avouer que le dessein noir et perfide que Thémislocle proposa , de brûler èn pleine paix In flotte des Grecs pour accroître la paissance des Athéniens, oblige de rabattre infiniment de l’idée qu’on a de lui ; car. tomme nous l’avons souvent observé , c'est le cœur , c’est-à-dire la probité et la droiture , qui décide du vrai mérite. Et c’est ainsi que lé peuple d'Athènes en jugea. Je ne sais si dtus toute l'histoire il y a un fait plus digne d’admiration que celui-ci. Ce ne sont point fies philosophes , à qui il ne coûte rien d’établir dans leurs écoles de belles maximes et de Sublimes règles de morale, qui décident que jamais l’utile ne doit l’emportersur l’honnête j c’est un peuple entier , intéressé dans la proposition qu'on lui fait , qui la regarde comme très-importante pour le bien de l’Etat, cl qui néanmoins, sans hésiterun moment , la rejette d'un commun accord par cette raison unique qu'elle est contraire à la justice.
Les grandes qualités de Thémislocle furent aussi beaucoup ternies par un désir de gloire excessif, et par une ambition démesurée, qu’il ne put jamais contenir dans de justes bornes , qui lé rendit ennemi de tout mérite qui pouvait disputer de la gloire avec lui, qui le porta à faire exiler Aristide, et qui lui Gt terminer ses jours d'une manière peu honorable dans un pays étranger et parmi les ennemis de sa patrie.
Périclès , lorsqu’il fut chargé du maniement des affaires publiques trouva sa ville dans le plus haut point de grandeur où elle eût jamais été et dans la fleur de sa puissance, au lieu que ceux qui l'avaient précédé l’avaient rendue telle. Si céla diminue quelque chose de sa gloire en ce qu’il n’eut qu'à maintenir ce que d'autres avaient établi , on peut dire aussi d’un autre côté que cela l'augmente par la difficulté qu'il y a de maîtriser et de contenir dans le devoir des citoyens fiers et
devenus presque intraitables par la prospérité.
Il se maintint à la tête des affaires et dan» un pouvoir presque absolu, non peu de temps, et par une faveur de peu de dun e, mai- pendant l’espace de quarante ans , quoiqu’il eût à se soutenir contre un grand nombre d’illustres adversaires, ce qui est pre-que sans exemple. Rien ne fait sentir plus vivement l’étendue, la supériorité , la force de son génie , la solidité de sa vertu , la variété de ses talents , que ce seul fait , surtout dans une démocratie si jalouse . si remuante cl si remplie de mérite. Plutarque semble en montrer la cause, cl peindre son caractère en un mot, lorsqu'il dit que Périclès, aussi bien que Fabius, se rendit très-utile à sa pairie par sa douceur , par sa justice , et par la fore c et ta patience qu’il eut de souffrir les imprudences cl les injustices de ses collègues et de ses citoyens. Ses ennemis , qui pendant sa vie avaient été blessés de l'excessif crédit qu'il s’élail acquis , furent obligés, après sa mort, de convenir que jamais homme n’avait mieux su tempérer la force du commandement par la modération', ni relever In bonté et la douceur de son caractère par une majestueuse gravité; et sa puissance, qui avait excité l’envie contre lui , et à qui l’on donnait le nom odieux de tyrannie , parut alors avoir été la plus sûre défense et le plus fort rempart de l’Etat, tant il se glissa dans le gouvernement de méchanceté* t de corruption , qui n'avaient osé éclater pendant sa vie , ou qu’il avait toujours contenues en les tenant faibles el basses, et en les empêchant de croître et de monter à un excès sans remède par In licence et par l'impunité.
Périclès, par la force de son éloquence cl par l'ascendant qu’il avait pris sur les esprits, déconcerta plusieurs fois les projets du peuple, qui ne respirait que la guerre. Il rendit par là un grand service à sa patrie; et il lui aurait épargné bien des malheurs, s’il avait jusqu'à la lin tenu la même conduite. Il avait de bonnes vues en dominant mais il voulait dominer seul ; et c’est ce qui le ports à faire
' tvVWgO/.i ys-jv TÔ JtïTOtSlTïJîOV i'J îyxip, X«( ff-pvdrtpav tv jerj yvvsci t.ovjiov.
eiiler les meilleurs sujets et les plus capables de servir la république . parce qu'ils balançaient son autorité. Enfin .craignant pour luimême un pareil sort, et sentant que son crédit diminuait tous les jours, pour se mettre en sûreté il alluma une guerre dont les suites furent très-funestes à sa patrie.
On vante beaucoup les ouvrages magnifiques dont il embellit Athènes : mais je ne sais si c’est à juste litre. Klaii-il donc raisonnable d'employer en batiments superflus et en vaines décorations des sommes immenses ', qui étaient destinées pour le fonds de la guerre? et n'aurait il pas mieux valu soulager les alliés d’une partie des contributions , qui , sous le gouvernement de Péril lès , furent portées à prés d’un tiers de plus qu’elles n’étaient auparavant?
Cimon s'appliqua aussi à orner la ville. Mais , outre que l’argent qu'il employa faisait partie du butin qu’il avait pris sur les ennemis, et n'était point le plus pur sang et la substance des peuples, la dépense fut trèsmédiocre. Et il ne s'attacha qu’à des ouvrages, ou absolument nécessaires, comme étaient le port , les murailles et les fortifications de la ville ; ou d'une grande commodité pour les citoyens , telles qu'étaient les galeries et les promenades publiques, les grandes places de la ville , les lieux d'exercice , comme l'Académie , séjour ordinaire des beaux esprits et retraite célèbre des philosophes. Ce lut particuliérement cet endroit qu’il s'appliqua à rendre plus commode et plus agréable ; et par celle légère dépense il donna occasion à ces entretiens savants , véritablement dignes d'hommes libres , et qui ont fait tant d'honneur à la ville d'Athènes dans tous les siècles.
Il avait amassé de grands biens , mais il en faisait un usage capable de faire rougir des chrétiens , donnant largement à tous les pauvres qu'il rcuconirait , faisant distribuer des habits à ceux qui en manquaient, invitant à manger chez lui ceux des bourgeois d'Athènes qui étaient dans le besoin. Quelle comparaison, dit Plutarque, entre la table de Cimon, simple , frugale, populaire, et qui, avec une dépense médiocre . nourrissait tous les jours
1 Elles montaient à plus d« dix millions.
un grand nombre de citoyens, et celle de Luculle, magnifiquement servie, plus digne d'un satrape per-e que d’un citoyen romain , et destinée à satisfaire à grands frais la sensualité de quelques débauchés de profession dont tout le mérite était de savoir goûter les morceaux friands et sans doute de bien louer le maître de la maison 1
Cimon égala . par ses expéditions militaires, la gloire des plus grands capitaines grecs; car aucun , avant lui , n'avait porté si loin ses armes et ses conquêtes; et il joignit è la bravoure et au courage des autres une prudence et une modération qui ne furent pas moins utiles à la patrie.
Sa jeunesse ne fut pas sans reproche; mais tout le reste de sa vie en couvrit et en effaça parfaitement les fautes : et où trouve-t-on une verlu sans tache?
S'il pouvait y en avoir quelqu'une parmi les païens, ce serait celle d'Aristide. Une grandeur d'âme extraordinaire le rendait supérieur à toutes les passions. Intérêt , plaisir , ambition, ressentiment, jalousie, l'amour de la vertu et de la patrie élouffail en lui tous ces sentiments. C’était l'homme de la république ; pourvu qu’elle fût bien servie , il lui importait peu par qui elle le fût. Le mérite des autres, loin de le blesser, devenait le sien propre, par l'approbation qu'il lui donnait. Il eut part à toutes les grandes victoires que la Grèce remporta de son temps, mais sans s’en élever. Il ne songeai! point i dominer dans Athènes , mais à rendre Athènes dominante; et il en vint à bout , non , comme on l’a déjà remarqué, en équipant de grosses flottes ou en mettant sur pied de nombreuses armées, mais en rendant aimable aux alliés le gouvernement des Athéniens, par sa douceur , sa boulé , son humanité , sa justice. Le désintéressement qu’il fil paraître dans le maniement des deniers publics, et l'ainour de la pauvreté , porté , si l'on osait le dire , presque jusqu'à l'excès, sont des vertus tellement audessus de notre siècle , qu'à peine pouvonsnous le croire. En un mot, et c'est par où l'on peut juger de la solide grandeur d'Aristide, si Athènes avait toujours eu des chefs qui lui eussent ressemblé , maîtresse de la Grèce, et contente d'en faire le bonheur et
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d'y maintenir la paix , elle aurait été en même temps la terreur des ennemis , l'amour des alliés , et l’admiration de tout l’univers.
Thémistocle ne faisait point difficulté d'employer les ruses et les finesses pour arriver à ses fins, et ne montrait pas beaucoup de fermeté ni de constante dans ses entreprises. Blais, pour Aristide, il était ferme et constant dans sa conduite et dans ses principes, inébranlable dans tout ce qui lui paraissait juste , et incapable d'user du moindre mensonge et de la moindre ombre de flatterie , de déguisement et de fraude, non pas même par manière de jeu.
Il avait une maxime bien importante pour ceux qui veulent entrer dans les charges publiques et dans le maniement des affaires ' , et qui souvent ne comptent que sur leurs patrons et sur l’intrigue. Cette maxime était que le véritable citoyen , l'homme de bien , devait faire consister tout son crédit à faire et à conseiller en tout et partout ce qui était honnête et juste. Il parlait ainsi, parce qu’il voyait que le grand crédit des amis portait la plupart de ceux qui étaient en place à abuser de leur pouvoir pour commettre des injustices.
Bien n'est plus admirable ni plus au-dessus de notre siècle, au-dessus de nos mœurs et de notre manière d'agir et de penser, que ce que fit Aristide avant la bataille de Marathon. Le commandement de l’armée roulant par jour entre dix généraux athéniens , Aristide fut le premier & céder le commandement A Milliade comme au plus habile , et engagea ses collègues à foire de même , en leur montrant qu’il n'est point honteux . mais grand et salutaire, de céder et de se soumettre à ceux qui ont un mérite supérieur. El , par celte réunion de toute l'autorité en un seul chef, il mit Milliade en état de remporter une grande victoire sur les Perses.
Il y a une qualité infiniment rare, qui convient aux quatre grands hommes dont je viens de parler, et qui mérite bien qu’un maitre y insiste avec soin et la fasse remorquer a ses disciples; c’est la facilité avec laquelle ils sacrifient au bien de la patrie leurs querelles particulières. Leur haine n’a rien d’impla-
< Plut.
cable, d’amer, d'outré , comme chez les Romains. Le salut de l’Etal les réconcilie, sans qu’ils gardent de jalousie ni de rancune; et, bien loin de traverser secrètement son ancien rival , chacun concourt avec zèle au succès de ses entreprises et A sa gloire.
Ce trait, ce caractère, est ce que l’histoire nous montre de plus grand, de plus difficile, de plus au-dessus de l'homme , et , je puis le dire , de plus important et de plus nécessaire pour ceux qui occupent les grandes pinces, en qui il n'est que trop ordinaire de voir une petitesse d'esprit qu’il leur plait d’appeler grandeur et noblesse, qui les rend pointilleux , délicats et jaloux sur ce qui regarde le commandement , incompatibles avec leurs collègues, uniquement attentifs à s'attirer la gloire de tout , toujours prêts A sacrifier l'intérêt public 6 leur intérêt particulier, cl A laisser faire des fautes à leurs rivaux pour en profiter.
Ou voit une conduite toute contraire dans ceux dont j’examine ici le caractère.
Thémistocle , peu de temps avant la bataille de Salamine, sentant que les Athéniens regrettaient Aristide , et désiraient sa présence , n hêsila point, quoiqu’il fût le principal au teur de son exil. A le rappeler par un décret commun à tous les bannis, qui leur permettait de revenir dans leur patrie pour l’aider de leurs bons conseils et la défendre par leur courage.
Aristide ainsi rappelé vint ', quelque temps après , trouver Thémistocle dans sa lente pour lui donner un avis important d’où dépendait le sut cês de la guerre et le salut de !a Grèce. Le discours qu’il lui tint mériterait d'être gravé en caractères d’or. « Thémistocle, lui « dit-il , si nous sommes sages , nous renon— « cerons désormais à cette vaine et puérile « dissension qui nous a agités jusqu’ici ; et , a par une plus noble et plus salutaire émulait lion , nous combattrons A l'envi à qui scr- « vira mieux la patrie , vous en commandant « et en faiant le devoir d’un bon et sage ca- « pitaine, et moi en vous obéissant et en « vous aidant de ma personne eide mes con- « seils. » Il lui communiqua ensuite ce qu'il
■ Herod. I. 8. — Plut, in Vil* Tbemid. cl Arlil.
jugeait nécessaire dans la conjoncture présente. Tliéniisloele, étonné jusqu’à l’excès d'une telle grandeur d’âme et d'une si noble franchi -e , eut quelque honte de s’être laissé vaincre par son rival, et, ne rougissant point d'en faire I aveu , promit bien d imiter sa générosité, et même, s’il se pouvait , de la surpayer par (nul le reste de sa conduite. Toutes ces protestations ne se terminèrent point à de vains compliments, mais elles furent soutenues par des effets constants; et Plutarque observe que, pendant tout le temps du commandement de Tltémislode , Aristide l’aida en toute occasion de ses conseils et de son crédit ', travaillant avec joie à la gloire de sou pins grand ennemi , par le motif du bieu public. Ht lorsque, dans la suite, la di-grâce de Tliémi-tücle lui eut donné une belle occasiou de se venger , nu lieu de se ressentir des mauvais traitements qu’il en avait reçus*, il refusa constamment de se joindre à ses ennemis, aii"i éloigné de jouir avec une secrète joie de l'infortune de son adversaire qu'il l'avait été auparavant de s'affliger du ses heureux succès.
L'Iii-loire a-t-elle rien de plus achevé en tout genre que ce que nous venons de rapport' r? el trouve-t-on même ailleurs quelque chose qu’on puisse comparer â celle noble el généreuse conduite d' Aristide? On admire avee raison . comme un des plus beaui traits de la vie d'Agricola qu'il ail employé tous ses talents et tous ses soins pour augmenter la gloire de ses généraux ; ici c’est pour augmenter celle de suu plus grand enueini ; quelle supériorité de mérite I
Ou a encore un grand exemple de la vertu dont je parle, dans Limon , qui, étant actuellement banni par l'ostracisme , vint néanmoins se placer à son rang dans sa tribu pour cotulialtie contre les Lacédémoniens , qui nvaieul
1 ! I . T '/ ffuviïrûfltTTi *at ffvv:Coâ)avïv ÈvSoÇôraTOV i- ruTofiitf xoiv/t nocuv tôv fjçthffTOv. (Ptl'T. tn Yità
Ariil.)
*il Os: èuvr.vtxàxïtv:*... oùoi àiEtcaveiv ty’iç'jj cvçvujnsvv rsf, '.T— i.û ojo’ eiiïipepoùvn irpiTspav iy'/ôvnat. tllnii.)
s « Mrc AeriroU unquam In Mutin fain. ni gesilr exsuj- « I ait: Ait aurtoinn i-l durrfn, ut minuter, foriuiiarn « rererrliat. tla virilité in otnequenitô , vereeuniM in a praslii extra invtilinm. uec ritra glntiam eral. a
(Tacit. in I ici Agric. trop. 8.)
toujours été jusqn’6 ce temps de ses amis , pt avec qui on l’accusait d'avoir des intelligcflpeq secrètes. Mais, sur l'ordre que ses ennemis tirèrent du conseil public pour luj défendre de se trouver à la bataille, il se relira pu conjurant ses amis de prouver son innocence et la leur par des effets. Ils prirent l’armure de Cimon , la placèrent dans le poste qp'il devait occuper, et combattirent avec tant de valeur» qu’ils se tirent presque tous tuer , laissant aux Athéniens un regret infini de leur perle et un grand repentir de les avoir accusés si injustement.
Les Athéniens , ayant perdu une grande bataille , rappelèrent Limon ; el ce fut . comme on l’a déjà remarqué , Périclès lui-piéme qui dressa cl proposa le décret de son rappej, quoiqu'il eût auparavant contribué plus que tout autre à le faire bannir. Sur quoi Plutarque fait une très-belle réflexion , et qui confirme tout ce que j'ai dit jusqu’ici. Périclès, dil-il , employa tout son crédit pour faire venir son rival ; « Tant les querelles même a des citoyens étaient tempérées par le ipol if « de l'utilité publique, et leurs animosités « toujours prêles à s'apaiser dés qqe le biep a de l'Etat le demandait! et tant l'ambition, a qui est la plus vive cl la plus forte des pasa sions , cédait cl se conformait aux besoins a et aux intérêts de la patrie! a Limon, après son retour , sans se faire prier . ê*hS sg plaindre ni faire l’important, et sans chercher à faire durer une guerre qui le rendait nécessaire a sa pallie, lui rendit promptement fç service qu’ou attendait de lui , et lui procura sans délai la paix dont elle avait besoin.
Mais rien ne découvre plus clairement te fond du cœur de Périclès, sa douceur, sep éloignement de toute haine et de toute vengeance , qu’une parole qu'il dit peu avant aq mort. Ses amis , qui ne croyaient pas être entendus du malade, louant entre eux sou gouvernement et ses neuf» trophées, il les jnlerrompil en leur disant qu’il s'étonnait qu'il? s'arrêtassent à des choses qui dépendaiest beaucoup de la foriune et qui lui étaient communes avec beaucoup d’autres généraux , et qu'ils passassent sous silence ce qui était le plus beau cl le plus grand , de n’avoir jamais fait porter le deuil à aucun Athénien.
Les différents traits que j’ai rapportés jusqu’ici en parlant des quatre grands hommes qui ont le plus illustré la république d’Athènes peuvent être, ce me semble, d’une grande utilité, non-seulement pour les jeunes gens qui doivent occuper des places considérables dans l'Etal, mais pour toutes sortes de personnes, de quelque condition qu’elles soient. Car ils nous montrent quelle petitesse d’esprit et quelle bassesse il y a a être envieux et jaloux de la vertu et de la réputation des autres; et aq contraire combien il y a de noblesse et de grandeur d'âme à pstimer, è aimer, ù faire valoir le mérite de ses égaux , de ses collègues , de ses concurrents , et même de ses ennemis si l’on en a. Tous ces traits d'histoire doivent faire d'autant plus d’impression sur les esprits , que ce ne sont point des leçons spéculatives de philosophes, mais des devoirs réduits en pratique.